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Recherches Lacan

LXII LES PROBLÈMES CRUCIAUX POUR LA PSYCHANALYSE 1964 – 1965 Leçon du 12 mai 1965

Leçon du 12 mai 1965

Je vous ai quittés la dernière fois sur la question posée sur le statut de l’ana­lyste. L’analyste peut-il être, tout simplement, le sujet supposé savoir? J’ai ter­miné sur la figure dressée de ce que comporte une pareille supposition, de ce qu’elle nous forcerait à soutenir une sorte de fonction fétiche de l’analyste au regard de cette position du savoir. Pour que l’analyse s’engage et se soutienne, assurément l’analyste est supposé savoir. Et pourtant, tout ce que comporte jus­tement de savoir le fondement de la psychanalyse nous affirme qu’il ne saurait être, ce sujet supposé savoir, pour la raison que le savoir fondamental de la psy­chanalyse – la découverte de Freud – l’exclut. Je n’irai pas plus loin aujour­d’hui. Ici je trace la limite d’où aujourd’hui partir, où doit aboutir mon dis­cours. Mon discours aujourd’hui sera seulement le développement de cette antinomie, ouvrant, peut-être seulement à sa fin, la faille, la béance par où nous pouvons concevoir, parce que déjà tracée, cette faille, cette béance, que la posi­tion de l’analyste effectivement se soutient pourtant.

Nous sommes restés sur cette question, concernant l’analyste déjà la der­nière fois, concernant non pas sa capacité bien sûr, trop facile et mythique d’imaginer je ne sais quelle vertu, don inné ou acquis qui le mettrait en posi­tion d’assumer ce qu’il a à faire. C’est de sa position radicale comme sujet qu’il s’agit, quand nous disons qu’au fondement de l’analyse il doit être le sujet sup­posé savoir, et j’ai amorcé la dernière fois en quoi ceci pouvait avoir un sens. Ceci ne peut, vus les tracés de ce que Freud nous a donné concernant l’expé­rience analytique, représenter rien d’autre que d’une certaine disponibilité – qu’il assurerait, qui le définirait comme tel, à quoi il équivaudrait – d’une cer­taine disponibilité dans l’ordre du signifiant à fournir. Et ceci bien sûr n’est pas sans trouver réponse, écho, préparation dans la façon dont j’ai défini, non sans raison, pour vous le signifiant comme étant ce qui représente le sujet auprès d’un autre signifiant. C’est bien en quoi d’ailleurs la conjoncture analytique est le point où se dissout ce qu’a de courte-vue chez le linguiste cette distinction qu’il croit faire, ou devoir faire comme essentielle, des deux niveaux prétendus linguistiques, l’un comportant inhérence de la signification, opposé à l’autre qui l’exclurait; autrement dit, pour aller vite, l’opposition du mot et du pho­nème.

Du point de vue qui est le nôtre, de notre expérience, de celui du manque, n’est jamais donné que le mot de quoi que ce soit, et à quelque niveau que ce soit, le phonème étant ici strictement à égalité dans l’expérience, ce qui prouve abondamment que dans ce champ, l’un de ceux d’où part Freud, l’oubli des noms, le phonème, son oubli, est au principe; que cet oubli n’est nullement l’oubli du mot comme signification, qui subsiste bien souvent, mais du défaut d’une articulation de signifiance.

Je me suis souvenu à ce propos, pour vous le dire, que, curieusement, l’ex­pression même en français le mot me manque, est datable; qu’elle n’était pas d’usage en français avant une certaine époque. C’est à savoir que nous en avons l’attestation de quelqu’un du cercle des précieux, début du XVIIe donc, qui peut noter, parce qu’il le fait au jour le jour, cueillant les expressions d’inven­tion heureuse qu’il voit surgir dans son milieu, que, cette expression, il l’a recueillie, il la souligne; le mot me manque a été inventé quelque part entre ces personnes qui dialoguaient l’une en face de l’autre, assises sur ce qu’on appelle les commodités de la conversation, autrement dit des fauteuils 146. Il va, ce trait, cette notation, jusqu’à le rendre légitime, d’affirmer que, avant cette diction précieuse, l’expression le mot me manque, pour n’être pas d’usage en français, laissait planer une part d’impensable sur ce manque de signifiant et que c’est bien là, toujours au niveau de la création signifiante que s’introduit quelque chose qui fraye la voie de ce qui peut se saisir plus tard. Le mot me manque n’implique pas tout Freud, mais ce m’est une façon d’introduire, de reprendre à l’occasion, la forme d’une question que j’avais introduite la dernière fois sur ce qu’il en est d’un savoir avant ce moment, de quelque façon que nous le désignions, où il émerge, sans que nous puissions dire en vertu de quelle maturité, si ce n’est peut-être dans la possibilité de sa composition signifiante. Qu’est-ce que voulait dire le mot me manque avant Freud ? Il est clair qu’en tout cas, il n’avait pas la même valeur significative.

