mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LXVI D'un Autre à l'autre 1968 – 1969 LEÇON du 5 FÉVRIER 1969

LEÇON du 5 FÉVRIER 1969

 

Je vais repartir d’où je vous ai laissés la dernière fois. J’ai dit beaucoup de choses la dernière fois, et en particulier j’ai réussi à toucher certains par l’évidence mathématique que je crois avoir réussi à donner de la genèse, par la seule vertu du Un en tant que marque, de ce qu’il en est du a. Ceci repose sur ce factum, cette fabrication qui résulte de l’usage le plus simple de ce Un en tant qu’une fois répété il foisonne, puisque déjà il n’est posé que pour tenter la répétition, pour retrouver la jouissance, en tant qu’elle a déjà fui ; le premier Un, pour retrouver ce qui n’était pas marqué d’origine déjà l’altère, puisqu’à l’origine il n’était pas marqué. Il se pose donc déjà dans la fondation d’une différence qu’il ne constitue pas en tant que telle mais en tant qu’il la produit. C’est ce point originel qui fait de la répétition la clé d’un processus dont, une fois ouvert, la question se pose de savoir s’il peut ou non trouver son terme.

Vous voyez que nous sommes tout de suite portés sur la question qui n’est terminale qu’à la prendre dans une seule carrière, celle de Freud en tant que sujet d’une part, il fut aussi un homme d’action, disons un homme qui a inauguré une voie ; il l’a inaugurée comment ? C’est ce qu’il conviendra peut-être à un détour de ce que je vous dirai aujourd’hui de rappeler ; mais toute carrière d’homme engage quelque chose qui a dans la mort sa limite, et c’est seulement de ce point de vue que nous pouvons, du chemin tracé par Freud, trouver le terme dans la question qu’il pose, de la fin d’analyse, terminable ou interminable, ce qui ne fait que marquer le temps de la question que je rouvre en disant : est-ce que ce qui s’engage pour le sujet du fait de la répétition comme origine est lui-même un processus qui a sa limite ou pas ? C’est ce que j’ai laissé ouvert, suspendu, mais pourtant avancé en démontrant au tableau la dernière fois de la façon la plus claire ce que j’ai pu exprimer comme la division, la bipartition de deux infinis, marquant que c’est cela dont il est au fond question dans le pari de Pascal ; l’infini sur quoi il s’appuie est l’infinité du nombre. Or, à prendre cette infinité, si je puis dire en l’accélérant encore par l’institution de la série de Fibonacci, dont il est facile de montrer qu’elle est exponentielle, que les nombres qu’elle engendre croissent non pas arithmétiquement mais géométriquement, que c’est celle-là même qui engendre, et justement dans la mesure où nous nous éloignons de son origine, cette proportion qui s’articule dans le a ; à mesure que ces nombres croissent, c’est d’une façon serrée, d’une façon constante, que le a intervient là sous sa forme inverse et d’autant plus frappante qu’elle noue le 1 au a, que c’est le 1/a, que cette proportion d’un nombre à l’autre s’achève dans la constante de plus en plus rigoureuse à mesure que les nombres croissent de ce 1/a.

J’ai écrit aussi, à la prendre à son origine, la série qui résulte de prendre les choses dans l’autre sens et là, par le fait que le a est moindre que 1, vous voyez que le processus s’achève non seulement sur une proportion mais sur une limite et que, quoi que vous additionniez de ce qui se produit, à l’inverse, à procéder par soustraction, de façon telle que soit toujours vrai que, dans cette chaîne, à reprendre la chose dans l’ascendance, chaque terme soit la somme des deux précédents, vous n’en trouvez pas moins la fonction de a en tant que cette fois elle atteint une limite, qu’aussi nombreux que vous additionniez ces termes, vous ne dépasserez pas le 1 + a, ce qui semble indiquer qu’à prendre les choses dans ce sens, ce qu’engendre la répétition a son terme.

