mardi, avril 23, 2024
Recherches Lacan

LXXII R.S.I. 1974 – 1975 Leçon du 10 décembre 1974

Leçon du 10 décembre 1974

 

Voilà. Vous avez donc vu mon affiche, ça se lit comme ça : Rsi. Ça peut se lire comme ça. Ça peut aussi se lire, puisque c’est en grandes lettres, ça peut se lire R.S.I. Ce qui peut-être a suggéré à ceux qui sont avertis : le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire.

Je voudrais cette année vous parler du Réel, et commencer par vous faire remarquer que ces trois mots, Réel, Symbolique et Imaginaire ont un sens. Ce sont trois sens différents, mais vous pouvez aussi remarquer que j’ai dit trois sens, comme ça, parce que ça semble aller tout seul; mais s’ils sont différents, ça suffit—il pour qu’ils fassent trois, s’ils sont aussi différents que je le dis?

D’où la notion de commune mesure, qui est difficile à saisir, sinon à y définir l’unité comme fonction de mesure. Y’en a tant : un, deux, trois. Encore faut-il, pour qu’on puisse dire qu’il y en a tant, encore faut-il fonder cette unité sur le signe, que ce soit un signe ou que ce soit écrit « égale », ou bien que vous fassiez deux petits traits pour signifier égale, l’équivalence de ces unités.

Mais si, par hasard, ils étaient autres, si je puis dire, l’un à l’autre, nous serions bien embarrassés et, après tout, ce qui en témoignerait, ce serait le sens lui-même du mot autre. Encore faut-il distinguer, dans ce sens d’autre, l’autre fait d’une distinction définie par un rapport extérieur/intérieur, par exemple, comme Freud le fait, qu’il le veuille ou pas, dans sa seconde topique qui se supporte d’une géométrie du sac où vous voyez une chose, (quelque part dans les Nouvelles Conférences), une chose qui est censée contenir, contenir quoi? C’est drôle à dire, c’est les pulsions. C’est ça qu’il appelle le Ça.

Naturellement, ça le force à y rajouter un certain nombre d’ustensiles, une sorte de lunule, qui tout d’un coup transforme ça en une sorte de vitellus sur lequel se différencierait un embryon. Ce n’est évidemment pas ce qu’il veut dire, mais c’est regrettable que ça le suggère. Tels sont les désavantages des figurations imagées. Je ne vous dis pas tout ce qu’il est forcé de rajouter encore, sans compter je ne sais quelles hachures qu’il intitule du Surmoi. Cette géométrie du sac, c’est bien ce quelque chose à quoi nous avons affaire au niveau de la topologie. A ceci près que, comme peut-être l’idée vous en est venue, ça se crayonne sur une surface et que le sac, nous sommes forcés de l’y mettre : sur une surface ça fait un rond et, de ce rond, il y a un intérieur et un extérieur.

C’est avec ça qu’on est amené à écrire l’inclusion, à savoir que quelque chose, I par exemple, est inclus dans un E, un ensemble. L’inclusion, vous savez peut-être comment ça s’écrit, comme ça : Ì, d’où l’on a déduit un peu vite qu’on pouvait glisser de l’inclusion, qui est là au-dessus au signe « inférieur à » (<), à savoir que I est plus petit que E, ce qui est une imbécillité manifeste.

Voilà donc le premier autre, autre défini de l’extérieur à l’intérieur. Seulement, il y a un autre Autre – celui que j’ai marqué d’un grand A – qui, lui, se définit de n’avoir pas le moindre rapport, si petit que vous l’imaginiez… – quand on commence à se véhiculer avec des mots, on est tout de suite dans des chausses-trappes. Parce que ce «si petit que vous l’imaginiez », eh bien! ça remet dans le coup l’imaginaire, et quand vous remettez dans le coup l’imaginaire, vous avez toutes les chances de vous empêtrer.

