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Recherches Lacan

LXI LES QUATRE CONCEPTS FONDAMENTAUX DE LA PSYCHANALYSE 1964 Leçon du 29 janvier 1964

Leçon du 29 janvier 1964

 

Mon introduction du premier de ceux que j’ai appelés les quatre concepts freudiens fondamentaux, mon introduction la dernière fois de l’inconscient par la structure d’une béance, l’introduction a fourni l’occasion à un de mes auditeurs, Jacques-Alain Miller, d’un excellent tracé de ce que dans mes écrits précédents il a pris soin de reconnaître comme étant la fonction structurante d’un manque; et de le rejoindre, en somme, par un arc audacieux, élégant, à ce que j’ai pu désigner en par­lant de la fonction du désir comme le manque à être.

Ayant réalisé pour vous cette sorte de synopsis qui n’a sûrement pas été, au moins pour ceux qui avaient déjà quelques notions de mon ensei­gnement, d’une utilité rassemblante, ayant donc fait ce tracé, il m’a inter­rogé sur mon ontologie. Bien sûr! je n’ai pas pu lui répondre dans les limites qui sont imparties au dialogue par l’horaire sur une telle question à propos de laquelle il aurait convenu tout d’abord que j’obtins de lui la précision bien nette de ce en quoi il cerne le terme d’ontologie. Néanmoins, qu’il ne croie pas que ce soit que j’ai trouvé du tout la ques­tion inappropriée.

J e dirais même plus, il tombait particulièrement à point en ce sens que c’est bien d’une fonction à proprement parler ontologique qu’il s’agit dans cette béance dans cette structure fondamentale — par quoi j’ai cru devoir introduire comme la plus essentielle, comme lui étant la plus essentielle, la fonction de l’inconscient.

Car à l’introduire ainsi, vous l’avez vu distinguer deux formes assu­rément en ce qui se montre par cette béance, nous pourrions le dire, préontologique. J’ai insisté sur ce caractère trop oublié (et oublié d’une façon qui n’est pas sans signification, trop oublié de la premiè­re découverte, émergence de l’inconscient) de ne pas prêter à l’ontolo­gie. Ce qui s’est montré d’abord à Freud, aux découvreurs, à ceux qui ont fait les premiers pas, ce qui se montre encore à quiconque dans l’analyse s’y intéresse, s’accommode un temps, forcé qu’il peut y être à certains détours, accommode son regard à ce qui est proprement de l’ordre de l’inconscient, c’est que ce n’est ni être ni non-être, c’est du non-réalisé.

J’ai évoqué la fonction des limbes; j’aurais pu aussi parler de ce que dans le registre mythique, dans les constructions de la gnose, on appelle êtres intermédiaires : sylphes, gnomes, voire formes plus élevées de ces médiateurs ambigus.

Bien! N’oublions pas que Freud, quand il commença de remuer ce monde, articula ce terme, qui paraissait plus lourd d’inquiétantes appré­hensions, quand il l’a prononcé, dont il est bien remarquable que la menace soit, après soixante ans d’expériences, complètement oubliée Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo.

C’est en soi-même bien remarquable à noter, que ce qui s’annonçait comme ouverture infernale ait été dans la suite, je dirais, aussi remar­quablement aseptique… Il est curieux, il est indicatif aussi que ce qui s’annonçait aussi délibérément comme ouverture sur un monde inférieur n’ait en somme, sauf exception très rare, n’ait trouvé nulle part sa conjonction, n’ait fait nulle part alliance sérieuse avec tout ce qui pour­tant, encore maintenant mais surtout à l’époque où la découverte freu­dienne apparut, a existé à travers le monde de recherche « métaphy­sique » comme on disait, voire de pratique, disons spirite, spiritiste, évo­catoire, nécromantique, la psychologie gothique de Myers, celle qui s’as­treignait à suivre à la trace le fait de télépathie.

