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Recherches Lacan

LXII LES PROBLÈMES CRUCIAUX POUR LA PSYCHANALYSE 1964 – 1965 Leçon du 20 janvier 1965

Leçon du 20 janvier 1965

Il me faut avancer dans ce problème pour la psychanalyse, qui est celui de l’identification. L’identification qui représente dans l’expérience, dans le pro­grès, le pas que j’essaie ici de vous faire franchir dans la théorie, l’écran qui nous sépare de cette visée qui est la nôtre parce qu’irrésolue et que nous avons poin­tée l’année dernière comme étant le moment nécessaire sans quoi reste en sus­pens la qualification de la psychanalyse comme science. J’ai dit, le désir du psy­chanalyste.

L’identification, j’essaie dans une topologie de rattraper en une sorte de fais­ceau, de rassemblement de fils plus simples que tout ce dont vous témoignent les tours et les détours, le labyrinthe de la logique moderne pour autant qu’entre classes, relations et nombres, elle voit se dérober devant elle, à la façon de la muscade sous les trois gobelets, ce qu’il s’agit de saisir concernant l’énon­ciation de l’identique.

Aussi bien pour faciliter votre accès à notre chemin d’aujourd’hui vais-je partir de la forme la plus vulgarisée depuis deux siècles à cerner, c’est le cas de le dire, ce problème de l’identification, l’image du cercle d’Euler, si saisissante qu’il n’est nul étudiant qui à avoir ouvert, s’être approché d’un livre de logique, ne puisse, si je puis dire, se dépêtrer de sa simplicité. Elle est fondée, en effet, sur le plus structural, et si elle est trompeuse c’est précisément d’assurer sur ce qu’on appelle un point particulier, un point privilégié de la topologie, sa fausse simplicité.

Le cercle qui définit la classe, cercle lui-même inclus, exclu, se recoupant avec un autre cercle, voire plusieurs, eux-mêmes censés représenter les attributs de la classe à identifier, ai-je besoin de reproduire au tableau ce qui déjà, je pense, a été tracé lorsqu’une première fois j’ai abordé le syllogisme dont la conclusion, « Socrate est mortel »… Socrate… les hommes… les mortels… Cet extraordi­naire attrape-nigauds forgé par Euler selon la mode de l’époque, il y a eu un grand bon siècle – c’est l’envers de ce qu’on a appelé par ailleurs le siècle du génie – à s’être fascinés, comme les ouvrages en témoignent, innombrables à être parus dans ce siècle sur ce sujet, à s’être fascinés sur cet ouvrage apparem­ment impensable pour eux qu’était l’éducation des femmes. C’est pour une femme, une princesse de surcroît, qu’ont été forgés ces cercles d’Euler qui meu­blent maintenant vos manuels. Une telle préoccupation, si tenace, recèle tou­jours une sous-estimation du sujet visé qui porte assez ces marques dans tous les ouvrages qui s’intitulent de cette fin, et aussi bien, je pense, c’est dans la mesure où Euler, qui n’était point un esprit médiocre, pensait qu’il s’adressait à un double titre à une demeurée, qu’il a mis en circulation ces cercles captivants mais dont j’espère vous montrer qu’ils laissent échapper tout l’essentiel de ce qu’ils entendent cerner.

Aussi bien n’est-il pas surprenant que ce soit en un temps où la figure était en quelque sorte intégrée à l’image mentale commune de la sphère, qu’on puis­se agir avec un cercle comme on fit au temps romain du cercle de Popilius sans se soucier qu’il apparaît, à réfléchir, que ce cercle, selon la surface sur laquelle il est tracé, délimite des champs de valences qui peuvent être bien différentes, et quant à ce qu’il en est de la sphère, il délimite exactement la même chose à l’ex­térieur et à l’intérieur. Si petit que vous traciez le cercle autour de moi, je puis dire que ce que vous enfermez c’est tout le reste de la machine ronde. Faisons donc un peu attention avant de manier le cercle et surtout n’oublions pas que son mérite majeur en l’occasion est de nous donner, par sa forme, une sorte de substitut de ce que j’ai appelé, dans le sens où je l’ai fait venir, la compréhension, dans le double sens de la compréhension vraie, conceptuelle, du Begriff, ce sur quoi le Begriff se referme, c’est cette prise dont le cercle donne l’image en tant que – je l’y ai introduit la dernière fois – il est la coupe de cette partie torique de notre surface sur laquelle va porter notre discours d’aujourd’hui, en partie, et d’autre part, donnant seulement de cette compréhension une image, qui est d’ailleurs support de tous les leurres, et en particulier qu’extension et compré­hension peuvent être confondues, que dans le cercle on imagine l’ensemble numérique des objets sans mettre l’accent sur les conditions qu’implique l’entrée en jeu du nombre et qui sont radicalement différentes des caractéristiques classificatoires, au moins dans ce qui nous permet de l’appréhender dans la fonction de signification.