C’est ici qu’intervient le tableau bien connu par lequel ceux, en somme, qui manquent ce qu’il en est dans le pari de Pascal inscrivent ce dont il s’agit dans les termes de la théorie des jeux, à savoir, dans une matrice construite de la distinction des cas, formulent ce dont il s’agit, si Dieu existe, et inscrivent pour zéro ce qui résulte de l’observation de ces commandements confondus ici avec la renonciation à quelque chose ; que nous l’appelions plaisir ou de quelque autre façon, il n’en reste pas moins que là, à apprécier d’un primesaut dont nous verrons l’étonnant, c’est d’un zéro qu’ils inscrivent ce qui est laissé dans cette vie aux croyants, moyennant quoi une vie future se cote du terme de l’infini, d’une infinité de vies promises infiniment heureuses. Dans d’autres termes, à supposer que Dieu n’existe pas, le sujet, nous l’inscrivons a, est présumé du jeu toujours pris, c’est le cas de le dire, au pied de la lettre connaître le bonheur limité et d’ailleurs problématique qui lui est offert en cette vie, ce que, dit-on, il n’est pas infondé à choisir si, Dieu n’existant pas, il semble clair qu’il n’y a de l’autre vie rien à attendre.

Ce que je fais, ici, remarquer, c’est le caractère fragile de cette sorte d’inscription, pour autant qu’à suivre la théorie des jeux, les conjonctures ne sauraient se déterminer que du recroisement du jeu de deux adversaires, c’est-à-dire que c’est dans cette posture que devrait être le sujet, alors que l’Autre, énigmatique, celui dont il s’agit en somme qu’il tienne ou non le pari, devrait se trouver à cette place, Dieu existe ou n’existe pas.

Mais Dieu n’est pas dans le coup. En tout cas, rien ne nous permet de l’affirmer. C’est de ce fait que résulte paradoxalement que c’est en face de lui, sur la table si je puis dire, qu’est non pas l’homme mais le sujet défini par ce pari. L’enjeu se confond avec l’existence du partenaire, et c’est pourquoi doivent être réinterprétés les signes qui s’écrivent sur ce tableau. Le choix se fait au niveau du Dieu existe ou Dieu n’existe pas. C’est de là que part la formulation du pari et, pris de là, de là seulement, il est clair que s’il n’y a pas à hésiter, à savoir que ce qu’on risque de gagner à parier que Dieu existe n’a rien de comparable à ce qu’on gagnera sûrement, encore cette certitude peut-elle être facilement mise en question, car qu’est-ce qu’on gagnera ? Le a n’est précisément pas défini.

C’est ici que j’ai ouvert la question, non pas au niveau d’une formule qui a pourtant l’intérêt de prendre à sa source la question de l’intervention du signifiant, de ce qu’il en est dans un acte de choix quelconque ; c’est là que j’ai fait remarquer l’insuffisance d’un tableau incomplet de ne pas mettre en valeur qu’à prendre les choses à un second étage, celui peut-être qui restitue la juste position de ce que comporte la matrice telle qu’on en use dans la théorie des jeux, c’est ici que doit se placer ce que je distingue du sujet, du sujet purement identique à l’inscription des enjeux comme de celui qui peut envisager les cas où Dieu même existant, il parie contre, c’est-à-dire choisit le a à ses dépens, c’est-à-dire sachant ce que comporte ce choix, à savoir qu’il perd positivement l’infini, l’infinité de vies heureuses qui lui est offerte et que pour que assurément se reproduise dans les deux cases ici marquées ce qui d’abord occupait la première matrice, il reste encore cette quatrième à remplir, à savoir qu’il est supposable que, même Dieu n’existant pas, le a comme tenant la place que vous lui voyez occuper dans la première case peut être abandonné cette fois-ci d’une façon expresse, et de ce fait apparaître en négatif, être soustraction de a avec ce que comporte ce que nous écrivons ici sans plus de commentaires et dont vous voyez que tout zéro qu’il paraisse aller de soi, il rien constitue pas moins un problème, en effet.

En effet, extrayons maintenant pour l’isoler dans une matrice nouvelle simplement ceci qu’ajoute notre deuxième composition, à savoir a, -, — a, 0. Pour être honnête, je marque expressément ceci que je viens d’indiquer au passage dans ce discours même que ce zéro ici prend valeur de question.