C’est comme ça même qu’on est parti pour l’infinitésimal, il a fallu se donner un mal de chien pour le sortir de l’imaginaire.

Qu’ils soient trois, ce Réel, ce Symbolique et cet Imaginaire qu’est-ce que ça veut dire? Il y a deux pentes. Une pente qui nous entraîne à les homogénéiser, ce qui est raide; parce que quel rapport ont-ils entre eux? Eh bien! c’est justement là ce dans quoi cette année je voudrais vous frayer la voie.

On pourrait dire que le Réel, c’est ce qui est strictement impensable. Ça serait au moins un départ. Ça ferait un trou dans l’affaire. Et, ça permettrait d’interroger ce qu’il en est de, n’oubliez pas, ce dont je suis parti, à savoir de trois termes, en tant qu’ils véhiculent un sens. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de sens, surtout si vous y introduisez ce que je m’efforce de vous faire sentir? C’est que, pour ce qu’il en est de la pratique analytique, c’est de là que vous opérez, mais que d’un autre côté, ce sens, vous n’opérez qu’à le réduire : c’est dans la mesure où l’inconscient se supporte de ce quelque chose (il faut bien le dire le plus difficile de ce que j’ai eu à introduire), ce quelque chose qui est par moi défini, structuré comme le Symbolique, c’est de l’équivoque, fondamentale à ce quelque chose dont il s’agit sous le terme du Symbolique, que toujours vous opérez – je parle à ceux qui sont ici dignes du nom d’analyste.

L’équivoque, ça n’est pas le sens. Le sens, c’est ce par quoi répond quelque chose, qui est autre que le Symbolique, et ce quelque chose, il n’y a pas moyen de le supporter autrement que de l’Imaginaire. Mais, qu’est-ce que c’est que l’Imaginaire? Est-ce que même, ça ek-siste? Puisque, vous soufflez dessus, rien que de prononcer ce terme d’Imaginaire, il y a quelque chose qui fait que l’être parlant se démontre voué à la débilité mentale. Et ceci résulte de la seule notion d’Imaginaire, en tant que le départ de celle-ci est la référence au corps et au fait que sa représentation, je veux dire tout ce qui pour lui se représente, n’est que le reflet de son organisme. C’est la moindre des suppositions qu’implique le corps.

Seulement là, il y a quelque chose qui tout de suite nous fait achopper, c’est que dans cette notion de corps, il faut y impliquer tout de suite ceci, qui est sa définition même : c’est quelque chose dont on présume qu’il a des fonctions spécifiées dans des organes, de sorte qu’une automobile (voire un ordinateur aux dernières nouvelles), c’est aussi un corps. Ça ne va pas de soi, pour le dire, qu’un corps soit vivant. De sorte que ce qui atteste le mieux qu’il soit vivant, c’est précisément ce mens à propos de quoi, plus exactement, que j’ai introduit par la voie, le cheminement de la débilité mentale. Il n’est pas donné à tous les corps, en tant qu’ils fonctionnent, de suggérer la dimension de l’imbécillité.

Cette dimension s’introduit de ce quelque chose que la langue, et pas n’importe laquelle, la latine… – ceci pour remettre à leur place ceux qui, à la latine, lui imputent justement cette imbécillité. C’est justement la seule qui au lieu de foutre à l’âme un terme opaque comme le νους, ou autre métaphore d’on ne sait quoi, d’un savoir dont lui, pour sûr, nous ne savons pas s’il existe, puisque c’est le savoir supposé par le Réel. Le savoir de Dieu, c’est certain qu’il ek-siste. Nous avons assez de peine à nous donner pour l’épeler, il existe, mais seulement, au sens que j’inscris du terme ek-sistence, à l’écrire autrement qu’il ne se fait d’habitude. Il siste peut-être, mais on ne sait pas où. Tout ce qu’on peut dire, c’est que ce qui consiste n’en donne nul témoignage —… alors, il y a quelque chose d’un tout petit peu frappant, à voir que la langue soupçonnée d’être la plus bête est justement celle-là qui forge ce terme intelligere, « lire entre les lignes », à savoir ailleurs que la façon dont le Symbolique s’écrit. C’est dans cet effet d’écriture du Symbolique que tient l’effet de sens, autrement dit d’imbécillité, celui dont témoignent jusqu’à ce jour tous les systèmes dits de la nature. Sans le langage, pas le moindre soupçon ne pourrait nous venir de cette imbécillité, qui est aussi ce par quoi le support qu’est le corps nous témoigne, je vous rappelle l’avoir dit tout à l’heure mais cela ne vous a fait ni chaud ni froid, nous témoigne d’être vivant.