Le repérage numérique est d’un autre ordre, c’est là un champ sur lequel je ne m’engagerai pas aujourd’hui, pour la raison que c’est proprement le type de question que j’ai voulu réserver à la partie fermée de ce cours, qui prendra nom de séminaire, je veux dire que l’homologie de la fonction que prend le nom de nombre – le nom de nombre en tant qu’il ne saurait être distingué de la fonction du nombre entier – l’homologie au sens où il est plus frappant encore, plus nécessaire que dans les indications que j’ai pu déjà commencer de vous donner de la fonction du nom, en tant qu’il couvre quelque chose, qu’il couvre précisément un cercle mais d’une nature très spéciale, ce cercle privi­légié qui marque le niveau de réflexion de la surface de la bouteille de Klein en tant qu’elle est surface de Moebius, le nombre, vu son corps occupe là, d’une façon évidente, évidente à l’analyse de sa structure, pour les problèmes qu’il pose au mathématicien… Vous savez que le mathématicien, dans son élan moderne, ne saurait tolérer qu’aucun point de son langage ne puisse, ne soit construit de telle sorte qu’il ne saisisse plusieurs sortes d’objets hétéro­gènes à la fois. Les privilèges, les résistances de la fonction du nombre entier à cette généralisation mathématique – je mets ici des termes entre guillemets, pour ne pas introduire de référence plus technique – voilà ce qui fait problè­me au mathématicien; ce qui l’a poussé à des efforts considérables, la question est de savoir s’ils ont réussi, pour homogénéiser la fonction du nombre à celle des classes. C’est ce qui, j’espère, sera traité lors de notre prochaine rencontre, rencontre fermée, ici, au niveau du séminaire.

Qu’il me suffise ici d’indiquer, en connexion avec la figure du cercle, qu’on aboutit, et justement à suivre la recherche mathématique, qu’on aboutit à un schéma strictement homologue de celui qu’ici j’avance en vous donnant le signifiant pour représentant le sujet pour un autre signifiant. La théorie mathé­matique qui représente à la fois la solution – c’est ce que je mets en question – et la butée, peut-être est-il plus vrai de le dire, de cette tentative de réduire, de résoudre la fonction du nombre entier dans le langage mathématique, abou­tit à la formule suivante, schématisée exactement de la même façon que je vous montre comment le sujet en quelque sorte se véhicule de signifiant à signifiant, représentant chaque signifiant pour celui qui le suit; c’est, sous le un, du zéro qu’il s’agit pour la suite des un qui vont venir, autrement dit, la découverte conditionnée par la recherche logico-mathématique la plus récente, la décou­verte comme nécessaire que le zéro, le manque, est la raison dernière de la fonc­tion du nombre entier; que le un originellement le représente, et que la genèse de la dyade est pour nous fort distincte de la genèse platonicienne, en ceci que la dyade est déjà dans le un pour autant que le un est ce qui va représenter le zéro pour un autre un.

Chose singulière ceci, qui fait et qui porte en soi sur tout nombre n la néces­sité du n + 1, justement de ce zéro qui s’y ajoute. Chose extraordinaire, il a fallu les longs détours de l’analyse mathématique pour quelque chose qui se donne, au niveau de l’expérience de l’enfant, pour l’infatuation des pédagogues pour avoir mis au niveau des tests de moins-value mentale, d’insuffisant développe­ment l’enfant qui dit « j’ai trois frères : Paul, Ernest et moi »14,comme si juste­ment ce n’était pas de cela qu’il s’agit, à savoir que « moi » ici doit être à deux places, à la place de la série des frères et aussi à la place de celui qui énonce. L’enfant là-dessus en sait plus que nous, et essayant récemment de reproduire avec mon petit-fils, et en quelque sorte pour mettre à l’épreuve, honnêtement, avec une petite fille de quatre ans et demi, les premiers balbutiements, non pas de l’énonciation du nombre mais de sa mise en usage, j’ai pu être surpris que nulle part, Piaget ne tire parti – lui qui, assurément, est loin de manquer d’une suffisante culture dans le domaine de la logique – que nulle part Piaget ne tire parti de ceci qu’on fait jaillir, et précisément au niveau où il prétend réduire l’abord du petit enfant concernant la numération des objets à un tâtonnement sensori-moteur 117, précisément avec une petite fille de quatre ans et demi qui ne sait probablement – je dis probablement parce qu’on n’est jamais sûr – qui ne sait compter au-delà de la dizaine, jouant avec elle selon les formules piagé­tiques elles-mêmes, à savoir avec ces fameux couverts, couteaux et assiettes qu’il s’agit de faire s’apparier précisément suivant les voies définies théoriquement par la première formation du nombre, tout de même, la mettant à l’épreuve du comptage, devant trois verres, la petite me dit

– Quatre.

– Voyons, vraiment?

– Oui, dit-elle: un, deux trois, quatre, sans aucune espèce d’hésitation.

Le quatre, c’est son zéro à elle en tant que c’est à partir de ce zéro qu’elle compte parce que, toute de quatre ans et demi qu’elle est, elle est déjà le petit cercle, le trou du sujet.

