mardi, février 27, 2024
Recherches Lacan

LII LE MOI DANS LA THÉORIE DE FREUD ET DANS LA TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 1954-1955 Leçon du 16 Mars 1955

Leçon du 16 Mars 1955

Qu’est – ce que ça vous a apporté la séance d’hier soir ? Qu’est – ce que vous en pensez ? Quel rapport avec nos objets usuels ? Qu’est – ce qui a commencé à décanter la morale ? Quelles sont vos impressions ? Qu’est – ce que ça vous donne ?

LEFORT Je me demande pourquoi ces gens n’ont pas une civilisation… Il semble qu’il y ait tant de choses qui viennent d’Égypte, et qu’ils en soient pour­tant restés où ils en sont du point de vue expression ? C’est la question que je me suis posée Mais ce que nous a apporté M GRIAULE, moi ça m’a ouvert des horizons sur ces peuplades qui ont une métaphysique et une [culture ?] insoupçonnée En particulier, cette vibration de parole, qui fait craquer la graine et va se poser sur les choses en puissance…

LACAN Remarquez, la civilisation du Soudan, il ne l’a pas beaucoup mise en évidence Il y a là quand même une histoire très complexe des sortes de mariage, d’influences, d’invasion, d’empires Nous regrettons, d’ailleurs, de ne pas voir tout cela mieux noué, résultat d’une enquête actuelle, qui se place sur un plan bien systématique Les choses auxquelles il a fait rapidement allusion, par exemple l’islamisation d’une partie importante de ces populations, le fait qu’elles continuent à fonc­tionner sur le registre symbolique, tout en appartenant d’une façon non négli­geable à un style de credo religieux nettement discordant avec ce système, leur exigence sur ce plan se manifeste d’une façon très précise, par exemple quand ils demandent qu’on leur apprenne l’arabe, parce que l’arabe est la langue du Coran Tout cela qui subsiste à côté, corrélativement aux choses par ailleurs démontrées comme une tradition qui vient de très loin et très vivantes, qui semblent s’entretenir par toutes sortes de procédés de rythme, c’est quelque chose qui nous laisse sur notre faim Mais il ne faut pas croire que cette civilisation soudanaise soit sans [culture ?] Vous voyez les manifestations extérieures…

LEFORT Par exemple l’architecture, les petites maisons…

LACAN Nous en avons vu à l’exposition coloniale, le style des bords du Niger Mais évidemment, c’est assez troublant C’est fait pour bouleverser nos catégories au sujet de l’échelle, que nous croyons trop unique, où peut se mesu­rer la qualité d’une civilisation Qui est – ce qui a lu le dernier article de LÉVI – STRAUSS ? Qu’est – ce que vous en pensez ? C’est précisément à ça qu’il est fait allusion, que certaines erreurs de nos perspectives proviennent du fait que nous nous servons d’une échelle unique pour mesurer ce qu’on appelle la qualité, le caractère exceptionnel, unique, d’une civilisation Il est évident qu’il y a là quelque chose qui donne le sentiment d’un usage extraordinairement étendu et profond à la fois, et exemplaire pour autant qu’il est, semble – t – il, capable d’apporter, indépendamment presque d’autres soutiens matériels dans la culture, d’être d’un grand secours pour les hommes qui vivent dedans, qui connaissent ce mode de communication qui est tout de même assez saisissant C’est ça qui est exemplaire, cette sorte d’isolement de la fonction symbolique Quand on voit cela, semble – t – il, il est toujours difficile de juger ces choses à travers un informateur, qui voit les choses sous un certain angle, qui apportent, semble – t – il, de grandes satisfactions, qui permettent à ces gens de vivre dans des conditions qui, au premier abord, peuvent en effet paraître assez ardues, assez précaires du point de vue du bien – être, de la civilisation, et pourtant semblent trouver là un appui très puissant, dans cette sorte de chose qui peut rester long­temps cachée C’est aussi frappant […] dont on a mis longtemps à pouvoir entrer en communication avec eux Il y a là une analogie avec notre propre position vis – à – vis du sujet humain Vous ne croyez pas qu’on peut faire à peu près le bilan des choses comme ça ? Quant à ce que j’ai raconté la dernière fois sur le rêve de l’injection d’Irma, est – ce que cela pose pour certains des questions ? Je pense qu’il y aurait lieu de confirmer, de savoir si ce que je vous ai dit a été bien compris En fin de compte, dans la façon dont j’ai repris le rêve d’Irma, qu’est – ce que j’ai voulu dire et vous montrer ? Qui est – ce qui veut prendre la parole là – des­sus ? LECLAIRE ?

Serge LECLAIRE Je tiens à ne pas prendre la parole sur ce sujet

LACAN GRANOFF ?

Wladimir GRANOFF –…

LACANMANNONI ?

Octave MANNONI J’ai été malade, j’ai manqué les dernières

LACANVALABREGA ?

VALABREGA Je n’ai rien à dire [Sic]

LACAN Eh bien, ce rêve de l’injection d’Irma, tel que je l’ai repris la der­nière fois, je voudrais que nous le reprenions un peu Je crois que deux éléments essentiels de ce que je vous ai mis en valeur, c’est le caractère dramatique de la découverte du sens du rêve dans le moment que vit FREUD, entre 1895 et 1900, c’est – à – dire pendant le moment où il élabore cette Traumdeutung Et quand je parle de ce caractère dramatique, je voudrais, à l’ap­pui de cela, vous donner un passage de la lettre 138 des Lettres à Fliess, qui est un moment qui correspond… c’est la lettre qui succède à la fameuse lettre 137, dans laquelle, mi – plaisant mi – sérieux, et même terriblement sérieux, à propos de ce rêve, il nous apporte l’imagination future : « Là, le 24 juillet 1895, le Docteur Sigmund Freud trouva le mystère du rêve »…Passage suivant, lettre suivante : « Sur les grands problèmes, il y a encore beaucoup de choses à décider, tout palpite… C’est une double image de vagues, d’oscillations, comme si le monde entier était animé par une pulsation imaginaire inquiétante et en même temps une image de feu, de lueur… » La suite indique bien la pensée et l’image que poursuit FREUD : « Un enfer intellectuel, une couche après l’autre, au niveau du noyau le plus obscur… umriss Von Luzifer… »

