mercredi, juin 19, 2024
Recherches Lacan

LXII LES PROBLÈMES CRUCIAUX POUR LA PSYCHANALYSE 1964 – 1965 Leçon du 7 avril 1965

Leçon du 7 avril 1965

Ce geste churchillien, fait pour montrer à ceux qui, depuis trois semaines, s’étant trouvés ici, soit à mon cours ouvert, soit à mon séminaire fermé, n’ont pu voir empaquetés dans une sorte de poupée, comme on s’exprime, ces doigts dont après tout je me les suis fait peut-être prendre dans cette porte que j’essaie d’ouvrir pour vous.

J’ai eu la satisfaction de rendre tangible, au séminaire fermé, que quelque tra­vail se fait, et pas seulement peut se faire, à l’intérieur de ce que j’essaie de des­siner comme chemin à parcourir. Ce chemin, cette année, nous le suivons autour de la fonction du signifiant et de ses effets; de ses effets par où il déter­mine le sujet, singulièrement, de le rejeter… de le rejeter à chaque instant des effets mêmes du discours.

Comme j’ai appris que la remarque en fut faite dans un rapport, l’année der­nière, sur les leçons d’agrégation, c’est à savoir qu’il s’agissait d’un titre, si j’ai bien compris, qui était celui « de la parole vraie et de la parole mensongère », c’est à savoir que le sujet n’avait pas été inventé par Lacan et par Claude Lévi Strauss; que Platon déjà, Parménide qui sait, s’y étaient intéressés. C’est une remarque, à la vérité, excellente; ce qui me permettra de répondre à ceux qui, m’ayant entendu au cours d’années anciennes, s’impatientaient que ce discours, à leurs yeux, n’aboutisse point à des conclusions assez rapides. « Pourquoi, s’ex­primait-on ainsi, et non sans pertinence ni sans humour, puisqu’il nous parle tant de la vérité, ne dit-il pas le vrai sur le vrai ? »

Certains de ces impatients ont changé de bord, contents après tout de se ral­lier à ces formes d’enseignement où l’on est content de se tenir pour assuré de certains repères opaques qui peuvent donner le sentiment que là, on tient bien l’objet dernier! Est-il bien sûr qu’on ait raison de s’en contenter, et que cette opacité même ne soit pas le signe que c’est là qu’est la vraie illusion, si je puis dire, à savoir qu’on se contente trop vite, et que la vraie honnêteté est peut-être là où on laisse toujours l’ouverture du chemin non clos, la vérité inachevée ? C’est à la vérité ce que, pour suivre l’indication de ce rapport, je trouvai. Je trouvai, bien sûr je ne le découvrais pas à cette occasion, mais où je vous ren­voie, à savoir sur le même sujet qui est le nôtre cette année, ce livre de Platon qui s’appelle le Cratyle, et où vous verrez, poursuivi entre Hermogène, Cratyle et Socrate, un dialogue bien utile qui ne se termine pas par autre chose que la mise en valeur d’une impasse complète dans le débat et où Socrate, renvoyant Cratyle, vers lequel, incontestablement […], le renvoie avec la formule

,,Eh bien, mon camarade, à une autre fois. Tu m’instruiras à ton retour, à savoir quand tu auras bien réfléchi à tout ce qui nous a fait le casse-tête d’aujourd’hui. A quoi l’autre répond: C’est entendu. De ton côté, tâche d’y penser encore. “

Un tel dialogue, celui-là entre autres en tout cas, si ce n’est tous, est bien là pour nous faire saisir que les dialogues de Platon, loin de dire le vrai sur le vrai, sont expressément faits pour nous laisser en suspens, donnant vraiment le sentiment qu’il en sait plus qu’il ne nous en livre, ceci d’une façon assuré­ment non équivoque. S’il en sait plus qu’il ne nous en livre, et s’il ne le dit pas, il y a bien là quelque raison qu’à la vérité, même s’il nous le disait, on n’en serait pas encore plus avancés, mais que déjà, dans les traces qu’il nous donne, au-delà peut se lire ce qui, après lui, fait notre chemin, et très préci­sément la place est marquée de, par exemple, ce que l’expérience de l’incons­cient peut conduire à vous dire. Peut-être, pendant ces vacances, aurez-vous l’occasion d’ouvrir ce livre. Je le souhaite, dans la mesure où vous pourrez y trouver, nettement marqué, ce qui a constitué le noyau de la tradition claire, parfaitement lisible du lecton considérant le statut du signifiant. Vous y trouverez confirmé ce que, au départ, je vais essayer de résumer ainsi, d’une façon qui n’a rien d’original, ce qui est inscrit au départ de cette tradition et qui repose sur l’opposition, concernant la fonction du signifiant, entre ces deux grandes fonctions qu’Aristote, admirablement, distingue, pose, affirme dans leur simplicité 3-6 et d’où il convient de partir pour se repérer concernant tout ce qui s’est dit depuis, et qui ne date pas, assurément, ni de Saussure, ni de Troubetzkoy, ni de Jakobson, cette théorie du signifiant que déjà les stoï­ciens, et nommément par exemple un Chrysippe  19, avaient poussée à un extrême point de perfection. Signans et signatum sont en circulation déjà depuis quelque deux mille ans.