Ce cercle… ce cercle dont j’ai recherché ce matin, ou plutôt fait demander à quelqu’un de me rechercher ce fameux texte de Pascal que je ne voulais pas évo­quer ici sans vous prier de vous y reporter, sans l’avoir relu moi-même. Grâce aux soins des innombrables universitaires qui se sont chargés de redonner chacun leur reclassement personnel de ces Pensées, qui nous ont été livrées selon un dossier dont le désordre se suffisait bien à soi tout seul, il faut en général mettre trois quarts d’heure pour retrouver, dans n’importe laquelle de ces éditions, la citation la plus simple. Les trois quarts d’heure, quelqu’un les a dépensés à ma place, ce qui me permet de vous signaler que dans la grande édition, l’édition Havet, c’est à la page 72 des Pensées que vous verrez la référence à cette fameuse sphère infi­nie, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. 109

Ceci est important parce que, dieu sait que Pascal est notre ami, et notre ami, si je puis dire, à la façon dont l’est celui qui nous guide dans tous nos pas, le névrosé qu’il était. Ce n’est pas là pour le diminuer – vous savez bien qu’ici ce n’est pas dans la note de la psychopathologisation du génie que nous donnons – mais enfin, il suffit d’ouvrir les mémoires de sa sœur 112 pour voir à quel point son angoisse et ses abîmes, et toute cette horreur dont il était environné, a pu prendre racine dans l’aversion dont il témoigne si précocement et dont il est si frappant de voir témoigner par sa sœur qu’assurément, nous en témoi­gnant, c’est évidemment la meilleure condition pour donner crédit au témoi­gnage, elle ne comprend absolument rien de ce qu’elle dit; l’horreur – poussée jusqu’à la panique, jusqu’à la crise, à la crise noire, aux convulsions – de Pascal chaque fois qu’il voyait s’approcher le couple parental amoureux de son lit, est tout de même quelque chose dont il y a lieu de tenir compte, à condition bien sûr d’être en état de se poser la question de savoir quelles limites la névrose doit imposer au sujet. Ce ne sont pas forcément des limites d’adaptation, comme on le dit, mais peut-être de détours métaphysiques, et c’est pour ça que ce même homme, à qui nous devons cet exemple de prodigieuse audace qu’est ce fameux pari sur lequel on a dit tant de sottises jusque du point de vue de la théorie de la probabilité, mais dont il suffit de s’approcher pour voir que c’est précisément la tentative désespérée de résoudre la question que nous essayons de soulever ici, celle du désir comme désir du grand Autre. Ceci n’empêche pas, ni que cette solution soit un échec, ni non plus que Pascal, au moment où il nous for­mule sa sphère infinie dont le centre est partout, ne se démontre précisément achopper sur le plan métaphysique. Quiconque est métaphysicien sait que c’est le contraire et que s’il y a sphère infinie, ce qui n’est pas démontré, assurément, de la surface dont il s’agit, ce qui est circonférentiel est partout et le centre n’est nulle part. C’est ce dont j’espère vous convaincre, à l’appréhension de cette topologie.

En effet, pour reprendre ce que la dernière fois je vous signalai, si c’est le jeu de cette surface qui commande ce qui se passe au niveau du sujet; si le sujet est à concevoir comme butée par les enveloppements mais aussi les réversions, les points de réversion de cette surface, pas plus que la surface elle-même si je puis dire, ces points de réversion, il ne les connaît. C’est bien de ce qu’impliqué dans cette surface il ne puisse, de ce cercle de rebroussement, connaître en étant lui­même, que la question se pose d’où nous pouvons saisir la fonction de ce cercle privilégié dont, je vous l’ai dit, il n’est point à concevoir d’une façon intuitive – il n’est pas besoin qu’il soit un cercle. Il est possible à atteindre, tout comme un cercle, par une coupure, mais observez que si vous pratiquez cette coupure, la surface n’a plus rien de sa spécificité, tout se perd, la surface se présente égale, en tout semblable à un tore auquel vous auriez pratiqué la même coupure.

La question de ce qui se passe au niveau du cercle de réversion, voilà ce que, aujourd’hui, je veux essayer de vous faire approcher, pour autant que nous y pouvons saisir – je passe le terme, je le mets entre guillemets pour me faire entendre – le modèle de ce qui est mis en question pour nous par la fonction de l’identification.

La dernière fois, j’ai rappelé que les spires d’une trace poursuivie sur la sur­face externe de la bouteille de Klein, – que vous voyez ici représentée entière à gauche, représentée seulement partiellement à droite [figure VI-2], à savoir sur le point qui nous intéresse aux abords de ce que je viens d’appeler cercle de réversion, ou de rebroussement comme vous l’entendez – les spires de la demande avec leur répétition sur un tore ordinaire – comme je l’ai longue­ment développé autrefois, et précisément en relation avec la structure du névrosé – arriveront à revenir sur elles-mêmes, se recoupant ou ne se recou­pant pas, mais même sans avoir à se recouper, simplement se poursuivant comme il est facile de le figurer, une fois le pourtour du tore accompli, s’insé­rant à l’intérieur de ces spires précédentes, pourra se poursuivre indéfiniment sans que jamais apparaisse, dans le compte des tours, cette suite de tours sup­plémentaires accomplis de faire le tour du tore et le tour, si vous le voulez, de son trou central.

