samedi, juillet 20, 2024
Recherches Lacan

LV LES FORMATIONS DE L'INCONSCIENT 1957-1958 Leçon du 7 Mai 1958

Leçon du 7 Mai 1958

Nous allons partir de l’actualité que ceux d’entre vous qui ont assisté hier soir à « la communication scientifique » de la Société ont pu apprécier. On vous a parlé de la relation hétérosexuelle. Justement, c’est ce dont nous essayons aussi de parler : la relation hétérosexuelle s’avérait dans cette perspective comme essentiellement formatrice. Elle était en somme une donnée première de la tension évolutive entre les parents et l’enfant. La chose qui apparaît dans une autre perspective… où est exactement notre point de départ, et sans aucun doute conforme à une expérience première… c’est justement cela qui est en question : est – ce que la relation hétérosexuelle entre les êtres humains est quelque chose de simple ? À la vérité, si nous nous en tenons à l’expérience, il ne semble pas. Si elle était simple, il semble qu’elle serait faite au moins pour constituer à l’intérieur du monde humain une série d’îlots d’harmonie, au moins pour ceux qui seraient arrivés à en écarter les mauvaises broussailles. Il ne semble pas que jusqu’à présent nous puissions considérer une commune voix de la part des analystes… et après tout, est – il besoin d’invoquer les analystes là – dessus ?… et que, même parvenue à son achèvement, la relation hétérosexuelle pour l’homme se présente comme quelque chose […] puisque précisément tout son problème, c’est le moins qu’on puisse dire, tourne autour de cela. Prenons les écrits de BALINT par exemple, qui y sont assez centrés puisque c’est dans le titre même du recueil sur le Genital Love. On y atteste la cœxistence d’une Spaltung tout à fait terminale, la juxtaposition du courant de désir et du courant de tendresse. C’est autour de cette juxtaposition que se compose tout ce problème de la relation hétérosexuelle. Cela n’ôte pas l’intérêt de ce qui nous a été dit hier soir, bien loin de là ! Ne serait – ce que pour les termes de référence qui ont été employés, et par exemple cette condition esthétique, cette valorisation consciente et esthétique du sexe… pour reprendre les termes de la conférencière… qui constitue une étape fondamentale, dans sa perspective, dans la relation de l’œdipe. Son sexe, son symbole se présente – nous dit Madame DOLTO – comme une belle et bonne forme, « Le sexe est beau », a – t – elle ajouté. Il s’agit là évidemment d’une perspective… de la bouche dont elle émanait… assurément flatteuse pour les porteurs de ce sexe mâle. Enfin… qui ne semble pas non plus être une donnée que nous puissions adopter d’une façon univoque : je veux dire que si nous nous rapportons à toutes les réserves de l’une des personnes qui est intervenue, et avec autorité sur ce sujet… et qui nous a fait ce qu’on peut appeler des observations ethnologiques… tout de même si nous nous en rapportons aux sauvages… aux bons sauvages qui ont toujours été un terme de référence des anthropologues… il ne semble pas à la vérité que ce soit une donnée première… si tant est que le sauvage soit le premier… de cette belle et bonne forme du phallus. Pour tout dire, d’après l’ensemble des documents… je ne parle même pas des documents savants, de ces choses que l’on élabore ensuite dans le cabinet de l’ethnographe, mais de l’expérience que l’on peut trouver chez ceux des ethnographes qui ont été sur le terrain, qui ont été au milieu des dits « sauvages », bons ou mauvais… il semble précisément que ce soit vraiment une base et un principe des relations entre les sexes… fut – ce dans les tribus les plus arriérées… qu’au moins l’érection du phallus soit cachée. Même dans les tribus qui ne possèdent que le mode d’habillement le plus primitif, il y a l’existence de quelque chose qui consiste précisément à cacher le phallus, l’étui pénien par exemple, comme en témoigne l’ethnologie, comme strict résidu, comme l’habillement qui reste. Et ceci est quelque chose de tout à fait frappant. Et d’autre part, des ethnographes assez nombreux ont témoigné comme d’une réaction vraiment première de la sorte d’irritation que les personnes du sexe féminin éprouvent en présence des manifestations proprement d’érection du phallus. Par exemple, dans le cas très rare où il n’y a pas d’habit du tout, chez les NAMBIKWARA dont vous savez que notre ami LÉVI – STRAUSS a été le visiteur à plusieurs reprises et dont il a longuement parlé, LÉVI – STRAUSS m’a témoigné sur la question que je lui posais dans ce domaine… et d’ailleurs ce que je vous dis pour l’instant porte le reflet de ce qui a été témoigné et de ce qu’il a dit lui – même dans son livre… qu’il n’a jamais observé devant le groupe… et d’une façon qu’il ait pu lui – même voir… d’érection chez le mâle. Les relations sexuelles se passent sans spéciale dérobade, à deux pas du groupe, le soir, autour des feux de camp, mais l’érection, soit de jour, soit à ce moment – là, ne se voit pas en public, et elle ne s’y produit pas. Ceci n’est pas tout à fait indifférent à notre sujet. D’autre part, cette notion de la « belle et bonne forme »…  s’il faut situer comme telle la signification du phallus… c’est une perspective que nous verrons être assez unilatérale. De l’autre côté, je sais bien qu’il y a la « belle et bonne forme » de la femme. Assurément elle est valorisée par tous les éléments de la civilisation, mais enfin on ne peut pas dire, là, ne serait – ce qu’en raison de sa