lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LXVI D'un Autre à l'autre 1968 – 1969 LEÇON du 26 FÉVRIER 1969

LEÇON du 26 FÉVRIER 1969

 

Vous avez eu la bonté de me suivre jusqu’à présent dans les chemins étroits et dont je pense que, pour certains d’entre vous, le fil peut paraître poser la question de son origine et de son sens, qu’en d’autres termes il se peut bien que vous ne sachiez plus très bien où nous en sommes. C’est pourquoi le temps m’a paru opportun, et non d’une façon contingente, de poser la question de mon titre par exemple, d’un Autre à l’autre, sous lequel figure mon discours de cette année. C’est bien en effet concevable que ce n’est pas à l’entrée, en manière de préface, voire en manière de programme, que quelque chose peut être élucidé de ce qui est une fin. Il faut au moins avoir fait un bout de chemin pour que ce soit de la rétroaction que le départ s’éclaire, ceci pas seulement pour vous mais, après tout, pour moi-même puisque pour moi, dans cette opération de forage, si l’on peut dire, qui est bien ce qui vous intéresse, qui vous retient, ce qui fait qu’au moins un certain nombre d’entre vous est ici, sinon tous, il me faut, un certain temps, prendre le repère de ce qui en constituait les étapes dans le passé.

C’est ainsi qu’il m’est arrivé de reprendre le texte, — qui sait, peut-être aux fins d’une publication — de ce que j’ai énoncé il y a maintenant dix ans, je veux dire au séminaire de 1959-60, ça fait une paye ! sous le titre l’Éthique de la Psychanalyse. Il m’a donné quelques satisfactions d’ordre intime, de celles dont, si en effet je mets au jour quelque chose qui s’efforcera de reproduire aussi fidèlement que possible le tracé de ce que j’ai fait alors, ce qui, bien entendu, ne saurait aller sans tous les effets rétroactifs de ce que j’ai pu énoncer depuis, et nommément ici, ce qui est donc une opération délicate et la seule grâce à quoi je ne saurais m’en tenir à l’excellent résumé qui avait été fait, deux ans plus tard, par quelqu’un de mes auditeurs, nommément Safouan ; les raisons pour lesquelles je ne l’ai pas publié alors, ce résumé, j’aurai à les dire, mais ce sera plutôt l’objet d’une préface à ce qui en sortira. Ma satisfaction à l’occasion, que vous pourrez partager si vous me faites foi sur le fidèle du tracé que j’essaierai d’en produire, est due à ceci que non seulement rien ne me force à réviser ce que j’ai avancé alors mais qu’après tout, je peux y loger, comme dans une sorte de coupelle ce que de plus rigoureux, disons, de ce projet j’arrive à énoncer aujourd’hui.

En effet, ce dont j’ai cru devoir partir lors de cette mise en question qui n’avait jamais été faite de ce que comporte, sur le plan éthique, c’est un terme nouveau, ce que, dans un premier essai, amorce de rédaction que j’ai essayé d’en faire, de ce qu’apporte de nouveau ce que j’énonce de la façon qui me semble la plus rigoureuse, l’événement Freud. J’ai maintenant, à la date où nous sommes, la satisfaction de voir par exemple, pour ce qu’il en est de la fonction d’un auteur comme Freud, je dirai qu’une société très large d’esprit se trouve en mesure de mesurer son originalité et à son propos, comme l’a fait par exemple samedi dernier, dans une sorte de mauvais lieu qu’on appelle la Société de Philosophie, Michel Foucault, “Qu’est-ce qu’un auteur ?” posait-il la question, et ceci l’amenait à mettre en valeur un certain nombre de termes qui méritent d’être énoncés à propos d’une telle question, qu’est-ce qu’un auteur ? Quelle est la fonction du nom d’un auteur ? C’était vraiment, au niveau d’une interrogation sémantique à proprement parler qu’il trouvait moyen de mettre en valeur l’originalité de cette fonction et sa situation étroitement interne au discours, ce qui comporte, bien entendu, une mise en question à l’occasion, un effet de scission, de déchirure dans ce qu’il en est pour tout le monde, enfin pour ce qu’on appelle la société des esprits, ou la République des Lettres, de ce rapport au discours, et que Freud, à cet égard, ne joua un rôle capital, que d’ailleurs l’auteur en question, Michel Foucault, a non seulement accentué mais à proprement parler mis en pointe de toute son articulation, pour tout dire, “La fonction du retour à…” il a mis trois points après, dans la petite annonce qu’il avait faite de son projet de l’interrogation “Qu’est-ce qu’un auteur ?”, “Le retour à…” se trouvait au terme, et je dois dire que de ce seul fait je me suis considéré comme y étant convoqué, il n’y a personne après tout, de nos jours qui, plus que moi, ait donné, poids au “retour à…” à propos du retour à Freud. Il l’a au reste fort bien mis en valeur et montré sa parfaite information du sens tout spécial, du point clé que constitue ce retour à Freud par rapport à tout ce qu’il en est actuellement de ce glissement, de ce décalage, de cette profonde révision de la fonction de l’auteur, de l’auteur littéraire spécialement, et de ce qui donne en somme ce cercle qu’une fonction critique dont, après tout, il n’y a pas lieu de nous étonner qu’elle ne soit pas de nos jours tout aussi bien à la traîne, tout aussi bien en retard, par rapport à ce qui se fait, que dans les autres temps, qu’une fonction critique a cru pouvoir épingler de ce terme bizarre qu’assurément aucun de ceux qui en sont les éléments de pointe n’assume mais dont nous nous trouvons affectés comme d’une bizarre étiquette qu’on nous aurait collée dans le dos sans notre aveu, structuralisme.

