mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LXII LES PROBLÈMES CRUCIAUX POUR LA PSYCHANALYSE 1964 – 1965 Leçon du 5 mai 1965

Leçon du 5 mai 1965

Si être psychanalyste est une position responsable, la plus responsable de toutes puisqu’il est celui à qui est confiée l’opération d’une conversion éthique radicale, celle qui introduit le sujet à l’ordre du désir, ordre dont tout ce qu’il y a dans mon enseignement de rétrospection historique, essai de situer la position philosophique traditionnelle, vous montre, cet ordre, qu’il est resté en quelque sorte exclu. Il est à savoir quelles sont les conditions qui sont requises pour que quelqu’un puisse se dire, je suis psychanalyste. Si ce qu’ici je vous démontre semblait bien aboutir à ceci que ces conditions sont si spéciales que ce je suis psychanalyste ne puisse en aucun cas descendre d’une investiture qui, à l’impé­trant, pourrait venir en aucun cas d’aucune place ailleurs, il y aurait bien, semble-t-il, quelque contradiction à se dire qu’à m’écouter ou tout au moins à prendre au sérieux ce que je dis, ce qui semble impliquer qu’on vienne m’écou­ter, on puisse tout aussi bien continuer à trouver suffisant de recevoir cette investiture, disons, pour le moins, de lieux où ce que je dis est lettre morte. Ceci assurément, fait partie des conditions constitutives de ce que j’appellerai, de la difficulté, du sérieux en notre matière.

Je reviendrai sur ce prélude puisque aussi bien mon discours d’aujourd’hui ne sera qu’essai de rassemblement des conditions logiques où se pose la question de ce que nous pouvons concevoir qu’est, du psychanalyste, ce qu’on attend de savoir.

Tout ce que j’ai apporté devant vous depuis le début de cette année, concer­ne cette place que nous pouvons donner à ce sur quoi nous opérons, si tant est que ce soit bien du sujet qu’il s’agisse. Que ce sujet se situe, se caractérise essen­tiellement comme étant de l’ordre du manque, c’est ce que j’ai essayé de vous faire sentir en vous montrant aux deux niveaux du nom propre d’une part, de la numération de l’autre, que le statut du nom propre n’est possible à articuler, non pas comme d’une connotation de plus en plus approchée de ce qui, dans l’inclusion classificatoire, arriverait à se réduire à l’individu, mais au contraire comme le comblement de ce quelque chose d’un autre ordre, qui est ce qui, dans la logique classique, s’opposait à la relation binaire de l’universel au parti­culier, comme quelque chose de tiers et d’irréductible à leur fonctionnement, à savoir, comme le singulier. Ceux qui, ici, ont une formation suffisante pour entendre ce rappel que je fais de la tentative d’homogénéiser le singulier à l’uni­versel, savent aussi les difficultés que ce rapprochement opposait à la logique classique, et le statut de ce singulier non seulement peut être donné d’une façon meilleure dans l’approximation de la logique moderne, mais, me semble-t-il, ne peut être achevé que dans la formulation de cette logique à quoi nous donne accès la vérité et la pratique analytique, qui est ce que je tente de formuler devant vous ici et qui peut appeler, qui pourrait appeler, si je réussis, cette logique, à formaliser le désir.

C’est pourquoi, ces remarques sur le nom propre, j’ai tenu à ce qu’elles soient complétées de cette logique moderne de la numération où il apparaît aussi que c’est essentiellement dans la fonction du manque, dans le concept du zéro lui-même que prend racine la possibilité de cette fondation de l’unité numérique comme telle, et que c’est seulement par là qu’elle échappe aux diffi­cultés irréductibles qui opposent, à ce fonctionnement de l’unité numérique, l’idée de lui donner une fondation empirique quelconque dans la fonction du dernier terme que serait l’individualité. Aussi bien pensais-je qu’il est justement essentiel d’en arriver jusque-là pour vous faire sentir la distinction qu’il y a de toute conception de la tendance en tant que scientifique, en tant qu’elle nous porte à l’ordre du général; que la tendance est spécifique, et que l’erreur de tra­duire Trieb par instinct, consiste précisément en ceci qu’elle ferait de la tendan­ce quelque propriété, quelque statut qui s’insérerait dans le quelque chose de vivant en tant qu’il est typique, qu’il tombe sous l’ordre, sous l’emprise, sous l’effet du général; alors que c’est par une voie singulière dont il nous reste en somme à inverser la question de savoir comment il se fait que nous puissions en attraper quelque chose dont nous puissions parler scientifiquement.