Bien sûr! au passage, Freud touche à ces faits, à ce qui a pu lui en advenir, apporté dans son expérience. Il est très net que ce soit dans le sens d’une réduction rationaliste, et élégante d’ailleurs, que, sitôt sa prise en main, sa théorisation s’exerce. Et on peut en somme considérer comme exceptionnel, voire aberrant ce qui, dans le cercle analytique de nos jours, s’attache à ce qui a été appelé, et d’une façon bien significati­ve, justement dans le sens d’une stérilisation, les phénomènes psy, allu­sion aux recherches d’un Servadio par exemple.

Assurément, ce n’est pas dans ce sens que notre recherche, notre expérience nous a dirigés. Si notre recherche de l’inconscient a eu un résultat, c’est dans le sens d’un certain dessèchement, d’une réduction à un herbier à échantillonnage assez limité, à un registre qui est deve­nu un catalogue raisonné «fort attendu», à une classification qui se serait volontiers voulue naturelle; et si aussi bien quelque chose se marque comme effet dans le registre d’une psychologie traditionnelle qui fait volontiers état du caractère de la tradition immaîtrisable, forte, infinie du désir, humain, y voyant la marque de je ne sais quel sabot divin qui s’y serait empreint, ce n’est pas dans ce sens où va l’expé­rience analytique!

S’il est quelque chose qu’elle nous permet d’énoncer, c’est bien plutôt la fonction, bien sûr nécessitant comme modèle, la fonction limitée du désir. Le désir plus que toute autre fonction, tout autre point de l’empan humain, disons, rencontre quelque part sa limite. Nous reviendrons sur tout ceci.

Je pointe que je n’ai pas dit «le plaisir». Que le plaisir limite la portée de l’empan humain, c’est ce que nous aurons à saisir. Que le principe du plaisir soit principe d’homéostase, c’est bien là l’hypothèse de base qui ne serait pas sans laisser sa place à tout ce qu’on peut imaginer d’aspira­tion, de tension à en franchir, en transcender les limites.

Mais c’est bien de cela qu’il s’agit, c’est que le désir lui-même trouve son cerne, son rapport fixé, sa limite, que c’est même dans le rapport à cette limite qu’il se soutient comme désir, qu’il peut se soutenir comme franchissant le seuil imposé par le principe du plaisir.

Assurément, ce n’est pas très personnel de Freud, que cette répudia­tion, sur un certain champ où on l’invoque, et nommément le champ de la sentimentalité religieuse, que cette répudiation par Freud de ce qu’il a désigné comme l’aspiration océanique! Notre expérience est là, juste­ment, cette aspiration, pour la réduire à un fantasme, nous assurer ailleurs d’assises fermes et la remettre à la place de ce que Freud appelait, à propos de la religion, illusion.

Ce qui est ontique (puisque dans ontologie, il s’agit dans ce que la der­nière fois, pour vous, j’ai introduit) dans la fonction de l’inconscient, c’est cette fente par où ce quelque chose dont l’aventure, enfin! dans notre champ, semble si courte, est un instant amenée au jour mais qui a, dans sa caractéristique, ce second temps de fermeture qui donne à cette saisie son aspect évanouissant — pour me référer à un registre sur lequel je reviendrai, qui peut-être sera même le pas que je pourrai franchir ici, ne l’ayant, pour des raisons de contexte, pu qu’éviter jusqu’à présent.

Contexte brûlant, vous le savez! Nos habitudes techniques devenues, pour des raisons que nous aurons vraiment à analyser, si chatouilleuses sur le plan des fonctions du temps que, même vouloir introduire ici des distinctions si essentielles qu’elles se dessinent partout ailleurs que dans notre discipline, il semblait qu’il me fallût m’engager dans la voie d’une discussion plus ou moins plaidoyante.

Il est sensible au niveau de la définition même de l’inconscient et déjà, à se référer à ce que Freud en dit (approximativement forcément, n’ayant pu d’abord que s’en servir que par touches, tentatives), concernant le processus primaire, que ce qui s’y passe est inaccessible à la contradic­tion, à la localisation spatio-temporelle et aussi bien à la fonction du temps. Et le désir indestructible ne fait que véhiculer vers un avenir tou­jours court et limité ce qu’il soutient d’une image du passé. Mais le terme ‘indestructible’, voici justement que c’est de la réalité, de toutes la plus inconsistante, là voici que c’est d’elle qu’il est affirmé, échappé de cette fonction, la plus structurante du monde.

