lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LXIII L'OBJET DE LA PSYCHANALYSE 1965 – 1966 Leçon du 22 juin 1966 Séminaire fermé

Leçon du 22 juin 1966 Séminaire fermé

Bonjour Safouan. Venez, venez près de moi tout de suite, la dernière fois il s’est passé ce que vous avez vu, je me suis laissé encore entraîner, j’étais sur… mon élan, j’avais un certain nombre de points en somme à préciser dans ce qui avait été ma dernière leçon de ce qu’on appelle séminaire ouvert. Il y avait là un hôte inattendu, que nous avons invité à venir me voir parce qu’il dirige en Italie une revue ma foi fort intéressante. Il faudra que je parle avec Milner; Milner où est-il ? Milner. Il est sorti. Ah oui, parce que je l’ai vu rentrer tout à l’heure. Et alors j’ai voulu quand même qu’il ait un petit échantillon du style. Ceci dit, il n’en reste pas moins que l’appel que j’avais fait au début de la séance, espérant avoir des interventions, disons non prévues, donc se renouvelle aujourd’hui et si quelqu’un voulait bien après Melman, qui a quelque chose à nous dire, qu’il avait d’ailleurs déjà prêt la dernière fois et pour lequel je tiens beaucoup à ce qu’il parle tout de suite, et le premier. Si pendant ce temps quelqu’un mijotait une petite question, quelqu’un ou plusieurs, eh bien je n’en serais pas mécon¬tent. Voulez-vous bien venir me parler mon cher Safouan ?
Mettez-vous là, je vais me mettre là. Cela ne vous gène pas ? Vous ne préfé¬rez pas. Si vous avez une préférence, dites le. Qui est-ce qui me donne du papier ? Il se trouve que je n’en ai pas.
Ch. Melman – … Des structures comme celles qui ont été abordées au cours du séminaire, abordées et mises en place au cours du séminaire de cette année, en particulier celles concernant la relation de l’objet a avec le champ du sco¬pique, la fonction de l’écran. De telles structures peuvent difficilement ne pas être rencontrées en cours du travail psychanalytique et ceci, par exemple, chez Freud lui-même et dans un moment tout à fait culminant justement de son tra¬vail psychanalytique, puisqu’il s’agissait de sa propre analyse. C’est ainsi que j’offre à votre attention trois petits textes de Freud choisis pour leur rencontre qui m’a semblée particulièrement heureuse avec les structures donc qui ont été mises en place cette année au cours du séminaire. Le texte central sur lequel j’at¬tire votre attention est celui qui porte le nom tout à fait sympathiquement pré¬nommé de: Deckerinnerungen, autrement dit de souvenirs-écrans. Deck en alle¬mand, ayant bien entendu tout à fait le sens analogue à écran chez nous, c’est-¬à-dire non plus ce sens de couvercle, de ce qui obstrue, de ce qui peut cacher et en même temps le sens de ce plan, de ce plafond, sur lequel l’image peut venir s’inscrire. Deckerinnerungen : souvenirs-écrans, je me permets de vous le rap¬peler, c’est un texte qui date de 1899, donc du moment de ce foisonnement, de ce jaillissement, pour Freud de son travail psychanalytique. Il est en plein dans la Science des rêves, il est encore manifestement dans son auto-analyse, sa cor¬respondance avec Fliess est encore tout à fait active. C’est l’époque où il s’inté¬resse aux troubles de la mémoire et c’est ainsi qu’un peu plus tôt que Deckerinnerungen, en 1898, il a publié cet article tout à fait inaugural et tout à fait stupéfiant c’est-à-dire cet article sur le «Mécanisme psychique de l’oubli», où, je vous le rappelle, il aborde cet oubli pour lui, Freud, du nom Signorelli, épinglant à ce propos les processus inconscients de la mémoire, du fonctionne¬ment mental dans une organisation qui est bien exclusivement dans ce texte, sur l’oubli psychique, sur le mécanisme psychique de l’oubli, dans une organisation qui est bien exclusivement celle du signifiant dont vous vous souvenez de ce schéma où l’on voit des phonèmes en train de se balader entre Signorelli, Botticelli, Boltraffio, Trafoï, Bosnie, Herzégovine, etc. et ce mouvement de ce processus dans un bain en quelque sorte naturel qui est nommément situé dans le texte comme étant celui de la sexualité et de la mort. Le terme y étant tout à fait nommé.
Dans «Souvenirs-écrans» les deux pôles seront bien davantage, également nommés par Freud, ceux de la faim et de l’amour. Dans ce texte «Souvenirs-¬écrans» qui date donc de 1899, d’un an plus tard, il s’agit pour Freud de mon¬trer que les premiers souvenirs de l’enfance, les tous premiers, même banals ou indifférents en apparence, constituent en fait un écran à la fois dissimulateur et révélateur de souvenirs ou d’événements qui sont tout à fait fondateurs du sujet et qui sont retrouvables par l’analyse. Un autre point discuté par Freud dans ce texte est de savoir si ces souvenirs mettent en scène une histoire réelle, soit au moment où elle est vécue, soit qu’elle a été ultérieurement rencontrée ou bien s’il s’agit d’un fantasme. Et c’est ainsi que Freud va nous raconter ce souvenir-¬écran qu’un patient âgé, dit-il, de trente huit ans, plutôt sympathique et plutôt intelligent, lui aurait à lui Freud raconté et les commentateurs ont très facile¬ment reconnu ce patient de trente huit ans, Freud lui-même, il s’agit donc d’un souvenir appartenant à Freud. Et voici donc ce qui est dit, je l’ai traduit à votre attention puisque, je crois, il me semble que ce texte n’est pas en français. Donc voici ce que dit ce patient Freud
« Je dispose d’un assez grand nombre de souvenirs de ma première enfance qui peuvent être datés avec la plus grande sûreté. En effet, à l’âge de trois ans, j’ai quitté le modeste lieu de ma naissance pour aller à la ville et comme mes souvenirs concernent seulement ce lieu où je suis né, ils se rapportent ainsi à mes deuxième et troisième années. Ce sont surtout de courtes scènes, mais parfaitement conservées et très vives dans tous leurs détails, dans tous les détails de leur perception, en opposition complète avec mes souvenirs de l’âge adulte qui manquent totalement de cet élément visuel. A partir de ma troisième année, mes souvenirs deviennent plus rares et plus obscurs; il y a des lacunes qui peuvent dépasser plus d’un an et ce n’est pas avant six ou sept ans que le courant de mes souvenirs devient continu. Je divise mes souvenirs d’enfance jus¬qu’au départ de cette première résidence en trois groupes; un premier groupe est constitué de scènes que mes parents m’ont racontées et répé¬tées et dont je ne sais si ces tableaux souvenirs, – Erinnerungsbild – sont originels ou reconstruits d’après le récit mais je remarque qu’il y a aussi des cas où malgré les nombreuses descriptions de mes parents ne se forme aucun souvenir tableau. J’attache plus d’importance au second groupe. Ce sont des scènes dont on n’a pas pu me parler puisque je n’en ai pas revu les participants : nurse ou camarades de jeux. Du troisième groupe, je parlerai plus loin. Pour ce qui est du contenu de ces scènes et de leur habilitation au souvenir, je dois dire que sur ce point je ne suis pas sans orientations. Je ne peux certes pas dire que ces souvenirs concer¬nent les événements les plus importants de cette époque que je jugerais tels aujourd’hui. Je ne sais rien par exemple de la naissance d’une sœur, ma cadette de deux ans et demi, mon départ, la vue du train, le long parcours en voiture qui y conduisait ne m’ont laissé aucune trace dans ma mémoire. J’ai noté par contre deux incidents mineurs de voyage dont vous vous souvenez qu’ils sont intervenus dans l’analyse de ma phobie mais ce qui dût me faire la plus vive impression fut une blessure au visage où je perdis beaucoup de sang et qu’un chirurgien dut me recoudre. Je peux encore en toucher la cicatrice mais je n’ai pas d’autres souvenirs directs ou indirects concernant cet incident. Il est vrai peut-être que je n’avais seulement que deux ans. – A titre de curiosité, comme ça, on pourrait signaler que les souvenirs de Casanova débutent sur une scène qui se trouve très voisine, je veux dire sur un épanchement de sang intarissable et qui dut être traité, un épanchement de sub¬stance, un épanchement de substance vitale. -Aussi je ne m’étonne pas des tableaux et des scènes de ces deux premiers groupes. Ce sont certai¬nement des souvenirs marqués par le déplacement où l’essentiel a été omis. Mais dans certains, ce qui a été omis est repérable, et dans d’autres, il m’est facile d’après certains indices de le retrouver, rétablissant ainsi la continuité dans ce puzzle de souvenirs et je vois clairement quels inté¬rêts infantiles ont favorisé la conservation de ces souvenirs dans ma mémoire. Mais ceci pourtant, ne s’applique pas au troisième groupe de souvenirs, ici il s’agit d’un matériel, une longue scène et plusieurs petits tableaux que je ne sais pas par quel bout prendre. La scène me paraît plutôt indifférente et sa fixation incompréhensible. Permettez-moi de vous la raconter. Je vois un pré à quatre coins, un peu en pente, vert et d’une verdure bien fournie, dans ce vert de très nombreuses fleurs jaunes, manifestement le vulgaire pissenlit. – En allemand Löwenzahn, autrement dit, “dents de lion” qui en est d’ailleurs la traduction anglai¬se. – En haut du pré, une maison de paysan et devant sa porte se tien¬nent deux femmes papotant avec animation, la paysanne couverte d’une coiffe et une nurse, – Kinderfrau – sur le pré jouent trois enfants, je suis l’un d’eux, j’ai entre deux et trois ans, les deux autres sont mon cou¬sin, mon aîné d’un an, et ma cousine, sa sœur, du même âge que moi, nous arrachons les fleurs jaunes et déjà en tenons chacun un bouquet dans les mains, la petite fille a la plus jolie gerbe, nous les gars nous lui tombons dessus comme d’un commun accord et lui arrachons ses fleurs. Elle remonte le pré en courant et obtient de la paysanne pour se conso¬ler un gros morceau de pain noir. A peine voyons-nous cela que nous jetons les fleurs, nous nous hâtons vers la maison et exigeons également du pain. Nous en obtenons aussi, la paysanne coupant son pain avec un grand couteau, ce pain me paraît dans le souvenir d’un goût si délicieux – köstlich – et la scène s’arrête là. »
Un peu plus loin, Freud ajoute
« J’ai l’impression générale qu’il y a dans cette scène quelque chose qui ne va pas. Le jaune des fleurs ressort avec une vividité particulière dans cet ensemble et le goût délicieux du pain, me semble également exagéré presque hallucinatoire, et je me souviens à ce propos, dit-il, de tableaux vus dans une exposition humoristique où certaines parties et naturelle¬ment les moins convenables, comme les rondeurs des dames, au lieu d’être peintes se trouvaient en relief. »
Voilà, donc, le passage crucial, enfin que j’ai détaché dans ce texte de Freud sur deux souvenirs écrans. Dans l’analyse à laquelle Freud va se livrer, il construit quelque chose qui pourrait paraître de l’ordre du roman familial. Pauvreté du père qui l’a obligé à quitter le vert paradis de son enfance. Ce qui s’est passé pour lui à seize ans quand étudiant il est revenu sur ce lieu de sa nais¬sance et qu’il a rencontré là vêtue d’une robe jaune, la fille de voisins qui s’ap¬pelait Gisela [Flower?] et le coup de foudre immédiat qu’il en eut, coup de foudre bien entendu sans aucun lendemain, évocation du bonheur et de la for¬tune pour lui Freud s’il était resté dans ce nid de sa province, il l’appelle ainsi, (Provinznest) mais aussi et tout une autre série de pensées qu’il oriente vers ce que…, vers les conseils que son père lui a donnés, c’est-à-dire il aurait du écou¬ter l’appel de son père, épouser sa petite cousine qui figure dans le rêve: Pauline, abandonner ses abstraites études pour de solides affaires économiques, finan¬cières; en conclusion dit Freud : faim et amour, Hunger und Liebe, voilà les courants pulsionnels qui sont alors, dit-il, dans ce souvenir écran.