Qu’est-ce que c’est, ce quelque chose? Vous le savez, c’est l’objet a. Vous savez que c’est par la voie contraire, celle d’une incidence toujours singulière, et de l’incidence d’un manque, que s’introduit ce résultat sur quoi, par un effet de reste, nous pouvons opérer et d’où il reste à savoir dans quelle position il faut que nous soyons, que nous nous maintenions, pour pouvoir y opérer correcte­ment. C’est ainsi qu’aujourd’hui, pour arriver, à la fin de notre discours de cette année, à donner, de ce statut de notre position, la formule, je reprendrai aujour­d’hui ce discours, le rassemblant autour des deux positions fondamentales de ce que je vous enseigne quant à notre logique, à la logique de notre pratique ana­lytique, à la logique impliquée par l’existence de l’inconscient

1 – Le signifiant, à la différence du signe, qui représente quelque chose pour quelqu’un, le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signi­fiant.

2 – Qu’est-ce que veut dire, dans notre champ, dans le champ que découvre la psychanalyse, qu’est-ce que veut dire la formule, le sujet supposé savoir ?

Pour renouer le fil avec ce que je vous ai proposé d’un modèle à éclairer une certaine tripartition de ce champ, lors de mon cours du sept avril, je vous rap­pelle ce qui est ici reproduit sur la droite, pour vous, de ce tableau, le signal à la fenêtre, fait par notre hypothétique amante, à celui à qui elle offre son accueil. Le rideau tiré à gauche, seule, et les cinq petits pots de fleurs, à cinq heures.

Pourquoi dirons-nous qu’il s’agit ici de signifiants ? Je l’ai dit la dernière fois, il s’agit de signifiants – encore qu’il semble s’agir seulement d’éléments sémio­logiques – parce que ceci n’a de portée que d’être traductible en langage; que c’est un code, sans doute, mais que ce code se traduit – ceci est notamment sen­sible au niveau du premier terme, du seule – se traduit en quelque chose dont je vous ai manifesté le caractère non seulement ambigu fondamentalement, mais glissant. Qu’est-ce qu’être seule ? sinon articuler ce terme qui fait surgir dans le creux qui le suit immédiatement l’ambiguïté de ce qui va s’articuler sous le désir d’être la seule, pour le rendez-vous auquel est appelé le seul, sous le mouvement où se crée, dans les deux sens, de la direction qu’indique la ligne où s’articule ce couple signifiant, d’une part le rendez-vous pour la rencontre, et d’autre part le désir qui le sous-tend, qui surgit de la formulation elle-même.

Ce n’est pas tout, le statut de ce qui est là articulé est en quelque sorte indé­pendant de quelque fait que ce soit; il s’offre d’abord comme quelque chose de signifié, comme cet au-delà que j’ai appelé par le terme où les stoïciens le dési­gnent, le lecton de même que c’est aux stoïciens que j’ai emprunté le terme de tugkano18  pour désigner ce qui se produit dans la direction vers la droite en quoi se constitue l’appel au seul pour cinq heures. Cet exemple, ce modèle, en quelque sorte rudimentaire, ou sommaire peut-être qui puisse être donné vous permet de saisir que la discussion pourrait rester ouverte du statut de ce dont il s’agit dans cet encadrement de la fenêtre, qui est là ce qui recouvre le réel en sa mouvance, en sa multiplicité, qui lui donne forme, qui en fait sujet de phrase.

Cette phrase est phrase pour autant qu’au moins sensiblement dans le pre­mier terme, dans ce seule, quelque chose émerge qui n’est que de l’ordre du sujet, qui n’a, en quelque sorte, aucun répondant réel. Comme je vous l’ai dit, qu’est-ce que c’est que d’être seul, dans le réel? Quoi est seul ? Ce seule pour­rait à la rigueur évoquer la suffisance, mais c’est précisément ce qu’il est, là, non seulement pour ne pas évoquer mais pour évoquer le contraire, à savoir le manque.