Ici, dans la bouteille de Klein que voyons-nous se produire? Je vous l’ai déjà dit la dernière fois, et le schéma que je viens de vous figurer aujourd’hui vous le montre, par une nécessité interne à la courbe, ces tours de la demande, de devoir nécessairement, sur le cercle de réversion, se réfléchir d’un bord à l’autre de ce cercle pour rester à la surface même, au point, dans le champ de la surfa­ce où elle se trame, viendra nécessairement, ayant franchi selon la – vous le voyez, je vous en ai représenté l’incidence minimale – selon, pour à vos yeux, un demi-cercle, ayant franchi cette passe, devant toujours le franchir selon un nombre impair de ces demi-cercles, reparaîtra de l’autre côté torique de la bou­teille de Klein dans une giration en sens contraire. Ce qui était à droite, puisque c’est de là que nous faisons partir, comme vous l’indiquent les pointes de flèche qui vectorisent ce trajet, à droite, disons que nous tournons dans le sens des aiguilles d’une montre, si nous nous plaçons convenablement. Gardant la même place, c’est en sens inverse des aiguilles d’une montre que vient à opérer le mou­vement de la spirale.

Or ceci, ceci est pour nous, en quelque sorte de la faveur ici touchée que nous présente cette figure topologique, elle nous livre le nœud, si je puis dire intuitif, puisque je vous le représente par une figure, mais qui n’a nul besoin de cette figu­re que je pourrais simplement, d’une façon qui vous serait plus obscure, plus opaque, faire supporter pour vous par une disposition réduite de quelques sym­boles algébriques, en y ajoutant des vecteurs, et qui serait beaucoup plus opaque pour votre représentation. Cette figure, donc, avec son appel intuitif, je la desti­ne à vous permettre de saisir la cohérence qu’il y a en ce point – si nous le défi­nissons, le déterminons comme cernant les conditions, les faveurs, mais aussi les ambiguïtés et donc les leurres de l’identification – de vous faire saisir aussi la connexion de ce point, et qui lui donne son vrai sens, avec ce que nous consta­tons dans notre expérience, ce qui est pour nous la clinique, la clinique analy­tique, ce qui est pour nous tellement forcé que nous avons dû y modeler notre langage, à savoir la réversibilité essentielle de la demande, et ce qui fait que, dans le jeu dynamique, complexuel, il n’y a point, par exemple, de fantasme de dévo­ration que nous ne tenions pour impliquant, nécessitant à quelque moment qui, hors de cette théorie reste obscur en son inversion propre; je dis, résultant en cette inversion et commandant le passage au fantasme d’être dévoré. Saisir la cohérence avec le point focal, avec toutes les déterminations que va nous per­mettre de nouer la localisation de ce point focal, saisir la cohérence de ce fait d’expérience avec ce que nous appelons tellement confusément l’identification, du même coup précise ce qu’il en est de cette identification telle ou telle, de celle-ci et de pas une autre. Voilà dans quoi nous avançons et qui commande notre pas.

Une chose est assurée, je vous ai parlé des spirales de la demande, vous me permettrez de ne pas motiver plus, puisque aussi bien c’est quelque chose d’ac­cessible, je veux dire de pas trop difficile à m’accorder, simplement à en faire l’épreuve des conséquences; je ne puis pas ici poursuivre un discours qui s’astreigne – sauf à transformer tout à fait la nature de ce que je vous enseigne – à ne pas faire de saut logique.

Ce que nous appellerons un énoncé au sens où il nous intéresse, au sens où il a des incidences d’identification – je dis là non pas d’identification analy­tique mais d’identification analytique et conceptuelle – c’est quelque chose qu’en effet, nous voulons bien symboliser par un cercle, à ceci près que notre topologie nous permet de le distinguer strictement du cercle d’Euler, à savoir qu’il n’y a pas à élever contre lui l’objection que nous avons pu élever tout à l’heure, à savoir que ce cercle, faute de préciser sur quelle surface il est porté, peut définir deux champs strictement équivalents à l’intérieur et à l’extérieur. En outre le cercle d’Euler, pour être porté apparemment sur un plan – je veux dire qu’à cet endroit, rien n’est précisé – a tout de même manifestement cette portée de devoir se réduire à un point. Un cercle qui, à la façon des spires de notre demande, fait le tour de la partie torique, qu’elle soit du tore ou de la bou­teille, c’est un cercle qui n’a pas cette propriété, ni l’une ni l’autre ; d’abord il ne définit pas deux champs équivalents, pour la bonne raison qu’il n’en définit qu’un seul, ouvrir la bouteille ou ouvrir le tore à l’aide d’une coupure ainsi cir­culaire [figure VI-3a], c’est simplement en faire un cylindre dans les deux cas ; en outre, ce cercle n’est point réductible à un point. Ce qui nous intéresse, c’est à quoi peut nous servir ce cercle ainsi défini. C’est précisément ce cercle qui va nous servir à discerner ce qui nous intéresse quant aux fonctions de l’identifi­cation. Disons que, selon ce cercle, qui comme vous le voyez est une coupure, n’est plus un bord, nous allons essayer de voir ce que deviennent nos proposi­tions à nous, celles qui nous intéressent, les propositions de l’identification. Comme je vous l’ai déjà montré une fois, à mettre en pratique, nous pou­vons, la proposition prédicative – comme on dit pour la caractériser gramma­ticalement, l’inscrire – puisque c’est la proposition la plus simple, celle qui dans la tradition s’est présentée la première, concernant l’identification, nous pouvons l’inscrire sur le pourtour de ce cercle.