Bien sûr, nous ne pourrons pas nous engager ici, maintenant, dans l’analyse tout à fait détaillée qu’exigerait ce texte mais je me contenterai d’en fixer certains repères, en premier lieu la présence, aussi manifeste, aussi saillante, aussi écla¬tante de l’écran. Présence de l’écran, si clairement figurée dans cette surface, dans ce pré, ainsi comme une surface à quatre coins, légèrement inclinée en pente. Cet écran sur lequel va se construire toute la scène. Je pense qu’on peut également y situer, d’une manière qui ne me paraît nullement abusive, l’évoca¬tion à propos de ce souvenir d’une dimension particulière, celle de la perspecti¬ve. Je ne veux pas dire seulement le fait qu’il s’agit par exemple d’un parallélo¬gramme, je veux dire enfin d’une surface donc inclinée, le fait de cette distribu¬tion, de cette maison qui est là située en haut, au loin des enfants qui sont là en bas et ensuite du mouvement qui va porter les enfants vers cette maison de pay¬san, mais également le fait par exemple, si saillant lui-même, si surprenant lui-même que dans ces associations, eh bien, ces associations vont conduire Freud à évoquer cette exposition de tableaux humoristiques du Pop’Art déjà à cette époque, où certaines parties, au lieu d’être peintes, se trouvaient là rapportées en relief, en trois dimensions.
Je pense également qu’il est nécessaire dans ce texte si suggestif d’évoquer la place de l’objet a. Freud nous y conduit quasiment, je dirais par la main, en situant lui-même, cet aspect anormal de cette représentation, il y a quelques chose qui ne va pas, il y a là quelque chose qui cloche, c’est quand même bizar¬re et à ce propos là qu’est-ce qu’il situe ? Eh bien, il situe les fleurs, les pissenlits et le goût, köstlich, délicieux de ce pain, à la saveur presque hallucinatoire. Pour ma part, j’aurais tendance à voir dans la vividité de ces fleurs jaunes se détachant sur ce pré vert, trou lumineux, rassemblées en ce bouquet que porte, nous en revenons toujours à des gerbes de fleurs, ou à des bouquets de fleurs, mais que porte cette petite fille, bouquet qui va s’évanouir d’ailleurs, dont la valeur va dis¬paraître, va s’évanouir, au moment même où les enfants, où les garçons l’attei¬gnent puisqu’à ce moment-là, la petite fille s’intéresse à autre chose, en tout cas, c’est le moment même où l’objet, au moment où il est saisi, vient à voir sa valeur sollicitée. Il faut bien sûr remarquer que les Löwenzahn ne peuvent pas être quelque chose de tout à fait indifférent dans l’analyse de ce texte. je veux dire que l’évocation ici du lion denté, pour Freud, en tant que ce texte concerne, tourne autour de problèmes concernant la terre natale, le lieu, ce qui serait le lieu de la naissance ne peuvent manquer de nous paraître ici, en tout cas haute¬ment significatifs et revenir en tout cas en quelque sorte appuyer notre suppo¬sition, notre proposition, quant à leur fonction, quant à leur place éventuelle d’objet a.
Le pain que coupe la paysanne avec son grand couteau s’appelle en allemand Laib, c’est une miche de pain, un terme qui, je ne sais pas, ne m’a pas paru tel¬lement usuel. Laib ça s’écrit 1-a-i-b alors que Leib le corps s’écrit 1-e-i-b, c’est donc en tout cas dans du Laib qu’avec un grand couteau cette paysanne tranche ce pain au goût si köstlich, köstlich – cela veut dire, cela vient de kosten, coû¬ter, payer, ça a un goût coûteux. Et ce pain, un peu plus loin portera également le nom de Landbrot, autrement dit, ce que je crois nous pouvons très bien tra¬duire, ici, par pain de pays, par exemple. En tout cas, dans cet écran, ce que nous pouvons voir figurer, c’est bien une sorte de terre natale, représentant de sa représentation, à lui Freud, figurée dans le tableau comme il le souligne expres¬sément. Et à la fin du texte Freud va faire cette remarque qui m’a parue tout aussi stupéfiante, c’est que pour qu’on puisse vraiment parler de souvenir-écran, comme ça, il faut que le sujet figure dans le tableau, ainsi, il en fait la condition tout à fait expresse, tout à fait nécessaire pour que cela puisse être envisagé comme tel. Freud y voit le témoignage d’une Überarbeitung, une sorte de re¬élaboration, re-travail où pour notre part nous serions tenté de lire celui-là même du fantasme. je crois en tout cas que ce qu’on ne peut manquer d’évo¬quer, presque […] qui se trouve tellement conduire à évoquer à propos de ce texte, c’est bien le problème de ce que peut être pour un sujet, le lieu de sa nais¬sance, lieu de sa naissance en tant bien sûr qu’à la fois et irrémédiablement perdu, chu et en même temps constitué, figuré mais lui-même avec cet écran représentant de sa représentation où il va venir, ainsi lui petit Freud, se trouver livré à ses pulsions qui sont la faim et l’amour.
Dans l’article que j’avais signalé précédemment sur le «Mécanisme psy¬chique de l’oubli» et concernant donc l’oubli du nom de Signorelli, cet article orienté, lui, sur la sexualité et la mort, quand ce phénomène se produit pour Freud, il voyage avec cet avocat berlinois, un compagnon, comme cela, de ren¬contre, de voyage. Et puis il veut évoquer ce nom, l’auteur des fresques d’Orvieto, des choses dernières. Cela ne vient pas, mais il se produit à ce moment-là quelque chose de très curieux et quelque chose qui d’ailleurs assez bizarrement a été laissé tomber dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, lorsque Freud y reprend ce même souvenir, il se produit pour Freud quelque chose de très curieux, c’est qu’il ne se souvient pas du nom de Signorelli, mais il voit des fresques et avec une vivacité particulière, de manière tout à fait über… Il voit le peintre tel qu’il s’est figuré lui-même dans un coin du tableau avec des détails, avec son visage particulièrement sérieux, ses mains croisées, et à côté du peintre, à côté de Signorelli, il voit là également, la représentation de celui qui était son prédécesseur dans la réalisation de ces fresques, c’est-à-dire Fra Angelico de Fiesole dont le nom ne semble en rien à ce moment-là lui échapper.
C’est là un phénomène qui, je crois, mérite d’être signalé et que je voudrais, pour terminer, rapprocher d’un court texte qui, lui, date de quarante années plus tard. C’est en 1936, lorsque Freud écrit pour le soixante dixième anniversaire de Romain Rolland ce texte, qui s’appelle «Un trouble de mémoire sur l’Acropole», il en a alors lui-même quatre-vingt et il raconte à Romain Rolland dans ce texte, enfin sa contribution à l’anniversaire de Romain Rolland, et donc de lui raconter combien au cours d’un voyage sur l’Acropole avec son frère, il a eu un sentiment très curieux, Entfremdungsgefühl, sentiment d’étrangeté que tout cela ce n’était pas réel, que ce qu’il voyait n’était pas réel, que c’était bizar¬re, c’était curieux, qu’il n’en croyait pas ses yeux, qu’il en arrivait même à se poser la question de l’existence de l’Acropole et tout ceci l’engage sur l’évoca-tion du problème de la fausse reconnaissance, du déjà vu, du déjà raconté, c’est¬-à-dire mêlant tout à fait directement le sentiment de la reconnaissance la plus immédiate et la plus intime et la plus sûre. Bref, on pourrait dire, lui et son frère, au sommet de l’Acropole, Freud ne se voit pas dans le tableau et ce qui peut nous paraître éventuellement tout aussi significatif c’est que tout aussitôt, tout aussi directement se trouve invoqué la présence et le regard du père, ceci sous la forme d’un sentiment de piété filiale, sentiment de culpabilité, sentiment de faute chez Freud et puis enfin cette évocation mi-humoristique, mais peut-être aussi mi-tragique qui est celle de cette parole de Napoléon qui dit à son frère joseph, bien sûr au moment de son couronnement, à son frère joseph: « Qu’est-¬ce qu’aurait dit Monsieur notre père, s’il avait pu être là aujourd’hui ? »
Voilà. je m’arrêterai là-dessus.
