lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LVI LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION 1958 – 1959 Leçon du 29 avril 1959

Leçon du 29 avril 1959

Si la tragédie d’Hamlet est la tragédie du désir, il est temps de remarquer – c’est là où je vous ai amenés à la fin de mon dernier propos, au moment où nous arrivions au bout de notre cours – ce que l’on remarque toujours en dernier, à savoir ce qui est le plus évident. Je ne sache pas en effet qu’aucun auteur se soit arrêté seulement à cette remarque difficile pourtant à méconnaître une fois qu’on l’a formulée, que d’un bout à l’autre d’Hamlet on ne parle que de deuil.

La première remarque d’Hamlet concerne ce scandale, ce mariage précoce de sa mère. Ce mariage que la mère, elle-même, dans son anxiété, son anxiété à savoir ce qui tourmente son fils aimé, appelle elle-même « Notre mariage trop précoce, I doubt it is no other but the main; his father’s death and our overhasty marriage. » Pas besoin de vous rappeler ces paroles d’Hamlet sur ces reliefs du repas des funérailles qui servirent au repas des noces: « Économie! Économie ! Thrift, thrift, Horatio !», indiquant avec ce terme quelque chose qui nous rappelle que dans notre exploration du monde de l’objet, dans cette articulation qui est celle de la société moderne entre ce que nous appelons les valeurs d’usage et les valeurs d’échange avec toutes les notions qui autour de cela s’engendrent, il y a quelque chose peut-être que l’analyse méconnaît – j’entends l’analyse marxiste, économique, pour autant qu’elle domine la pensée de notre époque – et dont nous touchons à tout instant la force et l’ampleur, ce sont les valeurs rituelles. Encore pour ce que nous les pointions sans cesse dans notre expérience, peut-il être utile que nous les détachions, que nous les articulions comme essentielles.

J’ai déjà fait allusion l’avant-dernière fois, à cette fonction du rite dans le deuil. C’est par cette médiation que le rite introduit à ce que le deuil ouvre de béance quelque part, plus exactement à la façon dont il vient coïncider, mettre au centre d’une béance tout à fait essentielle, la béance symbolique, majeure, le manque symbolique, le point x en somme dont on peut dire que quelque part, quand Freud fait allusion à l’ombilic du rêve, peut-être est-ce justement le cor-respondant psychologique qu’il évoque de ce manque.

Aussi bien sur la question du deuil ne pouvons-nous ne pas être frappés que dans tous les deuils qui Sont majeurs, qui sont mis en question dans Hamlet, toujours revient ceci que les rites ont été abrégés, clandestins. Polonius est enterré sans cérémonie, secrètement, à la va-vite, pour des raisons politiques. Et vous vous souvenez de tout ce qui se joue autour de l’enterrement d’Ophélie, de la discussion de savoir comment il se fait que très probablement, étant morte l’ayant voulu, s’étant noyée d’une façon délibérée – du moins est-ce l’avis du populaire – néanmoins elle est enterrée en terre sainte, en terre chrétienne, néanmoins quelque chose du rite chrétien lui est accordé, les fossoyeurs n’en doutent pas. Si elle n’était pas une personne d’un rang si élevé, on l’aurait traitée autrement, de la façon dont le prêtre articule que cela aurait dû être, car lui n’est pas d’avis qu’on lui rende ces honneurs funéraires. On l’aurait jetée en terre non consacrée, on aurait accumulé sur elle les tessons et les détritus de la malédiction et des ténèbres. Le prêtre n’a consenti qu’à des rites abrégés eux aussi.

Tout ceci est fortement accentué à la fin de la scène du cimetière. Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de tous ces éléments, surtout si nous y ajoutons bien d’autres choses. L’ombre du père est une ombre qui a un grief inexpiable, qui a été surprise, nous dit-il, offensée d’une façon éternelle, qui a été surprise – ce n’est pas là un des moindres mystères du sens de cette tragédie – « dans la fleur de ses pêchés». Il n’a pas eu le temps de rassembler avant sa mort ce quelque chose qui l’eut mis en état de comparaître devant le jugement dernier.

Nous avons là une sorte de traces, de clues comme on dit en anglais, d’éléments qui s’ordonnent trop, convergent trop d’une façon éminemment significative pour que nous ne nous y arrêtions pas (pour que nous ne demandions pas, comme nous avons commencé de le faire la dernière fois) sur le rapport du drame du désir avec tout ce dont il s’agit autour du deuil et des exigences du deuil.

C’est le point sur lequel je voudrais aujourd’hui m’arrêter pour tâcher d’approfondir dans quel sens ceci, pour nous, introduit une question; en tant que cette question est celle de l’objet, et de l’objet en tant que nous l’abordons dans l’analyse sous diverses formes. Nous l’abordons au sens de l’objet du désir. Et il y a aussi de l’objet au désir un rapport simple comme dans un rendez-vous qui pourrait être articulé comme s’il s’agissait d’un simple appointement, alors que peut-être c’est autre chose.

Nous abordons aussi la question de l’objet d’un angle tout différent quand nous parlons de l’objet en tant que le sujet s’y identifie dans le deuil. Il peut, diton, le réintégrer à son ego. Qu’est-ce là ? Est-ce qu’il n’y a pas là deux phases qui dans l’analyse ne sont pas articulées, ne sont pas accordées ? Est-ce que quelque chose n’exige pas de nous que nous essayions de pénétrer plus loin dans ce problème?

Bien sûr, ce que je viens de dire du deuil dans Hamlet ne nous permet pas de voiler que le fond de ce deuil c’est, dans Hamlet comme dans Œdipe, un crime; que jusqu’à un certain point tous ces deuils se succèdent en cascade comme les suites, les séquelles, les conséquences du crime d’où part le drame. Et ceci est aussi bien ce par quoi Hamlet, disons-nous, est un drame oedipien, ce qui nous permet de l’égaler, de le mettre au même niveau fonctionnel dans la généalogie tragique que l’Œdipe.