A la vérité, cette mens, attestée de la débilité mentale, est quelque chose dont je n’espère pas, sous aucun mode, sortir.

Je ne vois pas pourquoi ce que je vous apporterais serait moins débile que le reste. Ce serait bien là que prendrait son sens cette peau de banane qu’on m’a glissée sous le pied, en me coinçant comme ça au téléphone, pour que j’aille faire à Nice, une conférence; je vous le donne en mille, on m’avait foutu le titre sous la patte: « le phénomène lacanien»! Eh oui! Ce que je suis en train de vous dire, c’est que justement je ne m’attends pas à ce que ce soit un phénomène, à savoir que ce que je dise soit moins bête que tout le reste.

La seule chose qui fait que je persévère, et vous savez que je ne persévère pas sans y regarder à deux fois, je vous ai dit la dernière fois ce en quoi j’hésitais à remettre ça cette année, c’est qu’il y a quelque chose que je crois avoir saisi (je peux même pas dire avec mes mains), avec mes pieds. C’est l’entrée en jeu de cette trace que dessine, ce qui bien apparemment n’est pas aisément supporté, notamment par des analystes, [c’est] l’expérience analytique. De sorte que s’il y a un phénomène, ce ne peut être que le phénomène lacanalyste ou bien lac-à-pas-d’analyste.

Il y a quelque chose qui s’est produit pourtant, je vous en fais part, comme ça, parce que je me laisse entraîner; naturellement, je ne pouvais rien leur expliquer de tout ça, puisque pour eux, j’étais un phénomène. Les organisateurs, en fait, ce qu’ils voulaient, c’était l’attroupement. Il y a toujours de l’attroupement pour regarder un phénomène. Alors, j’allais pas leur dire: « Mais vous savez, je suis pas un phénomène! », ç’aurait été de la Verneinung. Enfin, j’ai débloqué une bonne petite heure un quart. Je peux pas dire que je sois content du tout de ce que je leur ai raconté, parce que qu’est-ce que vous voulez raconter en une heure un quart! Moi, avec vous, je m’imagine, bien sûr, que j’ai un nombre d’heures, comme c’est un tout petit peu plus que trois, c’est sans limite. J’ai bien tort, parce qu’en réalité, elles sont pas plus de cinquante, en mettant tout ce que j’aurais d’ici la fin de l’année. Mais c’est ça qui aide à prendre le chemin.

Bref, au bout d’une heure un quart de déblocage, je leur ai posé des questions, je veux dire, je leur ai demandé de m’en poser. C’était une demande. Eh bien! vous m’en croirez si vous voulez, contrairement à vous, ils m’en ont posées pendant trois quarts d’heure! Et je dirai plus, ces questions avaient ceci de frappant, c’est qu’elles étaient des questions pertinentes, pertinentes, bien sûr comme ça, dans une deuxième zone. Enfin, c’était le témoignage de ceci que dans un certain contexte, celui où je n’insiste pas, il pouvait me venir des questions, et des questions pas bêtes, des questions, en tout cas, qui m’imposaient de répondre. De sorte que je me trouvais devant cette situation: sans avoir eu à récuser le phénomène lacanien, de l’avoir démontré. Ça, naturellement, c’était même pas sûr qu’ils s’en aperçoivent eux-mêmes, que c’était ça le phénomène lacanien. A savoir que j’étais effet pour un public, qui n’a entendu comme ça, par répercussion, que de très loin, ce que je peux articuler dans cet endroit qui est ici, et où je fais mon enseignement, mon enseignement pour frayer pour l’analyste, le discours même qui le supporte. Si tant est que ce soit bien du discours, et du discours toujours, que cette Chose que nous essayons de manipuler dans l’analyse pâtit d’un discours ~.