diversité individuelle, que nous puissions parler d’une « belle et bonne forme » univoque. Disons pratiquement que cette « belle et bonne forme » laisse en tout cas plus de flottement que l’autre. Sans doute, derrière chaque femme se silhouette la forme de la Vénus de Milo ou de l’Aphrodite de Cnide, mais enfin, ce n’est pas toujours avec des résultats univoquement favorables. On a beaucoup reproché à DAUMIER d’avoir donné aux dieux de la Grèce les formes, disons un peu avachies, des bourgeois et des bourgeoises de son époque. On le lui a reproché comme un sacrilège. C’est précisément ici que se situe bien le problème que j’indique : c’est que si évidemment il est si déplorable d’humaniser les dieux, c’est sans doute que les humains ne se divinisent pas toujours si facilement. Bref, il est tout à fait clair que si les nécessités de la perpétuation de la race humaine sont livrées au sujet de la « belle et bonne forme », l’ensemble indique donc que nous nous contentions d’exigences moyennes, que le terme de « belle et bonne forme »… peut – être pas complètement destiné à remplir… reste en tout cas assez énigmatique. En fait, tout ce qui a été dit d’opportun, de remarquable, pour valoriser cette « belle et bonne forme » du phallus, c’est justement ce qui y est en cause. Ce qui n’élimine pas, bien entendu son caractère de forme prégnante, de forme prévalente, mais le discours que nous poursuivons ici… pour autant qu’il est fondé, qu’il prolonge directement non seulement le discours freudien mais l’expérience freudienne… est fait pour nous donner une autre idée de cette signification du phallus. Le phallus n’est pas une forme, n’est pas une forme objectale, en tant que ça reste la forme captivante, la forme fascinante, au moins dans un sens, car le problème reste entier dans l’Autre. L’attraction entre les sexes est une chose infiniment plus complexe, comme nous le révèle toute l’économie de la doctrine analytique, et ce dans quoi nous nous engageons, c’est à en donner la solution selon cette formule qui naturellement n’est pas elle – même autre chose qu’une formule qui doit être développée pour être comprise, c’est que : le phallus n’est ni un fantasme, ni une image, ni un objet… fut – il partiel, fut – il interne… il est un signifiant. Et le fait qu’il soit un signifiant, c’est cela seul qui nous perm
et d’articuler, de concevoir les diverses fonctions qu’il prend aux divers niveaux de la rencontre inter – sexuelle. Un signifiant… Cela ne suffit pas de dire qu’il est un signifiant. Lequel ? Il est un signifiant, le signifiant du désir, et ceci bien entendu pose une question qui va plus loin : le signifiant du désir, cela veut dire quoi ? Il est bien certain que la portée de cette affirmation implique que nous sachions, que nous disions et que nous articulions d’abord ce que c’est, dans sa formule, que le désir. Le désir n’est pas quelque chose justement qui aille de soi dans la fonction qu’il occupe dans notre expérience. Ce n’est pas simplement l’appétit inter – sexuel, l’attraction inter – sexuelle, l’instinct sexuel. Il est bien entendu que ceci n’élimine pas non plus l’existence de tendances plus ou moins accentuées, variables selon les individus, qui ont ce caractère primaire de se manifester comme quelque chose qui est, disons en gros, le plus ou moins de puissance de tel ou tel individu eu égard à l’union sexuelle. Ceci est une chose qui ne résout en rien la question de la constitution du désir tel que nous le voyons chez tel ou tel individu, qu’il soit névrosé ou pas. La constitution de son désir est autre chose que ce qu’il a, si vous voulez, comme bagage de puissance sexuelle. C’est pourquoi nous allons… histoire de nous remettre en train après ce dépaysement peut – être qu’ont pu nous apporter les perspectives d’hier… nous allons tout bonnement reprendre le texte de FREUD. Je dois dire que ce n’est pas d’aujourd’hui que j’en fais la remarque, mais je vous la communique aujourd’hui : on est émerveillé de l’existence de ce texte de la Traumdeutung, on est émerveillé comme d’une sorte de miracle, parce que ce n’est vraiment pas trop dire que l’on peut le lire comme ce qui est une pensée en marche. Mais c’est bien plus encore : les choses sont amenées dans des temps qui correspondent à une composition à plusieurs plans surdéterminés, c’est bien là que le mot s’appliquerait… qui fait qu’en le prenant simplement… comme je vous ai dit que je le faisais la dernière fois… c’est – à – dire en reprenant les premiers rêves, la portée de ce qui vient en premier dépasse de beaucoup les raisons qui sont données pour les mettre en premier dans les titres. C’est à propos des souvenirs de la veille, en tant qu’ils entrent en ligne de compte dans un déterminisme des rêves, que certains de ces premiers rêves… celui par exemple que j’ai commenté la dernière fois avec vous, à savoir le rêve de la belle bouchère comme je l’ai appelé… se présentent là. Vous avez vu que d’un autre côté c’est vraiment pour aborder la question de la demande et du désir, ce n’est pas moi qui les ai mis dans le rêve, ils y sont : la demande et le désir y sont, et FREUD ne les y met pas. C’est lui, FREUD, qui les a lus. Il a vu que la malade a besoin de se créer un désir insatisfait. C’est FREUD qui le dit, et déjà, à soi tout seul, avec tout ce que nous savons depuis… et FREUD, bien entendu, quand il l’a écrit n’était pas là à donner le nom avec un petit