L’opposition, c’est celle d’onoma et de rêsis. La fonction de la nomination mérite d’être réservée comme originale, comme ayant un statut opposé à celle de l’énonciation ou de la phrase, quelle qu’elle soit, propositionnelle, défini­tionnelle, relationnelle, prédicative; de la phrase en tant qu’elle nous introduit dans l’action efficace du symptôme. Elle aboutit à cette saisie dont le culmen est la formation du concept, est quelque chose qui laisse, d’autre part, en suspens la fonction de la nomination en tant qu’elle introduit dans le réel ce quelque chose qui dénomme et dont il ne suffit pas de la résoudre autour d’une façon de faire coller, à une chose qui serait déjà donnée, l’étiquette qui permet de la reconnaître.

Nous avons déjà suffisamment insisté sur le fait que cette étiquette est loin d’être à considérer comme quelque chose qui serait le redoublement, la liste, la liste tenue, pure et simple, de quelque chose qui serait déjà emmagasiné, si l’on peut dire, bien rangé, comme un registre d’accessoires. La nomination, l’éti­quette dont il s’agit part de la marque, part de la trace, part de quelque chose qui, entrant dans les choses et les modifiant, est au départ de leur statut même de choses. Et c’est pour cela que cette fonction de la nomination comporte une problématique, problématique autour de laquelle tournent Hermogène, Cratyle et Socrate, Hermogène prenant cette face de la vérité à énoncer sur la nomination qui est celle qui se développera dans la suite, dans l’insistance sur le conventionnalisme de la nomination, sur le caractère arbitraire de ce choix du phonème qui […] pris dans sa matérialité, a quelque chose d’indéterminé, de volant… Pourquoi appeler ceci comme cela, plutôt qu’autrement? Rien ne nous oblige à saisir ce qu’on pourrait appeler une ressemblance, une convé­nience du mot à la chose et pourtant… et pourtant Socrate, Socrate le dialecti­cien, Socrate l’interrogateur nous montre son penchant très net vers les énon­ciations de Cratyle qui, dans un autre radicalisme, insiste pour montrer qu’il ne saurait y avoir de fonction efficace de la nomination si le nom, en lui-même, ne comporte pas cette parfaite convénience à la chose qu’il désigne.

C’est dans l’opération, souvent amusante, toujours paradoxale, et vraiment d’une désinvolture bien faite pour nous libérer de toutes sortes de préjugés concernant certaines habitudes traditionnelles, concernant la genèse de la signi­fication et nommément tout ce qui s’appelle étymologie, qu’il nous montre par cette aisance, ce sans-gêne, presque ce jeu avec lequel devant nous est mise en usage cette interrogation du signifiant phonématique, la façon dont les mots sont, dans le débat, découpés, sollicités. Par la façon dont le jeu se mène, autour d’une prétendue expressivité du phonème, nous montre assurément autre chose que ce qu’on prend pour naïveté. Car je crois que ce que Platon dans cet exer­cice nous démontre, dans cette façon de rechercher, comme s’il y croyait, les éléments primaires dans les mots, grâce à quoi nous pourrions les interroger; de la façon dont ils répondent à ce qu’ils sont amenés à désigner; dans la façon dont il joue avec le mot oclesos qui veut dire en grec, dur, et dont il nous fait remarquer que la labiale, et le re de rei veut dire couler en grec, s’adapte bien peu à la dureté à exprimer par le mot oclesotes Que ce qu’il nous montre en vérité c’est quelque chose, à savoir cet exercice qui consiste à nous montrer, dans tout ce qui se rapporte à cette fonction de la nomination, ce qui est impor­tant, ce qu’il nous montre dans son jeu avec les mots, c’est la façon de les décou­per aux ciseaux. C’est aussi que ce qui est essentiel dans la fonction et l’existen­ce du nom, ce n’est pas la coupure, c’est, si l’on peut dire, le contraire, à savoir la suture.

Le nom propre sur lequel, au départ de ce discours, j’ai dirigé votre atten­tion en même temps que d’autre part, sur la fonction du nombre, le nom propre, pour un instant dirigez votre regard sur ce qu’il a d’essentiel. Le nom propre, déjà dans sa nomination, onoma idion comporte cette ambiguïté qui a permis toutes les erreurs, de vouloir dire d’un côté le nom qui est propre à quelqu’un ou à quelque chose, à tel ou tel objet, qui est le nom spécifié, dans la pure fonction de la dénotation, pour désigner. Mais propre veut dire aussi nom à proprement parler. Et n’est-ce pas là qu’est à voir l’essentiel de cette fonction du nom propre, à savoir que, parmi tous les noms, il est celui qui nous montre, de la façon la plus propre, la plus propre à la fonction du nom, ce qu’est le nom?