En effet, s’il a pu se faire que les zéros soient ainsi posés dans la première matrice, c’est là quelque chose qui mérite de retenir notre attention, car qu’ai-je dit tout à l’heure sinon qu’à la vérité ne compte dans cette position du joueur, du sujet qui seul existe, n’entre en balance que l’infini et le fini du a. Qu’est-ce que ces zéros désignent sinon qu’à mettre quelque enjeu sur la table, comme Pascal l’a souligné en introduisant la théorie des partis, rien de juste ne saurait s’énoncer d’un jeu sinon à partir de ceci, sinon qu’ayant un commencement et un terme fixés dans sa règle, ce qui est mis sur la table, ce qu’on appelle la mise est, d’origine, perdu. Le jeu n’existe qu’à partir de ceci que c’est sur la table, si on peut dire dans une masse commune qu’est impliqué ce qu’est le jeu et c’est donc de constitution que le jeu ne peut produire ici que le zéro. Ce zéro ne fait qu’indiquer que vous jouez ; sans ce zéro, pas de jeu. Assurément, on pourrait dire la même chose de l’autre zéro, à savoir celui-ci, qu’il représente la perte à quoi l’autre joueur se résigne de mettre en jeu cet infini. Mais comme précisément c’est de l’existence de l’autre joueur qu’il s’agit, c’est ici, dans la première matrice, que ce zéro en tant que signe de la perte devient problématique.

Après tout, comme rien ne nous force à précipiter aucun mouvement, car c’est justement dans ces précipitations que les erreurs se produisent, nous pouvons bien nous abstenir de motiver ce zéro d’une façon symétrique de ce qu’il en est de l’autre, car nous avons ceci qui apparaît assez dans la discussion que les philosophes ont faite du montage de Pascal, c’est à savoir qu’il apparaît bien en effet que ce zéro représente non pas la perte constitutive de la mise mais, au moins au niveau du dialogue entre Pascal et Méré qui n’est pas pour rien dans la façon dont Pascal écrit et dont du même coup il nous fourvoie, – ce n’est jamais, bien sûr, sans notre collaboration – dans ce qu’il en est de l’intérêt du montage même, à savoir que ce qui domine, c’est qu’en effet ce zéro peut être l’inscription d’un des choix qui s’offrent qui est de ne pas s’asseoir à cette table. C’est ce que fait celui qui, dans ce dialogue, pas seulement idéal mais effectif, celui à qui est adressé le schéma du pari; ce zéro veut non pas dire la perte constituante de la mise, mais inscrit au tableau le “pas de mise”, c’est-à-dire celui qui ne s’assoit pas à la table de jeu.

C’est à partir de là que nous avons à interroger ce qui se produit au niveau de la seconde matrice pour voir comment, à son niveau, peut se répartir ce qu’il en est du jeu. En effet, j’ai indiqué déjà la dernière fois les figures qui peuvent nous être données dans le texte de notre pratique et, à la vérité, j’ai pu l’indiquer aussi rapidement que je l’ai fait de ce que déjà un certain graphe en avait été construit avec ce que j’ai rappelé tout à l’heure au début de mon articulation, à savoir non pas l’hypothèse, mais l’inscriptible et dès lors le tangible, qui fait que le a peut bien n’être lui-même que l’effet de l’entrée de la vie de l’homme dans le jeu, ce dont Pascal nous avertit en ces termes sans doute pas expressément formulés, je veux dire dans ceux même que je vais énoncer. “Vous êtes engagés”, nous dit-il, et c’est vrai. Il ne lui semble pas nécessaire, parce qu’il se fonde sur la parole, parole qui bien sûr pour lui est celle de l’Eglise, il est singulier qu’il n’en distingue pas ce qui – c’est là le point aveugle de siècles qui n’étaient pas pour autant d’obscurantisme – pourtant lui fournit beaucoup, c’est assurément dans ce fait du caractère inéliminable, durant des siècles de pensée, de l’écriture Sainte, que l’écriture plus radicale qui est celle qui, pour nous, y apparaît en filigrane n’est pas réellement distinguée. Mais si de cette écriture je vais chercher la trame dans la logique mathématique, ceci laisse homologue ma position par rapport à la sienne, à ceci près que, pour nous, il n’est plus évitable de poser la question si l’enjeu même n’est pas comme tel essentiellement dépendant de cette fonction de l’écriture. Observons encore une différence, qui est celle que j’ai mise en exergue du premier temps de mon énoncé cette année et qui pourrait se dire, puisque ce rien est pas la formule exacte, simplement: ce que je préfère, c’est un discours sans parole, ce qui ne veut dire rien d’autre que ce discours que supporte l’écriture.

