mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LI LES ÉCRITS TECHNIQUES DE FREUD 1953 – 1954 Leçon du 20 Janvier 1954

Leçon du 20 Janvier 1954

LACAN – Les personnes qui se sont intéressées à la notion de résistance en tant qu’elle est impliquée dans le groupe des Écrits techniques de Freud, et les écrits ultérieurs. Qui est-ce qui va prendre la parole ?

MANNONI -je crois que c’est moi..

J’ai pu collaborer avec Anzieu uniquement par téléphone. La question s’est posée s’il parlerait le premier, parce qu’il commencerait par le commencement Études sur l’hystérie, ou s’il n’était pas mieux que je commence, parce que je fais plutôt la géographie. J’ai présenté la chose comme l’étude du pays de la résis­tance. Par conséquent, ainsi, nous aurions d’abord aspect géographique et ensuite développement historique.

J’ai étudié surtout les textes qui s’étendent de 1904 à 1918, et comprennent les articles réunis dans Technique psychanalytique et aussi le chapitre XIX de l’Introduction à la psychanalyse. Celui-ci est explicitement consacré à la résis­tance. Les articles n’y sont pas consacrés spécifiquement, mais il en est question tout le temps, il y a une soixantaine de citations significatives.

Freud a rencontré la résistance comme un obstacle au traitement tel qu’il le concevait auparavant comme fondé sur la règle fondamentale. Cet aspect de la résistance se présente comme un phénomène interpersonnel dans la relation analytique, et ce point de vue ne sera jamais abandonné.

LACAN – Allez, Granoff, venez là, prenez des notes, et s’il y a des choses où vous n’êtes pas d’accord, vous parlerez après.

MANNONI – Le premier aspect que Freud mentionne est l’aspect inter­personnel : la résistance apparaît entre deux personnes,comme obstacle à la communication. Et aussitôt après, il y a d’autres aspects particuliers. Il découvre que la résistance n’est pas un obstacle, c’est aussi l’objet de l’étude analytique, qui peut être étudiée en elle-même : là se trouve le secret de la névrose.

De 1904 à 1918, l’analyse des résistances va constituer le centre des préoccu­pations techniques. On peut dire qu’il s’amorce là un développement d’un très grand intérêt parce que cette analyse des résistances va devenir vingt ans plus tard l’« analyse du Moi ». Je m’arrêterai en 1910, mais je noterai qu’il y a un apport important en 1920 à cause de l’apport de Karl Abraham, et de l’apport, à la fin, des écrits de Freud en 1935 Analyse terminable et interminable, et de l’avant-dernier des Collected Papers sur le Clivage du Moi, inachevé. À ce moment, Freud n’a pas dit les conclusions décisives, mais est sur le point de les tirer. J’appelle ça un développement, parce que tout ce qui va se trouver en 1938, et même dans l’héritage que Freud laissera après 1938, tout cela est parfaitement indiqué, en germe, présenté dès 1904 et peut-être même avant.

Au point de vue clinique, la résistance est conçue comme obstacle entre deux personnes. Freud reconnaît comme résistance tout ce qui entrave le traitement. (On trouvera cela à la page 119).

Je préviens qu’il y a 140 pages dans la Technique analytique. Le chapitre XIX de l’Introduction commence à la page 310. Les numéros au-dessus se rappor­tent à ce chapitre : la résistance vue dans son aspect clinique comme un obs­tacle entre le sujet et l’analyste.

« Le sujet profite de toutes les occasions pour échapper à l’analyste. Elles révèlent une intention méconnue du sujet. L’analyste est surtout occupé à lutter contre elle. »

Anzieu a, je crois, quelque chose à vous dire là-dessus.

À l’origine l’attitude de Freud est une lutte entre le sujet et la résistance. Freud sait que c’est l’analyste qui provoque la résistance

« Le premier effet de la règle fondamentale est de rendre le sujet muet… » Il insiste d’ailleurs sur le fait que cela ne fait que rendre manifestes les résis­tances qui étaient latentes. Et ainsi il sera possible de concevoir les résistances comme une structure.

LACAN – Vous avez raison. À quel texte précis vous référez-vous ? MANNONI – Page 46 et page…

On a l’impression que Freud devait avoir une attitude assez provocatrice vis-à-vis des résistances et qu’il les cherchait allégrement. Je crois que notre attitude,bien qu’elle soit en apparence différente, est évidemment la même. L’essentiel n’a pas changé. La présence de l’analyste, même discret et muet, a pour résultat immédiat de faire venir, peut-être pas immédiatement le même mutisme, mais de faire se manifester les résistances. Même dans ce cas la résistance doit être sur­montée pour que le travail soit possible et elle doit être analysée pour deux raisons c’est le meilleur moyen de la surmonter, et elle contient le secret de la névrose. Dès 1904 (page 15), il écrit « C’est le phénomène de la résistance qui seul permet de comprendre le comportement du sujet. »

je me propose de présenter les choses un peu autrement, après cette intro­duction. Mais je le fais avec réserve. je vais provisoirement laisser de côté un aspect important : le transfert. Le transfert est déjà impliqué dans l’aspect cli­nique. Mais je vais en traiter à part.

Sans transfert, ça donne ceci

À première vue, l’idée de résistance se confond avec l’idée de refoulement. Dès la page 4

« Le refoulement appartient au fond au registre topologique. Le but de la thérapie est de transporter le refoulé d’un lieu dans un autre [de l’incons­cient dans le conscient], les résistances entravent ce transport. On pourrait croire qu’il est avantageux d’éviter cet obstacle. C’est ce que je faisais, cette méthode échoue parce que les forces refoulantes [résistances] sont tournées provisoirement, mais subsistent, et il faut les prendre comme obstacles. »

On quitte alors le registre topologique, on se trouve dans le registre dyna­mique, en même temps que Freud exhorte son patient à considérer sa maladie non plus comme quelque chose de méprisable mais comme un adversaire digne de lui, la source où il pourra trouver de précieuses données pour sa vie ulté­rieure.

« Il reconnaît la résistance comme digne d’attention et source de renseigne­ments précieux. Pour voir les choses ainsi, il n’a pas besoin d’une théorie nouvelle: le refoulement est le résultat des forces antagonistes; l’analyse des résistances nous renseigne sur l’état de ces forces, donc du sujet. »

je voudrais amorcer quelque chose.

je voudrais remarquer que les traits de transfert sont présents d’une manière dissimulée dans cette estime pour l’adversaire qui a la maladie, qui est la résis­tance. Il s’agit même de contre-transfert. Mais sous cette forme l’aspect trans­férentiel reste extérieur à la théorie, reste clinique; et nous verrons ce qui arrive quand on essaie de les indiquer. Si j’osais quitter mon sujet et me lancer là-des­sus, il y a tout un développement sur un effort, une tentation à laquelle on ne peut pas résister de réintroduire du personnel dans l’impersonnel. C’est ce qu’a fait Abraham avec les idées introjectées, Jung avec les imagos, ce que fera Mélanie Klein, mais je continue…

Cette étape dynamique conduit à une étape structurale. Au cours d’une époque où l’état structural restera à l’état d’ébauche et à l’état latent, en 1894, Freud com­prenait les symptômes, qu’il appelait neuro psychoses de défense, comme provo­qués par des coupures dans le conscient du sujet, qu’il expliquait par l’hypothèse d’intentions méconnues de la part du sujet. A cette époque, l’hypnose servait à refouler ces intentions méconnues, c’est-à-dire refouler ces résistances.