Mais ce n’est pas de ce côté que nous devons chercher le ressort d’incidence de cette conjoncture signifiante qui est pour nous ce autour de quoi nous allons structurer la notion de savoir. Je n’en veux pour preuve que d’indiquer la stéri­lité, la fermeture, que comporte l’autre versant, celui qu’on appelle du logico­positivisme qui, allant, à chercher le meaning of meaning, à s’assurer, à se pré­munir, dirai-je, des surprises de la conjonction signifiante en démembrant en quelque sorte – comment le faire sinon d’une façon toujours rétrospective – la diversité de ces réfractions significatives, n’aboutit qu’à ce curieux essore­ment qui, dans tel ouvrage, intitulé ainsi, le Meaning of meaning 107 d’Ogden et Richards… de Richards et d’Ogden, aboutit par exemple, à propos du beau, à nous étaler au long des colonnes, par des accolades et des parenthèses d’une page entière, les diverses acceptions où ce mot peut être pris, rendant dès lors strictement impossible même de comprendre pourquoi ces diverses significa­tions se trouvent là réunies. Le logico-positivisme fait bien penser, je dirai, par le contraste et l’accolement même des deux termes où il s’affirme, à quelque chose comme de ces monstres qui ont peuplé le bestiaire médiéval, et pour ne pas revenir à notre éternelle licorne ou à quelque chimère, assez usées par l’usage scabreux, douteux qu’en font les logiciens, car il conviendrait toujours d’être prudent quant au statut exact de ces monstres, je le comparerai ici à un autre, dont vous entendez moins parler, le mirmicoléon. Il a un poitrail de lion et l’ar­rière-train de fourmi. Il n’est point étonnant, comme nous l’affirment les savants auteurs desdits bestiaires, qu’il ne puisse que mourir; la fourmi, fût-elle avec Prévert portée jusqu’aux dimensions fabuleuses des fameux dix-huit mètres, et pourquoi pas, nous dit Prévert, la fourmi, en tout cas, ne sachant évacuer ce que dévore le lion. Telle est la chiure positiviste, ou logico-positiviste, après abon­dant remâchage de ce qu’elle ne sait pas saisir dans la vertu dialectique d’un terme comme le beau, dont on dirait à ce propos, quand on pousse un souffle à voir terminées les élaborations pénibles des auteurs du Meaning of meaning, que le premier idiot qui nous ferait remarquer que beau rime avec peau en dirait bien plus.

Le mot me manque, le mot me manque avait, avant Freud, sa valeur de dévoi­lement. Le mot me manque comportait, de sa seule composition d’artifice pré­cieux, l’ouverture d’un chemin de vérité qui devait trouver, avec Freud, son achèvement en savoir. J’entends là le mot de vérité au sens proprement heideg­gerien, l’ambiguïté de ce qui se dévoile de rester encore à demi caché.

Une certaine irréflexion médicale dont je suis entouré peut assurément… quand je dis, quand j’ai dit la dernière fois que la question se pose du statut d’un savoir, qu’il soit le newtonien ou le freudien, avant qu’il vienne effectivement au jour… me dire, ce que vous nous dites là, vous qui vous intéressez à nous, qui nous enseignez des choses bien scabreuses, ainsi, l’inconscient ne serait qu’une invention de Freud ?

– Et pourquoi pas ?

– Le sujet représenté par le signifiant est une chose qui ne date que de votre discours!