Je dis donc que c’est ça le phénomène. Il est, en somme, de la vague si vous me permettez d’employer un terme qui aurait pu me tenter d’écrire les lettres dans un autre ordre. Au lieu de R.S.I., R.I.S, ça aurait fait un ris, ce fameux ris de l’eau, sur lequel justement, quelque part dans mes Ecrits, j’équivoque; j’ai recherché la page tout à l’heure, il y avait quelqu’un là, un copain du premier rang, qui les avait ces Ecrits; je l’ai trouvé, c’est à la page 166, que je joue sur le ris d’eau (rideau), voire, à y impliquer « mon cher ami, Leiris dominant » je ne sais pas quoi2.

Il faut évidemment que je me réconforte en me disant que ce phénomène n’est pas unique, il n’est que particulier. Je veux dire qu’il se distingue de l’universel. L’ennuyeux, c’est qu’il soit jusqu’à ce jour unique au niveau de l’analyste. Il est pourtant indispensable que l’analyste soit au moins deux : l’analyste, pour avoir des effets, et l’analyste qui, ces effets, les théorise. C’est bien en ça que m’était précieux que m’accompagne une personne, qui, peut-être, je ne lui ai pas demandé, à ce niveau précis du phénomène, du phénomène dit lacanien, a pu s’apercevoir précisément là, au niveau de ce que j’avais à dire, de ce que je viens maintenant d’énoncer à savoir que ce phénomène, je l’ai simplement, cette-fois-là, démontré par le fait que de là, de cette attroupement, j’ai reçu des questions; et que là seulement est le phénomène. Si cette personne, ce dont je ne doute pas, est analyste, elle a pu s’apercevoir que ce phénomène, je l’avais de ce peu que j’ai dit, qui était, je vous le répète, détestable, démontré.

Voici fermée la parenthèse, et je veux maintenant revenir à ce dans quoi j’ai aujourd’hui à avancer, c’est à savoir que je n’ai trouvé, pour dire le mot, qu’une seule façon de leur donner, à ces trois termes, Réel, Symbolique, Imaginaire, commune mesure qu’à les nouer, de ce nœud bobo… bobo… borroméen. En d’autres termes, qu’il faut s’intéresser à ce que j’ai figuré là sur le tableau, et, vous avez pu voir, pas sans mal, pour mettre plusieurs fois, trompé de couleur. Car c’est bien là que nous retrouverons tout le temps la question : qu’est-ce qui distingue ce en quoi consiste chacun (de ces choses que, dans un temps, j’ai désignées de ronds de ficelle), qu’est-ce qui distingue chacun des autres? Absolument rien que le sens. Et c’est en quoi nous avons l’espoir, un espoir, mon Dieu! sur quoi vous pouvez faire fonds, parce que l’espoir enfin! il n’est que pour moi dans cette affaire. Et si je n’avais pas la réponse, comme vous le savez, je ne poserais pas la question…

Nous avons l’espoir, je vous laisse l’espoir à court terme, il n’y en a pas d’autre, que nous fassions cette année un pas ensemble Un pas qui seulement consiste en ceci que, si vous avons gagné quelque part quelque chose, c’est forcément, c’est sûr, au dépens d’autre chose; qu’en d’autres termes, si le discours analytique fonctionne, c’est sûrement que nous y perdions quelque chose ailleurs. D’ailleurs,, qu’est-ce que nous pourrions bien perdre, si vraiment ce que je viens de dire, à savoir que tous les systèmes de la nature jusqu’ici surgis sont marqués de la débilité mentale, à quoi bon tellement y tenir! Il nous reste quand même ces appareils-pivots dont la manipulation peut nous permettre de rendre compte de notre propre, j’entends à nous analystes, opération.