Anzieu, je crois, vous parlera de cet aspect.

Ce que je viens de dire se trouve dans le tome I des Collected Papers, le pre­mier article sur les neuropsychoses de défense, dans l’avant-dernier article de Freud, sur le clivage du Moi. Freud est resté fidèle à ces séparations.

« Mais l’analyse sans analyse des résistances contribuait à refouler les résis­tances. Mais il y a une continuité, analyser une résistance reste toujours les éliminer, les écarter du chemin. Même quand on les prend comme objets. »

La résistance resterait toujours marquée du caractère indésirable. Je crois que sur ce point il y aurait aussi des remarques qu’on pourrait faire.

Revenons à ce qui peut aiguiller vers les conceptions structurales. En 1918, il écrit

« Le névrosé nous apporte un psychisme déchiqueté et fissuré par les résis­tances. »

Il est difficile d’imaginer des déchiquetages et des fissures entre les instances psychiques et les niveaux du Moi. Il continue (p. 134)

« Quand nous éliminons les résistances, nous voyons ce psychisme se coor­donner, et la grande unité que nous appelons le Moi s’agréger tous les émois instinctuels. »

Les mots émois instinctuels indiquent un travail de récupération sur l’id, le travail du Zuiderzee… Nous sommes obligés de considérer ce travail et ces fis­sures, sinon au point de vue du Moi actuel, du moins au point de vue du Moi virtuel qui va se faire en s’agrégeant ces futurs mois que sont les morceaux de l’id; il y a là en germe ce qu’on appellera plus tard (Balint) les noyaux de l’ego, la notion de résistance que Freud propose sans justifier, pour ainsi dire, la place que viendra occuper ensuite la conception structurale. Dans le livre d’Anna Freud, les défenses du Moi sont bien toujours contre l’id. Si on lit le passage qui se rapporte à ces questions, dans Analyse terminable et interminable, on com­mence à « Ce ne sont pas des obstacles qui isolent des parties du Moi des autres par­ties du Moi. »

Mais bien avant qu’on puisse dire ce que je n’ose pas moi-même dire… La résistance, c’est le Moi. Dont je ne sais pas ce que notre maître pensera ? Avant qu’on ait pu dire cela, Freud a dit : La résistance, c’est le transfert.

En y réintroduisant la notion de transfert, il me semble que je la réintroduis dans le magasin de porcelaines de la métapsychologie. Il faut revenir en arrière, dans le terrain interpersonnel des considérations cliniques.

La question peut se poser ainsi: si c’est le patient en tant que « personne natu­relle », comme on disait autrefois, qui résiste à l’analyste au nom de ses propres intentions, et en un sens de tous ses moyens, à la façon de Protée devant Ménélas, par des simulations de guérison ou la simulation de l’imbécillité com­plète, il semble que l’analyste n’ait le choix qu’entre deux tactiques : ou agir comme Ménélas, appliquer les conseils de la nymphe, c’est-à-dire : tenir ferme! Et Freud (p. 97) préconise ce moyen : accepter le défi, tenir tête, affirmer sans relâche qu’il s’agit d’une résistance, s’encourager lui-même. L’autre moyen, c’est de faire que cette résistance soit remplacée chez le sujet par de la bonne volonté, c’est-à-dire, on pourrait le croire, profiter du transfert positif. Une telle bonne volonté est quelque chose de tellement utile que Freud conseille de ne jamais toucher au transfert aussi longtemps qu’il ne s’est pas changé en résis­tance

« Ce changement de transfert en résistance ne peut pas manquer de se produire, et c’est le transfert qui fournit la plus redoutable des résis­tances, » mais il ne faut pas croire que le transfert devient résistance en devenant négatif; on sait qu’un transfert positif peut retarder la fin de l’analyse.

Le génie de Freud semble s’être développé surtout dans le domaine clinique. C’est un domaine qu’il ne pouvait pas explorer directement. Il lui fallait se for­ger les instruments de la théorie au fur et à mesure. (t. V, Collected Papers) « Sans les spéculations de la métapsychologie, nous n’irions pas un pas plus loin… et il ajoute :J’aurais presque dit la fantaisie de la métapsychologie, nous n’irions pas un pas plus loin. »

C’est ce qu’il fait. Il fait une théorie pour expliquer comment le transfert est la résistance. je ne veux pas entrer dans tous les détails. je vais laisser l’aspect économique où la libido se divise en deux conflits, compromis, et ensuite appa­raît par le bout transférentiel, comme dans un accouchement; c’est adopté par le sujet parce que cela satisfait la résistance.

je vais prendre l’essentiel: le transfert de répétition qui joue dans la conduite, tandis que le but de l’analyse est l’évocation du souvenir, sans sortir des limites psychiques. je crois qu’il veut dire : sans sortir de cette partie du Moi qui est opposée à la partie qui n’est peut-être pas une partie du Moi, qui est comporte­ment et action. C’est comme ça qu’il faut le comprendre. je ne suis pas sûr que Freud n’a pas renoncé au premier but de l’analyse : vaincre les résistances, vaincre l’hystérie; le transfert est une de ces résistances. De sorte que le trans­fert dans une théorie de ce genre serait en quelque sorte un effet secondaire, le transfert comme résistance, un effet secondaire des résistances primaires. Ce transfert est une réminiscence qui n’est pas le souvenir tel qu’on l’attend du patient, parce que les souvenirs guérissent le symptôme

« Ça serait comme résistance si ça n’était pas transformé en souvenir. C’est parce qu’il est arrêté sur le chemin qui va de l’inconscient au conscient. » Et Freud rejoint sa bienheureuse métapsychologie. L’obstacle est de nouveau entre le moins conscient et le plus conscient. Et il peut installer là le petit bon­homme d’Ampère, celui qui ouvre ou qui n’ouvre pas la porte aux représenta­tions refoulées, dont Freud ajoute

« Ce n’est qu’une fiction, pour ajouter aussitôt qui donne une idée très approchée de l’état de choses réel. »

je ne sais pas si je me suis bien expliqué ou si je dois revenir sur la manière dont on passe d’un fait clinique, le transfert entre deux personnes, à un trans­fert métapsychologique, où il n’y a plus de personnes, mais le bonhomme d’Ampère, et cela explique les événements et faits interpersonnels, la résis­tance est devenue une espèce de soupape de ce mécanisme qui est le refoule­ment.Mais il me semble que la métapsychologie, la grande découverte qui com­mande les développements à venir, est que le transfert est la résistance : non pas le transfert négatif; c’est là la découverte capitale.

