mardi, avril 23, 2024
Recherches Lacan

LIV LA RELATION D'OBJET 1956 – 1957 Leçon du 5 décembre 1956

Leçon du 5 décembre 1956

Mesdames, Messieurs, vous avez entendu hier soir un sujet sur l’image du corps. Les circonstances ont voulu que sur certaines d’entre elles je n’ai pas dit autre chose que l’affirmation générale du bien que j’en pensais, et si j’avais dû en parler c’eût été pour le situer par rapport à ce que nous faisons ici, c’est-à-dire en somme pour faire de l’enseignement. C’est une chose à laquelle je répugne dans un contexte de travail scientifique qui est vraiment d’une toute autre nature, et je ne suis pas fâché de n’avoir pas eu à en parler.

 

Mais enfin, pour partir de cette image du corps comme elle nous a été présentée hier soir, je pense que pour la situer par rapport à ce que nous faisons, vous savez tous suffisamment cette chose évidente au premier chef qu’elle n’est pas un objet. On y a parlé d’objet pour tenter de définir les stades, et en effet la notion d’objet est importante, mais non seulement cette image du corps telle que vous l’avez vue présentée hier soir n’est pas un objet, mais je dirais que ce qui permettra le mieux de la situer à l’encontre d’autres formations ima­ginaires, c’est qu’elle ne saurait elle-même devenir un objet.

 

C’est une très simple remarque qui n’a été faite directement par personne, si ce n’est d’une façon en quelque sorte indirecte. Car si nous avons affaire, dans l’expérience analytique, à des objets à propos desquels nous pouvons nous poser la question de leur nature imaginaire — je n’ai pas dit qu’ils l’étaient, je dis que c’est justement la question que nous nous posons ici — si c’est le point central d’où nous nous plaçons pour introduire au niveau de la clinique ce qui nous intéresse dans la notion de l’objet, cela ne veut pas dire non plus que c’est un point où nous nous tenons — à savoir que nous partons de l’hypothèse de l’objet imaginaire — nous en partons même si peu que c’est la question que nous nous posons. Mais cet objet possiblement imaginaire tel qu’il nous est donné en fait dans l’expérience analytique, est déjà pour vous connu.

 

Pour fixer les idées j’ai déjà pris deux exemples sur lesquels j’ai dit que j’allais me centrer : la phobie et le fétiche. Voilà des objets qui sont loin jusqu’à présent — vous auriez tort de le croire — d’avoir révélé leur secret, à quelque exercice, acrobatie, contorsion, genèse fantasmatique qu’on se soit livré. Il reste quand même assez mystérieux qu’à certaines époques de la vie des enfants, mâles ou femelles, ils se croient obligés d’avoir peur des lions, ce qui n’est pas un objet rencontré d’une façon excessivement commune dans leur expérience. Il est difficile de faire surgir la forme, une espèce de donnée primitive par exemple inscrite dans l’image du corps. On peut tout faire, il reste quand même un résidu.

 

Ce sont toujours les résidus dans les explications scientifiques qui sont ce qu’il y a de plus fécond à considérer, en tout cas ce n’est sûrement pas en les escamotant qu’on fait progresser. De même vous avez pu remarquer qu’il reste tout de même partout assez clair que le nombre de fétiches sexuels est assez limité. Pourquoi ? Quand vous êtes sorti des chaussures qui tiennent là un rôle tellement étonnant qu’on peut se demander comment il se fait qu’on y prête pas plus d’attention, on ne trouve guère plus que les jarretières, les chaussettes, les soutien-gorges et autres. Tout cela tient d’assez près à la peau, mais le principal est la chaussure, là aussi il y a résidu. Voilà des objets à propos desquels nous nous demandons si ce sont des objets imaginaires, et si on peut concevoir leur valeur cinétique dans l’économie de la libido sur la seule indication de ce qui peut sortir d’une genèse, c’est-à-dire en fin de compte toujours la notion d’une ectopie dans un certain rapport typique de quelque chose de surgi d’un autre rapport typique dit de stades succédant aux précédents.

Peu importe, quoiqu’il en soit les objets, si ce sont des objets auxquels vous avez eu affaire hier soir, il est tout à fait clair qu’ils représentent quelque chose à propos de quoi nous sommes fort embarrassés, qui est certainement extrêmement fascinant — il n’y a qu’à voir l’intérêt soulevé dans l’assemblée et l’importance de la discussion. Mais ces objets sont, au premier abord, si nous voulions les rapprocher nous dirions que ce sont des constructions qui ordonnent, organisent, articulent, comme on l’a dit, un certain vécu, mais ce qui est tout à fait frappant c’est l’usage qui en est fait par l’opératrice, Madame Dolto en l’occurrence.

 

Il s’agit là d’une façon très certaine de quelque chose qui ne se situe d’em­blée et d’une façon parfaitement compréhensible, qu’à partir de la notion du signifiant. Madame Dolto en use comme du signifiant, c’est comme signifiant qu’il entre en jeu dans son dialogue, c’est comme signifiant qu’il représente quelque chose, et ceci est particulièrement évident dans le fait qu’aucun d’entre eux ne se soutient par soi-même, c’est toujours par rapport à une autre de ces images que chacun prend sa valeur cristallisante, orientant, pénétrant de toute façon le sujet à qui elle a affaire, c’est à savoir le jeune enfant.

 

Nous voilà donc ramené une fois de plus à la notion du signifiant, et pour ceci je voudrais, puisqu’il s’agit d’un enseignement et qu’il n’est rien de plus important que les malentendus, vous dire que j’ai pu constater d’une façon directe et indirecte que certaines des choses que j’ai dites la dernière fois n’ont pas été comprises. Quand j’ai parlé de la notion de réalité, quand j’ai dit que les psychanalystes avaient une notion de la réalité scientifique, qu’elle rejoint celle qui depuis des décades a entravé le progrès de la psychiatrie, et justement c’est l’entrave dont on aurait pu croire que la psychanalyse la délivrerait, à savoir d’aller chercher la réalité dans quelque chose qui aurait le caractère d’être plus matériel.