Sur le nœud borroméen, je voudrais un instant vous retenir. Le nœud borroméen consiste en strictement ceci que 3 en est le minimum. Si vous faîtes une chaîne, avec ce que ce mot, pour vous, a de sens ordinaire… Si vous dénouez deux anneaux de la chaîne, les autres anneaux demeurent noués, fig. I-1.

La définition du nœud borroméen part de 3. C’est à savoir que si, (fig. I-2) des 3, vous rompez un des anneaux, ils sont libres tous les 3; c’est-à-dire que les deux autres anneaux sont libérés.

Le remarquable dans ceci qui est un fait de consistance, c’est que d’anneaux, à partir de là, vous pouvez en mettre un nombre indéfini. Il sera toujours vrai que si vous rompez un de ces anneaux tous les autres, si nombreux soient-ils, seront libres. Je vous ai déjà, je pense, suffisamment fait sentir, dans un temps déjà périmé, que pour prendre l’exemple d’un anneau ainsi fabriqué (fig. I-3), il est tout à fait concevable qu’un autre vienne passer dans la boucle qui consiste, qui est réalisée par le pliage de ce petit cercle, et que vous saisissiez, enfin, immédiatement, qu’à simplement rompre le cercle qui, ici, empêche le tiers de se libérer, la boucle pliée va glisser de ceci, et que, à mettre un nombre indéfini de ces cercles pliés, vous voyiez par quel mécanisme vraiment sensible, immédiatement imaginable, tous les anneaux se libèrent, quelque en soit le nombre.

Cette propriété est à elle seule ce qui homogénéise tout ce qu’il y a de nombre à partir de 3; ce qui veut dire que, dans la suite des nombres, des nombres entiers, 1 et 2 sont détachés; quelque chose commence à 3, qui inclut tous les nombres, aussi loin qu’ils soient dénombrables, et c’est bien ce sur quoi j’ai entendu mettre l’accent, dans mon séminaire, notamment de l’année dernière. Ce n’est pas tout. Pour borroméaniser un certain nombre de tores consistants, il y a beaucoup plus d’une seule manière. Je vous l’ai indiqué déjà en son temps, il y a très probablement une quantité qu’il n’y a aucune raison de ne pas qualifier d’infinie —d’infinie au sens du numérable — puisque vous n’avez un instant qu’à supposer la façon suivante de faire une boucle (fig. I-4), pour vous apercevoir que vous pouvez la multiplier indéfiniment. Vous y êtes? A savoir en faire, de ces boucles, autant de tours que vous voulez pour nouer ensemble deux tores. II n’y a aucune limite plausible à cet arrangement, et par conséquent, rien que déjà dans cette dimension, il y a moyen de nouer ensemble l’un à l’autre autant de façons qu’il est possible d’en rêver à l’occasion. Vous pouvez même en trouver d’autres, il n’en sera pas moins vrai que le nœud borroméen quel qu’il soit a pour limite inférieure le nombre 3, que c’est toujours de trois que le nœud borroméen portera la marque, et qu’à ce titre, vous avez tout de suite à vous poser la question: à quel registre appartient le nœud borroméen? Est-ce au Symbolique, à l’Imaginaire ou au Réel?

j’avance dès aujourd’hui ce que, dans la suite, je me permettrai de démontrer, j’avance ceci : le nœud borroméen, en tant qu’il se supporte du nombre trois, est du registre de l’imaginaire – c’est en tant que l’Imaginaire s’enracine des trois dimensions de l’espace. J’avance ceci qui ne va nulle part se conjuguer avec une esthétique transcendantale. C’est au contraire parce que le nœud borroméen appartient à l’Imaginaire, c’est-à-dire supporte la triade de l’imaginaire, du Symbolique et du Réel, c’est en tant que cette triade existe (de ce que s’y conjoigne l’addition de l’imaginaire) que l’espace en tant que sensible se trouve réduit à ce minimum de trois dimensions, soit de son attache au Symbolique et au Réel.