Pris à ce niveau de logique où se montre le primordial du désir par rapport à toute répartition, nous voyons, en quelque sorte s’inverser ce que la logique classique nous présente sous le registre de la nécessité, il faut et il suffit. C’est dans l’ordre inverse que se présente ici, qu’à ce qui s’annonce apparemment comme se suffire, essentiellement il faut, il fait défaut quelque chose qui va sur­gir entre le seul et l’heure. Autrement dit, le niveau où nous avons à saisir tout ce qui est de l’ordre de notre champ se distingue par une répartition fonda­mentale que je vais essayer encore de souligner par d’autres exemples.

Dans une référence, que nous appellerons, pour simplifier, par convention, celle de la connaissance traditionnelle, la fonction du signe – aussi bien d’ailleurs dans certaines logiques, et nommément, je vous prie d’y regarder, ceux que la chose peut tenter, dans ce qu’il en est au niveau de l’enseignement bouddhique sur la logique – la fonction du signe est admirablement poussée en avant. Le signe c’est essentiellement, il n’y a pas de fumée sans feu, comme vous le savez, et aussi bien d’ailleurs, il n’y a rien de mieux que la fumée pour cacher le feu. Le feu, référent réel, la fumée, signe qui le couvre, et là quelque part, le sujet, immobile, réceptacle universel de ce qu’il y a à connaître, derriè­re les signes, de réel supposé.

En quoi s’oppose la fonction du signifiant et ce qu’il en résulte pour le statut du sujet? Ce n’est pas facile de vous le faire savoir par une sorte d’épellement et aussi bien, si c’est possible, ce ne serait que dans un procès maïeutique en quelque sorte où, à chaque carrefour, il n’y aurait que trop d’occasions à ce que vous vous évadiez de la chaîne. C’est pourquoi, tout en vous priant de noter que je n’en ferai pas usage entièrement aujourd’hui, je vous donne la fonction complète en quoi se distingue la relation du sujet dans le statut du signifiant. Il nous faut [?], nous dit la formule que j’ai avancée devant vous, que le signi­fiant c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. Quoi nous est sug­géré par cette formule? h bien, pourquoi pas la clé et la serrure? La serrure, ce n’est pas de ce qu’elle va permettre de découvrir quand la targette ou la che­villette a chu qu’il s’agit, c’est de son rapport à quelque chose qui la fait fonc­tionner. Mais qu’est-ce que la clé ? Entre la clé et la serrure, il y a encore le chiffre; la clé est ici trompeuse. Ce qui nous intéresse dans ceci, une serrure, qui est une composition signifiante, c’est l’internité de cette composition avec la polyvalence, le choix, l’énigme à l’occasion du chiffre qui lui permettra de fonc­tionner.

Ce chiffre, dans un certain état de la serrure, il n’y en a qu’un qui peut opé­rer, le un qui suppose un sujet réduit à cet un d’une combinaison. Il n’y a pas de jeu là; le sujet n’est pas le récepteur universel, il a le chiffre ou il ne l’a pas. Et le rôle de la clé est bien suggestif, est bien amusant, pour nous représenter ceci, qu’il est en effet un reste, un petit quelque chose opératoire, un déchet dans l’affaire, mais sans doute indispensable, qui, en fin de compte, représente le support effectif et réel où interviendra le sujet. Autrement dit dans la formu­le que vous voyez ici seconde [figure XVII-3b] qui se substitue à la première [figure XVII-3a] en tant que la première nous désigne le S1 qui représente auprès du S2 le $ qu’est le sujet; au-dessous vous voyez le S, si vous voulez dans l’occasion du chiffre, représentant auprès du S de la serrure ceci [ á ], qui est le un du sujet, pour autant qu’il est réduit à être ou non la clé à fournir.

Cette petite présentation, préambule, est essentielle à poser ce qui doit être mis en question. Quel est, à ce niveau premier – pour autant que ce soit celui où nous avons à opérer en analyse – quel est, quel doit être, comment se pré­sente ce que nous appellerons le statut du savoir? Car enfin nous l’avons dit, et même ne l’aurions-nous pas dit, il est clair que le psychanalyste est appelé, en la situation, comme étant le sujet supposé savoir.