 

Et pour me faire entendre j’ai donné l’exemple de l’usine hydroélectrique, et j’ai dit comme si quelqu’un ayant affaire aux différents accidents qui peuvent arriver à l’usine hydroélectrique, étant compris dans les accidents sa réduction, sa mise en veilleuse, ses agrandissements, ses réparations, comme si quelqu’un croyait toujours pouvoir raisonner d’une façon valable concernant ce qu’il y a à faire avec la dite usine en se reportant à la matière primitive qui entre en jeu pour la faire marcher, à savoir en l’occasion la chute d’eau. A quoi l’on est venu me dire : qu’allez-vous chercher là, imaginez bien que pour l’ingénieur cette chute d’eau est tout, et puisque vous parlez d’énergie accumulée dans cette usine, cette énergie n’est pas autre chose que la transformation de l’énergie potentielle qui est donnée d’avance dans le site où nous avons installé l’ usine, et quand l’ingénieur a mesuré la hauteur de la nappe d’eau par exemple par rapport au niveau où elle va se déverser, il peut faire le calcul. Tout est déjà donné de l’énergie potentielle qui va entrer en jeu, et la puissance de l’usine est d’ores et déjà donnée précisément par les conditions antérieures.

 

A la vérité, il y a là plusieurs remarques à faire. La première est celle­-ci : c’est qu’ayant à vous parler de la réalité, et ayant commencé par la définir par la Wirklichkeit, par l’efficacité de tout le système, dans l’occasion le système psychique, qu’ayant d’autre part voulu vous préciser le caractère mythique d’une certaine façon de concevoir cette réalité, et l’ayant située par cet exemple, je ne suis pas arrivé au troisième point qui est encore celui sous lequel peut se présenter ce thème du réel, c’est à savoir justement ce qui est avant, nous y avons constamment affaire.

Bien entendu c’est encore justement une façon de considérer la réalité, ce qui est avant qu’un certain fonctionnement symbolique se soit exercé, et bien entendu c’est là ce qu’il y a de plus solide dans le mirage qui repose dans l’objection que l’on m’a faite. Car à la vérité je ne suis pas du tout en train de nier ici qu’il y ait quelque chose qui soit avant : avant par exemple que je advienne du soi ou du ça il y avait quelque chose dont le ça était bien entendu. Il s’agit simplement de savoir ce que c’est que ce ça.

 

On me dit que dans le cas de l’usine, ce qu’il y a avant c’est en effet l’énergie. Je n’ai justement jamais dit autre chose, mais entre l’énergie et la réalité naturelle il y a un monde, car l’énergie ne commence à entrer en ligne de compte qu’à partir du moment où vous la mesurez, et vous ne songez à la mesurer qu’à partir du moment où des usines fonctionnent, à propos des­quelles vous êtes obligés de faire des calculs nombreux parmi lesquels entre en effet l’énergie dont vous pourrez avoir à disposer, mais cette notion d’énergie est très effectivement construite sur la nécessité d’une civilisation productrice qui veut se retrouver dans ses comptes à propos du travail qu’il est nécessaire de dépenser pour obtenir d’elle cette rétribution disponible d’efficacité. Cette énergie vous la mesurez toujours, par exemple entre deux points de repère.

Il n’y a pas d’énergie absolue du réservoir naturel, il y a une énergie de ce réservoir par rapport au niveau inférieur où va se porter le liquide en flux quand vous aurez adjoint à ce réservoir un déversoir, mais un déversoir ne suffira pas à lui tout seul à permettre aucun calcul d’énergie, c’est par rapport au plan, au niveau d’eau inférieur que cette énergie sera calculable. La question d’ailleurs n’est pas là, la question est qu’il faut certaines conditions naturelles réalisées pour que ceci ait le moindre intérêt à être calculé, car il est toujours aussi vrai que n’importe quelle différence de niveau dans l’écoulement de l’eau, qu’il s’agisse de ruisselets ou même de gouttelettes, aura toujours potentiellement une certaine valeur d’énergie en réserve, simplement n’intéressera strictement personne.

 

I1 faut pour tout dire qu’il y ait déjà quelque chose dans la nature qui présente les matières qui entreront en jeu dans l’usage de la machine d’une certain façon privilégiée pour tout dire signifiante qui se présente comme uti­lisable, comme signifiante, comme mesura le en l’occasion pour permettre d’ins­taller une usine. Sur le plan d’un système pris comme signifiant, c’est quelque chose bien entendu qui n’est point à contester.

 

L’important, le rapprochement avec le psychisme, nous allons voir main­tenant comment il se dessine. Il se dessine en deux points : Freud porté par la notion énergétique précisément, a désigné quelque chose comme étant une notion dont on doit user dans l’analyse d’une façon comparable à celle de l’éner­gie. C’est une notion qui tout comme l’énergie est entièrement abstraite et consiste uniquement à pouvoir poser, et encore d’une façon virtuelle, dans l’ana­lyse une simple pétition de principe destinée à permettre un certain jeu de la pensée, l’énergie strictement de celle qu’a introduit la notion d’équivalence, c’est­-à-dire la notion d’une commune mesure entre des manifestations qui se pré­sentent comme qualitativement fort différentes. Cette notion d’énergie est jus­tement la notion de libido, il n’y a rien qui soit moins fixé à un support matériel que la notion de libido en analyse.

On s’émerveille que dans les trois essais sur la sexualité, Freud n’ait eu qu’à peine à modifier un passage à propos duquel pour la première fois en 1905 il avait parlé du support physique de la libido dans des termes tels que la découverte, la diffusion ultérieure de la notion d’hormones sexuelles l’avait amené à n’avoir presque pas à modifier ce passage. I1 n’y a là nulle merveille. Cela veut dire que dans tous les cas cette référence à un support chimique à strictement parler est sans aucune importance quelconque. Il le dit, qu’il y en ait une, qu’il y en ait plusieurs, qu’il y en ait une pour la féminité et une pour la masculinité, ou deux ou trois pour chacune, ou qu’elles soient interchan­geables, ou qu’il n’y en ait qu’une, et qu’une seule comme il est en effet fort possible que ce soit, ceci n’a dit-il aucune espèce d’importance, car de toute façon l’expérience analytique nous donne comme une nécessité de penser qu’il n’a qu’une seule et unique libido.