Or, ce dont il s’agit est bien précisément du statut du sujet par rapport à un savoir. Ce sujet, tel que d’abord nous le rencontrons comme affirmé, supposé effectivement dans tout savoir qui se ferme, où était-il avant? Quand un savoir, comme le savoir newtonien s’achève, observons ce qui se passe quant au statut du sujet. La chose vaut de nous retenir un instant, encore que ce soit depuis bien longtemps que j’en aie soulevé devant vous le problème. Le savoir newtonien, dans l’histoire de la science, a réalisé une sorte d’acmé, exemple à la fois para­doxal et vraiment exemplaire, paradigmatique, pour ne pas pléonasmatiser, un exemple donc de ce qu’il en est vraiment du statut du sujet, car dans cette for­mule, qui soudain enracine les phénomènes énigmatiques qui ont captivé l’at­tention des calculateurs, au cours des siècles, dans le ciel, les rassemble, les enferme dans une formule qui n’a rien d’autre pour elle que son exactitude, car elle est si impensable, au nom d’aucune propriété expérimentée dans tout ce que l’homme connaît dans ses rapports au monde, de ce qu’il lui enseigne, n’est pas d’action à se transmettre qui ne suppose un milieu qui la transmette; qui lui propose cette action à distance à proprement parler impensable et qui fait sur­gir de la bouche de contemporains comme d’un seul cri : « Mais comment tel corps, telle masse isolée en tel point de l’espace, peut-il savoir à quelle distance il est d’un autre corps pour être lié à lui par cette relation? » Et, bien sûr, pour Newton, il ne fait en effet pas de doute que ceci suppose en soi un sujet qui maintienne l’action de la loi. Tout ce qui est de l’ordre du physique ou y paraît relève de l’action et de la réaction de corps suivant les propriétés du mouvement et du repos, mais l’opération gravitationnelle ne lui paraît, à lui, pouvoir être supportée que par ce sujet pur et suprême, cette sorte d’acmé du sujet idéal que représente le dieu newtonien. C’est bien en quoi les contemporains ont égalé, à juste titre, Newton à ce dieu car la même chose est de créer cette loi et de l’avoir articulée en sa rigueur.

Mais il n’est pas moins vrai qu’un sujet trop parfait, que le sujet du savoir qui est le vrai premier modèle de ce savoir absolu dont est hanté Hegel, que ce sujet nous laisse complètement indifférents et que la croyance en Dieu n’y a pris aucun regain; que ce sujet n’est rien, et qu’il n’y a que lui à ne pas le savoir et c’est bien ça le signe, précisément, qu’il n’est rien. Autrement dit, c’est dans l’ambiguïté du rapport d’un sujet au savoir, c’est dans le sujet en tant qu’il manque encore au savoir que réside pour nous le nerf, l’activité de l’existence d’un sujet. C’est bien en quoi ce n’est pas en tant que support supposé d’un ensemble harmonieux de signifiants du système que le sujet se fonde, mais pour autant que quelque part il y a un manque que j’articule pour vous comme étant le manque d’un signifiant, parce que c’est cette articulation qui nous permet de rejoindre de la façon la plus simple l’articulation freudienne pour nous en déga­ger le ressort essentiel.

Assurément, pour ne pas quitter pour l’instant cet horizon de ciel étoilé devant lequel Kant se prosternait encore, observez que si depuis toujours c’est là que l’homme a fait ses gammes, ses exercices de signifiants, c’est uniquement par cela qu’il y a cherché toujours le sujet suprême, au reste ne l’y trouvant jamais. Mais telle est la force, la prégnance du fonctionnement du signifiant que c’est encore là qu’il garde les regards tournés, quand depuis toujours il sait bien que les dieux sont parmi nous. Ils sont ailleurs que dans le ciel. Ce n’est que leurs constellations éponymes qu’il va situer.

Le dernier relent, après cette expulsion du ciel de toute ombre divine avec Newton, nous reste sous la forme de ces signaux que nous attendons, qui nous viendraient de quelque part, et paradoxalement, comme on dit, de quelque vie sur une autre planète. Je demande, s’il nous arrivait effectivement quelque signe ou signal que nous pourrions qualifier de signifiant, au nom de quoi ceci nous assu­rerait d’une vie quelconque, si ce n’est parce que, de la façon la moins fondée qui soit, nous identifions la possibilité d’articuler le signifiant avec le fait d’une vie qui en serait le support. Est-ce qu’il n’y a pas autre chose que de la vie qui puisse pro­duire un signifiant? Et, si nous en sommes si sûrs, au nom de quoi?

