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Recherches Lacan

LXII LES PROBLÈMES CRUCIAUX POUR LA PSYCHANALYSE 1964 – 1965 Leçon du 16 décembre 1964

Leçon du 16 décembre 1964

Si la psychologie, quel que soit son objet, mais cet objet même, comme on le soutient vainement, pouvant être défini comme unique, cet objet, de quelque façon, pouvant nous conduire, par quelque voie que ce soit, à la connaissance, autrement dit si l’âme existait, si la connaissance relevait de l’âme, les profes­seurs de psychologie, les psychologues enseignants devraient se recruter par les moyens mêmes dont ils appréhendent leur objet et, pour illustrer ce que je veux dire, ils devraient réaliser ce qui se passerait dans quelque section de muséum – nommons en une au hasard, la plus représentative, la conchyliologie, scien­ce des coquillages – et devraient en somme réaliser d’un seul coup l’ensemble du personnel enseignant et la collection elle-même, le résumé de leurs titres uni­versitaires servant d’ailleurs assez bien dans cette métaphore à figurer l’étiquet­te de provenance collée sur ledit exemplaire. L’expérience prouve, encore que rien ne soit exclu dans l’avenir, qu’il ne s’est passé jusqu’à présent rien de pareil.

La tentative d’un Piaget, qui est à proprement parler celle de faire confiner d’une façon si étroite le procès, le progrès de la connaissance effective avec un supposé développement de quelque chose de supposé immanent à une espèce, humaine ou autre, est quelque chose qui, assurément, d’une façon certes analo­gique, puisque aucune phénoménologie de l’esprit, si élémentaire soit-elle, ne peut y être impliquée devrait aboutir à cette sorte de sélection-échantillonnage dont je parle, dont on ferait en quelque sorte du quotient intellectuel le seul éta­lonnage possible de quiconque a à répondre d’un certain fonctionnement, d’une certaine intégration du fonctionnement de l’intelligence.

L’objet de la psychologie est si peu unitaire d’ailleurs que cette traduction du mot âme, au niveau où il sert à une théorie du développement intellectuel, est parfaitement insuffisante à combler son emploi et chacun sait que, dans d’autres registres, nous arriverions au même paradoxe, que ceux qui ont d’une façon quelconque à reconnaître, voire à administrer ce champ de l’âme, devraient aussi réaliser en eux-mêmes quelque type, quelque prototype ou quelque moment élu de ce qui, en fin de compte, devrait s’appeler la belle âme. Heureusement, personne n’y songe plus, la méfiance la plus profonde ayant été jetée sur cette catégorie de la belle âme, vous le savez, par Hege162. Le rapport de la belle âme aux désordres du monde a été une fois pour toutes et définitive­ment stigmatisé par la remarque assurément pénétrante et qui nous introduit de toutes ses portes à la dialectique ici appliquée, que la belle âme ne se soutient que de ce désordre même.

Il est clair pourtant que, dans le recrutement que les psychanalystes s’impo­sent à eux-mêmes, il y a dans tout ce champ, que je n’ai pas pu absolument par­courir du faisceau du projecteur, il y a un lieu qui se distingue par quelque chose qui se rapproche d’une façon très singulière de cette hypothèse paradoxale et de l’idée que quelqu’un qui a à enseigner, à rendre compte de ce qu’est effective­ment la praxis analytique, de ce qu’elle prétend conquérir sur le réel, ce quel­qu’un, d’une certaine façon, est lui-même ce qui se choisit comme étant un échantillon particulièrement bien trié de ce progrès. Vous sentez bien d’ailleurs qu’ici il s’agit d’autre chose que de typique, que de statique, il s’agit d’une cer­taine épreuve. Mais alors, d’autant plus importante est à préciser la portée de cette épreuve, et sans aucun doute le terme d’identification qu’ici on introduira par exemple, en le donnant comme terme à l’expérience analytique, ne pourra du même coup qu’introduire un point tout à fait aigu de cette problématique. A quel niveau cette identification se produit-elle au niveau d’une expérience, elle-même particulière? L’analysé sera-t-il quelqu’un qui transmet un certain mode d’expérience de celui qui l’a analysé tel que lui-même l’a reçu? Comment ces expériences peuvent-elles, l’une par rapport à l’autre se repérer, celle qui antécède a-t-elle toujours quelque chose, qui en quelque sorte dépasse et inclut celle qui va en sortir? Au contraire laisse-t-elle la porte [ouverte] à quelque sur­montement ? C’est assurément là le niveau le plus difficile où poser le problè­me. C’est certainement aussi celui où il doit être résolu. Comment même pou­voir l’envisager si nous ne saisissons pas la structure de cette expérience ?

Car d’aucune façon, dans la théorie analytique, quoi que ce soit qui pourrait s’affirmer, au niveau de cette identification, comme substantiel, d’aucune façon ceci ne peut servir de module et de mesure, et les psychanalystes eux-mêmes, voire les plus inféodés à tel ou tel procès traditionnel, et mon dieu à ne pas trop l’approfondir, riraient si on leur disait que ce qu’il s’agit de transmettre c’est une fonction du type de l’idéal du moi, l’identification dont il s’agit ne peut être définie, saisie autre part. Nous ne saurions bien sûr nous contenter de quelque chose qui évoquerait de s’être exercé une fois à une certaine dynamique. Comment trouver là quoi que ce soit, qui ne puisse se résoudre que dans une sorte d’endogénie, prise de conscience d’un certain nombre de déplacements saisis par l’intérieur? Mais quoi de saisissable, quoi de transmissible, quoi d’or­ganisable, quoi, pour tout dire, de scientifique pourrait-il s’asseoir sur quelque chose qui ne reviendrait alors que d’être au niveau d’une certaine massothéra­pie, si vous voulez, d’exercice du type respiratoire, voire de quelque relaxation; quelque chose d’aussi primitivement près de la sphère la plus interne; d’une épreuve, en fin de compte, corporelle.

