mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LIV LA RELATION D'OBJET 1956 – 1957 Leçon du 27 mars 1957

Leçon du 27 mars 1957

Le fait de se promener n’est pas une mauvaise façon de se reconnaître dans un espace considéré. Si vous considériez les choses ainsi qu’il s’agit dans un champ dans lequel certains itinéraires ont été parcourus, il s’agit de vous apprendre à imaginer sa topographie en dehors des itinéraires. Je veux dire de vous apercevoir quand vous êtes par exemple revenu à votre point de départ, et vous ne vous en apercevez pas, ou encore par exemple de réfléchir quand vous êtes dans un lieu aussi familier et aussi parfaitement autonome que votre salle de bains, il ne vous viendra pas souvent à l’esprit que si vous perciez le mur, vous vous trouveriez au premier étage de la librairie voisine, et je vais même jusqu’à vous dire que tous les jours quand vous prenez votre bain, le travail continue dans la librairie voisine, et que c’est là à portée de votre main. Alors on dit : « Quel métaphysicien, ce sacré Lacan ! ».

 

C’est pourtant de cela, à peu près, qu’il s’agit, il s’agit de vous permettre de repérer certaines connexions, du même coup de vous faire apercevoir les éléments du plan d’ensemble de façon à ce que vous ne soyez pas réduits à ce que j’appellerai avec intention, le cérémonial des itinéraires repérés.

 

Nous voici donc avec le petit Hans, parvenus au point où, dans cette situa­tion où tout n’allait pas si mal, arrivent l’angoisse et la phobie. Ce n’est pas sans intention que j’ai distingué l’un de l’autre, me conformant en cela d’ailleurs strictement à ce que vous pouvez trouver dans le texte de Freud.

 

Comme il s’agit de topographie et non pas de promenade au hasard, encore que ce soit par une promenade inhabituelle que j’espère pouvoir vous représenter cette topographie — elle est inhabituelle, ce n’est pas qu’elle ne soit pas déjà parcourue, elle est déjà parcourue dans l’observation du petit Hans — je veux simplement commencer à vous montrer ces sortes de choses que le premier imbécile venu pourrait y trouver — sauf un psychanalyste, parce que ce n’est pas le premier imbécile venu. Cette mère symbolique devient réelle, précisément en tant qu’elle se mani­feste dans son refus d’amour, et l’objet de la satisfaction lui-même, le sein, devient symbolique de la frustration, refus d’objet d’amour.

 

Ce trou réel est justement cette chose qui n’existe pas. Le réel étant plein de par sa nature, pour faire un trou réel il faut y introduire un objet symbolique.

 

De quoi s’agit-il ? Nous en sommes arrivés au point où l’enfant dont le procès — celui qui est dit préœdipien — va consister en somme pour se faire lui-même objet d’amour pour cette mère qui est pour lui ce qu’il y a de plus important, qui est même essentiellement ce qui importe, pour se faire objet d’amour est amené progressivement à s’apercevoir qu’il s’introduit en tiers, qu’il doit se glisser, qu’il doit s’enfoncer quelque part entre ce désir de sa mère qu’il apprend à expérimenter, et cet objet imaginaire qui est le phallus.

 

Ceci que nous devons postuler, parce que c’est la représentation la plus simple qui nous permet de synthétiser toute une série d’accidents qui sont incon­cevables autrement que comme fruits de cette structure de relation symbolique — imaginaire de la période préœdipienne, ceci est strictement articulé comme je vous le dis dans un chapitre des Trois Essais sur la sexualité de Freud (vol. V, p. 85), chapitre intitulé Recherche de l’enfant sur la sexualité, ou Théories infantiles sur la sexualité.

 

Vous y verrez formulé comme je vous le dis, que c’est très précisément de sa relation avec la théorie infantile de la mère phallique, et la nécessité du passage par le complexe de castration, que ce que l’on appelle les perversions dans leur ensemble, se conçoivent et s’expliquent. De sorte que la notion qu’il se trouve des gens encore pour soutenir, que la perversion est quelque chose de fondamentalement tendanciel, instinctuel, qu’il y a quelque chose dans le pervers de direct, une sorte de court-circuit dans le sens de la satisfaction qui est quelque chose qui fait vraiment sa densité et son équilibre, et qui pensent ainsi interpréter la notion de la perversion négatif de la névrose — comme si la perversion était en somme en elle-même la satisfaction qui est refoulée dans la névrose, comme si elle était le positif, ce qui est exactement le contraire, parce que le négatif d’une négation n’est pas du tout forcément son positif comme le démontre le fait que Freud affirme de la façon la plus nette, que la perversion est structurée en relation avec tout ce qui s’ordonne autour de la notion absence et présence du phallus, et que la perversion a toujours quelque rapport, ne serait-ce que d’horizon, avec le complexe de castration en lui-même. Par consé­quent elle est tenue au même niveau si on peut dire du point de vue génétique, que la névrose. Elle est structurée d’une façon à être son négatif, ou plus exac­tement son inverse, peut-être, mais qui est tout autant structuré qu’elle. Elle est structurée par la même dialectique, pour employer le vocabulaire proche de celui dont je me sers ici.

 

Cette référence aux théories infantiles de la sexualité, mérite incontesta­blement que nous nous arrêtions sur cette notion de l’importance donnés par Freud très vite à la notion même de la théorie infantile, et de l’importance dans l’économie du développement de l’enfant de cette théorie, mais dont le plein épanouissement, à savoir le chapitre que je vous désigne précisément ici, n’a été ajouté aux Trois Essais sur la sexualité que beaucoup plus tard, en 1920 je crois — c’est le défaut de l’édition allemande de ne pas rappeler à propos de chaque chapitre, la date à laquelle il est venu s’ajouter à cette composition des Trois Essais sur la sexualité.

 

Les théories infantiles de la sexualité et leur importance dans le dévelop­pement libidinal, est quelque chose qui en soi tout seul, devrait apprendre à un psychanalyste à relativer cette notion massive et légèrement marquée de péjoration qu’il manie à tout bout de champ sous le terme d’intellectualisation, je veux dire à nous apercevoir que quelque chose qui, au premier abord, peut se présenter comme se situant dans le domaine intellectuel, a bien évidemment une importance que la simple et massive opposition de l’intellectuel et de l’affectif ne saurait aucunement rendre compte.

 

Il est tout à fait certain que ce qu’on appelle théorie infantile, ou cette activité de recherche concernant la réalité sexuelle qui est celle de l’enfant, est une tout autre nécessité que ce que nous appelons, d’ailleurs indûment, mais ce qu’il faut reconnaître être une espèce de notion diffuse du caractère supers­tructural de l’activité intellectuelle qui est plus ou moins implicitement admise dans ce qu’on peut appeler le fond de croyance auquel la conscience commune s’ordonne.