C’est cela qui a mis Freud, et à sa suite ses disciples, sur la piste de l’importance pour nous d’Hamlet. Mais ce doit être du même coup pour nous une occasion de faire sur ce sujet, puisque Hamlet pour la tradition analytique se situe au centre d’une méditation sur les origines – puisque nous avons l’habitude de reconnaître dans le crime d’Œdipe la trame la plus essentielle du rapport du sujet à ce que nous appelons ici l’Autre, à savoir le lieu où s’inscrit la loi – il est bon de rappeler quelques termes essentiels de la façon dont, pour nous, sont jusqu’à présent articulées ces relations du sujet avec ce qu’on peut appeler le crime originel.

Il est bien clair que nous devons distinguer (au lieu de faire comme toujours, de laisser les choses dans une sorte de trouble et de flou qui ne facilite pas les spéculations des choses que nous avons à dire sur ce sujet) que nous nous trouvons en présence de deux étages. Il y a le mythe freudien, qui mérite d’être appelé ainsi, la construction du totem, établie en tant qu’elle ordonne ce qu’on peut appeler à proprement parler un mythe. J’ai déjà, à l’occasion, touché ce problème, en quoi peut-être même on peut dire que la construction freudienne est peut-être ici l’exemple unique d’un mythe formé qui soit sorti dans notre âge historique. Il y a ce mythe qui nous indique en quelque sorte la liaison primitive, essentielle, de toute nécessité, qui fait que nous ne pouvons concevoir l’ordre de la loi, sinon sur la base de quelque chose de plus primordial qui se présente comme quoi ? C’est là le sens du mythe d’Œdipe de Freud, il est trop évident que ce crime, qui est le meurtre primitif du père – qui est pour lui exigé comme devant reparaître toujours comme formant l’horizon, la barre terminale du problème des origines en toute matière analytique, remarquons-le, car il le retrouve toujours et rien ne lui paraît épuisé qu’il ne le rejoigne à ce dernier terme – le meurtre primitif du père, qu’il le place à l’origine de la horde ou à l’origine de la tradition judaïque, a bien évidemment un caractère d’exigence mythique.

Un autre plan est celui où ce quelque chose se développe et s’incarne d’un drame formateur. Autre chose est le rapport de la loi primitive au crime primitif, et ce qui se passe quand le héros tragique qui est Œdipe, qui aussi bien est chacun de nous en quelque point de son être virtuellement quand il reproduit le drame oedipien, quand en tuant le père il s’accouple avec la mère, quand en quelque sorte il renouvelle sur le plan tragique, en une sorte de bain lustral, la renaissance de la loi.

Ici nous pouvons voir les dissymétries entre la tragédie d’Œdipe et la tragédie d’Hamlet. Œdipe répond strictement à cette définition que je viens de donner de reproduction rituelle du mythe. Œdipe en somme, complètement innocent, inconscient, fait dans une sorte de rêve qui est sa vie – la vie est un songe 180 – accomplit à son insu le renouvellement des passes qui vont du crime à la restauration de l’ordre et à la punition qu’il assume lui-même, qui nous le fait apparaître, à la fin, châtré.

Car c’est bien là l’élément dont nous devons tenir un compte essentiel et qui reste, si nous nous tenons au niveau génétique du meurtre primitif, l’élément qui nous reste voilé. C’est le sens en fin de compte de ce qui pointe, de ce qui importe, c’est à savoir de cette punition, de cette sanction, de cette castration dans laquelle reste enfermé à clef le quelque chose qui est le résultat, qui est à proprement parler l’humanisation de la sexualité chez l’homme, qui est aussi bien la clef dans laquelle nous avons coutume, par notre expérience, de faire tourner tous les accidents d’évolution du désir.

C’est ici qu’il n’est pas indifférent de nous apercevoir des dissymétries entre le drame d’Hamlet et le drame d’Œdipe. Les poursuivre jusque dans le détail serait presque une opération trop brillante. Indiquons quand même que le crime se produit dans Œdipe, au niveau de la génération du héros. Dans Hamlet, il s’est déjà produit au niveau de la génération précédente. Dans Œdipe il se produit, le héros ne sachant pas ce qu’il fait et en quelque sorte guidé par le fatum. Ici, dans Hamlet, le crime est accompli d’une façon délibérée puisqu’il l’est même par traîtrise. Il surprend celui qui en est la victime, le père, dans une sorte de sommeil, et même dans un sommeil tout à fait réel. Il est dans ce sommeil quelque chose qui n’est absolument [pas] intégré. On peut dire qu’Œdipe a joué le drame comme chacun de nous le répète dans ses rêves, mais ici le héros a été vraiment – ici nos références peuvent servir – surpris d’une façon complètement étrangère au phylum de ce qu’il poursuit alors de ses pensées. Il l’indique, « J’ai été surpris dans la fleur de mes pêchés. » Un coup vient le frapper, partant d’un point d’où il ne l’attend pas, véritable intrusion du réel, véritable rupture du fil de la destinée. Il meurt sur un lit de fleurs, nous dit le texte shakespearien, et la scène des acteurs va même jusqu’à nous reproduire, dans l’espèce de pantomime préliminaire, ce lit de fleurs sur la scène.

Il y a là sans aucun doute quelque mystère, et dont aussi bien, dès le début, je vous ai signalé le contraste avec le fait si singulier que ceci, qui est l’irruption la plus étrangère au sujet dans le crime, est quelque chose qui paraît en quelque sorte compensé, contrasté de la façon la plus paradoxale par le fait qu’ici le sujet sait. Je veux dire qu’Hamlet est informé par son père qui sait ce qui est arrivé, et ce n’est pas là non plus l’une des moindres énigmes.