C’est pour cela qu’il est si important d’essayer de saisir ce dont il peut s’agir, dans une expérience qui s’annonce elle-même comme être de la dimension la plus pleine, qui sans aucun doute, n’est pas sans s’identifier entièrement à quelque chose d’aussi absolu, d’aussi radical que ce serait de parler de la vérité ne peut néanmoins pas refuser, j’entends au niveau de son expérience, au niveau de ses résultats, cette dimension du véridique, de quelque chose qui, d’être conquis, se révèle non seulement libératoire mais plus authentique que ce qui était inclus dans le nœud dont il s’agit de se libérer. Aussi bien n’est-ce pas pour rien que viennent dans mon discours des éléments de métaphore aussi singu­liers, aussi inaperçus peut-être mais aussi frappants, si nous les retenons, que ceux de ce nœud, qui nous ramènent à ce que déjà la dernière fois j’ai fait entrer ici, dans ce petit modèle que je vous apportai sous la forme de la bande de Moebius en vous rappelant l’importance de quelque chose qui est de l’ordre de la topologie.

Et son emploi est en quelque sorte tout de suite suggéré par cette simple remarque que nous devons faire, fût-ce à partir d’une épreuve, d’une épreuve, en quelque sorte naïve quant à son réalisme, comme celle de Piaget qui est assu­rément, qu’il n’est pas difficile, à tel ou tel tournant du texte, de pointer la faille par où il s’avère qu’à prendre simplement le langage pour être l’instrument de l’intelligence, c’est de la façon la plus profonde méconnaître que, loin qu’il s’agisse là d’être l’instrument de l’intelligence, il démontre, en même temps et de la même voix, du même discours – comment se fait-il alors qu’il le souligne dans le même discours – que cet instrument soit si inapproprié, que le langage soit justement ce qui, à l’intelligence, fasse difficulté ? Peut-être, à l’intelligence, tout aussi difficiles sont à soulever les problèmes posés par le langage. Il lui est difficile de guider une conduite appropriée au niveau du pur et simple obstacle, de la pure et simple et immédiate réalité, celle contre laquelle on bute en se cognant le front contre. Renvoyer cette inappropriation du langage à je ne sais quel état primitif de ce qu’on appelle en cette occasion la pensée n’est vraiment ici que rejeter le problème sans aucunement le résoudre. Car si effectivement le langage fut d’abord quelque cristallisation qui s’est imposée à l’exercice de l’in­telligence comme un appareil, comment n’est-il pas évident que l’intelligence aurait fait le langage aussi approprié qu’elle a fait après tout ses instruments pri­mitifs, lesquels nous savons qu’ils sont, de tous les instruments, souvent les plus merveilleusement habiles, les plus saisissants pour nous, au point qu’à peine en pouvons-nous restituer la perfection d’équilibre, faits avec le minimum de matière et en même temps la matière la plus choisie, qui nous les fait… d’où les instruments que nous pouvons avoir, ceux-ci, les primitifs, être en quelque sorte les plus précieux du point de vue de la qualité de l’objet. Comment le langage n’aurait-il pas été quelque chose d’analogue, à sa façon, si effectivement il était création, sécrétion, prolongement de l’acte intelligent?

Bien au contraire, s’il est quelque chose que dans une première approche nous pourrions essayer de définir comme étant le champ de la pensée, eh bien, pourquoi pas à titre provisoire, s’il faut absolument partir de l’intelligence, ne dirais-je pas que la pensée – et mon dieu, et que ce soit une formule qui s’ap­pliquera bien assez à divers niveaux, au moins d’une façon descriptive, pour avoir l’air, au moins au premier plan, d’une approche – que la pensée, c’est l’in­telligence s’exerçant à se retrouver dans les difficultés que lui impose la fonction du langage. Loin que nous puissions d’aucune façon, bien sûr – c’est là la pre­mière porte qu’ouvre la linguistique – nous contenter de ce premier schéma grossier qui ferait du langage l’appareil, l’instrument de quelque correspondan­ce biunivoque quelle qu’elle soit, est-ce qu’il n’est pas clair que cette poursuite même qui est faite de l’y réduire sous la forme critique de la signification, du logico-positivisme et de son mythe, d’arriver à une exhaustion du meaning of meaning, d’épuiser en tout emploi du signifiant l’exhaustion des significations différentes qui, une fois soi-disant, nous dit-on, connotées, elles permettront d’avoir un discours, un dialogue qui sera sans ambiguïté, de savoir toujours dans quel sens, dans quel emploi, dans quelle acception tel mot est apporté – qui ne sait, qui ne voit que tout ce qu’apporte le langage de fécondité, voire même de pur et simple fonctionnement, consiste toujours non pas à opérer sur cette sorte de conjonction, d’appareil en quelque sorte préformé qui… après quoi nous n’aurions plus qu’à y recueillir, qu’à y lire la solution d’un problème – qui ne voit que c’est justement cette opération qui constitue elle-même la solution du problème, que cette opération de fonction, et que j’ai appelée pour l’instant idéalement biunivoque, c’est justement ce qu’il s’agit d’obtenir au terme de toute recherche.

Ceci étant posé comme de l’ordre de la plus simple introduction de toute préface à aborder la difficulté du problème, nous voyons que si l’approche lin­guistique, qui est loin de dater à proprement parler de notre époque – récem­ment on m’interrogeait sur cet emploi du signifiant et du signifié qui, comme) e répondais, me paraît maintenant être vraiment ces mots en cours, qu’on commence à entendre à tous les coins de rue et qui sont usités, mis en avant dans des répliques les plus communes du meeting – ces termes, ces termes ne datent pas d’hier, et seuls les Stoïciens peuvent passer pour les avoir introduits technique­ment sous les formes du signans et du signatum35. En fait on peut en faire voir la racine bien plus loin, et qu’il suffit de s’approcher de la fonction du langage pour que s’introduise un certain type de division, qui n’est pas ambiguïté, qui vise quelque chose de tout à fait radical et par situation, du fait que, dans ce radical, nous sommes tellement impliqués que nous ne sommes sujets, dis-je, que d’être impliqués à ce niveau radical, et d’une façon pourtant qui nous per­mette de voir ce dans quoi nous sommes impliqués. Et ce n’est pas autre chose qui s’appelle la structure.