Pour autant que nous y cherchons des choses, qu’est-ce qu’une chose, sinon ce qui dure, identique un certain temps? Le désir « indestruc­tible », s’il échappe au temps, à quel registre appartient-il dans cet ordre? Est-ce qu’il n’y a pas là lieu de distinguer, à côté de ce temps, de cette durée, substance des choses, un autre mode de ce temps, un temps logique ? Vous savez que j’ai déjà abordé ailleurs ce thème. Nous retrou­vons la structure scandée de ce battement de la fente dont je vous évo­quais la fonction la dernière fois. Cette apparition évanouissante, elle est entre les deux temps, initial et terminal, de ce temps logique, entre cet instant de voir où quelque chose est toujours élidé, voire perdu de l’in­tuition même et ce moment élusif où, justement, la saisie de l’inconscient ne conclut pas; où il s’agit toujours d’une récupération leurrée. Ontiquement donc, c’est l’évasif, mais que nous arrivons à cerner dans une structure, et une structure temporelle dont on peut dire qu’el­le n’a jusqu’ici jamais été à proprement parler cernée comme telle.

Or pour ce qui y apparaît, nous l’avons vu, toute la suite de notre expérience a été faite d’une autre analyse, plutôt de dédain. Et les larves qui sortent par cette béance, nous ne les avons pas, selon la comparaison que Freud emploie à un tournant de La science des rêves, « nourries de sang».

Nous nous sommes intéressés à autre chose et ce que je suis là pour vous montrer cette année, c’est par quelles voies ces déplacements d’in­térêt ont toujours été plus dans le sens de dégager des structures, des structures dont on parlait mal — au moins à mes oreilles, à mon gré —dans l’analyse, des structures dont on parle presque en prophète : je veux dire que trop souvent, je parle des meilleurs témoignages théoriques que les analystes apportent de leur expérience, on a le sentiment qu’il faut les interpréter.

Et je vous le montrerai en son temps quand il s’agira de ce qui est le plus vif, le plus brûlant de notre expérience, à savoir le transfert sur lequel nous voyons coexister les témoignages les plus fragmentaires [et] les plus éclairants dans une confusion totale. Et c’est pour cela que je n’y vais que pas à pas car, aussi bien, ce dont j’ai à vous parler, l’inconscient, la répétition, de tout cela on vous parlera au niveau du transfert en disant que c’est de cela qu’il s’agit. C’est monnaie courante d’entendre que le transfert est une répétition. Je ne dis pas que ce soit faux, qu’il n’y ait pas de répétition dans le transfert. Je ne dis pas que ce ne soit pas à propos de l’expérience du transfert que Freud ait approché la répétition, je dis que le concept de répétition n’a rien à faire avec celui de transfert. Mais je suis bien, à cause de cela, forcé de le faire passer d’abord dans notre explica­tion, de lui donner le pas logique. Car l’inclure dans son développement historique, ce ne serait que justement en favoriser les ambiguïtés qui vien­nent du fait que sa découverte s’est faite au cours des tâtonnements néces­sités par l’expérience du transfert.

J e reviens donc à l’inconscient. Et ici, il me faut introduire, marquer le biais par où se pose pour nous la possibilité d’entrer dans la question de ce dont ce statut d’être, si évasif, si inconsistant qu’il se présente, ce statut lui est donné (si étonnant que la formule puisse nous paraître) par la démarche de son découvreur. Son statut que je vous indique si fragile sur le plan ontique, il est éthique : c’est la démarche de Freud, dans sa soif de vérité, qui dit : « Quoi qu’il en soit, il faut y aller » parce que quelque part il se montre. Et ceci dans son expérience de ce qui est jusque-là pour le médecin la réalité la plus refusée, la plus couverte, la plus contenue, la plus rejetée, celle de l’hystérique en tant qu’elle est, en quelque sorte d’origine, marquée par le signe de la tromperie… Bien sûr, ceci nous a mené à autre chose, depuis le temps de ce qui s’est passé dans le maniement de ce champ où nous avons été conduits par la démarche initiale, par la discontinuité que constitue le fait qu’un homme décou­vreur, Freud, a dit: «Là est le pays où je mène mon peuple»…