Ce qu’il a à savoir n’est pas savoir de classification, n’est pas savoir de géné­ral, n’est pas savoir de zoologiste. Ce qu’il a à savoir, il se définit par ce niveau primordial où il y a un sujet qui est amené, dans notre opération, à ce temps de surgissement qui s’articule, je ne savais pas. Je ne savais pas, ou bien que, ce signifiant qui est là, que je reconnais maintenant, c’était là où j’étais comme sujet, ou bien que, ce signifiant qui est là que vous me désignez, que vous arti­culez pour moi, c’était pour me représenter auprès de lui que j’étais ceci ou cela. C’est ce que la psychanalyse découvre. Et ici je vais accentuer pour vous, en prenant presque au hasard des exemples dans les premières articulations de Freud, à quel point c’est ainsi que doit s’exprimer, d’une façon appropriée, ce qui s’appelle la structure du symptôme. L’aphonie de Dora 51 n’est reconnue, n’est reconnaissable, pour représenter le sujet Dora, que par rapport à ce signi­fiant qui n’a point d’autre statut que de signifiant, si on vise correctement le fonctionnement du symptôme, et qui s’articule, « seule avec elle », seule avec elle, c’est-à-dire madame K. Elle ne peut plus parler dans la fonction même où elle est seule avec elle, et l’aphonie représente Dora, non pas du tout auprès de madame K., avec qui elle parle et même trop abondamment, dans les circons­tances ordinaires, mais quand elle est seule avec elle quand monsieur K. est en voyage.

La toux de Dora. La toux de Dora, où est-ce que Freud la repère ? Lisez le texte. Quand il y désigne un symptôme, c’est en fonction où cette toux prend fonction de signifiant, d’avertissement, dirai-je, donné par Dora à quelque chose qui surgit à cette occasion et qui ne serait point surgi autrement. Et il faut lire le texte de Freud pour suivre le cheminement purement signifiant […] de jeu de mots autour du père, qui est un homme fortuné, ce qui veut dire, dit Freud, sans fortune au sens où le mot fortune veut dire aussi en allemand puis­sance sexuelle. Pas de Vermögen, qu’est ce qu’il y a de plus purement signifiant que ce jeu de mot homonymique et en plus le renversement négatif de ce qu’il veut dire, faute de quoi rien dans la toux de Dora n’aurait le sens que Freud lui donne, qui est aussi celui qu’a ce symptôme, qui est celui du substitut que le couple de son père et Madame K. apporte à cette impuissance, nommément ce que Freud articule, d’ailleurs sans pousser absolument les choses jusqu’à leur terme, du rapport génito-buccal.

Prenez le petit Hans, l’extravagante histoire du départ de Gmunden avec je ne sais pas quoi, la gouvernante à cheval sur la monture du traîneau. Comment est-ce que Freud nous l’interprète? C’est à savoir, je peux bien vous raconter des craques comme ça, si vous vous m’en racontez d’autres. Je vous demande comment naissent les enfants et vous me parlez de la cigogne. Le signifiant vaut pour le signifiant. La seule personne qui ne le sache pas, jusqu’à ce qu’on le lui dise, c’est le sujet, c’est le petit Hans. Ce n’est pas tout à fait, d’ailleurs, la même chose, car la fonction signifiante est là d’une beaucoup plus grosse molécule; c’est une grosse fable à laquelle se livre le petit Hans.

Et pour prendre un troisième exemple et compléter notre hystérique et notre phobique par l’obsessionnel, rappelez-vous, dans L’homme aux rats, ce qu’il arrive dans ces tentatives désespérées pour maigrir auxquelles se livre l’Homme aux rats, en fonction de quoi? en fonction qu’au même moment, il y a auprès de sa bien-aimée un nommé Dick; c’est pour ne point être dick qu’il veut mai­grir. Tout son effort pour maigrir… il s’efforce de maigrir jusqu’au point de cre­ver, très précisément pour se signifier auprès du signifiant Dick et rien de plus!

Mais, mais, mais, quelque chose dont, à ma connaissance, on n’a jamais rele­vé le trait général, c’était pourtant bien le cas, puisque nous sommes toujours, là, plus à l’aise, de s’en emparer, c’est ce qui résulte d’un examen simplement naïf, dès lors que la catégorie est mise dans le train si l’on peut dire, la catégo­rie du savoir, c’est que c’est là que gît ce qui nous permet de distinguer radica­lement la fonction du symptôme, si tant est que, le symptôme, nous puissions lui donner son statut comme définissant le champ analysable. La différence d’un signe, d’une matité par exemple, qui nous permet de savoir qu’il y a hépa­tisation d’un lobe, et d’un symptôme au sens où nous devons l’entendre comme symptôme analysable et justement qui définit et isole comme tel le champ psy­chiatrique et qui lui donne son statut ontologique, c’est qu’il y a toujours dans le symptôme l’indication qu’il est question de savoir. On n’a jamais assez sou­ligné à quel point, dans la paranoïa, ce n’est pas seulement des signes de quelque chose que reçoit le paranoïaque, c’est le signe que quelque part on sait ce que veulent dire ces signes, que lui ne connaît pas.

