mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

LXII LES PROBLÈMES CRUCIAUX POUR LA PSYCHANALYSE 1964 – 1965 Leçon du 13 janvier 1965

Leçon du 13 janvier 1965

Il faut que vous sachiez que je me demande si je satisfais aussi bien que je le peux aux devoirs de mon discours. Il ne me suffit pas que m’en viennent des hommages, que comme par exemple la dernière fois, la faena a été réussie. Ce qu’il peut comporter d’éloquence est une complaisance à l’endroit de mes audi­teurs, non pas, comme dans plus d’un lieu on feint de s’en assurer, une source pour moi de satisfaction. Et cette sorte de compliments, surtout quand ils me viennent de là où j’adresse un message précis, me laisse encore plus déçu.

Mais aussi bien, s’il est des points de cette assemblée où je sais fort bien à qui je m’adresse, il en est toute une part, toute une part de ces visages que je vois et revois au point à la fin de les repérer, de les reconnaître, dont j’ai pu m’interro­ger sur ce qui motivait ici leur présence. Et c’est cela une des raisons pour les­quelles j’ai voulu instituer le mercredi fermé de mon séminaire. A proprement parler, c’est lui qui redonnera un sens à ce mot de séminaire, pour autant que j’espère que certains voudront bien y contribuer. C’est à cette occasion qu’ayant prié qu’on me demande cette entrée, qui n’est pas faite pour être refu­sée mais tout le contraire, j’ai eu aussi l’occasion pour moi précieuse, non pas seulement de voir – je suis capable, à bien des sortes d’échos, d’imaginer ce que peuvent recueillir tant d’oreilles tendues à suivre mon discours – mais de recueillir de leur bouche le témoignage de ce que chacun et chacune de cette part de mon auditoire semble chercher effectivement dans ce qu’ils viennent ici entendre.

Il y a ceux qui me disent tout uniment qu’ils ne comprennent pas tout mais qui après, bien inconsidérément, viennent quelquefois à me donner le témoi­gnage qu’ils se reprochent de l’avoir fait, et qu’ils se sont à l’occasion trouvés bêtes. Qu’ils se rassurent, ils ne sont pas les seuls, et ils ont l’avantage sur les autres de s’en rendre compte! Qu’est-ce que ça veut dire, qu’ils ne compren­nent pas tout? Qu’ils ne comprennent pas – et pour cause, parce que je ne peux ici le leur livrer – tout un contexte, qui est celui des points d’appui où j’essaie pour vous d’asseoir ce qui me parait se conclure d’une expérience, l’ex­périence analytique, que forcément j’ai plus avancée qu’ils ne l’ont – je parle pour cette part de mon auditoire à laquelle je fais à l’instant allusion. Je ne puis, ce contexte, je veux dire ce qui ici me permet de pointer, pour tel ou tel secteur plus averti de mon auditoire, quelle correspondance précise peut se trouver aux formules qui, issues de mon expérience, ne sont point entièrement lisibles à tous, dans telle voie de recherche précisément.

Par exemple, la dernière fois, ces recherches sur le nom propre où le flotte­ment voire la défaillance, le paradoxe éclatant des formules de tel penseur nous donnent le moyen de contrôle qui nous assure d’être, quand nous abordons un point de cohérence, de cohérence interne, de cohérence que je pourrai dire glo­bale de toute notre expérience comme celui que j’ai avancé la dernière fois sous le titre d’identification, qui nous donnent le témoignage qu’à propos du nom propre, non seulement des linguistes mais des logiciens, voire, disons le mot – il n’est point immérité à être prononcé quand il s’agit de Bertrand Russell – des penseurs, hésitent, dérapent, voire font erreur, quand ils abordent ce point de l’identification à propos de l’usage privilégié qu’aurait le nom propre comme désignant le moyen élu de l’indication, du repérage du particulier pris comme tel. Assurément ici, nous sommes responsables, nous analystes; je veux dire que nous ne saurions être dispensés d’apporter notre contribution, si notre expé­rience nous permet de témoigner d’une fonction d’oscillation, de vacillation, de dynamique spécialement indicatrice par où la fonction du nom propre se trou­ve prise dans quelque chose qui est bien notre champ, le champ de l’expérience psychanalytique, si elle mérite d’être désignée comme je le fais, dans une certai­ne façon plus intégrante, plus spécifique que toute autre, d’y intéresser le sujet.

C’est pourquoi il n’est point nécessaire que tous ceux qui sont ici aient pré­sents encore, au niveau de leur connaissance, de leur culture disons-le, ces termes de référence; qu’il peut rester là-dessus bien des points d’accrochage, des hameçons suspendus, des points où ils auront plus tard, plus loin, à retrou­ver leur pied, dans le sillon des lignes auxquelles ils auront à se référer. Assurément ils n’auront rien à perdre dans leur marche à se souvenir ici du fil conducteur qu’ils auront pu y prendre, et chez beaucoup ce sentiment du fil conducteur, du Leitfaden, m’est donné d’une façon qui n’est pas ambiguë et qui m’assure que le langage n’a pas besoin d’être chargé d’érudition explicite, de références – que le champ que j’ai à parcourir m’empêche de pouvoir vous en donner la liste à chaque fois – qu’ils n’ont pas besoin de tout cela pour sentir que dans tel ou tel de leurs travaux particuliers, mon discours leur sert de ce fil conducteur. C’est pourquoi, à tous ceux qui m’apportent – d’une façon que je crois entendre et dont je crois pouvoir m’assurer – ce témoignage, la porte de ce séminaire est ouverte de droit, même s’ils n’entendent pas, pour des raisons qui dans certains cas sont bien légitimes, se presser trop d’y contribuer. Tout un chacun chez qui je sens que ce discours radical, comme notre expérience – l’ex­périence analytique – l’est, apporte, de si près ou de si loin que ce soit, un tel secours, de ceux-là je souhaite, tous, la présence, et ils peuvent tenir que je ne la leur refuserai pas.