 

C’est bien d’autre chose qu’il s’agit, c’est de quelque chose qui se situe, si l’on peut employer également ce terme, dans l’ensemble du corps où son sens commun est beaucoup plus profond. Cette chose est beaucoup plus profonde parce qu’elle enveloppe toute l’activité du sujet, et qu’elle motive ce qu’on peut appeler également les termes affectifs, ce qui veut dire qu’elle dirige les affects ou affections du sujet selon des lignes d’images maîtresses, qu’elle est en somme corrélative de toute une série d’accomplissements au sens le plus large, qui se manifestent en actions tout à fait irréductibles à des fins utilitaires.

 

Si vous voulez, classons cet ensemble d’actions ou d’activités par un terme qui n’est peut-être pas le meilleur, ni le plus global, mais celui auquel je me réfère et que je prends pour sa valeur expressive, en le qualifiant d’activités cérémoniales, et non pas seulement cérémonielles. Je veux dire, l’ensemble de tout ce qui, dans la vie individuelle comme dans la vie collective, peut se mettre à ce registre, et vous savez que c’est partout, qu’il n’y a pas d’exemple d’une activité humaine qui les élimine, que même les civilisations à tendance très fortement utilitaire et fonctionnelle voient singulièrement ces activités céré­monielles se reproduire dans les niches les plus inattendues. I1 faut qu’il y ait à cela quelque raison.

 

Pour tout dire, ce à quoi nous devons nous référer pour centrer l’importance exacte, la valeur de ce qu’on appelle théories infantiles de la sexualité et de tout l’ordre d’activités qui, chez l’enfant, sont structurées autour, c’est assu­rément à la notion de mythe, et il n’est pas besoin d’être grand clerc, je veux dire d’avoir approfondi cette notion de mythe, ce qui est pourtant bien mon intention de faire ici. J’essaierai de le faire doucement, par étapes, puisque aussi bien il me semble nécessaire d’accentuer toujours plus la continuité entre ce qui est notre champ d’éléments référentiels auxquels je crois devoir les raccorder, non pas du tout que comme quelquefois on me l’a dit, je prétends ici vous donner une métaphysique générale, ni couvrir tout le champ de la réalité, mais seulement de vous parler de la nôtre, et des plus voisines, des plus immédia­tement connexes.

 

C’est précisément pour ne pas tomber dans un indu système du monde, dans une projection tout à fait insuffisante et pauvre qui se fait très fréquemment de ce qui est notre domaine, avec toute une série d’ordres et de champs étagés de la réalité, qui peuvent avoir avec ce que nous faisons — parce que le grand se retrouve toujours dans le petit — quelque analogie d’ensemble, mais qui assu­rément ne sauraient aucunement épuiser la réalité et même l’ensemble des pro­blèmes humains.

 

Mais par contre, ne pas isoler complètement notre champ et nous refuser à voir ce qui dans notre champ, est non pas analogue, mais directement en connexion, je veux dire directement en prise, embrayé avec une réalité qui nous est accessible par d’autres disciplines et d’autres sciences humaines, c’est ce qui me semble indispensable précisément pour bien situer notre domaine, et même simplement pour nous y retrouver.

C’est pourquoi la notion des théories infantiles sur laquelle nous débouchons maintenant de la façon la plus naturelle. Parce que depuis le temps que je vous parle de Hans, vous avez pu vous apercevoir que si cette observation est un labyrinthe, voire au premier abord un fouillis, c’est justement en raison de la place que tiennent toute une série d’élucubrations du petit Hans, qui sont, certaines, très riches, et qui donnent l’impression d’une prolifération, d’un luxe qui ne peut pas manquer de vous apparaître comme rentrant précisément dans la classe de ces élaborations théoriques qui jouent un si grand rôle.

 

Nous allons simplement approcher du mythe comme d’une première évi­dence. Ce qu’on appelle un mythe quel qu’il soit, religieux, folklorique, je veux dire pris à différentes étapes de son legs, c’est quelque chose qui se présente comme une sorte de récit. On peut dire beaucoup de choses de ce récit. On peut le prendre sous différents aspects structuraux, par exemple dire qu’il y a quelque chose d’atemporel. On peut aussi essayer de définir sa structure quant aux sites qu’il définit. On peut aussi le prendre sous le caractère, la forme littéraire dont il nous paraît frappant qu’il ait quelque parenté avec la création poétique, et en même temps qu’il soit quelque chose qui en est très distinct, en ce sens que lié à certaines constances absolument non soumises à l’invention subjective. C’est aussi quelque chose qui nous permettrait au moins d’en indi­quer les problèmes qu’il pose.

 

Je crois que dans l’ensemble nous dirons que cela a un caractère de fiction, mais d’une fiction qui a en elle-même une sorte de stabilité qui ne l’a rend pas du tout malléable à telle ou telle modification qui peut lui être apportée, ou plus exactement qui implique que toute modification en implique de ce fait même une autre, suggérant invariablement la notion d’une structure. Que cette fiction d’autre part n’ait qu’un rapport singulier avec quelque chose de toujours impliqué derrière, et même dont elle porte en elle-même le message formellement indiqué, à savoir avec la vérité, c’est aussi quelque chose qui ne peut pas être détaché du mythe.

 

Je vous fais remarquer à cette occasion que j’ai pu écrire quelque part dans le séminaire sur la lettre volée, à propos du fait que j’analysais une fiction, que j’entendais, au moins dans un certain sens, que cette opération était tout à fait légitime parce qu’aussi bien disais-je, dans toute fiction correctement structurée, on peut toucher du doigt cette structure qui dans la vérité elle-même, peut être désignée comme la même que celle de la fiction. La nécessité structurale qui est emportée par toute expression de la vérité est justement une structure qui est la même. La vérité a une structure, si on peut dire, de fiction.

 

Ces vérités, ou cette vérité, cette visée du mythe se présente avec un carac­tère encore tout à fait frappant, c’est un caractère qui se présente d’abord comme un caractère d’inépuisable, je veux dire qu’il participe de ce qu’on pourrait appeler – pour employer rapidement un terme ancien avec le caractère d’un schème – quelque chose qui est justement beaucoup plus près de la structure que de tout contenu, et qui se retrouve et se réapplique au sens le plus matériel du mot sur toutes sortes de données, avec cette sorte d’efficacité ambiguë qui caractérise tout le mythe. Ce qui est structuré, ce qui est le plus adéquat à cette sorte de moule que donne la catégorie mythique, c’est un certain type de vérité, dont pour nous limiter à ce qui est notre champ et notre expérience, nous ne pouvons pas ne pas voir qu’il s’agit d’une relation de l’homme, mais à quoi ?

 

Nous ne le dirons certainement pas tout à fait au hasard, ni tout à fait facilement, et nous ne répondrons pas trop vite à cet à quoi ? . Répondre : à la nature, nous laissera, je pense, très vite insatisfait après les remarques que je vous ai faites – la nature, dès qu’elle se présente à l’homme, telle qu’elle se compte avec lui, est toujours profondément dénaturée. Si nous disons : à l’être, nous ne dirons certainement pas qu’elles sont inexactes, mais nous irons peut-être un peu trop loin, et à déboucher dans la philosophie, voire celle la plus récente de notre ami Heidegger, est toute pertinente en soi cette référence.