Les traits, le dessin, la silhouette de LUCIFER qui commence à se rendre visible, ce côté extraordinairement inquiétant, qui semble refléter un vécu tout à fait impressionnant, voire angoissant, dans ce moment-là de la vie de FREUD, est quelque chose d’une dimension que nous ne devons pas oublier, comme étant ce qui, autour de ces années, celles de la quarantaine, a été vécu par FREUD, aux moments essentiels, décisifs qui sont représentés par la décou­verte de la notion de la fonction de l’inconscient C’est bien dans ce registre, avec cette perspective, que j’ai essayé de vous montrer quelle valeur unique, exceptionnelle parmi les autres, représentait […] en tant qu’à ce moment – là ils ont commencé de révéler à FREUD… dans cette atmosphère de mise en question vécue des fondements mêmes du monde, de l’appréhension humaine… c’est à l’intérieur de cela que toute l’expé­rience de la découverte de l’inconscient a été vécue Nous n’avons pas besoin d’avoir plus d’indication sur ce qui est à proprement parler son auto – analyse, pour autant qu’il y fait allusion beaucoup plus qu’il ne la dévoile dans les Lettres à Fliess C’est dans une atmosphère de découverte dangereuse, angoissante, que se passe tout ce qui se révèle à cette époque C’est bien ainsi que j’ai voulu mettre l’accent sur ce rêve de l’injection d’Irma, en montrant que le sens même du rêve se rapporte à la profondeur même de l’expérience qui est vécue par FREUD à cette époque Le rêve lui – même s’y inclut, et il y est en quelque sorte un moment, une étape En même temps qu’il interroge le rêve, le rêve répond sur un double point, pas simplement sur la question qu’il pose au rêve Le rêve lui – même qui est un rêve que fait FREUD est un rêve qui, en tant que rêve, est intégré dans le progrès de sa découverte C’est ainsi que ce rêve prend un double sens

Au second degré, il n’est pas seu­lement un objet que FREUD déchiffre, mais lui–même le rêve, c’est–à–dire, puisque le rêve est une sorte d’acte qui est l’acte de la parole, il est une parole de FREUD qui à ce moment vit de sa recherche  C’est ce qui donne à ce rêve sa valeur exemplaire, qui autrement resterait, par rapport à d’autres rêves peut–être plus démonstratifs, assez énigmatique  La valeur que lui donne FREUD, de rêve inauguralement déchiffré, resterait assez énigmatique, si nous ne pouvions pas lire précisément ce sens qui en fait un rêve qui a particulièrement répondu à la question de FREUD, et en somme bien au–delà de ce que FREUD lui–même à ce moment–là est capable dialectiquement, dans son écrit, de nous analyser  Ce que FREUD soupèse dans ce rêve, et le bilan qu’il fait de sa signification, est quelque chose qui est de beaucoup dépassé, en réalité, par cette valeur histo­rique que prend le rêve, et que FREUD prend en compte, en le présentant à cette place dans sa Traumdeutung, que FREUD reconnaît de cette façon en lui donnant cette fonction et cette place dans son œuvre Ceci est essentiel à la compréhension de ce rêve  Et c’est ce qui je crois nous a permis… je voudrais avoir confirmation par votre réponse, mais je ne sais pas non plus quelle interprétation donner à cette absence de réponse des uns et des autres…je crois que ce que nous avons pu en voir la dernière fois semble avoir une valeur assez convaincante pour que je n’aie pas lieu d’y revenir Mais je vais y revenir sur un autre plan  En effet, ce que je veux souligner dans la façon dont j’ai repris les choses la dernière fois, en considérant non seu­lement le rêve lui–même… c’est–à–dire en reprenant l’interprétation que FREUD en donne…mais en considérant l’ensemble de ce rêve et l’interprétation qu’en donne FREUD, et plus encore de la fonction particulière de l’interprétation de ce rêve dans ce quelque chose qui est en somme le dialogue de FREUD avec nous, car c’est là le point essentiel : nous ne pouvons pas séparer de l’interprétation du rêve le fait que Freud nous le donne, comme le premier pas dans la clé du rêve  FREUD s’adresse à nous en faisant cette interprétation Une des questions que l’examen attentif du rêve peut permettre d’éclairer…celle sur laquelle nous sommes restés lors de l’avant dernier séminaire…est pré­cisément cette question si délicate, épineuse, de la régression, pour autant que nous nous en servons d’une façon de plus en plus routinière, non sans qu’il puisse nous apparaître à tout instant que nous superposons à cette notion de régression des fonctions extrêmement différentes  Car tout dans la régression n’est nécessairement pas du même registre, comme déjà il nous est apparu dans ce chapitre originel, à propos de la distinction…qui certainement se soutient…de la distinction topique de la régression temporelle et des régressions formelles Qu’est–ce qu’il y a donc dans ce rêve, par exemple, qui fait que la nouvelle appréhension que nous en avons prise, qui se rapporte à cette question de la régression, telle qu’elle était soulevée, par exemple, par FREUD, au niveau de la régression topique, en nous parlant du caractère hallucinatoire du rêve, qui semblait l’amener d’après son schéma à cette exigence d’une notion de proces­sus régrédient, au lieu d’être progrédient  Le processus régrédient  pour autant que le rêve ramènerait tout ce qui est de l’ordre d’un certain moment de la chaîne psychique, tout ce qui doit s’exprimer en somme, au niveau de certaines exigences psychiques, à leur mode d’expression le plus primitif, celui qui serait situé au niveau de la perception, de ce qui est perçu, ce qui pour une certaine part s’interpréterait de la façon suivante : que le mode d’expression du rêve se trouverait… par des mécanismes qui sont là mis en question, d’une façon qui est loin d’être constante : FREUD le signale lui–même dans la théorie qu’il donne du rêve  …pour une part soumis aux exigences de passer par des éléments figu­ratifs dont la pureté de plus en plus grande, le fait qu’ils se rapprochent de plus en plus du niveau de perception, poserait cette question originale, à savoir : pourquoi un processus, si nous le suivons dans la ligne progrédiente où il se passe d’habitude, doit aboutir à ces bornes mnésiques qui sont celles des images  Mais des images pour autant qu’elles sont de plus en plus loin du plan qua­litatif : où se produit la perception, où elles sont en quelque sorte de plus en plus dénuées, dépouillées, et où elles prendraient précisément un caractère de plus en plus associatif avec ce que FREUD                nous a dit, les différents systèmes que nous a présenté l’autre jour VALABREGA au tableau, c’est–à–dire de plus en plus au nœud symbolique de la ressemblance, de l’identité, de la différence, bref de quelque chose qui va bien au–delà de ce qui est proprement du niveau associationniste Ce qu’il y a dans ce rêve d’Irma, de proprement figuratif est quelque chosed’après l’analyse que nous en avons faite la dernière fois…qui nous impose une telle interprétation, c’est–à–dire quelque chose qui nous oblige essentiellement à considérer qu’il y a là une espèce de rapprochement au niveau des différents systèmes associatifs S1, S2, S3… qui se passe au niveau du système Ψ, l’enregis­trement de la mémoire, qui revient au plus près de cette porte d’entrée primiti­ve de ce qui vient par les sens, au niveau de la perception  Est–ce quelque chose qui nous oblige au soutien de ce schéma, avec ce qu’il comporte… comme l’avait fait remarquer VALABREGA…de paradoxal ? Le fait de nous apercevoir que quand nous voulons parler d’issue de processus inconscients vers la conscience, nous sommes obligés de mettre la conscience  [ C ] à la sortie, alors que la perception [ P ] dont elle est solidaire se trouverait être à l’entrée