La demande que j’ai faite n’est donc pas une exigence destinée, si je puis dire, à faire un acte d’allégeance, à courber la tête sous je ne sais quel arc à l’entrée, c’est un désir de connaître à qui je parle et dans quelle mesure je peux avoir à répondre plus précisément à leur question. Il est à remarquer d’ailleurs qu’à part certaines exceptions éminentes, ou remarquables, j’ai été surpris, je vous le signale – ça ne me manque pas, j’attends – j’ai été surpris peut-être du peu d’empressement de ceux qui, ayant plus de titre à venir ici où précisément contribuer, n’ont pas cru – pour une raison ou pour une autre, peut-être parce qu’ils se sentent d’avance acquis leur droit d’entrée – me préciser expressément ce que d’eux j’attendrai de plus articulé, à savoir dans quelle mesure ils seront disposés à apporter alors, ici, à ce cercle, ce cercle plus restreint, la contribution de leur travail.

Je pense donc avoir suffisamment précisé, répété, répété en temps puisque nous sommes à quinze jours de ce qui sera le premier mercredi que j’ai qualifié – vous avez entendu en quel sens – mercredi fermé… Je suis forcé de revenir sur la formule, que vous sentiez qu’elle n’est point à prendre, d’aucune façon, d’une façon exclusive, ce mercredi fermé veut dire que n’y entreront que ceux qui seront, à cette date, pourvus de la carte qui les y invite expressément.

Revenons à notre propos, celui auquel je vous ai laissés la dernière fois. Que veut dire, sur quoi pointait le moment où nous étions arrivés ? Où reprendrai je aujourd’hui? Quel est le sens de ce menu appareil dont certains remarquent ce que j’appellerai, ou ce qu’il ont appelé, la tendresse avec laquelle je vous ai modelé la forme de cette bouteille de Klein ? Quelle est cette fantaisie? Est-ce qu’il faut entendre là autre chose que parabole? Et comme bien souvent, pour certains la question semble nouvelle, où veux-j e, avec ces modèles, en venir?

Je pense avoir suffisamment désigné le point pour lequel ce modèle spécial, entre autres, puisqu’il fait partie d’une famille. Il n’est point tout seul, il s’asso­cie à ce que j’ai appelé à l’occasion, vous les évoquant plus ou moins pour votre usage, le tore et le cross-cap, avec cette introduction fondamentale de ce qui peut distinguer les uns des autres pour autant qu’y intervient ou non cette singulière surface à se nouer d’une façon spécifique à soi-même qui lui donne, si elle se dessine ou s’isole en une bande, la singulière propriété de n’avoir qu’une seule face, qu’un seul bord, la surface de Moebius. Je l’ai nommée, mon discours a pointé sur ceci que, dans la bouteille de Klein, où s’image d’une façon frappan­te à donner un support maniable à l’imagination, dans son schématisme, que la bouteille de Klein illustre quelque chose qui s’appelle, dans une surface propre à nous retenir, de s’offrir en quelque sorte à la prise, puisque à la manière du tore elle se présente d’un premier aspect comme une poignée, de nous offrir l’image de ce qui résulte de ce point de rebroussement qui lui vient dans son propre décours, par où ce qui vient d’un côté sur l’intérieur se trouve en conti­nuité avec l’extérieur de l’autre côté, et que de l’autre côté, de même, l’extérieur avec l’intérieur. Ce n’est point, en somme, si facile à imaginer, mais dont après tout, il n’est pas si simple de donner un schéma si propice à nous retenir.

Si d’autre part dans le discours, dans le discours hégélien par exemple, et cet admirable prologue à la Phénoménologie que Heidegger isole dans les Holzwege 63 pour en faire un long commentaire mais qui, à lui tout seul, en deux, trois pages vraiment admirables, incroyables, sensationnelles et qui presque à elles toutes seules pourraient suffire à nous donner l’essence du sens de la phénoménologie, nous voyons quelque part désigné ce point de retourne­ment de la conscience comme le point seul nécessaire où peut s’achever la boucle. Et nulle part mieux que dans ce texte ne s’avère le caractère de boucle qui constitue la notion du savoir absolu, permettant en poussant du petit doigt, en poussant d’un cran le sens de ce sujet-supposé-savoir dont je vous parle ici souvent et que vous entendez à juste titre comme le sujet-supposé-savoir pour le patient, celui qui attend, celui qui met dans l’Autre, dans l’Autre dont il ne sait point encore la nature pour ne point savoir qu’il y a deux acceptions de l’autre, qui met ce sujet-supposé-savoir, dont je vous ai dit qu’il est déjà tout le transfert, au niveau du discours de Hegel.

Prenez ce terme de sujet identifié à la boucle du savoir, et, meilleur que cette métaphore après tout approximative – et dont rien n’évoque spécialement à l’imagination la nature absolument radicale – cette métaphore du moment de retournement de la conscience, ce n’est pas je crois, vainement, ni sans raison fondamentale, sans que nous touchions là ce que j’appellerai, formule simple, sans que nous touchions là ce que j’appellerai, les choses comme elles sont. Après tout, il nous est bien loisible de faire usage philosophique – j’entends, pour vous mener dans une certaine voie – et des formules les plus communes et les moins raccrocheuses en apparence, si par leur portée elles indiquent que nous entendons nous tenir également éloignés d’un discours prématuré sur l’être en tant qu’être, plus éloignés encore d’un discours sans doute galvaudé, non sans raison, par toutes les ambiguïtés qu’on a laissé se mêler à l’usage du terme d’existence.