Or, si avec cette formule vide, vous vous mettez à regarder, je vous en char­ge, le temps – outre l’incident technique qui m’a retardé dans le départ de mon discours aujourd’hui – le temps me manquant pour vous en illustrer d’un grand nombre d’exemples, vous verrez que, de tous les noms, quels qu’ils soient et quelque extension que nous puissions donner à la fonction du mot nom que, de tous les noms que nous avons à interroger sous cet aspect de la nomination, le nom propre est celui qui présente, de la façon la plus manifeste, ce trait qui fait de toute institution phonématique du nom, de l’acte fondateur du nom dans sa fonction désignatoire, ce quelque chose qui a toujours en soi cette dimension, cette propriété d’être un collage. Dans la structure même du nom propre, c’est laisser filer quelque chose d’essentiel que ce prétendu nom particulier qui serait donné à l’individu… ce quelque chose à quoi l’énoncé de Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage, quand il ferait du nom propre – ce qu’il pousse jus­qu’à son dernier terme, jusqu’au terme de la désignation de l’individu – la pointe et en quelque sorte l’achèvement de la fonction classificatoire, est trop partial et trop partiel.

Nous manque ce que j’ai déjà avancé ici, que le nom propre va toujours se colloquer au point où justement, la fonction classificatoire, dans l’ordre de la rêsis achoppe, non pas devant une trop grande particularité, mais au contraire devant une déchirure, le manque, proprement ce trou du sujet, et justement pour le suturer, pour le masquer, pour le coller. Ici, certaines des choses qui ont été dites au séminaire fermé prennent toute leur valeur, et nommément quand quelqu’un est venu ici nous apporter son expérience d’auteur, littéraire, et nous a parlé de ses difficultés avec un nom propre donné à un vain personnage pour­tant inventé. Le nom propre ne lui est pas apparu quelque chose ni de si arbi­traire qu’il pouvait être donné n’importe lequel. La façon dont le collage, dont la suture destinée à masquer ce trou, d’autant plus évident qu’il s’agissait là du trou représenté par un personnage inventé, est là le témoignage de cette expé­rience qui est aussi bien marquée dans celle de tous ceux, romanciers, drama­turges ou ayant cette fonction, de faire surgir des personnages plus vrais que les personnages vivants et ont à les désigner d’une façon qui nous les rende sen­sibles.

Aurai-je là-dessus, faisant écho à des périodes anciennes de mon enseigne­ment, à vous rappeler combien ceci prend de relief dans certaines oeuvres, et nommément dans celle de Claudel, Sygne de Coûfontaine, étrange et résonnan­te désignation pour ce personnage qui nous montre, dans l’œuvre de Claudel, quelque chose de bien singulier. Est-ce à l’endroit ou à l’envers de la révélation chrétienne que nous sommes, quand Claudel forge pour nous sous ce person­nage de femme cette sorte de Christ singulier, accumulant sur elle toutes les humiliations du monde, qui meurt en disant non? Sygne de Coûfontaine qui porte, masqué dans son nom, ce signifiant singulier, le premier, d’ailleurs ambi­gu, entre le nom de l’oiseau au col courbe et la désignation propre aussi de ce signe qui est donné au monde de quelque chose d’une très singulière actualité, au moment où surgit cette trilogie de Claudel; et cet étrange Coûfontaine où nous retrouvons l’écho de cette forme du cygne où nous est désigné que vient vers nous la source rouverte, quoique inversée, d’un antique message. Ce mot qui porte en lui, encore, ce souci, cette trace du signifiant élémentaire dans cet Û avec un accent circonflexe auquel il tenait tellement que – je l’ai dit autrefois, je l’ai rappelé à mon séminaire – il a fallu faire forger un signe typographique qui n’existe pas dans la langue française pour les majuscules, pour que le cir­conflexe dont est couronné l’û de COÛFONTAINE pût être porté à l’impression. Sir Thomas Pollock Nageoire…, quelle invention! puisque déjà, avec cette extraordinaire désignation, n’en savons-nous pas autant sur le personnage de L’échange 25 que tout ce qui va se dérouler dans le drame? Cette vie singulière du nom propre, vous la retrouverez si vous savez être à l’écoute, si vous savez l’entendre, dans tous les noms propres, qu’ils soient anciens, reçus, classés ou que ce soient ceux qui, par le poète, peuvent être forgés.

A la vérité, je crois que s’il fallait ajouter quelque chose à cette sorte de résidu, de scorie, autour de laquelle l’attention des personnes du séminaire fermé a été appelée récemment à opiner, à savoir ce « POOR (d) J’e-LI » dont l’analyse de Leclaire, pour ce qui fut sa part, dans ce rapport inaugural sur l’inconscient où quelque chose, par lui et par son coauteur, avait été promu à l’attention d’un auditoire psychanalytique plus vaste, concernant l’originalité de ce que j’avais pu accentuer dans l’enseignement de Freud sur l’inconscient, ce quelque chose dont j’ai pu lire, non sans satisfaction, sous une plume certes non amicale, que chacun, depuis Freud, savait que le fait de l’énonciation de ceci, que l’incons­cient est structuré comme un langage, depuis Freud, c’était une lapalissade! Assurément c’est bien, quant à moi, ce que je pense, même si c’est là, venu, pour celui qui ne prétend le dire que pour me contredire, eh bien, mon dieu, il le sort bien pour quelque chose, d’autant plus que le personnage dont il s’agit et qui en fait une objection à ce que j’énonce, éprouve le besoin de le connoter, de le com­menter par une série de mises au point, ce qui se trouve comme par hasard être très exactement ce que j’enseigne sur le sens de la formule.