Nous pouvons, de ce cercle ainsi écrit, tel qu’il est là par exemple [figure VI-4] – ne tenez compte encore ni des lettres ni de la fonction de cette ligne diamétrale – nous pouvons écrire « tous les hommes sont mortels ». Le « sont mortels » aurait dû être écrit à la suite; j’aurais dû aussi l’écrire à l’en­vers mais ça n’aurait rien ajouté. Nous pouvons aussi écrire « Socrate est mortel ». Il s’agit de savoir ce que nous faisons en articulant ces énoncés que, selon les cas, nous appellerons prédication, jugement ou concept. C’est ici que peut nous servir le cas particulier où ce cercle opère, en devant se réflé­chir sur ce que j’ai appelé tout à l’heure le cercle de rebroussement dans la bouteille de Klein.

Vous voyez alors, qu’à figurer en bleu ce cercle de rebroussement [figure VI­5, en a], l’autre cercle est fait d’une ligne qui vient se réfléchir sur son bord [en b], pour reprendre son tracé sur l’autre partie de la surface [en b’], sur celle que sépare de la première le cercle de rebroussement. Mais s’il en est ainsi, la pre­mière moitié du cercle, celle qui était extérieure à la première moitié de la sur­face telle que je viens ainsi de la définir, se poursuit au contraire à l’intérieur de la même surface si nous considérons que l’intérieur, c’est ça l’intérieur de la bouteille de Klein [figure VI- 6], bref que les deux moitiés du cercle à ce niveau, ne sont point homogènes; que ce n’est pas dans le même champ – sauf à tout prix de vouloir s’aveugler, comme c’est la fonction du logicien formel – que ce n’est pas dans le même champ du point de vue de l’identification, au sens où elle nous intéresse, que se posent le « tous les hommes » et le « sont mortels » ; que se posent le « Socrate » et le « est mortel » ; qu’il n’est point dit à l’avance que le « Socrate » ne doit point être distingué, dans sa fonction même, logique, de ce qui serait le sujet d’une classe simplement définie comme prédicative. Et qui ne sent qu’il ne s’agit de tout autre chose, à dire que un homme ou tous les hommes sont mortels, qu’il ne s’agit de tout autre chose que de définir par exemple la classe des oies blanches ? Il y a une distinction radicale qui s’impose ici, que nous appuierons avec le vocabulaire philosophique comme nous pour­rons, que la distinction des qualités, par exemple, et d’un attribut n’est assuré­ment, n’est pas homogène, ce qui n’est pas dire d’ailleurs que la classe des oies blanches ne nous pose pas des problèmes, pour autant que l’usage de la méta­phore nous donnera du fil à retordre à calculer ce qu’il en est de la priorité de l’oisellerie ou de la blancheur.

Et assurément, la classe des oies blanches peut se réduire d’une autre façon que celle de la définition qui nous fait articuler que tous les hommes sont mor­tels. Parlant de tous les hommes comme mortels, nous ne parlons pas d’une classe qui spécifie, parmi les autres, les mortels humains. Il y a une autre rela­tion de l’homme à l’être mortel, et c’est précisément cela qui est en suspens à propos de la question de Socrate. Car nous pouvons nous lasser d’évoquer les problèmes qui peuvent nous paraître rebattus et sentir leur odeur d’école sur ce qu’il en est de l’universelle affirmative, à savoir, y a-t-il un universel de l’hom­me? Ou l’homme dans l’occasion veut-il simplement dire, comme s’efforce de le poser la logique de la quantification, n’importe quel homme ? C’est que ça n’est pas du tout la même chose! Mais aussi bien, puisqu’on en est encore aux débats de l’école sur ce thème, peut-être, nous qui sommes un peu plus pressés et qui pouvons peut-être soupçonner qu’il y a quelque part fourvoiement, nous reposerons la question au niveau du nom propre, et demanderons si cela va tout seul, même étant admis que tous les hommes soient mortels, que ce soit une vérité qui se porte assez elle-même pour que nous ne débattions pas du sens de la formule; si partant de là il est légitime de dire, d’en conclure, d’en déduire que Socrate est mortel. Car nous n’avons pas dit, « l’homme quelconque, qui s’appelle peut-être Socrate, est mortel », nous avons dit « Socrate est mortel ». Le logicien, sans doute va trop vite. Aristote n’a point sauté ce pas, car il savait ce qu’il disait mieux peut-être que ceux qui ont suivi, mais bientôt dans l’école sceptique, stoïcienne, l’exemple est devenu commun. Et pourquoi avec une telle aisance le saut a-t-il été fait de dire Socrate est mortel ?