lumignon, il avait déjà pris une certaine perspective sur les choses… s’il a mis les choses dans cet ordre, c’est poussé par un besoin d’approche et de composition qui peut aller bien au – delà de la division de ses chapitres, et en fait ce rêve a quelque chose de vraiment, de spécialement introductif sur ce problème qui est fondamental de la perspective que j’essaye ici de vous promouvoir : le désir donc, et là, la demande. Il est à peine besoin de le dire : la demande est aussi partout, parce que si le rêve s’est produit, c’est parce qu’une amie lui a demandé de venir dîner chez elle. D’ailleurs dans le rêve lui – même, la demande est là sous la forme la plus claire. La malade sait que tout est fermé ce jour – là, qu’elle ne pourra pas suppléer à son insuffisance de matériel, de provisions, pour faire face au dîner qu’elle doit offrir. Et puis elle demande… de la façon la plus claire, la plus isolée dont on puisse présenter une demande… elle demande au téléphone, ce qui à l’époque… cela fait partie de la première édition de la Traumdeutung… n’était pas d’un usage courant, le téléphone est vraiment là avec toute sa pleine puissance symbolique. Allons un peu plus loin : quels sont les premiers rêves que nous allons rencontrer ? Nous entrons dans Les éléments et les sources du rêve [Ch. V] et nous rencontrons d’abord « le rêve de la monographie botanique », qui est un rêve de FREUD. Je vais passer celui – là, mais ce n’est pas parce qu’il n’apporte pas exactement ce que nous pouvons attendre maintenant… à savoir ce que je vais essayer de vous montrer aujourd’hui justement : voir fonctionner les rapports du signifiant phallique avec le désir… seulement, comme c’est un rêve de FREUD, naturellement ce serait un petit peu plus long et un petit peu plus compliqué de vous le montrer. Je le ferai si j’en ai le temps. C’est absolument clair, structuré exactement selon le petit schéma que je vous ai donné la dernière fois, que j’ai commencé de vous dessiner à propos du désir de l’hystérique la dernière fois. Mais FREUD n’est pas purement et simplement un hystérique : s’il a à l’hystérie le rapport que comporte tout rapport avec le désir, c’est d’une façon un peu plus élaborée. Nous sautons donc le rêve de la monographie botanique et nous arrivons à une patiente dont FREUD nous dit qu’elle est une hystérique, et nous reprenons le désir de l’hystérique : « Une jeune femme intelligente et fine, réservée, du type de « l’eau qui dort », raconte : « J’ai rêvé que j’arrivais trop tard au marché et que je ne trouvais plus rien chez le boucher et chez la marchande de légumes. » Voilà assurément un rêve innocent ; mais un rêve ne se présente pas de cette manière ; je demande un récit détaillé. Le voici : Elle allait au marché avec sa cuisinière qui portait le panier. Le boucher lui a dit, après qu elle lui eût demandé quelque chose : « On ne peut plus en avoir », et il a voulu lui donner autre chose en disant : « C’est bon aussi. » Elle a refusé et est allée chez la marchande de légumes. Celle – ci a voulu lui vendre des légumes d’une espèce singulière, attachés en petits paquets, mais de couleur noire. Elle a dit : « Je ne sais pas ce que c’est, je ne prends pas ça. » » Le commentaire de FREUD est ici essentiel, puisque ce n’est pas nous qui avons analysé cette malade. Ce dont il s’agit, c’est de voir ce que FREUD croit pouvoir trouver dans un ouvrage qui à l’époque, est à peu près comme le premier ouvrage sur la théorie atomique s’il était sorti sans aucune espèce de liaison ni aucune préparation avec la physique qui le précédait. D’ailleurs il a été en effet accueilli par un silence quasi total. C’est donc aux premières pages de son livre que, pour parler de la présence du récent et de l’indifférent dans le rêve [Ch. V, § 1] tranquillement FREUD « allonge » à ses lecteurs le commentaire suivant et essaye de rattacher ce rêve aux événements de la journée : « Elle était réellement allée au marché trop tard et n’avait plus rien trouvé. On est tenté de dire : la boucherie était déjà fermée. »  Mais il ne dit pas que c’est la malade qui l’a dit. Déjà il s’est avancé assez vite en disant que ça s’impose comme cela. Pourtant, halte ! FREUD commente : « Ceci n’est – il pas tout à fait comme une façon très vulgaire de parler qui se rapporte à quelque négligence dans l’habillement d’un homme ? ». Autrement dit, il semble que dans l’argot viennois, on parlerait ainsi de quelqu’un qui aurait oublié de boutonner son pantalon, et qu’il serait d’usage, au moins dans des termes familiers, de le lui indiquer par la phrase « Ta bouche
rie n’est pas fermée. » « La rêveuse n’a d’ailleurs pas employé ces mots,… »  nous dit FREUD, et il ajoute : «… elle les a peut – être évités… Ceci dit, cherchons plus loin. »  « Quand dans un rêve, quelque chose a le caractère d’un discours, est dit ou entendu au lieu d’être pensé – on le distingue ordinairement sans peine – cela provient de discours de la vie éveillée… » Il s’agit donc des paroles en tant qu’elles sont inscrites dans le rêve comme sur une banderole. Ce ne sont pas des implications de la situation : il s’agit de ce qui se distingue sans peine nous dit FREUD, à savoir l’élément de langage que FREUD nous invite à prendre toujours comme un élément valant pour lui – même. « Cela provient de discours de la vie éveillée. Sans doute ceux – ci sont traités comme de la matière brute, on les fragmente, on les transforme un