Ici un petit temps pour mesurer la portée, la ligne, le caractère absolument solidaire de ce que j’énonce en ce point cette année, avec tout ce que j’ai commencé d’annoncer sous la triplice du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel. Observez bien, et c’est ici qu’il convient d’insister, la différence qu’il y a entre le discours, quel qu’il soit, philosophique, et ce à quoi nous introduit ce rien d’autre qui se distingue de partir de la répétition.

Le discours philosophique, quel qu’il soit, finit toujours par se déprendre de ce qu’il agite pourtant comme appareil dans un matériel de langage. Toute la tradition philosophique bute sur la réfutation par Kant de l’argument ontologique ; au nom de quoi ? De ceci que les formes de la raison pure, l’analytique transcendentale tombent sous le coup d’une suspicion d’imaginaire, et c’est aussi bien ce qui fait la seule objection, elle est philosophique, au pari de Pascal. “Ce Dieu dont vous pouvez concevoir l’existence comme nécessaire, dit Kant, il n’en reste pas moins que vous ne le concevez que dans les cadres d’une pensée qui ne s’appuie que sur le suspens préalable dont relève l’esthétique” qualifiée pour cette occasion de transcendentale ; ceci ne veut rien dire d’autre que : vous ne pouvez rien énoncer, mais énoncer comme paroles, que dans le temps et dans l’espace dont, par convention philosophique, nous mettons en suspens l’existence en tant qu’elle serait radicale.

Seulement il y a un malheur, et c’est ce qui fait l’intérêt du pari de Pascal, c’est pour cela que je me permets, quoiqu’on puisse penser d’un recours à la vieillerie, d’y trouver un point tournant exemplaire, c’est qu’en aucun cas le Dieu de Pascal n’est à mettre en question sur le plan de l’imaginaire parce que ce n’est pas le Dieu des philosophes; ce n’est même pas le Dieu d’aucun savoir. Nous ne savons, écrit Pascal, ni ce qu’il est, bien sûr, ni même s’il est. C’est bien pour ça qu’il n’est d’aucune façon à mettre en suspens de par aucune philosophie, puisque ce n’est pas la philosophie qui le fonde.

Or ce dont il s’agit et ce que veut dire en particulier mon discours, quand je reprends celui de Freud, c’est très précisément qu’à me fonder sur ce que ce discours a ouvert, il se distingue essentiellement du discours philosophique, en ceci qu’il ne décolle pas de ce en quoi nous sommes pris et engagés comme dit Pascal, mais que, bien plutôt que de se servir d’un discours en fin de compte pour fixer au monde sa loi, à l’histoire ses normes ou inversement, il se mette à cette place où d’abord le sujet pensant s’aperçoit qu’il ne peut se reconnaître que comme effet du langage ; autrement dit qu’avant d’être pensant, pour aller vite, pour épingler même au plus court ce que je suis en train de dire, dès qu’on monte la table de jeu, et Dieu sait si déjà elle est montée, il est d’abord le a. Et c’est après que la question se pose d’y raccorder ceci qu’il pense. Mais il n’a pas eu besoin de penser pour être fixé comme a. C’est déjà fait, contrairement à ce qu’on peut imaginer, précisément en raison de la lamentable carence, de la futilité de plus en plus éclatante de toute la philosophie, à savoir qu’on peut renverser la table de jeu. Je peux renverser celle-ci, bien sûr, et foutre en l’air les tables à Vincennes et ailleurs, mais cela n’empêche pas que la vraie table, la table de jeu est toujours là. Il ne s’agit pas de la table universitaire ! La table autour de laquelle le patron se réunit, où que ce soit, avec les élèves dans un joli petit intérieur, que cet intérieur soit le sien, bien chaleureux et pépère, ou celui dont on l’encadre dans les garderies-modèles !