Je n’ai pu, ici – parce qu’après tout, comme de bien d’autres choses je vous fais grâce – vous marquer qu’un pas justement fut franchi au niveau de l’école stoïcienne, autour de quoi a viré le sens comme tel accordé au terme nom propre : L’onoma, comme opposé à la rêsis, à savoir comme d’une des deux fonctions essentielles du langage. L’onoma, au temps de Platon et d’Aristote, aussi bien de Protagoras et aussi bien dans le Cratyle 12°, l’onoma s’appelle, quand il s’agit du nom propre, l’onoma curion, ce qui veut dire le nom par excellence. C’est seulement avec les stoïciens que l’idion prend l’aspect du nom qui, vous, vous appartient en particulier, prend le pas. Et c’est bien là ce qui per­met cette faute de logique, car à la vérité si nous préservons l’originalité de la fonction de nomination, entendez de ceci où au maximum se majore cette fonc­tion propre au signifiant qui est de ne pouvoir s’identifier à soi-même, ce qui, assurément, vient culminer dans la fonction de la nomination, ce Socrate, qui est à la fois un soi-disant et un autre-disant, celui qui se déclare comme Socrate et celui que d’autres – d’autres qui sont les éléments de sa lignée, qu’ils soient incarnés ou non – que d’autres sont couverts du nom de Socrate, voilà qui ne peut pas se traiter d’une façon homogène avec quoi que ce soit qui puisse être inclus sous la rubrique de « tous les hommes ». Essayons de voir ceci de plus près. Il est clair que le venin, je dirais l’agression de ce syllogisme particulier, est tout entier dans sa conclusion, et aussi bien il n’aurait point été promu dans cette valeur d’exemple classique s’il ne comportait en soi ce quelque chose qui se satisfait du plaisir de réduction que nous éprouvons toujours à propos d’un escamotage quelconque, parce qu’après tout, c’est toujours de la même chose qu’il s’agit et qu’il s’agit d’escamoter, c’est à savoir, la fonction du sujet qui parle. Et rendre nécessaire de dire tout simplement que Socrate est mortel parce que tous les hommes le sont, c’est escamoter aussi ceci, qu’il est plus d’une façon, pour un sujet, de tomber sous le coup d’être mortel.

Nous savons peu de choses de Socrate. Si surprenant que ceci paraisse, cet homme d’où est sortie toute la tradition philosophique depuis qu’il est appa­ru, toute la tradition philosophique qu’on appelle occidentale, enfin la nôtre, ouvrez si vous voulez les cinq cents volumes philosophico-psychologiques où vous pourrez voir abordé son sujet, les quelque cinq cents autres auxquels vous verrez apprécier la date qu’il constitue, le pas philosophique qu’il a apporté, vous ne verrez non seulement pas une seule de ces appréciations, de ces repérages, de ce bilan fait coïncider, mais vous les verrez même s’opposer point par point, terme à terme; il vous sera impossible de vous assurer là-des­sus d’aucune certitude. Il n’y a pas de sujet sur lequel les savants, les scho­liastes ne peuvent plus radicalement diverger. Et ce n’est pas parce que Platon nous en donne une image abondante, multipliée et quelquefois séduisante comme un croquis d’époque, voire une photographie, ce n’est pas la multipli­cité de ces témoignages qui ajoute une ombre de plus de consistance à cette figure si nous voulons, lui, le grand questionneur, à notre tour l’interroger. Quel mystère!

Il y a pourtant chez ce soi-disant par excellence ce que, grâce à ceux qui l’ont suivi – et sans doute n’est-ce point par hasard – à ce soi-disant toujours soi-disant Socrate – ce qui veut dire ici exactement le contraire, à savoir qu’il ne se dit pas – il y a tout de même quelque chose… deux choses qui sont irré­fragables, deux façons qui ne prêtent pas à interprétation, quant aux dires de Socrate. Le premier… la première de ces deux choses, c’est la voix. La voix dont Socrate nous témoigne assurément qu’elle n’était point une métaphore. La voix pour laquelle il s’arrêtait de parler pour entendre ce qu’elle avait à lui dire, tout comme un de nos hallucinés. Et chose curieuse, même en ce grand siècle, le XIXe de la psychopathologie, on est resté très modéré sur ce point du diagnostic, et en effet, tant qu’on n’a pas une idée vraiment adéquate de ce que ça peut être, une voix, dans quelles fonctions ça rentre au-delà de son phéno­mène – qu’est-ce que cela veut dire dans le champ subjectif ? – tant qu’on n’a pas ce qui nous permet, dans mon discours, de la formuler comme ce petit objet déchu de l’Autre, comme il y en a d’autres de ces objets, l’objet a, pour l’appeler par son nom, alors nous n’avons pas l’appareil suffisant pour situer sans imprudence la fonction de la voix dans un cas comme celui de Socrate, en effet privilégié. Et ce que nous savons aussi, c’est qu’il y a un rapport entre cet objet petit a quel qu’il soit, fondamental, et le désir. Et puis, d’autre part, concernant ce qui nous intéresse ici de tout à fait près, à savoir que Socrate, s’il est légitime de dire qu’il est ou non mortel, nous avons ceci, qui pourrait se dire rapidement, que Socrate a demandé la mort. C’est une façon brève de s’ex­primer, il a aussi demandé d’être nourri au Prytanée dans le même discours, dit Apologie de Socrate121, bien sûr vous m’épargnerez, comme aussi je vous ai demandé tout à l’heure de m’épargner d’autres détours, de vous faire ici la lec­ture de l’Apologie de Socrate et du Phédon122, etpeut-être aussi de cette stupé­fiante rencontre avec ce curé, qui s’appelle Euthyphron123, qu’il a eue juste­ment la veille et auquel naturellement personne n’a jamais vraiment accentué ce que ça voulait dire, que Platon lui fasse faire la veille cette rencontre, ni non plus comment il se fait que Platon, qui était tout de même à ce moment-là de ses disciples, n’ait justement pas été là, ni au procès, ni au moment de l’entre­tien dernier, de l’entretien avant la mort. Peut-être que toute l’œuvre de Platon n’est faite que pour couvrir cette carence.