peu, surtout on les sépare de l’ensemble auquel ils appartenaient. Le travail d’interprétation peut partir de ces sortes de discours. D’où viennent donc les paroles du boucher : « On ne peut plus en avoir ? » »  « Das ist nicht mehr zu haben. » : cette phrase est prise par FREUD, au moment où il écrit L’Homme aux loups, comme un témoignage qu’il donne au lecteur que depuis très longtemps il s’intéresse à cette question de la difficulté qu’il y a à reconstruire ce qui est pré – amnésique dans la vie du sujet, ce qui est d’avant l’amnésie infantile. C’est bien à ce propos qu’il dit cela à la patiente : « Je les ai prononcées moi – même, en lui expliquant quelques jours avant, que nous ne pouvions plus avoir (évoquer) les plus anciens vécus de l’enfance qui ne sont plus comme tels, mais qu’ils nous étaient rendus par des transferts et des rêves dans l’analyse. C’est donc moi qui suis le boucher, et elle repousse ce transfert d’anciennes manières de penser et de sentir. D’où viennent les paroles, d’autre part, qu’elle pro-nonce dans le rêve : « Je ne connais pas, je ne prends pas ». L’analyse doit diviser cette phrase. Elle – même, quelques jours avant, au cours d’une discussion, a dit à sa cuisinière : « Je ne sais pas ce que c’est », mais elle a ajouté : « Soyez correcte, je vous prie ! » » Benehmen Sie sich anständig ! Peu importe ce qu’elle a dit à la cuisinière puisque c’est à titre d’élément de phrase que ceci est pris, puisque, comme le dit FREUD, c’est précisément dans la mesure où ce qui est retenu de cette phrase : « Das kenne ich nicht, das nehme ich nicht » est précisément la partie qui n’a pas la signification, celle précisément que la censure tend à écarter, ce qui est dit aussi à la servante. FREUD remarque que c’est dans la mesure où ceci est retenu dans ce qui est rêvé que le sens correspond à : « Das kenne ich nicht, das nehme ich nicht ». On pourrait ajouter encore quelque chose, si l’on était plus rigoureux, comme : « Das kenne ich nicht, Benehmen Sie sich anständig ! » « Nous saisissons le déplacement : des deux phrases dites à la cuisinière, elle n’a gardé dans le rêve que celle qui était dépourvue de sens ; celle qu’elle a refoulée correspondait seule au reste du rêve. On dira : « Soyez correct, je vous prie ! » à quelqu’un qui sera volontairement négligé dans son habillement. » Ce qui n’est pas non plus une traduction très correcte, car il s’agit dans le texte allemand de : « On dira : « Soyez correct, je vous prie » à quelqu’un qui ose avoir des exigences inconvenantes et qui oublie de « fermer sa boucherie » ». La traduction est fantaisiste.    « L’exactitude de notre interprétation est prouvée par son accord avec les allusions qui sont au fond de l’incident de la marchande de légumes. Un légume allongé, que l’on vend en bottes, un légume noir, cela peut – il être autre chose que la confusion produite par le rêve de l’asperge et du radis noir ? Je n’ai besoin d’interpréter l’asperge pour personne, mais l’autre légume me paraît être aussi une allusion. » Le mot « allusion » n’est pas dans le texte allemand, il se rapporte, dit le texte allemand, à un thème sexuel : « Ce même thème sexuel, nous l’avons deviné dès le début quand nous voulions symboliser tout le récit par la phrase : « La boucherie est fermée. » Nous n’avons pas besoin ici de découvrir tout le sens de ce rêve, il suffit d’avoir démontré qu’il est plein de signification et d’aucune façon innocent. » Je m’excuse si ceci a pu vous paraître un peu long. Maintenant que nous en savons long, je désirerais simplement reconcentrer les choses sur ce petit rêve que nous avons tendance à lire un peu vite. Voici, de la façon la plus claire, représenté un autre rapport de l’hystérique avec quelque chose qui est ce sur quoi nous centrons pour l’instant notre but. J’ai la dernière fois indiqué que l’hystérique, dans son rêve et dans ses symptômes, a besoin que soit quelque part marquée la place du désir comme tel. Ici c’est d’autre chose qu’il s’agit, c’est de la place du signifiant phallus. Entremêlons notre discours théorique avec ces références au rêve concernant l’hystérique de façon à varier, et par conséquent aussi à défatiguer votre attention. Il y a trois autres rêves de la même malade à la suite et nous en ferons usage quand il conviendra. Arrêtons – nous un instant sur ce qu’il s’agit pour l’instant de mettre en évidence : c’est le même problème, le même phénomène dont il s’agissait l’autre jour, à savoir de la place à donner au désir. Mais là ce n’est pas une place qui est marquée dans le champ extérieur au sujet d’un désir comme tel : en tant qu’elle se le refuse au – delà de la demande, en tant que dans le rêve elle l’assume comme étant le désir de l’autre, de son amie, il s’agit du désir en tant qu’il est supporté par son signifiant, le signifiant phallus par hypothèse, puisque c’est de cela que nous parlons. Il s’agit de savoir quelle fonction joue dans cette occasion le signifiant. FREUD… comme vous le voyez là… introduit sans aucune espèce d’hésitation, sans aucune espèce d’ambiguïté, le signifiant phallus et ce qui est en cause quand il s’agit de quelque chose qui est le seul élément qu’il n’a pas mis en valeur comme tel dans son analyse… parce qu’il fallait bien qu’il nous laisse quelque chose à faire… mais qui est tout à fait frappant. En effet, toute l’ambiguïté de la conduite du sujet par rapport au phallus… si le phallus n’est pas