Docteur J. Lacan -J’ai trouvé que ceci, pour n’être pas de l’inédit, illustrait assez bien comme ça rétroactivement – parce que ce sont des choses dont j’ai parlé il y a longtemps, nommément sur le texte concernant Signorelli, j’ai fait une communication à la Société de philosophie, – au temps où je l’ai faite,) e ne pouvais pas mettre en valeur évidemment ces éléments structuraux à ce moment-là, puisque la théorie n’en était point encore faite. Le fait que Melman ait bien voulu se donner la peine de s’apercevoir que cela y est et de la façon la plus articulée est tout à fait de nature à confirmer ce que j’ai pu, soit la derniè¬re, soit l’avant dernière fois, faire remarquer de ce que veut dire ma reprise de Freud dans un cercle redoublé, enfin dans une espèce de deuxième tour qui a ses raisons structurales et vous voyez à chaque point du texte de Freud, nous y trouvons la possibilité, une espèce de commentaire second qui reprend les mêmes éléments dans un autre ordre, dans un autre ordre qui n’est en réalité que la reproduction du premier mis à l’envers. Ce que je vous ai dit par exemple la dernière fois de la correspondance au drame de l’Œdipe, de ce drame de l’aveu¬glement d’Œdipe et de l’aveuglement pourquoi? Pour avoir voulu trop voir, en est une autre illustration.
Enfin, je ne peux ré-indiquer ou plutôt ré-évoquer ces choses que d’une façon allusive, je ne vais pas aujourd’hui reprendre une fois de plus ces mêmes thèmes. Il m’a semblé que ce que Melman a là repris d’une façon très sensible, parce que cela lui était très actuel et qu’il n’a eu aucune peine à en retrouver les repères principaux, valait de vous être présenté à cette occasion. Est-ce que quelqu’un peut avoir justement une remarque complémentaire sur…
J. P. Valabrega -je vais faire deux petites remarques à propos de ce que vient de nous rappeler Charles Melman. La première, je prends les choses par la fin. La première est à propos de l’article… qu’il nous rappelle du souvenir sur l’Acropole, c’est une remarque terminologique, le mot Entfremdung ne peut pas être traduit, enfin n’a pas intérêt à être traduit par étrangeté parce qu’il s’agit là de quelque chose de très intéressant dans ce texte; c’est unheimlich, qui cor¬respond plutôt à l’étrangeté.
Docteur J. Lacan – C’est incontestable que c’est unheimlich qui correspond à étrangeté.
J. P. Valabrega – Mais ce qui est intéressant, c’est que Entfremdung c’est…
Docteur J. Lacan – Commentez, commentez, cela vaut la peine, commentez, comment dans ce texte vous l’entendez comme traduisible par aliénation.
J. P. Valabrega – C’est-à-dire que dans ce texte cela introduit quelque chose qui est tout à fait autre que ce qui a été apporté par Melman, et on pourrait dire que du point de vue diagnostic, on a l’impression que c’est tout à fait autre chose, dans le souvenir de l’Acropole que…
Docteur J. Lacan – Parlez plus fort Bon Dieu, parce que c’est tout de même… c’est très intéressant ce que vous dites et tout le monde… personne n’entend.
J. P. Valabrega- Ce qui n’est pas le cas dans le texte de 1886/1889, c’est enco¬re quelque chose d’autre, ça c’est une chose à discuter…
Docteur J. Lacan – Mais discutez-le, comment pouvez-vous soutenir que le terme d’aliénation est présent à propos de ce souvenir de l’Acropole et nommé¬ment pour traduire Entfremdung. Je veux bien que vous le souteniez mais expli¬quez pourquoi ?
J. P. Valabrega – C’est un concept hégélien, l’aliénation.
Docteur J. Lacan – Un instant, je vous en prie, comment concevez-vous le concept hégélien dans quelque chose qui connote un trait vécu, que cet Entfremdung.
J. P. Valabrega -je ne sais comment, il faudrait même…
Docteur J. Lacan – Que Entfremdung puisse correspondre à quelque chose comme la dépersonnalisation, passe encore, ou le sentiment du sosie ou quelque chose, que nous… c’est noté dans le texte comme une impression, enfin c’est une notation phénoménologique, l’aliénation n’est pas… n’a rien à faire avec ça dans Hegel puisque vous invoquez, vous, pas moi, Hegel.
J. P. Valabrega – Je trouve quand même qu’il n’utilise pas là un autre mot qui pourrait, je ne sais pas quel mot allemand pourrait être là pour désigner la dépersonnalisation, quelque chose comme ça, il se trouve tout de même que ce n’est pas ça.
Docteur J. Lacan – Comment pouvez-vous soutenir que l’aliénation qui est vraiment la structure, enfin la plus immanente et en même temps la plus cachée, à tout ce qui est du vécu du sujet soit là tout d’un coup mise saillante dans l’ap¬parence ou bien alors montrant sa pointe d’une façon quelconque qui puisse permettre de l’épingler avec ce terme d’Entfremdung et justement à propos de ce que Freud ressent sur l’Acropole ?
J. P. Valabrega – Oui, attendez, ce n’est pas une raison. Je me demande pour¬quoi il emploie ce mot simplement, ce n’est pas un mot, pas un mot du vocabu¬laire psychiatrique, absolument pas.
Docteur J. Lacan – Mais pourquoi le traduisez-vous par aliénation alors ? Castoriadis.
Castoriadis – Du point de vue étymologique, je crois que Valabrega a raison par rapport à Hegel; je ne crois pas que dans le texte de Freud il s’agit de l’alié¬nation dans ce sens. On dira en allemand sich fremden de quelqu’un qui serait plutôt en zizanie, que la vie a éloigné du ménage. C’est le Fremd dans ce texte, alors il ne faut pas le rapprocher du groupe qui a un autre caractère; je crois que -399-
L’objet de la psychanalyse
ce que Freud veut dire dans le texte c’est qu’il se sent étranger à ce pays, et étran¬ger radicalement. Il ne faut pas lui donner, je crois, la charge philosophique hégélienne de l’aliénation qui est autre chose.
Docteur J. Lacan – Écoutez, cela a une note extraordinairement nette, n’est¬ce pas, il s’agit d’un sentiment que nous appelons dans la clinique psychia¬trique : la déréalisation.
J. P. Valabrega – Pourquoi l’utilise-t-il? C’est ça le problème, c’est un pro¬blème terminologique, moi je ne sais pas, je n’ai pas recherché…
Docteur J. Lacan – Ce n’est pas parce que nous nous trouvons devant un emploi d’Entfremdung qu’on trouve également dans Hegel que nous allons nous mettre, comme ça, à sauter à pieds joints et à dire que la signification que Freud implique dans ce terme d’Entfremdung est une signification hégélienne justement là. Et puis écoutez, dès qu’on parle d’aliénation, tout de même, on sait où on en est, on sait ce qu’on évoque, on sait ce que ça intéresse. Alors si c’est là simplement pour ouvrir une question sans le moindre centimètre qui aille plus loin, je ne demande pas mieux que cela rebondisse mais je veux que vous vous en expliquiez.
C. Stein – Alors, je pense quand même que le point soulevé par Valabrega mérite d’être fouillé.
Docteur J. Lacan – Tout à fait d’accord.
C Stein – je n’ai pas le texte sous les yeux, mais on peut remarquer qu’en français à propos du terme d’aliénation il y a cette même difficulté, c’est que l’aliénation n’évoque pas seulement Hegel et Marx. Elle évoque aussi la folie. Or ce sentiment étrange, appelons-le, si vous le voulez, d’étrangeté, trouvé sur l’Acropole, a quand même quelque chose à voir avec le sentiment d’être fou.
Docteur J. Lacan -je vais vous donner la parole, je vous demande pardon de…
A. Green – Deux choses. Une concernant la remarque de Valabrega, l’autre l’exposé de Melman. La première, je pense que sans introduire le contexte d’aliénation, on est quand même obligé ici à partir de ce terme, de penser que Freud veut dire et en dehors du mot dont il est question par rapport au contex¬te qu’il vit : « ce n’est pas moi qui suis ici, c’est un autre, ce n’est pas moi »; ça, c’est dit en toutes lettres dans le texte. Alors voici concernant le point soulevé par Valabrega. Par rapport à ce qu’a dit Melman, je voudrais apporter une peti¬te précision lorsque tu as dit que le sujet a bien… et est constitué par le fait qu’il va se trouver là devant ce que tu appelais ses pulsions, la faim et l’amour; eh bien, je crois que toute l’ambiguïté de ce texte c’est de montrer que Freud a choisi dans cette alternative et que justement tout le texte parle de la faim en tant qu’il va s’agir du désir et non plus de la faim et que ceci se rattache directement à la parole du père, en tant, que le père lui a dit : cessons avec ces billevesées, il faut manger. Voilà la voie des affaires. C’est pourquoi, j’y verrai donc quelque chose de beaucoup plus nettement marqué par rapport au désir et par rapport justement à ce qui est en jeu dans ce personnage nourricier avec son grand cou¬teau qui n’intéresse plus du tout la faim et qu’il exclut complètement du champ du problème.
Docteur J. Lacan – Comment s’appelle-t-il?
Monsieur Caben – La traduction des textes… le mot Entfremdung est un mot plus simple en allemand, il se traduit très bien par le mot dépaysement, tout le reste n’est que folle interprétation.
Docteur J. Lacan – Bien sûr, dépaysement ou déréalisation, c’est exactement de quoi il s’agit, ce n’est pas du réel.
Monsieur Caben – Vous avez déjà employé la semaine dernière et le mot Entfremdung, c’est être dépaysé et étymologiquement aussi.
Docteur J. Lacan – Qu’est-ce que j’ai employé la semaine dernière?
Monsieur Caben – Entfremden.
Docteur J. Lacan – Sûrement pas.
Monsieur Caben – Dans le sens où vous l’avez traduit par aliénation.
Docteur J. Lacan – C’est une traduction classique.
Monsieur Caben – Oui, mais à mon avis, c’est déjà une interprétation.
Docteur J. Lacan – N’exagérons pas, là non plus, c’est comme si vous disiez que Aufhebung est déjà une interprétation parce que, dans Hegel, cela a le sens de plus qualitativement élevé et que cela peut aussi bien vouloir dire, je ne sais pas quoi… abonnement. Le caractère simplet et cru d’un usage d’un terme n’a pour autant aucune préséance sur les autres usages, n’est-ce pas. J’ai souvent fait remarquer qu’il n’y a pas de préséance de l’usage propre sur l’usage figuré, pour une simple raison d’abord que cela ne veut rien dire, cette différence, mais le côté usuel, disons, de Entfremdung ne suffit pas à donner une prévalence à dépaysement sur son usage philosophique. Bon, à vous. Oui, à vous, bien sûr, naturellement, si vous voulez reprendre la parole.