Cette dimension ambiguë, du fait qu’il y a à savoir et que c’est indiqué, peut être étendue à tout le champ de la symptomatologie psychiatrique pour autant que l’analyse y introduit cette dimension nouvelle, qui est précisément que son statut est celui du signifiant. Regardez à quel point – bien sûr je ne prétends pas épuiser en ces quelques mots, l’infinie multiplicité, l’éclat en quelque sorte chatoyant du phénomène – à quel point dans la névrose, il est impliqué, donné dans le symptôme originel que le sujet n’arrive pas à savoir, et que le statut de la perversion aussi est lié étroitement à quelque chose, là, qu’on sait, mais qu’on ne peut faire savoir.

L’indication définie, dans le symptôme lui-même, de cette dimension, de cette référence du savoir, voilà d’où j’aimerais voir partir, dans une réunion que j’ai annoncée à la fin du séminaire fermé et qui aura lieu, non pas comme je l’ai dit le 20 juin mais le 27 juin, par l’invitation d’un groupe – que les gens quali­fiés recevront et que ceux qui ne sont pas qualifiés n’ont qu’à se faire connaître pour recevoir – que j’aimerais que parte une certaine révision à proprement parler nosologique, que j’aimerais la voir partir au niveau de l’élément qui est le symptôme, la mise en valeur de cette dimension, de cette instance et sa variété, sa variabilité, sa diversité que j’ai la dernière fois manifestée comme tripartite – je dois dire, à un simple titre d’introduction, d’engagement en cette matière -en disant que, ce savoir en question, pour autant qu’il est aussi manque, voire échec, il se diversifie selon les trois plans ici isolés du lectón, du tugkano et du désir, selon les trois variétés

– de la psychose qui sait qu’il y a un signifié, je dirais même qui y vit, c’est un lecton mais qui n’en est pas pour autant sûr de rien,

– la névrose avec son tugkano, à quand la rencontre? Quand aurai-je, non pas la clé, mais le chiffre?

– et du pervers pour qui le désir se situe lui-même à proprement parler dans la dimension d’un secret possédé, vécu comme tel, et qui comme tel déve­loppe la dimension de sa jouissance.

Mais qu’est-ce à dire encore de ce savoir, qui d’abord s’inscrit dans cette sub­jectivité du je ne savais pas, où c’est le je poursuivi de la vibration de ce ne, qui n’est pas la pure et simple négation mais le «il s’en faut que je ne sache», le « avant que je ne sache », « plût au ciel que je n’aie su », qui est le prolongement du je lui-même auquel il faut le laisser accolé, où ce je a un tout autre statut que celui du shifter. Ça n’est pas le même je qui dit « je te parle », car le j’te parle n’est qu’un rappel à l’actualité d’une articulation qui reste elle-même parfaite­ment ambiguë dans sa valeur, même si elle se propose toujours comme insti­tuant un rapport. Ce je du je ne savais pas, où était-il et qu’était-il avant de savoir? C’est bien ici que le moment est propice d’évoquer la dimension où culmine et bascule toute la tradition classique en tant que s’y achève un cer­tain statut du sujet.

Nombreux, tout de même, sont ceux d’entre vous qui savent où Hegel pro­pose l’achèvement de l’Histoire en ce mythe incroyablement dérisoire du Savoir absolu. Qu’est-ce que peut bien vouloir dire cette idée d’un discours totalisateur? Totalisateur de quoi? De la somme des formes de l’aliénation par où serait passé un sujet, d’ailleurs vous le savez, bien idéal, puisque aussi bien il n’est concevable qu’il soit réalisé comme tel par aucun individu. Que peut vou­loir dire cet étrange mythe ? Et à la vérité n’est-il pas évident qu’il serait depuis longtemps repoussé à la façon d’un rêve de pédant, s’il n’était justement articu­lé d’une bien autre dialectique que celle de la connaissance et s’il ne nous était point dit que c’est l’être de désir qui s’y achève, et pour autant que les cheminspar où ce désir est passé sont ruses de la raison. Mais qui est le rusé? C’est celui qui s’achève dans ce dimanche de la vie, comme un humoriste l’a fort bien arti­culé, du savoir absolu puisque c’est celui qui dira « je jaspine toujours », ou celui qui pourra dire, « à partir de maintenant, je baise ». Où est la ruse ? Dans le désir ou la raison ? L’analyse est là pour nous apprendre que la ruse est dans la raison parce que le désir est déterminé par le jeu du signifiant. Que le désir est ce qui surgit de la marque, de la marque du signifiant sur l’être vivant et que, dès lors, ce qu’il s’agit pour nous d’articuler, c’est, qu’est-ce que peut vouloir dire la voie que nous traçons du retour du désir à son origine signifiante?

