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Recherches Lacan

LXXV LE MOMENT DE CONCLURE Leçon IV 10 janvier 1978

Le moment de conclure

Leçon IV 10 janvier 1978

J’ai été un peu surmené parce que samedi et dimanche il y a eu un congrès de mon École. Comme on préférait que, enfin Simatos préférait qu’il n’y ait que les membres de cette École, on a été un peu loin et je n’en suis revenu que difficilement.

Quelqu’un – c’est quelqu’un qui parle avec moi – quelqu’un en atten­dait, vu le sujet qui n’était autre que ce que j’appelle la passe, quelqu’un en attendait quelques lumières sur la fin de la l’analyse.

La fin de l’analyse, on peut la définir. La fin de l’analyse, c’est quand on a deux fois tourné en rond, c’est-à-dire retrouvé ce dont on est prisonnier. Recommencer deux fois le tournage en rond, c’est pas certain que ce soit nécessaire. Ιl suffit qu’on voie ce dont on est captif.

Et l’inconscient, c’est ça, c’est la face de Réel – peut-être que vous avez une idée après m’avoir entendu de nombreuses fois, peut-être que vous avez une idée de ce que j’appelle le Réel – c’est la face de Réel de ce dont on est empêtré.

Ιl y a quelqu’un qui s’appelle Soury et qui a bien voulu prêter attention à ce que j’énonce concernant les ronds de ficelle, et il m’a interrogé, il m’a interrogé sur ce que ça signifie, sur ce que ça signifie qu’il ait pu écrire comme ça les ronds de ficelle.

Car c’est comme ça qu’il les écrit.

 

L’analyse ne consiste pas à ce qu’on soit libéré de ses sinthomes, puisque c’est comme ça que je l’écris, symptôme. L’analyse consiste à ce qu’on sache pourquoi on en est empêtré.

Ça se produit du fait qu’il y a le Symbolique.

Le Symbolique, c’est le langage ; on apprend à parler et ça laisse des traces. Ça laisse des traces et, de ce fait, ça laisse des conséquences qui ne sont rien d’autre que le sinthome et l’analyse consiste – y a quand même un progrès dans l’analyse – l’analyse consiste à se rendre comp­te de pourquoi on a ces sinthomes, de sorte que l’analyse est liée au savoir.

C’est très suspect. C’est très suspect et ça prête à toutes les suggestions. C’est bien le mot qu’il faut éviter.

L’inconscient, c’est ça, c’est qu’on a appris à parler et que de ce fait, on s’est laissé par le langage suggérer toutes sortes de choses.

Ce que j’essaie, c’est d’élucider quelque chose sur ce que c’est vraiment que l’analyse. Sur ce que c’est vraiment que l’analyse, on ne peut le savoir que si on me demande, à moi, une analyse. C’est la façon dont, l’analyse, je la conçois.

C’est bien pour ça que j’ai tracé une fois pour toutes ces ronds de ficel­le que, bien entendu, je rate sans cesse dans leur figuration.

Je veux dire qu’ici [figure IV-1], vous le voyez bien, j’ai dû faire ici une coupure et que cette coupure, je l’avais pourtant préparée, il n’en reste pas moins qu’il a fallu que je la refasse.

Compter, c’est difficile et je vais vous dire pourquoi, c’est qu’il est impossible de compter sans deux espèces de chiffres. Tout part du zéro. Tout part du zéro et chacun sait que le zéro est tout à fait capital.

Le résultat, c’est que, ici (Ο) c’est 1. Voilà en quoi ça commence au 11, en quoi le 1 qui est ici (*) et le 1 qui est là (Ο) se distinguent. Et, bien entendu, ce n’est pas la même espèce de chiffre qui fonctionne pour ici marquer le 1 qui permet 16.

La mathématique fait référence à l’écrit, à l’écrit comme tel ; et la pen­sée mathématique, c’est le fait qu’on peut se représenter un écrit.

Quel est le lien, sinon le lieu, de la représentation de l’écrit ? Nous avons la suggestion que le Réel ne cesse pas de s’écrire. C’est bien par l’écriture que se produit le forçage. Ça s’écrit tout de même le Réel; car, il faut le dire, comment le Réel appa­raîtrait-il s’il ne s’écrivait pas ?

C’est bien en quoi le Réel est là. Ιl est là par ma façon de l’écrire. L’écriture est un artifice. Le Réel n’apparaît donc que par un artifice, un artifice lié au fait qu’il y a de la parole et même du dire. Et le dire concer­ne ce qu’on appelle la vérité. C’est bien pourquoi je dis que, la vérité, on ne peut pas la dire.