Il y aurait beaucoup à dire à partir de cette notion, de cet énoncé que toute nomination dans son usage, doit être toujours, par nous, mentalement référée à ceci qu’elle est mémoriale de l’acte de la nomination. Or cet acte ne se fait point au hasard. Accentuer le conventionnalisme en tant qu’il essaie de donner son statut au signifiant n’est qu’une face du problème. Conventionnel est le nom, pour qui reçoit la langue dans sa facticité actuelle, dans son résultat, mais au moment où le nom est donné, c’est là précisément qu’est le rôle et la fonction de choix de celui que – très génialement et d’une façon qui n’a en fin de comp­te jamais été reprise – que le Cratyle désigne comme un acteur nécessaire en cette histoire, à savoir ce qu’il appelle le demiurgos onomaton l’ouvrier en nom. Il ne fait pas n’importe quoi, ni ce qu’il veut, il faut, pour que la dénomi­nation soit reçue, quelque chose dont il ne suffit pas même de dire que ce soit le consentement universel, car ce consentement universel, dans le champ d’un langage, qui le représentera? Cette dénomination, elle s’opère quelque part. Qu’est-ce qui fait qu’elle se propage

Je vous parlai l’autre jour de l’exploit collectif que représente l’apparition dans l’espace de cet extraordinaire nageur dont un instant je vous ai montré ce que, pour nous, il pouvait faire voltiger dans l’imagination, toutes sortes de sin­gulières façons d’imager, vous ai-je dit, la fonction de l’objet a. Je n’ai pas insis­té, qu’importe! J’y reviendrai. Mais quelle chose étrange après tout, que per­sonne jusqu’ici n’ait songé à l’appeler du nom qui lui semble, assurément, le plus préparé et propice. Comment se fait-il que n’ait pas répondu à l’appel, alors qu’on est si hardi, si tranquille à qualifier de cosmonaute des gens qui se propulsent dans un champ qu’assurément aucun cosmos, au temps où il y avait une cosmologie, dont personne n’avait jamais prévu la trajectoire. Pourquoi est-ce que ce Leonov nous ne l’appellerions pas, de la place qu’il occupe si je puis dire – depuis très longtemps, depuis le temps qu’il y a des gens qui nous peignent les messagers qui surgissent quelque part, dans l’espace, pourvus de cette plumaille ridicule qui rend leur image vraiment, dans tous les tableaux, à proprement parler intolérable – pourquoi est-ce qu’on ne l’appelle pas un ange?… Eh bien voilà, vous vous marrez! Ben c’est pour ça qu’on ne l’appel­lera pas un ange. On ne l’appellera pas un ange parce que, quoi qu’il en soit, chacun, vous tenez à votre bon ange, vous y croyez. Jusqu’à un certain point, moi aussi. Moi, j’y crois parce qu’ils sont inéliminables des Ecritures, ce que j’ai fait remarquer un jour au Père Teilhard de Chardin, qui a failli en pleurer. C’est aussi là la différence entre mon enseignement et ce qu’on appelle le progressis­me! Je trouve que la faiblesse est du côté du progressisme. Cette petite épreu­ve a tout de même un côté décisif, car vous voyez bien qu’on ne peut pas appe­ler une nouveauté n’importe comment, même quand elle paraît justement rem­plir d’un vin nouveau la vieille outre… L’outre-ange est toujours là.

Cette expérience concernant la nomination, vous le voyez, nous débouche­rait tout droit aussi vers la fonction des langues mortes. Une langue morte, ce n’est pas du tout une langue dont on ne puisse rien faire, comme l’expérience le prouve; le latin, au moment où c’était une langue morte, a servi très efficace­ment de langue de communication. C’est même pour ça que nous avons pu avoir, pendant toute cette période dénommée scolastique, d’extraordinairement bons logiciens; la rêsis, ça fonctionne, et admirablement, et d’autant mieux peut-être, justement, qu’elle reste maîtresse du terrain. La rêsis ça fonctionne admirablement dans une langue morte, mais la nomination, pas. J’ai eu des échos humoristiques; mon impotence momentanée m’ayant empêché de feuilleter autant de pages que j’en ai l’habitude ces derniers temps, je regrette de ne pas pouvoir vous sortir, des actes du Concile du Vatican, la façon dont on y expri­mait la désignation de l’autobus par exemple, ou du bar, qui paraît-il y fonc­tionnait dans un coin, ça la foutait plutôt mal. Comment faire de nouvelles nominations dans une langue morte? J’entends, de nouvelles nominations qui s’inscrivent dans la langue. Par contre, tout le De vulgari eloquentia auquel j’ai fait allusion dans mes leçons de départ cette année, je veux dire cet ouvrage de Dante, purement admirable, dans lequel est défendue la fonction proprement littéraire, la lingua grammatica qu’il entendait faire de son toscan, élu entre trois autres, lisez-le – c’est moins facile à se procurer que le Cratyle – lisez-le et vous verrez vers quoi se penche Dante, vers une réalité dont seul peut parler un poète, qui est à proprement parler celle de cette adéquation, qu’il n’est donné qu’à un poète de sentir, de la forme phonématique qu’a pris un mot et de cet échange entre le signifiant et le signifié qui est toute l’histoire de l’esprit humain.

