Groupe niçois de psychanalyse lacanienne

BOEHME

Leçon 15, 11 avril 1956

 

C’est par rapport à ces définitions du signifiant et de la structure que nous pouvons faire justement la démarcation et la limite. Nous dirons que nous nous sommes imposés comme loi, dans la physique de partir de cette idée que, dans la nature, personne ne se sert du signi­fiant pour signifier. Ce qui distingue notre physique d’une physique mystique, et même d’une physique qui n’avait rien de mystique, qui était la physique antique, qui ne s’imposait pas strictement cette méditation, (j’ai déjà fait assez d’allu­sions à la physique aristotélicienne pour que vous ne puissiez voir ce que je veux dire dans ce sens). Mais pour nous c’est devenu la loi fondamentale, exigible de tout énoncé de l’ordre des sciences naturelles qu’il n’y a personne qui se sert de ce signifiant, qui pourtant est bien là dans la nature; car si ce n’était pas le signifiant que nous y cherchions, nous n’y trouverions rien du tout.

Dégager une loi naturelle, c’est dégager une formule signifiante, moins elle signifie quelque chose, plus nous sommes contents. C’est pourquoi nous sommes parfaitement contents de l’achèvement de la phy­sique einsteinienne, c’est que littéralement, vous auriez tort de croire que les petites formules qui mettent en rapport la masse d’inertie avec une constante et quelques exposants, sont quelque chose qui ait la moindre signification. C’est un pur signifiant. Et c’est pour cela que grâce à lui nous tenons le monde dans le creux de la main.

La notion que le signifiant signifie quelque chose, à savoir qu’il y a quelqu’un qui se sert de ce signifiant pour signifier quelque chose, s’appelle la « signatura rerum ». Et c’est le titre 337. LES PSYCHOSES

d’un ouvrage d’un nommé Jakob Boehme, Cela voulait dire que c’est justement le nommé Dieu qui est là pour nous par­ler, avec tout ce qui est des phénomènes naturels, sa langue.

Il ne faut pas croire que cette supposée fondamentale qu’est notre physique implique la réduction de toute signi­fication. A la limite, il y en a une, il n’y a personne pour la signifier. À l’intérieur de la physique, néanmoins, la seule existence d’un système signifiant implique au moins cette signification qu’il y ait un umwelt; c’est-à-dire la conjonc­tion minimale des deux signifiants suivants: c’est-à-dire que toutes choses sont une, ou que l’un est toute choses.

Ces signifiants de la science, au sens le plus général, vous auriez tort de croire, si réduits qu’ils soient, même à cette dernière formule, qu’ils sont tout donnés, qu’un empirisme quelconque nous permette de les dégager. Aucune espèce de théorie empirique n’est susceptible de rendre compte de l’existence simplement des premiers nombres entiers. Quelque effort qu’ai fait M. Jung pour nous convaincre du contraire, l’histoire, l’observation, l’ethnographie nous montrent qu’à un certain niveau d’usage du signifiant, ce peut être dans telle ou telle communauté, dans telle ou telle peuplade, c’est une conquête que d’accéder au nombre « cinq » par exemple. On peut fort bien distinguer du côté de l’Orénoque entre la tribu qui a appris à signifier le nombre « quatre », et celle pour laquelle le nombre « cinq » ouvre des possibilités tout à fait surprenantes et cohérentes, d’ailleurs, avec l’ensemble précisément du système signi­fiant où elle s’insère.

Ne prenez pas cela pour de l’humour. Ce sont des choses qu’il faut prendre au pied de la lettre. L’effet fulgurant du nombre « trois » quand il est arrivé dans telle tribu de l’Ama­zone a été noté par des personnes qui savaient ce qu’elles disaient. Il ne faut pas croire que l’énoncé des séries des nombres entiers soit quelque chose qui aille de soi. Il est tout à fait concevable qu’au-delà d’une certaine limite, les choses se confondent, simplement dans la confusion de la multi­tude; l’expérience montre qu’il en est ainsi.

338

 

ECRITS 598.

2. On sent que c’est la nature d’une transmutation dans le sujet, qui ici se dérobe, et d’autant plus douloureusement pour la pensée qu’elle lui échappe du moment même qu’elle passe au fait. Nul index ne suffit en effet à montrer où agit l’interprétation, si l’on n’admet radicalement un concept de la fonction du signi­fiant, qui saisisse où le sujet s’y subordonne au point d’en être suborné.

L’interprétation, pour déchiffrer la diachronie des répétitions inconscientes, doit introduire dans la synchronie des signifiants qui s’y composent, quelque chose qui soudain rende la traduction possible, – précisément ce que permet la fonction de l’Autre dans le recel du code, c’étant à propos de lui qu’en apparaît l’élément manquant.

Cette importance du signifiant dans la localisation de la vérité analytique, apparaît en filigrane, dès qu’un auteur se tient ferme aux connexions de l’expérience dans la définition des apories. Qu’on lise Edward Glover, pour mesurer le prix qu’il paye du défaut de ce terme : quand à articuler les vues les plus pertinentes, il trouve l’interprétation partout, faute de pouvoir l’arrêter nulle part, et jusque dans la banalité de l’ordonnance médicale, et qu’il en vient à dire tout uniment, sans qu’on sache s’il s’entend, que la formation du symptôme est une interprétation inexacte du sujet [I3].

L’interprétation ainsi conçue devient une sorte de phlogistique manifeste en tout ce qui se comprend à tort ou à raison, pour peu qu’il nourrisse la flamme de l’imaginaire, de cette pure parade qui, sous le nom d’agressivité, fait les choux gras de la technique de ce temps-là (193I-, c’est bien assez neuf pour être encore d’aujourd’hui. Cf. [I3]).

C’est seulement à ce que l’interprétation vienne culminer dans l’hic et nunc de ce jeu, qu’elle se distinguera de la lecture de la signatura rerum où Jung rivalise avec Boehme. L’y suivre irait fort peu à l’être de nos analystes.

Mais être à l’heure de Freud est bien d’une autre tablature, pour quoi il n’est pas superflu d’en savoir démonter l’horloge. 593

LA DIRECTION DE LA CURE

3. Notre doctrine du signifiant est d’abord discipline, où se rompent ceux que nous formons, aux modes d’effet du signifiant dans l’avènement du signifié, seule voie à concevoir qu’à s’y inscrire l’interprétation puisse produire du nouveau.

Car elle ne se fonde dans aucune assomption des archétypes divins, mais dans le fait que l’inconscient ait la structure radicale du langage, qu’un matériel y joue selon des lois, qui sont celles que découvre l’étude des langues positives, des langues qui sont ou furent effectivement parlées.

Print Friendly, PDF & Email