J. P. Valabrega – Autre chose, moi je ne suis pas d’accord avec ce que vient de dire M. Caben.
Docteur J. Lacan – Moi non plus.
J. P. Valabrega – On peut toujours ramener le sens de n’importe quel mot à un sens non habituel, et qu’il faut prendre dans le sens-là, surtout pas dans Freud. Ce qui ne veut pas dire qu’il y a une signification indirecte, je n’en sais rien. Je pose la question à propos de l’Unheimlich d’une part, dont on a beau¬coup glosé, et de l’Entfremdung.
Docteur J. Lacan – Ecoutez, ne cherchons pas, nous n’allons pas nous éterniser là-dessus. Il est tout à fait clair qu’une référence structurale comme l’alié¬nation est…, jamais personne n’a prétendu voir l’aliénation affleurant sur le plan phénoménologique. Le sentiment d’aliénation, si cela concerne justement l’alié¬nation, il n’y a pas de sentiment d’aliénation, sans cela ça ne serait pas l’aliéna¬tion. Vous êtes d’accord? Allons Leclaire, que vouliez-vous dire?
J. P. Valabrega – Au sujet du mécanisme de l’oubli et de la substitution, puisque tout cela tourne autour du mot substitutif et plus généralement de la substitution, alors là le rapprochement avec le souvenir-écran est très important. Parce que l’analyse, – j’ai pu faire une analyse poussée une fois que quelque chose du mécanisme de l’oubli qui pouvait, qui jouait un rôle très important dans une analyse et qui en particulier englobait et se situait précisément aussi là sur les fleurs, parmi toutes ces choses – alors cette analyse a montré qu’en dehors de la substitution définie par Freud, en 98-99, il existe, ceci renvoie à des substitutions qu’on pourrait dire formelles et il apparaît nettement que cela ren¬voie à des substitutions intrinsèques, c’est-à-dire qu’il y a d’autres mots derriè¬re les mots ou les noms particulièrement oubliés et retrouvés, ou non, par les mécanismes de substitution. Il y a une substitution intrinsèque qui a substitué ces mots-là, par exemple les noms des fleurs à d’autres. Par conséquent, la sub¬stitution ici est vraiment un écran.
Docteur J. Lacan – Est vraiment?
J. P. Valabrega – Un écran; le rapprochement est ici tout à fait à creuser… le souvenir-écran est le mécanisme de l’oubli. C’est simplement une remarque que j’émettrais dans le sens de ce que nous avons dit. Voilà.
Docteur J. Lacan – Ce sont néanmoins des choses différentes, n’est-ce pas, nous sommes bien d’accord.
J. P. Valabrega – Certes, mais ça joue le rôle d’écran, c’est fonctionnellement un écran dans l’exemple auquel je pense. Cela veut dire que les noms de substi¬tution renvoient à d’autres noms c’est-à-dire qu’en substitution au niveau même du nom, derrière les noms substitués.
Docteur J. Lacan – Répondez Melman, ce que vous pensez à cela.
Ch. Melman – Non, ce serait s’engager là également dans une grande chose. je pense qu’en tout cas, c’est radicalement différent de ce qui se passe au moment où il oublie le nom de Signorelli, où se présente à lui dans le tableau la figure même du peintre, de façon si précise, avec cette vividité particulière, je crois que c’est tout à fait autre chose.
Docteur J. Lacan – Mais oui bien sûr. Leclaire, non Leclaire, je l’avais dit, il y a un moment qu’il doit parler.
S. Leclaire – C’est un complément à l’analyse du souvenir-écran, un élément pour compléter l’analyse dans la même ligne, à propos de pissenlits, qui jouent un rôle central dans ce souvenir-écran. Vers la même époque, il s’occupe de l’analyse du rêve du […] et par erreur il évoque le pissenlit, à propos d’une autre fleur qui est un mucilage ordinaire. Il ne se trompe pas, le pissenlit désigne bien là pour lui le problème de son énurésie car si ce mot lui est venu, de pissenlit, pour désigner une autre fleur qui était le mucilage, c’est en français qu’elle évoque tous les problèmes de ces incontinences et principalement de ces incon¬tinences d’urine. Sur le jaune et sur la tache jaune qui est au centre et que tu as bien située comme étant au centre du souvenir-écran, je voudrais faire encore cette remarque qui se rapportait aussi à l’auto-analyse de Freud ou à l’analyse de Freud.
C’est un autre passage de la Science des rêves, j’ai déjà eu l’occasion de le signaler, nous trouvons quelque chose de plus singulier, qui fait qu’à la fois le nom allemand de « Löwenzahn » pour le pissenlit et la couleur jaune se trou¬vent rassemblés en un seul terme. C’est comme l’histoire d’un patient d’un col¬lègue qui a longtemps été occupé dans ses rêves par la figure d’un petit lion jaune; or, ce lion jaune, il ne voit absolument pas ce qu’il vient faire dans ses rêves. Ce collègue en parle à Freud et ce n’est qu’au moment où il retrouve, dit¬il, ce lion jaune comme ayant été un de ses jouets favoris, un bibelot de sa mère, qui avait été depuis rangé, que le souvenir du lion jaune ou la présence du lion jaune inexplicable dans les rêves disparaît. je pense pour une autre raison que ce collègue, au lion jaune, il en est comme de ce sympathique collègue, ou de ce sympathique patient dont parle Freud, je pense que c’est lui-même, c’est une hypothèse qui n’a pas encore été vraiment soutenue, simplement que j’avance pour l’instant pour la raison suivante. C’est là-dessus que je m’arrêterai. C’est qu’immédiatement après avoir parlé de ce collègue au lion jaune et de cette petite histoire du lion jaune, il évoque une autre aventure du même collègue, qui est un souvenir d’enfance, ce collègue qui avait été très impressionné du récit qu’on lui faisait de l’exploration de… au pôle et qu’il avait eu cette ques¬tion curieuse qui avait fait rire son entourage et ses frères parce qu’il est nor¬mal à savoir que cette exploration, ce voyage, Reise, était douloureux, ça faisait mal. Car ce collègue avait confondu, étant enfant, avait confondu Reise et reis¬sen, déchirer. C’est à partir de là, et c’est sur ce point que je me fonde pour avancer l’hypothèse que le collègue au lion jaune, c’est Freud lui-même. Car il semble que si nous nous interrogeons là aussi sur la phobie des voyages, quelque chose peut nous apparaître concernant la confusion des voyages et de reissen, déchirer, d’autant que dans l’œuvre freudienne nous trouverons constamment à l’arrière plan ce fantasme fondamental d’avoir à déchirer un voile, d’avoir à dévoiler quelque chose et c’est là-dessus que je veux terminer, car il me semble que cette considération n’est pas étrangère à l’analyse possible de ce souvenir-écran. Car là encore il montre au pied de la lettre cette dimen-sion de l’écran, comme surface, nous avons aussi à prendre en considération ce que tu as fait, ce qui peut être de l’ordre de la déchirure, ou de la traversée de l’écran.
Docteur J. Lacan -je voudrais que vous précisiez votre pensée. Vous pensez que ce que vous venez de dire, Freud le savait, que le sachant il donne tout le texte concernant le rêve où est situé ce lion jaune? Est-ce que lui-même en quelque sorte s’était repéré, si je puis dire, dans cette fonction du lion jaune?
S. Leclaire – Non.
Docteur J. Lacan – Vous ne le pensez pas. C’est important.
S. Leclaire – Je pense qu’il s’est repéré explicitement dans la fonction du déchiré lorsqu’il a soutenu son fantasme de l’inauguration de la plaque com¬mémorant la découverte inaugurale de la Science des rêves où il imagine le jour où cette plaque sera inaugurée et où sur cette plaque est écrit que se dévoila à Freud le secret des rêves. Nous pensons que le terme de dévoilement, de déchi¬rement, d’ouverture est fondamental chez Freud. Mais ce que je veux dire, c’est que dans ce souvenir-écran, du fait même que l’on voit comme transperçant la surface, la couleur jaune et liant cette couleur jaune exactement à ce qui vient après dans l’analyse du souvenir du lion jaune, c’est-à-dire le problème du Reisen- reissen. Je pense qu’est lié à l’évocation de la couleur jaune et à cette prégnance de la couleur jaune, pour Freud disons très consciemment le pro¬blème de…, enfin au moment où il décrit ce souvenir étrange, je ne pense pas du tout que la dimension de la déchirure en tant que telle ou de la rupture chez Freud soit explicite, et je pense qu’au jaune est nécessairement liée cette dimen¬sion de passage à travers ou de transgression, bref ce qui évoque à propos de la transparence de…
Docteur J. Lacan – Je souhaiterais simplement que ceci fut écrit par vous, cher Serge. Déjà ? ça veut dire quoi ?
S. Leclaire – Dans les Cahiers n° 1 ou 2.
Docteur J. Lacan – Parfait, oui parce que j’aurais eu certainement l’occasion d’y revenir, je ne peux pas aujourd’hui, étant donné le temps qui nous reste, nous engager plus loin dans ce débat. Allez.
C. Stein – Mais, je voudrais faire une petite remarque à Leclaire sur le pro¬blème de Reisen et reissen. C’est que le dévoilement est de l’autre [?] et que la déchirure reissen, Riss, soit équivalente pour Freud, c’est une chose qu’il fau¬drait que tu établisses quand même, je ne dis pas qu’il n’en est pas ainsi. Cela demande à être établi; le dévoilement n’évoque pas forcément la déchirure, peut-être aussi pour Freud des éléments pour abonder dans ton sens à moins qu’il… Il y a une autre détermination de reissen qui est intéressante et qui est impli¬quée dans ce que tu as dit, c’est de se rappeler que Freud avait demandé si ce voyage « Reise » faisait mal; or « reissen » pas seulement la déchirure, reissen est au sens figuré et employé en allemand, non d’une manière très courante. Et la manière de désigner une certaine douleur qu’on éprouve, donc « reissen » est quelque chose dont il a pu entendre parler autour de lui à propos des douleurs rhumatismales éprouvées par l’un de ses parents ou dans une circonstance ana¬logue et ceci nous donnerait le lien entre le voyage et le danger pour la santé impliqué dans le voyage, la phobie des voyages et l’association avec une déchi¬rure dans le corps.