Comme elles sont ça veut dire… ça veut dire que, pour approcher tout dou­cement les choses, nous n’avons pas tellement à nous étonner d’avoir à parler du sujet comme d’une surface. Et sans doute n’en est-ce pas là la raison, mais si j’avais, à quelqu’un de tout à fait inhabitué à notre discours, à introduire la jus­tification de ce procédé, je dirais – quoi d’étonnant que, si ce qu’il s’agit d’aborder, il s’agirait, je suppose de quelqu’un qui nous viendrait de la science qui pourrait prétendre à monopoliser le titre d’objective, du fait d’être la scien­ce de laboratoire -je dirais, quoi d’étonnant à ce que nous soyons habitués ici à parler comme d’une surface de ce dont il s’agit, en somme de quoi? Du fonc­tionnement de l’appareil que vous connaissez bien comme l’appareil nerveux. Et l’appareil nerveux, sans avoir besoin d’y entrer plus loin, mais c’est aussi la porte par où y est entré Freud, au moment même de la découverte assurée de connexions interneuroniques, de la fonction fondamentale de réseau que repré­sente le névraxe; tout ce qui se présente comme réseau est réductible à une sur­face. Tout ce qui est réseau peut s’inscrire sur une feuille de papier.

[Bruits divers]

Vous voyez que nous sommes dans un état policé!

Donc, j’espère que cet intermède saugrenu ne vous a pas fait perdre la corde assez pour que vous n’ayez point entendu qu’il est le propre d’une structure de réseau de se manifester dans son ensemble comme quelque chose d’essentielle­ment réductible à une surface, à savoir qui n’appelle point dans sa nature cette fonction ambiguë, non résolue, qui nous paraît aller de soi du fait de notre expérience de l’espace réel, qui s’appelle le volume. A la vérité, je n’ai point à entrer ici dans une critique préalable qui serait celle de la troisième dimension, mais tenez pour assuré que cette critique préalable, au point où nous en sommes de l’expérience philosophique, me paraît n’avoir point été tout à fait aussi creu­sée qu’il conviendrait, j’entends dire, nachträglich, par ce qui en apparaît des dissymétries, des failles, de la non-homologie de ce qui se constate par rapport au système des deux dimensions quand on passe à celui des trois dimensions. Et à vrai dire, il y a là quelque chose dont on pourrait dire que, comme d’un exerci­ce de gammes, nos gammes sont si mal faites que, ne serait-ce que pour cela, commencer par des gammes, je dirai que pour aborder ce qu’il en est de la struc­ture subjective, ce serait déjà suffisante justification et prudence de méthode de nous en tenir à la surface, à savoir quelque chose qui satisfait tellement au niveau de l’expérience subjective, ce qui colle tellement au plus près de ce qui nous est, à ce niveau, commandé d’appréhender.

Ce n’est point hasard que le tableau, j’entends le tableau de chevalet dont j’ai tant tiré l’année dernière, pour vous manifester ce dont il s’agit dans la structu­re de la pulsion scopique, ce n’est point hasard s’il se contente d’être sur un plan, et à qui m’opposera que l’architecture c’est autre chose, je répondrai – avec un architecte spécialement, et avec d’autres avec qui j’ai pu converser depuis – que l’architecture se définit bien plutôt comme un vide que des plans, que des surfaces entourent; que c’est cela qui est, au moins, sur le plan de ce qu’elle nous pose comme problème de réalisation subjective, son essence et son essentielle structure. L’instant de voir, c’est toujours un tableau, et si j’affirme me contenter, comme d’un stade constructif, d’une marche de notre progrès en somme, de ce maniement de ce qu’il y a d’à proprement spatial dans notre expé­rience du sujet et si vous voulez de la res extensa telle qu’elle peut pour nous se réduire, j’entends pour autant que sa purification, son extraction, nous sommes forcés de la faire par des voies différentes de Descartes, non point à prendre ce morceau de cire, déjà tellement tout pris dans le malléable, l’informe et le plus accessible à la réduction de toutes les qualités, mais dont il peut nous venir en doute, si nous sommes moins sûrs que lui de l’absence de commune trame entre la res cogitans et la res extensa, si nous pensons que la res cogitans pour nous, ne nous livre qu’un sujet divisé de se déposer sous le coup des effets du langage, si déjà dans cette schize, dans cette division, nous ne sommes point appelés à faire intervenir un schéma, qui n’est pas d’étendue mais qui en est parent à propre­ment parler, le schéma topologique.

Par contre, s’il est quelque chose que notre expérience nous commande d’in­troduire, et justement dans la mesure aussi où elle noue pour nous étroitement, aux fondements du sujet le lieu qui lui est propre, si en effet c’est dans le rap­port au langage qu’il détermine sa structure, si c’est le lieu de l’Autre, avec un grand A, le champ de l’Autre qui va commander cette structure, le champ de l’Autre, lui – je l’annonce ici comme l’amorce de ce que j’aurai à ouvrir cette année – ce champ de l’Autre s’inscrit dans ce que j’appellerai des coordonnées cartésiennes, une sorte d’espace, lui, à trois dimensions, à ceci près que ce n’est point l’espace, c’est le temps. Car dans l’expérience qui est l’expérience créatri­ce du sujet au lieu de l’Autre, nous avons bel et bien, quoiqu’on en ait de toutes les formulations antérieures, à tenir compte d’un temps qui ne peut d’aucune façon se résumer à la propriété linéaire passé-présent-avenir, où il s’inscrit dans le discours, à l’indicatif – dont encore ce qu’on peut appeler l’esthétique trans­cendantale communément reçue dans toute tentative d’inscrire, disons, dans les termes les plus généraux, l’ensemble du monde, l’univers en termes d’événe­ments. Ces trois dimensions de ce que j’ai appelé en son lieu, dans un article… difficile j’en conviens à trouver, mais qui, je l’espère, sera de nouveau mis à la portée de ceux qui en voudront lire le caractère de sophisme, je l’ai appelé ainsi, fondamental, le temps logique ou l’assertion de certitude anticipée, ici vient lier étroitement son instance à ce dont il s’agit, à savoir ce point privilégié de l’iden­tification. Dans toute identification, il y a ce que j’ai appelé l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure. Nous y retrouvons les trois dimensions du temps qui sont, même pour la première, loin d’être identiques à ce qui s’offre pour les recevoir.