Donc, il y a dix ans, commençant d’introduire la question, je vous l’ai dit, qui n’avait jamais été même élevée, ce qui est bien singulier, éthique de la psychanalyse, assurément peut-être le plus étrange est cette remarque dont j’ai cru devoir l’illustrer, non pas certes immédiatement mais même je ne sais pas si j’ai tellement appuyé à ce moment-là la chose, j’avais un auditoire de psychanalystes, je croyais pouvoir en quelque sorte m’adresser directement à ce qu’il faut bien appeler d’un nom, quand il s’agit de morale, de conscience, ajoutez morale, je n’ai point trop fait remarquer alors que l’éthique du psychanalyste telle qu’elle est constituée par une déontologie ne donnait même pas l’ébauche, l’amorce, le plus petit trait de commencement de l’éthique de la psychanalyse. Par contre, ce que j’ai annoncé d’entrée de jeu, c’est que, de par l’événement Freud, ce qui est mis au jour, c’est que le point-clé, le centre de l’éthique n’est rien d’autre que ce que j’ai appuyé alors du terme dernier de ces trois références, catégories d’où j’ai fait partir mon discours entier, à savoir le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel ; comme vous le savez c’est dans le Réel que je désignai le point pivot de ce qu’il en est de l’éthique de la psychanalyse. Je suppose, bien sûr, que ce Réel est soumis à la très sévère interposition, si je puis m’exprimer ainsi, du fonctionnement conjoint du Symbolique et de l’Imaginaire, et que c’est pour autant que le Réel, si l’on peut dire, n’est pas facile d’accès qu’il est pour nous la référence autour de quoi doit tourner la révision du problème de l’éthique. Ce n’est en effet pas par hasard que, pour pouvoir le brancher, je suis parti alors du rappel d’un ouvrage qui, pour être resté un tant soit peu dans l’ombre, et, curieuse fortune, n’avoir ressurgi que par l’opération de ces gens que nous pouvons considérer comme n’être pas les mieux axés quant à ce qui est de notre interrogation, à savoir ceux qu’on peut appeler les néo-positivistes, ou encore ceux qui croient devoir interroger le langage sous l’angle de ceci dont j’ai, en son temps, fait remarquer combien futile doit être la destinée, d’interroger ceci qu’ils expriment d’une façon exemplaire, à savoir la question mise sur le meaning of meanings, sur ce qu’il en est du sens de ce que les choses aient une signification. Il est bien certain que c’est là la voie toute opposée à ce qui nous intéresse ; mais ce n’est aussi bien sûr pas par hasard que ce soit eux, et nommément Osgood qui ait sorti ou ressorti, édité plutôt cette œuvre de Jeremy Bentham qui s’appelle Theory of fictions.

C’est tout simplement l’œuvre la plus importante dans la perspective qu’on appelle utilitariste, et comme vous le savez au début du 19e siècle on a tenté d’apporter la solution au problème fort actuel à cette époque, et pour cause, en quelque sorte idéologique, celui dit du partage des biens, Theory of fictions, c’est déjà à ce niveau, et avec une lucidité exceptionnelle, la mise en question de ce qu’il en est de toutes les institutions humaines. Et, à proprement parler, on ne saurait rien faire, à prendre les choses sous l’angle sociologique, qui isole mieux ce qu’il en est comme tel de cette catégorie du symbolique qui se trouve être précisément celle réactualisée, mais d’une toute autre manière, par l’événement Freud et ce qui s’en est suivi. Il suffit d’entendre le terme fictions comme ne représentant, n’affectant de sa domination, ce qu’elle regarde d’aucun caractère propre d’illusoire ou de trompeur. La façon dont le terme fictions est avancé ne fait rien d’autre que recouvrir ce que, d’une façon aphoristique, j’ai promu en soulignant ceci que la vérité, pour autant que son lieu ne saurait être que celui où se produit la parole, que la vérité par essence, si l’on peut s’exprimer ainsi, pardonnez-moi ce “par essence”, c’est pour me faire entendre, n’y mettez pas tout l’accent philosophique que ce terme comporte, la vérité, de soi, disons, a structure de fiction.