Assurément, le premier critère serait de savoir où nous définirons la limite, la définition d’une pulsation naturelle. Comme, aux dernières nouvelles, il semble que nous n’ayons reçu rien d’autre de quelque lointaine galaxie de ce qui serait, à proprement parler un signifiant, comment le définir, sinon en termes lacaniens ? ! Je veux dire que nous n’entérinerons, comme, pour nous, attestant quelque part la présence, non pas d’un être vivant mais d’un sujet, qu’un signi­fiant que nous pourrions articuler très précisément comme orienté par rapport à un autre signifiant. Première condition, alternance, mais qui d’une façon spé­ciale nous attesterait bien de l’un de ses membres. Il y faudrait donc quelque variation et, pour tout dire, la forme dont un morse nous donne l’indication, à savoir l’existence de dactyles ou de spondées pour que, au premier temps, nous sachions bien qu’un signifiant ne vaut dans ce cas que pour d’autres signifiants. Mais ça ne suffirait pas encore, il faudrait cet élément d’oddité, d’exception, de paradoxe, d’apparition et de disparition fondée comme telle, qui nous montrerait bien que quelque chose alterne qui est précisément le rapport d’un de ces signifiants avec un sujet. Pour tout dire, oddité et alternance. Il nous faudrait le témoignage de la mise en ordre signifiante de quelque chose où le sujet se mani­festerait d’être capable d’assurer un pur hasard, à savoir une succession de pile ou face regroupés sous forme signifiante. Autrement dit, la meilleure preuve que nous pourrions avoir de l’existence d’un sujet dans les espaces étoilés serait si quelque message, au minimum de quatre termes, se trouvait répondre à la syntaxe que, dans le chapitre introductif à La lettre volée de Poe 77, j’ai essayé d’articuler comme les a, ß, y, S dont ceux qui ont lu cette petite introduction savent qu’ils sont composés à partir d’un certain groupement de tirages de pur hasard, et que le fait de les grouper, de les dénommer d’une certaine façon uni­taire, quelle qu’elle soit d’ailleurs, aboutit à une syntaxe à laquelle déjà on ne saurait échapper. Qu’une syntaxe analogue soit découverte dans une succession de signes, nous aurions l’assurance qu’il s’agit là, bien effectivement, d’un sujet. Si vous vous croyez en droit de justifier pourquoi, du même coup, vous le diriez vivant… Essayez d’articuler pourquoi. Ceci nous mènera peut-être sur les mêmes routes où je vais tâcher d’avancer maintenant.

Freud échappe à l’objection que me faisait tout à l’heure mon interlocuteur, qualifié d’irréfléchi en ceci, c’est que, répondant à la question d’où est le sujet de l’inconscient avant que Freud l’ait découvert, la réponse est justement que ce que Freud nous définit comme sujet, c’est ce rapport nouveau, original, impen­sable avant sa découverte, mais affirmé d’un sujet à un non-savoir. Faut-il que je mette les points sur les i ? Ce que veut dire l’inconscient, c’est que le sujet refuse un certain point de savoir, c’est que le sujet se désigne de faire exprès de ne pas savoir, c’est que le sujet s’institue – ceci est le pas où l’articulation freu­dienne s’enrichit de ce que je dessine en marge concernant le rapport du sujet au signifiant – c’est que le sujet s’institue d’un signifiant rejeté, verworfen, d’un signifiant dont on ne veut rien savoir.

Quel est cet on? Il n’est pas plus étrange que le sujet qui disparaît dans le désintérêt total à la base d’un système absolu. Ce que Freud nous désigne, c’est la subsistance du sujet d’un non-savoir. La question est pour nous d’élaborer un statut tel à ce sujet que nous ne soyons pas forcés de lui donner une substance, à savoir de croire comme les jungiens que, ce sujet, c’est Dieu. C’est ici qu’est destiné à rendre service le rappel que je vous fais, que ce qui représente le tracé de toute la dialectique qui a abouti dans notre science repose sur une approche de plus en plus articulée du sujet comme désigné par un rapport qui recouvre ce rapport affirmé, concret, expérimental avec le signifiant manquant, par Freud.