La demande d’être nourri au Prytanée, on en fera une insolence. On com­mence vite à faire de la psychologie, et je ne veux pas ici autrement désigner un discours qui m’a beaucoup frappé en son temps, discours sans doute admirable où j’ai pu entendre, dans un haut lieu, parler de la dernière façon qui m’ait ému du procès de Socrate, quelque chose quand même venait, qui était dit, que sans doute Socrate aurait pu – disons le mot, la nuance est peut-être un peu trop accentuée – mieux se défendre; on peut toujours se battre, se débattre en tenant compte de la pensée des juges. Il y a là l’idée, animatrice du secret de l’en­gagement existentiel, que quelque chose nous demande de toujours suivre sur son terrain de situation l’interlocuteur, et vous voyez aussi où cette pente nous conduit, la pente de l’analyse que j’appellerai vulgaire, celle sur laquelle tout à l’heure ma déclaration que Socrate a demandé la mort faisait ambiguïté, nous en serons bientôt à dire que Socrate l’a fuie dans une agression peureuse, ou bien encore, pour les plus hardis, que Socrate désirait la mort. Socrate désirait la mort. Non, justement!

La troisième chose, celle que nous ne savons pas et sur laquelle nous sommes mis en demeure d’accepter ou non ce que lui-même nous a dit; il nous a dit qu’il ne savait rien, qu’il ne s’y connaissait en rien sinon en désir, et que, pour le désir, il en savait quelque chose. Seulement voilà, ce désir de Socrate… dont ce n’est peut-être pas trop dire qu’il est à la racine des trois quarts de ce qui, dans la réa­lité ou ce que vous avez appelé tel, nous configure, nous tous qui sommes là, ce désir de Socrate, celui qui s’affirme dans l’átoma, c’est celui qui fait Socrate, de son temps, être celui qui interroge le maître. Et c’est une des grandes illusions qui ont pu se développer, autour du fait que la question du désir de Socrate n’est point soulevée et pour cause, c’est une des grandes dérisions philosophiques que d’identifier le maître au désir pur et simple. Cette vision du maître est la vision de l’esclave, ce qui veut dire que l’esclave, lui, a un désir. Bien sûr, le maître aussi, mais le maître, bête comme il est, n’en sait rien. Le maître se sou­tient, et c’est justement ce qui pêche dans l’analyse hégélienne, on a souvent soulevé la question, si le maître dans Hegel est ce que Hegel nous dit, alors comment la société de maîtres ? Bien sûr, c’est insoluble… C’est fort soluble en fait, puisque le grand appui du maître ce n’est non pas son désir, mais ses iden­tifications, la principale étant celle au nom du maître, à savoir au nom qu’il porte, lui, bien spécifié, isolé, primordial dans la fonction du nom, de ce fait qu’il est un aristocrate.

Socrate interroge le maître sur ce qu’il appelle son âme. Je soupçonne que le point où il l’attend, où il le retrouve toujours et jusque la révolte furieuse de Thrasymaque, c’est sur le point de son désir, et justement en faisant témoigner qui? l’Autre par excellence, l’Autre qui peut être aisément, dans sa société, représenté par l’Autre radical, celui qui n’en fait pas partie, à savoir l’esclave, et c’est là… de là qu’il fait surgir la parole valable124. Telles sont les manœuvres qui assurément devaient bien finir, quelle que soit l’admiration, l’amour qu’un personnage comme Socrate pouvait traîner après lui, finir par provoquer quelque impatience. On en a assez quand même, celui-là, de l’entendre tou­jours. Or Socrate dit ceci, « il n’y a pas de choix, ou vous me laissez être comme je suis, fût-ce à me mettre sur la cheminée comme une pendule, au Prytanée, ou bien alors la mort, ce qui, à mon âge… » ajoute-t-il. C’est une des rares touches d’humour qu’il y ait dans le discours de Socrate, car, chose très curieuse, Platon est un humoriste, mais rien ne nous témoigne que Socrate le fut. C’est un cas très, très particulier; Socrate ne cherche en aucun cas à être drôle, il est tragique. Et encore, quel est ce singulier tragique des derniers moments de Socrate ?… Laissons ce point suspendu, il n’est tragique qu’à la fin. En tout cas, ce qu’il n’a jamais dit, c’est qu’il était un homme. Homo sum et nihil humanum alienum puto, c’est un mot de poète comique 151, parce que nous ne savons plus très bien ce qu’il en est de l’homme. Il y a une chose certaine, que l’homme, c’est le comique.

Alors ? L’articulation des deux cercles, « tous les hommes sont mortels » et « Socrate est mortel », je ne saurai, à cause du temps, pousser plus loin ici ce qu’il en résulte de leur interférence. Ce n’est pas de ma faute si la voie est longue et s’il faut que je vous en fasse sentir tous les détours. Car vous voyez bien poin­ter aux deux termes, entre ce désir énigmatique et ceci que s’il en est ainsi, ce à quoi nous sommes arrivés, nous ne savons pas trop comment, à parler de la pul­sion de mort et à, ou bien en parler sans savoir ce que nous voulons dire, ou au contraire à la rejeter parce que c’est trop difficile, nous voyons bien que c’est vers là, vers ce point de rendez-vous que nous allons. Et quel rapport, et com­ment épeler ce qu’il y a entre la demande de mort d’un grand vivant et cette fameuse pulsion de mort que nous allons voir impliquée tellement à un « tous les hommes » d’une autre nature que les deux termes logiques que j’ai déjà avan­cés, à savoir le n’importe quel ou l’universel homme, en tous les cas l’homme sans nom, et d’autant plus sans nom encore que cela, que nous trouvons derriè­re, c’est l’inconscient de l’homme, assurément celui-là innominé, parce qu’il est indéterminé.