C’est là le départ essentiel et qui, en quelque sorte permet de poser la question de ce qu’il en est de l’éthique d’une façon qui peut aussi bien s’accommoder de toutes les diversités de la culture, à savoir dès le moment que nous pouvons nous les mettre dans les brackets, dans les parenthèses de ce terme de la structure de fiction, ce qui suppose, bien sûr, un état atteint, une position acquise au regard de ce caractère en tant qu’il affecte toute articulation fondatrice du discours dans ce qu’on peut appeler en gros les rapports sociaux, c’est à partir de ce point, qui ne peut bien sûr être atteint qu’à partir d’une certaine limite, disons une fois de plus pour évoquer notre Pascal, tout d’un coup, au détour je m’en souviens, qui donc a osé avant lui noter simplement comme de quelque chose qui devait faire partie du discours qu’il a laissé inachevé, celui assez légitimement, assez ambigument aussi récolté sous le termes de Pensées, la formule “vérité en-deça des Pyrénées, erreur au-delà”, c’est à partir de certains degrés de relativisme, et de relativisme du type le plus radical au regard non pas seulement des mœurs et des institutions mais de la vérité elle-même, que peut commencer de se poser le problème de l’éthique, et c’est en cela que l’événement Freud se montre si exemplaire, en ceci, comme je l’ai souligné et avec quelque appui, avec quelque accent dans ce qui a été le premier trimestre de cette articulation de l’éthique de la psychanalyse, à savoir le changement radical qui résulte d’un événement qui n’est rien d’autre, nous allons le voir, que sa découverte, à savoir la fonction de l’inconscient, que c’est corrélativement, nous allons voir tout à l’heure pourquoi, d’une façon qui, je pense, vous frappera assez par son élégance, qu’il a fait fonctionner d’une façon radicalement différente de tout ce qui avait été fait jusque-là le principe dit du plaisir. En bref, je pense qu’il y en a assez d’entre vous, après tout, qui se sont trouvés de quelque façon que ce soit perméables ou traversés, disons, par mon discours pour que je n’ai besoin de rappeler que de la façon la plus brève ce qu’il en est essentiellement de ce principe.