L’instant de voir, peut-être n’est qu’instant, il n’est point pourtant entièrement identifiable à ce que j’ai appelé tout à l’heure le fondement structural de la surfa­ce du tableau. Il est autre chose en ce qu’il a d’inaugural, il s’insère dans cette dimension que le langage instaure – comme l’analyse – que le langage instaure comme synchronie, qui n’est aucunement à confondre avec la simultanéité.

La diachronie, c’est le second temps où s’inscrit ce que j’ai appelé le temps pour comprendre, qui n’est point fonction psychologique mais qui, si la struc­ture du sujet représente cette courbe, cette apparente solidité, ce caractère irré­ductible qu’a une forme comme celle que je promeus sous le titre de la bouteille de Klein devant vous, le terme comprendre est à appréhender par nous dans ce geste même qui s’appelle appréhension et pour autant que reste irréductible à cette forme substantielle de la surface,

dans cet aspect d’enveloppe où elle se présente, ceci que les mains peuvent la saisir, et que c’est là sa forme d’appré­hension la plus adéquate; qu’il ne suf­fit pas de croire qu’elle est là, grossiè­rement imaginaire, d’aucune façon réductible au tangible. Assurément pas, car si c’est là que la notion de Begriff même, de concept, peut se por­ter de la façon la plus adéquate – comme j’espère à l’occasion, par un de ces éclairages latéraux fait en passant, comme il arrive, que je doive m’en contenter ici pour tel ou tel aspect de l’expérience – vous verrez que c’est là assurément mode d’abord infiniment plus subtil que celui que donne l’opposi­tion des termes extension et compréhension.

Le troisième temps, ou la troisième dimension du temps où il convient que nous voyions là où nous avons à repérer, à donner les coordonnées de notre expérience, c’est celui que j’appelle le moment de conclure, qui est le temps logique comme hâte, et qui désigne expressément ceci qui s’incarne dans le mode d’entrée dans son existence qui est celle qui se propose à tout homme autour de ce terme ambigu, puisqu’il n’en a point épuisé le sens et que plus que jamais en ce tournant historique il vit son sens en vacillant, je suis un homme. Qui ne saura, et plus encore au niveau de notre expérience analytique que de tout autre, voir que dans cette identification, où sans doute la venue au départ du semblable, l’expérience qui se mène par les chemins contournés sur eux-mêmes, les cycles qu’accomplit, à se poursuivre tout autour de cette forme torique, dont la bouteille de Klein est une forme privilégiée, ce temps de cerner les tours et les retours et l’ambiguïté, et l’aliénation, et l’inconnu de la deman­de, après ce temps pour comprendre, il est tout de même un moment, le seul d’ailleurs décisif, le moment où se prononce ce « je suis un homme ». Et je le dis tout de suite de peur que les autres, l’ayant dit avant moi, ne me laissent seul en arrière d’eux. Telle est cette fonction de l’identification par quoi la bouteille de Klein nous parait la plus propice à désigner ceci.

Si une fois de plus j’en dessine pour vous ce que, bien sûr, il est tout à fait impropre d’en appeler les contours, puisque à la vérité, ces contours n’ont abso­lument rien de ce que je vous ai déjà présenté de deux manières, dont l’aspect l’un à l’autre est franchement étranger, jusque dans l’utilisation qu’on peut faire de tel ou tel de ses recessus, suivant la formule, la forme la plus simple est, non pas un contour, mais ce qui associe deux surfaces, cette forme très particulière où vous retrouvez ici, venant s’insérer sur l’orifice circulaire par où également est marquée l’entrée possible dans chacun de ces deux espaces enclos que défi­nit cette surface, pour autant que nous la situons précisément dans l’espace, et qu’il convient de distinguer ce rapport à l’espace de ces propriétés internes.

Or, sur cette surface, nous allons – non pas parce que c’est un jeu, mais parce que c’est un support, qui sera essentiel pour nous à repérer des temps majeurs de l’expérience – nous allons marquer et définir que si cette forme est une de celles dans lesquelles nous pouvons donner le support le plus adéquat à ce qui est, au point où je vous ai toujours articulé les choses pour pouvoir le faire entendre sans prêter à malentendu, sur ce qui est, sous la structure du lan­gage, non pas substance, non pas upokeimenon mais le sous en tant que je dis que le sujet, c’est ce que le signifiant comme tel représente auprès d’un autre signifiant. Ceci, qui est sous la trame du signifiant et pour autant que nous devons considérer tout système de signifiant comme constituant une batterie cohérente et implicitement qui doit suffire – et comme je vous l’ai dit, il n’en faut pas beaucoup plus – qui doit suffire pour l’usage de tout ce qui peut être du dire, et, pour tout dire, le sujet ainsi défini comme ce qui, du signifiant, se représente à l’intérieur du système du signifiant – c’est là ce que nous enten­dons par le sujet – le sujet a une forme telle, telle que celle-ci, ou deux, tout au plus trois autres, car le système de lien, de lien à soi-même, de couture à soi-même de la surface, est extrêmement limité. Celle-ci prise comme exemple qui nous en permet l’abord le plus accessible, au moins pour le temps présent de mon exposé, dont c’est ici que se représentera l’exercice effectif de ce signifiant, à savoir ce qui s’appelle dire ou parole, ce sera le tracé de quelque chose – que nous pouvons selon les besoins concevoir comme ligne ou comme coupure –

ce sera le tracé de quelque chose qui, sur cette surface, s’inscrit.