Longtemps ce qui se situait dans ce champ, dans cette fente, a paru marqué des caractéristiques de sa découverte d’origine, nommément le désir de l’hystérique. Mais bientôt s’est imposé tout autre chose qui, à mesure qu’il était plus découvert, était toujours, si l’on peut dire, for­mulé avec retard. Avec à la traîne le fait que la théorie n’avait été forgée que pour les découvertes précédentes de sorte que tout est à refaire, y compris ce qui concerne le désir de l’hystérique, de sorte qu’ici, c’est par une sorte de saut rétroactif qu’il nous faut marquer ce qui est l’essentiel dans la position de Freud concernant ce qui se passe dans ce champ de l’inconscient.

Ce n’est pas sous un mode impressionniste que je veux dire que sa démarche est ici éthique, à savoir le fameux « courage du savant qui ne recule devant rien», image à tempérer comme toutes les autres! Si je dis que le statut de l’inconscient est éthique, non point ontique, c’est dans la mesure où ce que discute Freud quand il s’agit de lui donner son sta­tut, ce n’est justement pas ce que j’ai dit d’abord en parlant de « soif de la vérité », simple indication sur la trace des approches, des approxima­tions qui nous permettront de nous demander où fut la passion de Freud.

Mais quand il en discute, ce n’est pas cela qu’il met en avant. Il sait toute la fragilité des moires de l’inconscient concernant ce registre quand il conclut dans son dernier livre (ou chapitre, comme vous vou­drez), chapitre VII de La Science des rêves, concernant le processus psy­chologique du rêve. Ce qu’il discute après l’avoir introduit par un de ces miracles d’un art consommé, ce rêve qui, de tous ceux qui sont analysés dans la Traumdeutung, a ce sort à part, justement, de rêve suspen­du autour du mystère le plus angoissant, celui qui unit un père au cadavre de son fils tout proche, de son fils mort; ce père succombant au sommeil, et voyant surgir l’image du fils qui lui dit : « Ne vois-tu pas, père, je brûle » — or il est en train de brûler dans le réel, dans la pièce à coté.

Comment faire se soutenir la théorie du rêve « image d’un désir »autour de cet exemple où dans une sorte de reflet flamboyant, c’est jus­tement une réalité qui, ici quasiment calquée, semble arracher à son som­meil le rêveur? Comment? Sinon pour nous indiquer que c’est, sur la voie même où nous est le mieux évoqué le mystère, le mystère d’un secret dont il ne faut pas avoir l’oreille plus sensible qu’il n’est commun à des résonances permanentes, le mystère qui n’évoque rien d’autre que le monde de l’au-delà, et je ne sais quel secret partagé entre cet enfant qui vient dire au père : «Ne vois-tu pas, père, que je brûle?»…

De quoi brûle-t-il? Sinon de ce que nous voyons se dessiner en d’autres points désignés par la topologie freudienne. Que Freud ait doublé le mythe d’Hamlet où ce que porte le fantôme, c’est (il nous l’accuse lui-même) le poids de ses péchés, le Père — le Nom-du-Père —soutient la structure du désir avec celle de la Loi. Mais l’héritage du père, c’est celui que nous désigne Kierkegaard, c’est son péché. Et le fantôme d’Hamlet surgit d’où? Sinon du lieu d’où il nous dénonce que c’est « dans la fleur de son péché » qu’il a été surpris, fauché, que loin de donner à Hamlet les interdits de la Loi qui peut faire subsister son désir, c’est d’une profonde mise en doute de ce père trop idéal qu’il s’agit à tout instant.