Ce que toute la dialectique, celle qui part de Platon, a forgé pour nous, et ceci, c’est la somme des textes majeurs, concernant l’élaboration d’une pensée de savoir dans notre tradition, qui l’atteste. Je vous en rappelle de temps en temps les points d’articulation essentiels, je vous en rappellerai ou indiquerai, selon mes auditeurs, ici pour la première fois, le texte vraiment fondamental. C’est Le sophiste118 de Platon, auquel je vous prie de vous reporter. Vous y ver­rez en filigrane intervenir les articulations essentielles, que vous verrez se recouper avec la plus grande rigueur, jusqu’au point d’émerger en certains endroits comme quelque chose qui crève la toile, de la définition qu’actuelle­ment la référence linguistique nous permet de donner du sujet comme ce de quoi répond la position du signifiant, le signifiant, j’entends élémentaire du phonème, dans le système de la batterie signifiante où s’instaure la réalité concrète de toute langue existante.

Il convient là de rappeler deux thèmes qui sont inclus dans l’aphorisme fon­damental du signifiant représentant le sujet pour un autre signifiant. Tout est dans le statut de cet autre, tout ce que je dirai de cet autre dans ce qui va suivre, émerge, est déjà articulé parfaitement au terme de ce Sophiste que je vous évo­quai à l’instant, et précisément sous la rubrique de l’Autre. Si le statut moderne du sujet n’est pas donné dans Platon, c’est pour autant que s’y dérobe, que n’y est pas articulée la tension qu’il y a de cet Autre à l’Un, et qui, cet Autre, nous permettrait de le fonder comme ce que j’appelle l’un-en-plus, cet un-en-plus que vous ne voyez émerger dans la théorie des nombres qu’au niveau de Frege, autrement dit, cette conception du singulier comme essentiellement du manque. Deux rapports se dessinent dans cette relation tierce, que pour vous j’articule, du signifiant représentant quelque chose auprès d’un autre signifiant, et au signifiant représentant le sujet dans une fonction d’alternance, de vel, de ou bien, ou bien; ou bien le signifiant qui représente, ou bien le sujet et le signi­fiant qui s’évanouit.

Telle est la forme de la singularité essentielle qui est bien celle de laquelle serait requise l’analyste s’il avait, irréductiblement, fondamentalement à répondre, par cette nomination fantasmatique qui apparaît toujours à l’horizon et que vous avez vue discuter à mon séminaire fermé récemment, à propos d’un certain exemple de cette formulation spécifique, onomastique, dont ce manque serait comblé par la formulation d’un nom. La composition de la dyade signi­fiante, du couple quel qu’il soit, que tout usage de la langue et spécialement poétique connaît bien, celle qui s’est exprimée dans la formule poétique que «les mots font l’amour», ou encore, pour citer un autre poète: «A chaque nuit son jour, à chaque mont son val, à chaque jour sa nuit, à chaque arbre son ombre, à chaque être son non – n, o, n, comme dans Platon, qui ne parle que de ce non et de la distinction de ce non et du non-être – à chaque bien son mal», ce qu’il faut entendre ici non pas comme des contraires dans le réel, mais des oppositions signifiantes. Or, c’est autour de là que tourne toute l’élabora­tion platonicienne, cette dyade, pour subsister dans la pensée de Platon, néces­site l’introduction de l’Autre comme tel. Pour qu’être et non-être ne soient pas des contraires également étant, et donnant donc abri à tous les tours de passe-passe du sophiste, il faut que le non-être soit institué comme Autre pour que le sophiste puisse y être rejeté. L’étonnante étreinte de Platon avec le sophiste dont j’aimerais qu’un d’entre vous, au prochain séminaire fermé, pût nous faire le commentaire en nous y montrant, ce qui apparaît partout, l’extraordinaire ressemblance, le chatoiement de reflet qui fait qu’à chaque tournant de page, nous y lisons les caractéristiques de la palpitation actuelle, présente dans l’his­toire, du psychanalyste lui-même.

Le psychanalyste, c’est la présence du sophiste à notre époque, mais avec un autre statut, dont la raison qui est sortie, qui est venue au jour, on sait pourquoi les sophistes à la fois opéraient avec tant de force et aussi sans savoir pourquoi. Le tant de force repose en ceci, que nous apprend l’analyse, c’est qu’à la racine de toute dyade, il y a la dyade sexuelle, le masculin et le féminin. Je le dis ainsi parce qu’il y a une toute petite oscillation autour de l’expression, si je la disais, le mâle et le femelle.