Comment allons-nous pouvoir franchir cet espace ici creusé entre la conclu­sion de « Socrate est mortel » et de « tous les hommes sont mortels » ? Je ne poin­terai ma ponctuation d’aujourd’hui qu’autour d’un trait topologique. En tous cas, et de quelque façon que ces deux cercles s’articulent, assurément ils ne se recouvrent pas, disjoints qu’ils sont de toute la force de la réversion topolo­gique autour de laquelle j’ai fait tourner aujourd’hui le jeu de mon discours.

Ponctuation que je marquerai de cette ligne virtuelle qui n’existe pas, qui n’est pas dans la surface, justement, qui est essentiellement trompeuse. C’est celle qui fait l’articulation du syllogisme dans la mineure, à savoir non pas Socrate est un homme, dont nous venons de voir toute la fragilité, mais simplement l’introduction du est un homme, ici, diamétralement [figure VI-7], dans la proposition, quelle qu’elle soit : soit de tous les hommes sont mortels au pour­tour, soit – le recoupant si vous voulez, c’est évidemment ce qui est suggéré – Socrate est mortel, avec comme trait de recoupement commun ce diamètre, qui aussi bien d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’une topologie et non pas d’un espace métrique, peut être n’importe quelle corde, ce diamètre sur lequel nous inscri­rons est un homme.

Qu’est-ce que veut dire ceci qui, dans la mesure de l’hétérogénéité radicale de la prémisse et de la conclusion, s’affirme et se propose à nous comme leur­re ? Qu’est-ce que veut dire cette intersection de plans, entre des plans qui jus­tement n’en sont pas puisque ce sont tous les deux des trous, des trous par natu­re, si vous me permettez de m’exprimer ainsi? Qu’est-ce que veut dire cette identification qui permet ce pas faux du syllogisme? Que veut-elle dire? Ce qu’elle veut dire, vous le voyez amorcé dans les lettres dont j’ai marqué les trois étages du cercle diamétré qui est à droite et en bas. La relation entre deux moi­tiés du cercle qui sont, vous ai-je dit, hétérogènes, si l’une est identification, l’autre est demande et inversement. La relation entre les deux, pour autant qu’elle est leurrante, est précisément ce diamètre qui les soutient et qui n’existe nulle part. J’y ai mis la lettre T parce que nous y retrouverons la fonction du transfert, la fonction du transfert en tant qu’il est essentiellement lié à l’autre trompé ou à l’autre trompeur. La fonction du transfert en tant qu’elle est la fonction de la tromperie, voilà autour de quoi tournera la dialectique de ma leçon de février, les rapports entre identification, transfert et demande, en tant qu’ils se solidarisent entre trois termes, trois termes que je vous ai rendus, je pense, familiers par mon discours de l’année dernière, le terme de l’indétermi­nation, sujet de l’inconscient, le terme de la certitude, comme constituant le sujet dans l’expérience et la visée de l’analyse, le terme de la tromperie comme étant la voie où l’appelle son appel même à l’identification.

Si les choses sont ainsi nouées entre ces termes, où il semble que nous ne puissions trouver issue qui ne soit de leurre, c’est en raison de la structure de ces grandes boucles, de ce grand nœud qui, se faisant et se conjoignant dans le champ où se joue la partie, nous met, concernant le désir dont le support, dont la conception ne peut être que de cette boucle même, représentée par la poignée torique dont nous essaierons la prochaine fois de faire parler l’intérieur. N’y reconnaissez-vous pas, après mes schémas de l’année dernière, cette issue, cette sortie, comme spasmodique, hors de la béance palpitante de l’inconscient qui, au trou majeur, autour duquel nous avons tourné aujourd’hui, s’ouvre et se ferme, le trajet même d’aller et retour de la pulsion pour autant qu’il entoure quelque chose que nous avons laissé en suspens, c’est le cas de le dire, dans le vide ? Ce désir et ce qu’il détermine, et ce qui n’est point sans figure, qui au niveau de Socrate aujourd’hui, et j’ai choisi mon exemple d’intention, se pré­sente comme une énigme, le désir introduit la quatrième catégorie après les autres, indétermination, tromperie, certitude; nous introduit la quatrième, qui commande tout et qui est notre position même, ceci clairement articulé, vu, et énoncé par Freud, qui est celle même du désir, en tant qu’elle détermine dans la réalité la catégorie de l’impossible. Cet impossible que nous trouvons parfois le moyen de franchir en résolvant ce que j’ai appelé la partie, partie construite, construite de façon à ce qu’elle soit, en tous les cas et assurément perdue. Comment cette partie peut être gagnée? C’est là, me semble-t-il, le majeur problème, problème crucial pour la psychanalyse.

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