Le drame d’Hamlet, contrairement à celui d’Œdipe, ne part pas de cette question: qu’est-ce qui se passe ? Où est le crime ? Où est le coupable ? Il part de la dénonciation du crime, du crime mis au jour dans l’oreille du sujet, et il se déroule à partir de la révélation du crime. Aussi bien verrons-nous là à la fois toute l’ambiguïté et le contraste de quelque chose dont on peut inscrire, sous la forme qui est celle où nous inscrivons le message de l’inconscient, à savoir le signifiant de A barré, S (A). Dans la forme si l’on peut dire normale de l’Œdipe, le S (A) porte une incarnation, celle de l’Autre, du père – d’autant que de lui est attendue et appelée la sanction du lieu de l’Autre – la vérité de la vérité, en tant qu’il doit être l’auteur de la loi, et pourtant en tant qu’il n’est jamais celui qui la subit, celui qui, pas plus que quiconque d’autre, ne peut la garantir, celui qui, lui aussi, a à subir la barre, celui qui pour autant qu’il est le père réel fait de lui un père châtré.

Toute différente, quoi qu’elle puisse se symboliser de la même manière, est la position à la fin de d’Hamlet, ou plus exactement à son départ, puisque c’est le message qui ouvre le drame d’Hamlet. Ici aussi nous voyons l’Autre s’avérer sous la forme la plus signifiante comme un A barré. Ce n’est pas seulement de la surface des vivants qu’il est rayé, c’est de sa juste rémunération. Il est entré avec le crime dans le domaine de l’enfer, c’est-à-dire une dette qu’il n’a pas pu payer, une dette inexpiable, dit-il. Et c’est bien là le sens le plus terrible et le plus angoissant de sa révélation pour son fils.

Œdipe a payé, se présente comme celui qui porte dans la destinée du héros la charge de la dette accomplie, rétribuée. Ce dont se plaint pour l’éternité le père d’Hamlet, c’est d’avoir été dans ce fil, interrompu, surpris, brisé, c’est de ne plus pouvoir en répondre jamais.

Vous le voyez, ce autour de quoi nous mène notre investigation à mesure qu’elle progresse, c’est ce dont il s’agit dans la rétribution, dans la punition, dans la castration, dans le rapport au signifiant phallus puisque c’est dans ce sens que nous avons commencé de l’articuler. Et une ambiguïté s’établit entre ce que Freud lui-même nous a indiqué d’une façon peut-être un peu fin de siècle – à savoir ce quelque chose qui ferait que nous sommes voués à ne plus vivre l’Œdipe que sous une forme en quelque sorte faussée-ce quelque chose dont il y a assurément un écho dans Hamlet.

Un des premiers cris à la fin du premier acte d’Hamlet est celui-ci: « The time is out of joint: 0 cursèd spite, That ever 1 was born to set it right! Le temps est sorti de ses gonds, Ô maudit (Je ne peux traduire autrement spite) dépit 182. » Spite est partout dans les Sonnets de Shakespeare, “dépit” à pris pour nous un sens subjectif. Notre premier pas dans une introduction à la compréhension des élisabéthains serait, à propos d’un certain nombre de mots, de voir leur redonner aussi le pouvoir de tourner sur leurs gonds, c’est-à-dire de situer le dépit quelque part entre le dépit objectif et le dépit subjectif, dans quelque chose dont nous semblons avoir perdu la référence, qui est justement ce qui se passe au niveau de l’ordre, à savoir des termes qui peuvent être entre les deux, entre l’objectif et le subjectif. « 0 cursed spite », c’est ce dont il a dépit, c’est en quoi le temps lui fait aussi injustice (nous ne savons plus articuler ces mots qui sont en jeu au centre de ce qui est le vécu du sujet) ou bien tout ce qu’il peut désigner comme l’injustice dans le monde. Peut-être y reconnaissez-vous au passage le fourvoiement de la belle âme dont nous ne sommes pas sortis, loin de là, malgré tous nos efforts, mais que le vocabulaire shakespearien transcende. Et ce n’est pas pour rien que j’ai fait allusion ici aux Sonnets si allégrement. Donc « Ô malédiction, que je ne sois né jamais pour le remettre droit. »

Et voici donc à la fois justifié, mais approfondi, ce qui peut nous apparaître dans l’Hamlet illustrer une forme décadente de l’œdipe. Une sorte d’Untergang complète qui fait ambiguïté avec ce vers quoi je veux maintenant un instant amener votre attention, à savoir ce que Freud appelle ainsi dans chaque vie individuelle, à savoir ce qu’il a décrit sous ce titre en 1924, attirant lui-même l’attention sur ce qui est en fin de compte l’énigme de l’œdipe, qui n’est pas simplement que le sujet ait voulu, désiré le meurtre de son père, le viol de sa mère, mais que ceci soit dans l’inconscient. C’est à savoir comment ceci vient à être dans l’inconscient et comment il vient à y être au point que le sujet, pendant une période de sa vie importante, la période de latence – source des points de construction chez l’être humain de tout son monde objectif -vient à ne plus s’en occuper du tout. Tellement à ne plus s’en occuper du tout que vous savez fort bien que Freud admet, du moins à l’origine de son articulation doctrinale, que dans un cas idéal ne plus s’en occuper devienne quelque chose d’heureusement définitif. je vous renvoie à ce texte 183 qui n’est pas long, et que vous trouverez dans le tome XIII des Gesammelte Werke. Qu’est-ce que Freud nous dit?