l’objet du désir mais le signifiant du désir… toute cette ambiguïté va résider dans ce dilemme, c’est à savoir que ce signifiant : le sujet peut l’avoir, ou qu’il peut l’être. C’est parce que c’est un signifiant que ce dilemme se propose, et ce dilemme est absolument essentiel : c’est lui qui est au fond de tous les glissements, de toutes les transmutations, de toute la prestidigitation, dirai – je, du complexe de castration. Pourquoi le phallus vient – il dans ce rêve ? Je ne crois pas que nous franchissions quoi que ce soit d’abusif à partir de cette perspective si nous disons que le phallus est actualisé comme tel dans le rêve de cette hystérique autour de la phrase de FREUD : « Das ist nicht mehr zu haben. » Je me suis fait confirmer l’usage, je dirai absolu, de « avoir », tel qu’il se manifeste dans cet usage linguistique qui nous fait dire : « l’avoir ou pas », ou mieux encore, en français : « en avoir ou pas », qui a également sa portée en allemand. Il s’agit ici, dans cette phrase, du phallus en tant qu’il surgit comme l’objet qui manque. L’objet qui manque à qui ? C’est bien entendu ce qu’il convient de savoir, mais rien n’est moins certain que ce soit purement et simplement l’objet qui manque au sujet en tant que sujet biologique. Disons que d’abord et avant tout, ceci se présente e
n termes signifiants, et pour autant que c’est une phrase qui l’introduit, une phrase articulée comme quelque chose qui est lié à la phrase qui articule que ceci « c’est ce qu’on ne peut plus avoir », Das ist nicht mehr zu haben. Ce n’est pas une expérience frustrante, c’est une signification, c’est une articulation signifiante du manque d’objet comme tel. Ceci, bien entendu, s’accorde avec la notion que je vous mets ici au premier plan, c’est que le phallus est le signifiant ici, en tant que ne l’a pas – qui ? – que ne l’a pas l’Autre, parce qu’il s’agit de quelque chose qui s’articule sur le plan du langage, et qui se situe comme tel sur le plan de l’Autre, c’est le signifiant du désir en tant que le désir s’articule comme désir de l’Autre. Je reviendrai tout à l’heure là – dessus. Nous allons prendre maintenant le deuxième rêve. Le deuxième rêve dont il s’agit, de la même malade, est un rêve dit soi – disant « innocent ». « Son mari demande : « Ne faut – il pas faire accorder le piano ? » Elle répond : « Ce n’est pas la peine !…  Es lohnt nicht ! Cela veut dire quelque chose comme : « Ça ne paye pas ! ».… Il faut d’abord le faire recouvrir. » C’est la répétition d’un événement réel du jour précédent. Mais pourquoi en rêve – t – elle ? Elle dit bien que ce piano est une boîte « dégoûtante », qui donne un « mauvais son », que son mari l’avait déjà avant son mariage… et ainsi que l’analyse nous le montrera, elle dit le contraire de ce qu’elle pense, c’est – à – dire que son mari ne l’avait pas avant son mariage… Mais la solution nous sera donnée par la phrase « Ce n’est pas la peine ». Elle l’a dite hier, dit Freud, comme elle était en visite chez une amie. On l’engageait à enlever sa jaquette, elle s’y est refusée en disant : « Ce n’est pas la peine, je vais devoir m’en aller. » Je pense alors qu’hier pendant l’analyse, elle a brusquement porté la main à sa jaquette dont un bouton venait de s’ouvrir. C’était comme si elle avait dit : « Je vous en prie, ne regardez pas de ce côté, ce n’est pas la peine. » Ainsi elle remplace boîte par poitrine – boîte : Kasten, poitrine : Brust – kasten – et l’interprétation du rêve nous ramène à l’époque de sa formation : elle commençait alors à être mécontente de ses formes. Si nous prenons garde au « dégoûtant », au « mauvais son », et si nous nous rappelons combien de fois les petits hémisphères du corps féminin remplacent les grands, l’analyse nous ramène encore dans l’enfance. » Ici nous nous trouvons sur l’autre face de la question. Si le phallus est le signifiant du désir, et du désir de l’Autre, le problème pour le sujet au premier pas de cette dialectique du désir, en voici l’autre versant : il s’agit d’être ou de n’être pas le phallus. Fions – nous carrément à cette fonction de signifiant que nous accordons au phallus, en disant ceci : de même que l’« on ne peut pas être et avoir été », on ne peut pas non plus « être et n’être pas », et s’il faut que ce que l’on n’est pas, soit ce qu’on est, il reste à ne pas être ce que l’on est. C’est – à – dire, ce que l’on est, à le repousser dans le paraître, ce qui est très exactement la position de la femme dans l’hystérie : en tant que femme, elle se fait masque. Elle se fait masque précisément pour – derrière ce masque – être le phallus, et tout le comportement de l’hystérique, ce comportement en tant qu’il se manifeste par cette main portée au bouton dont l’œil de FREUD depuis très longtemps nous a habitué à voir le sens, mais accompagné de la phrase « Ce n’est pas la peine ». Pourquoi « Ce n’est pas la peine » ? Bien entendu, parce qu’il s’agit qu’on ne regarde pas derrière, parce que derrière, il s’agit bien sûr que le phallus y soit. Mais ce n’est vraiment pas la peine d’y aller voir, puisque justement on ne l’y trouvera pas ! Il s’agit pour l’hystérique… comme FREUD immédiatement nous l’apporte dans une note adressée à ceux qu’il appelle die Wissbegierige, que l’on traduit en français par « à ceux qui voudraient l’approfondir », plus exactement, pour être plus rigoureux, cela veut dire : « aux amateurs de savoir ». Et cela nous portera au cœur de