Comment un signifiant, insensiblement, passe dans un de ces côtés du signi­fié qui n’était point encore apparu? Comment le signifiant lui-même se change profondément de l’évolution des significations ? C’est là quelque chose encore sur quoi je ne puis faire que passer, mais où, tout au moins je vous indique une référence, ce que le latin causa a pris de poids, à partir du jour où Cicéron tra­duit avec causa la aitia grecque, c’est là le point tournant qui fait qu’à la fin, cette cause, qui est encore la cause juridique d’abord, la causa latine en est venue à la fin pour désigner la res, la chose, alors que la res, la chose est devenue pour nous le mot rien.

Cette histoire du langage est quelque chose qui, pour n’être pas à proprement parler le champ dans quoi a à opérer, à poursuivre sa pratique le psychanalyste, lui montre à tout instant les voies et les modèles où il doit saisir sa réalité. Et dans l’exposé qu’a donné Leclaire du « POOR (d) J’e-LI » à propos duquel, exemple paradigme, on s’est interrogé, de quel bord est-il, préconscient? inconscient? est-ce un fantasme ? Je crois que l’image de départ à laquelle il convient de nous fixer, pour comprendre ce dont il s’agit, c’est que ce dont il est le plus près et là nous retrouvons l’expérience analytique. Qui, des analystes, n’a pas touché du doigt la fonction, pour chacun de ses analysés, de quelque nom propre, le sien ou celui de son conjoint, de sa conjointe, de ses parents, voire du personnage de son délire, que joue le nom propre en tant qu’il peut se fragmenter, se décom­poser, se retrouver infiltré dans le nom propre de quelque autre ? Le « POOR (d) J’e-LI » de Leclaire est avant tout quelque chose qui fonctionne comme un nom propre.

Et si j’ai à désigner le point de la bouteille de Klein où ce « POOR (d) J’e-LI » a à s’inscrire c’est, si je puis dire, sur le bord, l’orifice de réversion par où, à prendre quelque côté qu’il s’agisse de cette double entrée de la bouteille de Klein, c’est toujours à l’envers de l’une que correspond l’endroit de l’autre et inversement. Et si vous voulez une image qui vous satisfasse mieux encore, la fonction du « POOR (d) J’e-LI » ou quoi que ce soit qui, dans l’histoire d’un de nos patients pût […] y correspondre, eh bien c’est la fonction propre que, par rapport à un patron, au sens que ce mot a pour la couturière, le patron qui représente le fragment de tissu […] qui servira à décomposer tel pointillé du vêtement, ou telle manche, la fonction des petites lettres destinées à montrer avec quoi quelque chose doit être cousu. C’est à partir de là que peut se saisir, se comprendre cette fonction de suture factice, qui devrait nous permettre, avec suffisamment d’attention, avec une méthode qui est justement celle que nous essayons ici de créer, de vous suggérer tout au moins, nous permettrait de saisir, de différencier même, dans cette image, une sorte de support primitif à pro­pos de quoi pourrait se distinguer la façon dont se font les sutures chez tel ou tel. Je veux dire par là que ça ne se fait pas au même point ni avec le même but chez le névrosé, le psychotique, ni chez le pervers. La façon dont se font les sutures dans l’histoire subjective est proprement dans l’image, le paradigme de Leclaire, car il est quelque chose qui en fait le prix, et qui n’est pas seulement de pure et simple curiosité phonologique, c’est que cette suture est étroitement associée à la prise de ce que Leclaire désigne comme la différence exquise, dif­férence sensorielle. Et c’est là qu’est spécifié le trait obsessionnel; c’est là cet élément neuf qui peut être ajouté à ce qu’on appelle, à proprement parler, la cli­nique, en tant que la psychanalyse a quelque chose à adjoindre à ce mot ancien de clinique. Dans cette suture même est pris ce point exquis du sensible, ce côté cicatriciel, je dirai presque chéloïde, pour aller jusqu’à la métaphore, ce point élu qui désigne, chez l’obsessionnel, quelque chose qui reste pris dans la sutu­re, qui est, à proprement parler, à débrider. Voilà ce qui nous permet de situer le point original de ce qui peut servir d’autre part de démonstration quant à la fonction du signifiant, mais qui aussi nous désigne la fonction particulière et qu’il occupe dans l’exemple ainsi isolé.

Assurément, tout ceci demande que nous nous donnions un peu de peine pour faire circuler ces notions qui, en effet, ne sont point nouvelles, qui sont déjà repérables dans Freud et qu’il serait facile, je n’ai pas besoin, je pense, à tous ceux qui l’ont un peu lu, de désigner en quel point nous en trouvons les homologues, depuis l’aber, l’Abwehr, l’amen, qui est Samen dans l’homme aux rats 53-54,et bien d’autres. Mais aussi bien, si c’est là que nous devons repérer quelque chose dont nous essayons de retrouver le secret et le maniement, ce n’est pas bien sûr en nous en détournant, en nous en tenant à ce qui nous est donné, mais en essayant de poursuivre, selon la formule de Freud, la construc­tion, à propos du sujet, que nous pouvons en tirer le parti convenable. Cet écart, cet écart que laisse dans le nom cette suture qu’il représente, si vous savez en chercher l’instance, vous le retrouverez dans tous.