C’est précisément là qu’est la question. C’est pour ça que je me suis permis, dans un griffonnage dont je ne sais si vous le verrez paraître ou pas, – ce n’est pas du tout un griffonnage, j’y ai passé du temps avant-hier – enfin je ne sais pas si vous le verrez paraître, parce qu’il ne paraîtra qu’à un seul endroit ou il ne paraîtra pas, et je m’intéresse au fait de savoir s’il paraîtra ou ne paraîtra pas ! Bref j’ai été jusqu’à cette exorbitance délirante – car depuis un petit temps je délire à part moi, ces choses-là sortent toujours un jour, sous une forme ou sous une autre – j’aimerais qu’on s’aperçoive, c’est mon délire ou pas, qu’il n’est plus possible de jouer le rôle qui convient à la transmission du savoir, qui n’est pas la transmission d’une valeur, encore que maintenant cela s’inscrive sur des registres “unité de valeur”, mais de saisir ce qu’on peut appeler un effet de formation ; c’est pour cela que, quel qu’il soit, quiconque dans l’avenir, justement parce qu’il est arrivé quelque chose à cette valeur du savoir, voudra occuper une place d’aucune façon afférente à cet endroit de formation, même si c’est les mathématiques, la biochimie ou n’importe quoi d’autre, fera bien d’être psychanalyste, si c’est ainsi qu’il faut définir quelqu’un pour qui existe cette question de la dépendance du sujet par rapport au discours qui le tient, et non pas qu’il tient.

Alors il vaut bien de dire, puisque comme vous le voyez je viens d’éviter quelque chose en raison du fait que vous êtes tous les produits de l’école, c’est-à-dire d’un enseignement philosophique, que je sais que je ne peux pas aborder d’une façon abrupte ce qu’il en est du changement qui s’inscrit au niveau de la seconde matrice, à savoir poser la question de ce que ça veut dire que là ce ne soit pas a ou zéro car ça n’a jamais été a ou 0, comme je viens de vous l’indiquer et comme Pascal le dit, mais comme ce ne sont jamais que des philosophes qui l’ont lu, tout le monde est resté sourd. Il a dit a, c’est zéro, ce qui veut dire a c’est la mise. C’était pourtant bien précisé dès la théorie des partis. Non, hein, ça ne fait rien, ils sont restés sourds ! Et zéro, c’est zéro au regard de l’infini. Foutaises ! Qu’est-ce qui change qu’il y ait maintenant non pas, comme on l’a dit vainement, d’une façon imaginaire a ou zéro, mais a ou bien – a. Et si – a veut dire effectivement ce que ça a l’air de dire, à savoir qu’on l’inverse, qu’est-ce que ça peut bien être que ce truc-là ? Et puis aussi que dans un cas, quoi qu’il arrive, fût-ce aux dépens de quelque chose qui, pour s’inscrire, paraît devoir être coûteux, qu’est-ce que c’est aussi là que cette corrélation, cette équivalence qui peut-être nous permet de mettre ailleurs, de nous apercevoir qu’ici basculent nos signes de conjonction. En tout cas voilà deux liaisons qui me paraissent digne d’être interrogées. Vous voyez qu’elles ne sont pas tout à fait classées comme celles d’avant.