Prenons par exemple ceci, que semble suggérer la forme même de cette par­tie torique de la bouteille, la courbe et les retours, et la succession, et le parcours de quelque chose qui ne se soumet qu’à la seule condition de ne pas se recou­per. Ceci nous mène à une progression à la fois circulaire et forcément progres­sante puisqu’à revenir en arrière, elle ne saurait que se recouper, ce qui est exclu par la définition que nous avons donnée ici à un certain type de coupure. Nous arrivons à ceci, que la demande comme telle, si ce que j’appelle demande, c’est ce mouvement circulaire qui tend à être à soi-même parallèle et toujours répé­té, que la demande, pour autant qu’elle n’est point essentiellement à réduire à la demande de satisfaction du besoin d’où une psychologie empirique tendra à la faire partir, mais où elle est essentiellement ce en quoi le discours s’inscrit au lieu de l’Autre – tout ce qui se dit, en tant qu’il se dit au lieu de l’Autre – est une demande, même si elle est, pour la conscience du sujet, à soi-même cachée. Et de cette face de demande et de ce qui en dépend, à savoir essentiellement d’ores et déjà la schize causée par la demande dans le sujet, dépend la fonction de ce que j’ai inscrit dans le coin droit de mon graphe sous la formule $ OD sur laquelle nous aurons peut-être, d’ici la fin de mon discours d’aujourd’hui, l’oc­casion de revenir. Mais pour l’instant, entendons que la demande est définie comme le discours qui vient expressément s’inscrire au lieu de l’Autre.

Je dirai, la demande, d’où qu’elle parte, progresse nécessairement – vous pouvez la faire partir de l’autre côté, c’est exactement le même résultat – la demande progresse vers un point qui est celui que j’ai désigné la dernière fois comme le point de l’identification. C’est bien en effet ce dont témoigne pour nous l’expérience analytique et ce qui, à l’insu ou non des parleurs, des théo­riciens, je veux dire qu’ils en sachent ou non la portée, est par eux repéré, par eux affirmé. Toute la doctrine de l’expérience analytique, qui met tout son registre sur ces trois termes conjugués de la demande, du transfert et de l’iden­tification, effectivement ne se conçoit, ne s’appréhende, ne se justifie, jusqu’à un certain point… même si ici j’ajoute, même si ici je viens pour introduire qu’une autre dimension est nécessaire sans quoi celle-ci, telle qu’elle nous est définie et décrite, est et restera obligatoirement enfermée dans cette forme qui, indéfiniment tournant sur elle-même, ne saura nulle part repérer la certitude d’un point d’arrêt.

J’ai, l’année dernière, indiqué dans quel sens, par rapport à ce que nous pou­vons appeler l’ensemble de la figure, essentiellement s’inscrivait la fonction du transfert et du sujet-supposé-savoir. Nous aurons à la réévoquer ces temps-ci mais ce que simplement je veux présentifier à votre regard, c’est à ce point pré­cis où ce que j’ai dessiné comme la boucle de la demande s’engage au niveau du point de retournement, de rebroussement de la surface, et pour essayer de vous faire sentir d’une façon aussi simple ce qui pourrait peut-être s’énoncer beau­coup plus rigoureusement, beaucoup plus correctement du point de vue de la théorie topologique, par l’emploi de vecteurs pour schématiser la bouteille de Klein, de la même façon que vous pourriez schématiser un tore, c’est-à-dire une peau carrée dont le premier enroulement cylindrique est suivi d’une attache qui en fait un anneau circulaire. La différence avec la bouteille de Klein c’est que si le premier enroulement cylindrique se fait ainsi, ce qui se produira sera un nœud des deux extrémités circulaires du cylindre, mais d’une façon qui est, l’une par rapport à l’autre, inversée. Du seul fait de cette inversion, quand la demande vient ici à s’engager, si l’on peut dire – si je peux me permettre de parler en termes aussi grossiers, du point de vue topologique – à s’engager – voilà un langage d’accoucheur à ce propos – dans le faux S du point de retour­nement de la surface, nous avons un aspect différent, tout différent qui se pré­sente par la boucle par laquelle chacun des tours qui jusqu’à présent se nouaient l’un à l’autre… ici, si nous allons dans ce sens, qu’est-ce que nous allons trouver?

Mettons qu’ici les choses en arrivent là [figure V-9, en a]; que se passe-t-il? C’est que la boucle fait un retour pour aller se réfléchir sur le bord que nous appellerons le cercle de rebroussement. Ici, elle passe, dans ce que nous pouvons appeler le second segment du faux tore [en b] qui est la bouteille de Klein, puis de nouveau, abordant le bord de ce cercle, elle passe dans la sorte de moitié de tuyau que constituent à ce niveau chacune des parties de ce tore au moment où elles s’intègrent de cette façon tellement spéciale. Auquel cas il est facile de démontrer que, le nombre de ses points de retour ne pouvant être que pair, la façon dont elle en ressortira sera que la demande, de l’autre côté, tournera dans un sens inversé. A savoir que si, ici, c’est dans un sens comme celui-ci, c’est-à­-dire si vous voulez pour vous, dans le sens, à regarder les choses d’en haut, contraire à celui des aiguilles d’une montre que va tourner la demande, de l’autre côté ce sera dans le sens propre des aiguilles d’une montre, ou inversement.