L’ambiguïté que nous saisissons, et que je vais vous faire suivre à la trace dans tel ou tel champ plus favorable à le manifester, entre le sens et la signification par exemple, seuls capables – ce n’est pas toujours plaisir – de jouer avec un chatoiement de ce qui nous apparaîtrait dernier de ne pas pouvoir même être référé à la catégorie supérieure d’être un chatoiement du sens, puisque c’est déjà d’une division à l’intérieur du sens qu’il s’agit, c’est parce que c’est uniquement à ce niveau que se résolvent – vous le verrez quand il s’agit de tel ou tel type d’usage du mot – que se résolvent des contradictions patentes, patentes sim­plement à se révéler, quand à propos des mêmes mots, par exemple de ce qu’on appelle le nom propre, vous voyez les uns y voir ce qu’il y a de plus indicatif, les autres ce qu’il y a de plus arbitraire, donc de ce qui semble le moins indica­tif; l’un ce qu’il y a de plus concret, l’autre ce qui semble aller à l’opposé, ce qu’il y a de plus vide; l’un ce qu’il y a de plus chargé de sens, l’autre ce qui en est le plus dépourvu, alors qu’à prendre les choses, vous le verrez, dans un cer­tain débat, dans un certain registre, dans un certain biais, cette fonction du nom propre, c’est clair de la façon la plus transparente, est à proprement parler pour ce qu’il est et pour ce que son nom indique, et qui n’est pas du tout que le nom propre, c’est un, comme dit Russell, word for particular139, unmot pour le par­ticulier, assurément pas. Assurément pas, vous le verrez.

Mais reprenons, la fonction de la tautologie, je voudrais tout de suite vous l’illustrer de quelque chose. J’ai parlé tout à l’heure de réalisme, de réalisme naïf. J’y opposerai, j’y opposerai un mode sous lequel le matérialisme, qui entre cou­ramment dans notre discours comme une référence, mon dieu, bien peu explo­rée, le matérialisme consiste à n’admettre comme existant que des signes maté­riels. Est-ce que ceci fait cercle? Que non pas! Ceci suggère un sens. La maté­rialité n’est assurément pas expliquée – mais qui de nos jours se sentirait bien à l’aise pour l’expliquer comme une essence, comme une substance dernière? – mais que ce terme soit ici expressément porté sur les signes, sur les signes au temps où, d’autre part, comme une référence radicale j’ai dit que le signe, c’est ce qui représente quelque chose pour quelqu’un, voilà qui, à la fois, nous donne le modèle de ce qu’un certain type de référence apparemment tautologique, car je n’ai dit qu’une chose, c’est que le matérialisme c’est ce qui ne pose pour exis­tant que ce dont nous avons des signes matériels n’a assurément pas effleuré le sens du mot matière, et pourtant donc, tout tautologique qu’il est, nous appor­te un sens et nous montre en quelque sorte sous une figure exemplaire, para­digmatique, l’utilité de ce petit nœud dont je vous ai fait, l’autre jour, le contour, ce double point originel qui, à le dessiner comme étant le cercle introductif à tout abord possible de la fonction, qu’elle soit du signifiant ou du signe, est là déjà pour vous montrer que nous ne pouvons pas nous en servir comme de quelque chose qui, d’aucune façon, pourrait se réduire au terme à une référen­ce ponctuelle. Si le cercle est favorable à l’appréhension mythique de son rétré­cissement jusqu’à quelque point zéro, il reste toujours quelque chose d’irré­ductible dans une structure qui ne saurait s’anéantir à se serrer sur elle-même, et ici après tout, encouragé par le fait que n’est point absolument tombé dans le vide – j’ai pu m’en rendre compte – ce que j’ai apporté la dernière fois concernant la bande de Moebius, dont, pour l’illustrer, donner l’éclairage qui pousse, qui commence à pousser à son plus haut point sa valeur exemplaire, je vais vous faire remarquer, dès lors, l’implication.

C’est Saussure qui, parlant du signifié – et chacun sait qu’il n’en a point parlé d’une façon qui soit définitive, ne serait-ce qu’en raison des ambiguïtés qui se sont engouffrées par la porte de sa théorie, justement en ce point – ce qu’il en a dit de plus efficace est assurément ceci que, eu égard au signifiant, le signifié se présente dans le rapport de l’envers à l’endroit, ou comme vous voudrez de l’en­droit à l’enversl42. Et bien sûr, il y a quelque chose de cet ordre qui nous est sug­géré par l’existence du signe sémantique, du signe dans le langage. Il s’agit assu­rément – adhérât-on de la façon la plus étroite à l’analyse phonématique – il est possible de parler d’élément sonore dans l’analyse moderne de la linguistique sans le considérer comme étroitement lié, à quoi? à ce qu’on appelle le meaning. Et nous retrouvons ici l’ambiguïté de signification, de sens. Si j’ai commencé cette année mon discours par cet exemple, exemple cueilli au niveau d’un ouvra­ge de grammaire, qui est un exemple dont je vous montrai que, quoi qu’il en fût de son effort vers l’asémantisme, du fait même d’être grammatical, il n’était pas sans porter un sens. Et assurément, à ce propos, j’ai su vous faire sentir les deux voies dans lesquelles, ce qui s’appelle ici sens, nous pouvions le chercher, et que l’une n’était pas l’autre et qu’à l’une, voie de la signification que nous avions vue pouvoir se construire comme à foison, et presque tellement surabondante que nous n’avions que l’embarras du choix, c’était dans la mesure où nous opérions par quelque chose, par quelque voie – et ce n’est pas indifférent de remarquer, c’est pour ça que j’avais choisi l’exemple dans une langue étrangère, qu’il m’était de là plus facile, plus naturel de vous ramener dans la voie de la traduction – c’est en le traduisant en français que j’arrivai à en faire surgir à peu près tout ce que je voulais, par un procédé très simplement opératoire et tout à fait ressem­blant à celui du prestidigitateur.