Si on examine ce qui s’est passé, on voit qu’il y a une sorte de pression qui s’exerce et l’invite à considérer des personnes et non pas des bonshommes d’Ampère. En fin de compte, c’est à cela que j’ai fait allusion avec Abraham, Jung, Mélanie Klein… le personnel réintroduit. Mais c’est déjà en germe dans Freud, Freud s’interrompt dans un développement pour dire tout d’un coup

« La résistance, mais c’est le père, »et ça vient dans cette métapsychologie comme quelque chose d’une autre pla­nète, un autre morceau de la clinique.

Vous voyez il y avait une continuité métapsychologique très réelle entre la topologie et la dynamique des résistances : le structurel – la défense…

Mais dès qu’on réintroduit les personnes ou que l’on se laisse influencer par Abraham, Mélanie Klein, ou même Freud, au milieu de ces notions imper­sonnelles, on est tenté de parler… ce qui s’accorde assez mal. C’est là un point, je crois.

Cet exposé n’est pas chronologique. Les mêmes notions on les retrouve aux diverses époques; l’aspect clinique ne vient pas avant l’analyse du Moi, c’est en germe dès le début. Mais il y a une chronologie, ce n’est pas celle des décou­vertes de Freud, c’est plutôt celle de son enseignement, c’est la chronologie des différentes manières dont Freud a été compris par ses commentateurs et ses dis­ciples, et Freud le savait.

L’avant-dernier article des Collected Papers, qui s’intitule Clivage du Moi (t. V.), commence par une phrase remarquable.

LACAN – Article publié après la mort de Freud. MANNONI –

« Ici Je me trouve aujourd’hui dans l’intéressante situation de ne pas savoir si ce que j’ai à dire doit être considéré comme allant de soi, et familier depuis longtemps, ou si au contraire ce n’est pas quelque chose d’entièrement neuf et d’embarrassant. »

Et je crois en effet que Clivage du moi est en germe dans les conceptions de 1894, comme absence de liberté intérieure, comme résistance intérieure dans la conscience du sujet. Et cependant, en 1938, l’expression pouvait paraître encore entièrement neuve. je voudrais prendre la liberté de dire mon impression personnelle, c’est que la résistance reste malgré tout, quoi qu’on fasse, un obstacle à la com­munication dans un contexte interpersonnel; et c’est en fin de compte dans ce même contexte à la fin qu’elle est comprise, c’est-à-dire communiquée, ce qui, comme on le dit, la limite. Mais le passage de la première situation, où elle est obstacle, à la seconde, où elle est connue, où elle devient communi­cation, exige un détour dialectique qui fait de la résistance un mécanisme dia­lectique de répétition de structure du Moi; c’est alors un non-sens, parce que nous comprenons bien que le sujet ne veuille pas, ou qu’il ne puisse pas, obéir à la règle; mais nous ne comprenons pas qu’il veuille et qu’il ne le puisse pas. C’est dans le vide que vient se loger tout le travail métapsychologique pour élaborer ce non-sens.

Autrement dit, ce qui me gêne un petit peu, c’est l’effort que Freud fournit tout le temps pour envelopper les relations personnelles dans une théorie inter­personnelle, alors que je vois la théorie interpersonnelle elle-même enveloppée dans une dialectique interpersonnelle qui est la phénoménologie que Freud nous a ouverte.

Freud est mort au milieu de l’avant-dernier article où justement on a l’im­pression qu’il allait le dire; la phénoménologie me paraît comme une proposi­tion clinique plutôt que comme une proposition de la métapsychologie.

LACAN – Votre tendance est nettement phénoménologique.

je crois qu’on peut remercier vraiment très vivement Manonni de faire l’ou­verture la plus heureuse à la reprise du dialogue du séminaire. Il y a énormé­ment de choses dans ce qu’il a dit, dans l’ensemble très bien situées. Et je crois qu’en fin de compte il a posé à la fin la question qui est celle à laquelle nous aurons à nous affronter dans ce commentaire des Écrits techniques.

je dois dire tout de suite que je ne pense pas que la solution soit tout à fait de la forme qu’il nous laisse entrevoir. Il l’a lui-même assez bien senti. En tout cas, je ne le pense pas.

je crois que le vous donnerai une formulation plus complexe et qui nous met­tra plus au cœur de la question actuelle de l’orientation de la technique et de la signification de l’analyse. Mais c’est bien d’avoir posé la question comme il l’a posée, c’est-à-dire dans l’ensemble d’un mécanisme intrapersonnel à un méca­nisme interpersonnel. Mais là le mécanisme interpersonnel, quoique le mot mécanisme ne soit pas approximatif en cette occasion, ce n’est pas tout; ça prend son sens du point où nous sommes. Mais si nous nous y mettons, il faut voir comment ça peut se formuler.Je ne veux pas – puisque vous avez collaboré tous les deux – interrompre le développement qui peut résulter de votre couplage, si relatif qu’il soit. Je vou­drais qu’Anzieu dise aussi à quoi l’ont amené ses recherches de cette semaine.

ANZIEU -J’ai recherché la notion de résistance à sa source, à ce que je crois être sa source, les Études sur l’hystérie. Il aurait fallu lire soigneusement tout ce qui avait paru avant; ce problème reste en suspens.

Plan

Introduction : avant les Études sur l’hystérie Corps de l’exposé : les Études sur l’hystérie

INTRODUCTION

Qu’est-ce que l’hypnose a appris à la fin du XIXe siècle ? Et l’aspect positif de l’hypnose, qui est le seul jusqu’à présent et à ce moment-là auquel on se soit attaché ?

1. Les amnésies peuvent être comblées sous hypnose. C’est la découverte de Charcot.

2. En faisant ce travail, les symptômes disparaissaient, c’est la découverte de Breuer.

3. Pourquoi les symptômes disparaissent-ils quand se comble l’amnésie ? Parce que le sujet prend conscience de ses tendances, ou il a intensément lutté contre ses propres impulsions sexuelles. C’est proprement la découverte de Freud, qui ne se limite pas à compléter la série qui commence avec Charcot et se continue avec Breuer, la découverte essentielle de Freud est celle d’un aspect négatif de l’hypnose. Il y a une sorte de retournement dialectique qui va permettre le passage de l’hypnose à la psychanalyse. Cette découverte est que c’est très beau, l’hypnose, mais il y a des gens qui ne sont pas hypnotisables. On revient à la réalité la plus concrète.