Il situe donc tout de suite la libido sur un plan, si je puis dire, neutralisé. Si paradoxal que le terme vous paraisse, la libido est ce quelque chose qui va lier entre eux le comportement des êtres, par exemple, d’une façon qui leur donnera la position active ou passive, mais nous dit-il, dans tous les cas nous ne la prenons cette libido, que pour autant qu’elle a des effets qui sont de toute façon, même dans la position passive, des effets actifs, car en effet il faut une activité pour adopter la position passive. La libido, en vient-il même à indiquer, de ce fait prend un aspect qui fait que nous ne pouvons la voir que sous cette forme efficace, active, et donc toujours plutôt parente de la position masculine. Il va jusqu’à dire qu’il n’y a que la forme masculine de la libido qui soit à notre portée.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Et combien tout cela serait paradoxal s’il ne s’agissait pas simplement d’une notion qui n’est là que pour permettre d’in­carner, de supporter la liaison d’un type particulier qui se produit à un certain niveau, et qui à proprement parler est justement le niveau imaginaire, celui qui lie le comportement des êtres vivants en présence d’un autre être vivant par ce qu’on appelle les liens du désir, toute l’envie qui est un des ressorts essentiels de la pensée freudienne pour organiser ce dont il s’agit dans tous les comportements de la sexualité.

Le Es donc, celui que nous avons l’habitude de considérer lui aussi à sa manière comme quelque chose qui a le plus grand rapport avec les tendances, avec les instincts et avec en quelque sorte justement la libido, qu’est-ce que c’est ? Et à quoi cette comparaison nous permet-elle justement de le comparer ? Il nous est permis, le Es de le comparer à quelque chose qui est très précisément l’usine, à l’usine pour quelqu’un qui la voit et qui ne sait absolument pas comment elle marche, à l’usine comme vue par un personnage inculte, qui pense en effet que c’est peut-être le génie du courant qui à l’intérieur se met à faire des farces et à transformer l’eau en lumière ou en force. Mais le Es, que veut-­il dire ? Le Es, c’est-à-dire ce qui dans le sujet est susceptible de devenir je, car c’est cela encore la meilleure définition que nous puissions avoir du Es.

 

Ce que l’analyse nous a apporté, c’est qu’il n’est pas une réalité brute, ni simplement ce qui est avant, il est quelque chose qui est déjà organisé comme est organisé le signifiant, qui est déjà articulé comme est articulé le signifiant. C’est vrai comme pour ce que produit la machine, déjà toute la force pourrait être transformée, à cette différence près tout de même qu’elle est non seulement transformée, mais qu’elle peut être accumulée, c’est même là l’intérêt essentiel du fait que l’usine soit une usine hydroélectrique et non pas simplement par exemple une usine hydromécanique.

Il est vrai bien entendu qu’il y a toute cette énergie, néanmoins personne ne peut contester qu’il y a une différence sensible, et pas simplement dans le paysage, mais dans le Réel quand l’usine est construite, l’usine ne s’est pas construite par l’opération du Saint-Esprit, seulement le Saint-Esprit – si vous en doutez vous avez tort – c’est précisément pour vous rappeler la présence du Saint-Esprit, absolument essentielle au progrès de notre compréhension de l’analyse que je vous fais cette théorie du signifiant et du signifié.

 

Reprenons cela à un autre niveau, avons-nous dit.

Le principe de réalité et le principe de plaisir, tant que vous opposez les deux systèmes, primaire et secondaire qui représentent l’un et l’autre – en ne vous tenant qu’à ce qui les définit pris du dehors, à savoir que ce qui se passe au niveau du système primaire est gouverné par le principe de plaisir, c’est-­à-dire par la tendance à revenir au repos, que ce qui se passe au niveau du système de réalité est défini purement et simplement par ce qui force le sujet dans la réalité comme on dit, extérieure, à la conduite du détour – rien ne peut donner à soi tout seul le sentiment de ce qui dans la pratique va ressortir du caractère conflictuel, dialectique de l’usage de ces deux termes. Simplement dans son usage concret tel que vous le faites tous les jours, jamais vous ne manquerez d’en user avec chacun de ces systèmes, pourvu d’un indice particulier qui est en quelque sorte pour chacun son propre paradoxe souvent éludé, mais quand même jamais oublié dans la pratique, qui est celui-ci, que ce qui se passe au niveau du principe de plaisir c’est quelque chose qui se présente en effet tel que cela vous est indiqué comme lié à la loi du retour au repos et à la tendance du retour au repos.

 

 

Il en reste néanmoins qu’il est frappant, et c’est bien pour cela que Freud a introduit, et il le dit formellement dans son texte, la notion de libido, que paradoxalement le plaisir au sens concret – le Lust en allemand, avec son sens ambigu en allemand, comme il le souligne, le plaisir et l’envie, c’est-à-dire en effet deux choses qui peuvent paraître contradictoires, mais qui n’en sont pas moins efficacement liées dans l’expérience – que le plaisir est lié non pas au repos, mais à l’envie ou à l’érection du désir.

 

Inversement qu’un non moindre paradoxe se trouve au niveau de la réalité, c’est qu’il n’y a pas que la réalité contre laquelle on se cogne, il y a dans cette réalité quelque chose de même qu’il y a le principe en somme du retour au repos mais l’envie ; à ce niveau, de l’autre côté aussi, il y a le principe du contour, du détour de la réalité.

 

Ceci apparaît donc plus clair si nous faisons intervenir corrélativement à l’existence de ces deux principes de réalité et de plaisir, l’existence corrélative de deux niveaux qui sont précisément les deux termes qui les lient d’une façon qui permette leur fonctionnement dialectique : ce sont les deux niveaux de la parole tels qu’ils s’expriment dans la notion de signifiant et de signifié.