Docteur J. Lacan – Eh bien! écoutez mes bons amis, ces choses ne seront pas résolues, j’ai vu un vif intérêt à la remarque de Serge parce que nous aurons pro¬bablement l’occasion de la réutiliser plus tard, concernant en effet la position de Freud en tant qu’analyste. Voilà il nous reste une demi-heure, je n’aurais pas voulu, c’était du moins mon intention, terminer l’année sans faire quelque chose qui participe de deux registres : d’une part de faire un sort à ce qui a occupé une part importante des séminaires fermés, à savoir la discussion des articles de Stein.
Je ne prétends pas la reprendre. Elle a été faite sur le pied très légitime d’une critique de ce qui pour chacun de ces interlocuteurs leur semblait discordant, quant à leurs sentiments de ce qui se faisait dans la séance, de ce qui se passait, de ce qui venait en premier plan et de ce que Stein, lui, entendait y mettre, à ce même premier plan. Je ne reprendrai pas ces choses qui ont une valeur de dia¬logue toujours utile entre psychanalystes. Néanmoins, il me paraît qu’il y a quelque chose que je suis le seul, en somme, autorisé tout au moins, à pouvoir faire dans les formes qui ne soient pas de censure. Je ne voudrais pas qu’il y ait là d’erreur assurément. Ceux de mes élèves qui sont intervenus, ont justement évité ce point de vue, à savoir: c’est pas conforme à ce que dit Lacan. Et ce n’est également pas dans ce sens, au sens d’une certaine légalité de la démarche que) e me placerai pour intervenir de nouveau auprès de Stein. Je voudrais à ce sujet toucher à quelque chose qui paraît important parce qu’évident, parce que très, très gros, et en quelque sorte ouvrant un problème devant tout le monde et auquel est suspendue toute la portée de mon enseignement.
D’abord le fait de ce qu’on pourrait appeler l’influence de mes formulations, autrement dit ce qu’on pourrait appeler encore à proprement parler le langage de Lacan. Il est bien évident que par exemple on ne se sert de l’Autre, et sur¬tout quand on y met pour plus de sûreté un grand A, que depuis que je lui ai fait jouer un certain rôle. Cela date un texte. Avant que j’en parle, il n’y avait jamais de ce grand Autre nulle part, et même en dehors de la psychanalyse. Maintenant, il y en a un peu beaucoup. Et Dieu sait le rôle qu’on lui fait jouer. C’est là-dessus certainement que j’ai les remarques, de ce qui est arrivé à Sartre, les remarques les plus importantes à faire à Stein; et puis il y a autre chose, le problème des rapports entre ce que je dis et ce que je ne dis pas. Là c’est plus complexe. Il est certain que je ne peux pas, quand j’ai commencé à faire mon enseignement, quelles que soient les raisons pour lesquelles j’ai été amené à cette position difficile, il y avait un fort travail à faire pour obtenir un change¬ment radical de tout: de point de vue, de langage, de point de vue sur le langa¬ge, de langage sur le point de vue, ce n’était pas très, très commode. J’ai pris les choses comme elles me semblaient devoir être prises bille en tête, si je puis dire, en abordant la fonction du langage, ou plus exactement le champ du langage et la fonction de la parole. Il a fallu que je martèle cela un certain temps, pour pouvoir donner à mes auditeurs enfin le temps de changer les portants de place, de se repérer par rapport à ça. En d’autres termes, il y a un ordre et il y a des temps.
Je ne suis pas entrain de faire le recueil de mes écrits, comme on le dit. J’écris peu, j’écris peu, il n’en paraîtra pas, environ, je ne sais pas, probablement, le quart restera de côté, alors on a fait comme ça le calibrage chez l’éditeur avec le peu qui reste. Il y en aura dans les six cent cinquante pages. Ce qui nous pose un petit problème de librairie. A cette occasion, je me relis, ce que je ne fais pas souvent, et à la vérité, il m’est apparu que même dans mes premiers textes, il ne peut y avoir aucune ambiguïté concernant l’usage des notions que j’ai intro¬duites au moment où je les ai introduites. C’est ce que les gens qui sont, il y en a quelques uns parmi mes élèves qui me disent quelquefois, c’est ce que les gens désignent en disant : cela y était déjà à telle époque. Ah! comme c’est admi¬rable! Eh bien non, cela n’y était pas, ça n’y était pas. Mais ça prouve simple¬ment une certaine rigueur dans l’énonciation et dans l’énoncé qui fait qu’on ne pouvait guère trouver quelque chose dans le passé sur lesquels, dans la suite, j’ai été obligé de carrément revenir. Les termes ne sont pas toujours les meilleurs. Je veux dire que par exemple, l’usage dans les premiers textes que je fais du mot intersubjectivité est bien celui qui, le seul que je pouvais mettre en usage à l’époque pour la simple raison que je n’avais pas encore établi le jeu à quatre termes qui sont comme je pense que vous vous en êtes aperçus, le grand A, le petit a et les deux S d’une part, chacun la moitié d’un S, des deux S barrés. Parler à ce moment-là de l’intersubjectivité en… ne pas faire fonctionner ça avant que ça ne fonctionne. Il n’en reste pas moins que dès un article qui est à peu près de la même date, puisqu’il a été écrit huit mois après le discours de Rome: l’article sur «Les variantes de la cure-type» que j’ai donné à la demande de H. Ey et d’une équipe de psychanalystes à une Encyclopédie médico-chirurgicale, – il y a un certain nombre d’énoncés, tout à fait clairs, qui font intervenir cette fonc¬tion, cette fonction complexe d’une façon suffisante pour rendre tout à fait impossible… je prierai notre cher ami Stein de s’y reporter, c’est dans le début du second chapitre : «de la voie du psychanalyste à son maintien : considéré dans sa déviation».
Je n’aurai pas le temps aujourd’hui de faire la lecture de ce passage, mais je veux simplement le prier de s’y reporter lui-même pour me permettre aujour¬d’hui de lui dire, à lui, – pendant qu’il est là et d’une façon dont je ne pense pas qu’il puisse un seul instant prendre ombrage – que dans son texte sur la situa¬tion analytique, ce langage, ce discours concernant l’Autre avec un grand A est à proprement parler ce qu’il utilise de la façon la plus méconnaissable avec le grand A et l’autre. Eh bien, l’Autre dont je vous parle, l’Autre au sens où c’est le lieu de l’Autre, c’est là où vient s’inscrire la fonction de vérité de la parole et que la relation de « ça parle » au « ça écoute » dont il fait état dans son premier écrit sur la situation analytique mais directement enfin extraite, articulée, n’est-ce pas, de ce qu’il peut sous un certain angle entendre de mon discours. D’ailleurs, en plus, il y a une note qui le reconnaît, il y a une note qui est inter¬calée entre deux autres, l’une où il fait état de l’impulsion qu’il a reçue de spé¬culations de Grünberger sur le narcissisme, n’est-ce pas, et l’autre où il cite très abondamment Nacht à propos de la présence psychanalytique. Il n’est pas ques¬tion que je vienne ici prendre un poids prévalant. Ce que tout le monde peut bien penser et sait que je pense c’est que les positions de Grünberger sur le nar-cissisme sont partiales et erronées. Ce dont d’ailleurs vous prenez vos distances, et que ce qu’a écrit Nacht sur la présence psychanalytique est simplement impudent. J’en ai fait état assez abondamment dans mon rapport sur «La direc¬tion de la cure», pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir. L’important n’est pas là.
L’important est ceci, comment peut-il se faire que ce qui, en somme, est extrait des formules qui peuvent être épinglées, mises entre guillemets dans mon discours sur le « ça parle » sur le « ça écoute », comment peut-il venir s’ad¬joindre, fonctionner, servir à peindre d’une certaine façon de couleurs qui peu¬vent de ce seul fait faire passer pour être les miennes, quel usage peut-on faire de ce discours pour en somme le faire rentrer dans une certaine façon de conce¬voir la situation analytique qui est absolument étrangère à ce discours ? Je ne suis pas entrain de débattre, si elle est fondée, si elle est légitime, ce qui la justi¬fie ou ce qui l’infirme.
Je mets simplement en question ce problème de l’utilisa¬tion possible de mon langage pour servir à la conception de la situation analy¬tique qui lui est radicalement contraire. En effet, cela va loin, n’est-ce pas, et vous y allez vite, partir du « ça parle » qui est le sujet du « ça écoute » qui est -407-
L’objet de la psychanalyse
représenté ici par l’analyste : « ça parle et ça écoute, écriviez-vous page 239, en la séance » et puis ça a l’air de tenir comme ça. Sous prétexte qu’on dit en séan¬ce, le « en la séance » à l’air d’être un lieu suffisant. Il est bien clair d’ailleurs que vous ne vous en tenez pas là et que vous expliquez pourquoi à ce moment-là la séance est quelque chose qui se gonfle aux limites du monde, à proprement par¬ler, comme vous ne manquez pas de l’écrire en y mettant les points sur les i. La page 240, par exemple, je lis ceci, après un bref rappel de certaines similarités que ferait Freud de la séance allant vers… ce qui, entre nous, ne permet pas du tout pour autant d’aller jusqu’au point où vos collègues Fain et David vont de faire du discours du sujet dans la séance quelque chose d’analogue au rêve. Car le rêve, l’endormissement et le sommeil ne sont pas des états analogues. Mais passons ce n’est pas sur le fond que je place la chose.
Je veux simplement vous faire remarquer que cet appareil psychique qui abo¬lit les limites entre le monde intérieur et le monde extérieur, aussi bien du côté du patient que du côté de l’analyste, qui de ce fait, tendent à être fondus tous deux en un. En terme plus précis, écrivez-vous toujours, leurs images tendent à l’association par contiguïté qui caractérise le processus primaire. Donc vous posez d’abord que les deux sujets tendent à être fondus tous deux en un, et à partir de là, la contiguïté qui est en effet une relation essentielle de signifiant à signifiant devient la contiguïté entre les signifiants de l’un et les signifiants chez l’autre. N’est-ce pas de même que dans le rêve, le monde entier est à l’intérieur du rêveur, en c’est un?
Le monde entier est contenu et voici votre raison
« Car on ne saurait concevoir la fusion de deux êtres finis en un seul être fini ».
Je répète cette phrase
« On ne saurait concevoir la fusion de deux êtres finis en un seul être fini ».