Tout est à portée, émergeant, dans cet exemple que Freud place là en quelque sorte pour nous indiquer qu’il ne l’exploite pas, qu’il l’apprécie, qu’il le pèse, le goûte, que c’est de ce point, le plus fascinant, qu’il nous détourne. Pour entrer dans quoi? Dans une discussion concernant l’ou­bli du rêve, la valeur de sa communication, de sa transmission, de son apport par le sujet et ce débat tourne tout entier autour d’un certain nombre de termes qu’il convient de souligner pour en marquer que l’ac­tion, le terme majeur n’est pas ‘vérité’. Il est Gewissheit, ‘certitude’. La démarche de Freud, dirais-je, et je l’illustrerai, est cartésienne, en ce sens qu’elle part du fondement du Sujet de la certitude. Il s’agit de ce dont on peut être certain. Et pour cela, la première chose qu’il y a à faire est de surmonter ce qui connote tout ce qu’il en est du contenu de l’inconscient quand il s’agit de le faire émerger de l’expérience du rêve, à savoir ce qui flotte partout, ce qui ponctue, macule, tachette ce texte de toute com­munication de rêve : à savoir ici, « je ne suis pas sûr, je doute ». Et qui ne douterait pas à propos de la transmission du rêve quand, en effet, l’abî­me est manifeste de ce qui a été vécu à ce qui est rapporté?

Or c’est là que Freud met l’accent de toute sa force. Le doute, c’est l’appui de sa certitude. Pas besoin tout de suite d’accentuer — j’irai tout à l’heure voir de plus près les différences —, tout de suite d’accentuer plus le rapprochement avec la démarche cartésienne.

Bien sûr, ce « doute » mérite qu’on s’y arrête pour le différencier, je veux dire, le doute sur quoi se fonde la certitude du Sujet chez Descartes et le doute que Freud nous indique comme constituant un signe de connotation positive concernant ce dont il y a à se soucier, il le motive:

«c’est justement là où il y a quelque chose à préserver», dit-il. Et le doute est alors signe de la résistance, mais la fonction qu’il donne au doute reste ambiguë car ce quelque chose qui est à préserver, ce peut être aussi bien le quelque chose qui a à se montrer, puisque de toute façon, ce qui se montre ne se montre que sous une Verleleidung, ‘déguisement’, et le postiche aussi qui peut tenir mal.

Quoi qu’il en soit, ce sur quoi j’insiste et où alors se rapprochent, convergent les deux démarches d’une façon plus frappante, Descartes nous dit: «Je suis assuré de ce que je doute de penser» et dirais-je (pour m’en tenir à une formule non pas plus prudente que la sienne mais qui nous évite de débattre du «je pense») «de penser, je suis», nous dit Descartes. Vous voyez bien qu’ici, en élidant le « je pense», j’élide la dis­cussion qui résulte du fait que ce «je pense» pour nous, ne se soutient, ne peut assurément pas être détaché du fait qu’il ne peut le formuler qu’à nous le dire implicitement, ce qui est pour lui oublié. Mais ceci, nous l’écartons pour l’instant.

Freud, très exactement d’une façon analogique, là où il doute — car enfin ce sont ses rêves et c’est lui qui, au départ, doute —, est assuré qu’une pensée est là qui est inconsciente, ce qui veut dire qu’elle se révè­le comme absente, et qu’à cette place, il appelle, dès qu’il a affaire au doute, le «je pense», par où va se révéler le sujet. En somme, cette pensée, il est sûr qu’elle est là de tout son «je suis», si on peut dire toute seule, pour peu (c’est là qu’est le saut) que quelqu’un pense à sa place.

C’est ici que va se révéler la dissymétrie, qui n’est point de la démarche initiale de la certitude fondée du sujet qui est, je vous le dis, tout ce qui intéresse Freud, c’est que ce champ de l’inconscient, le sujet y est chez lui et c’est parce qu’il en affirme la certitude que tout le pro­grès va pouvoir se faire par où il nous change le monde.