J’ai déjà mis dans une sorte de superposition parallèle ce cours du signifiant ou du discours concret par exemple, et ce cours du signifié en tant qu’il est ce dans quoi et comme quoi se présente la continuité du vécu, le flux des ten­dances chez un sujet et entre les sujets. Voici donc le signifiant, et ici le signifié, représentation d’autant plus valable que rien ne peut se concevoir, non seulement dans la parole ni dans le langage, mais dans le fonctionnement même de tout ce qui se présente comme phénomène dans l’analyse, si ce n’est que nous admet­tions essentiellement comme possible de perpétuels glissements du signifié sous le signifiant, du signifiant sur le signifié, que rien de l’expérience analytique ne s’explique sinon par ce schéma fondamental que ce qui est signifiant de quelque chose peut devenir à tout instant signifiant d’autre chose, et que tout ce qui dans l’envie, la tendance, la libido du sujet se présente, est toujours marqué de l’empreinte d’un signifiant.

 

Pour autant que cela nous intéresse, il n’y en a aucun autre. I1 y a peut-­être autre chose dans la pulsion et dans l’envie qui ne soit aucunement marqué de l’empreinte du signifiant, mais nous n’avons aucun accès à cela. Rien ne nous est accessible que marqué de cette empreinte du signifiant qui en somme introduit dans le mouvement naturel, dans le désir ou dans le terme anglais particulièrement expressif qui recourt à cette expression primitive de l’appétit, de l’exigence……, rien qui ne soit pas marqué des lois propres du signifiant.

C’est pour cela que l’envie vient du signifiant et de même il y a quelque chose dans l’existence et dans cette intervention du signifiant, il y a quelque chose qui pose en effet un problème tout à l’heure posé en vous rappelant ce qu’est le Saint-Esprit en fin de compte dont nous avons vu l’avant dernière année ce qu’il était pour nous, et ce qu’il est justement dans la pensée, dans l’enseignement de Freud.

Ce Saint-Esprit dans son ensemble est la venue au monde, l’entrée dans le monde de signifiants. qu’est-ce que c’est ? C’est très certainement ce que Freud nous apporte sous le terme d’instinct de mort, c’est cette limite du signifié qui n’est jamais atteinte par aucun être vivant, qui n’est même pas atteinte, sauf cas exceptionnel mythique probablement, puisque nous ne le rencontrons que dans les écrits ultimes d’une certaine expérience philosophique qui est tout de même quelque chose qui virtuellement se trouve à la limite de cette réflexion de l’homme sur sa vie même, qui lui permet d’en entrevoir la mort comme vous sa limite, comme la condition absolue, indépassable comme s’exprime Heidegger, de son existence.

 

C’est très précisément à cette possibilité de suppression, de mise entre parenthèse de tout ce qui est vécu, qu’est liée l’existence dans le monde en tout cas de rapports possibles de l’homme avec le signifiant dans son ensemble. Ce qui est au fond de l’existence du signifiant, de sa présence dans le monde, c’est quelque chose que nous allons mettre là, et qui est cette surface efficace du signifiant comme quelque chose où le signifiant reflète en quelque sorte ce qu’on peut appeler le dernier mot du signifié, c’est-à-dire de la vie, du vécu, du flux des émotions, du flux libidinal. C’est la mort qui est le support, la base, l’opération du Saint-Esprit par laquelle le signifiant existe. Que ce signifiant qui a ses lois propres qui sont ou non reconnaissables dans un phénomène donné, que ce signifiant soit là ou non, ce qui est désigné dans le Es, c’est là la question que nous nous posons et que nous résolvons en posant que pour comprendre quoi que ce soit à ce que nous faisons dans l’analyse, il faut répondre oui, c’est­-à-dire que le Es dont il s’agit dans l’analyse, c’est du signifiant qui est là déjà dans le Réel.

Du signifiant incompris est déjà là, mais c’est du signifiant, ce n’est pas je ne sais quelle propriété primitive et confuse relevant de je ne sais quelle harmonie préétablie qui est toujours plus ou moins l’hypothèse à laquelle retour­nent ceux que je n’hésite pas à appeler dans cette occasion, les esprits faibles, et au premier rang desquels se présente Monsieur Jones – dont je vous dirai ultérieurement comment il aborde le problème par exemple du développement premier de la femme et des fameux complexes de castration chez la femme qui pose un problème insoluble à tous les analystes à partir du moment où ceci vient à jour, et qui part de l’idée que puisqu’il y a comme on dit le fil et puis l’aiguille, il y a aussi la fille et le garçon, qu’il peut y avoir entre l’un et l’autre la même harmonie préétablie et qu’on ne peut pas ne pas dire que si quelque difficulté se manifeste, ce ne peut être que par quelque désordre secondaire, que par quelque processus de défense, que par quelque chose qui est là purement accidentel et contingent. La notion de l’harmonie primitive est en quelque sorte supposée, ceci à partir de la notion que l’Inconscient est quelque chose par quoi ce qui est dans le sujet est fait pour deviner ce qui doit lui répondre dans un autre, et ainsi à s’opposer à cette chose si simple dont parle Freud dans ses Trois essais sur la sexualité concernant ce thème si important du déve­loppement de l’enfant quant à ses images sexuelles, c’est à savoir que c’est bien dommage que ça ne soit pas en effet ainsi, d’une façon qui en quelque sorte d’ores et déjà montre les rails construits de l’accès libre de l’homme à la femme, et d’une rencontre qui n’a d’autre obstacle que les accidents qui peuvent arriver sur la route.

 

Freud pose au contraire que les théories sexuelles infantiles, celles qui mar­queront de leur empreinte tout le développement et toute l’histoire de la relation entre les sexes, sont liées à ceci, c’est que la première maturité du stade à proprement parler génital qui se produit avant le développement complet de l’Oedipe, est la phase dite phallique dans laquelle il n’y a cette fois-ci – non pas au nom d’une réunion d’une sorte d’égalité énergétique fondamentale et uniquement là pour la commodité de la pensée, non pas du fait qu’il y a une seule libido – mais cette fois-ci, sur le plan imaginaire, qu’il y a une seule repré­sentation imaginaire primitive de l’état et du stade génital, c’est le phallus en tant que tel, le phallus qui n’est pas à lui tout seul simplement l’appareil génital masculin dans son ensemble, c’est le phallus exception faite dit-il par rapport à l’appareil génital masculin de son complément, les testicules par exemple. L’image érigée du phallus est là ce qui est fondamental. Il n’y a pas d’autre choix qu’une image virile ou la castration.