Qu’est–ce que nous avons observé dans cette phénoménologie du rêve de l’injection d’Irma, que nous avons pris comme exemple ? Nous avons parlé de deux parties : la première aboutit à la révélation de l’image terrifiante, angois­sante, de ce que j’ai appelé « la tête de Méduse », la révélation abyssale de ce quelque chose d’à proprement parler innommable, qui est le fond de cette gorge, avec cette forme complexe, insituable, qui en fait aussi bien l’objet pri­mitif par excellence, sous quelque registre que nous le considérions… l’abîme de l’organe féminin, d’où sort toute vie, aussi bien le gouffre et la béance de la bouche,  où tout est englouti, aussi bien l’image de la mort, où tout vient se terminer, …puisque le rapport avec la maladie qui eût pu être mortelle, qui a menacé sa fille, est le lien avec la malade qu’il a perdue… à une époque contiguë avec celle de la maladie de sa fille…dont il a considéré que la menace por­tée sur sa fille avait même été une menace de je ne sais quelle retaliation [ représaille ] du sort contre une négligence professionnelle, une Mathilde pour une autre, écrit–il  Donc, au niveau de cette apparition spécialement angoissante de quelque chose qui résume en soi ce que nous pouvons appeler d’une certaine façon la révélation du réel, dans ce qu’il a de moins pénétrable, d’absolument sans aucune médiation possible, de ce dernier réel…de cet objet essentiel, qui n’est plus un objet…qui est le quelque chose devant quoi tous les mots s’arrê­tent, toutes les catégories échouent, et qui est à proprement parler l’objet d’angoisse pas excellence ?À ce moment–là que se produit–il ? Est–ce que nous pouvons parler du pro­cessus…à ce moment d’acmé où arrive le rêve  …est–ce que nous pouvons par­ler de processus de régression, pour expliquer la profonde déstructuration qui se produit à ce niveau dans le vécu du rêveur, à savoir le passage du premier registre, qui saisit FREUD dans sa recherche, sa chasse à l’endroit d’Irma, et même dans sa chasse active : il reproche à Irma de ne pas entendre ce qu’il veut lui faire comprendre, il continue strictement le style de rapports de la vie vécue  C’est dans cette recherche passionnée, trop passionnée dirons–nous, et c’est bien un des sens du rêve de le dire formellement, puisqu’à la fin c’est de cela qu’il s’agit : la seringue était sale, la passion de l’analyste, l’ambition de réussir était là trop pressantes, le contre transfert – comme nous disons – de l’analyste était l’obstacle même Au moment où ce rêve aboutit à son premier sommet, il se passe quelque chose qui est un changement complet des relations du sujet  Le sujet devient tout autre chose : il n’y a plus de FREUD, il n’y a plus personne qui puisse dire « je »  À la vérité, la remarque est faite par l’auteur que je vous ai indiqué la dernière fois, qui avait fait une recherche pour la compréhension plus profonde du rêve de l’injection d’Irma, à savoir Eric ERIKSON, là où il parle d’un […] J’essaie de vous montrer qu’il s’agit peut–être d’autre chose et que cette sorte de sujet, qui apparaît à ce moment, ce que j’ai appelé « l’entrée du bouffon », puisque c’est à peu près le rôle que vont jouer les sujets auxquels FREUD fait appel… c’est dans le texte : « appell » la racine latine du mot montre le sens juri­dique en l’occasion…cet appel qu’il fait à ce consensus de ses semblables, de ses égaux, de ses confrères, de ses supérieurs, est là le point décisif  Est–ce quelque chose qui puisse nous permettre, sans plus, de parler de régression, voire de régression de l’ego, ce qui est une notion tout à fait à distinguer, et tout à fait différente de la notion de régression instinctuelle ? La notion de régression de l’ego est introduite par FREUD au niveau des Leçons classées en français sous le titre Introduction à la psychanalyse  C’est quelque chose qui pose toutes sortes de problèmes, à savoir, si nous pouvons, sur le sujet de l’ego introduire, sans plus, la notion d’étapes typiques, constituant un développement, des phases, un progrès normatif dans le développement du sujet ?Vous savez qu’à cet endroit, sans que la question puisse être résolue aujour­d’hui, au contraire, un ouvrage sur ce plan peut être considéré comme fonda­mental, celui d’Anna FREUD sur Le moi et les mécanismes de défense  On doit reconnaître que, dans l’état actuel des choses, nous ne pouvons absolument pas introduire, quant à la notion de « développement du moi », la notion d’un déve­loppement typique, stylisé, qui s’exprimerait en ceci qu’un mécanisme de défense, par sa seule nature, nous indiquerait, si un symptôme s’y rattache, à quelle étape nous devons rattacher le développement psychique du moi  Il n’y a rien qui puisse ici être doctriné, mis en tableau, comme vous savez qu’on l’a fait, et peut être trop fait dans l’ordre du développement des relations instinctuelles  Bien loin de là, nous sommes tout à fait incapables actuellement…quant à ces différents mécanismes de défense qu’Anna FREUD nous énumère…de don­ner d’aucune façon un schéma génétique qui puisse être mis en parallèle, ou même simplement nous donner un commencement d’équivalence du dévelop­pement des relations instinctuelles C’est bien à cela que beaucoup d’auteurs tendent à suppléer  Et l’auteur dont je vous parlai la dernière fois, ERIKSON, n’y a pas manqué  C’est ce dont il s’agit, quand il donne, des étapes du développement du moi, cette sorte de rayon, auquel j’ai fait allusion la dernière fois… Ce n’est certainement pas pour y