Le principe du plaisir est essentiellement caractérisé d’abord par ce fait paradoxal que son plus sûr résultat, c’est non pas, encore que ce soit écrit sous cette forme dans le texte de Freud, l’hallucination, disons la possibilité de l’hallucination, mais disons que l’hallucination dans le texte de Freud est sa possibilité spécifique. Quoi en effet nous montre tout l’appareil que Freud construit pour rendre compte des effets de l’inconscient ? Vous le savez, ceci se trouve chapitre VII de la Traumdeutung, quand il s’agit de l’éclaircissement des processus du rêve, des Traum – Vorgänge. Mais nous avons eu la chance, le bonheur, de voir retomber en notre possession et sous notre examen ce qui en est en quelque sorte le soubassement dans une certaine Entwurf, dans une certaine esquisse qui correspond à ces années où, corrélativement à la découverte qu’il faisait, guidé par ces admirables théoriciennes qu’étaient les hystériques -que sont les hystériques !- guidé par elles il faisait son expérience de ce qu’il en est de l’économie inconsciente, corrélativement il écrivait à Fliess cette Entwurf, projet vraiment très élaboré, infiniment plus riche et plus construit que ce qu’il a cru pouvoir en résumer, car il est sûr qu’il ne pouvait pas lui-même ne pas en garder référence dans ce chapitre de la Traumdeutung, et que ce qu’il construit à ce moment-là, sous les termes de l’appareil Ψ, en tant que c’est lui qui règle dans l’organisme la fonction de ce qu’il appelle principe du plaisir, disons qu’à grossièrement le schématiser, nous pourrons le mettre au cœur de quelque chose qui n’est pas simplement un relais dans l’organisme mais un véritable cercle clos qui a ses lois propres et qui, pour s’insérer dans le cycle classiquement défini par la physiologie générale de l’organisme, de l’arc stimulus-motricité, pour ne pas dire réponse, qui est un abus de terme parce que réponse a un sens qui doit avoir pour nous une structure bien plus complexe où quelque chose s’interpose dans la fonction, se définit très précisément non pas simplement d’être l’effet d’empêchement survenu sur l’arc basal mais à proprement parler d’y faire obstacle, c’est-à-dire de constituer un système dit Ψ, autonome, à l’intérieur duquel l’économie est telle que ce n’est certainement pas l’adaptation, l’adéquation de la réponse motrice qui, comme vous le savez, est loin d’être toujours suffisamment adaptée, nous la supposons libre, mais tout ce qui peut se passer au niveau du fait qu’un être vivant animal, en tant qu’il se définit par le fait d’être doué d’une motricité qui lui permet d’échapper aux stimuli trop intenses, aux stimuli ravageants qui peuvent menacer son intégrité, il est clair que ce dont il s’agit au niveau de ce qu’articule Freud, c’est que quelque chose est logé comme tel dans certains de ces êtres vivants, et non pas n’importe lesquels ; et non pas certes qu’il puisse dire que le même appareil puisse être défini simplement de ce que l’être en question soit un vertébré supérieur ou quelque chose seulement de pourvu d’un système nerveux , c’est de ce qui se passe à proprement parler au niveau de l’économie humaine qu’il s’agit, et c’est à ce niveau, même si de temps en temps il risque la possibilité d’interpréter ce qui se passe au niveau d’autres êtres voisins en référence à ce qui se passe chez l’être humain défini d’une façon nécessaire par seulement les conséquences et le texte du discours de Freud comme l’être parlant, c’est à ce niveau que se produit cette régulation homéostasique qui est définie par le retour à une identité de perception, à savoir que, dans sa recherche, au sens le plus large du mot, à savoir dans les détours qu’opère ce système pour maintenir son homéostase propre, ce à quoi son fonctionnement aboutit comme constituant sa spécificité est ceci que ce qui sera retrouvé de la perception identique pour autant que ce qui la règle, c’est la répétition, ce qui sera retrouvé ne porte en soi aucun critère de la réalité , que ces critères, il ne peut en être affecté, en quelque sorte, que du dehors et par la pure conjonction d’un petit signe, de ce quelque chose de qualificatif qu’un appareil spécialisé distingue déjà des deux précédents que vous voyez inscrits dans ce schéma à savoir le cercle réflexe en tant que constituant le système φ, le cercle central qui, lui, définit une aire close et constituant le type propre d’équilibre, à savoir le système Ψ, c’est de l’afférence de quelque chose dont il distingue étroitement la fonction au regard de l’énergétique qui peut être appliquée à chacun de ces deux systèmes, et que lui n’intervient qu’en fonction de signes qualifiés par des périodes spécifiques et qui sont ceux afférents à chacun des organes sensoriels et qui viennent affecter éventuellement certains des perceptats qui sont introduits dans ce système d’une Wahrnehmungzeichen, d’un signe qu’il s’agit bien là de quelque chose qui est d’une perception recevable au regard de la réalité.

Qu’est-ce à dire ? Certainement pas que nous approuvions cet emploi du terme hallucination qui, pour nous, a des connotations cliniques. Pour Freud aussi, certes, mais sans doute voulait-il accentuer tout particulièrement le paradoxe du fonctionnement de ce système en tant qu’articulé sur le principe du plaisir. L’hallucination nécessite de tout autres coordonnées. Mais aussi bien nous avons dans le texte de Freud lui-même ce qui en fait la référence majeure. Il suffit qu’il se réfère pour l’exemplifier à la fonction du rêve pour nous remettre sur nos pattes ; c’est essentiellement de la possibilité du rêve qu’il s’agit. Pour tout dire, nous nous trouvons devant cette aventure que, pour motiver ce qu’il en est du fonctionnement de l’appareil régulateur de ce qu’il en est de l’inconscient en tant que, nous allons le rappeler tout à l’heure et sous le mode qui convient, il gouverne une économie absolument essentielle et radicale qui nous permet d’apprécier non seulement tous nos comportements mais aussi bien nos pensées, voici que le monde, tout à l’envers de ce qui traditionnellement est l’appui des philosophes quand il s’agit d’aborder ce qu’il en est du bien de l’homme, voici que le monde tout entier est suspendu au rêve du monde.