Partons de ce qu’il nous dit, puis nous verrons après en quoi cela peut venir apporter de l’eau à notre moulin. Freud nous dit: Le complexe d’Œdipe entre dans son Untergang, dans sa descente, dans son déclin, dans ce déclin qui sera une péripétie décisive pour tout développement ultérieur du sujet, à la suite de ceci: pour autant, dit-il, que le complexe d’Œdipe n’a été éprouvé, expérimenté sous les deux faces de sa position triangulaire, pour autant que le sujet, rival du père, s’est vu sur ce point concret d’une menace, qui n’est rien d’autre que la castration, c’est-à-dire que pour autant qu’il veut prendre la place du père, il sera châtré; pour autant qu’il prendra la place de la mère (c’est littéralement ce que dit Freud) il perdra aussi le phallus, puisque le point d’achèvement, de maturité de l’œdipe, la découverte plénière du fait que la femme est châtrée, est faite également.

C’est très précisément en tant que le sujet est pris dans cette alternative close qui ne lui laisse aucune issue, sur le plan de quelque chose que nous pouvons articuler comme le rapport, que nous allons essayer plus loin de mieux approfondir cette chose qui s’appelle le phallus et qui est la clef de la situation, qui à ce moment-là est celle qui se forme comme celle du drame essentiel de l’œdipe. L’œdipe, dirai-je, en tant qu’il est précisément chez le sujet, marque le joint et le tournant qui le fait passer du plan de la demande à celui du désir.

C’est en tant que cette “chose” – car je laisse l’interrogation sur la qualification, et nous allons voir ce que cela doit être pour nous – je n’ai pas dit “objet”. En disant “chose”, je dis réelle, non encore symbolisée mais en quelque sorte en puissance de l’être: ceci pour tout dire que nous pouvons appeler un signifiant, avec un [sens] diffus.

Le phallus, c’est ceci qui nous est présenté par Freud comme la clef de l’Untergang, de la descente, du déclin de l’œdipe. Et nous voyons rassemblé dans l’articulation freudienne quelque chose qui ne met point la fille dans une position – je ne dis pas dissymétrique – tellement dissymétrique. Et c’est en tant que le sujet entre quant à cette “chose” dans un rapport que nous pouvons appeler de lassitude (c’est dans le texte de Freud) quant à la gratification, c’est en tant que le garçon renonce à être à la hauteur – ceci a été encore plus articulé pour la fille, qu’aucune gratification n’est à attendre sur ce plan – c’est en tant, pour tout dire, que quelque chose dont on sait que ne se produit pas à ce moment-là, l’émergence articulée que le sujet a à faire son deuil du phallus, que l’œdipe entre dans son déclin.

La chose se dégage d’une façon tellement évidente que c’est autour d’un deuil, qu’il ne se peut pas que nous n’essayions pas de faire le rapprochement pour nous apercevoir que c’est par là que, pour nous, s’éclaire la fonction ultérieure de ce moment de déclin, son rôle décisif qui, ne l’oublions pas, n’est pas seulement, ne peut pas être seulement, pour nous, le fait que les fragments, les détritus plus ou moins incomplètement refoulés dans l’œdipe vont ressortir au niveau de la puberté sous la forme de symptômes névrotiques. Mais ceci, que nous avons toujours admis aussi, qui est de l’expérience commune des analystes, de ceci dépend quelque chose dans l’économie, non plus seulement de l’inconscient, mais dans l’économie imaginaire du sujet, qui ne s’appelle rien d’autre que sa normalisation sur le plan génital. À savoir qu’il n’y a pas d’heureux succès de la maturation génitale, sinon par l’achèvement justement aussi plein que possible de cet œdipe, et en tant que l’œdipe porte comme conséquence le stigmate, chez l’homme comme chez la femme, du complexe de castration. C’est ici alors, peut-être, en faisant le rapprochement, la synthèse avec ce qui nous a été donné dans l’œuvre freudienne concernant le mécanisme du deuil, que nous pouvons nous apercevoir que c’est cela, pour nous, qui va être éclairant quant au fait que se produit chez le sujet ce deuil, sans doute particulier puisque ce phallus n’est pas, sans doute, un objet comme les autres.

Mais ici aussi nous pouvons nous arrêter, car après tout, si je vous le demande, qu’est-ce qui définit la portée, les limites des objets dont nous pouvons avoir à porter le deuil ? Ceci jusqu’à présent n’a pas été non plus articulé. Nous nous doutons bien que le phallus, parmi les objets dont nous pouvons avoir à porter le deuil, n’en est pas un comme les autres. Là comme partout, il doit avoir sa place bien à part, mais justement, c’est ce qu’il s’agit de préciser et comme dans bien des cas quand il s’agit de préciser, c’est la place de quelque chose sur un fond; c’est en le précisant sur ce fond que la précision de la place du fond apparaît aussi en rétroaction.

Nous sommes ici en terrain complètement nouveau. Essayons donc de nous avancer, car c’est à cela que va nous servir, au dernier terme, notre analyse d’Hamlet, c’est à nous rappeler cette question que je laboure devant vous par une série de touches concentriques, que j’accentue, que je vous fais entendre d’une façon diversement résonnante et que j’espère faire de plus en plus précise, à savoir ce que j’appelle la place de l’objet dans le désir.

Que nous dit Freud quant à ce deuil du phallus ? Il nous dit que ce qui est lié à lui, ce qui en est un des ressorts fondamentaux, ce qui lui donne sa valeur – car c’est cela que nous cherchons – c’est une exigence narcissique du sujet. Voici établi ici le rapport de ce moment critique où le sujet se voit de toutes façons châtré ou privé de la chose, du phallus. Ici Freud fait intervenir, et comme toujours sans la moindre précaution – je veux dire qu’il nous bouscule comme à l’habitude, et Dieu merci! il l’a fait toute son existence, car il ne serait jamais venu à bout de ce qui lui restait à tracer dans son champ – il nous dit que c’est une exigence narcissique. En présence de l’issue dernière de ses exigences œdipiennes, le sujet préfère, si l’on peut dire, s’abandonner toute la partie de lui-même, sujet, qui lui sera à jamais dès lors interdite, à savoir dans la chaîne signifiante ponctuée, ce qui fait le haut de notre graphe.