Car, il est important de saisir que même à ce niveau radical, aussi simple que possible, de la fonction du langage, nous avons affaire à une réalité orientable. Car si assurément les aspects que présente cette figure n’ont qu’un caractère externe ou contingent, par rapport à la surface, de n’être repérables que d’être plongés dans l’espace, à l’intérieur de la surface, nulle part, le point de ce rebroussement ne se manifeste, pour la surface elle-même, d’une façon tangible. Inversement, la surface dirai-je – ou qui que ce soit qui y habite – peut s’aper­cevoir, si elle y fait assez attention, de quelle nature de surface elle est, précisément en raison de ce phénomène que les parcours qui s’y font sont repérables comme non orientables, autrement dit sont repérables comme pouvant, en un point quelconque, se retrouver comme inversés. Je répète, à ne considérer que les propriétés internes à la surface, il y a un mouvement vers la droite et un mouvement vers la gauche; il y a une droite et une gauche d’un tracé, d’un pur tracé de discours, et il est repérable qu’une chose y soit dextrogyre ou lévogy­re indépendamment d’images spatiales, indépendamment du phénomène du miroir. La surface en elle-même, je l’ai dit, ne se mire pas, et sans se mirer elle connaît cette possibilité de, ou qu’il soit possible que les choses qui tournent dans un sens y tournent toujours dans le même sens, ou que si elle est une autre espèce de surface, il peut se faire que ce qui, à un moment, y tourne dans un sens vienne, après un certain parcours, y tourner dans le sens exactement contraire.

Ceci est quelque chose d’absolument essentiel à définir, parce que c’est ça qui nous permet d’aborder ce quelque chose autour de quoi tournent toute la dif­ficulté et les achoppements présents, je veux dire les achoppements qui sont venus, avec son progrès, de la théorie analytique, qui consistent essentiellement en ceci, si les choses sont comme je vous le décris, c’est à savoir si nous ne pou­vons, d’aucun développement, d’aucun progrès de l’inconscient en tant qu’il est saisissable au dernier terme dans quelque chose qui est de la nature de la trace du discours, de la coupure, dans ce voile singulièrement topologisé que nous essayons de donner du sujet comme étant le sujet de la parole, le sujet en tant qu’il est déterminé par le langage… eh bien nous avons là le seul support valable… et qui ne se trouve point à la merci des plus grossières images qui sont celles qui ont été données dans la seconde topique de Freud – je parle spécia­lement des images de l’idéal du moi, voire du surmoi – c’est en tant que nous pouvons arriver à saisir, à serrer les problèmes, à serrer les points nodaux notamment et celui que je vise aujourd’hui, à savoir celui de l’identification, c’est en tant que pareil schéma nous le permet que nous pouvons essayer d’aborder, et dans toute sa généralité, d’une façon différente de la façon dont elle se formule pour l’instant dans la théorie analytique, à savoir d’une façon extrêmement insatisfaisante pour tout lecteur capable simplement d’un peu d’audition et d’un peu de ton. D’une façon extrêmement différente dis-je, ce qui a rapport à ce que j’appellerai l’inconscient structural.

Car c’est assurément tout ce qui justifie tant d’élucubrations autour de for­mules comme celle de distorsion du moi, voire de formes atypiques, anormales, surmontantes du surmoi. Car c’est en effet cette recherche nécessitée, rencon­trée dans notre expérience, notre expérience qui a été faite d’abord de quoi? De ce qu’on a appelé les achoppements, les points analysables de ce qu’on appelle improprement l’analyse de matériel.

J’ai fait quoi la dernière fois ? J’ai essayé de vous suggérer ceci, c’est que pour une part, par exemple, de cette analyse de matériel, à savoir ce que Freud a appelé Psychopathologie de la vie quotidienne mais dont, tout de même, il est assez frappant que ça ne parle, en fin de compte jamais, de la première page à la dernière que d’affaires de paroles… car il n’y a pas une page, quelle que soit la diversité des titres qui sont donnés aux chapitres dans ce volume, il n’y a pas une page où nous ne soyons affrontés, de la façon la plus directe et de la façon la plus radicale, à ceci, qu’il s’agit de quelque chose où entre en jeu ce qui, au sens où je l’entends, s’appelle, à proprement parler, les signifiants, c’est-à-dire des mots ou des signes écrits, des choses qui ont valeur de signifiant et par rap­port à quoi tout ceci se situe et sans quoi aucun échange, aucune substitution, métaphore, métabolisme de tendance n’est jamais saisi, au moins dans ce volu­me, n’est jamais saisi, accessible ni, au sens où je l’entends, saisissable, compré­hensible. Car bien sûr, là nous saisissons la divergence, l’ambiguïté, les deux parts qui de ce fait se proposent et qui sont, aussi bien par Freud que par les auteurs qu’avec les années il a intégrés à son texte, soulignées, à savoir que dans certains cas dominent ce qu’on peut appeler les effets de signification, mais que dans d’autres cas, je dois dire, à la surprise, car c’est ça qui les surprend le plus – surtout à une époque où ils n’avaient d’autre recours que d’y voir la contin­gence de traces mnésiques – il y a les cas qui opèrent essentiellement, non sur le meaning, non sur la signification, mais sur quelque chose que provisoirement j’appelle autre, et dont je peux me contenter de vous dire qu’il est autre, et dont je pense tout de même avoir dit assez devant vous pour qu’en l’appelant non-sens – ce qui ne veut dire ni absurde ni insensé, je pense déjà vous l’avoir fait suffisamment entrevoir – non-sens dans ce qui est le plus justement, ce qu’il y a de plus positif, de plus unitaire, de plus nodal dans l’effet de sens, à savoir dans quelque chose qui s’incarne au maximum dans ces effets d’oubli des noms propres, si riches, si éclairants au niveau du texte de Freud et du texte de ceux, les premiers à l’avoir entendu. C’est là donc que nous trouvons le champ de la première découverte analytique.