C’est dire que ce pas, l’événement Freud, qui consiste en rien d’autre que proprement un arrêt supposé de ce qui, dans la perspective traditionnelle, était considéré comme le fondement englobant toutes les réflexions, à savoir de ce monde la rotation, la rotation céleste si manifestement désignée dans le texte d’Aristote comme constituant le point référentiel où tout bien concevable doit s’accrocher, la mise en question donc radicale de tout effet de représentation, d’aucune connivence de ce qu’il en est du représenté comme tel, non point dans un sujet, ne le disons point trop tôt car si dans Aristote ce terme upokeimenon est avancé exactement à propos de la logique, il n’est nulle part isolé comme tel, il a fallu longtemps et tout le progrès de la tradition philosophique pour que la connaissance s’organise au dernier terme, au terme kantien, d’une relation sujet et quelque chose qui reste entièrement suspendu, c’est là le sens de l’idéalisme à ce qui apparaît, au phainomenon laissant exclu le noumenon c’est-à-dire ce qu’il y a derrière, encore cette représentation est-elle confortable ; ce qu’il y a à souligner dans l’essence de l’idéalisme, c’est qu’après tout, l’être pensant n’a affaire qu’à sa propre mesure, qu’il pose comme point terme le point référentiel dont il est pour lui question, or c’est de cette mesure qu’il croit pouvoir énoncer d’une façon à priori au moins les lois fondamentales . C’est à proprement parler en ceci que la position freudienne diffère, que rien n’est plus tenable de ce qu’il en est de la représentation que ce qui s’articule en un point profondément motivant pour une conduite, et ceci tout à fait en passant hors du circuit de tout sujet en quoi prétendait s’unifier la représentation à une structure, à une structure qui est de trame et de réseau , et ceci est le sens véritable de ces petits schémas que lui permet de construire la récente découverte de l’articulation neuronique ; il suffit de se rapporter à cette Esquisse, à cette Entwurf pour s’apercevoir de l’importance décisive dans l’articulation de ce dont il s’agit de ces treillis, de cette trame et comme bien sûr il y a longtemps qu’il ne nous est plus possible, comme déjà Freud en avait sans aucun doute le soupçon, d’identifier à ces cheminements, à ces transferts d’énergie que nous pouvons avoir repérés par ailleurs, par d’autres moyens physiques, à ces déplacements qui se font le long de la trame neuronique, que ce n’est d’aucune façon sous ce mode qui s’avère à l’expérience être tout à fait distinct, que nous pouvons trouver l’usage approprié de ces schémas que je viens de qualifier de réseau, de treillis , nous voyons bien que ce à quoi ces schémas ont servi à Freud, c’est en quelque sorte à supporter, à matérialiser sous une forme intuitive rien de plus que ce dont il s’agissait et qui d’ailleurs s’étale sur les mêmes schémas , qu’à chacun de ces croisements ce soit un mot qui soit inscrit, à savoir le mot qui désigne tel souvenir, tel mot articulé en réponse, tel mot frappant, marquant, engrammatisant si je puis dire le symptôme, et ce dont il s’agit dans ces petits schémas auxquels je vous prie de vous reporter -achetez Naissance de la psychanalyse, comme a été traduit le recueil de lettres à Fliess auquel était jointe cette Entwurf, et vous verrez bien qu’en effet ce dont Freud a trouvé un support aisé dans ce qui était alors à la portée de sa main du fait que de cela aussi on venait de faire la découverte, à savoir l’articulation neuronique, ce n’était rien d’autre que l’articulation sous la forme la plus élémentaire des signifiants et des relations qui peuvent se fixer à la façon dont, de nos jours un même schéma qui aurait la même forme, achetez le dernier petit bouquin venu, ou plutôt achetez Théorie axiomatique des ensembles par M. Krivine, vous y verrez exactement les schémas de Freud à ceci près que ce dont il s’agit, ce sont des petits schémas orientés à peu près ainsi, et qui sont nécessaires pour nous faire comprendre ce qu’il en est de la théorie des ensembles. Ceci veut dire que tout point, dans la mesure où il est relié par une flèche à un autre, est considéré dans la théorie des ensembles comme élément de l’autre ensemble, et vous verrez qu’il ne s’agit de rien de moins que ce qui est nécessaire pour donner une articulation correcte à ce qu’il y a de plus formel pour donner son fondement à la théorie mathématique , et déjà là vous verrez, à simplement lire les premières lignes, à savoir ce que comporte chaque pas axiomatique franchi, les véritables nécessités prises sous l’angle formel dans ce qu’il en est de l’articulation signifiante prise à son niveau le plus radical qui est ceci notamment de particulièrement exemplaire que la notion qui s’y définit d’une partie concernant ses éléments, éléments qui sont toujours des ensembles, la façon dont on dit qu’un de ces éléments est contenu dans un autre, repose sur des définitions formelles qui sont telles qu’elles se distinguent, qu’elles ne peuvent pas être identifiées avec ce que veut dire intuitivement le terme “être contenu dans” car à supposer que je fasse un schéma un peu plus compliqué que celui-là et que j’écrive sur le tableau comme note “identification de chacun de ces termes ensemblistes”, il ne suffit pas du tout que l’un d’entre eux soit écrit c’est-à-dire constitue en apparence une partie de l’univers que j’institue ici pour qu’il y puisse d’aucune façon être dit, être contenu dans aucun des autres termes, à savoir en être élément ; en d’autres termes, ce qui est articulé d’une configuration de signifiants ne signifie aucunement que la configuration entière, que l’univers ainsi constitué puisse être totalisé. Bien au contraire, il laisse hors de son champ et comme ne pouvant être situé comme une de ses parties, mais seulement articulé comme élément dans une référence à d’autres, des ensembles ainsi articulés, il laisse la possibilité d’une non coïncidence entre le fait qu’intuitivement nous pourrions dire qu’il est partie de cet univers et le fait que formellement nous pouvons l’y articuler. C’est bien là un principe tout à fait essentiel et qui est celui par où la logique mathématique peut essentiellement nous instruire, je veux dire nous permettre de mettre en leur juste place ce qu’il en est pour nous de certaines questions ; vous allez voir lesquelles.