Là, je regrette de n’en être pas plus loin que ce que j’ai déjà, mais trop vite, articulé dans les dernières minutes de la dernière fois, c’est à savoir que j’ai rappelé que, pour partir de la figure qui ici s’indique dans le griffonnage de Pascal, la première liaison, cette horizontale du petit a au – -, nous disons, c’est l’enfer. Je l’ai claironné à des gens qui déjà un petit peu se dirigeaient vers la sortie. Mais, dans l’ensemble, je vous ai fait remarquer que l’enfer, ça nous connaît, c’est la vie de tous les jours. Chose curieuse, on le sait, on le dit, on ne dit même que ça. Mais ça se limite au discours, et à quelques symptômes bien entendu. Dieu merci, s’il n’y avait pas les symptômes, on ne s’en apercevrait pas ! Si les symptômes névrotiques n’existaient pas, il n’y aurait pas eu Freud ! Si les hystériques n’avaient pas déjà frayé la question, aucune chance que même la vérité pointe le bout de l’oreille !

Alors là, il faut faire une petite station. Quelqu’un que je remercie – parce qu’il faut toujours remercier les personnes par où vous arrivent les cadeaux – m’a pour des raisons externes rappelé l’existence du chapitre de Bergler qui s’appelle “Le Surmoi sous-estimé”, c’est dans la fameuse Névrose de base qui explique tout. Vous n’allez pas me dire que moi j’explique tout. Je n’explique rien, justement. C’est même ce qui vous intéresse ! J’essaie à divers niveaux, pas seulement ici, de faire qu’il y ait des psychanalystes qui ne soient pas imbéciles. Mon opération ici est une opération de rabattage, non pour attirer dans un trou d’école, mais pour essayer de donner l’équivalent de ce que devraient avoir les psychanalystes à des gens qui n’ont aucun moyen de l’avoir. C’est une entreprise désespérée. Mais l’expérience prouve que l’autre aussi, celle de l’apprendre aux psychanalystes eux-mêmes, semble vouée à l’échec, comme je l’ai déjà écrit. Imbéciles, comme sujets s’entend, parce que pour se démerder dans leur pratique, ils sont plutôt futés ! Et c’est une conséquence précisément de ce que je suis en train d’énoncer ici. C’est conforme à la théorie. C’est ce qui prouve non seulement qu’il n’y a aucun besoin d’être philosophe, mais que c’est beaucoup mieux de ne pas l’être. Seulement ça a une conséquence, c’est qu’on ne comprend rien. D’où ce que je passe aussi mon temps à énoncer, qu’il vaut beaucoup mieux ne pas comprendre. Seulement l’ennui, c’est qu’ils comprennent de toutes petites choses, alors ça pullule. Par exemple “Le Surmoi sous-estimé”, c’est un chapitre génial, d’abord parce qu’il rassemble toutes les façons dont le Surmoi a été articulé dans Freud. Comme il n’est pas philosophe, il ne voit absolument pas qu’elles tiennent toutes ensemble. D’ailleurs il est charmant, et il avoue le truc. C’est ce qu’il y a de bien dans les psychanalystes, ils avouent tout ! Il avoue qu’il a écrit à un monsieur, c’est dans une note, M. H.H. Heart, qui faisait des extraits de Freud. Alors il lui a écrit : “Envoyez-moi quelques citations sur le Surmoi”. Après tout, ça peut se faire, ça ; c’est d’ailleurs conforme également à la théorie; on peut prendre les choses comme ça, avec une paire de ciseaux, si l’écriture a tant d’importance, partout où il y a Surmoi, criss criss, on coupe! On fait une liste de 15 citations. Et je dois dire que là j’humorise. Mais il me tend la perche. Parce que bien sûr que Bergler a lu Freud, enfin j’aime à l’imaginer! Mais tout de même il avoue que pour écrire ce chapitre, il a écrit à H.H. Heart pour lui donner des citations sur le Surmoi. Le résultat, c’est qu’il peut évidemment bien marquer, exactement du même niveau où sont toutes les revues de psychanalyse existantes, sauf la mienne, bien entendu ! à quel point c’est incohérent; ça commence par le censeur au niveau des rêves; on croit que c’est un innocent, le censeur, comme si ça n’était rien que d’avoir justement la paire de ciseaux avec laquelle on fait ensuite la théorie. Et après ça, ça devient quelque chose qui vous titille. Et puis après ça devient le grand méchant loup. Et puis après ça, il n’y en a plus. Et après ça, on évoque Eros, Thanatos et tout le barda ! Et il va falloir que Thanatos se loge là-dedans. Et puis alors, ce Surmoi, je m’en arrange, avec lui ; je te fais des courbettes et des chatouilles. Ah ! Cher petit Surmoi !