D’autres dimensions sont imaginables, et elles ont été imaginées. C’est pour tenir au Symbolique et au Réel que l’Imaginaire se réduit à ce qui n’est pas un maximum imposé par le sac du corps, mais au contraire, se définit d’un minimum, celui qui fait qu’il n’y a de nœud borroméen que de ce qu’il y en ait au moins trois.

Je vais ici avant de vous quitter vous donner une petite indication, quelques points, quelques ponctuations de ce que nous allons avoir, cette année, à démontrer. Si tant est qu’ici , du rond bleu, j’ai figuré le Réel, du rond blanc, le Symbolique, et du rond rouge, celui qui se trouve se supporter du trois, être figuré ici, les dominant; je voudrais vous faire remarquer qu’il n’est nullement impliqué dans la notion du nœud comme tel, du nœud borroméen, qu’il s’agisse de ronds de ficelle ou de tores, qu’il est tout aussi concevable que, conformément à l’intuition qui fut celle de Desargues dans la géométrie ordinaire, ces ronds s’ouvrent, ou, pour le dire simplement, deviennent des cordes censées (pourquoi pas ? rien ne nous empêche de le poser comme un postulat) se rejoindre à l’infini.

Il n’y en a pas moins moyen de définir ce qu’on appelle un point, à savoir ce quelque chose d’étrange que la géométrie euclidienne ne définit pas, et pourtant dont elle se sert comme support puisqu’à l’occasion, elle y ponctue l’individu. C’est à savoir que le point, dans la géométrie euclidienne, n’a pas de dimension du tout, qu’il a zéro dimension, contrairement à la ligne, à la surface, voire au volume, qui, respectivement, en ont une, deux, trois. Est-ce qu’il n’y a pas, dans la définition que donne la géométrie euclidienne du point – comme l’intersection de deux droites – quelque chose, je me permettrai de dire, quelque chose qui pèche? C’est-à-dire, qu’est-ce qui empêche deux droites de glisser l’une sur l’autre?

Seul peut permettre de définir comme tel un point, ce qui se présente comme ceci , trois droites qui ne sont pas ici de simples arêtes, des traits de scie, des ombres, mais effectivement trois droites consistantes qui, au point ici central, réalisent ce qui fait l’essence du nœud borroméen – c’est-à-dire qui déterminent un point comme tel, quelque chose pour quoi alors, il nous faut inventer autre chose que simplement l’indication d’une dimension qui soit zéro, qui  ne « dimense » pas.

Je vous suggère de faire l’essai de ceci, qu’il n’y a pas là simplement trait banal, à savoir que ceci se supporte aussi bien de trois surfaces (je veux dire qu’avec trois surfaces vous obtenez l’effet dit de point d’une façon aussi valable que celle figurée ici, disons, avec trois cordes), que d’autre part, vous pouvez rendre sensible que ces droites ici, ces cordes, vous les obtiendriez de jeu libre, c’est-à-dire sur trois surfaces ne se coinçant pas, si vous partiez non pas de la chaîne telle qu’elle est constituée dans le nœud borroméen, mais de cette chaîne deux par deux dont j’ai évoqué tout à l’heure le fantôme au passage, qu’à dénouer des boucles nouées deux par deux, ce que vous obtenez ce sont trois droites libres l’une sur l’autre, c’est-à-dire ne se coinçant pas, ne définissant pas le point comme tel.