 

Assurément nous avons des références plus proches, des termes plus arti­culés. Ce sont ceux-là mêmes que nous pouvons immédiatement aborder dans notre expérience quand nous nous apercevons qu’il s’agit des thèmes de la vie et de la mort, de l’existence et de la non-existence, de la naissance tout spé­cialement, c’est-à-dire de l’apparition de ce qui n’existe pas encore, et qui est particulièrement lié à l’existence du sujet lui-même et aux horizons que son expérience lui apporte, et que d’autre part le sujet d’un sexe, et tout spécialement du sien propre, de son sexe naturel, est ce quelque chose à quoi notre expérience nous montre que cette activité mythique se limite. Il y a chez l’enfant, et employée, cette activité mythique.

 

Nous voyons donc là, et facilement, que par son contenu, par sa visée, elle se trouve à la fois en accord et en même temps ne recouvrant pas complè­tement ce que nous trouvons sous le terme propre et à proprement parler de mythe.

 

Dans l’exploration spécialement ethnographique les mythes tels qu’ils se présentent dans leur fiction, sont toujours plus ou moins des mythes visant, non plus l’origine individuelle de l’homme mais son origine spécifique, la création de l’homme, la genèse de ses relations nourricières fondamentales, l’invention comme on dit, des grandes ressources humaines, celle du feu, celle de l’agri­culture, celle de la domestication des animaux. Voici ce que nous trouvons dans les mythes.

 

C’est également la fiction qui explique comment est venu à l’homme ce rapport avec ce quelque chose qui se trouve constamment mis en question dans les mythes, à savoir cette force secrète maléfique ou bénéfique, mais essen­tiellement caractérisée par son caractère sacré de relation à la puissance sacrée, diversement désignée dans les récits mythiques, mais qui assurément se laisse  pour nous situer dans une identité manifeste avec la relation de l’homme à ce pouvoir de la signification, et très spécialement de son instrument signifiant, de ce qui fait que l’homme dans la nature introduit ce quelque chose qui, de l’éloigner rapproche l’homme de l’univers. Et qui le fait capable d’introduire dans l’ordre naturel non seulement ses propres besoins, ses facteurs de trans­formation soumis à ses besoins, mais quelque chose qui assurément va au-delà, la notion d’une identité profonde jamais complètement ni même à si peu près que ce soit, saisie entre ce pouvoir qu’il a de manier ou d’être manié, de s’inclure dans un signifiant, et le pouvoir qu’il a d’incarner l’instance de ce signifiant dans une série l’interventions qui ne se posent pas à l’origine tellement comme activités gratuites, comme la pure et simple introduction de l’instrument signifiant dans la chaîne des choses naturelles.

 

Ces mythes dont la connexion, le rapport de contiguïté avec la création mythique infantile s’indique assez par les rapprochements que je viens de vous faire, nous posent en somme ce problème de quelque chose qui dure depuis déjà quelque temps, qui s’appelle l’investigation des mythes, si vous voulez la mythologie scientifique ou comparée, qui de plus en plus élabore dans une méthode dont le caractère de formalisation indique déjà qu’un certain pas est franchi – et aussi par le caractère de fécondité que cette formalisation comporte – que c’est dans ce sens que peut-être pourra être en fin de compte – plus que par la loi des analogies et des diverses références culturalistes, naturalistes qui ont été employées jusqu’ici dans l’analyse des mythes par cette formalisation être dégagés dans les mythes ce qu’on peut appeler des éléments ou des unités qui, à leur niveau, ont le caractère d’un fonctionnement structural comparable, sans être pour autant identique à celui que dégagent dans l’étude de la lin­guistique, les élaborations des différents éléments modernes taxiaires.

On a pu construire et mettre en pratique l’efficacité de l’isolement de tel et tel élément que nous définissons comme l’unité de la construction mythique qu’on appelle mythes. Mais de s’apercevoir qu’à en poursuivre l’expérience dans une série de mythes qu’on met à l’épreuve, précisément, de cette décomposition, pour voir comment vont fonctionner leurs recompositions, on s’aperçoit d’une surprenante unité entre les mythes en apparence les plus éloignés, à cette condi­tion e s’écarter de ce qu’on peut appeler l’analogie faciale du mythe.

 

Par exemple dire qu’un inceste et un meurtre sont deux choses équivalentes, c’est une chose qui au premier abord ne vous viendra pas à l’esprit, mais qui, en comparant deux mythes ou deux étages du mythe – par exemple ce qui se passe à deux générations différentes – nous fait apercevoir qu’à poser dans une constellation qui aura un aspect tout à fait comparable à ces petits cubes que je vous dessinais la dernière fois au tableau, il semble que c’est en disposant aux différents sommets de cette construction les termes de père, mère par exemple, mère inconnue au sujet, père dans telle et telle position à la première génération, que vous trouvez également inceste par exemple à faire tel ou tel autre sommet, et quand vous passez à la génération suivante vous trouvez point par point – et selon des lois qui n’ont d’intérêt qu’à pouvoir leur donner une formalisation stricte et sans ambiguïté – la notion de frères jumeaux recouper et être en quelque sorte la transformation prévue du couple père-mère dans la première génération. Vous voyez arriver le meurtre situé à la même place par cette opération de transformation déjà réglée par un certain nombre d’hypothèses structurales sur la façon dont nous devons traiter le mythe.

 

Ceci alors nous donne une idée de ce que je pourrais appeler le poids, la présence, l’instance du signifiant comme tel, son impact propre, d’isoler quelque chose qui est en quelque sorte toujours le plus caché, puisqu’il s’agit de quelque chose qui en soi ne signifie rien, mais qui assurément porte tout l’ordre des significations. Si quelque chose de cette nature existe, ce n’est nulle part plus sensible que dans le mythe.

 

Ce préambule nécessaire vous indique dans quel sens nous pensons nous approcher pour le soumettre à cette épreuve de ce foisonnement de thèmes au premier abord franchement imaginatifs, voire – comme Freud lui-même dans l’observation l’évoque comme possible, puisqu’il le suggère comme étant le pro­pos supposé d’un interlocuteur – thèmes imaginatifs qui pourraient aussi bien resuggérer, si tant est que ce terme doive être pris dans le sens le plus simple, à avoir que quelque chose qui est articulé par un sujet passe dans l’autre sujet à l’état de vérité reçue, tout au moins de forme acceptée avec un certain caractère de croyance, en quelque sorte un revêtement, un habit donné à la réalité qui est reçue donc d’un sujet dans un autre et qui peut supposer donc quelque doute, et par le terme de suggestion, impliquer concernant l’authenticité de la construction dont il s’agit.