Dans le cas… ça a très bien marché; mais je n’ai jamais rencontré un seul cas où ça ait marché de cette façon », dit Freud.

Et il consacre des articles à la question de savoir s’il faut différencier une hysté­rie hypnotique de rétention et une hystérie de défense. Certains patients ne peu­vent pas être hypnotisés. Et Freud rapproche ce fait, qui est connu mais qu’on a laissé tomber jusqu’à présent, d’un autre fait également connu, et également jugé sans importance, d’autres patients qui pourraient être hypnotisés et qui ne veulent pas l’être. Et je lis le texte de Freud

« L’idée me vint alors que les deux cas pourraient être identiques, et que dans les deux cas cela ne pouvait que signifier simplement une contre­ volonté. Qui a des doutes envers l’hypnotisme n’est pas hypnotisable, et cela ne fait aucune différence qu’il exprime ou non son opposition. Savoir si je peux adhérer fermement à cette conception n’est pas encore complète­ment éclairci. »

Voilà donc, dans son aspect extrêmement vivant, la première intuition de Freud, selon laquelle ne pas pouvoir et ne pas vouloir, c’est exactement la même chose; qu’on sache ou qu’on ne sache pas pourquoi on ne veut pas, c’est exac­tement la même chose. Mais savoir pourquoi c’est la même chose ? C’est encore très confus.

Sur le modèle et en conséquence de cette première intuition, Freud va en découvrir une seconde. Mais pour cela que va-t-il faire ? Il va tirer la consé­quence de sa première intuition, en renonçant à l’application de l’hypnose. Et il va procéder avec ses patients par la méthode cathartique, c’est-à-dire en leur demandant les souvenirs qui leur viennent à l’esprit quand ils pensent à leurs symptômes et à l’origine première de leurs symptômes, sans les hypnotiser; voici alors la découverte

« On obtient exactement les mêmes résultats avec ou sans hypnose. »

Par conséquent, ce n’est pas l’hypnose en tant que telle qui avait favorisé l’ef­ficacité que Charcot et Breuer avaient mise en évidence, c’est la façon dont on s’en servait. je reviens au texte de Freud; où il va nous exposer sa deuxième intuition

« Par de telles expériences, J’acquis l’impression que par la seule insistance, il suffit d’insister, dit-il, auprès des sujets, et ils finissent toujours par trou­ver les souvenirs en question, et sans hypnose, il était vraiment possible d’amener à jour la série des idées pathogènes. Mais comme cette insistance exigeait beaucoup d’efforts de ma part, elle me montrait que j’avais sur­monté une résistance. J’en vins à formuler toute la chose dans l’énoncé théorique suivant :par mon travail psychique, j’ai pu surmonter une force psychique qui, dans le patient, empêchait l’idée pathogène de devenir consciente, c’est-à-dire d’être remémorée. »

Voilà donc la seconde intuition de Freud : si je suis obligé d’insister auprès du patient pour qu’il me donne ce souvenir qui est pourtant là, tout près, si je suis obligé d’insister, si je me fatigue, si c’est vraiment un travail pénible pour moi, c’est donc que lui me résiste.Et, la chaîne étant ouverte, troisième intuition, qui arrive immédiatement au même moment «Sans s’être révélée à moi, il me vint à l’esprit que ça devait être exacte­ment la même force psychique qui avait agi à l’encontre du symptôme hys­térique – au début – et qui en ce moment empêchait l’idée pathogène de devenir consciente. »

De même, donc, que les gens qui ne peuvent pas et les gens qui ne veulent pas être hypnotisés sont les mêmes, de même cette force qui était à l’origine du symptôme était exactement la même qui dans l’hic et nunc de ce rapport empêche l’idée pathogène d’être remémorée.

Nous en avons terminé avec les intuitions. Passons aux explications.

Quelle est cette force, se demande Freud, qui a agi, continue à agir, et que je ravive ? Eh bien, on peut juger de la nature de cette force d’après la nature des idées pathogènes oubliées et réprimées, que justement grâce à ma méthode j’ai pu arriver à mettre à jour. La nature de ces idées va me renseigner sur la nature de la force. Ces idées, ce sont toujours des idées de nature pénible, liées à des affects de reproche, de souffrance morale, de blessure personnelle; elles sont d’une nature telle qu’on aimerait mieux ne pas en avoir fait l’expérience, et qu’on préférerait les oublier.

« Tout cela, dit Freud, aboutit à la notion de défense, comme si elle me venait spontanément à l’esprit »,

et il explique après qu’elle ne lui venait pas spontanément, car, avec ce qu’il savait de psychologie, c’était une notion bien connue. Mais il la retrouve, il la réinvente, pour rendre compte de cette expérience dans laquelle il s’est trouvé.

Donc, à l’origine, le sujet a fait une expérience pénible; le caractère pénible de cette expérience a entraîné une réaction de la part du Moi, car à ce moment seulement à ce moment, apparaît le mot moi dans le texte, une réaction de la part du Moi qui se défend contre l’impression pénible.

« Nous continuons l’explication, dit Freud. Se défendre contre l’impression pénible n’est pas suffisant pour se prémunir contre son retour; »

pour se prémunir contre le retour de cette impression, il va construire un sys­tème, et c’est la formation du symptôme; la défense prend une forme nouvelle qui s’appelle le refoulement.

Freud hésite à employer d’abord le mot de refoulement. Il emploie le mot de rejet, d’expulsion; rejet, expulsion, ou refoulement. Ce n’est que dans la suite du texte que le mot refoulement est définitivement admis. Et maintenant quand le médecin s’efforce de faire se re-souvenir le sujet de cette idée pénible qui a provoqué la défense du Moi, puis qui a provoqué son refoulement, et a été éri­gée en symptôme, à nouveau cette même force est en oeuvre, mais qui m’appa­raît – à moi, expérimentateur – comme résistance. Par conséquent, ce sont trois noms qu’on peut donner à une seule et même réalité; cette force lorsqu’elle réagit et lutte contre l’impulsion instinctuelle, c’est la défense; lorsqu’elle er abolit le souvenir, c’est le refoulement; lorsqu’elle s’oppose à la remémoration, c’est la résistance.

Nous trouvons là inscrits, dans cette cellule germinale, dont a parlé…, ce que mon camarade Mannoni a indiqué par avance, les trois plans structurels, à l’ar­rière-fond le plan dynamique, et le plan actualisé, frappant, celui de la topique la résistance qui m’apparaît.

Voilà donc le premier point: découverte de la résistance. Second point: maniement de la résistance.