Ce que je veux, avant de vous quitter, vous annoncer, c’est donc ceci. C’est clair , ici, du fait que nous pouvons voir qu’avec deux droites infinies, nous pouvons, à nouer un seul rond de ficelle maintenir la propriété du nœud borroméen; à cette seule condition que les deux droites ne sauraient quelque part, entre ce nœud et l’infini se recouper que d’une seule façon : pour prendre la ligne droite, R, il faut la tirer, si je puis dire, en avant, alors que la ligne S de la figure de droite, on ne peut la tirer qu’en arrière; il ne faut pas, en quelque sorte, qu’elles soient amenées à se boucler deux à deux. Ce que, de toute façon exclut la figure centrale qui, ayant déjà fait qu’une des boucles, qu’un des ronds, soit le rond blanc sur le rond rouge, définit de ce seul fait, quel que soit son sort ultérieur, la position stricte de la droite infinie bleue qui doit passer sous ce qui est dessous et sur ce qui est dessus, pour m’exprimer d’une façon simple! A cette condition, le nœud borroméen fonctionne.

Je voudrais vous indiquer ceci, si nous situons ce rond bleu du Réel, si nous situons ce rond du Symbolique, et celui-ci de l’Imaginaire, je me permets de vous indiquer qu’ici se situe une mise à plat, autrement dit une réduction de l’Imaginaire, (car il est clair que l’Imaginaire toujours tend à se réduire d’une mise à plat). C’est là-dessus que se fonde toute figuration. Étant bien entendu que ça n’est pas parce que nous aurions chiffonné ces trois ronds de ficelle qu’ils seraient moins noués borroméennement dans le réel, c’est-à-dire au regard de ceci que chacun d’eux, dénoué, libère les deux autres. La chose serait toujours vraie. Comment se fait-il qu’il nous faille cette mise à plat pour pouvoir figurer une topologie quelconque? C’est très certainement une question qui atteint à celle de la débilité que j’ai qualifiée de mentale, pour autant qu’elle est enracinée du corps lui-même.

— Petit a, ai-je écrit ici; soit dans l’Imaginaire mais aussi bien dans le Symbolique, j’inscris la fonction dite du sens.

— Les deux autres fonctions, celles qui relèvent de ce qui est à définir comme au regard du point central permettant d’y ajouter trois autres points, ceci est quelque chose à définir. Nous avons jouissance…

Il s’agit de savoir, c’est deux jouissances:

— par exemple, une, nous pourrions la définir (mais laquelle?): «jouir de la vie », si le Réel c’est la vie, (nous sommes amenés à l’y référer, mais est-ce sûr?) la jouissance, pour autant qu’elle participe de l’Imaginaire du sens, le jouir de la vie pour tout dire, c’est quelque chose que nous pouvons situer dans ceci qui, notons-le, n’est pas moins un point que le point central, (le point dit de l’objet a), puisqu’il conjoint, à l’occasion, trois surfaces qui également se coincent.

— Qu’en est-il d’autre part de cet autre mode de jouissance, celui qui se figure d’un recoupement, d’un serrage où vient ici le Réel le coincer à la périphérie de deux autres ronds de ficelle? Qu’en est-il de cette jouissance?

Cc sont de près, des points que nous aurons à élaborer, puisque aussi bien ce sont ceux qui nous interrogent.

Un point que je suggère est d’ores et déjà celui-ci, pour revenir à Freud, c’est à savoir ce quelque chose de triadique, il l’a énoncé Inhibition, Symptôme, Angoisse.