Toute l’affaire n’est rien d’autre que l’affaire fondamentale de la relation d’amour telle qu’elle s’est pour lui présentée dans la dialectique parentale, et la façon dont il pouvait s’y introduire. Il va laisser sombrer tout cela en raison, nous dit Freud, de quelque chose qui a rapport à ce phallus (comme tel déjà si énigmatiquement introduit là dès l’origine, et pourtant d’une façon si claire à travers toute l’expérience) dans un rapport narcissique avec ce terme. Qu’est-ce que cela peut vouloir dire pour nous, dans notre vocabulaire, pour autant que notre vocabulaire peut être quelque chose d’éclairant, de plus éclairant, quelque chose par quoi nous essayons de répondre à cette exigence que Freud disais-je à l’instant, doit laisser de côté parce qu’il lui faut aller au vif, au tranchant du sujet et qu’il n’a pas longtemps à s’arrêter sur les prémisses. C’est d’ailleurs en général comme cela que se fonde toute action, et plus encore toute action véritable, c’est-à-dire l’action qui est là notre propos, tout au moins qui devrait l’être.

Eh bien, traduit dans notre discours, dans nos références, “narcissique” implique un certain rapport avec l’imaginaire. “Narcissique” nous explique ici ceci, c’est que très exactement dans le deuil, en tant que dans ce deuil rien n’est satisfait – et ici rien ne peut satisfaire, puisque la perte du phallus éprouvée comme telle est l’issue même du tour fait de tout le rapport du sujet à ce qui se passe au lieu de l’Autre, c’est-à-dire au champ organisé du rapport symbolique dans lequel a commencé de s’exprimer son exigence d’amour. Il est au bout et sa perte en cette affaire est radicale.

Ce qui se produit alors est très précisément ce quelque chose dont j’ai déjà indiqué la parenté avec un mécanisme psychotique, pour autant que c’est avec sa texture imaginaire, et seulement avec elle, que le sujet peut y répondre. Ce que, sous une forme voilée, Freud nous présente comme étant le lien narcissique du sujet à la situation représentant ceci, ceci qui nous permet à ce moment-là de l’identifier à quelque chose qui représente en lui, sur le plan imaginaire, ce manque comme tel qui met, si l’on peut dire, en néantise ou en réserve en lui, tout ce qui plus tard va être le moule d’où viendra se remodeler son assomption de sa position dans la fonction génitale.

Mais là, est-ce encore franchir trop vite ce dont il s’agit réellement ? Est-ce à faire croire, comme on le croit, que le rapport à l’objet génital est un rapport de positif à négatif ? Vous verrez, il n’en est rien, et c’est pour cela que nos notations sont meilleures, parce qu’elles permettent d’articuler comment va se présenter réellement le problème.

Ce dont il s’agit en fait, c’est de quelque chose qui, pour nous, doit se connoter sous la forme suivante, pour autant qu’elle nous a fait aborder ce quelque chose que nous avons déjà approché quand nous avons distingué les fonctions de la castration, de la frustration et de la privation. Si vous vous souvenez, alors je vous ai écrit: castration, action symbolique, frustration terme imaginaire, et privation terme réel. je vous ai donné les connotations de leurs relations aux objets. je vous ai dit que la castration se rapportait à l’objet phallique imaginaire, et je vous ai écrit que la frustration, imaginaire dans sa nature, se rapportait toujours à un bien et à un terme réel, et que la privation, réelle, se rapportait à un terme symbolique. Il n’y a, ajoutais-je à ce moment-là, dans le réel, aucune espèce de phase ou de fissure. Tout manque est manque à sa place, mais manque à sa place et manque symbolique.

Il y a ici une colonne qui est celle de l’agent, de ces actions avec leur terme objectal qui est quelque chose que j’ai touché à ce moment-là en un seul point, au niveau de l’agent de la frustration, la mère, et pour vous montrer que c’est pour autant que la mère comme telle est lieu de la demande d’amour, était d’abord symbolisée dans le double registre de la présence et de l’absence, qu’elle se trouvait être en position de donner le départ génétique de la dialectique, pour autant que, mère réelle, elle fait tourner ce dont le sujet est privé réellement, le sein par exemple, en symbole de son amour. Et j’en suis resté là.

Vous pourrez voir que sont restées libres ici les cases qui correspondent au terme “agent” dans les deux autres relations; c’est maintenant en effet, et seulement maintenant que nous pouvons ici inscrire ce dont il s’agit.

Le terme “agent” est quelque chose qui, quant à sa place, se rapporte au sujet. Ce sujet, nous ne pouvions pas à ce moment-là en articuler nettement les différents étages. C’est maintenant que nous pouvons le faire, et maintenant que nous pouvons inscrire au niveau où nous avons placé le lieu effectif de la mère, le terme où tout ce qui se passe de son fait prend sa valeur, c’est-à-dire le A de l’Autre en tant que c’est là que s’articule la demande.

Au niveau de la castration, nous avons un sujet en tant que réel, mais sous la forme où nous avons appris à l’articuler et à le découvrir depuis, c’est-à-dire en tant que le sujet parlant, en tant que le sujet concret, c’est-à-dire marqué du signe de la parole. Bien sûr! vous l’y verrez tout de suite justement. C’est ce qu’il me semble que depuis quelque temps des philosophes essaient d’articuler concernant la nature singulière de l’action humaine. Il n’est pas possible d’approcher le thème de l’action humaine sans s’apercevoir que, quant à l’illusion de je ne sais quel commencement absolu qui serait le dernier terme où l’on peut pointer la notion d’agent, il y a quelque chose qui cloche. Ce quelque chose qui cloche, à travers les temps, on a essayé de nous l’introduire sous la forme de diverses spéculations sur la liberté qui est en même temps nécessité: c’est là le dernier terme où les philosophes sont arrivés à articuler quelque chose, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre action vraie que de vous mettre en quelque sorte dans le droit fil des volontés divines.