atta­cher une grande valeur  Je ne crois pas du tout que ce soit à cela que nous ayons besoin de recourir…comme je vous l’ai dit…pour comprendre ce qui se passe à ce niveau du tournant du rêve  Ce n’est pas d’un état antérieur du moi qu’il s’agit, mais littéralement d’une « décomposition spectrale », si on peut s’exprimer ainsi, de la fonction du moi, qu’il s’agit à cette étape du rêve  Et l’apparition de la série des « moi » et des identifications dont FREUD, à une étape ultérieure de son œuvre nous a strictement dit que le moi est fait, de la série des identifications qui au cours de la vie du sujet, ont représenté, à chaque moment historique, et d’une façon dépendante de circonstances historiques, de la vie du sujet  Ce sont de ces identifications successives qu’il s’agit                                  Et c’est celles qu’il faut comprendre, si nous voulons comprendre ce qu’est l’ego du sujet  Ceci est dans Das Ich und das Es, qui succède à cet Au–delà du principe du plaisir qui est le point pivot que nous sommes en train de rejoindre, après avoir fait ce grand détour, que nous sommes en train de faire par les premières étapes de la pensée de FREUD Cette « décomposition spectrale » [du moi], comme je l’appelle, est évidemment une décomposition imaginaire  C’est bien là–dessus que je veux maintenant essayer d’attirer votre attention, à savoir, en somme, si l’étape ultérieure – par rapport à la Traumdeutung  –de la pensée de FREUD, celle à laquelle plusieurs fois nous nous sommes référés l’année dernière, au moment où nous étudiions les Écrits techniques  C’est–à–dire ceux qui se groupent entre les années 1907 et 1913, et qui est la période
dans laquelle, corrélativement, s’élabore la théorie du narcis­sisme, pour autant qu’elle est une étape fondamentale dans le développement de la pensée de FREUD, qui est ce qui fait que l’année dernière nous n’avons pas pu donner l’analyse même simplement compréhensible de tout ce qui se pour­suit dans cette époque sur le plan Écrits techniques, sans nous référer d’autre part à cette théorie du narcis­sisme, centrée sur l’article Einfuhrung zur Narcismus Si la théorie de FREUD…telle qu’elle nous est, à ce moment–là apportée, nous montrant la fonction tout à fait fondamentale du narcissisme, comme structu­rant toutes les relations de l’homme avec le monde extérieur…si cette théorie a un sens, si nous devons en tirer, d’une façon logique les conséquences, c’est d’une façon qui assurément concourt avec tout ce que l’élaboration de l’ap­préhension du monde par le vivant en général, nous a été donnée au cours de ces dernières années, dans la ligne de la pensée dite gestaltiste, c’est–à–dire la dominance dans la structuration du monde animal, par exemple, d’un certain nombre d’images fondamentales qui donnent à ce monde ses lignes de forces majeures, qui en font un monde qui répand d’une certaine façon le besoin de la mémoire Qu’il en soit quelque chose de tout différent chez l’homme, que ce soit d’une façon extraordinairement dénouée, en apparence…par rapport à ses besoins d’objectivation du monde …c’est là qu’est le problème central, ce dans quoi la notion freudienne du narcissisme nous apporte une catégorie qui nous permet de comprendre en quoi il y a tout de même un rapport entre : cette structuration, en apparence très neutralisée, du monde de l’homme, et les aperçus que nous donne la psychologie animale, concernant les relations de cette structuration du monde animal avec le monde des besoins humains Si quelque chose nous est apporté par la notion du narcissisme, c’est très évidemment ceci  C’est ceci que j’ai essayé de mettre en valeur, d’exprimer, de faire comprendre, dans la notion du stade du miroir :d’un certain rapport qui domine tout le monde des perceptions de l’homme, pour autant qu’il a juste­ment en lui quelque chose de dénoué, de morcelé…disons pour exprimer notre pensée : d’anarchique …qui établit le rapport de l’homme avec son monde sur le plan d’une tension tout à fait originale  C’est à savoir que c’est d’abord et tou­jours au dehors, et d’une façon qui reflète d’une façon anticipée l’unité qu’il y mettra, pour autant : qu’il y apportera la marque proprement humaine, son propre reflet, qu’il y apportera l’image de son corps, en tant que principe de toute unité perçue dans les objets  C’est cette relation double à lui–même qui fait que c’est en somme toujours autour d’une sorte d’ombre errante de son propre moi, que se structureront tous les objets  Tous les objets de son monde auront ce caractère fondamentalement anthropomorphique, disons même egomorphique, qui fait que c’est dans cette perception même qu’à tout instant pour l’homme surgit, et est évoquée, cette unité à la fois : qui est la sienne, idéa­le, et en même temps unité jamais atteinte, qui à tout instant lui échappe pour autant que cet objet n’est jamais en effet définitivement et pour lui le dernier objet  Sauf quand, en effet, dans certaines expériences exceptionnelles il se pré­sente, mais alors comme : un objet dont il est irrémédiablement séparé, qui lui montre la figure même de sa déhiscence à l’intérieur du monde, un objet qui par essence est un objet qui le détruit, qui l’angoisse, qui ne peut jamais être atteint, où il ne peut jamais vraiment trouver          sa réconciliation, son adhérence au monde, sa complémentarité parfaite sur le plan du désir  Ce caractère radi­calement déchiré du désir humain et le monde de relations fondamentales où l’image même de l’homme