Qu’est-ce que veut dire qu’autre chose ait été nécessaire? sinon précisément que, sans doute d’une façon obscure, maladroite et fourvoyante, ce qui est là derrière, rencontré, c’est la structure du support. C’est à tout cela qu’aide à sup­pléer cette topique singulière, qui retombe souvent si grossièrement dans les voies de la psychologie la plus erronée. C’est là aussi qu’il s’agit de constituer quelque chose, je ne dirai pas de plus maniable, mais quelque chose de, pure­ment et simplement, de plus vrai, si nous donnons à ce terme de vrai, ici, l’orientation qui veut dire simplement, ce qui n’est pas la même chose que l’usage que j’en fais dans d’autres registres, quand je dis, la parole est ce qui introduit dans le monde la vérité. Le mot vrai, là, tel que je l’emploie, de même que tout à l’heure j’essayais de dire ici les choses comme elles sont, le mot vrai veut dire, réel. Car ou ceci est quelque chose en son genre qui est à entendre, à propre­ment parler, comme le réel, fût-ce ce réel que nous sommes tout prêt à admettre comme étant une dimension, la dimension peut-être, propre et essentielle du réel, à savoir l’impossible, ceci est le réel, ou tout ce que je vous dis n’a aucun lieu d’être.

Or, si nous partons de là, de là que j’illustrerai la prochaine fois en vous mon­trant non seulement combien cela nous permet d’avancer dans ce dont il s’agit, à savoir la cohérence des points sensibles de l’expérience analytique, mais ce qui nous permet aussi d’avancer dans l’institution même de la logique et de nous permettre de surmonter ces impasses, je dois dire extravagantes, où nous voyons proliférer, à l’époque moderne, ces systèmes si satisfaits d’eux-mêmes, si infatués, de la logistique ou de la logique symbolique, qui semblent ne pas s’apercevoir qu’à critiquer Aristote, ils s’enfoncent dans des voies encore plus en impasse; des voies en impasse en ce sens qu’ils ne peuvent d’aucune façon se proposer comme ce quelque chose qui s’appelle métalangage, comme ce quelque chose qui prétendrait surmonter, coiffer, maîtriser, déterminer l’essen­ce du langage, alors qu’au contraire ils n’en sont que des extraits.

Il est vraiment dérisoire… et c’est là un point sur lequel justement j’aimerais que ceux-là qui collaboreront à nos travaux du quatrième mercredi, j’aimerais, puisque je ne peux tout de même pas, dans la position où je suis, je veux dire avec tout ce que j’ai à parcourir comme chemin cette année, m’engager dans ce que j’appellerai, par exemple, la critique du livre de Bertrand Russell, Signification et vérité, j’aimerais que quelqu’un, y ayant plongé le nez, c’est un livre fascinant, et d’ailleurs c’est un d’entre vous qui m’en a apporté le texte, actuellement difficile à trouver, tout au moins le texte en français, ce texte fas­cinant où vous verrez que tout l’édifice du langage, une construction entière­ment arbitraire, encore qu’extraordinairement séduisante par tout ce qu’elle permet d’apercevoir dans les impasses où elle nous pousse, que cette construc­tion du langage comme fait, en quelque sorte, d’une superposition, d’un édifi­ce en nombre indéterminé de successifs métalangages s’incluant et se coiffant les uns les autres, ce qui nécessite à la base un langage qui serait en quelque sorte primaire, et qu’il vient à appeler langage-objet, dont je défie à quiconque de donner un seul exemple, tout ceci étant supporté d’une note, qui comme dans des textes comme ceux-là n’est pas moins importante que le texte, et l’est peut-être même plus, qui dit cette conception du langage comme devant être nécessairement commandée par la théorie qui s’appelle la théorie des types, à savoir du niveau d’affirmation de la vérité

– premier langage, langage-objet,

– deuxième niveau, ce qui parle sur ce qui vient d’être dit au niveau du langage-objet, à savoir par exemple : « j’ai dit que… ceci est vert », métalanga­ge déjà qui commence à ce moment-là,

– « mais je n’aurais pas dû le dire… », il a fallu d’abord que la seconde proposition fût amorcée, donc la négation suppose un troisième étage du langage,

cette construction, dont on peut dire qu’à part la volupté d’un logicien, elle ne saurait saisir absolument en rien ce qui est de la constitution du sujet, à savoir de ce qui met l’homme en position d’avoir un rapport à tout ce qui se peut dire ou être, que ce qui littéralement élude, dans une fuite éperdue de ce qui est à proprement parler les problèmes du langage, tout cela repose, nous dit Bertrand Russell, sur la seule nécessité d’éviter les paradoxes, à savoir ce grossier para­doxe, dont je pense vous avoir assez dit comment il convient de le résoudre, ce paradoxe dit du menteur; de la prétendue impasse logistique du « je mens » dont véritablement, en tout cas pour nous analystes, il est absolument aisé de voir que l’objection, l’antinomie logique ne tient pas un seul instant et n’a aucun besoin d’être rapportée à l’herméneutique de M. Bertrand Russell pour pouvoir être surmontée, pas plus bien sûr le prétendu paradoxe du catalogue des cata­logues qui ne se contiennent pas eux-mêmes, avec la suite que vous savez.