Bon. Grâce à cette présentation, bien sûr, on obtient quelque chose, il faut bien le dire, d’assez risible. Il faut vraiment qu’on soit à notre époque pour que personne ne rit. Personne ne rit. Même un professeur de philosophie. Il faut dire qu’ils en sont à un point, à notre génération! Même un professeur de philosophie peut lire ce truc sans rire. On les a matés ! Il y avait quand même un temps où il y avait des gens qui n’étaient pas spécialement intelligents, un type qui s’appelait Charles Blondel, il poussait des hurlements à propos de Freud. Au moins, c’était quelque chose. Maintenant, même les personnes les moins faites pour imaginer ce dont il s’agit dans une psychanalyse lisent des trucs absolument aussi étourdissants sans râler. Non. Tout est possible. Tout est admis. Nous sommes – d’ailleurs les choses dessinent toujours leurs linéaments ailleurs que dans le réel avant d’y descendre – dans le régime vraiment de la ségrégation intellectuelle.

Eh bien! ce type, il s’est aperçu d’un tas de choses. Quand une chose est là, sous son nez, il la comprend. Et je dirai que c’est ce qu’il y a de triste parce qu’il la comprend au niveau de son nez, qui ne peut pas bien sûr être absolument comme ça; il est forcément pointu. Alors il voit une toute petite chose. Il s’aperçoit que ce qu’on lui explique, comme ça, au niveau des citations de Freud comme étant le Surmoi, il s’aperçoit, mais ça doit avoir un rapport avec ce qu’il voit tout le temps. Alors il commence par s’apercevoir, mais comme ça d’une façon intuitive, au niveau de la sensibilité, que ce qu’on appelle la Durcharbeitung, l’élaboration comme on a traduit en français ça, -on passe son temps à s’apercevoir que c’est intraduisible. Durcharbeitung, ce n’est pas élaboration, on n’y peut rien ; comme il n’y a pas en français de mot pour dire “travail à travers”, forage, on traduit élaboration ; chacun sait qu’en France, on élabore ; c’est plutôt dans le genre fumées.

L’élaboration analytique, ce n’est pas du tout comme ça. Ceux qui sont sur un divan s’aperçoivent que ça consiste à revenir tout le temps sur le même truc, à tous les tournants on est ramené sur le même truc, et il faut que ça dure pour arriver justement à ce que je vous ai expliqué, à la limite, à la terminaison, quand on va dans le bon sens naturellement, où on rencontre 1a limite. Il dit “ça, c’est un effet de Surmoi”, c’est-à-dire qu’il se rend compte que cette espèce de grand méchant machin qui pourtant est extrait soi-disant du complexe d’Oedipe, ou encore de la mère dévorante, ou de n’importe laquelle de ces balançoires, il s’aperçoit que ça a un rapport avec ce côté épuisant, tannant, nécessaire, répété surtout, par quoi on arrive à quelque chose qui, en effet, quelquefois, a un bout. Comment est-ce qu’il ne voit pas que cela n’a rien de commun avec cette espèce de figure d’un scénario où le Surmoi est, comme on dit, une instance, ce qui ne serait rien, mais où on le fait vivre comme une personne; parce que, comme on n’a pas bien compris ce que c’était qu’une instance, on lui donne vraiment son idée, au Surmoi.

Il faut que tout cela se passe non pas sur l’autre scène, celle dont parlait Freud, celle qui fonctionne dans les rêves, mais sur une espèce de petite saynète là, où ce qu’on appelle l’enseignement analytique vous fait jouer des marionnettes; le Surmoi c’est le commissaire et il vient taper sur la tête de Guignol qui est le Moi. Comment rien que de voir ce rapprochement qu’il sent tellement bien au point de vue clinique, avec l’élaboration, la Durcharbeitung, cela ne lui suggère pas que le Surmoi, ça pourrait peut-être être trouvé sans quelque chose qui ne nécessiterait pas, comme ça, qu’on multiplie dans la personnalité les instances. Et puis alors c’est qu’à tout instant il lâche le morceau, il avoue le truc, c’est-à-dire qu’on a bien repéré, dit-il, que ça avait un rapport avec l’idéal du Moi. Mais il faut avouer qu’on n’y comprend absolument rien; personne n’a encore fait le collage.