 

Je ne suis pas en train d’entériner ce terme de Freud. Je vous dis que c’est là le point de départ que Freud nous donne quand il fait cette reconstruction, qui ne me paraît pas quant à moi, encore que bien entendu par rapport à tout ce qui antécède les Trois essais sur la sexualité, consister à aller en effet chercher des références naturelles à cette idée découverte dans l’analyse, mais justement ce qu’elle souligne c’est qu’il y a une foule d’accidents dans ce que nous découvrons dans l’expérience, qui sont loin d’être si naturels que cela.

 

De plus si nous posons ce que je vous mets là ici au principe, c’est à savoir que toute l’expérience analytique part de la notion qu’il y a du signifiant déjà installé, déjà structuré, déjà une usine faite et qui fonctionne – ce n’est pas vous qui l’avez faite, c’est le langage qui fonctionne là depuis aussi longtemps que vous pouvez vous en souvenir, littéralement que vous ne pouvez pas vous sou­venir au-delà, je parle dans l’histoire d’ensemble de l’humanité – depuis qu’il y a là des signifiants qui fonctionnent, les sujets sont organisés dans leur psy­chisme par le jeu propre de ce signifiant, et c’est là ce qui fait précisément que le Es de ce donné, que ce quelque chose que vous allez chercher dans les profondeurs, est lui, encore moins que les images, quelque chose de si naturel que ça car c’est très précisément le contraire même de la notion de nature que l’existence dans la nature de l’usine hydroélectrique, c’est précisément ce scan­dale de l’existence dans la nature de l’usine hydroélectrique, une fois qu’elle a été faite par l’opération du Saint-Esprit, c’est en ceci que gît la position ana­lytique.

 

Quand nous abordons le sujet nous savons qu’il y a déjà dans la nature quelque chose qui est son Es et qui de ce fait est structuré selon le mode d’une articulation signifiante marquant de ses empreintes, de ses contradictions, de sa profonde différence d’avec les cooptations naturelles, tout ce qui s’exerce chez ce sujet.

J’ai cru devoir rappeler ces positions qui me paraissent fondamentales. Je fais remarquer que si je vous ai mis derrière le signifiant cette réalité dernière mais complètement voilée au signifié – et d’ailleurs l’usage du signifiant éga­lement qui est la possibilité que rien de ce qui est dans le signifié n’existe – ce n’est pas autre chose que l’instinct de mort que de nous apercevoir que la vie est complètement caduque, improbable, toutes sortes de notions qui n’ont rien à faire avec aucune espèce d’exercice vivant, l’exercice vivant consistant précisément à faire son petit passage dans l’existence exactement comme tous ceux qui nous ont précédés dans la même lignée typique.

L’existence du signifiant n’est pas liée à autre chose qu’au fait, car c’est un fait, que quelque chose existe qui est justement que ce discours est introduit dans le monde sur ce fond plus ou moins connu, plus ou moins méconnu. Mais il est tout de même curieux que Freud ait été porté par l’expérience analytique à ne pas pouvoir faire autrement qu’articuler autre chose, de dire que si le signifiant fonctionne, c’est sur le fond d’une certaine expérience de la mort – expérience qui n’a rien à faire avec le mot expérience au sens ou il s’agirait de quoi que ce soit de vécu – car s’il y a quelque chose qu’a pu montrer notre commentaire du texte de Freud là-dessus il y a deux ans, c’est qu’il ne s’agit pas d’autre chose que d’une reconstruction sur le fait de certains paradoxes, autrement dit inexplicables dans l’expérience, c’est-à-dire du fait que le sujet est amené à se comporter d’une façon essentiellement signifiante en répétant indéfiniment quelque chose qui lui, est à proprement parler mortel.

 

Inversement, de même que cette mort qui est là un défi nous donne le reflétée au fond du signifié, de même il y a toute une série de choses dans le signifié qui sont là mais qui sont empruntées par le signifiant, et c’est justement ces choses dont il s’agit, à savoir certains éléments qui sont liés à quelque chose d’aussi profondément engagé dans le signifié, à savoir le corps.

Il y a un certain nombre d’éléments, d’accidents du corps qui sont donnés dans l’expérience. De même qu’il y a dans la nature déjà certains réservoirs naturels, de même il y a dans le signifié certains éléments qui sont pris dans le signifiant pour lui donner si on peut dire ses armes premières, à savoir des choses extrêmement insaisissables et pourtant très irréductibles dont justement le terme phallique, la pure et simple érection, la pure et simple pierre dressée est un des exemples, dont la notion du corps humain en tant qu’héritier est un autre, dont ainsi un nombre d’éléments tous liés plus ou moins à la stature corporelle et non pas purement et simplement à l’expérience vécue du corps, forment les éléments premiers et qui sont effectivement empruntés, pris à l’ex­périence, mais complètement transformés par le fait qu’ils sont symbolisés, c’est-­à-dire toujours quelque chose qui s’articule selon des lois logiques.

 

Si je vous ai ramenés aux premières de ces lois logiques en vous faisant jouer au moins au jeu de pair et d’impair à propos de l’instinct de mort, c’est pour vous rappeler que la dernière réductible de ces lois logiques, c’est-à-dire du plus ou moins et du groupement par deux ou trois dans une séquence tem­porelle, c’est qu’il y a des lois dernières qui sont les lois du signifiant, bien entendu implicites, dans tout départ, mais impossibles à ne pas rencontrer.

 

Revenons-en maintenant au point où nous avons laissé la dernière fois les choses, c’est à savoir au niveau de l’expérience analytique. La relation centrale d’objet, celle qui est créatrice dynamiquement est celle du manque, Befindung de l’objet nous dit Freud, qui est une Wiederbefindung…… le départ des Trois essais sur la sexualité comme si c’était un ouvrage écrit d’un seul jet.

