Groupe niçois de psychanalyse lacanienne

HONTE ÉCRITS

 

LE SÉMINAIRE SUR «LA LETTRE VOLÉE»

les armes. L’autre est lucide, mais éveillera ses soupçons. Mais s’il est vraiment le joueur qu’on nous dit, il interrogera, avant de les abattre, une dernière fois ses cartes, et y lisant son jeu, il se lèvera de la table à temps pour éviter la honte.

Est-ce là tout et devons-nous croire que nous avons déchiffré la véritable stratégie de Dupin au-delà des trucs imaginaires dont il lui fallait nous leurrer? Oui sans doute, car si « tout point qui demande de la réflexion», comme le profère d’abord Dupin, «s’offre le plus favorablement à l’examen dans l’obscurité », nous pouvons facilement en lire maintenant la solution au grand jour. Elle était déjà contenue et facile à dégager du titre de notre conte, et selon la formule même, que nous avons dès longtemps soumise à votre discrétion, de la communication intersubjective : où l’émetteur, vous disons-nous, reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée. C’est ainsi que ce que veut dire « la lettre volée », voire « en souffrance », c’est qu’une lettre arrive toujours à destination.

 

Dès lors ce serait trop dire que nous allions reporter ces remar­ques sur le champ de la psychanalyse puisqu’elles y sont déjà, et que la désintrication qu’elles y produisent entre la technique de déchiffrage de l’inconscient et la théorie des instincts, voire des pulsions, va de soi.

Ce que nous apprenons au sujet à reconnaître comme son inconscient, c’est son histoire, – c’est-à-dire que nous l’aidons à parfaire l’historisation actuelle des faits qui ont déterminé déjà dans son existence un certain nombre de « tournants » histo­riques. Mais s’ils ont eu ce rôle, c’est déjà en tant que faits d’histoire, c’est-à-dire en tant que reconnus dans un certain sens ou censurés dans un certain ordre.

Ainsi toute fixation à un prétendu stade instinctuel est avant tout stigmate historique : page de honte qu’on oublie ou qu’on annule, ou page de gloire qui oblige. Mais l’oublié se rappelle dans les actes, et l’annulation s’oppose à ce qui se dit ailleurs, comme l’obligation perpétue dans le symbole le mirage même où le sujet s’est trouvé pris.

C’est faute d’une élaboration de la nature de l’inconscient, (bien que le travail en fût par Freud déjà mâché, de ce que seule­ment il la dit être surdéterminée, mais qui retient ce terme pour s’apercevoir qu’il ne vaut que pour l’ordre du langage?), que la fausse honte des analystes quant à l’objet de leur activité engen­drant leur aversion, cette aversion engendrant la prétention, et la prétention l’hypocrisie et l’impudence tout ensemble, dont j’arrête ici la souche pullulante, ils en sont venus à baptiser carpe du don oblatif le lapin de la copulation génitale, et à prôner le moi de l’ana­lyste comme le truchement électif de la réduction des écarts du sujet à l’endroit de la réalité, – ceci par nul autre moyen que par une identification à ce moi dont la vertu ne peut dès lors provenir que de l’identification à un autre moi qui, si c’est celui d’un autre.

Ceci rendait inévitable le refoulement qui s’est produit de la vérité dont ils étaient le véhicule, et l’extraordinaire cacophonie que constituent actuellement les discours de sourds auxquels se livrent à l’intérieur d’une même institution des groupes, et à l’intérieur des groupes, des individus, qui ne s’entendent pas entre eux sur le sens d’un seul des termes qu’ils appliquent reli­gieusement à la communication comme à la direction de leur expérience, discours qui pourtant recèlent ces manifestations honteuses de la vérité que Freud a reconnues sous le mode du retour du refoulé.

Tout retour à Freud qui donne matière à un enseignement digne de ce nom, ne se produira que par la voie, par où la vérité la plus cachée se manifeste dans les révolutions de la culture. Cette voie est la seule formation que nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous suivent. Elle s’appelle : un style.

 

Que pourraient dire en effet les Petits Souliers? Poser des questions? Ils n’en font rien pour trois raisons dont deux qu’ils savent.

La première raison est qu’ils sont analysés `et qu’un bon analysé ne pose pas de questions, – formule qu’il faut entendre au même niveau de péremptoire dont le proverbe : il n’y a pas de petites économies, clôt la réplique à une demande de comptes considérée comme importune dans un pastiche célèbre de Claudel.

La deuxième raison est qu’il est strictement impossible dans le langage en cours dans la communauté, de poser une question sensée, et qu’il faudrait avoir la honte bue du Huron ou le culot monstre de l’enfant pour qui le Roi est nu, pour en faire la remarque, seul sésame pourtant à permettre à un entretien de s’y ouvrir.

La troisième raison est inconnue aux Petits Souliers dans les conditions ordinaires et n’apparaîtra qu’au bout de notre propos.

Pour les Suffisances, qu’ont-elles à faire que de parler? Se suffisant, elles n’ont rien à se dire, et dans le silence des Petits Souliers elles n’ont personne à qui répondre.

C’est pourquoi il est laissé aux Bien-Nécessaires de faire appel de ce silence en le peuplant de leur discours. Ils ne s’en font pas faute, et d’autant moins que ce discours une fois mis en branle, rien ne peut guère l’entraver. Délié, comme nous l’avons dit, de sa…

 

LA DIRECTION DE LA CURE

Soyons juste, le progrès humaniste d’Aristote à saint François (de Sales) n’avait pas comblé les apories du bonheur.

On perd son temps, on le sait, à rechercher la chemise d’un homme heureux, et ce qu’on appelle une ombre heureuse est à éviter pour les maux qu’elle propage.

C’est bien dans le rapport à l’être que l’analyste a à prendre son niveau opératoire, et les chances que lui offre à cette fin l’ana­lyse didactique ne sont pas seulement à calculer en fonction du problème supposé déjà résolu pour l’analyste qui l’y guide.

Il est des malheurs de l’être que la prudence des collèges et cette fausse honte qui assure les dominations, n’osent pas retrancher de soi.

Une éthique est à formuler qui intègre les conquêtes freudiennes sur le désir : pour mettre à sa pointe la question du désir de l’ana­lyste.

 

5. La décadence

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Il est incroyable que certains traits pourtant criants depuis toujours de l’action de l’homme comme telle, n’aient pas été ici mis en lumière par l’analyse. Nous voulons parler de ce par quoi cette action de l’homme est la geste qui prend appui sur sa chanson. Cette face d’exploit, de performance, d’issue étranglée par le sym­bole, ce qui la fait donc symbolique (mais non pas au sens aliénant que ce terme dénote vulgairement), ce pour quoi enfin l’on parle de passage à l’acte, ce Rubicon dont le désir propre est toujours camouflé dans l’histoire au bénéfice de son succès, tout cela auquel l’expérience de ce que l’analyste appelle l’acting out, lui donne un accès quasi expérimental, puisqu’il en tient tout l’artifice, l’analyste le rabaisse au mieux à une rechute du sujet, au pire à une faute du thérapeute.

On est stupéfait de cette fausse honte de l’analyste devant l’action, où se dissimule sans doute une vraie : celle qu’il a d’une action, la sienne, l’une parmi les plus hautes, quand elle descend à l’abjection.

 

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