Mais qu’autre chose était l’autre direction qui, pour nous faire aboutir sans doute à l’impasse, et fermée, de ce qu’est le point de saisissement, le charme d’un texte poétique, nous indiquait bien que ce dont il s’agissait était d’une autre dimension. Sans doute, ce qu’elle a laissé dans le flou, dans la brume, dans la nuée de cette direction poétique, est quelque chose qui d’aucune façon ne pourrait nous paraître suffisant, mais c’est ici que je vous ramène à la propriété de cette surface singulière, qui, bien sûr en chaque point a un endroit et un envers. L’important est qu’on puisse, par un certain trajet sur son contour, arri­ver, de quelque point que ce soit de cet endroit, à un correspondant de l’envers. Eh bien, quand je vous ai dit le signifiant, c’est essentiellement quelque chose structuré sur le modèle de ladite surface de Moebius, c’est cela que ça veut dire, à savoir que c’est sur la même face, tout en constituant endroit et envers, que nous pouvons rencontrer le matériel. Le matériel qui, ici, se trouve structuré de l’opposition phonématique est ce quelque chose qui ne se traduit pas mais qui passe, qui passe d’un signifiant à un autre, dans son fonctionnement, dans le fonctionnement quel qu’il soit du langage, voire le plus hasardeux. C’est ce que démontre cette expérience poétique en quelque sorte, que quelque chose qui passe, et que c’est cela qui est le sens – selon le mode où cela passe, diversement repérable et diversement pointé, c’est ce que nous allons tenter de faire – c’est cela seul qui pour nous permet un repérage exact d’une expérience qui, du seul fait d’être une expérience entièrement, non seulement de paroles mais de paroles artificielles, de paroles structurées par un certain nombre de conditions qui infléchissent la portée du discours, doit être repéré par rapport à ce que j’ai appelé tout à l’heure l’usage du langage par quelque chose ou par quelqu’un, sujet, agent, patient qui y sont pris.

Alors, je vais aujourd’hui introduire, introduire une de ces formes, une de ces formes topologiques, une de ces formes fondées sur la surface dont je vous ai donné la dernière fois l’exemple, vous introduire, vous introduire dans cette fonction, car je pense que, quand même, vous avez entendu parler de la bou­teille de Klein. Reprenons-la, cette bouteille, approprions-la nous, et dans la bouteille de Klein et bouteille de Lacan, allons-y, elle a un gros intérêt, elle nous servira beaucoup, et vous allez voir pourquoi. Je vous rappelle que j’ai intro­duit, la dernière fois, cette remarque que l’espace, l’espace à trois dimensions, c’est quelque chose de pas clair du tout, et qu’avant d’en parler comme des san­sonnets, il faudrait voir sous quelles formes diverses nous pouvons l’appréhen­der, justement dans la voie mathématique qui est essentiellement combinatoire; et que tout autre chose est de tenir l’affaire pour résolue avec les formes qu’on peut appeler formes de révolution d’une surface, qui nous donnent quoi ? après tout rien d’autre qu’un volume dont ce n’est pas pour rien que ça s’appelle comme ça. Ça s’appelle comme ça parce que c’est fabriqué sur le modèle, et ce n’est point au hasard, de quelque chose qui est une surface roulée, surface où l’on fait un rouleau. Eh bien, évidemment, ça remplit un certain petit espace, après tout. Après ça, vous pouvez prendre ça à pleine main et vous amuser avec.

Faites tourner le cercle autour d’un axe, ça s’appelle une sphère, je l’ai dit. Faites tourner cette chose que j’appellerai un triangle, ou simplement un angle selon que je le limiterai ou non par une ligne qui coupe les deux côtés, et vous aurez un cône, une section de cône ou un cône infini, selon les cas. Mais il y a des choses qui ne se comportent pas du tout comme ça, qui se passent provi­soirement de tenir l’espace pour construit et qui font rudement bien. Je vous l’ai dit, il y a trois formes fondamentales: le trou, nous y reviendrons, le tore je vous ai dit, le cross-cap. Le tore, ma foi, ça n’a pas l’air bien compliqué. Prenez ce que vous vou­drez, un anneau de [backgammon], une chambre à air, simplement; commen­cez, dans votre tête, à vous poser des petits problèmes. Par exemple celui-ci, faites-y une coupure comme celle-là, exactement comme celle-là, et si vous ne l’avez pas déjà fait, et si vous n’avez pas déjà réfléchi sur le tore, dites-moi com­bien ça va faire de morceaux, par exemple. Ce qui vous prouve – qu’on puisse ainsi poser les questions – que ce n’est pas, comme je l’ai fait remarquer la der­nière fois, des objets d’une intuition immédiate. Mais nous n’allons pas nous attarder à de telles amusettes. Je veux simplement vous faire remarquer com­ment, d’une façon simple et combinatoire, on construit ces figures. On les construit de la façon suivante, la forme la plus élémentaire qui puisse en être donnée est celle d’une figure à quatre côtés dont les côtés sont vectorialisés.