apporte : une médiation toujours imaginaire, une médiation donc toujours problématique, donc qui n’est jamais complètement accomplie, qui se soutient dans une succession d’expériences instantanées, dans quelque chose qui toujours ou bien aliène l’homme à lui–même, ou bien aboutit à une destruction ou une négation de l’objet  L’unité perçue au dehors a sa propre unité : en tant que « désir » que l’homme voit dans le monde, quelque chose qui dès qu’elle est perçue, le met lui–même en état de tension, par où il se perçoit lui–même à ce moment–là essentiellement comme désir et comme désir insatisfait Inversement, quand il saisit son unité, c’est le monde lui au contraire qui, pour lui, se décompose, perd son sens, et se présente à lui sous un aspect tout à fait spécialement aliéné, discordant  C’est dans cette oscillation imaginaire que nous trouvons la sous–jascence dramatique dans laquelle toute perception humaine, pour autant qu’elle intéresse vraiment un homme, est vécue Nous n’avons donc pas à chercher dans une régression la raison des surgissements imaginaires qui caractérisent le rêve  C’est pour autant que quelque chose est vécu, qui représente cette approche, dans ce dernier réel…pour autant qu’un rêve va aussi loin qu’il peut aller dans l’ordre de l’angoisse…que nous assistons justement à cette décomposition imaginaire qui n’est que la révélation des composantes les plus normales de la perception, en tant qu’elle est en rap­port total à un tableau donné : où l’homme se reconnaît toujours quelque part, se voit toujours, quelquefois même en plusieurs points, où les points d’attaches ou, si vous voulez, les points de stabilité et les points d’inertie du tableau du rapport au monde, ce qui fait que ce n’est pas quelque chose qui est vécu d’une façon irréalisée et déréalisée, et toujours que ce tableau est chargé d’un certain nombre de représentants d’images diversifiées du moi du sujet  C’est bien ainsi que nous avons l’habitude d’interpréter un rêve  Il faut toujours dans le rêve… c’est toujours ainsi que je vous apprends, dans les contrôles, tout au moins pour certains rêves…apprendre à reconnaître où est le moi du sujet C’est déjà ce que nous retrouvons dans la Traumdeutung où à maintes reprises FREUD sait le montrer et reconnaître que c’est lui, FREUD, qui est représenté par tel ou tel  Par exemple, le rêve du château, dans le chapitre que nous avons commencé d’étudier, le rêve du château en Espagne, ou plus exactement le château de la guerre hispano–américaine où il se trouve être avec le commandant du château qui meurt à un moment  Et FREUD dit: [Puf 1950 : pp 344-347 ; Puf 1967 :pp 395-398 ; Puf 2003 : pp  513-516]« Je ne suis pas dans le rêve, là où on le croit  Le personnage qui vient de mourir, c’est moi, et voici pourquoi  »La seconde partie du rêve est très exactement ceci : la mise en évidence…et pré­cisément au moment où quelque chose du réel dans ce qu’il a de plus abyssal est atteint…de ces composés fondamentaux du monde perceptif comme tel que constitue ce rapport narcissique  Ce qui fait que l’objet est toujours plus ou moins structuré comme quelque chose qui est l’image du corps du sujet, le reflet du sujet : l’image spéculaire se retrouve plus ou moins quelque part dans toute espèce de tableau perceptif  C’est elle qui lui donne une inertie spéciale, un poids spécial, une qualité spéciale  Elle est masquée, quelquefois même très masquée, mais dans le rêve…c’
est justement en raison d’un allégement spécial que prennent les relations sur le plan imaginaire du rêve…dans le rêve, elle se révèle facilement à tout instant, d’autant mieux que le point d’angoisse a été une fois atteint, ce qui est quelque chose où le sujet rencontre l’expérience de son déchirement, l’ex­périence de son isolement par rapport au monde, l’expérience de ce qui fait que le rapport humain à son monde a quelque chose de profondément, initialement, inauguralement lésé comme tel C’est là ce qui ressort de toute la théorie que FREUD nous donne du narcis­sisme, pour autant que son cadre introduit ce je ne sais quoi de « sans issue » qui marque toutes ses relations…et tout spécialement ses relations libidinales…le caractère fondamentalement narcissique de la Verliebtheit, de l’amour de l’ob­jet, le fait qu’il n’est jamais saisi et appréhendé sur le plan libidinal que par l’in­termédiaire et à travers la grille du rapport narcissique, avec tout ce qu’il y a d’initialement dans une relation pleinement réelle  C’est quelque chose dont il faut que nous nous souvenions toujours, si nous voulons comprendre une des dimensions les plus essentielles que la doctrine de l’expérience, de la découverte freudienne, nous permet de considérer comme établissant, structurant le rapport humain imaginaire En fait, qu’est–ce qui se passe à ce niveau… quand nous voyons au sujet se substituer ce sujet polycéphale, cette foule dont je parlai la dernière fois, qui est une foule au sens freudien dont on parle dans Ich–psychologie, ou Massen psy­chologie, qui est justement faite de cette pluralité imaginaire fondamentale du sujet, de cet étalement, de cet épanouissement de ces différentes identifications de l’ego…qu’est–ce qui se passe, si ce n’est, bien entendu quelque chose qui nous apparaît tout d’abord comme une abolition, une destruction du sujet en tant que tel  Car après tout, ce sujet transformé dans cette image polycéphale est un sujet qui vient de l’acéphale  Et s’il y a quelque chose qui représente la notion que FREUD nous