Cette structure logique minimale telle qu’elle se définit par les mécanismes de l’inconscient, je l’ai depuis longtemps résumée sous les termes de la différence et de la répétition ; rien d’autre ne fonde la fonction du signifiant que d’être différence absolue. Ce n’est que par ce par quoi les autres diffèrent de lui que le signifiant se soutient ; que d’autre part ces signifiants soient et fonctionnent dans une articulation répétitive, c’est là d’autre part ce qu’il en est de l’autre caractéristique, qu’une première logique soit instituable du fait d’une part de ce qui de cet épinglage signifiant lui-même résulte, non pas de fixer mais au contraire de glisser, que ce qui fixe est référence de l’épinglage signifiant, soit de par cet épinglage même destiné à glisser, c’est là la fonction fondamentale du déplacement ; que d’autre part il soit de la nature du signifiant en tant qu’épinglage de permettre la substitution d’un signifiant à un autre, avec certains effets attendus qui sont effets de sens, c’est là l’autre dimension. Mais l’important est ceci, et qu’il convient ici d’accentuer pour nous permettre de saisir ce qu’il en est vraiment des fonctions qui sont les nôtres, j’entends des fonctions psychanalytiques, si au niveau de la possibilité de rêve, à savoir de ce principe du plaisir par quoi essentiellement et au départ la fonction du principe de réalité est constituée comme précaire – non certes annulée pour autant mais essentiellement suspendue à la précarité radicale à quoi la soumet le principe du plaisir – ce qu’il faut saisir, c’est ceci que ce que nous voyons dans le rêve, puisqu’au départ c’est là que se fait pour l’essentiel l’abord de cette fonction du signifiant, de cette structure logique minimale dont je réarticulai à l’instant les termes, il faut pousser jusqu’au bout ce qu’il en est de la perspective freudienne. Si, comme tout l’indique dans notre façon de traiter le rêve, ce dont il s’agit, c’est de phrases – laissons pour l’instant la nature de leur syntaxe -, elles en ont une élémentaire au moins au niveau des deux mécanismes que je viens de rappeler de la condensation et du déplacement, ce qu’il faut voir, c’est que la façon dont il nous apparaît hallucinatoire, avec l’accent que Freud donne à ce terme à ce niveau, qu’est-ce à dire si ce n’est que le rêve est déjà en lui-même interprétation sauvage, certes, mais interprétation ; c’est au reste là que se saisit que cette interprétation, qui est à prendre comme Freud l’écrit lui-même très tranquillement – si je l’ai souligné, ce n’est certes pas moi qui l’ai découvert ni inventé dans le texte – si le rêve se présente comme un rébus, qu’est-ce à dire si ce n’est qu’à chacun de ces termes articulés qui sont signifiants d’un point diachronique de son progrès où s’institue son articulation, le rêve, de par sa fonction, et sa fonction de plaisir, donc cette traduction imagée qui elle-même ne subsiste que d’être articulable en un signifiant, qu’est-ce que nous faisons alors en substituant à cette interprétation sauvage notre interprétation raisonnée ? Il suffit là-dessus d’invoquer la pratique de chacun mais pour les autres, qu’ils relisent à cette lumière les rêves cités dans la Traumdeutung pour s’apercevoir que ce dont il s’agit, c’est, dans cette interprétation raisonnée, de rien d’autre que, d’une phrase reconstituée, apercevoir le point de faille qui est celui où, en tant que phrase, et non pas du tout en tant que sens, elle laisse voir ce qui cloche, et ce qui cloche, c’est le désir.