Les ambiguïtés dans la langue de la fonction du genre de ce que quelqu’un comme Pichon, qui croyait un peu trop à la pensée pour ne pas avoir de singu­liers flottements dans sa façon d’analyser les phénomènes et les mots, avait appelé la sexuisemblance 27. Je veux bien. J’aimerais mieux la sexuilatence, car le fait que le fauteuil s’appelle « le fauteuil », la chaise « la chaise », n’a de sexui­semblance que pour les imaginatifs. Mais la présence du genre comme simple­ment corrélative de l’opposition signifiante est pour nous, en nous soulignant justement la distinction du genre et du sexe, faite pour nous rappeler que dans ce qui fonde l’opposition dyadique – et dieu sait si elle donne à Platon de l’em­barras, puisqu’il lui faut inventer l’autre pour pouvoir y faire subsister l’être – l’opposition dyadique n’a comme fondement radical que l’opposition du sexe, sur laquelle nous ne savons rien.

Car Freud lui-même l’articule et dans maints textes, nous donnant de l’op­position masculin-féminin les équivalents, les métaphores, les parallèles de l’ac­tif et du passif ou du voir et de l’être vu, du pénétrant et du pénétré cher à une célèbre connasse, mais le masculin et le féminin, nous ne savons pas ce que c’est. Et Freud le reconnaît, l’affirme.

Qu’est-ce que c’est, pour que le savoir, j’entends le savoir capable de rendre compte de lui-même, le savoir qui sait articuler le sujet – il n’y en a pas d’autre pour donner son statut à l’inconscient, l’inconscient ne veut rien dire en dehors de cette perspective – qu’est-ce qu’il y a dans ce savoir de tel pour qu’à l’approche de ce savoir fonctionne, et d’une façon unilatérale, à savoir dans le sens de la pure éclipse, de la disparition du signifiant, non seulement du Verworfen fondateur du sujet mais du Verdrängt, refoulement de tout ce qui peut en approcher même de loin et qui nous témoigne de la présence du sujet dans l’in­conscient, où le sujet de l’inconscient est le sujet qui évite le savoir du sexe ?

C’est là l’affaire, avouez-le, un tout petit peu surprenante!… qui d’ailleurs, pour vous reposer un instant, nous permettra de jeter un regard en arrière et de vous faire la remarque, que peut-être certains d’entre vous ont faite, sur cette voie que j’essaie d’élaborer pour vous dans les heures que j’y réserve, le jour de mon sabbat, je me suis tout d’un coup frappé la tête en disant, mais, il n’y a pas de mot en grec pour désigner le sexe! Comme j’avais uniquement des diction­naires grec-français à ma portée, j’en étais réduit à aller chercher dans les auteurs. Dans le Traité des animaux8-9 d’Aristote – ça m’a fait faire des choses qui n’étaient pas des trouvailles, car j’aime beaucoup ce Traité des animaux – j’ai pu constater qu’Aristote, en somme, a dit à peu près tout ce qui est impor­tant en zoologie, mais a tout de même, sur le sujet de la reproduction – ne par­lons pas du sexe – de la reproduction, des idées forcément un peu flottantes, la microscopie manquait. Et la communauté du terme spérma, cette sorte de liquide qui se répand et d’où repart l’attribution à égalité au mâle et à la femel­le du spérma, à la seule différence c’est que la femelle se le répand en elle-même et que le mâle le répand au-dehors, est une distinction phénoménologiquement assez valable, mais peut-être qui nous paraît bien propre à nous donner l’idée de l’embarras où l’on a pu être en effet, pendant des siècles sur ce qu’il en est essentiellement, simplement de la reproduction.

Pour le sexe, n’en parlons pas. Et ceci peut nous expliquer bien des choses. Avec quelques scrupules, j’ai donné un coup de téléphone à quelqu’un qui est ici sur ma gauche, et qui ne se refuse jamais à me rendre ce service, pour lui demander comment, dans un dictionnaire français-grec, ça s’exprimait, le sexe, en grec. Il m’a répondu quelque petites choses qui voulaient dire que c’était génos, le genre, phusis, la nature, et que c’était à l’occasion […], c’est-à-dire la différence entre le mâle et la femelle. Vous voyez ça, cette périphrase!

C’est très intéressant ces choses, et l’on ne saurait faire un très grand grief à Platon de méconnaître complètement cette dimension, qui peut-être lui aurait rendu service dans ses embarras, ses apories du Sophiste. Mais il n’était pas sans en avoir quelque aperception, puisque aussi bien l’horreur qu’il manifeste pour la catégorie de l’énartios, du contrarié, concernant les oppositions qui se carac­térisent par le oui et le non, est bien là le témoignage qu’ici s’aborde un mystè­re qui est assurément celui au large duquel il convenait de passer. Les latins ont sexus évidemment, et je ne ferai ici qu’en passant allusion au fait que ce sexus, si nous pouvons lui désigner une origine, c’est du côté du secare. Vous approchez un peu de la vérité freudienne… mais enfin, ça ne va encore pas bien loin.