donne de l’inconscient, c’est bien comme cela que nous devons nous représenter l’inconscient : un sujet acéphale, un sujet en tant qu’il n’y a plus d’ego, en tant qu’il est extrême à l’ego, qu’il est décentré par rapport à l’ego, qu’il n’est pas à l’ego  Et pourtant il est le sujet qui parle  Car c’est lui qui fait tenir, à tous les personnages qui sont dans le rêve de l’injection d’Irma, ces discours insensés qui justement prennent leur sens par leur caractère insensé En fait, de quoi s’agit–il ? Qu’en ressort–il de ce moment du rêve où nous atteignons, avec le discours des multiples ego, qui entrent là en jeu dans la plus grande cacophonie, c’est ceci : en fait, l’objection qui intéresse FREUD, est sa propre culpabilité en l’occasion par rapport à Irma  L’objet est détruit, si on peut dire, la culpabilité dont il s’agit est en effet détruite avec  Je vous l’ai sou­ligné, à propos de la comparaison que fait FREUD avec l’histoire du chaudron percé :premièrement qu’on a rendu intact,deuxièmement qu’on n’a pas reçu, troisièmement qui était déjà percé C’est quelque chose du même ordre Ici il n’y a pas eu crime puisque : Premièrement la victime était – ce que le rêve dit de mille façons – déjà morte…c’est–à–dire était déjà malade, ou d’une maladie que précisément FREUD ne pouvait pas soigner, puisque tout dans le rêve indique qu’elle était atteinte d’une maladie organique…donc la victime était déjà morte quand le crime a eu lieu  Deuxièmement, le meurtrier… c’est–à–dire le criminel FREUD…était innocent de toute intention de faire le mal, puisque… Troisièmement le crime dont il s’agit a été en somme  un crime curatif, ce qui est indiqué à un autre endroit du rêve sous cette forme indiquée paradoxalement, et c’est un des endroits les plus absurdes : c’est que la maladie…il y a eu un jeu de mot fait entre dysenterie et diphtérie…la dysenterie est précisément ce qui déli­vrera la malade, dit un des trois personnages éminents, tout le mal, toutes les mauvaises humeurs s’en iront avec la dysenterie  Dans les associations de FREUD cela fait écho avec un incident burlesque qu’il a eu à entendre dans les jours qui ont précédé son rêve, une de ces choses auxquelles on voit quelquefois les médecins…avec le caractère de personnages de comédie qu’ils conservent à tra­vers le temps, quand ils sont dans leur fonction de consultants…profondément distraits, en même temps opiner sur un cas qu’on lui fait remarquer que le sujet, tout de même, a de l’albumine dans l’urine, il répond du tac au tac : « C’est très bien, l’albumine s’éliminera » C’est en effet à cela qu’aboutit le rêve, que justement c’est l’entrée en fonction du système symbolique, si on peut dire, dans son usage le plus radical, dans celui où ce je ne sais quoi d’absolu qu’il représente vient en somme à éliminer, à abo­lir tellement l’action de l’individu, qu’il élimine du même coup tout son rapport tragique au monde  C’est une sorte d’équivalent paradoxal et absurde de « Tout ce qui est réel est rationnel… »  [ Cf  Hegel ]Il en fait au dernier terme une considération strictement philosophique du monde, qui peut aboutir à nous placer dans une sorte d’ataxie tout à fait spéciale, dans quelque chose où après tout l’action de tout individu est justifiée selon les motifs qui le font agir, ces motifs étant conçus comme quelque chose qui le détermine totalement, ne pouvant plus d’aucune façon être pesés dans une perspective où le sujet même se sent un seul instant intéressé  Toute action étant « ruse de la raison », après tout est également valable et à partir d’un certain usage extrême du caractère radicalement symbolique de toute vérité, on peut dire aussi que tout ce rapport avec la vérité perd sa pointe, et que le sujet se trouve littéralement…au milieu de la marche des choses, fonctionnement de la raison, de son entrée en jeu…n’être plus qu’un point, quelque chose de passif qui joue son rôle, poussé à l’intérieur de ce système, et il se retrouve lui–même vrai­ment exclu de toute participation qui soit proprement dramatique, par consé­quent tragique, à la réalisation de cette vérité C’est bien quelque chose de si extrême qui se passe à la limite du rêve, dans cette sorte d’innocentement total où FREUD, en fin de compte, dans l’expérien­ce révélatrice de ce rêve, se trouve porté, et qu’il reconnaît lui–même comme étant en réalité l’animation secrète du rêve, le but poursuivi par ce qu’il appelle le désir structurant   qui anime ce rêve et qui le pousse jusqu’à son terme En fait, nous nous trouvons bien là devant quelque chose qui nous porte à nous poser la question du joint de l’imaginaire et du symbolique, et de retrou­ver d’une autre façon cette tierce fonction du symbolique, cette fonction média­trice, que déjà je vous avais laissé apercevoir, au moment où essayant de retrou­ver une sorte de représentation mécanistique du rapport interhumain… de l’ima­ge que j’avais empruntée à ces modernes constructions mécaniques, aux expé­riences les plus récentes, les recherches dont la cybernétique nous a donné des exemples…pour vous montrer que ce qui constituait le modèle qui peut être donné des rapports interhumains, par l’intermédi