Qu’est-ce que signifie ici la vectorialisation ? Ça signifie que nous construi­sons ces figures par suture; que nous cousons ce qui s’appelle ici un bord – je vous passe la définition intermédiaire de ce que signifie ici bord – que c’est dans le sens de la vectorialisation, c’est-à-dire qu’un point étant ici sur le vec­teur, qui est le point a, aboutit à un point a’, qui ne lui est pas correspondant

d’une façon métrique mais qui lui est

correspondant d’une façon ordonnée, au sens qu’un point b, qui sera plus [+] dans le sens du vecteur, sera donc cousu, quel qu’il soit, et quelle que soit la distance métriquement définie de a’à b’, cousu au point b’. Même chose pour le couple des autres côtés de ladite construction.

Il n’est évidemment strictement ici carré que pour l’intelligibilité à l’œil, visuelle, gestaltique de la figure. Je pourrais aussi bien le construire comme ceci, je mettrais les mêmes vecteurs, et ça aurait exactement la même significa­tion, pourquoi ? Pour construire un tore… Comment un tore se construit il? Un tore se construit, c’est très facile à comprendre, c’est pour ça que je com­mence par là, un tore se construit en suturant d’abord ce côté avec l’autre, c’est-à-dire en faisant ce qui, pour l’in­tuition commune est un premier cylindre, ou si vous voulez, on peut supposer que l’espace dans l’intervalle a une fonction quelconque. Il y a des gens comme ça, il y a Saint Thomas, il y a des gens qui veulent toujours bourrer les choses avec le doigt. C’est un type humain, ils font du boudin toute leur vie! Enfin, si vous voulez le remplir, vous aurez donc un rouleau plein et à partir de là, vous pouvez fermer ce rouleau et vous obtenez ce qui est ici dessiné.

Qu’est-ce que ça veut dire? C’est que, dans une structure qui est de l’ordre essentiellement spatial, qui ne comporte aucune histoire, vous introduisez pourtant un élément temporel. Pour que ceci soit pleinement déterminé il faut que vous connotiez 1 et 1 du même chiffre mais [2 et 2] d’un chiffre ou d’une connotation quelconque qui implique de ne venir qu’après. Les deux opéra­tions, vous ne pouvez pas les faire en même temps. Peu importe laquelle précè­de l’autre, ça aura toujours le même résultat, un tore, mais ça ne donnera pas le même tore, puisqu’à l’occasion ça donnera deux tores, l’un traversant l’autre. C’est même une de leurs plus intéressantes fonctions.

Alors là-dessus, c’est un simple exercice introductif, qu’est-ce que c’est qu’une bouteille de Klein ? Une bouteille de Klein, c’est une construction exactement du même type, à cette différence près que, si deux des bords vec­torialisés sont vectorialisés dans le même sens – c’est disons sous le mode du tore, donc, comme le tore, approprié à faire un boudin – les autres bords opposés, dont peu importe que l’opération de suture se fasse avant ou après l’autre, ça donnera le même résultat, mais l’opération doit être faite d’une façon successive, les deux autres bords sont vectorialisés en sens contraire. Je vais vous montrer tout de suite au tableau ce que ça donne, pour ceux qui n’ont pas entendu parler encore de la bouteille de Klein. Ça donne quelque chose qui, si vous voulez, en coupe, en coupe bien sûr, ne voulant rien dire dans ce registre, puisque nous n’introduisons pas la troisième dimension de l’espace. C’est une façon, pour l’intuition commune, pour le repérage qui est habituel­lement le vôtre, dans l’expérience et après tout peut-être peut-on dire aussi la coutume, car rien n’objecterait à ce que vous soient plus immédiatement acces­sibles et familières les dimensions de la topologie des surfaces, il suffit que vous vous y exerciez un peu, c’est même ce qui est souhaitable, voici ce que cela donne en coupe [figure III-7].

Bon. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que ceci, je vous l’ai dit, c’est en coupe, c’est-à-dire qu’il y a ici [en a], disons un volume qui est commun, qui a au centre un conduit qui passe [en b]… en d’autres termes, ceci mérite de s’ap­peler bouteille [figure 111-8] parce que, voici ici le corps de la bouteille [en a], voici ici le goulot; c’est un goulot qui serait prolongé de telle sorte [en b] que, rentrant dans le corps de la bouteille – si vous voulez, pour mieux l’accentuer, je vais vous montrer cette rentrée ici [en c] – il va s’insérer, se suturer, sur son fond, à cette bouteille. Donc, sans même recourir à ma figure, en mots, en termes, vous avez une bouteille, une bouteille de Vichy, une bouteille de Vittel, vous tordez son goulot, vous le faites traverser la paroi latérale de cette bouteille et vous allez l’insérer sur le cul de la bouteille. Du même coup, cette insertion ouvre [c’’]… vous pouvez constater que vous avez ainsi quelque chose qui se réalise, avec les caractères d’une surface complètement close, partout cette sur­face est close et, pourtant, on peut entrer dans son intérieur, si j’ose dire, comme dans un moulin. Son intérieur communique complètement, intégralement avec son extérieur. Néanmoins cette surface est complètement close.

Ceci ne ferait partie que de la physique amusante, que, bien entendu, cette bouteille soit capable de contenir un liquide et même, dans les conditions ordi­naires, comme je vais vous le représenter, et de ne permettre d’aucune façon qu’il se reverse au-dehors, c’est-à-dire de le contenir sans même qu’on ait à se donnez les soucis d’un bouchon. C’est ce que la plus simple réflexion vous per­mettra de concevoir. Si vous redressez effectivement ceci, tel que je l’ai dessiné, et que vous le faites effectivement fonctionner comme bouteille qui se remplit une fois qu’elle est le cul en l’air [figure III-9], en a. Mais si vous la retournez, vous lui mettez le cul en bas, il est bien certain que le liquide n’ira pas se répandre au-dehors [en b]. Ceci, je vous le répète, n’a strictement aucun inté­rêt! Ce qui est intéressant, c’est que les propriétés de cette bouteille sont telles que la surface en question, la surface qui la ferme, la surface qui la compose, a exactement les mêmes propriétés qu’une bande de Moebius, à savoir qu’il n’y a qu’une face, comme il est facile d’en répondre et de le constater.