Il y a quelque chose d’étrange, c’est que, sur le sexe, nous en savons – je dis savoir – du fait de l’investigation scientifique, nous en savons beaucoup plus. Il y a une chose qui frappe, simplement de l’examen de ce qui se passe au niveau des animaux qu’on appelle protistes ou circumvoisins. C’est une chose que tout naturaliste non seulement sait, mais peut articuler en clair. Je ne vais pas vous citer les auteurs, mais presque tous ceux qui se sont penchés sur les problèmes de la sexualité l’ont dit et s’en sont aperçus, depuis que nous en savons un peu plus grâce au microscope, nous savons, mais nous n’en tirons pas les consé­quences, que le sexe, ce n’est pas du tout quelque chose qui a forcément rapport avec la reproduction. D’abord parce qu’il y a des organismes qui se reprodui­sent d’une façon asexuée, et que chez ceux qui sont intermédiaires entre la reproduction asexuée et la reproduction sexuée, autrement dit qui, selon l’éta­ge du rejet de la lignée, se reproduisent tantôt de façon asexuée et tantôt font quelque chose qui nous donne l’idée d’un rapport avec la reproduction sexuée. Ce qui nous en donne l’idée – chez ces organismes élémentaires dont je n’au­rai pas le pédantisme de dire ici les catégories car je ne veux pas encombrer mon exposé – c’est que ce qui se passe quand j’ai parlé de reproduction sexuée, c’est surtout quelque chose dont l’essentiel est plutôt l’envers de la fécondation que la fécondation elle-même, c’est à savoir une méiose, c’est-à-dire une réduction chromosomique, et après ça, il peut y avoir une conjonction, mais ce n’est pas forcément une reproduction, ça; ça peut être aussi considéré comme une rejuvénation, et c’est peut-être même ça, essentiellement, la conjonction sexuelle. Autrement dit, le rapport, le lien de la différenciation sexuelle avec la mort est ici manifeste et tangible et d’une façon ambiguë. C’est le rapport avec la mort qui subit là comme les caractéristiques d’un véritable rapport, cette pulsation fondamentale, que le sexe à la fois est le signe de la mort et que c’est au niveau du sexe que se mène la lutte contre la mort comme telle, mais non au niveau de la reproduction. La reproduction n’est ici qu’une conséquence, un usage à l’oc­casion de cellules plus spécialisées que les autres en tant que sexuées, autrement dit au moment où apparaît l’autonomie du germen par rapport au soma. Mais de nature, rien n’indique que le sexe soit d’origine un mécanisme reproduc­tionnel.

Si nous nous attardons à ce phénomène fondamental de la réduction chro­mosomique, autrement dit ce qu’on appelle la méiose et de ce qu’il en résulte comme expulsion de ce que, sur les bancs du lycée, on nous appelait les petits globules polaires, à propos de la formation des cellules sexuelles, nous y voyons là, dans le concret, dans le matériel, l’expression d’une autre polarité, celle du rapport de l’organisme avec quelque chose qui est un reste, quelque chose qui est le complément de ce qui est justement perdu, réduit dans la méiose et qui, peut-être, pourrait être destiné à nous éclairer sur ce qu’il en est de la fonction fantasmatique de l’objet perdu, incarnée métaphoriquement par des objets qui n’ont peut-être pas toujours, avec cette forme du résidu expulsé de l’organisme vivant, qu’un rapport tout à fait externe.