aire de la captation d’un cer­tain nombre de ces sujets artificiels par l’image de leur semblable  Pour que le système puisse tourner, pour qu’il ne se résume pas à une vaste hallucination concentrique de plus en plus paralysante, il supposait évidemment l’interven­tion d’un tiers régulateur, de quelque chose d’autre, qui devait mettre entre eux la distance d’un certain ordre commandé Eh bien, c’est quelque chose là que nous retrouvons sous un autre angle et sous un autre aspect : tout rapport imaginaire… comme je vous l’ai indiqué tout à l’heure…se produit, s’entend, dans une espèce de « toi ou moi » entre le sujet et l’objet   C’est–à–dire : si c’est toi, je ne suis pas, si c’est moi, c’est toi qui n’es pas  C’est bien là que l’élément symbolique intervient, dans ces objets qui sur le plan imaginaire ne se présentent jamais à l’homme que dans les rapports évanouis­sants de ce quelque chose où il reconnaît son unité, mais uniquement à l’exté­rieur  Et dans la mesure où il reconnaît son unité, il se sent… par rapport à l’ob­jet qui représente cette unité …lui–même dans le désarroi de ce qui est justement ce que nous appelons les instincts, les pulsions, que justement dans ce caractè­re fondamentalement morcelé, que représente la discordance fondamentale, la non–adaptation essentielle, le caractère essentiellement anarchique que l’étude même de l’Id comme tel, que l’expérience même de l’analyse nous montre être ce quelque chose qui caractérise la vie instinctive de l’homme, c’est–à–dire jus­tement cette possibilité de déplacement, qui revient à dire d’erreur fondamen­tale, qui s’attache à toutes les relations proprement instinctuelles Si cet objet n’est jamais saisissable que comme un mirage, que comme un mirage d’une unité qui ne peut jamais être ressaisie sur le plan imaginaire, il est certain que toute la relation objectale ne peut qu’en être frappée d’une incerti­tude fondamentale qui est bien ce qu’on a retrouvé dans une foule d’expé­riences dont il n’est pas simplement en dire quelque chose que de les appeler psychopathologiques, puisqu’elles sont en contiguïté avec de multiples expé­riences qui sont, elles, qualifiées de normales  Eh bien, ici la relation symbo­lique, le pouvoir de nommer les objets, est quelque chose qui intervient comme absolument essentiel pour structurer ce que j’appellerai la perception elle–même  Le percipi [1] lui–même de l’homme ne peut se soutenir qu’à l’intérieur d’une zone de nomination : pour autant que c’est par la nomination que l’hom­me maintient la subsistance de ces objets dans une certaine consistance, pour autant que ces objets perçus, qui ne le sont jamais que d’une façon instantanée dans ce rapport narcissique avec le sujet, et qui ne pourraient jamais l’être que de façon instantanée : c’est uniquement par l’intermédiaire du mot, et du mot qui nomme, et du mot qui nomme essentiellement ce qui dans ces objets, un instant, est entr’aperçu  Ce mot : c’est l’identique, dans cette différence fou­droyante, toujours prêt de s’évanouir, c’est quelque chose qui répond non pas à la distinction spatiale de l’objet, toujours prête  à être dissoute dans une iden­tification au sujet, c’est quelque chose qui répond à sa dimension temporelle, au fait que ces objets un instant constitués comme des semblants du sujet humain, des doubles de lui–même, présentent quand même, à travers le temps une certaine permanence d’aspect, qui n’est pas indéfiniment durable, puisque tous les objets sont périssables, mortels  C’est quand même cette permanence, cette dimension temporelle, ce fait qu’on peut pendant un certain temps leur appliquer le même nom, et le nom est essentiellement cela : le temps de l’objet  Le nom est une apparence pendant un certain temps, qui est reconnaissance qui perdure, mais elle n’est strictement reconnaissable que : par l’intermédiaire de la nomination, par l’intermédiaire du pacte que constitue la nomination, par l’in­termédiaire du fait que cette nomination est une nomination où deux sujets en même temps s’accordent à reconnaître le même objet  Si le sujet humain ne dénomme… comme la Genèse dit que cela a été fait au Paradis terrestre …les espèces majeures d’abord, ne s’entend pas sur cette reconnaissance, il n’y a aucun monde même perceptif du sujet humain qui soit soutenable plus d’un instant Là est la caractéristique et le joint, la surgissance de la dimension du symbo­lique par rapport à l’imaginaire  C’est ce qui nous montre aussi la profonde cohérence de cette entrée du discours comme tel  Je l’ai pris simplement à l’état de discours, et tout à fait indépendamment de son sens, puisque c’est un discours insensé dont il s’agit : l’entrée en jeu dans le rêve de l’injection d’Irma du discours comme tel au moment où le monde du rêveur sur le plan figuratif est plongé dans le chaos imaginaire le plus grand, c’est–à–dire dans la décomposi­tion croissante et totale, dans la disparition du sujet en tant que tel Eh bien, ce que je vous ai indiqué qu’il y a dans le rêve, à savoir la recon­naissance du caractère fondamentalement acéphale du sujet, passée une certaine limite : ce point qui paraît désigné d’une façon qui paraît presque elle–même une sorte de jeu symbolique, qui fait désigner au point N, de la formule de la triméthylamine l’endroit où il faut voir, concevoir, désigner qu’est à ce moment le « je » du sujet, celui que je n’ai pas fait sans prudence, sans humour, ni sans hésita­tion, puisque cela a presque le caractère d’un Witz, d’un mot d’esprit, que de voir en fin de compte là le dernier mot du rêve, au point où l’on voit toutes les têtes de cette hydre dans un corps qui n’en a plus, dans une voix qui n’est plus la voix de personne, dans l’apparition, le surgissement de cette formule de la triméthylamine, comme étant le dernier mot de ce dont il s’agit, de ce qui