 

C’est une construction reçue par le sujet, et bien entendu il n’y a pas de notion qui soit toujours plus facile à voir venir comme élément de critique pourquoi pas légitime et qui, plus que nous, ne songerait à penser qu’il y a là quelque chose qui mérite d’autant plus d’être pris en considération ? Nous sou­tenons bien que les éléments culturels d’organisation symbolique du monde sont quelque chose qui est très précisément, de par sa nature n’appartenant à personne, est quelque chose qui doit être reçu, appris, et bien entendu il y a quelque chose qui donne le fondement incontestable à cette notion de suggestion.

 

Ce qui est frappant également, c’est que non seulement cette suggestion existe dans le cas du petit Hans, mais que nous la voyons s’étaler à ciel ouvert. On peut dire que le mode interrogatoire du père du petit Hans se présente à tout instant comme représentant une véritable inquisition quelquefois présente, voire même ayant tous les caractères d’une direction donnée aux réponses de l’enfant. Assurément le père, comme Freud le souligne en maints endroits, inter­vient d’une façon approximative, grossière, voire franchement maladroite. Il manifeste d’ailleurs lui-même toutes sortes de malentendus dans la façon dont il enregistre les réponses de l’enfant, dont il le presse pour trop comprendre, et trop vite, ce que Freud souligne également.

Et ce qui est tout à fait manifeste également à la lecture de l’observation, c’est que justement quelque chose se produit qui est loin d’être indépendant de cette intervention paternelle, avec tous ses défauts à tout instant pointés et désignés par Freud. C’est tout à fait manifeste, on voit le comportement de Hans et ses constructions, on le voit à la façon la plus sensible de répondre à telle intervention paternelle, on le voit même en particulier à partir d’un certain moment, s’emballer si on peut dire, et la phobie prendre un caractère d’ac­célération, d’hyperproductivité tout à fait sensible.

 

Bien entendu il est tout ce qu’il y a de plus intéressant de voir à quoi correspondent ces différents moments de la production mythiques chez le petit Hans, et il y a aussi une chose qui est tout à fait manifeste, c’est que cette production tout en ayant ce caractère qu’indique d’une façon implicite dans le vocabulaire de tout un chacun, le terme d’imaginatif, à savoir ce caractère d’inventé, de gratuité même qui est impliquée dans l’usage qu’on fait de ce terme – quelqu’un récemment à propos d’un interrogatoire que je faisais d’un des malades que je présente, m’avait souligné chez ce malade le caractère ima­ginatif de certaines de ses constructions, et c’était pour lui quelque chose qui lui semblait toujours indiquer je ne sais quelle note hystérique de suggestion ou d’effet de la suggestion dans cette production du malade, alors qu’il était facile de s’apercevoir qu’il n’en était rien, mais que quoique provoquée, stimulée par une question, la productivité prédélirante du malade s’était manifestée avec son cachet et sa force de prolifération propres, selon strictement ses propres structures – cela n’est pas même du tout l’impression que l’on a quand il s’agit de Hans. On n’a pas l’impression à aucun moment, d’une production délirante, je dirais bien plus : on a l’impression nettement d’une production de jeu, non seulement de jeu, mais il est tout à fait clair que c’est tellement ludique que Hans lui-même a quelque embarras pour boucler la boucle et soutenir telle ou telle voie dans laquelle il s’engage après avoir indiqué je ne sais quelle magni­fique et énorme histoire confinant à la farce, sur l’intervention par exemple de la cigogne à propos de la naissance de sa petite sœur Anna. I1 est fort capable de dire : et puis après tout, ce que je viens de vous dire là, n’y croyez pas.

 

Néanmoins, il n’en reste pas moins que dans ce jeu apparaissent moins des termes constants qu’une certaine configuration fuyante quelquefois, d’autres fois saisissable d’une façon frappante, et c’est là ce dans quoi je voudrais vous introduire, à savoir cette sorte de nécessité structurale qui préside, non seulement à la construction de chacun de ce que l’on peut appeler avec toutes les pré­cautions d’usage, les petits mythes de Hans, mais aussi bien de leur progrès, de leur transformation, et spécialement en essayant d’attirer votre attention vers ceci, que ce n’est pas toujours obligatoirement leur contenu qui importe. Je veux dire que la reviviscence plus ou moins ordonnée d’états d’âme antérieurs, de ce qu’on appelle à cette occasion encore le complexe anal par exemple – qui sera épuisé dans tout ce que Hans se laisse aller à montrer à propos du Lumpf qui joue son rôle dans cette observation, et qui littéralement pour le père, que Freud nous dit avoir laissé délibérément dans l’ignorance de thèmes dont il était fort probable qu’il les rencontrerait, et que lui Freud prévoyait – est inattendue. Freud en nomme deux, et qui sont surgis au cours de l’ex­ploration de l’enfant par son père, à savoir le complexe anal, et ni plus ni moins, le complexe de castration.

 

N’oublions pas que le complexe de castration dans la théorie analytique à l’époque où nous nous situons (1906-1908) est une espèce de clé déjà capitale pour Freud, mais qui n’est pas du tout à ce moment là mise en pleine lumière, révélée à tous comme étant la clé centrale. Bien loin de là, c’est une petite clé qui traîne parmi les autres, avec un petit air de rien du tout, et en fin de compte Freud veut dire que le père n’était aucunement averti de quelque chose qui dut se rapporter à ce rapport essentiel qui fait que le complexe de castration est la cheville majeure par où passe l’instauration de sa constellation et la réso­lution de sa constellation, par où passe la phase ascendante ou descendante de l’œdipe.

 

Donc nous voyons que le petit Hans en effet réagit. Il réagit tout au cours de l’intervention du père réel, à savoir de mise en serre chaude de ces feux­ croisés de l’interrogation paternelle sous lesquels il se trouve pendant un certain temps, et qui à voir l’observation massivement, se montrent avoir été favorables à un véritable développement, à une véritable culture même chez Hans, de quelque chose qui ne nous permet pas de penser, vu sa richesse, ni que la phobie aurait eu ses prolongements et ses échos sans l’intervention paternelle, ni même non plus qu’elle aurait eu son centre même, ni ce développement, ni cette richesse, ni même peut-être cette instance si prévenante pendant un certain temps. Ceci est admis par Freud, et je dirais même repris par lui à son compte, je veux dire qu’il admet même qu’il y a pu avoir momentanément une espèce de flambée, de précipitation, d’accélération, d’intensification même de la phobie sous l’action du père.

 

Tout ceci ne sont que des vérités premières, encore faut-il les dire. Repre­nons les choses au point où nous en sommes, et pour tout de même ne pas vous laisser tout à fait devant la cohue, je vais vous indiquer quel est en quelque sorte le schéma général autour duquel je pense, va s’ordonner d’une façon satisfaisante pour nous ce que nous allons essayer de comprendre dans le phénomène de l’analyse de Hans, son départ et ses résultats.