je dirai que l’inhibition, comme Freud lui-même l’articule, est toujours affaire de corps, soit de fonction. Et pour l’indiquer déjà sur ce schéma , je dirai que l’inhibition, c’est ce qui quelque part s’arrête de s’immiscer, si je puis dire, dans une figure qui est figure de trou, trou du Symbolique. Nous aurons à discuter cette inhibition pour savoir si ce qui se rencontre chez l’animal, où il y a dans le système nerveux des centres inhibiteurs, est quelque chose qui est du même ordre que cet arrêt du fonctionnement en tant qu’imaginaire, en tant que spécifié chez l’être parlant, s’il est concevable que quelque chose soit du même ordre, à savoir la mise en fonction dans le névraxe, dans le système nerveux central, d’une activité positive en tant qu’inhibitrice. Comment est-il concevable que l’être présumé n’avoir pas le langage se trouve conjoindre dans le terme d’inhibition quelque chose du même ordre que ce que nous saisissons là, au niveau de l’extériorité du sens, que ce que nous saisissons là comme relevant de ce qui se trouve en somme extérieur au corps, à savoir comme surface pour la topologiser de la façon dont je vous ai dit que c’est assurément seulement sur deux dimensions que ceci se figure, comment l’inhibition peut avoir affaire à ce qui est effet d’arrêt qui résulte de son intrusion dans le champ du Symbolique.

Il est, à partir de ceci, et pas seulement à partir, il est tout à fait saisissant de voir que l’angoisse, en tant qu’elle est quelque chose qui part du Réel, il est tout à fait sensible de voir que c’est cette angoisse qui va donner son sens à la nature de la jouissance qui se produit ici (sous a) du recoupement mis en surface, du recoupement eulérien du Réel et du Symbolique.

Enfin, pour définir le troisième terme, c’est dans le symptôme que nous identifions ce qui se produit dans le champ du Réel. Si le Réel se manifeste dans l’analyse et pas seulement dans l’analyse, si la notion de symptôme a été introduite, bien avant Freud par Marx, de façon à en faire le signe de quelque chose qui est ce qui ne va pas, dans le Réel, si en d’autres termes, nous sommes capables d’opérer sur le symptôme, c’est pour autant que le symptôme est l’effet du Symbolique dans le Réel. C’est pour autant que ce Symbolique, tel que je l’ai dessiné ici, doit se compléter ici, (et pourquoi est-ce extérieur? c’est ce que j’aurai à manipuler pour vous dans la suite) c’est pour autant que l’inconscient est pour tout dire ce qui répond du symptôme. C’est pour autant que ce nœud, ce nœud, lui bien réel quoique seulement reflété dans l’Imaginaire, c’est pour autant que ce nœud rend compte d’un certain nombre d’inscriptions par quoi des surfaces se répondent, que nous verrons que l’inconscient peut être responsable de la réduction du symptôme.

 

1 –        cf. Lacan: séminaire L’Éthique, chapitre IX.

2 –        « C’est par métaphore un rideau d’arbres; par calembour les rides et les ris de l’eau, et mon ami Leiris dominant mieux que moi ces jeux glossolaliques. » Écrits, p. 166.

3 –        Note en marge de la figure I-3

Il est évident (!) que cette sorte de chaîne borroméenne a une « fin » — sans laquelle elle est dénouable un par un (un-par-un des ronds). Car la traction ne fait pas nœud : dissociation de la force de l’ex-sistence.

Dès lors il y a deux façons de la boucler (au « sens » de la faire tenir en nœud).

L’une est de la clore en cercle. Ce qui est vrai de toute autre chaîne borroméenne. Mais ce qui doit être écarté pour l’instant.

La vraie chaîne borroméenne reste ouverte : cf. la chaîne à trois.

Rien de plus facile que de reproduire cette chaîne à trois avec celle que nous ébauchons ici. Voici la mise à plat qui le démontre (figure I – 9).

Dès que cette chaîne est plus longue, fusse d’un seul rond, le rond ici fermeur (F) doit se redoubler à l’autre bout de la « chaîne » borroméenne ouverte. Il est d’ailleurs supléable dans sa fonction d’Un par celui qui le suit: 1 = 2. D’où le privilège de la chaîne à trois, qui, nous le verrons la distingue à quatre où l’ordre commence à ne pouvoir être quelconque. Nous y mettrons points sur les i.

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