II n’y a justement pas d’ouvrage de Freud qui non seulement n’ait été sujet à révision, car tous les ouvrages de Freud ont eu des notes ajoutées, mais des modifications de textes extrêmement peu, la Traumdeutung s’est enrichie sans que rien ne soit changé à son équilibre original. Par contre la première des choses que vous devriez vous mettre dans la tête, c’est que si vous lisiez la première édition des Trois essais sur la sexualité, vous n’en reviendriez pas si je puis m’exprimer ainsi, car vous ne reconnaîtriez en rien ce qui pour vous semble les thèmes familiers des Trois essais sur la sexualité tels que vous les lisez d’habitude, c’est-à-dire avec les additions qui ont été faites princi­palement en 1915, c’est-à-dire plusieurs années après. C’est-à-dire que tout ce qui concerne le développement prégénital de la libido n’est concevable qu’après l’apparition de la théorie du narcissisme, mais en tout cas n’a jamais été introduit dans les Trois essais sur la sexualité avant que tout ce qui était théorie sexuelle de l’enfant avec ses malentendus majeurs, lesquels consistent nommément dit Freud, dans le fait que l’enfant n’a aucune notion du coït ni de la génération, et que c’est là leur défaut essentiel, n’ait été modifié.

 

Que ceci soit également donné après 1915 est essentiellement lié à la pro­motion de cette notion qui n’aboutira que juste après cette dernière édition en 1920 dans l’article sur Die infantile Genital-organization, élément crucial de la génitalité dans son développement et qui reste en dehors des limites des Trois essais sur la sexualité qui n’y aboutissent pas tout à fait, mais qui ne s’expliquent dans leur progrès, à savoir dans cette recherche de la relation pré­génitale comme telle, que par l’importance des théories sexuelles et de la théorie de la libido elle-même. Le chapitre de la théorie de la libido, celui qui à ce titre très précisément est un chapitre concernant la notion narcissique comme telle, la découverte et l’origine, de là l’idée même, de la théorie de la libido, Freud nous le dit, nous pouvons le faire depuis que nous avons la notion proposée d’une Ich Libido comme du réservoir, constituante de la libido des objets. Et il ajoute : sur ce réservoir, nous ne pouvons dit-il, que jeter un petit regard dessus les murailles. C’est en somme dans la notion de la tension narcissique comme telle, c’est-à-dire d’un rapport de l’homme à l’image, que nous pouvons avoir l’idée de la commune mesure et en même temps du centre de réserve à partir duquel s’établit toute relation objectale en tant qu’elle est fondamen­talement imaginaire. Autrement dit, qu’une de ces articulations essentielles est la fascination du sujet par l’image ; il est une image qui en fin de compte n’est jamais qu’une image qu’il porte en lui-même. C’est là le dernier mot de la théorie narcissique comme telle.

 

Tout ce qui donc s’est orienté par la suite dans la direction d’une valeur organisatrice des fantasmes est quelque chose qui suppose derrière soi, non pas du tout l’idée d’une harmonie préétablie, d’une convenance naturelle de l’objet au sujet, mais au contraire de quelque chose qui suppose d’abord et premiè­rement une expérience – celle que nous donnent les Trois essais sur la sexualité dans leur version simple, première et originale – tournant toute entière autour du développement en deux temps , des étagements en deux temps du déve­loppement de la sexualité infantile, qui fait que la retrouvaille de l’objet sera toujours marquée du fait que – de par le fait de la période de latence, de la mémoire latente qui traverse cette période, Freud l’articule, et ce qui fait que l’objet premier précisément, celui de la mère est remémoré d’une façon qui n’a pas pu changer, qui est dit-il – verbünden war – irréversible – l’objet Wie­dergefunden l’objet qui ne sera jamais qu’un objet retrouvé sera marqué du style premier de cet objet qui introduira une division essentielle, fondamen­talement conflictuelle dans cet objet retrouvé, et le fait même de sa retrouvaille.

C’est autour donc d’une première notion de la discordance de l’objet retrouvé par rapport à l’objet recherché que s’introduit la première dialectique de la théorie de la sexualité dans Freud. C’est à l’intérieur de cette expérience et par l’introduction de la notion de libido que s’installe le fonctionnement propre à l’intérieur de cette expérience fondamentale qui elle, suppose essentiellement la conservation dans la mémoire à l’insu du sujet, c’est-à-dire la transmission signifiante à l’intérieur, pendant la période de latence d’un objet qui vient ensuite se diviser, entrer en discordance, jouer un rôle perturbateur dans toute relation d’objet ultérieure du sujet. C’est à l’intérieur de ceci que se découvrent les fonctions proprement imaginaires dans certains moments, dans certaines arti­culations élues, dans certains temps de cette évolution, et tout ce qui est de la relation prégénitale est pris à l’intérieur de la parenthèse, est pris dans l’in­troduction de la notion de la couche imaginaire dans cette dialectique qui est d’abord essentiellement dans notre vocabulaire une dialectique du symbolique et du réel.

 

Cette introduction de l’imaginaire qui est devenue si prévalente depuis, est quelque chose qui ne se produit qu’à partir de l’article sur le narcissisme, qui ne s’articule dans la théorie sur la sexualité qu’en 1915, qui ne se formule à propos de la phase phallique qu’en 1920, mais qui ne se formule que d’une façon catégorique, qui, dès l’époque, a paru perturbante, a plongé dans la per­plexité toute l’audience analytique et qui très exactement s’exprime ainsi …… les choses en sont telles que c’est par rapport à l’éthique que se situe cette dialectique dite à l’époque, prégénitale, et je vous ferais remarquer, non pas préœdipienne. Le terme préœdipien a été introduit à propos de la sexualité féminine et a été introduit dix ans plus tard. A ce moment là, il s’agit de la relation prégénitale qui est ce quelque chose qui se situe dans le souvenir des expériences préparatoires, mais qui ne s’articule que dans l’expérience oedi­pienne. C’est à partir de l’articulation signifiante de l’Oedipe que nous voyons dans le matériel signifiant ces images, ces fantasmes qui eux-mêmes viennent bien en effet de quelque chose, d’une certaine expérience au contact du signifiant et du signifié dans lequel le signifiant a pris son matériel quelque part dans le signifié, dans un certain nombre de rapports exercés, vivants, vécus et dans

lesquels ils nous ont permis de structurer, d’organiser dans ce passé saisi après coup cette organisation imaginaire que nous rencontrons avec, avant tout, ce caractère d’être paradoxal.