Il nous semble qu’à tout le moins nous pouvons prétendre ici apporter quelque chose d’un registre tout à fait différent par la qualité particulière de son articulation, quand nous disons que le sujet, en tant que réel, est quelque chose qui a cette propriété d’être dans un rapport particulier avec la parole, conditionnant chez lui cette éclipse, ce manque fondamental qui le structure comme tel au niveau symbolique, dans le rapport à la castration. Il ne s’agit pas là d’un lingot d’or, d’un sésame, de quelque chose qui nous ouvre tout, mais que cela commence d’articuler quelque chose, et quelque chose qui n’a jamais été dit, assurément peut-être cela vaut-il la peine de le souligner.

Alors, qu’est-ce qui va apparaître ici au niveau de la privation ? À savoir de ce que devient le sujet en tant qu’il a été symboliquement castré ? Mais il a été symboliquement castré au niveau de sa position comme sujet parlant, non point de son être, de cet être qui a à faire le deuil de ce quelque chose qu’il a à porter en sacrifice, en holocauste, à sa fonction de signifiant manquant. Cela devient beaucoup plus clair et beaucoup plus facile à connoter à partir du moment où c’est en termes de deuil que nous posons le problème. En termes de deuil, c’est pour autant que nous pouvons écrire sur le plan où le sujet est identique aux images biologiques qui le guident, et qui pour lui font le sillon préparé de son behavior, de ce qui va l’attirer, et par toutes les voies de la voracité et de l’accouplement, et là que quelque chose est pris, est marqué, est soustrait sur ce plan imaginaire qui fait du sujet comme tel quelque chose de réellement privé.

Cette privation que notre contemplation, notre connaissance, ne nous permet de repérer, de situer nulle part dans le réel, parce que le réel en tant que tel se définit comme toujours plein. Nous retrouvons ici, mais sous une autre forme et autrement accentuée cette remarque de la pensée qu’on appelle, à tort ou à raison, existentialiste, que c’est le sujet humain, vivant, qui y introduit une néantisation-qu’ils appellent comme cela, mais que, nous, nous appelons autrement. Car cela ne nous suffit pas cette néantisation dont les philosophes font leurs dimanche, et même leurs dimanches de la vie (voir Raymond Queneau 184). Cela ne nous satisfait pas par les usages plus artificieux qu’en fait la prestidigitation dialectique moderne.

Nous, nous appelons cela -φ, c’est-à-dire ce que Freud a pointé comme étant l’essentiel de la marque sur l’homme de son rapport au Logos, c’est-à-dire la castration, ici effectivement assumée sur le plan imaginaire. Vous verrez par la suite à quoi nous servira cette notation -φ. Elle nous servira à définir ce dont il s’agit, c’est-à-dire l’objet a du désir, tel qu’il apparaît dans notre formulation du fantasme, qui va être pour nous à situer par rapport aux catégories, aux têtes de chapitres, aux registres qui sont nos registres habituels dans l’analyse.

L’objet a du désir – nous allons le définir, nous allons le formuler comme nous l’avons déjà fait et allons le répéter une fois de plus ici- c’est cet objet qui soutient le rapport du sujet à ce qu’il n’est pas. Jusque-là nous allons à peu près aussi loin, quoiqu’un tout petit peu plus, que [ce que] la philosophie traditionnelle et existentialiste a formulé sous la forme de la négativité ou de la néantisation du sujet existant – mais nous ajoutons: à ce qu’il n’est pas, en tant qu’il n’est pas le phallus. C’est l’objet qui soutient le sujet dans cette position privilégiée qu’il est amené à occuper dans certaines situations, qui est d’être proprement celle-ci qu’il n’est pas le phallus, que l’objet a tel que nous essayons de le définir, parce qu’il est devenu pour nous maintenant exigible que nous ayons une juste définition de l’objet, tout au moins que nous fassions cette expérience à partir d’une définition que nous avons cru juste de cet objet, d’essayer de voir comment s’ordonne, et du même coup se différencie, ce que jusqu’à présent dans notre expérience nous avons à tort ou à raison commencé d’articuler comme étant l’objet.

Car bien entendu ce que nous allons voir, c’est que nous allons nous poser la question: cet objet-là, en tant qu’il est a, est-ce que nous définissons par là l’objet génital ? Ce qui voudrait dire que tous les objets prégénitaux ne seraient pas des objets ? Je n’y réponds pas, à cette question, je dis qu’elle va se poser à partir du moment où c’est ainsi que nous allons commencer de poser le pro-blème.

Il est clair que la réponse ne saurait être toute simple, et que dès à présent un des avantages qui apparaît est de nous permettre en tout cas de voir la distinction, le biais, le plan de clivage qui s’établit entre ce qu’on a appelé jusqu’à présent la phase phallique – et je suis ici dans la stricte voie de notre expérience traditionnellement acceptée – et la phase génitale.

C’est du rapport, qui depuis quelques années était tout à fait impossible à trouver, de cette phase phallique dans la formation et la maturation de l’objet qu’il s’agit. C’est par rapport à cette position toujours voilée, qui n’apparaît que dans des phanies, dans des apparitions en éclair, qui s’appelle l’avoir, bien sûr, ou ne pas l’avoir, c’est-à-dire dans son reflet au niveau de l’objet, que nous rencontrons, que nous apercevons la position radicale de ce dont il s’agit. Mais la position radicale, celle du sujet au niveau de la privation, du sujet en tant que sujet du désir comme tel, c’est de n’être pas le phallus, c’est d’être lui-même, Si je puis dire, un objet négatif.