D’une certaine façon, une phrase comme celle-ci est bien de nature à nous faire dire cette chose qui est aussi importante à souligner de l’usage du « ça parle » que je n’ai jamais employé en ce sens. Je veux dire que « ça parle », c’est un moment d’interrogation chez moi « ça parle », c’est comme ça que ça à l’air de se présenter, mais c’est tout de même la question, non pas « ça parle à qui ? » qui est la question qui vous importe, mais la question « qui parle? » pour moi est toujours la question que j’ai accentuée. En fait, dans l’analyse, c’est-à-dire, dans la théorie analytique, la formule qui viendrait très heureusement se substi¬tuer au « ça parle » c’est le « ça dit n’importe quoi ». Je parle dans ce qui est écrit, et ça dit n’importe quoi pour une simple raison, c’est que ça se lit en diagonale. Si ça ne se lisait pas en diagonale, enfin je crois que quelqu’un serait arrêté, à ce
« Car on ne saurait concevoir la fusion de deux êtres finis en un seul être fini».
Car rien n’est plus concevable. Je vais vous dire pourquoi, vous, vous ne le concevez pas à ce moment-là, c’est parce c’est très légitime pour vous. En effet, vous avez commencé par poser ce processus, cet appareil psychique, qui abolit les limites entre le monde intérieur et le monde extérieur, aussi bien du côté du patient que du côté de l’analyste. Qu’est-ce que ça veut dire? Ça veut dire que ce problème de l’intérieur et de l’extérieur est en effet quelque chose qui est tout à fait au premier plan de votre préoccupation.
Et tout ce que j’ai fait cette année comme effort pour vous apporter une topologie, c’est pour vous rendre compte disons d’une « forme » qui permet de concevoir justement ces sortes, si on peut dire, d’anomalies appréhensibles qui sont les nôtres à propos de ces problèmes de l’intérieur et de l’extérieur. Seulement, comme c’est la seule chose qui justifie votre texte à cette date, disons comme pour vous, remarquez qu’il y a à un moment quelconque que vous supposez n’être pas basalement celui de la situation analytique, il y a quelque façon équivalente entre cet intérieur et cet extérieur, il en résulte que vous pensez et là, au nom même de cette espèce d’usage propédeutique, on demande de faire des choses…, vous pensez sphère et c’est vrai qu’en un cer¬tain sens, comme je vous l’ai fait remarquer, simplement à propos du cercle, on peut penser topologiquement la sphère comme enveloppant ce qui est à l’exté¬rieur de même qu’on peut dire, puisqu’il suffit simplement de placer cette sphère quelque part, dans un quatrième plan, même si vous placez un cercle sur la sphère, en fait vous délimitez deux zones de la sphère qui sont également à l’intérieur du cercle. Prenez le globe terrestre, faites une large X [?], si vous la faites à l’équateur où est l’extérieur, où est l’intérieur? Ils sont équivalents, vous avez compris.
C. Stein – …
Docteur J. Lacan -Justement, mon cher, c’est de ça qu’il s’agit. A partir du moment où vous pensez les choses ainsi, il n’y a pas du tout passage, mais équi¬valence. Vous posez l’équivalence de ce qui est à l’intérieur et de ce qui est à l’ex¬térieur, et c’est pourquoi à partir de là s’il y en a un autre qui est ici, la même équivalence étant posée, ces deux êtres finis, en effet, eux ne peuvent se fondre, premièrement que dans une indifférenciation totale et deuxièmement qui implique la finitude, c’est-à-dire l’extension au monde de leur confusion entre eux.
C’est tout au moins ce que vous écrivez.
C Stein -je vous en supplie, non, je pense que ce dont il est question là dans mon esprit ce n’est pas de l’équivalence entre l’intérieur et l’extérieur mais l’uni¬té qui résulte de l’abolition de la limite, par conséquent, si on voulait faire une figuration de sphère…
Docteur J. Lacan – En d’autres termes ce que nous avons dit, c’est qu’il ne subsiste aucune limite. je ne vais pas…, c’est à vous en effet d’en décider. Cette absence de toute référence par conséquent, je ne vois pas comment vous pouvez la faire subsister avec quoi que ce soit, enfin, qui soit compatible par exemple avec la poursuite d’un discours. A l’intérieur d’un tout, cette absence totale de référence, n’est-ce pas, c’est un crédit que je vous fais, de penser qu’il reste enco¬re quelque part une structure, un appareil.
C. Stein – je le vois bien comme une situation limite qui ne saurait être accomplie autrement que dans la mort.
Docteur J. Lacan – Mais, écoutez, la science de la situation analytique telle que vous l’établissez, n’est-ce pas une situation que je ne dirais même pas pré¬agonique – car préagonique elle signifierait quelque chose – postagonique, postagonique, enfin, une situation d’après le trépas ? Vous ne pouvez pas soute¬nir une chose pareille. Nous ne sommes pas entrain ici de chercher à faire railler. Ce que je voudrais, c’est simplement faire remarquer que l’accent que j’ai mis dès les premiers temps de mes énoncés sur le caractère absolument déterminant de l’écoute de l’analyste – que je n’ai d’ailleurs pour autant nullement identifié à l’autre dans cette occasion – ça devrait quand même vous inspirer une certai¬ne prudence pour utiliser ce registre des rapports du « ça parle » au « ça écoute » dans une voie qui est très particulière et que je veux essayer de définir.
De quelque façon que vous défendiez ce que vous venez de dire, je vais voir si vous admettez ou non ce que je vais vous donner comme ce qui me semble être le repère où se différencie essentiellement une certaine façon de théoriser la situation analytique qui est la mienne. Il s’agit en fait d’une question très importante puisque c’est toute la question du narcissisme primaire. Qu’est-ce que le narcissisme primaire? je n’irai pas par quatre chemins; le narcissisme primaire au sens où il est usité chez presque tous les auteurs dans l’analyse est quelque chose devant quoi je m’arrête et que je ne peux aucunement admettre sous la forme où c’est articulé. Et maintenant, nous allons essayer de bien pré¬ciser de quoi il s’agit. L’idée que sous un biais quelconque, à quelque moment que ce soit, le sujet, comme vous venez de le dire, vous m’en donnez plus alors que je n’en avais même sous la main, n’est-ce pas perdre ses limites ? Et que vous le souteniez ou non avec la terminologie empruntée à mon abord de ce qui se passe dans le discours, le langage, dans l’intervention de la parole, ceci n’y change rien.
Le seul fait que vous admettiez que c’est concevable, que c’est possible, je veux dire que c’est possible d’une façon qui nous intéresse, c’est-à-dire dans ce qui est accessible, il ne s’agit pas de savoir si c’est possible théoriquement, si ça nous intéresse en tant qu’analystes, à savoir, si en tant qu’analystes nous avons à tenir compte de ça, en d’autres termes, si l’action, si le champ analytique, si la situation analytique, comme vous dites, est dans une dimension compatible avec ça. je dis elle est incompatible car la situation analytique comme telle entre le sujet parlant et écoutant fait intervenir et maintient une structure qui est tout à fait étrangère à la possibilité de quelque façon que vous vouliez la concevoir de cette perte de toute limite.
La situation analytique est une situation extrêmement structurée, tout ce que vous pouvez amener comme témoignages de ce qui ressemble chez le sujet, à ce que vous appelez expansion narcissique, ce sont des notations phénoménolo¬giques et qui ne sont nullement fondées dans quelque rapport que ce soit, arti¬culables dans le réel, dans ce qui est là dans la situation. Je vais bien appuyer les choses pour bien voir les choses, que vous conceviez ce dont il s’agit parce qu’en fin de compte, c’est du sens même de mon enseignement là qu’il s’agit. Il faut tout de même (dans quel registre?) cet espèce de retour (à quoi ?) non pas bien sûr à ce stade antérieur au sujet, nous ne voyons jamais personne régresser comme ça à l’état petit enfant même d’une façon métaphorique. Ce qui permet de s’exprimer ainsi, c’est qu’il existe des techniques, des ascèses dans lesquelles le sujet essaie. Et effectivement de repérer une remontée qui n’est pas une remontée dans le champ temporel du monde qu’il a parcouru de son passé, mais une remontée, si l’on peut dire, à ce que j’appellerai un état indifférencié de l’être, et qu’il y a pour ça des techniques, il y a une sorte, une façon d’articuler, de manipuler le rapport du sujet à sa propre conscience pour qu’il ait le senti¬ment d’arriver ainsi à dépasser quelque chose des limites du monde. C’est une régression qui est, – je ne veux pas bien sûr, je ne prétends pas en faire dans ces quelques mots la théorie – c’est une régression qui est une régression de l’ordre de l’être et qui peut espérer ainsi, si tant est que c’est visé, [être un mouvement] pour [?] arriver à une position dans l’être qui soit plus radicale. C’est la seule chose qui justifie les énormités que nous trouvons dans nos textes sur ce sujet c’est cette espèce d’existence en écho, de cette technique de remonter vers, c’est ce qu’on appelle les états multiples ou les états radicaux de l’être.
Mais ce que nous cherchons, mon cher, quand même, il ne faut tout de même pas oublier que cela n’a absolument rien à foutre avec ça. je l’ai souligné [c’est caractérisé par] des traits tout à fait manifestes, nécessitant premièrement d’abord des choses pour se lancer dans cette sorte d’ascèse. Le premier pas exigé en quelque sorte au seuil, c’est une purification du désir et qu’ensuite ça procède par quoi ? Par la voie d’une recherche que j’ai après tout articulée en son temps, même si vous n’avez jamais eu à rapprocher ces deux registres. Je l’ai fait quelque part dans cette «causalité psychique» sur laquelle j’ai jaspiné devant un auditoire, en ce moment-là, autrement opaque, qui peut l’être resté depuis.
« Quand l’homme cherchant le vide de la pensée s’avance dans la lueur sans ombres de l’espace imaginaire en s’abstenant même d’attendre ce qui va en surgir, un miroir sans éclat lui montre une surface où ne se reflète rien ».
C’est moi qui ait écrit cela. Comme illustration de quelque chose qui concer¬nait à proprement parler la limite du stade du miroir. Certainement pas comme un chemin, comme un sentier qui fut celui qui appartient à notre expérience de psychanalyste. Il n’a rien à faire avec la situation analytique, c’est l’indication par ici la sortie vers d’autres techniques. Et il y a beaucoup de choses dans cette phrase. C’est une de celle, quand je me relis, dont je me félicite de la rigueur que j’ai su y mettre, car il n’y a pas un seul de ces mots qui ne soit utilisable, y com¬pris ce que je n’aurai pas le temps de faire aujourd’hui : l’idée que vous vous faites de ce qu’il y a derrière le mot « attendre »… Mais laissons!