 

Hans est donc dans un certain rapport avec sa mère, où se mêle le besoin direct qu’il a de l’amour de sa mère, avec quelque chose que nous avons appelé le jeu du leurre intersubjectif, à savoir ce quelque chose qui se manifeste de la façon la plus claire dans les propos de l’enfant, et qui indique de toutes parts – il suffit de lire le commencement de l’observation pour le voir – qu’il lui faut que sa mère ait un phallus, ce qui ne veut pas dire pour autant que pour lui ce phallus soit quelque chose de réel. A tout instant au contraire, éclate dans son propos l’ambiguïté que fait apparaître ce rapport dans une perspective de jeu. L’enfant sait bien en fin de compte quelque chose, tout au moins qui indique, il le dit : «  J’avais justement pensé… », et il s’interrompt. Ce à quoi il a pensé, c’est à : l’a-t-elle, ou ne l’a-t-elle pas ? Et il le lui demande, et il le lui fait dire, et qui sait à quel point la réponse le satisfait, qu’elle en a un Wiwimacher comme on dit dans l’observation, c’est-à-dire un fait pipi, et ce Macher quelque chose qui n’est pas complètement traduit, c’est un faiseur de pipi il y a un masculin impliqué là-dedans, ceci se retrouve dans d’autres mots précédés du préfixe wiwi.

 

L’enfant est dans cette intimité, cette connivence de jeu imaginaire avec sa mère, et il se trouve tout d’un coup dans une situation, où par quelque coté, une certaine décompensation survient puisqu’il se produit quelque chose qui se manifeste par une angoisse se manifestant très précisément dans les rapports avec sa mère.

 

La dernière fois nous avons essayé de voir à quoi répondait cette angoisse. Cette angoisse est liée, nous l’avons dit, à divers éléments de réel qui viennent en quelque sorte compliquer la situation. Ces éléments de réel ne sont pas univoques, il y a des éléments de réel dans les objets de la mère qui sont nou­veaux, il y a la naissance de la petite sœur avec toutes les réactions qu’elle entraîne chez Hans, mais qui ne viennent pas tout de suite, c’est seulement quinze mois après qu’éclate la phobie. I1 y a l’intervention du pénis réel, mais le pénis réel est là enjeu depuis un bout de temps également, au moins depuis un an, la masturbation est avouée par l’enfant grâce aux bonnes relations qui existent entre lui et ses parents sur le plan de l’élocution par le petit Hans, et nous n’avons aucun doute également que ce pénis réel, avec ce qu’il introduit de complications dans la situation, est là également depuis un certain temps.

 

Nous avons également remarqué la dernière fois, par où ces éléments de décompensation peuvent entrer en jeu : dans un cas c’est Hans qui est exclu, qui choit si on peut dire de la situation, qui est éjecté de la situation par la petite sœur, dans l’autre cas c’est quelque chose d’autre, c’est l’intervention du phallus sous une forme – je parle de la masturbation – c’est l’intervention qui reste pour Hans le même objet, mais le même objet qui se présente sous une forme tout à fait différente, et disons-le tout de suite : l’intégration des sensations liées à tout le moins à la turgescence, et très possiblement à quelque chose que nous pouvons aller jusqu’à qualifier d’orgasme et, bien entendu, il ne s’agit pas d’éjaculation.

 

Il est bien entendu qu’il y a autour de cela une question et un problème, je veux dire que par exemple Freud ne le tranche pas, il n’a pas à ce moment là assez d’observations pour aborder ce difficile problème de l’orgasme dans la masturbation infantile, que je n’aborde pas tout de suite et d’emblée à ce propos, et dont je vous signale qu’il est à l’horizon de notre questionnement, et que c’est même une question de savoir pourquoi à propos de quelque chose de très évident qui est arrivé dans le cours de l’observation, à propos du cha­rivari, du tumulte qui est une des craintes que l’enfant a de l’objet de la phobie, devant le cheval donc, la question est presque que Freud ne pose pas la question de savoir si justement il n’y a pas là quelque chose qui est en rapport avec l’orgasme, voire avec un orgasme qui ne serait pas le sien, voire une scène aperçue des parents par exemple. Freud admet bien aisément l’affirmation que les parents lui donnent, que rien de pareil n’a pu être entrevu par l’enfant.

 

C’est une petite énigme dons nous aurons la solution absolument certaine, mais assurément voilà donc quelque chose dont toute notre expérience nous indique qu’il y a dans le passé des enfants, dans leur vécu, dans leur déve­loppement, quelque chose de fort difficile à intégrer, et je dirais qui est très manifeste.

 

J’y ai insisté depuis longtemps, je crois que c’est dans ma thèse ou dans quelque chose de presque contemporain, c’est le caractère ravageant très spé­cialement chez le paranoïaque, de la première sensation orgastique complexe. Pourquoi chez le paranoïaque ? Nous tâcherons de répondre à cela en route, mais assurément c’est un témoignage que nous trouvons d’une façon très constante, du caractère d’invasion déchirante, d’irruption chavirante, que pré­sente chez certains sujets d’une façon particulièrement claire, cette expérience, nous indiquant par là que de toute autre façon au détour où nous nous trouvons, ceci doit jouer son rôle comme un élément d’intégration difficile, que cette nou­veauté du pénis réel.

 

Néanmoins ce n’est pas tout de suite ce qui se présente au premier plan à propos de l’éclosion de l’angoisse, puisque déjà cela dure. Qu’est-ce qui fait en fin de compte que l’angoisse arrive à ce moment, et rien qu’à ce moment ? La question, et très évidemment, reste posée.

 

Voilà donc notre petit Hans arrivé à un moment qui est celui de l’apparition de la phobie. Prenons cette apparition de la phobie, et tout de suite voyons que ce n’est pas Freud, que c’est sans aucun doute le père communiquant avec Freud, comme la suite de tout le texte de l’observation le promet, que le père a tout de suite la notion qu’il y a quelque chose qui est lié à une tension avec la mère. Et pour le reste, pour le caractère de ce qui déclenche particulièrement la phobie, il est également – et il le pose dans les premières lignes avec le caractère tout à fait clair et qui donne toute sa portée au premier récit de l’observation

– l’excitateur de ce qui est à proprement parler le trouble. Je ne saurais d’aucune façon vous le donner, et il entre dans la description de la phobie.

 

De quoi s’agit-il ? Laissons de côté la suite de l’apparition de la phobie, et réfléchissons. Nous avons donné toute cette importance à la mère, et à ce rapport symbolique imaginaire de l’enfant avec elle, nous disons que la mère pour l’enfant, se présente avec cette exigence de ce qui lui manque, de ce phallus qu’elle n’a pas. Nous avons dit : ce phallus est imaginaire. Il est imaginaire pour qui ? Il est imaginaire pour l’enfant. Si nous en parlons ainsi, c’est pour quelles raisons ? C’est parce que Freud nous a dit que cela joue toujours un rôle chez la mère. Pourquoi ? Vous me direz, c’est parce qu’il l’a découvert, mais n’oublions pas que s’il l’a découvert, c’est parce que c’est vrai, et si c’est vrai, pourquoi est-ce vrai ?