Vous voyez jusqu’où je vais. Les trois formes donc dans lesquelles apparaît le sujet au niveau des trois termes, castration, frustration, et privation, sont trois formes que nous pouvons bien appeler aliénées, mais peut-être apportons-nous à ce terme d’aliénation une articulation sensiblement différente en tant que diversifiée. je veux dire que, si au niveau de la castration le sujet apparaît dans une syncope du signifiant, c’est autre chose que quand il apparaît au niveau de l’Autre comme soumis à la loi de tous, c’est autre chose encore que quand il a lui-même à se situer dans le désir, où la forme de sa disparition nous apparaît alors avoir par rapport aux deux autres une originalité singulière bien propre à nous susciter de l’articuler plus avant.

Et c’est bien cela qui se produit en effet dans notre expérience, et ce vers quoi nous tire le déroulement de la tragédie d’Hamlet. Le « quelque chose de pourri» que le pauvre Hamlet a à remettre sur ses pieds, est quelque chose qui a le rapport le plus étroit avec cette position vis-à-vis du phallus. À travers toute la pièce nous le sentons, ce terme, partout présent dans le désordre manifeste qui est celui d’Hamlet chaque fois qu’il approche, si l’on peut dire, des points brûlants de son action. je ne pourrai aujourd’hui que vous indiquer les points qui nous permettent de le suivre à la trace.

Il y a quelque chose de très étrange dans la façon dont Hamlet parle de son père. Il y a une exaltation idéalisante de son père mort qui se résume à peu près en ceci que la voix lui manque pour dire ce qu’il peut avoir à en dire et que véritablement, il s’étouffe et s’étrangle pour conclure en ceci, qui apparaît une de ces formes particulières du signifiant qu’on appelle en anglais pregnant186, c’est-à-dire quelque chose qui a un sens au-delà de son sens. Il ne trouvait rien d’autre à dire de son père sinon, dit-il, qu’il était a man comme tout autre. Ce qu’il veut dire c’est bien évidemment le contraire, première indication et trace de ce dont je veux vous parler.

Il y a bien d’autres termes encore. Le rejet, la dépréciation, le mépris jeté sur Claudius est quelque chose qui a toutes les apparences d’une dénégation. C’est  Marcellus: « Il y a quelque vice caché dans l’état de Danemark. » (1,4,90.) à savoir que dans le déchaînement d’injures dont il le couvre, et devant sa mère nommément, il culmine dans ce terme: « Un roi de pièces et de morceaux », un roi fait de débris raboutés, qui ne peut pas ne pas nous indiquer qu’il y a là quelque chose aussi de problématique, et dont assurément nous ne pouvons pas ne pas faire la liaison avec un fait, c’est que s’il y a quelque chose de frappant dans la tragédie d’Hamlet par rapport à la tragédie oedipienne, c’est qu’après le meurtre du père, le phallus, lui, est toujours là. Il est bel et bien là et c’est justement Claudius qui est chargé de l’incarner. C’est à savoir que le phallus réel de Claudius il s’en agit tout le temps, et qu’il n’a en somme pas d’autre chose à reprocher à sa mère, sinon précisément, à peine la mort de son père, de s’en être remplie – et de la renvoyer d’un bras et d’un discours découragés à ce fatal et fatidique objet, lui ici bel et bien réel, qui semble être en effet le seul point autour duquel tourne le drame.

C’est à savoir que pour cette femme, qui ne nous apparaît pas une femme, dans sa nature, tellement différente des autres, dans la pièce il y a, étant donné tous les sentiments humains qu’elle montre par ailleurs, quelque chose de bien fort qui doit quand même l’attacher à son partenaire. Or, il semble bien que ce soit là le point autour duquel tourne et hésite l’action d’Hamlet, le point où, si l’on peut dire, son génie étonné tremble devant quelque chose de complètement inattendu. C’est que le phallus est en position tout à fait ectopique par rapport à notre analyse de la position oedipienne. Le phallus là bel et bien réel, c’est comme tel qu’il s’agit de le frapper. Hamlet s’arrête toujours. Il dit «Je pourrais bien le tuer » au moment où il trouve notre Claudius en prières. Et cette sorte de flottement devant l’objet à atteindre, ce côté incertain de ce qu’il y a à frapper, c’est là qu’est le ressort même de ce qui fait dévier à tout instant le bras d’Hamlet, justement ce lien narcissique dont nous parle Freud dans son texte du déclin de l’Œdipe. On ne peut pas frapper le phallus, parce que le phallus même s’il est là bel et bien réel, il est une ombre.

Je vous prie de méditer ceci à propos de toutes sortes de choses bien étranges, paradoxales, nommément ceci: à quel point cette chose dont nous nous émouvions à l’époque, à savoir pourquoi, après tout, il était tout à fait clair qu’on n’assassinait pas Hitler. Hitler qui représente si bien l’objet dont Freud nous montre la fonction dans cette espèce d’homogénéisation de la foule par identification à un objet à l’horizon, à un objet x, à un objet qui n’est pas comme les autres, est-ce que ce n’est pas là quelque chose qui nous permet de rejoindre ce dont nous sommes pour l’instant en train de parler?