Prenez le rêve, chose vraiment exemplaire et, en quelque sorte, sortie par Freud au début même du chapitre où il interroge les processus du rêve, les Traum-Vorgänge et où il tente d’en donner ce qu’il appelle la psychologie. Vous y lirez le rêve “des alten Mannes”, du viel homme que sa fatigue a forcé d’abandonner dans la chambre voisine le corps de son fils mort à la garde d’un autre vieillard. Ce dont il rêve, c’est de ce fils debout, vivant, qui vient auprès de son lit, qui le saisit par le bras et, d’une voix pleine de reproche: “Vater, siehst du denn nicht dass ich verbrenne ?”, Père, ne vois-tu pas que je brûle ? Quoi de plus émouvant, quoi de plus pathétique que ce qui se produit, à savoir que le père se réveille et, passant dans la chambre voisine, voit qu’effectivement la chandelle s’est renversée qui a mis le feu aux draps et déjà mord sur le cadavre cependant que le veilleur s’est endormi ? Et Freud nous dit qu’assurément à part ceci que le rêve n’était là que pour prolonger le sommeil au regard des premiers signes de ce qui était perçu d’une réalité horrible, est-ce que nous ne saisissons pas plus loin que c’est précisément de considérer que la réalité recouvre ce rêve qui prouve que le père dort toujours, parce que comment ne pas entendre l’accent qu’il y a dans cette parole quand Freud nous dit par ailleurs qu’il n’est nulle parole dans le rêve qui ne soit recueillie quelque part dans le texte de paroles effectivement prononcées, comment ne pas voir que c’est un désir qui le brûle, cet enfant, mais au champ de l’Autre, au champ de celui auquel il s’adresse, au père dans l’occasion, que c’est à quelque faille de ce dont au nom de ceci qu’il est un être désirant, de quelque faille dont il a fait preuve au regard de cet objet chéri qu’était son enfant, c’est de cela qu’il s’agit, et que c’est de cela qui, nous dit Freud, n’est pas analysé mais combien suffisamment indiqué, c’est de cela que la réalité même le protège, dans sa coïncidence, que l’interprétation du rêve, ce n’est en tout cas pas, et Freud en est d’accord, ce qui l’a dans la réalité causé.

Donc, quand nous interprétons un rêve, ce qui nous guide, ce n’est certes pas “qu’est-ce que ça veut dire ?” et non pas non plus “qu’est-ce qu’il veut pour dire cela ?” mais “qu’est-ce qu’à dire ça ça veut ?” Ça ne sait pas ce que ça veut en apparence ; c’est bien là qu’est la question et que nos formules, en tant qu’elles instaurent ce rapport premier en quelque sorte lié à la fonction la plus simple du nombre en tant qu’il s’engendre de ce quelque chose le plus élémentaire qui a un nom en mathématiques et qui s’appelle un sous-groupe où interviennent des additions, ce que j’ai appelé la série de Fibonacci, simplement la réunion des deux termes précédents pour constituer le troisième: 1 1 2 3 5 … que c’est de là même, je vous l’ai dit, que s’engendre ce quelque chose qui n’est pas de l’ordre de ce qu’on appelle la mathématique, le rationnel, à savoir ce trait unaire, mais quelque chose qui, à l’origine, introduit cette première, la plus originelle de toutes, proportion que nous avons désignée et qui se désigne en mathématiques où elle est parfaitement connue simplement par cette proportion :

 

 

Ecrivez maintenant ceci à la place de a , savoir. Nous ne savons pas encore ce que c’est puisque c’est là-dessus que nous nous interrogeons. Si 1 est le champ de l’Autre et le champ de la vérité, la vérité en tant qu’elle ne se sait pas, nous écrivons

Tâchons de savoir ce que veulent dire ces rapports. Ceci veut dire que le savoir sur l’inconscient, à savoir qu’il y a un savoir qui dit “il y a quelque part une vérité qui ne se sait pas” et c’est celle qui s’articule au niveau de l’inconscient, c’est là que nous devons trouver la vérité sur le savoir. Est-ce que notre rapport, celui que nous avons fait tout à l’heure, entre le rêve – je l’isole de l’ensemble des formations de l’inconscient – ce n’est pas dire que je pourrais aussi l’étendre mais je l’isole pour la clarté, ce rôle dont c’est à tort dont nous pouvons à son propos nous poser la question de “qu’est-ce que ça veut dire ?” car ce n’est pas là l’important, c’est où est la faille de ce qui se dit ? Parce que c’est cela qui nous importe ; mais c’est à un niveau où ce qui se dit est distinct de ce que ça présente comme voulant dire quelque chose. Et pourtant cela dit quelque chose sans savoir ce que cela dit puisque nous sommes forcés de l’aider par notre interprétation raisonnée. Savoir que le rêve est possible, cela est à savoir, et c’est qu’il en soit ainsi, c’est-à-dire que l’inconscient ait été découvert, que nous indique la proportion singulière qui est celle que nous pouvons écrire à l’aide du terme a en tant qu’effet originel de l’inscription même pour peu que nous lui donnions seulement cette petite poussée de pouvoir se renouveler en conjoignant répétition et différence en cette opération minimale qu’est l’addition.