 

Il s’agit de savoir à quel sens c’est vrai, car à la vérité l’objection que font régulièrement les analystes, tout spécialement les analystes du sexe féminin : on ne voit pas pourquoi les femmes seraient vouées plus que les autres à désirer justement ce qu’elles n’ont pas, ou à s’en croire pourvues. C’est bien pour des raisons qui sont – limitons-nous à cela – de l’ordre de l’existence, de l’instance propre et comme telle du signifiant, c’est parce que le phallus a dans le système signifiant, une valeur symbolique, qu’il est ainsi retransmis à travers tous les textes du discours inter-humain d’une façon telle qu’il s’impose parmi les autres images, et d’une façon prévalente, au désir de la femme.

 

Le problème n’est-il pas justement à ce détour, à ce moment de décom­pensation, que l’enfant fasse ce pas littéralement infranchissable pour lui tout seul, fasse ce pas que cet élément imaginaire avec lequel il joue, du phallus désiré par la mère, devienne pour lui plus encore que ce qu’il est devenu pour elle un élément du désir de la mère, donc ce quelque chose par quoi il faut qu’il en passe pour captiver la mère ? Il s’agit maintenant qu’il réalise ce quelque chose en soi-même d’insurmontable, à savoir qu’il s’aperçoive que cet élément imaginaire a valeur symbolique.

En d’autres termes, si le système du signifiant ou le système du langage pour le définir synchroniquement, ou du discours pour le définir diachroni­quement, est-ce quelque chose dans quoi l’enfant entre d’emblée, mais n’entre pas dans toute son ampleur, dans toute l’envergure du système, il y entre d’une façon ponctuelle à propos des rapports avec la mère qui est là, ou qui n’est pas là . Mais la première expérience symbolique est quelque chose de tout à fait insuffisant, on ne peut pas construire tout le système des rapports du signi­fiant autour du fait que quelque chose qu’on aime est là ou n’est pas là, nous ne pouvons pas nous contenter des deux termes, il en faut d’autres.

Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, c’est à savoir qu’il y a un minimum de termes nécessaires au fonctionnement du système symbolique. Il s’agit de savoir s’il est trois, s’il est quatre. Il n’est certainement pas seulement trois, l’œdipe nous en donne trois assurément, et implique certainement un quatrième en nous disant qu’il faut que l’enfant franchisse l’œdipe, cela veut dire qu’il faut que quelqu’un intervienne dans l’affaire, que c’est le père, et on nous dit comment,

et on nous raconte toute la petite histoire, la rivalité avec le père, et du désir inhibé pour la mère.

 

Mais au niveau où nous sommes, c’est-à-dire quand nous allons pas à pas, et quand nous nous trouvons dans une situation particulière, nous avons déjà dit que le père a une drôle de présence. Nous verrons si c’est simplement cette drôle de présence, autrement dit ce degré de carence paternelle qui joue son rôle dans cette affaire, mais avant même de nous reposer sur ces caractères soi-disant réels et concrets, et dont il est si difficile d’avoir le fin mot, car qu’est­ ce que cela signifie que le père est réel, est là plus ou moins carent ? Chacun se contente sur ce point d’approximation, et finalement on nous dit, sans devoir tout de même s’y arrêter, au nom de je ne sais quelle logique qui serait la nôtre propre, que là-dessus les choses sont plus contradictoires. Par contre, nous allons peut-être voir que tout s’ordonne en fonction de ceci pour l’enfant, que certaines images ont un fonctionnement symbolique. Et qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que ces images qui sont celles que pour l’instant la réalité lui apporte, sont trop abondantes, présentes, foisonnantes, mais assurément dans un état d’incorporation tout à fait manifeste, car ce qu’il s’agit pour lui, c’est d’accorder un monde qui jusqu’à un certain point, avait fonctionné harmo­nieusement, ce monde de la relation maternelle, avec cet élément d’ouverture imaginaire ou de manque qui le rendait en fin de compte si amusant, si excitant même pour la mère, dont on dit quelque part qu’elle est légèrement irritée au  moment où le père lui dit de faire partir l’enfant du lit, et elle proteste, elle joue, elle fait la coquette, ce qu’on traduit par assez irritée, et cela veut dire toute excitée. Ce n’est pas pour rien qu’il est là bien entendu. Nous saurons exactement un jour pourquoi il est là dans le lit de la mère, c’est un des axes de l’observation.

 

Qu’est-ce qui se passe ? Dès aujourd’hui je vais vous donner un exemple de ce qui se passe et de ce que je veux dire, quand je dis que ces images sont d’abord celles qui sortent de cette relation avec la mère, mais sont aussi les autres nouvelles que n’affronte pas mal du tout cet enfant, car bien entendu maintenant, depuis qu’il a une petite sœur, et depuis que ça ne peut plus coller tout simplement dans ce monde avec la mère, il intervient des notions auxquelles il sait très bien faire face sur le plan de la réalité, la notion du grand et du petit, la notion de ce qui est là et de ce qui n’est pas là mais de ce qui apparaît, la notion de la croissance et de l’émergence, la notion de la proportion, de la taille.

 

Voilà différentes phases dans lesquelles le grand et le petit se trouvent confrontés, selon des couples, des antinomies différentes. Nous le voyons manier tout cela extrêmement bien. Quand il parle de sa petite sœur, il dit : « Elle n’a pas encore de dents », ce qui implique qu’il a une notion très exacte de cette émergence, et Freud qui fait des ironies, fait des ironies à côté, parce qu’il n’y a pas besoin de penser que cet enfant est métaphysicien. Ce que dit l’enfant est tout à fait sain et normal, il s’affronte très vite, et d’une façon qui ne va pas tellement de soi, à des notions comme celle de l’apparition de quelque chose de nouveau, de l’émergence de ces trois termes : émergence d’une part, croissance de l’autre : elle grandira ou ce qu’elle n’a pas grandira – il n’y a pas de quoi ironiser là-dessus – et puis le troisième terme, semble-t-il le plus simple, mais pas le plus immédiatement donné, de la proportion ou de la taille.

 

On va parler de tout cela à cet enfant, et il semble qu’il est encore tôt pour accepter ce qu’on lui donnera comme explications aussi à lui-même : il y en a qui n’en ont pas, le sexe féminin n’a pas de phallus. C’est ce que son père va lui dire, il va intervenir, et cet enfant qui est fort capable de manier ces notions d’une façon claire, car il les a maniées lui-même antérieurement d’une façon adroite et pertinente, loin de s’en contenter, passe par des détours qui apparaissent au premier abord stupéfiants, effrayants, morbides, faire partie de la phobie, pour arriver en fin de compte, à quoi ? A ce quelque chose que nous verrons être à la fin, la solution qu’il donne au problème.