Eh bien, il est très curieux qu’il y a deux façons de manier la résistance dans ce passage des Études sur l’hystérie : une façon explicite, recommandée et une façon à moitié avouée. La façon explicite de manier la résistance est d’insister pour que le sujet la surmonte; et on peut insister de deux façons soit en donnant au sujet des assurances; le sujet dit : «Je ne sais pas quelle est l’origine de mon symptôme » – « Mais si, vous le savez, dites-le donc » ; ou encore, sur un mode conciliant « vous le savez, ça va venir à votre esprit attendez ». Et Freud emploie une métaphore que l’on rencontre dans le terme anglais struggle.

Je n’ai malheureusement pas pu recourir souvent au texte allemand, mais il faudrait réviser, je crois, toutes ces citations.

LACAN – Ce qui est embêtant, c’est que pour Anna O, on n’a pas le texte alle­mand. C’est une absurdité sans nom que, ce texte d’Anna O, nous ne l’ayons que dans l’édition américaine!

ANZIEU – Si les assurances données au sujet dans cette métaphore du com­bat, de la lutte, si ces assurances ne suffisent pas, Freud recourt à une technique qui est l’imposition des mains sur le front du quel est la signification

LACAN-Exactement. C’est là le stade intermédiaire entre l’hypnose et le dia­logue, n’est-ce pas ANZIEU – Historiquement, il serait assez important de savoir si c’est la phase intermédiaire ou s’il a d’abord utilisé les assurances, et que seulement si elles ne marchent pas ?

LACAN – Il l’explique dans le cas de Lucie R. C’est dans le cas où il n’obte­nait qu’une hypnose incomplète qu’il a cessé à ce sujet de se faire du souci, de se demander si oui ou non… et même d’obtenir du sujet, selon la méthode clas­sique, la réponse à la question « dormez-vous ? », à laquelle il avait le désagré­ment de s’entendre répondre « mais non, je ne dors absolument pas »; ce qui l’entraînait lui-même à une situation fort embarrassante, qu’il explique au sujet d’une façon naïve et charmante, qui montre les ambiguïtés de la pratique, qu’il est amené à persuader le sujet que ce n’est pas le même sommeil que celui à pro­pos duquel le sujet donne sa réponse, qu’il doit être quand même un peu endormi; et, aux confins de la plus parfaite ambiguïté, il dit très nettement que tout ceci le met dans un très grand embarras, et il n’en est venu à bout qu’à par­tir du jour où il ne s’en est plus soucié.

Mais il a maintenu cette pression des mains, soit sur le front, soit de chaque côté de la tête du patient. Et il leur expliquait de se fixer sur l’idée, sur la cause du symptôme. Les symptômes étaient traités un à un, à ce moment, en eux-mêmes, affrontés directement comme des problèmes proposés. Sous les mains de Freud, le patient était assuré que sans aucun doute les pensées, les souvenirs d’élé­ments de la situation du sujet qui allaient se présenter, étaient ceux qui étaient en cause; il n’avait qu’à s’y fier. Et Freud ajoutait ce détail technique que ce serait au moment où il lèverait ses mains, par une sorte de mimique de la levée de la bar­rière, que le patient serait parfaitement conscient, et n’aurait qu’à prendre ce qui se présenterait à son esprit pour être sûr de tenir le bon bout du fil.

Il est quand même assez remarquable que cette méthode se soit avérée, pour les cas que Freud nous rapporte, parfaitement efficace; car le cas de Lucie R., qui est si joli… Peut-être eut-il l’occasion – pourquoi pas ? – de nous le rap­porter d’une façon abrégée, a été entièrement résolu, et avec une aisance qui a la beauté des oeuvres des primitifs. Dans tout nouveau cas que l’on découvre, il y a un heureux hasard, une heureuse conjonction des dieux qui permet une solu­tion heureuse, un cas privilégié. Dans un cas comme celui de Lucie R. nous sommes en présence de ce long travail de working through, de travail du cas; de venue sur les thèmes qui ont fait du cas d’Anna O. que par certains côtés, nous l’avons déjà… dans toute l’animation, l’épaisseur, des cas d’analyse les plus modernes, malgré la méthode employée, plusieurs fois toute la série d’événe­ments, toute l’histoire est revécue, réélaborée. Nous voyons qu’il s’agit d’une oeuvre de longue portée, qui dure d’ailleurs près d’une année.

Dans le cas de Lucie R. les choses vont beaucoup plus vite. C’est avec une sorte d’élégance qui fait de ce cas quelque chose d’essentiel, de saisissant… Et même les choses sont trop resserrées, ne nous permettent pas de voir vraiment où sont les ressorts; mais quand même tout à fait utilisable. Cette femme qui a eu des hallucinations olfactives, qu’on peut appeler hallucinations olfactives, symptômes hystériques, dont la signification est détectée, endroits et dates, de façon tout à fait heureuse par Freud, à ce propos, il nous donne tous les détails sur sa façon d’opérer.

LACAN – Poursuivez.

ANZIEU – Je pense que la première technique, celle des assurances, est une technique de force, tandis que la technique de la pression des mains est une tech­nique de ruse. Freud l’explique lui-même

« En mettant les mains sur le front du sujet, j’attire son attention sur ce geste, et par là même la résistance se trouve déplacée de ce contre quoi elle résistait à ce geste, et par là même le souvenir qui était dessous peut arriver à jour. »

C’est pourquoi je trouve qu’il est très important qu’il commence par l’assu­rance, avant d’en venir à la pression sur le front, parce que sa réaction à la résis­tance du sujet est d’abord de le forcer, d’être le plus fort, tandis que la seconde… LACAN – Sur quel texte vous basez-vous ?

ANZIEU – C’est une interprétation, dans les Études sur l’hystérie au chapitre sur la psychothérapie, il dit : d’abord donner les assurances, et si ça ne marche pas, la pression des mains.

LACAN – C’est une méthode d’exposé, il faudra revoir cela.

ANZIEU – Même si ce n’est pas chronologique, il est important que sa pre­mière réaction soit d’être le plus fort, de forcer la résistance; et sa seconde, de ruser, de la détourner, de ruser avec elle.Sa troisième réaction, il ne l’indique qu’après plusieurs pages [consacrées ?] à la description de diverses formes de résistances, et le meilleur moyen, finale­ment, pour vaincre la résistance, dans certains cas, il s’agit de trouver le secret du patient, de le lui dire, de sorte qu’il est obligé d’abandonner la résistance.

Par conséquent, nous arrivons, cette fois, ici, à quelque chose de typiquement analytique: l’interprétation. Cela n’est pas l’interprétation de la résistance, mais du contenu. C’est le moyen le plus radical de lever la résistance.

De la force à la ruse, et de la ruse à l’interprétation. Il y a là un progrès consi­dérable.