Œdipus… je le prends parce qu’après tout, je suis sollicité par le fait que c’est bien le premier qui peut nous venir à l’esprit. Œdipus, pied enflé, est-ce que ça va de soi ? Qu’est-ce qu’il y a dans le trou entre l’enflure et le pied ? Justement, le pied percé. Et le pied percé, il n’est pas dit qu’il est recollé. Le pied enflé, avec son énigme qui reste ouverte dans le milieu, est peut-être plus en rapport avec toute l’histoire oedipienne qu’il n’apparaît d’abord. Et puisque quelqu’un s’est amusé à présentifier mon nom dans ce débat, pourquoi ne pas nous amuser un peu ? Puisque Jacques d’un côté c’est Israël, dont a parlé un de nos témoins au séminaire fermé, Lacan, ça veut dire lacen, en hébreu, c’est-à-dire le nom qui conserve les trois consonnes antiques qui s’écrivent à peu près comme ça [figu­re XV-1]. Eh bien, ça veut dire, et pourtant!

Ce tissu, cette surface, qui est celle où j’essaie de vous dessiner la topologie du signifiant, si je lui donne, cette année, la forme de, dans l’histoire de la pen­sée mathématique, donc logique, cette forme nouvelle, et dont ce n’est pas par hasard si elle est venue si tard, si Platon ne l’avait pas, et pourtant si simple, cette bande de Moebius qui, redoublée, donne la bouteille de Klein, quelle est l’énig­me qui gît là ? Qu’est-ce que je veux dire ? Est-ce que je crois qu’elle existe ? Il est clair qu’elle évoque des analogies, et dans le champ à proprement parler bio­logique.

La dernière fois, pour ceux qui étaient au séminaire fermé, j’ai indiqué – je le répète ici, parce que le mot d’ordre peut à nouveau en être donné à mon public complet – j’ai parlé de La naissance de la clinique de Michel Foucault. J’ai dit que c’était un ouvrage à lire pour sa très grande originalité et pour la méthode dont il s’inspire, l’accent qu’il met quant au virage de l’instance ana­tomique dans la pensée nosologique. Il est très frappant, très saisissant de voir que, dans cette incidence, j’entends de l’anatomopathologie, le changement de regard, le changement de focalisation qui fait passer de la considération de l’or­gane à celle du tissu, c’est-à-dire de surfaces prises comme telles, avec le modè­le pris essentiellement dans ce qui distingue l’épiderme du derme, les feuillets de la plèvre de ceux du péritoine; dans le total changement de signification que prend le terme de sympathie à partir du moment où c’est en suivant ces feuillets, ces clivages, rendus si sensibles depuis par toute l’évolution de l’embryologie; bref que c’est depuis le Traité des membranes de Bichat que l’anatomie change de sens et change en même temps le sens de tout ce qu’on peut penser de la maladie.

La façon dont ces feuillets, nommément dans le champ embryologique, s’en­veloppent, se nouent, se contournent, en viennent à ce point de striction, comme de fermeture d’un sac, de clôture d’une bourse pour s’isoler dans leur forme adul­te, est quelque chose qui mériterait d’être repéré, presque à titre d’un exercice, en quelque sorte, esthétique, mais qui aurait, auprès du biologiste, cet effet de sug­gestion dont au reste je ne doute pas que très vite, car la chose déjà arrive, toujours et pointe dans un certain ordre de réflexion, que c’est dans une structure originale de torsion de l’espace comparable à sa façon à cette courbure que le physicien saisit à un certain niveau du phénomène, dans une autre forme de tor­sion, d’involution, comme déjà les mots semblent tout préparés pour les accueillir, que résiderait l’originalité de la fonction vivante du corps comme tel.

Ce n’est vraiment là que suggestion au passage, mais pour, au point où je vous quitte avant les vacances, scander ce quelque chose par quoi je voudrais illustrer d’une façon plus vivante ce que contiennent des formules comme celles sur lesquelles je suis plusieurs fois revenu et que je tiens pour essentielles, vous disant d’abord que c’est le chaînon clé pour éviter de glisser dans quelqu’une de ces erreurs de droite ou de gauche trop rapides ou trop […] vous illustrer cette formule que le signifiant, à la distinction du signe, c’est quelque chose qui représente un sujet pour un autre signifiant. Peut-être y a-t-il eu là encore des choses devant quoi, faute d’être habitués à la formule vous vous arrêtez de tirer les conséquences. Je ne m’en suis pas tenu là puisque l’année dernière, vous donnant la formule, peut-être nouvelle aux yeux de certains, de l’aliénation, il représente, ai-je dit, un sujet pour un autre signifiant, mais pour autant que si le signifiant détermine le sujet, le déterminant, il le barre et cette barre veut dire à la fois vacillation et division du sujet. Assurément, il y a là quelque chose qui, dans son paradoxe – et je vous affirme pourtant que je n’essaie pas de le rendre plus lourd – que le paradoxe n’était pas là le moyen pour moi de capturer l’at­tention; que le paradoxe me force la main, si je puis dire, à moi-même, qu’il est pourtant essentiel à bien accentuer.