 

Mais il est très clair qu’il y a des voies à cette solution, qui sont des voies qu’il doit suivre, et qui tout en avant cette appréhension des formes qui peuvent être satisfaisantes pour objectiver le réel, sont néanmoins par rapport à cela, effroyablement détournées. Ce franchissement, cet exhaussement de l’imaginaire et du symbolique, nous allons le trouver à tout instant, et vous allez voir que bien entendu cela ne peut pas se produire sans quelque chose qui est toujours la structuration dans des cercles à tout le moins ternaires, dont je vous montrerai la prochaine fois un certain nombre de conséquences.

 

Mais tout de suite aujourd’hui, je vais vous prendre un exemple. C’est justement après une intervention du père, qui finalement sur les instructions de Freud – et vous verrez la prochaine fois ce que veulent dire ces instructions de Freud – lui martèle que les femmes n’ont pas de phallus, que c’est inutile qu’il le cherche – que ce soit Freud qui ait dit au père d’intervenir ainsi, c’est un monde, car c’est strictement en suivant les instructions de Freud, qu’il le fait, mais laissons cela de côté – que se produit le fantasme des girafes. Donc comment l’enfant réagit-il à cette intervention du père ? Il réagit par quelque chose qui s’appelle le fantasme des deux girafes : l’enfant surgit en pleine nuit en disant «  J’ai pensé à quelque chose… ». Il a peur, il se réfugie : on lui dit qu’il a peur, on ne sait pas s’il a peur. Quoiqu’il en soit, il vient se rendormir dans le lit de ses parents, après quoi on le remporte dans sa chambre, et le lendemain on lui demande ce dont il s’agit. Il s’agit d’un fantasme, ce sont les deux girafes : les grandes girafes sont muettes, les petites girafes sont rares. Là, il y a une grande girafe et une petite girafe que l’on a traduit par chiffonnée, on a traduit comme on a pu. Verwutzel en allemand, veut dire rouler en boule. On demande à l’enfant de quoi il s’agit, et il le montre : il prend un bout de papier et il le met en boule. Alors voyons comment ceci est interprété.

 

Cela ne fait pas de doute tout de suite pour le père, que ces deux girafes, l’une, la grande, est le symbole du père, l’autre, la petite, dont l’enfant s’empare pour s’asseoir dessus, ceci aux grands cris de la grande, est une réaction au phallus maternel, la nostalgie de la mère et de son manque nommé, perçu, reconnu, repéré par le père tout de suite comme étant la signification de la petite girafe, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs d’une façon qui ne lui paraît pas contradictoire, de faire de ce couple, la grande et la petite girafe également le couple, père-mère. Tout ceci naturellement pose les problèmes les plus inté­ressants, je veux dire qu’on peut discuter à l’infini sur la question de savoir si la grande girafe c’est le père, si la petite girafe c’est la mère. Il s’agit en effet pour l’enfant de reprendre possession de la mère, pour la plus grande irritation, voire colère du père. Cette colère n’est pas une colère réelle, jamais le père ne se laisse aller à la colère, le petit Hans lui souligne du doigt : «  Tu dois être en colère, tu dois être jaloux ». Malheureusement le père n’est jamais là pour faire le dieu tonnerre.

 

Arrêtons-nous un peu à ce qui est tout à fait manifeste et visible. Une grande girafe et une petite girafe, c’est tout de même quelque chose qui en elle-même a son pareil, l’une est le double de l’autre, il y a le côté grand et petit, mais il y a le côté aussi toujours girafe. Nous retrouvons là en d’autres termes, quelque chose de tout à fait analogue à ce que je vous disais la dernière fois, quand je vous disais que l’enfant était pris dans le désir phallique de la mère comme une métonymie. L’enfant dans sa totalité, c’est le phallus, et au moment où il s’agit de restituer à la mère son phallus, l’enfant phallicise, sous la forme d’un double, la mère toute entière, il fabrique une métonymie de la mère. Ce qui jusque là n’était que le phallus énigmatique, à la fois désiré, cru et pas cru, plongé dans l’ambiguïté, la croyance, et dans le terme de référence, et de jeu leurrant avec la mère, devient quelque chose qui commence à s’articuler comme une métonymie. Et comme si ce n’était pas assez qu’on nous montre la création, l’introduction de l’image dans un jeu proprement symbolique, pour bien nous expliquer que nous sommes passés, que nous avons franchi là le passage de l’image au symbole, cette petite girafe à laquelle vraiment personne ne comprend rien dans cette observation – alors que c’est là visible – il nous dit : cette petite girafe est tellement un symbole, que c’est quelque chose qu’on peut chiffonner comme la petite girafe quand elle est sur une feuille de papier, c’est-à-dire à partir du moment où la petite girafe n’est plus qu’un dessin.

 

Le passage de l’imaginaire au symbolique ne peut pas être mieux traduit que dans ces choses en apparence absolument contradictoires et impensables, parce que vous faites toujours de tout ce que racontent les enfants, quelque chose qui de chaque côté participe au domaine des trois dimensions. Mais il y a aussi quelque chose qui du jeu des symboles, est dans les deux dimensions, et comme je vous l’ai dit dans la lettre volée, quand il ne reste plus rien que quelque chose qui est entre les mains, et qu’il n’y a plus qu’à rouler en boule, c’est le même geste par lequel Hans s’efforce de faire comprendre de quoi il s’agit dans la petite girafe.

 

La petite girafe chiffonnée signifie à ce moment là quelque chose qui est tout à fait du même ordre que le dessin d’une girafe qu’il avait autrefois, et que je vous ai donné ici, avec son fait-pipi, et qui était déjà sur la voie du symbole, car alors que ce dessin est entièrement délié, et tous les membres tiennent bien à leur place, ce fait pipi qu’il rajoute à la girafe st quelque chose qui est vraiment graphique, un trait, et par-dessus le marché pour que nous n’en ignorions rien, séparé du corps de la girafe.

Mais maintenant nous entrons dans le grand jeu du signifiant, le même que celui sur lequel je vous a fait un séminaire, sur la lettre volée. Ce double de la mère est quelque chose qui est de l’ordre réduit à ce support toujours nécessaire pour la véhiculation du signifiant comme tel, à savoir quelque chose qu’on peut chiffonner, qu’on peut tenir aussi, et sur lequel on peut s’asseoir. C’est un témoignage si amoureux, qu’il a quand même quelque chose qui est une espèce de traite, de libelle.