Elle est paradoxale, elle s’oppose encore bien plus qu’elle ne s’accorde à toute idée d’un développement harmonique régulier, c’est au contraire un déve­loppement critique dans lequel même dès l’origine les objets – comme on les appelle – des différentes périodes orales et anales sont pris déjà pour autre chose que ce qu’ils sont, sont déjà travaillés. Ces objets sur lesquels on opère d’une façon dont il est possible d’extraire la structure signifiante, c’est précisément ceux qu’on appelle… par toutes les notions d’incorporation qui sont celles qui les organisent, les dominent et permettent de les articuler.

 

Nous trouvons après ce que je vous ai dit la dernière fois, que c’est autour de la notion du manque de l’objet que nous devons organiser toute l’expérience. Je vous en ai montré trois niveaux différents qui sont essentiels à comprendre tout ce qui se passe chaque fois qu’il y a eu crise, rencontre, action efficace de cette recherche de l’objet qui est essentiellement en elle-même une notion de recherche critique : castration, frustration, privation. Leur structure centrale, ce qu’elles sont comme manque, sont trois choses essentiellement différentes.

 

Dans les leçons qui vont suivre nous allons très précisément nous mettre exactement au même point où se met dans la pratique, dans notre façon de concevoir notre expérience, la théorie moderne, la pratique actuelle, les analystes tels qu’ils réorganisent l’expérience analytique à partir non plus de la notion de castration qui a été l’expérience, la découverte originale de Freud avec celle de l’Oedipe, mais au niveau de la frustration. La prochaine fois je partirai d’un exemple que j’ai pris au hasard dans les psycho-analytiques, dans les volumes parus en 1949, une conférence de Madame Schnurmann, élève de Anna Freud, qui a vu pendant un court temps se produire chez une des enfants qui étaient confiées à la garde d’Anna Freud, une phobie.

 

Cette observation, une entre mille autres, nous la lirons et nous verrons ce que nous y comprendrons, nous tâcherons aussi de voir ce qu’y comprend celle qui la rapporte avec toute l’apparence d’une fidélité exemplaire, c’est-à-­dire quelque chose qui n’exclut pas un certain nombre de catégories préétablies, mais qui les recueille à cet effet pour que nous ayons la notion d’une succession temporelle.

Nous verrons comment autour d’un certain nombre de points et de réfé­rences la phobie va apparaître puis disparaître. Nous verrons chez ce sujet une phobie, une création imaginaire privilégiée, prévalente pendant un certain temps, et qui a toute une série d’effets sur le comportement du sujet. Nous verrons s’il est possible à l’auteur d’articuler ce qui est essentiel dans cette observation, simplement en partant de la notion de frustration telle qu’elle est donnée actuellement comme simplement quelque chose qui se rapporte à la privation de l’objet privilégié qui est celui du stade de l’époque où le sujet se trouve au moment de l’apparition de la privation, c’est un effet plus ou moins régressif qui peut même être progressif dans certains cas – pourquoi pas.

Nous verrons si c’est dans ce registre que d’aucune façon un phénomène par sa seule apparition, sa seule situation dans un certain ordre chronologique, peut se comprendre.

Nous verrons d’autre part si par la référence à ces trois termes – je veux simplement souligner ce qu’ils veulent dire – qui veulent dire que dans la cas­tration il y a fondamentalement un manque qui se situe dans la chaîne sym­bolique, que dans la frustration il y a quelque chose qui ne se comprend que sur le plan imaginaire, comme dam imaginaire, que dans la privation il n’y a que purement et simplement que quelque chose qui est dans le réel, limite réelle, béance réelle, mais assurément qui n’a d’intérêt qu’à ce que nous, nous y voyons, que ça n’est pas du tout quelque chose qui est dans le sujet.

 

Pour que le sujet accède à la privation il faut qu’il symbolise déjà le réel, qui conçoive le réel comme pouvant être autre chose qu’il n’est. La référence à la privation telle qu’elle est donnée ici, consiste à poser – avant que nous puissions dire des choses sensées – dans l’expérience que tout ne se passe pas à la façon d’un rêve idéaliste où nous voyons ce sujet en quelque sorte obligé. Dans la genèse qui nous est donnée du psychisme, dans notre psychogenèse courante de l’analyse, le sujet est comme une araignée qui devrait tirer tout le fil à elle-­même, à savoir chaque sujet est là à s’envelopper de soie dans son cocon, toute sa conception du monde il doit la sortir de lui-même et de ses images.

C’est là que va tout ce que je vous explique avec cette préparation qui fera tenir pendant un certain temps la question qui est celle-ci : est-il ou non concevable de faire cette psychogenèse qu’on nous fait actuellement, à savoir le sujet secrétant de lui-même ses relations successives au nom de je ne sais quelle maturation préétablie avec les objets qui arriveront à être les objets de ce monde humain qui est une autre, ceci malgré toutes les apparences que l’analyse livre de l’impossibilité de se livrer à un exercice semblable, parce qu’on n’aper­çoit que les aspects éclairants et que chaque fois que nous sommes en train de nous embrouiller, ceci ne nous parait simplement qu’une difficulté de langage.