Dans cette histoire de la passe, je suis conduit, puisque la passe, c’est moi qui l’ai, comme on dit, produite, produite dans mon École dans l’es­poir de savoir ce qui pouvait bien surgir dans ce qu’on appelle l’esprit, l’esprit d’un analysant pour se constituer, je veux dire recevoir des gens qui viennent lui demander une analyse.

Ça pourrait peut-être se faire par écrit ; je l’ai suggéré à quelqu’un, qui d’ailleurs était plus que d’accord. Passer par écrit, ça a une chance d’être un peu plus près de ce qu’on peut atteindre du Réel que ce qui se fait actuellement, puisque j’ai tenté de suggérer à mon École que des passeurs pouvaient être nommés par quelques-uns.

L’ennuyeux, c’est que, ces écrits, on ne les lira pas. Au nom de quoi ? Au nom de ceci que, de l’écrit, on en a trop lu. Alors quelle chance y a-t-­il qu’on le lise ? C’est là couché sur le papier; mais le papier, c’est aussi le papier hygiénique.

Les chinois se sont aperçus de ça qu’il y a du papier dit hygiénique, le papier avec lequel on se torche le cul. Impossible donc de savoir qui lit. Υ a sûrement de l’écriture dans l’inconscient, ne serait-ce que parce que le rêve, principe de l’inconscient – ça, c’est ce que dit Freud – le lapsus et même le trait d’esprit se définissent par le lisible.

 

Un rêve, on le fait, on ne sait pas pourquoi et puis après coup, ça se lit. Un lapsus de même, et tout ce que dit Freud du trait d’esprit est bien comme étant lié à cette économie qu’est l’écriture, économie par rapport à la parole.

Le lisible, c’est en cela que consiste le savoir. Et en somme, c’est court. Ce que je dis du transfert est que je l’ai timidement avancé comme étant le sujet – le sujet, un sujet est toujours supposé, il n’y a pas de sujet, bien entendu, il n’y a que le supposé – le supposé-savoir, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Le supposé-savoir-lire-autrement.

L’autrement en question, c’est bien celui que j’écris, moi aussi, de la façon suivante S (A/  ).

Autrement, qu’est-ce que ça veut dire ? Ιl s’agit du grand Α là, à savoir du grand Autre. Est-ce qu’autrement veut dire, autrement que ce bafouillage qu’on appelle psychologie ? Non.

Autrement désigne un manque. C’est de manquer autrement qu’il s’agit. Autrement dans l’occasion, est-ce que ça veut dire, autrement que quiconque ?

C’est bien en ça que l’élucubration de Freud est vraiment probléma­tique. Tracer des voies, laisser des traces de ce qu’on formule, c’est ça qui est enseigner, et enseigner n’est rien d’autre aussi que tourner en rond.

On a énoncé, comme ça, on ne sait pas pourquoi, il y a eu un nommé Cantor qui a fait la théorie des ensembles. Ιl a distingué deux types d’en­semble : l’ensemble qui est dénombrable et – il le remarque – à l’inté­rieur de l’écriture, à savoir que c’est à l’intérieur de l’écriture qu’il fait équivaloir la série des nombres entiers, par exemple, avec la série des nombres pairs. Un ensemble n’est dénombrable qu’à partir du moment où on démontre qu’il est bi-univoque.

Mais justement dans l’analyse, c’est l’équivoque qui domine. Je veux dire que c’est à partir du moment où y a une confusion entre ce Réel que nous sommes bien amenés à appeler Chose, y a une équivoque entre ce Réel et le langage, puisque le langage, bien sûr, est imparfait, c’est bien là ce qui se démontre de tout ce qui s’est dit de plus sûr. Le langage est imparfait, y a un nommé Paul Henri qui a publié ça chez Klincksieck, il appelle ça Le langage: un mauvais outil. On peut pas dire mieux. Le lan­gage est un mauvais outil, et c’est bien pour ça que nous n’avons aucune idée du Réel.

C’est bien là-dessus que je voudrais conclure.

L’inconscient, c’est ce que j’ai dit, ça n’empêche pas de compter, de compter de deux façons qui ne sont, elles, que des façons d’écrire.

Ce qu’y a de plus Réel, c’est l’écrit et l’écrit est confusionnel.

Voilà, je m’en tiendrai là pour aujourd’hui, puisque comme vous le voyez, j’ai des raisons d’être fatigué.

 

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