Il explique aussi que ce qui est important c’est de faire partager au sujet la connaissance du monde merveilleux du processus psychologique

«Nous obtenons sa collaboration et le menons à considérer lui-même son propre cas avec l’intérêt objectif de l’observateur scientifique »

et là aussi nous faisons reculer la résistance. Je rapprocherai cela de ce que Freud découvrait en même temps que sa théorie…

LACAN – Quand j’ai insisté là-dessus – je vous demande pardon d’inter­rompre – j’ai indiqué dans les exposés que je vous ai faits, j’ai mis quelquefois l’accent sur le caractère tout à fait privilégié qu’ont eu les cas traités par Freud. C’est en raison du caractère spécial de la technique de Freud. Je vous l’ai indi­qué. Nous ne pouvons que présumer, par un certain nombre de règles qu’il nous a données, qui ont été fidèlement appliquées, puis de l’aveu des meilleurs auteurs et de ceux qui ont été à la source, qui ont connu Freud, même ceux-là – je vous donnerai des textes à cette occasion – nous disent qu’on ne peut pas quand même pleinement se faire une idée. Nous n’avons pas assez de docu­ments actuels pour nous faire une idée de la façon dont Freud appliquait la tech­nique, quelle était sa technique.

Si j’insiste sur le caractère que présente le fait que Freud s’avançait dans une recherche, qui n’est pas une recherche marquée de n’importe quel style-et aussi qui n’est pas une recherche comme les autres recherches scientifiques – ce domaine de la vérité du sujet, cette dimension de la vérité qui est mise à un plan d’accent, de présence, qui fait de cette recherche quelque chose qui n’est pas entièrement réductible à la recherche objective, et même objectivante, de la méthode scientifique commune, ce quelque chose qui est la réalisation de la vérité du sujet, comme d’une dimension propre qui peut être, qui doit être déta­chée dans son originalité par rapport à la notion même de la réalité qui est ce sur quoi j’ai mis l’accent dans toutes ces leçons, qui après avoir été leçons résuma­tives du travail des années passées, sont des leçons introductives du travail de cette année.

Freud était à ce moment-là sur la même voie de recherche d’une vérité qui l’intéressait lui-même aussi totalement jusque dans sa personne, donc dans sa présence aussi au malade, à son activité, disons, de thérapeute, encore que ce soit quelque chose de tout à fait insuffisant pour qualifier l’attitude de Freud. Et, au dire de Freud lui-même, ce quelque chose ne peut qu’avoir donné à ses rapports avec ses malades un caractère absolument singulier.

Si vous voulez, c’est la singularité portée à la deuxième puissance, la singula­rité maxima du traitement analytique, celle du traitement fait par celui-là même qui a découvert l’analyse. Je vous l’ai déjà dit, nous devons considérer l’analyse comme reposant toujours sur ce caractère de singularité de la réalisation de l’ex­périence. L’analyse comme science est une science du particulier. La réalisation d’une analyse est toujours un cas singulier, parmi ces cas singuliers qui prêtent tout de même à quelque généralité depuis qu’il y a plus d’un analyste.

L’expérience avec Freud présente, elle, la singularité portée à son extrême. De ce fait même que Freud était en train de construire et de vérifier l’analyse elle-même.

En d’autres termes, la notion de… cette expérience ne peut absolument pas être éliminée de la situation, de la position que nous devons donner aux expé­riences freudiennes – j’entends « de Freud » lui-même – en tant que telles. Nous ne pouvons pas effacer ce fait vrai que c’était la première fois qu’on faisait une analyse. Je ne dirai pas qu’on appliquait cette méthode, la méthode s’en déduit; elle est méthode pour les autres; mais le caractère absolument unique, inaugural de la démarche de Freud, nous ferions une grave faute, qui entraînerait toutes sortes d’obscurités, nous le verrons par la suite, ce n’est pas pour rien…J’insiste là-dessus, pas seulement pour faire valoir le sujet, mais parce que, pour comprendre même tout ce que nous aurons à dire par la suite, comment se posent les questions de technique analytique actuellement, nous ne pour­rons pas, et je constate que je fais quelques efforts pour bien vous le mettre dans la tête pour l’instant, parce qu’il faut bien un moment qu’on suspende son attention sur quelque chose pour lui donner sa pleine valeur. J’insiste pour que vous vous proposiez à vous-mêmes, comme un problème si c’est là quelque chose d’essentiel à soutenir dans votre attention – ce l’est, je vous l’assure! – Surtout à partir du moment où vous avez appris à considérer l’analyse comme je vous l’ai enseigné comme la sorte d’expérience qu’elle est : soit une expérience du particulier, dans ce particulier singulier de l’original, quelque chose qui prend encore plus valeur, encore plus valeur particulière et si on ne sou­ligne pas la différence qu’il y a entre cela et tout ce qui a suivi ensuite – pour ceux qui se sont intéressés non point tant à cette vérité qu’à la constitution des voies d’accès à cette vérité -, vous ne pourrez jamais voir bien la différence, d’accent et de sens qu’il faut donner à certaines phrases, certains textes, dans l’œuvre de Freud, et qui prennent ensuite dans d’autres contextes une valeur toute différente, encore qu’on pourrait les considérer comme calqués l’une sur l’autre.

C’est l’intérêt de ces commentaires de textes de Freud qui nous permettent de voir dans le détail, sur chacun des points, les questions qui, vous le verrez, vous le voyez déjà aujourd’hui, sont d’une importance considérable et sont nombreuses, insidieuses, à proprement parler le type même de question dont c’est vraiment le souci de tout un chacun; naturelle tendance de l’esprit humain que de les éviter et de se fier à une ritournelle, formule qui en donne je ne sais quoi de schématique, d’abrégé, d’imagé, sur lequel on peut se reposer. Il est plus facile de se reposer que de les remettre en question.

ANZIEU -… autre nécessité, agir en explicateur, en professeur et en confes­seur qui impose l’absolution après la confession.

Enfin quatrième élément, influence de l’aspect affectif, influence personnelle, donc, amorce du transfert et contre-transfert.

C’était donc le second point.

Il y avait aussi un troisième point, mais que je vais sauter : l’esquisse des diverses formes de résistances.

LACAN – C’est très important.