Alors, comme ceci aussi peut paraître… être un petit peu du registre du tour de passe-passe, et que ce n’est pas du tout, malgré bien entendu que ça pourrait passer pour analogique à un effet de sens, et que ce n’est point du tout d’une façon analogique que j’entends vous en entretenir, je vais essayer de vous le matérialiser d’une façon qui soit tout à fait claire.

Si nous partons de la sphère, que nous puissions faire d’une sphère une bou­teille, c’est une chose qui n’est point du tout impossible. Supposez que la sphè­re soit une balle en caoutchouc [figure III-10, en a], vous la reployez en quelque sorte ainsi, sur elle-même [en b], il n’est pas même forcé qu’ici vous ayez ce petit retour [en b’], c’est plus clair, vous pouvez toujours en faire une coupe à la renfoncer en elle-même. Je dirai même que c’est ainsi que commence le pro­cessus de la formation d’un corps animal, c’est le stade blastula après le stade morula. Ici, qu’est-ce que vous avez? Vous avez un dehors, un dedans, un dedans, la surface sphérique primitive, et un dehors. Vous avez, en réalisant quelque chose qui peut être un contenant, vous n’avez rien modifié de la fonc­tion des deux faces de la surface par rapport à la sphère primitive. Tout autre chose est ce qui se passe si, prenant d’abord la sphère et en faisant cette chose étranglée [figure III-11, en a], vous prenez l’une des moitiés de la sphère et la faites rentrer dans l’autre [en b et c]. En d’autres termes, je schéma­tise… vous y êtes ? De l’haltère, de la double boule que j’ai ici construite par étranglement de cette surface sphérique, je fais – mettez que c’est ici la boule 1- ce que je vais faire, la boule 2 est rentrée à l’intérieur. Ici vous avez le dehors primitif, le dedans, et ce qui est affronté, c’est une surface du dehors premier avec le dedans, non plus comme dans ma blastula de tout à l’heure, le dedans restant toujours affronté, et le dedans est ici, de la seconde partie de la surface.

Est-ce que c’est ça, une bouteille de Klein ? Non. Pour arriver à la bouteille de Klein, il faut autre chose. Mais c’est ici que je vais pouvoir vous expliquer quelque chose qui va vous montrer l’intérêt de la mise en évidence de ladite bouteille de Klein. C’est que, supposez qu’il y ait quelque rapport, quelque rap­port structural, comme c’est tout de même bien indiqué depuis longtemps par la constance, la permanence de la métaphore du cercle et de la sphère dans toute pensée cosmologique, supposez que ce soit comme ça qu’il faille construire, pour se le représenter d’une façon saine, qu’il faille construire ce qui concerne justement la pensée cosmologique. La pensée cosmologique est fondée essen­tiellement sur la correspondance non pas biunivoque mais structurale, l’enve­loppement du microcosme par le macrocosme; que ce microcosme vous l’ap­peliez comme vous voulez, sujet, âme, vous, que ce cosmos vous l’appeliez comme vous voulez, réalité, univers, mais supposez que l’un enveloppe l’autre et le contient, et que celui qui est contenu se manifeste comme étant comme le résultat de ce cosmos, ce qui y correspond membre à membre. Il est impossible d’extirper cette hypothèse fondamentale et c’est en cela que date une certaine étape de la pensée, qui, si vous suivez ce que j’ai dit tout à l’heure, est d’un cer­tain usage du langage. Et ceci y correspond justement dans la mesure et uni­quement dans la mesure où, dans ce registre de pensée, le microcosme, comme il convient, n’est pas fait d’une partie en quelque sorte retournée du monde à la façon dont on retourne une peau de lapin, ça n’est pas comme tout à l’heure dans ma blastula telle que je l’avais dessinée, le dedans qui est en dehors pour le microcosme, c’est bel et bien lui aussi un dehors qu’il a, et qui s’affronte au dedans du cosmos. Telle est la fonction symbolique de cette étape où je vous mène de la reconstruction de la bouteille dite de Klein.

Nous allons voir que ce schéma est essentiel, bien sûr d’un certain mode de pensée et de style, mais pour représenter – je vous le montrerai dans le détail et dans les faits – une certaine limitation, une implication non éveillée dans l’usage du langage. Le moment de l’éveil, pour autant, vous l’ai-je dit, que je le pointe, que je le repère historialement dans le cogito de Descartes33, c’est quelque chose qui n’est point immédiatement apparent, justement dans la mesure où, de ce cogito, on fait quelque chose d’une valeur psychologique. Mais si on repère exactement ce dont il s’agit, s’il est ce que j’ai dit, à savoir la mise en évidence de ce que la fonction du signifiant est et n’est rien d’autre que le fait que le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, c’est à partir de cette découverte que, la rupture du pacte supposé préétabli du signifiant à quelque chose étant rompu, il s’avère, il s’avère dans l’histoire – et parce que c’est de là qu’est partie la science – il s’avère que c’est à partir de cette ruptu­re, même si tout de suite et parce que simplement on ne l’enseigne qu’incom­plètement et on ne l’enseigne qu’incomplètement parce qu’on n’en voit pas le dernier ressort, que c’est à partir de là que peut s’inscrire une science, à partir du moment où se rompt ce parallélisme du sujet au cosmos qui l’enveloppe et qui fait du sujet, psyché, psychologie, microcosme.