ce que peut – être je vous ai déjà désigné de ce terme emprunté à une morale qui malgré tout reste empreinte d’une expérience humaine peut – être plus riche que bien d’autres, la morale théologique qui s’appelle la cupido sciendi, qui nous donne le terme que nous pouvons choisir pour traduire le désir. Ce sont des questions délicates, des équivalences entre les langues à propos du désir. Je sais que j’ai déjà obtenu de la part de mes élèves germanophones : « Begierde ». On le trouve dans HEGEL, mais certains trouvent que c’est trop animal. C’est drôle que HEGEL l’ait employé à propos du Maître et de l’Esclave, qui n’est pas trop empreint d’animalité… Donc : « Je ferai remarquer – dit FREUD – que ce rêve recouvre un fantasme : conduite provocante de ma part, défense de la sienne. » Bref, il nous réindique ce qui est en effet une conduite fondamentale de l’hystérique mais en même temps, dans ce contexte nous en voyons le sens : la provocation de l’hystérique, c’est justement quelque chose qui tend à constituer le désir, mais, au – delà de ce qu’on appelle défense, à indiquer la place, au – delà de cette apparence, de ce masque, de quelque chose qui est essentiellement ce qui est présenté au désir et qui bien entendu ne peut pas être offert à son accès, puisque c’est quelque chose qui est présenté derrière un voile, mais d’autre part bien entendu ne pouvant pas y être trouvé : « Ce n’est pas la peine que vous ouvriez mon corsage, parce que vous n’y trouveriez pas le phallus, mais si je porte ma main à mon corsage, c’est pour que vous désiriez derrière mon corsage le phallus, c’est – à – dire le signifiant du désir. » Ceci nous amène peut – être à commencer à nous demander comment il nous faudrait définir en toute strictitude ce désir, de façon à vous faire tout de même bien sen-tir de quoi nous parlons, je veux dire de ne pas nous limiter à ce que quelqu’un… dans le dialogue avec moi… a appelé… à mon avis assez heureusement, à propos de mes petites lignes – trames que je vous ressers de temps en temps et qu’il ne faut pas vous laisser perdre de vue… a appelé un petit mobile de Calder. Pourquoi ? Essayons d’articuler ce que nous voulons dire par : « le désir comme tel ». Nous posons le désir dans cette dialectique comme ce qui se trouve sur le petit mobile au – delà de la demande. Pourquoi y a – t – il besoin d’un au – delà de la demande ? Il y a besoin d’un au – delà de la demande pour autant, je vous l’ai dit, que la demande, par ses nécessités articulatoires, dévie, change, transpose le besoin. Il y a donc la possibilité d’un résidu. C’est en tant que l’homme est pris dans la dialectique signifiante qu’il y a quelque chose qui ne va pas, quoi qu’en pensent les personnes optimistes qui nous indiquent sans doute ce qui se passe d’heureux comme repérage de l’autre sexe entre les enfants et les parents. Il ne manque qu’une chose, c’est que cela aille aussi bien entre les parents, or c’est justement là tout le niveau auquel nous abordons la question. Il y a donc un résidu. Comment se présente – t – il ? Comment nécessairement doit – il se présenter ? Il ne s’agit plus maintenant du désir sexuel. Nous allons voir pourquoi le désir sexuel doit venir à cette place, mais du moment qu’il y a rapport général d’un besoin chez l’homme avec le signifiant, nous nous trouvons devant ceci : à savoir que si quelque chose restitue la marge de déviation marquée par l’incidence du signifiant
sur les besoins, et si cet au – delà se présente comme l’expérience prouve qu’il se présente, c’est cela que nous appelons désir. Mais comme forme possible de sa présentation, voici à peu près comment nous pouvons l’articuler : la façon dont doit se présenter le désir chez le sujet humain dépend de ce qui est déterminé par la dialectique de la demande. Si la demande a un certain effet sur les besoins, elle a d’autre part ses caractéristiques propres. Ces caractéristiques propres, je les ai déjà ici articulées : c’est que la demande, fondamentalement… dans son existence et par le seul fait qu’elle s’articule comme demande… pose : même si elle ne le demande pas expressément, l’Autre comme « absent » ou « présent », et donnant ou non cette absence ou cette présence, c’est – à – dire comme demande d’amour ce quelque chose qui n’est rien, aucune satisfaction particulière, qui est ce que le sujet apporte par la pure et simple réponse à la demande. C’est ici que se situe l’originalité de l’introduction du symbolique sous la forme de la demande : à savoir que c’est sur fond de demande d’amour que se situe l’originalité de l’introduction de la demande par rapport au besoin. Si ceci comporte quelque déperdition par rapport au besoin sous quelque forme que ce soit, ceci doit – il se retrouver au – delà de la demande ? Il est bien clair que si cela doit se retrouver au – delà de la demande, c’est – à – dire de ce qu’apporte en somme de distorsion au besoin cette dimension de la demande, c’est pour autant qu’au – delà nous devons retrouver quelque chose où l’Autre perde sa prévalence, où si vous voulez, le besoin en tant qu’il part du sujet reprend la première place. Néanmoins, puisque déjà le demandé est passé par le filtre de la demande au plan et au stade de l’inconditionné, ce n’est qu’au titre, si l’on peut dire, d’une deuxième négation que nous allons retrouver au – delà ce qu’il s’agit précisément de trouver, qui est la marge de ce qui s’est perdu dans cette demande. Et l’au – delà, c’est précisément le caractère de condition absolue qui est dans le désir. Ce qui se présente dans le désir comme tel, c’est ce quelque chose qui est emprunté, bien entendu au besoin… comment ferions – nous nos désirs, si ce n’est en empruntant la matière première de nos besoins ?