Tout de même, pour que ces discours soient autre chose que les mémoires du psychanalyste, à savoir évoquer le cas d’une jeune femme chez qui, à ce propos, on voyait bien que c’était le sentiment de culpabilité qui l’a fait entrer dans la psychanalyse – espérons que c’est le même qui l’en a fait sortir ! – on peut peut-être quand même s’apercevoir que, par exemple, cette espèce de petite manœuvre d’une mesure qui est précisément la mesure de ce qui ne peut pas être mesuré parce que c’est la mise de départ, que ça peut en effet dans certains cas se figurer avec la plus grande précision et l’écrire au tableau, que c’est dans la manière d’une certaine façon de balancer régulière qu’on arrive à remplir ce quelque chose qui peut dans certains cas se figurer comme le Un, on peut tout de même voir qu’il y a intérêt à articuler d’une façon qui soit vraiment précise quelque chose qui permette de concevoir que ça n’est pas en effet du tout un abus de termes que de rapprocher, même au nom d’une intuition minime comme ça, l’élaboration, la Durcharbeitung dans le traitement, avec le Surmoi.

Alors il faut choisir. Il ne faut pas nous dire que le Surmoi est le grand méchant loup et cogiter pour voir si ce n’est pas dans l’identification avec je ne sais quelle personne que ce Surmoi sévère est né. Ce n’est pas comme ça qu’il faut poser les questions. C’est comme les gens qui vous disent que si Untel est religieux, c’est parce que son grand-père l’était. Ça ne me suffit pas, à moi, parce que même si on a un grand-père religieux, on peut peut-être aussi s’apercevoir que c’est une connerie, n’est-ce pas ?

L’identification, il faudrait tout de même distinguer sa direction par rapport à d’autres choses. Il faudrait savoir si l’identification dans l’analyse, c’est la visée ou si c’est l’obstacle. Mais ça peut peut-être bien être le moyen par où on engage les gens justement sans doute pour la faire, mais pour que du même fait, elle se défasse, et que c’est dans un fait que ça se défasse justement parce qu’on la fait que peut apparaître quelque chose d’autre que nous appellerons le trou dans l’occasion.

Je vais vous laisser là aujourd’hui. J’ai essayé, à la fin de ce discours, de vous montrer que c’est un discours directement intéressant pour l’aération de notre pratique. Je veux dire par là qu’à se servir de ce qui n’était certes pas des expériences odoratives, ce n’était pas au pifomètre que Freud s’avançait, on peut en effet y voir, dans le développement d’une fonction à travers sa pensée, les arêtes qui permettent de lui donner sa cohérence; mais cette cohérence, il est indispensable que, si on veut avancer autrement qu’avec des historiettes, on la rassemble et qu’on lui donne sa consistance et sa solidité ; cela permettrait peut-être de voir tout à fait d’autres faits que des faits simplement analogiques.

Ce que je dis n’ôte rien à la portée du détail, comme justement Bergler y insiste. Mais lisez ce chapitre pour voir que même ceci qui est pertinent, bien orienté, mais orienté à la façon des particules de la limaille de fer quand vous tapez dans un champ magnétisé déjà, aucune espèce de motivation véritable de la puissance et de l’importance du détail, et pourquoi en effet il n’y a que les détails, c’est bien vrai, qui nous intéressent. Encore faudrait-il savoir dans chaque cas ce qui est intéressant. Parce que, si on ne le sait pas, on rapproche des détails disparates au nom d’une pure et simple ressemblance, alors que ce n’est pas cela qui est important. Nous reprendrons la prochaine fois au niveau de la troisième figure.

Print Friendly, PDF & Email