ANZIEU – Les diverses formes de résistances, il y en a quatre ou cinq indi­quées par Freud

– le patient dit «Je croyais qu’une idée me viendrait, j’avais confiance en vous, mais je suis seulement anxieux, et rien ne me vient»,

– ou encore, le manquement à la règle fondamentale: quelque chose lui serait venu à l’esprit, mais il ne le dit pas, car il le juge sans importance ou désa­gréable;

– ou encore il utilise un subterfuge qui cache la résistance : «Je suis distrait par le piano qui joue dans la pièce à côté; je ne peux penser qu’à ça»; – ou encore il se met à parler longuement, mais parler sans émotion, et il parle d’une façon artificielle; donc la résistance la plus subtile;

– ou encore, la plus difficile des résistances, le patient se remémore bien le fameux souvenir pathogène, mais il le désavoue: « ce n’est pas moi qui m’en souviens, c’est comme si c’était vous, docteur, qui le disiez»; ou encore «vous vous attendiez à ce que je le dise, et je le dis parce que vous vous y attendiez », « vous aviez sûrement pensé que j’allais y penser » ;

– ou encore, une dernière résistance, alors l’ultime, qu’il indique dans un autre passage, c’est que ce souvenir n’est pas du tout reconnu comme souvenir; c’est une impression vague, diffuse, imprécise, qui ne permet pas d’être rat­tachée à une scène, c’est le maximum d’une résistance. L’on comprend que Freud ait toujours cherché à reconstruire cette résistance dans ce qu’elle avait de plus subtil.

Le dernier point de mon exposé, toujours en suivant le texte des Études sur l’hystérie, est l’explication théorique de la résistance.

Pour donner une explication théorique de la résistance, Freud y applique le modèle conceptuel dans lequel il a été formé dans l’école de neurologie dyna­mique de l’époque. Il propose de représenter une triple stratification autour d’un noyau central qui est le noyau pathogène dans lequel est enregistrée l’ex­périence pathogène, traumatique. Trois arrangements: un arrangement linéaire, un concentrique, et un arrangement dynamique, en zigzag.

je parlerai seulement du second arrangement: les souvenirs semblables sont groupés dans des stratifications qu’il compare à des liasses de documents dans des archives.

LACAN – Ce qu’il y a de frappant, c’est que nous décollons tout à fait de la métaphore pseudo anatomique qui est justement celle évoquée à l’époque, des images verbales plus ou moins déambulantes au long des conducteurs nerveux; tandis que là les images, ça évoque exactement ce que vous dites; celle d’une liasse de documents…

ANZIEU – C’est dans le texte anglais: Table des matières, archives bien rangées.

 LACAN – Partitions à plusieurs registres, toutes métaphores qui elles-mêmes tendent invinciblement vers la matérialisation de la parole, et non pas la maté­rialisation mythique des neurologistes, mais les matérialisations concrètes où la parole se met à couler dans du feuillet manuscrit imprimé. Il y a là quelque chose qui ne peut pas manquer de frapper. Même la métaphore avec la page blanche, le palimpseste, vient aussi à son tour, et est venue à la plume de plus d’un ana­lyste.

Et dans ce cas-là, dans le passage que vous évoquez, la notion de plusieurs strates longitudinales, c’est-à-dire en somme plusieurs fils de discours, qu’on imagine vraiment dans le texte qui les matérialise sous la forme de faisceau et on parle de ce faisceau comme de quelque chose de littéralement concret. Un faisceau, un courant de paroles parallèles qui, à un certain moment, s’élargis­sent pour entourer ce fameux noyau pathogène qui, lui aussi, est une histoire, s’en écartent pour l’inclure et se rejoindre un peu plus loin, le phénomène de la résistance étant littéralement constitué par quelque chose qui est dit dans le texte, comme étant ceci qu’il y a deux sens : le sens longitudinal et un sens radial, et que c’est dans le sens radial que s’exerce la résistance, quand on veut se rapprocher des fils qui sont au centre du faisceau, la résistance est la consé­quence, quand on tente de passer des registres extérieurs vers le centre; il y a une force de répulsion positive qui s’exerce à partir du noyau refoulé; et la résistance est ressentie dans l’effort de pénétration vers les fils de discours qui sont les plus rapprochés. Et il va même jusqu’à écrire, ce n’est pas dans les Studien, c’est dans un texte ultérieur, dans les écrits groupés sous le titre Métapsychologie, il dit «la force de résistance est inversement proportionnelle à la distance où l’on se trouve du noyau refoulé»,je ne crois pas que ce soit la phrase exacte, je retrouverai la citation, elle est très frappante, elle est tout à fait cette matérialisation de la résistance dans sa pre­mière appréhension dans l’expérience, à la fois quelque chose de tout à fait cli­nique, comme le disait tout à l’heure Mannoni, comme, pour employer les termes de Mannoni, pour désigner le discours du sujet au niveau de cette expé­rience clinique, il y a une façon d’imager le problème, qui va aussi loin que possible, et employer la métaphore la moins satisfaisante pour le neuro-phy­siologiste; pour savoir où ça se passe, où est le support matériel, biologique de tout cela, il prend carrément le discours comme réalité en tant que telle, comme une réalité qui est là, qu’il exprime d’une façon qui évoque la liasse, le faisceau de preuves, comme on dit aussi, dans une autre forme de métaphore, le faisceau de preuves, c’est quand même aussi ça, discours juxtaposés qui les uns les autres se recouvrent, se suivent, forment une certaine dimension, une certaine épais­seur, la masse d’un dossier. Comme il n’a pas encore la notion du support maté­riel de la parole isolée… De nos jours, il y aurait là succession de phonèmes qui composent une partie du discours du sujet; il l’aurait prise comme élément de sa métaphore, qu’on rencontre une résistance d’autant plus grande que le dis­cours du sujet se rapproche plus d’une certaine forme de discours qui serait la dernière et la bonne, mais, celle-là il la refuse absolument.

Je crois aussi que ce qui n’est peut-être pas mis en relief dans l’effort de syn­thèse que vous faites tous, et vous faites bien de le faire, ce sont des notions; cette notion qui n’a pas été mise au premier plan, c’est en somme celle des rapports de l’inconscient et du conscient. Et c’est au premier plan des questions que nous devons nous poser sur le sujet de la résistance. Car la question n’est pas de savoir plus exactement… Avant de savoir ce que représente cette résistance, soit à l’in­térieur du sujet, soit dans les rapports du sujet avec l’analyste, qu’est-ce que ça veut dire, en fin de compte ?… Est-ce que la résistance est un phénomène qui se passe dans l’analyse ? Est-ce que la résistance c’est dans l’analyse seulement ? Ou est-ce quelque chose dont nous pouvons parler tout court et en tout temps quand le sujet se promène en dehors de l’analyse, même quand le sujet n’a rien à faire avec l’analyse, avant qu’il y vienne, et après qu’il l’a quittée ? Qu’est-ce que la résistance ? Est-ce que la résistance continue à avoir son sens dans le sujet en dehors de l’analyse ? Autre façon de poser ,autre façon qui entraîne bien des problèmes, de poser ce problème qu’amorçait tout à l’heure de façon heureuse Mannoni. L’idée générale de son thème, c’est la façon dont il a pris la question; mais il y a d’autres questions qui

se posent. Est-ce que, puisque nous n’avons plus que peu de temps aujourd’hui, est-ce qu’effectivement tout ce qui s’oppose à cette recon­quête de cet inconscient – dont le mot n’a pas été prononcé.