Nous, ce qui nous intéresse c’est très précisément le désir et nous restons attachés à ce point où ce qui est mis en question, c’est ce qui résulte du fonc¬tionnement de la présence de l’enracinement du sujet dans le désir et de ce qui en résulte. Nous pouvons le faire car articuler une structure qui en rend comp¬te et dont toute difficulté quant à sa recherche consiste précisément en ceci, que cette structure qu’on peut articuler théoriquement n’est à proprement parler pas articulable en tant que cela serait le désir qui s’avouerait, qui se dirait. S’il n’y avait que cette différence, il y aurait aucune espèce de problème analytique. Il y a donc une confusion tout à fait radicale à faire intervenir comme élément constituant cette situation qui est toujours et de plus en plus armaturée de la découverte que vous alliez faire de façon dont l’incidence chez un sujet qui est en proie à ces conséquences de sa position de désir que sont pour nous les symptômes des différentes formes de structures subjectives auxquelles nous avons affaire et qui sont des structures que nous objectivons.
Ce qui nous différencie de n’importe quelle autre objectivation scientifique, c’est que pour l’objectiver, nous sommes forcés, nous et notre désir, de nous mettre dedans. Cela n’en est pas pour autant une visée inatteignable de pouvoir objectiver ce qu’il en est du désir humain en tant que psychanalyste, c’est-à-dire en tant que quelqu’un ayant lui-même cette expérience du désir la fait interve¬nir dans le jeu même de l’investigation. Vous voyez à quel point nous sommes loin de quoique ce soit qui se place dans ce champ, que vous l’appeliez de régression ou de n’importe quoi d’autre, d’expansion, qui noie toutes les arti¬culations, qui à proprement parler nous fait passer dans une visée, dans un champ ouvert qui est absolument étranger à celui que nous avons à parcourir.
C’est cette manipulation, c’est dans la mise en jeu de ces ressorts du désir, en tant que nous les connaissons, que nous obtenons les résultats thérapeutiques et pour ce faire nous n’avons pas absolument besoin de savoir ce que j’en dis. En d’autres termes, on peut faire des cures valables d’ailleurs avec les idées les plus aberrantes sur ce dont il s’agit dans l’analyse. Mais il y a un autre temps qui est celui-ci: c’est que pour être psychanalyste, c’est une autre question, être un psy-chanalyste c’est faire une psychanalyse en sachant ce qu’on fait. Il y a en tout cas un temps où il devient absolument alors indispensable que ce repérage soit strict, c’est pour faire un psychanalyste. Vous voyez les temps : faire une psy¬chanalyse, être un psychanalyste ou faire un psychanalyste ce n’est pas la même chose. Ça a des exigences théoriques qui sont de niveaux différents. Il n’en reste pas moins que cela ne veut pas dire que les théories sont plus ou moins vraies, selon le niveau; il y a un niveau où la référence théorique est valable et un autre où elle n’a aucune importance. Mais faire état par exemple de ces sentiments d’expansion narcissique comme de quelque chose qui aurait un statut quel¬conque de référence possible, c’est aller tout à fait à l’encontre de ce qui doit pour nous, dans l’opération pratico-théorique, être notre visée. Ces sentiments de fusion, d’union et de deux en un, avec pour conséquence que c’est l’espace entier qui s’y englobe et que dieu sait pourquoi devient à ce moment-là, ou reste encore être la séance, c’est quelque chose dont nous connaissons bien sous la plume de Freud la connotation dans la lettre à Romain Rolland, il parle du sen¬timent océanique. Dieu sait que s’il y a quelque chose qui répugne à la pensée de Freud, c’est bien toutes références qui donneraient un accent de valeur quel¬conque à quoique ce soit qui soit éprouvé dans cet ordre.
Vous me direz, il se réfère à une certaine expérience organique, c’est précisé¬ment là toute la question, c’est que cette référence organique, elle est hypothé¬tique, elle n’a nullement à rentrer en ligne de compte dans ce qui est à propre¬ment parler la structure de l’expérience. Elle est un pense-bête, elle est quelque chose qui est là, on peut s’imaginer qu’il doit y avoir une… ancestralité de ce quelque chose dont nous nous servons maintenant. Cela n’a strictement du point de vue qui est le nôtre, à savoir de ce qui fonctionne, aucun intérêt. Les sentiments d’expansion narcissique et ce qui s’en suit et tout ce que vous citez comme étant quelquefois, très souvent d’ailleurs, le mouvement, va, ceci est très remarquable mais rare, ajoutez-vous, n’est-ce pas, ou bien c’est rare mais exem¬plaire, vous sentez combien les références que vous donnez pour donner cette subsistance à la situation analytique comme étant cette place, cette situation, indifférenciation, qui vous le dites bien n’est qu’un des pôles de la situation ana¬lytique. C’est vrai, c’est vrai, mais même à la placer comme pôle, vous faussez tout ce que vous pouvez ensuite en déduire. Je veux dire que vous ne pouvez rien en tirer qui soit valable, considérant, concernant la fin et le progrès de la situation analytique.
Je regrette d’avoir aujourd’hui trop peu de temps de parler, puisque cela s’est étendu selon mon vœu d’ailleurs. Je reviendrai dans la suite sur ce que, par exemple, peut consister votre usage absolument abusif du terme de masochis¬me, abusif après ce que j’en ai articulé après le Kant avec Sade. Vous devez tout de même savoir que le masochiste ne peut aucunement être défini, ni souffrir, à avoir du plaisir dans la souffrance, ni souffrir pour le plaisir. On ne peut articu¬ler le masochiste qu’à faire entrer en jeu les quatre termes que j’ai apportés et que la fonction de l’objet a en particulier y est absolument essentielle. Je crois que l’important de ce que je vous ai apporté cette année concernant l’objet a, permet parfaitement de vous faire concevoir ce qu’il peut être repéré à la place anciennement réservée au narcissisme primaire. C’est de voir ce qu’il y a sous le narcissisme, le narcissisme du stade du miroir, voilà le seul narcissisme primai¬re; le narcissisme secondaire dans mon vocabulaire, pour repérer les choses, c’est celui qui survient autour de la crise du surmoi. Quant à ce narcissisme pri¬maire il a en effet quelque chose que nous pouvons trouver dessous, c’est ce que j’appellerai, si vous voulez, juste pour aujourd’hui, ça m’est venu comme ça, en prenant mes notes ce matin, le narcissisme dévoilé. Je peux dire en effet que sous le narcissisme primaire, il y a à dévoiler la fonction de l’objet a. Mais rien d’autre qui permette de conjuguer d’aucune façon le narcissisme primaire au sens où s’est usité couramment dans la théorie analytique l’autoérotisme du narcissisme primaire. De même que ce sentiment océanique auquel je me référais tout à l’heure, tel qu’il est en usage chez la plupart des auteurs, n’est rien que ce quelque chose qui reste confus parce qu’il n’y a rien à en tirer et qu’il ne peut s’articuler que de la façon dont j’ai posé la question à la fin de mon discours de cette année.
A savoir, ce que je vous ai situé du rapport du sujet à la jouissance en tant que c’est nécessairement le rapport à une question posée au lieu de l’Autre qu’elle peut par lui être abordée. Qu’il construise, qu’il fantasme à propre¬ment parler quelque chose à la place de cette jouissance qui sur le schéma que je vous ai donné est à proprement parler à situer en arrière du sujet par rap¬port à ce qu’il vise, c’est-à-dire sa réalisation en ce lieu de l’Autre en tant qu’elle passe par la chute de cet objet a, de ce point de jonction qui est le sien avec l’Autre. Cette année tous les éléments ont été préparés pour donner topologiquement le sens le plus précis à ce rapport de $, de petit a et de grand A. Que tout ceci soit en quelque sorte commandé par ce rapport d’aversion du sujet par rapport à la jouissance qu’il a littéralement à conquérir par l’ex-ploitation de tout ce qui l’en défend, de tout ce qui l’en sépare. C’est ce que vous faites surgir, en effet, à un moment quand vous parlez de cette angoisse tout d’un coup intolérable qui l’agite devant l’imminence de ce qui pourrait, dans ce que vous dites, être à la place de ce que j’exprime concernant la jouis¬sance. Mais vous ne justifiez en rien, pourquoi le surgissement de cette angois¬se, s’il l’a comme ça déjà, baignant dans l’union universelle, pourquoi l’an¬goisse surgirait-elle, Bon Dieu ? L’angoisse surgit précisément de ceci, c’est que la question sur la jouissance ne lui vient que du désir de l’Autre et que ce désir de l’Autre dans certains tournants est absolument énigmatique parce qu’il laisse transparaître toute l’énigme de la jouissance dont il s’agit. J’ai assez articulé de choses là-dessus pour ne même pas pouvoir aujourd’hui en faire, si brièvement que ce soit, état.
Vous devez concevoir qu’il y a quelque chose, si nous voulons arriver à un parler efficace, à un discours rigoureux qui doit absolument mettre entre paren¬thèse ce mythe de la fusion primitive qui était le véritable point d’attraction, centre de polarisation pour tout ce qui dans la pratique analytique se présente comme ayant une valeur réductive, une valeur de la régression. La cristallisation de l’analyse dans le rapport seulement enfant-mère, dans la thématique de la frustration, dans le registre de la demande à son origine, dans cette espèce de rêve de paradis premier à retrouver n’a absolument rien à faire avec quoique ce soit ni dans les visées, ni dans l’origine, ni dans la pratique de l’analyse. Là-des¬sus, il y a vraiment une limite à trancher [d’avec ce] qui pourrait conserver enco¬re quoique ce soit du mirage, tel qu’il fut à ce titre d’utilisation dans la psycha¬nalyse et qui n’a absolument rien à faire avec ce que j’enseigne et ce que j’essaie pour vous de construire. Bon, il est très tard, je regrette que tout ceci puisse prendre une parole, un air si bâclé, mais au moins, vous aurez eu là-dessus quelques affirmations tranchantes dont vous ferez ce que vous pourrez. L’année prochaine donc, avec la logique du fantasme, nous aborderons des choses qui nous permettront aussi bien de justifier comment un certain nombre de constructions peuvent se perpétuer dans l’analyse et les lier une par une, à tel ou tel type d’erreur dans la conduite analytique.