Que veut dire qu’il y ait des hommes qui s’appellent psychanalystes et que cette opération intéresse ? Il est tout à fait évident que dans ce registre le psy­chanalyste, d’abord, s’introduit… s’introduisant comme sujet supposé savoir, est lui-même, reçoit lui-même, supporte lui-même le statut du symp­tôme. Un sujet est psychanalyste, non pas savant rempardé derrière des caté­gories au milieu desquelles il essaie de se débrouiller pour faire des tiroirs dans lesquels il aura à ranger les symptômes qu’il enregistre, de son patient, psychotique, névrotique ou autre, mais pour autant qu’il entre dans le jeu signifiant. Et c’est en quoi un examen clinique, une présentation de malade ne peut absolument pas être la même au temps de la psychanalyse ou au temps qui précède.

Dans le temps qui précède, quel que soit le génie qu’y ait mis le clinicien – dieu sait, j’ai pu avoir récemment à rafraîchir mon admiration pour le style éblouissant d’un Kraepelin quand il décrit ses diverses formes de paranoïas – la distinction est radicale de ce que, au moins en théorie, en puissance, de ce qui est exigible du rapport du clinicien avec le malade, serait-ce sur le plan de la première présentation. Si le clinicien, si le médecin qui présente ne sait pas qu’une moitié du symptôme – comme je viens de vous l’articuler en vous rap­pelant ces exemples de Freud – que d’une moitié du symptôme, c’est lui qui a la charge, qu’il n’y a pas présentation de malade mais du dialogue de deux personnes et que, sans cette seconde personne il n’y aurait pas de symptôme achevé, il est condamné, comme c’est le cas pour la plupart, à laisser la clinique psychiatrique stagner dans la voie d’où la doctrine freudienne devrait l’avoir sortie.

Le symptôme, il faut que nous le définissions comme quelque chose qui se signale comme un savoir déjà là, à un sujet qui sait que ça le concerne, mais qui ne sait pas ce que c’est. Dans quelle mesure pouvons-nous, nous analystes, dire que nous sommes à la hauteur de cette tâche d’être celui qui, dans chaque cas, sait ce que c’est? Rien qu’à ce niveau, déjà là où elle est mise, se pose la ques­tion du statut du psychanalyste. La question est facilitée par l’évolution des conceptions de la science elle-même concernant le savoir. Pendant longtemps nous avons pu croire que le problème était bien posé de l’apparence et du réel; que c’est l’examen de la mise à l’épreuve, du tâtement de la perception que dépendait tout le statut de la science. Mais qu’est-ce que veut dire cette opposition du leurre au réel, si ce n’est que le réel dont il s’agit, fût-ce de la science la plus antique, c’est le réel du savant ? Et ce qu’on ne voit pas c’est que, ce réel du savant, à savoir ce qui est un savoir, c’est bel et bien un corps de signifiants et absolument rien d’autre! Si la notion d’information a pu prendre cette forme anonyme qui per­met de la quantifier en termes de ce qu’on appelle bit, c’est pour autant que le magasinage, le storage d’éléments d’information se suffit à lui-même à nos yeux pour constituer ce qu’on appelle un savoir… A ceci près bien sûr que ça ne commence à avoir un sens que si vous faites circuler quelque part, où que ce soit, et vous ne pouvez point en éviter l’ombre, un sujet sans doute infiniment mobile. S’il vous plait d’inscrire en termes d’information le fonctionnement interne d’un organisme biologique par exemple, c’est dire que, quoique vous en ayez, vous y mettrez quelque part, comme Descartes – ce ne sera pas forcé­ment dans la glande pinéale, mais où que vous le mettiez, il sera bien toujours quelque part, dans quelque autre glande à sécrétion interne – un sujet, un sujet qui se dérobe, un sujet fuyant.