… mais cela passe à un état, non pas d’inconditionné puisqu’il s’agit de quelque chose d’emprunté à un besoin particulier, mais d’une condition absolue, sans mesure avec aucune proportion du besoin à un objet quelconque, et en tant que cette condition peut être appelée absolue justement en ceci, qu’elle abolit là, la dimension de l’Autre, que c’est une exigence où l’Autre n’a pas à répondre oui ou non. C’est ceci qui est la dimension, le caractère fondamental du désir humain comme tel. Le désir, quel qu’il soit, à l’état de pur désir c’est ceci : c’est ce quelque chose d’arraché au terrain des besoins et qui prend forme de condition absolue par rapport à l’Autre. C’est précisément la marge, le résultat de la soustraction, si l’on peut dire, de l’exigence du besoin par rapport à la demande d’amour. C’est – à – dire que le désir, inversement, va se présenter comme ce qui dans la demande d’amour est rebelle à toute réduction à un besoin, parce qu’en réalité cela ne satisfait rien d’autre que soi – même, c’est – à – dire le désir comme condition absolue. C’est en raison de cela que le désir sexuel va venir à cette place, justement dans la mesure où le désir sexuel se présente par rapport au sujet, par rapport à l’individu, comme essentiellement problématique, et sur les deux plans. D’une part, sur le plan du besoin, ce n’est pas FREUD qui l’a souligné le premier, c’est depuis que le monde est monde que l’on s’interroge comment l’être humain, qui est un être qui a la propriété de reconnaître ce qui lui est avantageux, comment il encaisse, comment il admet un besoin qui incontestablement le pousse à des extrémités aberrantes, pour la raison qu’il ne correspond à aucun besoin immédiatement rationalisable, mais qui introduit dans l’individu, disons ce qu’on a appelé la dialectique de l’espèce. De sa nature, le besoin sexuel se présente dans une certaine problématique pour un sujet qui est précisément ce que nous venons de dire même si les philosophes l’ont articulé autrement : c’est – à – dire quelqu’un qui peut rationaliser ses besoins, c’est – à – dire les articuler en termes d’équivalence, c’est – à – dire de signifiant. D’autre part, au regard de la demande d’amour, l’expression du désir sexuel… il va devenir désir justement, et il s’appellera désir parce qu’il ne peut se placer que là, au niveau du désir tel que nous venons de le définir… le désir sexuel se présente, au regard de la demande d’amour, d’une façon problématique, quoi qu’on en dise et quelle que soit l’eau bénite dont on essaye de le recouvrir sous la forme d’oblativité. La question du désir, au regard de la formulation de ce qu’on appelle dans toutes les langues « formuler sa demande » est problématique pour autant que pour exprimer les choses sous la forme du langage le plus commun, qui est ici révélateur, il s’agit en fin de compte, quel que soit le mode sous lequel se formule la demande, que se profile ceci : c’est que l’Autre entre en jeu à partir du moment où le désir sexuel est en question sous la forme de l’instrument du désir. Ceci est la raison pour laquelle c’est au niveau du désir, tel que nous l’avons ainsi défini, que se pose le désir sexuel en tant qu’il est question : c’est – à – dire en tant qu’il ne peut pas vraiment s’articuler. Il n’y a pas vraiment de mot… entendez – le de ma bouche, puisque ça ne fera peut – être pas de mal que je dise que tout n’est pas réductible au langage, je l’ai toujours dit, bien entendu, même si ça n’a pas été entendu… il n’y a pas de mot pour exprimer quelque chose, et quelque chose qui a un nom, et c’est justement le désir. Pour exprimer le désir, comme la sagesse populaire le sait fort bien, il n’y a que du baratin. La question du signifiant du désir se pose donc comme telle, et c’est pour cela que ce qui l’exprime n’est pas un signifiant comme les autres. C’est quelque chose qui, en effet, est emprunté à une forme prévalente de la poussée du flux vital dans cet ordre, mais qui n’en est pas moins pris dans cette dialectique au titre de signifiant, avec ce que ce passage au registre du signifiant comporte de mortifié chez tout ce qui accède à cette dimension du signifiant. Ici la mortification ambiguë se présente très précisément sous la forme du voile… du voile que nous voyons se reproduire tous les jours sous la forme du corsage de l’hystérique… c’est – à – dire de la position fondamentale de la femme par rapport à l’homme concernant le désir : à savoir que là, derrière la chemisette, n’y allez surtout pas voir, parce que bien entendu il n’y a rien, il n’y a rien que le signifiant justement – ce qui n’est pas rien – le signifiant du désir. Derrière ce voile, il y a ce quelque chose qu’il ne faut pas montrer, et c’est en quoi le démon dont je vous parlai la dernière fois ou l’avant – dernière fois à propos du « dévoilement du phallus dans le Mystère antique » se présente et s’articule et se dénomme comme le démon de la pudeur. Et la pudeur a des portées différentes chez l’homme et chez la femme. J’ai fait allusion à cela… quelle qu’en soit l’origine : l’horreur qu’en a la femme, ou quelque chose qui surgit tout naturellement de la délicate âme des hommes… j’ai fait allusion à ce voile qui recouvre très régulièrement, chez l’homme, le phallus. C’est exactement la même chose qui recouvre à peu près norm