C’est à partir du moment où nous introduisons ici une autre suture et ce que j’ai appelé ailleurs un point de capiton essentiel qui est celui qui ouvre ici un trou et grâce auquel la structure de la bouteille de Klein alors, et seulement alors, s’instaure, c’est-à-dire que dans la couture qui se fait au niveau de ce trou, ce qui est noué, c’est la surface à elle-même, d’une façon telle que ce que nous avons jusqu’à présent repéré pour dehors se trouve conjoint à ce que nous avons repéré jusqu’à présent comme dedans, et ce qui était repéré comme dedans est suturé, noué à la face qui était repérée jusqu’alors comme dehors. Est-ce que c’est visible ? Est-ce que c’est assez clair ? Est-ce qu’on voit de là-bas, de cette façon mal éclairée?

Ici nous avons ouvert un orifice traversant à la fois ce qui, dans mon dessin, symbolisait le cosmos enveloppant et ce qui dans mon dessin symbolisait le microcosme enveloppé et que c’est ça par où nous rejoignons la structure de la bouteille de Klein. Est-ce que vous l’avez assez vu ? Non? Eh bien, je vais le faire plus grand, sinon nous n’y comprendrons jamais rien. La voici complète. Est-ce que ça commence à se voir? [paroles et bruits divers]. Est-ce que ça com­mence à se voir ? Est-ce que vous retrouvez l’essentiel de ce que je vous ai expli­qué tout à l’heure, la structure de la bouteille de Klein ?… Il faut que ce tableau soit vraiment mal éclairé!… Est-ce qu’il n’y a pas de la lumière, pour que je voie là-bas les personnes se pousser du col? Ce serait quand même important que vous voyiez ce que j’ai dessiné! Je vous emmène là par une voie difficile et qui, vu l’heure et la nécessité de l’explication, ne vous mènera pas aujourd’hui direc­tement sur sa relation au langage. Aussi bien, puisque nous n’avons plus que dix minutes, je vais essayer de vous en donner une petite explication amusante, dont vous verrez le rapport global avec le champ de l’expérience analytique.

Il y a plus d’une façon de traduire cette construction. Je pourrai vous y don­ner la figure de Gagarine le cosmonaute. Gagarine le cosmonaute, apparemment, est bel et bien enfermé, disons pour simplifier et aller vite, nous n’avons plus beaucoup de temps, comme l’homme antique dans son petit cosmos baladeur. Du point de vue biologique, c’est d’ailleurs, entre nous, permettez-moi de vous le faire remarquer au passage, quelque chose de bien curieux et qui pourrait se ponctuer par rapport à l’évolution de la lignée animale. Je vous rappelle qu’il est très difficile de saisir, de saisir d’une façon un tant soit peu concevable, comment un animal, qui échangeait régulièrement ce dont il avait besoin, du point de vue respiratoire, avec le milieu dans lequel il était plongé au niveau des branchies, a réalisé cette chose absolument fabuleuse de pouvoir sortir, hors de l’eau dans le cas présent, en s’envoyant à l’intérieur de lui-même une fraction importante de l’atmosphère. De ce point de vue évolutionniste, vous pouvez remarquer que Gagarine, si tant est qu’il ait dans tout ceci la moindre responsabilité, fait une opération redoublée. Il s’enveloppe dans son propre poumon, ce qui nécessite qu’en fin de compte il pisse à l’intérieur de son propre poumon, car il faut bien que tout ça se fourre quelque part! D’où… d’où le syllogisme, que j’aurai à vous développer dans le futur parce qu’il est exemplaire, à la suite du fameux syllo­gisme : « Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, donc Socrate est mortel ». J’ai trouvé bon, pour des usages que vous verrez mieux plus tard, mais dont l’introduction est une caricature, une caricature de ce fameux syllogisme sur Socrate, que Gagarine, que tous les cosmonautes sont des pisseurs, que Gagarine est un cosmonaute, donc que Gagarine est un pisseur ! Ce qui a à peu près autant de portée que la formule sur Socrate. Mais laissons ceci pour l’ins­tant. Loin que Gagarine se contente d’être un pisseur, il n’est pas non plus un cosmonaute, il n’est pas un cosmonaute parce qu’il ne se balade pas dans le cos­mos, quoi qu’on en dise; parce que la trajectoire qui le porte était, du point de vue du cosmos, complètement imprévue et qu’on peut dire, en un certain sens, qu’aucun dieu qui ait jamais présidé à l’existence d’un cosmos n’a jamais prévu, n’a jamais connu en rien la trajectoire précise, la trajectoire nécessaire en fonc­tion des lois de la gravitation, et qui n’a pu littéralement être découverte qu’à partir d’un rejet absolu de toutes les évidences cosmiques. Tous les contempo­rains de Newton ont rejeté, indignés, la possibilité de l’existence d’une action à distance, d’une action qui ne se propage pas de proche en proche, parce que c’était là jusqu’alors la loi du cosmos, la loi de l’interaction réciproque entre ses parties. Il y a dans la loi de Newton, en tant qu’elle permet que notre petit pro­jectile dénommé Spoutnik est quelque chose qui se tient d’une façon parfaite­ment stable, au niveau d’une loi préconçue, il y a là quelque chose d’une nature absolument acosmique, comme d’ailleurs de ce fait, du fait même de ce point d’insertion, tout le développement de la science moderne. Et c’est en ceci que l’ouverture dont il s’agit ici, à savoir que le cosmos lui-même, que le petit cos­mos qui permet à Gagarine de subsister à travers les espaces, est quelque chose qui dépend d’une construction d’une nature profondément acosmique.