C. Stein -J’aurais bien voulu vous répondre.
Docteur J. Lacan – Répondez, répondez, répondez, il a droit de réponse. Oui, oui, oui, qu’il réponde, parce qu’on a toujours le droit de répondre.
C Stein – Partiellement mais de manière très simple. Or, je dirai première¬ment que quand vous me faites en somme le procès que je fais moi-même à Grünberger. Je vois bien dans la régression…, je crois que vous n’en tenez pas compte, vous m’opposez ce que j’oppose à Grünberger récemment que le nar¬cissisme est une instance autonome et le moteur de la cure. Or comme vous le savez en ce n’est pas mon point de vue.
Docteur J. Lacan – Ça c’est vrai. je n’ai pas dit que ce fut le moteur.
C. Stein – Alors pour moi les coordonnées de la situation analytique sont celles des deux mouvements du refoulement et de la régression, disons plutôt de la régression que du refoulement, la régression vient en premier. Qu’est-ce que ça veut dire? je m’en réfère au premier schéma de l’appareil de l’âme ou de l’ap¬pareil psychique de Freud, n’est-ce pas. je n’entre pas dans le détail, nous avons ici des perspectives venues du monde extérieur, et nous avons ici des percep¬tions endopsychiques, de… ou de conscience. Or dans une note, Freud nous dit, qu’on comprend où se déroule et où se situe cet autre schéma qui est celui du rêve, il faut comprendre que cet appareil peut s’enrouler sur lui-même, il donne donc quelque chose comme ceci.
Docteur j. Lacan – Il a fait la bande de Moebius, déjà?
C Stein – Si ont fait donc ce mouvement, il est bien entendu que ces deux flèches viennent ici se superposer, donc il y a abolition de ces distinctions qui sont tout à fait centrales à travers toute la métapsychologie freudienne de la dis¬tinction entre les représentations endopsychiques et les représentations venues du monde extérieur. Régression topique, pour moi, le mouvement de la régres¬sion topique est celui qui fait l’abolition de la distinction entre les représenta¬tions endopsychiques et les représentations extérieures par l’enroulement de l’appareil. Le mouvement inverse, l’ouverture de cet appareil est donc corres¬pondant au mouvement du refoulement pour des raisons que je ne peux rappe¬ler maintenant. Ça a été le premier point.
Alors deuxième point, j’en viens maintenant à votre système topologique. Cette topologie est faite pour rendre compatible ce que vous… Quand vous avez fait ça cela n’a aucunement la conséquence que le sujet devienne infini ou fondu avec qui que ce soit. Il reste ce qu’il est, un… Alors je vous prie quand même de bien vouloir noter une chose, c’est que je n’ai jamais dit qu’aucun des deux mouvement ne pouvaient s’accomplir complètement et que tout le jeu était dans l’oscillation entre ces deux tendances. Vous m’attribuez l’idée que cette fer¬meture, cette régression vers le narcissisme primaire puisse s’accomplir, or je précise bien qu’il ne saurait être question qu’elle s’accomplisse.
Docteur J. Lacan – Vous dites qu’elle est constituée par la situation analy¬tique.
C Stein – Non.
Docteur J. Lacan – Que la séance part de là, à savoir… écoutez, je vais vous
dire un mot qui nous différencie, je vois bien ce que vous pouvez me dire pour vous défendre, que vous avez installé par rapport à ça, forcément, un autre pôle. Si vous n’avez pas mis d’autre pôle, mais il n’y aurait jamais aucune raison qu’ils sortent de leur ciel bleu. Moi, ce que je vous dis et qui nous différencie, c’est quelque chose qui peut s’exprimer de la façon suivante : l’Autre n’est en aucun cas un lieu de félicité.
C Stein – Je ne crois pas qu’il s’agit de me défendre mais pour répondre, donc vous me prêtez malgré tout l’idée, vous en convenez aussi que je n’ai pas précisé que cette régression pourrait s’accomplir mais ce que l’ordonnance même de la situation analytique, telle qu’elle est proposée par le psychanalyste induit chez le patient, c’est justement le mythe du paradis perdu en tant que mythe justement, tout tourne autour de là. Moi je ne dis pas qu’on atteint le paradis pendant la séance d’analyse, mais qu’on se sent, qu’on se sent appelé à l’atteindre et que le mouvement d’angoisse vient justement marquer l’arrêt dans cette affaire. L’avantage…
Docteur J. Lacan -je prends là-dessus position. Je suis radicalement opposé à ce que nous puissions considérer comme sain de faire fonctionner d’aucune façon dans notre théorie a fortiori dans notre pratique, un mythe quelconque de cet ordre. Ce n’est pas le paradis qui est perdu. C’est un certain objet.
C Stein – Il est possible que le paradis perdu soit incarné par ce certain objet. Le paradis perdu, il en est tout de même question tout au long de l’auto-analy¬se de Freud, elle tourne autour de cela d’un bout à l’autre. Je continue: l’incon¬vénient de cet enroulement, c’est qu’il aboutit à quelque chose qui est informe, qui n’existe pas.
Docteur J. Lacan – Ce n’est pas vrai du tout, c’est tout ce que je vous enseigne, ma topologie est tellement précise que vous ne pouvez pas y faire une coupure sans que cela ait des conséquences absolument mathématiques. Vous ne pouvez pas!
C Stein – N’empêche que pour le montrer mathématiquement, il faut ce que vous avez introduit, il faut cette mitre, ce cross-cap. Ceci est d’une manière plus rationnelle au point de vue mathématique de représenter les conséquences de cela, je crois; non, vous êtes d’accord?
Docteur J. Lacan – C’est une manière tout à fait rigoureuse. C Stein – Alors que celle-là n’est pas rigoureuse!
Docteur J. Lacan – Ce n’est pas une raison pour que vous disiez que c’est la confusion. La confusion dans le schéma, peut être et encore, il est très clair ce schéma. C’est une fente.
C. Stein – Attendez, maintenant je vais vous poser une question.
Voilà donc… ces deux sphères. Je crois qu’il n’existe en mathématique aucun système de transformation qui permette de faire coïncider leur surface.
Docteur J. Lacan – A ces sphères? Oh! mon cher ami… Ne vous avancez pas là-dessus, parce que là-dessus vous n’en savez pas lourd. A la seule condition d’avoir une quatrième dimension, vous pouvez retourner la sphère comme un gant sauf si elle est…
C. Stein – Si nous avons deux êtres comme ceci, n’est-ce pas, là je vous pose la question, mais je suppose que sans passer par aucune quatrième dimension on peut superposer leurs deux surfaces.
Docteur J. Lacan – Si je vous ai appris la bouteille de Klein cette année, c’est parce qu’une bouteille de Klein est exactement faite, vous pourriez aussi la représenter comme ça… Si vous voulez une sphère avec… Une bouteille de Klein équivaut à ça. Je n’ai pas eu le temps de vous l’expliquer encore parce que c’était évidemment un peu difficile, déjà de vous faire comprendre que c’était la bouteille de Klein-, si tant est que j’y suis arrivé!
C. Stein – En somme la particularité de cette représentation dont je vous par¬lais, c’est qu’elle n’a pas un intérieur et un extérieur et qu’il n’y a pas de repré¬sentations endopsychiques et de représentations externes. Or vous avez dit une fois et je pense que vous continuez à le dire, que nous devons considérer, nous représenter l’inconscient comme une surface infiniment plate. Cette surface, c’est celle-ci, or je crois c’est que, moi, j’aurais tendance à dire que cette surface est la surface sur laquelle vient s’inscrire tout ce dont nous pourrons rendre compte concernant les processus qui se déroulent au cours de l’analyse et que vous ne tenez aucun compte effectivement des…, vous basant sur le point de vue mathématique. Ces mathématiciens ne s’intéressent pas au volume. Or si vous voulez, ce que je pense et que sur votre surface, pour moi, ce que vous dites être l’inconscient, c’est la surface sur laquelle j’inscris ce que nous pouvons en dire de l’inconscient mais je crois que là où nous nous séparons peut-être ou provisoirement c’est que, moi, je fais un sort au volume que ces deux êtres déli¬mitent, or ces deux êtres finis délimitent deux volumes intérieurs et l’espace extérieur.
Docteur J. Lacan – Oui c’est comme ça, c’est bien ce que je disais.
C. Stein – Bon! Cet être n’est pas fini, au sens où il ne délimite pas un volu¬me intérieur et un volume extérieur. Or, ces deux êtres finis, il faut d’abord les transformer, en ceci, pour pouvoir ensuite les faire coïncider.
Docteur J. Lacan  – C’est tout à fait impossible.
C. Stein – C’est impossible ?
Docteur J. Lacan – C’est impossible, il faut transformer l’un à l’autre. Il faut choisir son modèle.
C Stein – C’est ce que je dis.
Docteur J. Lacan – Il faut choisir son modèle et ce que vous exprimez là…
C Stein – Quand je dis transformation, ce n’est pas une transformation mathématique, il s’agit de changer de système de référence.
Docteur J. Lacan – Tout à fait.
C Stein – Or le système de référence qui est celui de l’aboutissement du refoulement est celui-ci et le système de référence de l’aboutissement de la régression topique est celui-là. C’est seulement dans ce système de référence que nous pouvons faire coïncider deux êtres et nous voyons bien quand dans leur coïncidence ils ne sont pas finis. Et dans le système de référence où ils sont fixés, ils ne peuvent pas coïncider et j’opère avec ces deux systèmes de référen¬ce comme étant les deux pôles. Les deux pôles de représentation entre lesquels se déroule l’opposition entre le mouvement de la régression et le mouvement de refoulement qui est…
Docteur J. Lacan -je ne sais pas si on a bien entendu ce que vous venez de dire comme je l’ai entendu moi-même et nous ne pouvons pas indéfiniment prolonger, vous ne pouvez pas articuler plus clairement que vous conservez simultanément deux systèmes de références complètement incompatibles l’un avec l’autre.
C. Stein – Absolument.
Docteur J. Lacan – Bon. C’est ce que voulais vous faire dire.
C Stein – Et je crois que c’est cette double conservation qui nous a introduit dans le registre de l’imaginaire.
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