Je ne dis pas que le signifiant ne peut point être matériellement semblable au signe, signe représentant de quelque chose pour quelqu’un. La théorie du signe est tellement prégnante, s’impose tellement à l’attention de ce moment que nous vivons de la science, que j’ai pu entendre un physicien avec qui j’ai de longues discussions, un physicien dire qu’en fin de compte l’assise, l’assiette de toute la théorie physique en tant qu’elle exige le maintien d’un principe de conservation, dite conservation énergétique, ne trouvera donc cette assiette, cette certitude dernière que quand nous serons arrivés à formaliser toute la découverte phy­sique moderne en terme d’échange de signes. Le prodigieux succès de la concep­tion cybernétique, qui va maintenant à cette chose étrange qui est qualifiée d’in­formation, mise au registre de l’information, toute espèce de transmission à dis­tance pour peu qu’à quelque instant elle se présente comme cumulative, je vais peut-être là un peu vite, que ceux qui savent estiment à leur façon et à leur gré, de ce dont je dis… de ce que je dis, la pertinence.

En biologie, on ira à parler d’information par exemple, pour définir ce qui émane de tel système glandulaire dans la mesure où cela va retentir plus loin en quelque lieu de l’organisme. Est-ce à dire qu’il faille entendre qu’il y ait là ces deux pôles en les appelant émetteur et récepteur? Quoi qu’on fasse, on subjec­tive, ce qui est à proprement parler ridicule. Pourquoi après tout, dans cette voie, ne pas considérer comme information les rayons solaires en tant que, s’ac­cumulant quelque part dans la chlorophylle, ou tout simplement en réchauffant le bourgeon de la plante, ils déterminent et se cumulent dans les effets d’éclo­sion, d’épanouissement de la plante vivante?

La naïveté avec laquelle il semble qu’on adopte, dans cette formalisation de ce thème de l’information, la fonction de l’émetteur et du récepteur, sans qu’on s’aperçoive à quel point, là, on piétine dans les plates-bandes du vieux sujet de la connaissance, à savoir qu’en fin de compte, à prendre cette voie où chaque point du monde serait estimé de la façon dont il connaît plus ou moins tous les autres points, a quelque chose de singulier, de paradoxal où se manifeste, de la façon la plus sensible, une perte, et dont le modèle manifestement ne peut être donné que de ceci, que nous sommes habitués maintenant à avoir le maniement d’objets que nous pouvons éloigner presque indéfiniment de nous, qui sont des machines, et par rapport auxquelles, dans la mesure où nous les faisons, juste­ment, ces machines, être des sujets, que nous les pensons comme machines qui pensent, qu’effectivement, elles reçoivent de nous des informations grâce à quoi elles se dirigent.

Il y a là une sorte d’évolution, voire de glissement de la pensée, auquel après tout je ne vois aucun obstacle. Dans un certain domaine, à condition de le défi­nir, ça peut rendre, et rendre des services extrêmement appréciables, l’équiva­lence information-mé […] semble avoir quelque fécondité en physique. Est-ce là ce dont nous pouvons nous contenter concernant le statut du sujet par rap­port au signe? Le signe, il peut vous paraître en quelque façon tenable, si nous l’étendons précisément de cette façon, que nous continuions à dire qu’il fonc­tionne toujours pour quelqu’un. Le renversement de cette position, à savoir que, dans les signes, il y en a qui sont des signifiants en tant qu’ils représentent le sujet pour un autre signifiant vous voyez dans quelle mesure, après tout, il répond à cette pente, à cette suite de la pensée, mais nous permet, ce sujet, d’en faire autre chose, autre chose de déterminable, de localisable et dont le métabo­lisme peut être saisissable avec ses conséquences. Et pourquoi ? J’ai forgé pour vous un exemple, ou plutôt je l’ai pris, n’importe lequel, je l’ai pris dans l’article d’un linguiste qui, littéralement, quoique l’avançant pour définir ce que c’est que le signe linguistique, y échoue, je dois dire, radicalement. Et je reprends le même exemple pour essayer, pour vous, d’en faire quelque chose, une jeune fille et son amant. Ils conviennent, pour se retrouver, de ce signe; quand le rideau – je modifie un petit peu l’exemple – quand le rideau sera tiré à la fenêtre, ceci

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voudra dire je suis seule. Autant de pots de fleurs, autant d’heures. Ainsi dési­gné, cinq pots de fleurs, je serai seule à cinq heures [figure XV-2].

Est-ce que, en fonction de ceci que c’est en paroles, dans un langage, que cette convention a été fondée, est-ce que, pour autant qu’il y a nomination, acte fondateur qui fait de ce rideau quelque chose d’autre que ce qu’il est, mais com­ment est-ce que nous pouvons identifier ceci purement et simplement à un signe, à une combinatoire de signes puisqu’il y en a deux, en d’autres termes à un feu vert, auquel s’adjoindrait un index? Je dis non. Et comme ça ne se voit pas tout de suite, je suis forcé de forcer ce que j’ai sous la main, ou en d’autres termes de l’interroger avec mes formules.