Ce savoir tel que il nous faut lui donner son statut, ça n’est point une logique aristotélicienne qui peut en répondre car, vous allez le voir, il suffit de poser la question au niveau de la science, d’une science moderne, d’une science qui est la nôtre, pour nous trouver devant de très curieux problèmes en impasse qui sont ceux qui ont arrêté Aristote. Pour lui, c’était à propos du contingent. Un événement qui aura lieu demain, est-il vrai maintenant qu’il aura lieu ou qu’il n’aura pas lieu ? Si c’est vrai maintenant, c’est donc que c’est maintenant que c’est joué. Aristote était bien entendu un esprit de trop de bon sens pour ne pas s’évader d’une telle contrainte, et c’est pour nous faire remarquer qu’il n’est pas toujours vrai qu’une proposition doit être vraie ou fausse.

Bonne ou mauvaise, cette solution, on l’a discutée. Ce n’est pas cela qui nous intéresse, c’est de nous apercevoir que nous pouvons nous poser la question de savoir si la doctrine newtonienne était vraie avant que Newton la formule. Eh bien, j’aimerais savoir comment se départage l’assemblée sur ce point! Mais pour moi, j’abattrai volontiers mes cartes en disant qu’il me semble peu vrai­semblable de dire que le savoir newtonien était vrai avant d’être constitué par Newton, pour la bonne raison, c’est que maintenant et d’abord il ne l’est plus. Il ne l’est plus tout à fait! Dans la nécessité même du savoir, de l’articulation signifiante, il y a cette contingence de n’être qu’une articulation signifiante, une serrure montée.

Nous n’avons même pas, nous analystes, à nous porter si loin; simplement cette toiture est faite pour que nous ne soyons pas tellement désorientés d’avoir affaire à une exigence bien différente. Quelle est cette exigence ? Elle se place au niveau de l’incidence signifiante originelle, celle où le sujet se trouve à la fois surgir et en même temps s’aliéner du fait de cette incidence signifiante. De ce signifiant dont il est exigé que, pour représenter le sujet, il s’adresse, lui signi­fiant, il soit le représentant diplomatique du sujet auprès d’un autre signifiant, va-t-il être exigé de nous que nous le trouvions à tout coup ? Quel serait le para­doxe d’une exigence et d’un devoir qui ne serait pas celui qu’a assumé depuis toujours le savant, comme le sophiste, qui est d’avoir réponse à tout?… à tout ce qui s’est organisé comme discours, à tout ce qui s’est monté comme combi­naison signifiante; d’être toujours à la hauteur du discours, non de ce quelque chose d’absolument originel qui est, ou qui serait ce signifiant unique et sup­posé, cet onoma primordial où le sujet se spécifierait par rapport au monde entier du signifiant. L’absurdité de cette position se montre assez et c’est là le point de vertige que comporte même l’idée d’interprétation; c’est du même coup ce qui nous permet d’y échapper, c’est ce qui la relativise. Ce n’est point à cela que nous avons affaire, pas plus que notre connaissance de psychanalyste ne saurait aboutir à cette sorte de fatalisme du savoir que la réponse déjà serait en nous et non du fait que, de nous, on attend la réponse.

Les chances de la rencontre, qui est ce dont il s’agit dans l’appel du désir, sont en elles-mêmes plus qu’improbables, et aussi bien l’horizon de signes, de signi­fiés sur quoi se déploie l’expérience subjective est-elle de sa nature énigmatique et s’annonçant comme telle, au niveau du lecton Pour ce qui est du désir, ce n’est pas aujourd’hui que j’avancerai le terme, si ce n’est pour dire que c’est du réel du désir et de son statut qu’il s’agit dans l’opération analytique. Disons simplement qu’au premier chef et phénoménologiquement, il s’annonce à nous comme étant le champ de l’impossible.

Nous voici bien cernés. Est-ce qu’effectivement la position de l’analyste se résumerait à ce quelque chose que nous appellerions, non point fatalisme du savoir, mais fétichisme; que d’un savoir impossible à soutenir, l’analyste serait quelque chose comme la borne ou le soliveau?

C’est là le point d’impasse où j’entends conclure aujourd’hui pour essayer, la prochaine fois que nous nous retrouverons, de le rouvrir.

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