 

Observez que ce n’est pas sur un point particulier que je vous articule ce que nous pouvons saisir de ce passage de l’imaginaire au symbolique. I1 y en a toutes sortes d’autres car nous voyons peu à peu s’établir un parallèle entre l’observation de l’homme aux loups et celle du petit Hans, et nous pouvons remarquer que dans ces voies par où est abordée l’image phobique, cette image phobique dont nous n’avons pas encore cerné la signification – mais pour la cerner il faut bien avoir recouru à l’expérience par où est abordée l’image pho­bique par l’enfant – dans l’homme aux loups c’est franchement une image sous doute, mais une image qui est dans un livre d’images, et la phobie de l’enfant c’est ce loup qui est sorti du livre, dans Hans ça n’est pas absent non plus, c’est dans une page de son livre, celle qui est juste en face de l’image qu’il nous montre, de la caisse rouge dans laquelle la cigogne apporte les enfants au haut de la cheminée, qu’il y a un cheval que l’on est en train de ferrer comme par hasard. Or qu’allons-nous trouver ?

 

Nous allons trouver, puisque nous cherchons, des structures, tout au long de cette observation, jouant dans une espèce de jeu tournant d’instruments logiques se complétant les un les autres, et formant une espèce de cercle à travers lesquels le petit Hans cherche la solution. La solution de quoi ? Dans cette série d’éléments ou d’instruments qui s’appellent la mère, lui et le phallus, avec ce nouvel élément qui fait que le phallus est quelque chose qui est devenu pas seulement quelque chose avec quoi l’on joue, c’est qu’il est devenu rétif, il a ses fantaisies si on peut s’exprimer ainsi, il a ses besoins, il a ses réclamations, et il met la pagaille partout. Il s’agit de savoir comment cela va s’arranger, c’est-à-dire en fin de compte au moins dans ce trio, dans cet éternel originel, comment vont pouvoir se fixer les choses.

 

Nous allons voir apparaître une triade : il est enraciné mon pénis. Voilà une forme de garantie, malheureusement quand on l’a amené à professer qu’il est enraciné, on a tout de suite après une flambée de la phobie. Il faut croire qu’il y a un danger aussi à ce qu’il soit enraciné, alors que nous voyons apparaître d’autres termes, nous voyons apparaître le terme du perforé, et nous voyons apparaître quand nous savons le chercher d’une façon conforme à l’analyse mythique des thèmes, ce thème de perforé de mille façons. D’abord lui, dans un rêve, est perforé, la poupée est perforée, il y a des choses perforées de dehors en dedans, de dedans en dehors.

Puis il y a un troisième terme qu’il trouve, et qui est particulièrement expressif parce qu’il ne peut tout de même pas se déduire des formes naturelles, mais qu’il s’introduit comme instrument logique dans son passage mythique, et qui vraiment fait du troisième terme le sommet du triangle avec cet enraciné,et d’autre part ce trou béant laissant un vide – car s’il n’est pas enraciné il n’y a plus rien, alors il y a une médiation, on peut le mettre et le remettre, l’enlever et le remettre, il est amovible – et l’enfant se sert de quoi pour cela ? Il introduit la vis. L’installateur ou le serrurier vient et dévisse, après quoi l’installateur ou le plombier vient, et lui dévisse le pénis pour en remettre un autre plus grand.

 

Cette introduction comme instrument logique de cette sorte de thème emprunté à sa petite expérience d’enfant, comme élément mythique de ce troi­sième terme – et nous verrons quel rôle il joue, car c’est à proprement parler un élément qui va amener une véritable résolution dans le problème, à savoir qu’en fin de compte c’est à travers la notion que ce phallus aussi est quelque chose qui est pris dans le jeu symbolique, qui peut être combiné, qui est fixe quand on le met, mais qui est mobilisable, qui circule, qui est un élément de médiation – c’est à partir de ce moment là que nous allons nous trouver sur la pente où l’enfant va trouver ce premier répit dans cette recherche frénétique de mythes conciliateurs jamais satisfaisants, qui nous mèneront tout à fait dans le dernier terme à la solution dernière qu’il trouvera, dont vous le verrez, qu’elle est une solution approximative du complexe d’œdipe.

 

Ceci pour vous indiquer dans quel sens il faut que nous analysions les termes et l’usage des termes chez cet enfant.

Un autre problème se dessine, qui n’est pas moindre, c’est que celui des éléments signifiants qu’il fait intervenir dans leur organisation, en les empruntant déjà à des éléments symboliques, le cheval que l’on ferre, n’est qu’une des formes cachées dans l’observation de solutions du problème de la fixation de ce quelque chose qui est l’élément manquant, qui peut donc comme tel être représenté par n’importe quoi, et qui plus facilement que par n’importe quoi, est représenté par tout objet qui a en lui-même une suffisante dureté. En fin de compte nous verrons ce que c’est que l’objet qui symbolise de la façon la plus simple dans cette construction mythique, le phallus pour l’enfant. C’est la pierre. Nous la retrouvons partout, dans la scène majeure du dialogue avec le père, le vrai dialogue résolutif que nous verrons. Vous verrez le rôle de cette pierre. C’est aussi bien le fer que l’on martèle dans le pied du cheval, c’est elle aussi qui joue son rôle chez l’enfant dans la panique auditive : il est spécialement effrayé quand le cheval frappe sur le sol avec ce sabot auquel est fixé ce quelque chose qui ne doit pas être complètement fixé, pour lequel enfin l’enfant trouve la solution de la vis.

 

Bref, c’est dans un progrès de l’imaginaire au symbolique, c’est dans une organisation de l’imaginaire en mythe, c’est-à-dire tout au moins dans quelque chose qui est sur la voie d’une véritable construction mythique, c’est-à-dire d’une construction mythique collective.

C’est pour cela que par tous les côtés cela nous les rappelle, au point même que dans certains cas ça nous rappelle les systèmes de parenté. Ca ne les atteint à proprement parler jamais, puisque c’est une construction individuelle, mais c’est sur cette voie que s’accomplit le progrès, c’est sur cette voie que quelque chose doit avoir été satisfait, qu’un certain nombre de détours doivent avoir été accomplis en nombre minimal, pour que la notion, l’efficience de cette sorte de rapport de termes dont vous pouvez trouver le modèle dans le squelette ou la métonymie, si vous préférez dans mes histoires d’α, β, Γ, δ, c’est quand même quelque chose de cet ordre, et jusqu’à un certain point, qu’il faut que l’enfant ait parcouru pour trouver son repos, son harmonie, pour avoir franchi le passage difficile, ce passage réalisé par une certaine béance, par une certaine carence.

 

Peut-être que tous les complexes d’œdipe n’ont pas besoin de passer ainsi par cette construction mythique, mais qu’ils aient besoin de réaliser la même plénitude dans la transposition symbolique, c’est absolument certain, sous une autre forme plus efficace parce que ça peut être en action, parce que la présence du père peut avoir symbolisé la situation par son être ou par son non-être, mais assurément c’est quelque chose de cet ordre dont le franchissement est impliqué dans tout ce que nous trouvons dans l’analyse du petit Hans.

J’espère vous le montrer plus en détails la prochaine fois.

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