Pour aujourd’hui, simplement je vous dis sur quel chemin je vous mène et sur quel chemin mon prochain discours espère vous mener, à un terme tel qu’au prochain encore, notre prochaine rencontre, à savoir le séminaire fermé, nous puissions en discuter sur des points de détail, pour que je puisse y recevoir telle contribution, telle objection qui paraîtra à tel ou tel loisible. Il s’agit de ceci, qui se dessine de la façon la plus claire à travers – je vous prie de vous y reporter – après tout pourquoi ferais-je ici, comme après l’avoir fait pendant des années, une pure et simple lecture commentée des textes de Freud. Le point est celui-ci, la première appréhension qui résulte de la lecture de La psychopatho­logie de la vie quotidienne est faite de ceci, effet de signification. Si quelque chose ne va pas, c’est que vous désirez ça. Quelque chose qui signifie quelque chose, tuer votre père, par exemple. Or ceci n’est aucunement suffisant, pour la raison que ce n’est pas tel ou tel désir plus ou moins facilement décelable dans tel achoppement de la conduite qui n’est pas, je vous l’ai dit, n’importe lequel, mais un achoppement qui concerne toujours, au moins dans ce volume, mon rapport au langage.

Ce qui est important, c’est justement que le langage, et en un point qui ne concerne pas ce désir, y soit intéressé. Intéressé, non point dans son organe, ni simplement comme délimitation, qui d’ailleurs disant cela ne dit pas simple­ment ce que je désire écarter, et ce que Freud écarte dès le départ, car c’est la condition même de son débat, d’un trébuchement de paroles dans le sens où ce serait une paraphasie au sens purement moteur du terme, où c’est un trébuche­ment de paroles qui est un trébuchement de langage. C’est en fonction d’une substitution phonématique, qui est elle-même trace, et trace essentielle et seule à pouvoir nous conduire au ressort véritable de ce dont il s’agit, c’est en ce sens que le désir intervient. Et du désir de tuer mon père je suis renvoyé au nom du père car c’est autour du nom, et non point d’une façon diffuse autour de n’im­porte quel achoppement de paroles, c’est toujours au niveau du nom, de l’évo­cation proprement nominale que se fait, au moins dans tout ce champ de l’ex­périence, le repérage freudien.

Or, ce nom du père, si nous considérons la structure de l’expérience freu­dienne, si nous considérons la théorie et la pensée de Freud, ce nom du père, c’est là qu’est le mystère, car c’est en raison de ce nom du père que mon désir, non seulement est conduit en ce point douloureux, crucial, refoulé, qu’est le désir de tuer mon père à l’occasion, mais bien d’autres encore puisque jusque ce désir de coucher avec ma mère, qui est la voie par laquelle se fait ma normalisa­tion hétérosexuelle, est également dépendant d’un effet de signifiant, celui que j’ai désigné, pour abréger, ici, sous le terme du nom du père.

Or, c’est ceci qu’il s’agit de suivre à la trace dans tout l’énoncé de Freud, et même pour y voir la solution de ce qui reste ouvert, à savoir de ce que, d’une façon maladroite, il appelle le caractère contagieux de l’oubli des noms. Et dans un cas qui est celui qui se trouve à la fin du premier chapitre, il nous montrera ceci, qui est une première approche. C’est sans doute parce que tous les assis­tants d’un certain dialogue à plusieurs, d’une certaine conversation, se trouvent ensemble pris dans quelque chose de commun, qui sans doute a affaire avec un désir – vous allez le voir, pas n’importe lequel – qu’un même nom propre, qu’ils sont tous très bien à savoir puisque c’est le titre d’un livre dont j’imagine qu’il ne doit pas être brillant ni quant au contenu ni quant à la théorie, qui s’ap­pelle Ben-Hur… mais peu importe, c’est une charmante jeune fille qui, à ce pro­pos a cru pouvoir dire, histoire d’épater un peu l’entourage, quelle y a trouvé telles idées essentielles, je ne sais pas quoi, sur les Esséniens… Ce Ben-Hur que la fille ne retrouve pas, qu’est-ce que l’auteur, qui nous apporte cet exemple, qui est, je crois, Ferenczi [Reik]137 si je ne me trompe, d’ailleurs peu importe, vous prenez n’importe quel exemple, vous retrouvez toujours la même structure. Ce dont il s’agit, c’est quoi ? c’est de quelque chose qui a peut-être un certain rapport avec un désir, mais qui était, si je puis dire, ou qui passait par cette vocali­sation, cette émission de voix qui se serait formulée par bin Hure, je suis la putain.

Et c’est là en tant qu’il s’agit de quoi? allez-vous dire. Où est l’important, où est le décisif ? Est-ce que c’est ce que cette déclaration cache du furet qui passe à travers l’assemblée entre cette jeune fille et les jeunes gens qui l’entourent, à savoir de quelque chose qui tendrait à faire sortir les désirs de chacun? Où ver­rions-nous la garantie que ces désirs ont même un facteur commun? Mais que chez tous quelque chose qui intéresse la déclaration du nom propre, pour autant que dans toute telle déclaration l’identification du sujet, et quelle que soit la distance où se produise le rapport au nom propre, l’identification du sujet est intéressée et là, c’est à ce niveau que se tient le ressort. Or, la façon dont nous avons à définir, topologiquement, ce dont il s’agit dans l’analyse, qui est bien évidemment le repérage du désir, mais non pas de tel ou tel désir qui n’est que dérobement, métonymie, métabolisme voire défense comme c’en est la figure la plus commune; quand il s’agit de repérer ce désir où l’analyse doit trouver son terme et surtout son axe, si comme à la fin de l’année dernière nous l’avons avancé, c’est le désir de l’analyste comme tel qui est l’axe de l’analyse, ce désir, nous devons savoir topologiquement le définir en relation avec cette passe, ce phénomène qui lui est assurément lié d’une certaine façon, que là nous ne com­mençons qu’à appréhender, qu’à déchiffrer, qu’à apprécier, à savoir l’identifica­tion.

C’est là ce qui sera le sens de mon discours, là où je le reprendrai la prochai­ne fois.

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