Pour Descartes, dans le cogito initial — les cartésiens me rendront ce point, mais je l’avance à la discussion —, ce que vise le « je pense » en tant qu’il bascule dans le «je suis» c’est un réel. Mais le vrai reste tellement au dehors qu’il faut ensuite à Descartes, s’assurer de quoi? Sinon d’un Autre qui ne soit pas trompeur, et qui, par-dessus le marché! puisse de sa seule existence assurer les bases de cette vérité, nous assurer que dans sa propre raison objective sont les fondements que ce réel même dont il vient de s’assurer ne peut trouver ailleurs la dimension de la vérité.

Assurément ce n’est pas ici le lieu pour moi de montrer (je ne peux qu’indiquer) ce qu’a eu comme conséquences proprement prodigieuses cette remise de la vérité entre les mains de l’Autre, du Dieu parfait dont après tout, désormais, c’est son affaire puisque, quoi qu’il ait voulu dire, ce serait toujours la vérité. Même s’il avait dit que deux et deux font cinq, ç’aurait été vrai! Qu’est-ce que ça veut dire? Sinon que nous, nous allons pouvoir commencer à jouer avec les petites lettres de l’algèbre qui transforment la géométrie en analyse, et que la porte est ouverte à la Théorie des ensembles, à savoir que nous pouvons tout nous permettre comme hypothèses… De fait, démêler ça n’est point notre affaire — à ceci près que nous savons que ce qui commence au niveau du sujet n’est jamais sans conséquences, à condition que nous sachions ce que veut dire ce terme, le ‘sujet’. Or Descartes ne le savait pas, sauf que ce fut le sujet d’une certitude et le rejet de tout savoir antérieur.

Mais nous, nous savons grâce à Freud que ce sujet se manifeste, que ça pense avant qu’il entre dans la certitude. Nous avons ça sur les bras, c’est bien notre embarras. Mais en tout cas, c’est désormais un champ auquel nous ne pouvons nous refuser quant à la question qu’il pose.

Ce que je veux accentuer ici, au passage, c’est que dès lors, le corréla­tif de l’Autre n’est plus maintenant de l’autre [ordre] trompeur, il est de l’autre [ordre] trompé. Et ça, nous le touchons du doigt de la façon la plus concrète dès que nous entrons dans l’expérience de l’analyse, à savoir que c’est ce que craint le plus le sujet, c’est de nous tromper, de nous mettre sur une faus­se piste, ou, plus simplement que nous nous trompions car, après tout, il est bien clair à voir notre figure que nous sommes des gens qui pouvons nous tromper comme tout le monde…

Or ça ne trouble pas Freud, parce que c’est justement ce qu’il faut qu’on comprenne, et spécialement quand on lit ce premier paragraphe de ce chapitre concernant l’oubli des rêves. Ce sont ces signes qui se recou­pent, qu’il tient compte de tout, qu’il faut «se libérer», dit-il, se frei machen de toute l’échelle de l’appréciation qui s’y cherche, Sicherheitschdtzung de l’appréciation de ce qui est sûr et de ce qui n’est pas sûr, que la plus frêle indication que quelque chose entre dans le champ, doit le faire tenir pour jouissance pour nous, d’une égale valeur de trace quant au sujet.

A propos plus tard de l’observation célèbre d’une homosexuelle, il se gausse de ceux qui, à propos des rêves de ladite, peuvent lui dire : « Mais, alors, ce fameux inconscient qui était là pour nous faire accéder au plus vrai, à une vérité, ironise-t-il, divine? Voilà que cette patiente, dans ses rêves, s’est donc ri de vous, puisqu’elle a fait dans l’analyse des rêves exprès pour vous persuader que manifestement, elle revenait à ce qu’on lui demandait, à savoir le goût des hommes ! »