La manifestation tout à fait énigmatique du signifiant de la puissance comme tel, c’est là ce dont il s’agit. L’œdipe, quand ceci se présente sous la forme particulièrement saisissante dans le réel, comme c’est dans Hamlet, celui du criminel et de l’usurpateur installé comme tel, détourne le bras d’Hamlet, non pas parce qu’il a peur de ce personnage qu’il méprise [mais] parce qu’il sait que ce qu’il a à frapper c’est autre chose que ce qui est là. Et ceci est tellement vrai que deux minutes plus tard, quand il sera arrivé dans la chambre de sa mère, qu’il aura commencé à lui secouer les tripes d’importance, il entend un bruit derrière la tapisserie et il se rue sans regarder.

Je ne sais plus quel auteur astucieux a fait remarquer qu’il est impossible qu’il croie que ce soit Claudius, car il vient de le quitter dans la pièce à côté, et néanmoins, quand il aura éventré, étripé le malheureux Polonius, il fera cette réflexion: «Pauvre vieux fou, je croyais avoir affaire à quelque chose de meilleur. » Chacun pense qu’il a voulu tuer le roi, mais devant le roi -je parle de Claudius, le roi réel, l’usurpateur aussi -il s’est en fin de compte arrêté parce qu’il voulait en avoir un meilleur, c’est-à-dire l’avoir lui aussi dans la fleur de son pêché. Tel qu’il se présentait là, c’était pas ça, c’était pas le bon…

Ce dont il s’agit, c’est justement du phallus et c’est pour cela qu’il ne pourra jamais l’atteindre jusqu’au moment où justement, il aura fait le sacrifice complet, et aussi bien malgré lui, de tout son attachement narcissique; à savoir quand lui est blessé à mort et qu’il le sait. C’est seulement à ce moment-là qu’il pourra faire l’acte qui atteint Claudius. La chose est singulière et évidente, elle est frappante, et je dirais, elle est inscrite dans toutes sortes de menues énigmes du style d’Hamlet.

Quand cette sorte de personnage qui pour lui n’est qu’un calf, un veau capital qu’il a en quelque sorte immolé aux mânes de son père – car il n’est guère affecté par le meurtre de Polonius – quand il a planqué ce Polonius dans un coin sous l’escalier et qu’on lui demande partout de quoi il s’agit, il glisse là quelques unes de ces menues plaisanteries qui sont chez lui toujours si déroutantes pour ses adversaires. Tout le monde se demande, c’est bien là le fond de l’affaire, si ce qu’il dit, c’est bien ce qu’il veut dire, car ce qu’il dit, cela chatouille tout le monde au bon endroit. Mais pour qu’il le dise il faut qu’il en sache tellement qu’on ne peut pas y croire, et ainsi de suite…

C’est une position qui doit nous être assez familière du point de vue du phénomène de l’aveu du sujet. Il dit ces propos qui sont restés jusqu’à présent assez fermés aux auteurs: « The body is  the king (il n’emploie pas le mot corpse, il dit body ici, je vous prie de le remarquer), but the king is not with the body. » je vous prie simplement de remplacer le mot “roi” par le mot “phallus” pour vous apercevoir que c’est précisément ce dont il s’agit, à savoir que le corps est engagé dans cette affaire du phallus, Ô combien! mais que par contre le phallus, lui, n’est engagé à rien, et qu’il vous glisse toujours entre les doigts.

Tout de suite après il dit, « The king is a thing, le roi est une chose. » « Une chose ? » lui disent les gens complètement sidérés, abrutis, comme chaque fois qu’il se livre à ses aphorismes coutumiers: « A thing, my lord?» Hamlet : « Of nothing, une chose de rien. » À partir de quoi tout le monde trouve à se conforter de je ne sais quelle citation du psalmiste où l’on dit qu’en effet l’homme est une « Thing of not, une chose de rien » ; mais je crois qu’il vaut mieux pour cela se rapporter aux textes shakespeariens eux-mêmes.

Shakespeare me paraît, après lecture attentive des Sonnets, être quelqu’un qui a illustré singulièrement, en sa personne, un point tout à fait extrême et singulier du désir. Quelque part dans un de ses sonnets dont on n’imagine pas l’audace – je suis étonné qu’on puisse parler à ce propos d’ambiguïté – il parle à l’objet de son amour qui, comme chacun le sait, était de son propre sexe, et semble-t-il un fort charmant jeune homme qui semble bien avoir été le comte d’Essex; il lui dit qu’il a toutes les apparences qui en lui satisfont à l’amour, en ceci qu’il ressemble en tout à une femme, qu’il n’y a qu’une toute petite chose dont la nature a voulu le pourvoir, Dieu sait pourquoi! et que cette petite chose il n’a malheureusement, lui, rien à en faire et qu’il est bien désolé que cela doive faire les délices des femmes. Il lui dit que « Tant pis, pourvu que ton amour reste, que ceci soit leur plaisir. »

Les termes « thing » et « nothing » sont là strictement employés et ne laissent aucune espèce de doute que ceci fasse partie du vocabulaire familier de Shakespeare. Ce vocabulaire familier après tout, ici, est une chose secondaire. L’important, c’est si en allant plus loin nous pouvons justement pénétrer dans ce qui est la position, elle-même créatrice, de Shakespeare, sa position que je crois sans aucun doute pouvoir être dite sur le plan sexuel invertie, mais peut-être pas sur le plan de l’amour tellement pervertie. Si nous nous introduisons dans ce chemin des Sonnets qui va nous permettre de préciser d’encore un peu plus près ce qui peut apparaître dans cette dialectique du sujet avec l’objet de son désir, nous pourrons aller plus loin dans quelque chose que j’appellerai les instants où l’objet par quelque voie (et la voie majeure étant celle du deuil) disparaissant, s’évanouissant au petit pas, fait pour un temps – un temps qui ne saurait subsister que dans l’éclair d’un instant – se manifester la vraie nature de ce qui lui correspond dans le sujet, à savoir ce que j’appellerai les apparitions du phallus, les phallophanies. C’est là-dessus que je vous laisserai aujourd’hui.

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