Je spécule, je rêve… Schwärmereien ! mais il est étrange que ces sortes de Schwärmereien n’aient jamais, jamais, jamais été faites dans le champ psycha­nalytique! Toutes les découvertes de la sexualité, et aussi bien d’ailleurs elles sont abondantes, elles fourmillent, il s’y en additionne tous les jours, pourtant les chromosomes, c’est passionnant. C’est l’objet de discussions fébriles, pour tous ceux qui s’occupent effectivement de ce quelque chose qui s’appelle la reproduction des vivants, quels qu’ils soient. Les psychanalystes, c’est stricte­ment, pour eux, lettre morte! Je n’ai jamais vu un texte, quel qu’il soit, dans une revue psychanalytique ou parapsychanalytique, qui s’intéresse le moindrement du monde à ce champ des découvertes de la biologie moderne, sur le sexe ni les questions qu’elle pose. Il y a là un phénomène que nous ne pouvons pas ne pas considérer, considérant ce que cela comporte d’indications, d’ailleurs pas forcé­ment illégitimes, sur ce qu’il en est vraiment de la position des psychanalystes, concernant quoi ? ce quelque chose qui prend sa forme de plus en plus pré­gnante, à savoir le sujet supposé savoir en tant que sujet de l’inconscient, c’est­-à-dire le sujet supposé savoir ce qu’il ne faut pas savoir, en aucun cas.

Ceci alors est de nature à nous montrer le porte à faux, le paradoxe qu’il y aurait à penser le psychanalyste comme étant celui qui a à fournir, qui a à répondre du signifiant singulier, parce qu’il manque dans son rapport avec l’autre signifiant. Car si ce rapport radical comporte la couverture originelle, la Verborgenheit, l’exclusion fondamentale de ce qui, de par la doctrine analytique elle-même, en constitue le lien dernier, à savoir ce qu’il en est de la correspon­dance quelle qu’elle soit du mâle et du femelle, il est bien clair que tout indique que la position de l’analyste n’est pas là dans une moindre exclusion que celle de tout sujet institué qui l’a précédé. C’est bien pourquoi l’analyse reste tout entière dans la tradition du sujet de la connaissance, à cette seule condition que nous nous apercevions bien que depuis longtemps la connaissance a été larguée loin du sujet, et que le sujet dont il s’agit n’est que le sujet en relation avec le signifiant manquant.

Par contre, ce que l’expérience nous enseigne, et effectivement ce qui surgit dans ce champ d’expérience, c’est précisément cette métaphore, dont tout de même ce n’est pas pour rien que tout à l’heure je vous ai évoqué la correspon­dance qu’elle peut avoir à l’endroit d’une des réalités les plus fondamentales du sexe, à savoir la perte de ce petit quelque chose où s’institue le rapport le plus étroit du sujet de l’inconscient avec le monde du fantasme. Que ce soit là que l’ex­périence analytique, en fait, ait porté le psychanalyste, nous permet maintenant d’ouvrir la question de quoi le sollicite ce point, ce point de déviation latérale, ce point indiqué d’un rapport au sexe qui, de toute façon ne saurait recouvrir qu’une image que nous pouvons nous faire, mythique, de la relation mâle et femelle. C’est ce qui ressort du texte divin, il les fit homme et femme, comme n’hésite pas à le reprendre Monsieur Ernest Jones, armé de sa tradition protestante.

Est-ce que nous ne saisissons pas là que, pour d’autres traditions de pensée… je l’illustre, celle du Tao par exemple, qui toute entière part d’une appréhension signifiante dont nous n’avons pas à chercher ce qu’elle représente pour eux de signification, puisque pour nous c’est tout à fait secondaire. Les significations, ça pullule toujours, vous mettez deux signifiants l’un en face de l’autre, ça fait des petites significations. Elles ne sont pas forcément jolies jolies. Mais que le départ soit, comme tel, l’opposition du yin et du yang, du mâle et du femelle, même s’ils ne savaient pas ce que ça veut dire, ceci à soi tout seul comporte à la fois ce singulier mirage qu’il y a là quelque chose de plus adéquat à je ne sais quel fonds radical, en même temps d’ailleurs que cela peut justifier l’échec total de tout aboutissement du côté d’un véritable savoir. Et c’est pourquoi ce serait une grande erreur de croire qu’il y ait la moindre chose à attendre de l’explora­tion freudienne de l’inconscient pour en quelque sorte rejoindre, faire écho, corroborer ce qu’ont produit ces traditions, qualifions-les, étiquetons-les – je déteste le terme – d’orientales, de quelque chose qui n’est pas de la tradition qui a élaboré la fonction du sujet. Le méconnaître est prêter à toutes sortes de confusions, et si quelque chose de notre part peut jamais être gagné dans le sens d’une intégration authentique de ce qui, pour les psychanalystes, doit être le savoir, assurément c’est dans une toute autre direction.

Je poursuivrai ce discours la prochaine fois concernant la position du psy­chanalyste.

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