alement la totalité de l’être de la femme, pour autant que ce dont il s’agit justement soit derrière. Ce qui est voilé, c’est le signifiant du phallus. Et le dévoilement de quelque chose qui ne montrerait que rien, c’est – à – dire l’absence de ce qui est dévoilé, c’est très précisément à ceci que se rattache ce que FREUD a appelé à propos du sexe féminin « l’effroi » à propos de la tête de MÉDUSE, ou « l’horreur » qui répond à l’absence révélée comme telle. En fin de compte, ce dont il s’agit dans cette perspective, ce jeu du sujet du désir et du signifiant du désir, est quelque chose qui n’est pas épuisé au point où nous en sommes parvenus, qui est seulement amorcé mais – vous le voyez bien – qui renverse complètement une notion, comme celle – ci par exemple, qui obscurcit toute cette dialectique de l’abord de l’autre dans la relation sexuelle, et soi – disant maturée par la relation sexuelle, que le progrès serait d’un objet partiel à un objet total. Il y a là, à proprement parler on peut dire, un véritable camouflage, un escamotage. Car, à dire les choses en termes propres, ce serait bien plutôt du problème que soulève le fait qu’en accédant à la place du désir, l’autre ne devient pas du tout comme on nous le dit l’objet total. Mais le problème est celui – ci, c’est qu’il devient totalement objet en tant qu’instrument du désir. C’est bien ce qu’il devient et il s’agit de maintenir comme compatible cette position de l’autre en tant qu’Autre, c’est – à – dire en tant que lieu de la parole, celui auquel s’adresse la demande et celui dont l’irréductibilité radicale d’Autre se manifeste en tant qu’il peut donner l’amour, c’est – à – dire quelque chose qui est d’autant plus totalement gratuit, qu’il n’y a aucun support de l’amour que comme je vous l’ai dit : donner son amour, c’est très précisément et essentiellement donner comme tel rien de ce qu’on a, car c’est en tant justement qu’on ne l’a pas qu’il s’agit de l’amour. Il s’agit de cette discordance entre ce qu’il y a d’absolu dans la subjectivité qui donne ou ne donne pas l’amour, et le fait que son accès à lui comme objet de désir, il est très précisément nécessaire qu’il se fasse totalement objet. C’est dans cet écart essentiellement vertigineux, essentiellement nauséeux, pour l’appeler par son nom, que se situe la difficulté d’accès dans l’abord du désir sexuel. Quelque part, FREUD fait allusion de la façon la plus précise au symptôme qui chez l’hystérique se manifeste sous la forme de la nausée et du dégoût, en le rapprochant des phénomènes de vertige pour autant… Ce n’est pas FREUD qui le dit, mais c’est dans le texte de BREUER. Le texte de BREUER se rapporte à MACH, et aux travaux de MACH sur Les sensations motrices, pour marquer avec une intuition que c’est dans la discordance des sensations optiques et des sensations motrices que gît le ressort essentiel de ce phénomène labyrinthique qui se manifesterait et dont nous verrions la série se dessiner : vertige, nausée et dégoût. Effectivement il est parfaitement observable… et j’ai déjà observé chez plus d’un… que la réalisation, la perception de l’abord de l’Autre dans le désir sous la forme du signifiant phallus… avec cette sorte de court – circuit qui résulte, au point où l’analyse d’une chose pareille est possible, ce court – circuit qui s’établit de ce signifiant phallus avec ce quelque chose qui, alors et à ce moment-là chez le sujet, ne peut apparaître que vide, à savoir la place que l’organe doit occuper normalement, je veux dire la place entre les deux jambes, qui, à ce moment – là, n’est évoquée que comme place… est quelque chose qui s’accompagne du fait… et j’aurais dix observations à vous proposer sur ce sujet, sous toute sorte de formes, soit tout à fait nettes, crues et claires, soit sous d’autres formes diversement symboliques, le sujet le disant malgré tout tout à fait en clair

…que c’est pour autant que l’autre comme objet du désir  est perçu comme phallus, et que comme tel il est perçu comme manque à la place de son propre phallus,  que le sujet éprouve quelque chose qui ressemble  à un très curieux vertige, que quelqu’un a été même jusqu’à me rapprocher d’une sorte de vertige métaphysique éprouvé en d’autres circonstances des plus rares rencontrées chez les sujets à propos de la notion de l’être lui–même, en tant qu’il est sous–jacent à tout ce qu’il est.  C’est là–dessus que pour aujourd’hui je terminerai. Nous reviendrons donc sur cette dialectique de l’être ou de l’avoir  de l’hystérique. Nous irons plus loin. Vous verrez jusqu’où cela nous porte chez l’obsessionnel.  Je vous annonce tout de suite que vous devez tout  de même bien sentir que ceci n’est pas sans rapport avec toute une dialectique, une autre, et imaginaire  dont non seulement on vous a proposé la théorie,  mais que l’on ingurgite de façon plus ou moins forcée aux patients dans une certaine technique concernant la névrose obsessionnelle, pour autant que le phallus comme élément imaginaire y joue un rôle prévalent. Nous verrons ce que peut y apporter de rectifications…  aussi bien théoriques que techniques …la considération du phallus, non plus comme image  et comme fantasme, mais comme signifiant.

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