C’est simplement une manifestation de l’erreur où nous sommes, à savoir qu’on ne peut correctement poser le problème des relations d’objets qu’en posant un certain cadre qui doit être fondamental à la compréhension de cette relation d’objet, et que le premier de ces cadres c’est que dans le monde humain la structure, le départ de l’organisation objectale c’est le manque de l’objet, et que ce manque de l’objet il nous faut le concevoir à ses différents étages. C’est­-à-dire non pas simplement dans le sujet au niveau de la chaîne symbolique qui lui échappe dans son commencement comme dans sa fin, et au niveau de la frustration dans laquelle il est en effet installé dans un vécu par lui-même pensable, mais que ce manque il nous faut aussi le considérer dans le réel. C’est-­à-dire bien penser que quand nous parlons de privation ici il ne s’agit pas d’une privation ressentie dans le sens de référence dont nous avons besoin … tellement que tout le monde s’en sert, simplement l’astuce consiste à un certain moment, et c’est ce que fait Monsieur Jones, à faire de cette privation l’équivalent de la frustration. La privation n’est pas l’équivalent de la frustration, c’est quelque chose qui est dans le réel mais qui est dans le réel tout à fait hors du sujet, pour qu’il l’appréhende il faut d’abord qu’il le symbolise.

 

Comment le sujet est-il amené à symboliser ? Comment la frustration intro­duit-elle l’ordre symbolique ? C’est là la question que nous poserons et c’est la question qui nous permettra de voir que là-dessus le sujet n’est pas isolé, n’est pas indépendant, ce n’est pas lui qui introduit l’ordre symbolique.

Une chose tout à fait frappante c’est qu’hier soir personne n’a parlé d’un passage majeur de ce que nous a apporté Madame Dolto, à savoir que ne devien­nent phobiques selon elle, que les enfants de l’un et l’autre sexe dont la mère se trouve avoir eu à supporter un trouble dans la relation objectale avec son parent à elle, la mère, du sexe opposé. Nous voilà introduits à une notion qui assurément fait intervenir tout autre chose que les relations de l’enfant et de la mère, et en effet si je vous ai posé le trio de la mère, de l’enfant et du phallus, c’est assurément pour vous rappeler que plus ou moins toujours à côté de l’enfant il y a chez cette mère l’exigence du phallus que l’enfant symbolise ou réalise plus ou moins, que l’enfant lui, qui a sa relation avec sa mère, l’enfant n’en sait rien car à la vérité il y a une chose qui a dû aussi vous apparaître hier soir quand on a parlé d’image du corps à propos de l’enfant, c’est que cette image du corps si elle est accessible à l’enfant, est-ce comme cela que la mère voit son enfant ? C’est une question qui n’a point été posée.

 

De même à quel moment l’enfant est-il en mesure de s’apercevoir que ce que sa mère désire en lui, sature en lui, satisfait en lui, c’est son image phallique à elle la mère, et quelle est la possibilité pour l’enfant d’accéder à cet élément relationnel ? Est-ce quelque chose qui est de l’ordre d’une effusion directe, voire d’une projection qui semble supposer que toute relation entre les sujets est du même ordre que sa relation à elle avec son enfant. Je suis étonné que personne ne lui ait demandé que si elle voit toutes ces images du corps, est-ce qu’il y a quiconque en dehors d’un ou d’une analyste, et encore de son école, qui se trouve voir chez l’enfant ces éléments et ces images ? C’est là le point important.

 

La façon dont l’enfant mâle ou femelle est induit, introduit à cette dis­cordance imaginaire qui fait que pour la mère l’enfant est loin d’être seulement l’enfant puisqu’il est aussi le phallus, comment pouvons-nous la concevoir ? C’est quelque chose qui est à la portée de l’expérience car il peut se dégager de l’expérience certains éléments qui nous montrent par exemple qu’il faut qu’il y ait déjà une époque de symbolisation pour que l’enfant y accède ou que dans certains cas, c’est d’une façon en quelque sorte directe que l’enfant a abordé le dam imaginaire, non pas le sien, mais celui dans lequel est la mère par rapport à cette privation du phallus. Si elle est vraiment essentielle dans le dévelop­pement, c’est autour de ces points cruciaux, à savoir de savoir si un imaginaire ici est reflété dans le symbolique, ou au contraire si un élément symbolique apparaît dans l’imaginaire, que nous nous posons la question de la phobie.

 

Pour ne pas vous laisser complètement sur votre faim, et pour d’ores et déjà éclairer ma lanterne, je vous dirai que dans ce triple schéma de la mère,de l’enfant et du phallus, ce dont il s’agit c’est pourquoi dans le fétichisme l’enfant vient plus ou moins occuper cette position de la mère par rapport au phallus, ou au contraire dans certaines formes très particulières de dépendance, certaines anomalies peuvent se présenter avec toutes les apparences de la nor­male, il peut venir aussi occuper la position du phallus par rapport à la mère.

Pourquoi en est-il amené là ? C’est une autre question, mais assurément c’est une question qui nous mènera loin, car il semble bien que ce ne soit pas d’une façon spontanée et directe, que ce rapport mère-phallus ne lui est pas donné à l’enfant – tout se fait simplement parce qu’il regarde sa mère et qu’il s’aperçoit que c’est un phallus qu’elle désire – que par contre la phobie quand elle se développe n’est pas du tout de l’ordre de cette liaison que l’enfant établit entre le phallus et la mère, en mettant du sien et jusqu’à quel point. Nous tâcherons de le voir.

La phobie c’est autre chose, c’est un autre mode de solution de ce problème difficile introduit par les relations de l’enfant et de la mère. Je vous l’ai déjà montré l’année dernière pour vous montrer que pour qu’il y ait ces trois termes – c’était un espace clos – il fallait une organisation du monde symbolique qui s’appelle le père. La phobie est plutôt de cet ordre là, de ce lien cernant, c’est-­à-dire de l’appel à la rescousse à un moment particulièrement critique qui n’a ouvert aucune voie d’une autre nature à la solution du problème, de l’appel à un élément symbolique dont la singularité est d’apparaître toujours comme extrêmement symbolique, c’est-à-dire extrêmement éloigné de toutes les appré­hensions imaginaires, où le caractère véritablement mythique de ce qui intervient dans la phobie est quelque chose qui est appelé à un moment au secours de la solidarité essentielle à maintenir dans la béance introduite par l’apparition du phallus entre la mère et l’enfant, dans cette orientation entre la mère et l’enfant.

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