Seule, nous mettons seule à la place du rideau. J’ai défini que le signifiant, c’est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. Que l’amant soit là ou non pour recevoir ce dont il s’agit, ça ne change rien au fait que seule ait un sens qui va beaucoup plus loin que de dire feu vert. Seule, qu’est-ce que ça veut dire, pour un sujet ? Est-ce que le sujet peut être seul, alors que sa constitution de sujet, c’est d’être, si je puis dire, couvert d’objets ? Seul, ça veut dire autre chose, ça veut dire que le sujet défaille dans la mesure où n’est pas là un [figure XV­3a], que nous pouvons redoubler suivant la formule [figure XV 3b], dans la mesure où n’est pas là un seul.

Deuxième élément, cinq heures. De l’adjonction de ce deuxième élément s’institue la structure élémentaire de la rêsis. Si vous voulez – je vous l’illustre le plus rapidement du monde – je peux dire que l’un ou l’autre peut servir de sujet ou de prédicat. Seule, prédicat d’un cinq heures, cinq heures prédicat de seulement. Ça peut vouloir dire aussi bien « seule à cinq heures ou cinq heures seulement.

Ceci est tout à fait secondaire auprès de ce que j’ai à vous montrer qui est à savoir que, dans cet intervalle, le seul qui est au dénominateur du un seul qui détermine ce qu’elle est, ce seul, dans sa bonne fonction d’objet a, doit surgir, à savoir que, entre les deux, entre seule et à cinq heures, l’amant est expressément appelé comme étant le seul à pouvoir combler cette solitude [figure XV-4].

En d’autres termes, ce que nous voyons se produire, ce qui fait que, comme structure signifiante, ceci se tient et subsiste, c’est dans la mesure où le lectón, ou ce qui est lisible de ce qui ainsi s’exprime, laisse ouverte une béance où se structure la fonction d’un désir. Celui auquel ce lectón s’adresse, qu’il le lise ou pas est, dans le lecton appelé à fonctionner dans la béance, dans l’interval­le qui détermine deux directions, d’une part le seule à cinq heures et la direction de ce que les stoïciens appelaient non sans raison le tugkanon le rendez-vous, la rencontre élective, et, dans le sens contraire, ce que le sujet, divisé dans son annonce d’être seul, cache et dissimule et qui est son fantasme qui est d’être la seule. Dans la division du sujet, être, comme objet, devenue la seule, fonction­ne comme désir entièrement en suspens par rapport au désir de l’Autre. Seul le désir de l’Autre donne sa sanction au fonctionnement de cet appel. Le désir fan­tasmé par le sujet qui s’annonce seul pour être la seule, ce désir, c’est le désir de l’Autre.

L’accent mis ici dans la formule, le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, l’avez-vous remarqué, consiste à différencier le signifiant, non pas du côté du récepteur comme on le fait toujours, et où il se confond avec le signe, mais du côté de l’émetteur, puisque si je dis que le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, c’est dans la mesure où le sujet dont il s’agit est celui qui l’émet.

Or, qu’est-ce que nous voulons dire quand nous parlons de l’inconscient? Si l’inconscient est ce que je vous enseigne parce que c’est dans Freud, là où ça parle, le sujet vous devez le mettre derrière le signifiant qui s’annonce. Et vous qui le recevez, ce message de votre inconscient, vous êtes à la place de l’Autre, de l’ahuri. Et, pour m’adresser à vous dans les mêmes termes que l’autre jour, « Buveurs très illustres et vérolés très précieux », ce qui de nos jours se traduit comme on le traduisait derrière une fenêtre en considérant mon abondant audi­toire de Sainte-Anne : « public […] d’homosexuels et de toxicomanes! » – le public des autres est toujours constitué d’homosexuels et de toxicomanes – donc vous tous, psychotiques, névrotiques et pervers qui faites partie de mon auditoire en tant que Autre, qu’est-ce que ça veut dire, que vous êtes devant ce message? Eh bien, c’est là un point important à préciser, parce que c’est là trait de clinique, je veux dire d’ouverture où porter l’interrogation.

Si vous êtes psychotique, ça veut dire que vous vous intéressez au message essentiellement dans la mesure où elle [il ?] sait que vous le lisez. Ceci est tou­jours oublié dans l’examen du psychotique. Lui, ne sait pas ce que veut dire le message, mais le sujet engendré dans le signifiant du message sait qu’il le lit, lui, le psychotique. Et c’est un point sur lequel je ne dirai pas qu’on n’insiste jamais assez, c’est un point qui n’a jamais été vu.

Si vous êtes névrotique, vous vous intéressez au rendez-vous, et naturelle­ment pour le manquer, puisque, de toute façon, il n’y a aucun rendez-vous.

Si vous êtes pervers, vous vous intéressez à la dimension du désir, vous êtes ce désir de l’Autre, vous êtes pris dans le désir en tant que le désir, c’est toujours le désir de l’Autre, vous êtes la pure victime, le pur holocauste du désir de l’Autre comme tel.

Il est tard – grâce au fait qu’on m’a retardé – c’est pourquoi je ne pourrai pas aujourd’hui vous montrer, sur la bouteille de Klein elle-même, que là sont les champs que cette amorce détermine. Sachez que c’est là que je reprendrai mon discours pour le premier mercredi de mai. J’articule, puisque, encore la dernière fois, on m’a demandé si mon séminaire allait avoir lieu après que je l’aie expressément annoncé, le dernier mercredi de ce mois d’avril sera un séminaire fermé.

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