LACAN – Oui. Mais Mannoni a pris d’autres textes, et en particulier il y a un texte sur la résistance qui est dans l’analyse des rêves extrêmement important, auquel vous ne vous êtes référé ni l’un ni l’autre, celui qui donne l’assomption à certains des problèmes que vous vous êtes posés l’un et l’autre. Il s’agit juste­ment de savoir si le caractère d’inaccessibilité de l’inconscient est quelque chose que, dans une perspective qui, vous le voyez, n’est pas simplement la perspec­tive actuelle de l’analyse, la perspective métapsychologique, nous avons vu aujourd’hui avec l’exposé de Mannoni et Anzieu… Je pense que ce n’est peut-être pas une découverte, mais quelque chose qui fixe les idées, de vous aperce­voir que des notions de résistances sont extrêmement anciennes, dès l’origine même, dès la naissance, les premières recherches de Freud, cette notion de résis­tance est liée aussi très précocement à la notion de l’ego. Mais quand nous lisons, dans le texte des Studien, certaines phrases tout à fait saisissantes, quand il parle non seulement de l’ego comme vous l’avez fait remarquer, l’ego vient là comme tel dans le texte, mais il parle de l’ego comme représentant certaine masse idéa­tionnelle, la masse idéationnelle, le contenu, la masse, je n’ai plus à l’esprit ce qu’il y a dans le texte allemand. L’ego est donc déjà quelque chose qui à ce moment-là est pressenti comme quelque chose qui se rapproche, qui laisse pres­sentis tous les problèmes que nous pose maintenant la notion d’ego. je dirais presque que ce sont des notions avec effet rétroactif. Lire ces choses premières à la lumière de tout ce qui s’est pour nous développé dans le problème autour de l’ego, peut-être même les formulations les plus récentes les masquent plutôt qu’elles ne les mettent en évidence.

Vous ne pouvez pas ne pas voir là par exemple, dans cette formule, masse idéationnelle, quelque chose qui s’approche, voisine singulièrement avec une certaine formule que j’ai pu vous donner d’un des éléments du contre-transfert qui n’est précisément rien d’autre que la fonction des fonctions de l’ego de l’ana­lyste, ce que j’ai appelé la somme des préjugés de l’analyste. L’ego est quelque chose qui représente aussi bien chez le patient toute cette organisation de certi­tudes, de croyances, de coordonnées, de références, qui constituent à propre­ment parler ce que Freud appelait dès l’origine un « système idéationnel », ce que nous pouvons, d’une façon abrégée, appeler ici « le système ».

Est-ce que la résistance vient uniquement de là ? Ou est-ce que c’est encore autre chose ? Est-ce que ce que j’appelais dans une de mes dernières leçons que j’ai faites ici, je vous représentais à proprement parler comme à la limite d’un certain domaine de la parole, qui est justement cette masse idéationnelle dont nous parlons, celle du Moi du sujet, est-ce qu’il y a ou non cette structuration que j’ai appelée, dans ce même tournant de mon dis­cours, cette somme de silence après quoi une autre parole reparaît, qui est justement celle qu’il s’agit de reconquérir dans ce domaine de l’inconscient, cette part du sujet qui est cette part de son histoire séparée par quelque chose qui le sépare de son histoire ?

Est-ce que c’est, oui ou non, uniquement ce quelque chose qui est l’organi­sation du Moi ? Est-ce que c’est purement et simplement l’organisation du Moi qui, en tant que telle, constitue la résistance et fait la difficulté d’accès dans le sens radial, pour employer le terme même qu’emploie Freud, dont il s’agit quand nous approchons des phénomènes de la conscience, du contenu de la conscience ?

Voilà une question toute simple, trop simple, comme telle insoluble. Heureusement, le progrès de la théorie analytique dans Freud, sur ses élèves, dont, nous le verrons à cette occasion, il est entièrement lié aux avatars au cours des trente premières années de ce siècle, où la technique analytique a abordé assez de phases expérimentales pour différencier ses questions d’une façon qui permet, selon le bon schéma qui est celui même que nous a montré l’analyse qui nous permet de la montrer en la tournant, exactement comme l’analyse est un détour pour accéder à cet inconscient.

Mais, vous le voyez, ceci nous ramène à ceci dont je vous ai dit que ce serait le modèle de notre recherche; c’est à chercher dans les avatars, méta­phores… les phases de l’évolution de l’expérience analytique elle-même, quelque chose qui nous renseigne sur sa propre nature, nature de cette expé­rience en tant qu’elle-même, l’expérience analytique, est aussi une expé­rience humaine, à elle-même masquée. C’est porter au second degré le problème qui nous est posé par la névrose, qui importe parce que cela s’im­pose – je ne fais ici que l’affirmer, vous le verrez se démontrer en même temps que notre examen.

Je ressors avec évidence de cette véritable impasse mentale et pratique à laquelle aboutit actuellement l’analyse. Vous voyez que je vais loin dans la formulation de ce que je dis. Il importe exactement de soumettre à l’analyse ce schéma opérationnel. Je puis dire que l’analyse elle-même nous a appris d’essayer de lire, dans les différentes phases de l’élaboration théorico-technique de l’analyse, quelque chose qui nous permette de lire plus loin dans la réalité authentique dont il s’agit, à savoir la reconquête de l’inconscient par le sujet.Vous verrez que cette méthode nous mènera à apporter des précisions qui iront beaucoup plus loin que le simple domaine formel d’un catalogue de procédés ou de catégories conceptuelles.

Cette reprise de l’analyse dans un examen lui-même analytique, vous le verrez, est une démarche qui se révélera dans notre travail comme il s’est déjà révélé dans notre premier accès aux textes cliniques de Freud, qui révélera sa fécondité, et spécialement à propos des problèmes de la technique.

Là-dessus, je vais vous laisser aujourd’hui, je félicite Mannoni et Anzieu de ce qu’ils ont fait.

J’essaierai la prochaine fois, en abordant d’une nouvelle façon, un nouveau biais, une autre porte d’entrée dans le problème. Je ne crois pas que ce soit exactement à partir de leur travail que nous pourrons donner l’exposé le plus fécond. Je ne manquerai pas au passage de souligner ce qui a été apporté dans chacun de leurs exposés de fécond, et ce à quoi nous pourrons déjà répondre la prochaine fois.

Le titre en a été communiqué et publié

La résistance et les défenses – son sens et leurs fonctions – dans l’expérience analytique.

Je vous donnerai un premier aperçu: la notion de résistance dans ses rapports avec les notions de défense, qui ont été dès l’origine les neuro psychoses de défense (1894), et, à la fin, de symptômes. Freud dit qu’il faut revenir à la notion de défense. Nous verrons certaines choses qui nous permettront de faire un pas de plus.

Print Friendly, PDF & Email