Freud ne voit à ceci aucune espèce d’objection. « L’inconscient, nous dit-il, n’est pas le rêve ». Mais ce que ça veut dire dans sa bouche, c’est ceci : c’est que l’inconscient peut s’exercer dans le sens de la tromperie, que c’est là pour ce qui n’a pour lui aucune espèce d’objection. Comment n’y aurait-il pas cette vérité du mensonge qui rend parfaite­ment possible (contrairement au prétendu paradoxe d’Epiménide le menteur) qu’on affirme « je mens »? Simplement Freud, à cette occasion, a manqué à formuler correctement ce qui était l’objet aussi bien du désir de l’hystérique que du désir de l’homosexuelle. Et c’est par là qu’aussi bien vis-à-vis des unes que des autres, de Dora que de la fameuse homo­sexuelle, il s’est laissé dépasser, que le traitement a été rompu. A l’égard de son interprétation, il est lui-même encore hésitant : «un peu trop tôt», « un peu trop tard »…

Freud ne pouvait pas encore, faute des repères de structure qui sont ceux que j’espère pour vous dégager concernant la menée de l’expérien­ce analytique, voir que le désir de l’hystérique, alors que c’est lisible d’une façon éclatante dans l’observation, que le désir de l’hystérique, c’est de soutenir le désir du père, de le soutenir par procuration dans le cas de Dora. La complaisance si manifeste de Dora à l’aventure du père avec celle qui est la femme de Monsieur K. qu’elle le laisse lui faire la cour, c’est exactement le jeu par où c’est le désir de l’homme qu’il lui faut soutenir; qu’aussi bien le passage à l’acte, la gifle de la rupture aussitôt que l’un d’entre eux, le Monsieur K. lui dit non pas «je ne m’intéresse pas à vous», mais «je ne m’intéresse pas à ma femme».

Ce qu’il lui faut c’est que ce lien soit conservé à cet élément tiers qui lui permet à la fois de voir subsister un désir quand de toutes façons il lui faut être insatisfaite aussi bien le désir du père qu’elle favorise en tant qu’impuissant que son désir à elle, de ne pouvoir se réaliser qu’en tant que désir de l’autre.

De même c’est au désir du père justifiant une fois de plus la formule (formule bien sûr originée dans cette expérience d’hystérique pour la faire situer à son juste niveau) la formule que j’ai donnée, que le désir de l’hom­me c’est le désir de l’autre, que l’homosexuelle trouve une autre solution:

ce désir du père, le défier. Relisez l’observation et vous verrez le caractè­re de provocation évidente qu’a toute la conduite de cette jeune fille qui, s’attachant aux pas d’une demi-mondaine bien repérée dans la ville, ne cesse d’étaler les soins chevaleresques qu’elle lui donne. Jusqu’au jour où, rencontrant son père, ce qu’elle rencontre dans le regard du père, c’est la dérobade, le mépris, l’annulation de ce qui se fait devant lui et aussitôt elle se précipite par-dessus la balustrade d’un petit pont de chemin de fer. Littéralement, elle ne peut plus concevoir, autrement qu’à s’abolir, la fonction qu’elle avait, à savoir de montrer au père comment on est, soi, un phallus abstrait, héroïque, unique et consacré au service d’une dame.

Ce que fait l’homosexuelle dans son rêve en trompant Freud, c’est encore un défi concernant le désir du père: «Vous voulez que j’aime les hommes, vous en aurez tant que vous voudrez, des rêves d’amour pour les hommes ». C’est le défi sous la forme de la dérision.

J e n’ai poussé si loin cette ouverture que pour vous permettre de dis­tinguer ce qu’il en est de la position de la démarche freudienne concer­nant le sujet en tant que c’est le sujet qui est intéressé dans le champ de l’inconscient : la distinction de la fonction du sujet de la certitude par rapport à la recherche de la vérité.

La prochaine fois, nous aborderons le concept de répétition, nous demandant comment le concevoir, comment à l’intérieur de cette expé­rience en tant qu’expérience décevante, c’est justement de la répétition comme répétition de la déception, que Freud coordonne son expérience avec un réel — qui sera désormais, dans ce champ de la science, situé comme essentiellement ce que le sujet est condamné à manquer mais que ce manquement même révèle.

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