C’est à ceci, à la sphère interne que, sous le nom de réalité, nous avons affai­re dans l’analyse. Réalité apparente qui est celle de la correspondance, en appa­rence modelées l’une sur l’autre, de quelque chose qui s’appelle l’âme à quelque chose qui s’appelle la réalité. Mais, par rapport à cette appréhension qui reste l’appréhension psychologique du monde, la psychanalyse nous donne deux ouvertures, la première, celle qui, de ce forum, de cette place de rencontre où l’homme se croit le centre du monde – mais ce n’est pas cette notion de centre qui est là la chose importante dans ce qu’on appelle, comme des perroquets, la révolution copernicienne, sous prétexte que le centre a sauté de la terre au soleil, ce qui est un net désavantage, à savoir qu’à partir du moment où nous croyons que le centre est le soleil, nous croyons du même coup aussi qu’il y a un centre absolu, ce que les Anciens, qui voyaient le soleil bouger selon les saisons, ne croyaient pas, ils étaient beaucoup plus relativistes que nous – ce n’est pas ça qui est important, c’est que le psychisme, l’âme, le sujet au sens où il est employé dans la théorie de la connaissance, se représente non comme le centre, mais comme la doublure d’une réalité qui du même coup devient réalité cos­mique. Ce que la psychanalyse nous découvre c’est, premièrement, ce passage, ce passage par où on arrive dans l’entre-deux, de l’autre côté de la doublure, où cet intervalle, cet intervalle qui a l’air d’être ce qui fonde la correspondance de l’intérieur à l’extérieur, où cet intervalle – et c’est là le monde du rêve, c’est l’autre scène – est aperçu.

Le heimlich de Freud – et c’est pour cela qu’il est en même temps l’un­heimlich – c’est cela que cette chose, ce lieu, cette place secrète où vous, qui vous promenez dans les rues, dans cette réalité singulière, si singulière que sont les rues que c’est là-dessus que je m’arrêterai la prochaine fois pour en repartir, pourquoi est-il nécessaire de donner aux rues des noms propres ? Vous vous promenez donc dans les rues et vous allez de rue en rue, de place en place, mais un jour il arrive que, sans savoir pourquoi, vous franchissez, invisible à vous-même, je ne sais quelle limite, et vous tombez sur une place où vous n’aviez jamais été et que… où pourtant… où vous reconnaissez comme étant celle-là, de place, où il vous souvient d’avoir été depuis toujours et d’être retourné cent fois, vous vous en souvenez maintenant. Elle était là, dans votre mémoire, comme une sorte d’îlot à part, quelque chose de non repéré et qui, soudain, là, pour vous se rassemble. Cette place, qui n’a pas de nom mais qui se distingue par l’étrangeté de son décor, par ce que Freud pointe justement si bien, juste­ment, de l’ambiguïté qui fait que, heimlich ou unheimlich, voilà un de ces mots où, dans sa propre négation, nous touchons du doigt la continuité, l’identité de son endroit à son envers, cette place qui est à proprement parler l’autre scène parce que c’est celle où vous voyez la réalité – sans doute vous le savez – naître à cette place comme un décor. Et vous savez que ce n’est pas ce qui est de l’autre côté du décor qui est la vérité et que si vous êtes là, devant la scène, c’est vous qui êtes à l’envers du décor et qui touchez quelque chose qui va plus loin dans la relation de la réalité à tout ce qui l’enveloppe.

J’ai eu, en son temps, l’année dernière, eu l’air ou peut-être même quelque chose qui mériterait qu’on dise que j’ai médit de l’amour quand j’ai dit que son champ, le champ de la Verliebtheit, c’est un champ à la fois profondément ancré dans le réel, dans la régulation du plaisir et en même temps foncièrement nar­cissique. Assurément, une autre dimension nous est donnée en cette singulière conjoncture, celle dont il arrive que, par les voies les plus réelles du rêve, elle soit notre compagne à l’arrivée dans ce lieu d’expérience singulière. Ceci est un indice de quelque chose, d’une dimension qu’assurément nul plus que le poète romantique n’a su en faire vibrer l’accent.

Il est d’autres voies encore pour nous le faire entendre, c’est celui du non-sens, celui d’Alice, non pas in Wonderland, mais justement ayant opéré ce fran­chissement, ce franchissement impossible dans la réflexion spéculaire qui est le passage au-delà du miroir. C’est cela, […] se présente pour être celle qui peut venir à cette singulière rencontre […], c’est cela qui, dans une autre dimension, je l’ai dit explorée par l’expérience romantique, c’est cela qui s’appelle, avec un autre accent, l’amour. Mais à revenir de ce lieu et pour le comprendre, et pour qu’il ait pu être saisi, pour qu’il ait pu même être découvert, pour qu’il existe dans cette structure qui fait qu’ici, se rencontre la structure de deux faces appo­sées qui permettent de constituer cette autre scène, il faut qu’ailleurs ait été réa­lisée la structure d’où dépend l’acosmisme du tout, à savoir que quelque part, ce qui s’appelle la structure, la structure du langage est capable de nous répondre. Non pas bien sûr, il ne s’agit pas là d’aucune façon de quelque chose qui préjuge de l’adéquation absolue du langage au réel, mais de ce qui, comme langage, introduit dans le réel tout ce qui nous y est accessible d’une façon opé­ratoire. Le langage entre dans le réel et il y crée la structure. Nous participons à cette opération, et y participant nous sommes inclus, impliqués dans une topologie rigoureuse et cohérente telle que toute découverte, toute porte pous­sée décisive en un point de cette structure ne saurait aller sans le repérage dans l’exploration stricte, sans l’indication définie du point où est l’autre ouverture.

Ici, il me serait facile d’évoquer le passage incompris de Virgile, à la fin du chant VI [de l’Énéide’]. Les deux portes du rêve, elles sont exactement là ins­crites, porte d’ivoire, dit-il, et porte de corne. La porte de corne qui nous ouvre le champ sur ce qu’il y a de vrai dans le rêve et c’est le champ du rêve, et la porte d’ivoire qui est celle par où sont renvoyés Anchise et Énée, avec la Sibylle, vers le jour; c’est celle par où passent les rêves erronés. Porte d’ivoire du lieu du rêve le plus captivant, du rêve le plus chargé d’erreurs, c’est le lieu où nous nous croyons être une âme subsistante au cœur de la réalité.

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