est cherché, de ce qui donne le mot de tout  Et après tout ce mot ne veut rien dire, si ce n’est qu’il est quand même un mot  C’est cela que je vous ai dit la dernière fois  Il est bien certain que ceci qui a un caractère quasi délirant, l’est en effet  Si c’est le sujet tout seul, si FREUD tout seul, analysant son rêve, essayait de trouver là, à la façon dont pourrait procé­der une pensée occultiste, la sorte de désignation secrète du point où est en effet le mot, où est la solution de tout le mystère à la fois du sujet et du monde  Mais, n’oublions pas ceci, c’est que ce n’est pas du tout ainsi que se présentent les choses  FREUD n’est pas tout seul  FREUD nous communique le secret de ce mystère luciférien… pour reprendre les termes que j’ai extraits de ses lettres au début de cette causerie…FREUD n’est pas seul confronté à ce rêve, en cette occa­sion  Ce rêve, je vous l’ai dit, de même que dans une analyse tout le rêve s’adres­se à l’analyste, on peut dire que FREUD dans ce rêve, déjà s’adresse à nous  C’est déjà pour nous, c’est–à–dire pour la communauté des psychologues, anthropo­logues… tous ceux qui sont supposés être le monde avec lequel il dialogue…qu’il
rêve  Et quand il interprète ce rêve, c’est à nous qu’il s’adresse  Et c’est pour cela que ce dernier mot absurde du rêve, le fait d’y voir le mot n’est pas d’y voir quelque chose qui participe en quelque sorte à un délire, puisque FREUD, par l’intermédiaire de ce rêve, se fait entendre à nous et effectivement nous met sur la voie de ce qui est son objet, c’est–à–dire la compréhension du rêve  Ce n’est pas simplement pour lui qu’il trouve le Nemo, ou l’alpha et l’oméga du sujet acé­phale, comme représentant son inconscient, c’est au contraire lui qui parle, par l’intermédiaire de ce rêve, qui s’aperçoit qu’il nous dit, sans l’avoir voulu, sans l’avoir reconnu d’abord… et le reconnaissant uniquement dans son analyse du rêve, c’est–à–dire pendant qu’il nous parle…il nous dit quelque chose qui est à la fois lui et pas lui, qui a parlé dans les dernières parties du rêve, qui nous dit :« Je suis celui qui veut être pardonné d’avoir osé commencer a guérir ces malades, que jusqu’à présent on ne voulait pas comprendre, donc que l’on s’interdisait de guérir  Je suis celui qui veut être pardonné de cela  Je suis celui qui veut n’en être pas coupable, car c’est toujours être coupable que de transgresser une limite jusque–là imposée à l’activité humaine  Je veux n’être pas cela  À la place de moi, il y a tous les autres  Je ne suis là que le représentant de ce vaste mouvement assez vague qui est cette recherche de la vérité dans ce sens où moi je m’efface  Je ne suis plus rien  Mon ambition a été plus grande que moi  La seringue était sale, sans doute  Et c’est justement dans la mesure où je l’ai trop désiré, où j’ai participé à cette action, où j’ai voulu être moi, le créateur  Je ne suis pas le créateur  Le créateur est quelqu’un de plus grand que moi  C’est mon inconscient, c’est cette parole qui parle en moi, au–delà de moi  »C’est cela le sens du rêve Je crois que ce qui nous permettra maintenant d’aller plus loin, de com­prendre dans la suite de nos leçons la façon dont il faut concevoir l’instinct de mort… ce qui est, ne l’oublions pas, en question…le rapport de l’instinct de mort avec ce monde du symbole, ce monde de la parole, cette parole qui est dans le sujet sans être la parole du sujet  C’est la question que nous soutenons le temps qu’il faut pour qu’elle prenne corps dans nos esprits avant que nous puissions essayer d’en donner à notre tour une symbolisation, une schématisa­tion, qui nous permette de comprendre quelle est la fonction de l’instinct de mort  Et nous commençons, bien entendu, d’entrevoir très naturellement pour­quoi il est nécessaire…au–delà du principe du plaisir…que l’instinct de mort soit quelque chose qui existe, que cette dimension existe pour autant que nous voyons que c’est bien au–delà des homéostases des moi, du principe du plaisir, pour autant que leur moi se retrouve toujours, pour autant que l’inconscient intervienne, c’est parce qu’autre chose, un autre courant, une autre nécessité intervient, qu’il faut la distinguer dans son plan, que FREUD est amené après avoir introduit le principe du plaisir, comme étant ce qui règle la mesure du moi, qui instaure cette conscience dans ses relations avec l’extérieur où juste­ment il se retrouve, c’est en raison du caractère insuffisant de cette explicitation, eu égard à cette compulsion, qui fait que quelque chose qui a été exclu du sujet, ou qui n’y est jamais rentré, le Verdrangt, le refoulé, s’exprime dans ce Zwang  Il s’agit d’expliquer ce Zwang, de s’apercevoir que nous ne pouvons pas le faire rentrer purement et simplement dans le principe du plaisir, à savoir parce que si le moi, comme tel, se retrouve et se reconnaît, c’est parce qu’il y a un incons­cient, un au–delà de l’ego, un sujet qui parle, et pourtant inconnu au sujet, qu’il faut que nous supposions un autre principe  Pourquoi est–ce que FREUD l’a appelé instinct de mort ? C’est précisément ce que nous essayerons de préciser par d’autres voies  D’abord en mettant en valeur, sous d’autres faces, à d’autres moments de l’expérience psychopathologique et normale, telle que FREUD nous apprend à le découvrir C’est ce que nous ferons dans nos rencontres ultérieures



[1]   Cf  le fameux précepte « Esse est percipi » ( être c’est être perçu ) que Berkeley reprend à Jacob Boehme

Print Friendly, PDF & Email