C’est là que, pour autant que dans ce registre s’écrit :

A    =  1

1-a        a

nous pouvons voir que ce savoir sur la vérité diminuée du savoir, c’est là où nous avons à prendre non seulement vérité, c’est-à-dire parole qui s’affirme, vérité sur ce qu’il en est de la fonction du savoir, mais même à l’occasion pouvoir les confronter sur la même ligne et, pour tout dire, interroger sur ce qu’il en est de cette jonction qui fait que nous puissions écrire vérité plus savoir.

Or je ne puis faire, puisque le temps me presse, que rappeler l’analogie économique qu’ici j’ai introduite sur ce qu’il en est de la vérité comme travail, analogie combien sensible à ceci qui est de notre expérience, c’est qu’un discours, au moins celui analytique, le travail de la vérité est plutôt évident parce que pénible. Frayer sans se précipiter à droite ou à gauche dans je ne sais quelle identification intuitive qui court-circuite en quelque sorte le sens de ce dont il s’agit dans les références les moins pertinentes, celle du besoin par exemple, et par contre, c’est à la fonction du prix que j’homologuai le savoir. Or le prix, ça ne s’établit certainement pas au hasard, non plus qu’aucun effet de l’échange. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que le prix en lui-même ne constitue pas un travail, et c’est bien là le point important; c’est que le savoir non plus, quoi qu’on en dise ; c’est une invention de pédagogues que le savoir, ça s’acquiert à la sueur de son front, nous dira-t-on bientôt, comme si elle était forcément corrélative de l’huile de nos veilles. Avec un bon éclairage électrique, on s’en dispense! Mais je vous interroge : est-ce que vous avez jamais rien, je ne dis pas appris, parce qu’apprendre, c’est une chose terrible, il faut passer à travers toute la connerie de ceux qui vous expliquent les choses, et ça, c’est pénible à soulever, mais est-ce que savoir quelque chose, ça n’est pas toujours quelque chose qui se produit en un éclair ?

Tout ce qu’on dit du soi-disant apprentissage, d’avoir quelque chose à faire avec les mains, avec le fait aussi bien de savoir se tenir à cheval ou sur des skis, ça n’a rien à faire avec ce qui est un savoir. Il y a un moment où vous vous dépêtrez avec des choses qu’on vous présente, qui sont des signifiants et, de la façon dont on vous les présente, ça ne veut rien dire; et puis, tout d’un coup, ça veut dire quelque chose, et ceci depuis l’origine. Il est sensible à la façon dont un enfant manie son premier alphabet que ce n’est d’aucun apprentissage qu’il s’agit mais de quelque chose qui est ce collapsus qui unit une grande lettre majuscule avec la forme de l’animal dont l’initiale est censée répondre à la lettre majuscule en question; l’enfant fait la conjonction ou ne la fait pas ; dans la majorité des cas, c’est-à-dire dans ceux où il n’est pas entouré d’une trop grande attention pédagogique, il la fait. Et le savoir, c’est ça. Et chaque fois que se produit un savoir, bien sûr, il n’est pas inutile qu’un sujet ait passé par cette étape pour comprendre ce qui se passera d’effet de savoir au niveau des petits schémas que j’ai un scrupule de ne pas vous avoir fait complètement bien sentir tout à l’heure, mais le temps me pressait, la théorie des ensembles. Nous y reviendrons s’il le faut.

Qu’est-ce que savoir ? Si nous devons, poussant les choses plus loin, interroger ce qu’il en est de cette analogie fondamentale, celle qui fait que le savoir ici reste encore parfaitement opaque puisqu’il s’agit au numérateur de la première relation d’un savoir singulier qui est ceci qu’il y a vérité, et parfaitement articulée à quoi il défaille en tant que savoir et que, en raison de cette relation, c’est de cette relation même que nous attendons la vérité sur ce qu’il en est du savoir. Il est clair que je ne vous laisse pas là au niveau d’une pure et simple énigme et que le fait que je l’ai introduit par ce terme a vous désigne que c’est effectivement dans l’articulation que j’ai déjà, me semble-t-il, assez cernée de l’objet a que doit tenir toute manipulation possible de la fonction du savoir.

Aurai-je besoin ici, au moment de terminer, d’avoir l’audace qu’il nous faudra donner un sens plausible à ce qui s’écrirait d’une conjonction croisée du type de ce dont on se sert en arithmétique, de ce savoir concernant l’inconscient à ce savoir interrogé en tant que fonction radicale, en tant qu’en somme il constitue cet objet même vers quoi tend tout désir en tant qu’il se produit au niveau de l’articulation. Comment le savoir est lui-même en tant que savoir perdu à l’origine de ce qui apparaît de désir dans toute articulation possible du discours, c’est ce que nous aurons à considérer dans les entretiens qui suivront.

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