mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

LXXII R.S.I. 1974 – 1975 Leçon du 11 mars 1975

Leçon du 11 mars 1975

 

J’ai eu deux raisons d’encouragement, enfin! à prendre un biais autre que celui où vous m’avez vu la dernière fois.

C’est que, comme j’ai eu la faiblesse d’autoriser la publication de ces séminaires dans un certain bulletin, j’ai eu, du même coup, la contrainte de devoir regarder les deux premiers qui devaient sortir dans le deuxième numéro de ce bulletin, et que, somme toute, je me suis dit… enfin! que malgré la difficulté qu’il y a, non pas, bien sûr, à m’orienter mais à soutenir votre intérêt, à soutenir votre intérêt parce que j’énonce cette année du R.S.I., eh bien! mon Dieu! même ces premiers f rayages, ces deux premiers séminaires n’étaient pas si insoutenables.

La deuxième raison d’encouragement m’a été apportée par la réponse, – enfin la réponse, je ne suis pas sûr que ce soit simplement une réponse… Je veux dire que les personnes qui m’ont envoyé deux papiers sur les nœuds, et très spécialement les nœuds borroméens, à savoir Michel Thomé et Pierre Soury, leur papier avait quelque chose de tout à fait digne d’intérêt. C’est à ces papiers que répondent les petits dessins du rang inférieur. Pour les premiers, ceux du premier rang, ils continuent, font la suite de ce que j’ai à vous dire, de ce que je me suis proposé de vous dire cette année.

Donc, R.S.I. j’écris, cette année, en titre. Ce ne sont que des lettres, et comme telles, supposant une équivalence. Qu’est-ce qui résulte de ce que je les parle, ces lettres, à m’en servir comme initiales, et si je les parle comme Réel, Symbolique et Imaginaire ? Ça prend du sens, et cette question du sens, c’est bien ce que, rien de moins, j’essaie de situer cette année.

Ça prend du sens, mais le propre du sens, c’est qu’on y nomme quelque chose. Et ceci fait surgir la dit-mansion, la dit-mansion justement de cette chose vague qu’on appelle les choses, et qui ne prennent leur assise que du Réel, c’est-à-dire d’un des trois termes dont j’ai fait quelque chose qu’on pourrait appeler l’émergence du sens.

Les nomme, ai-je dit. Ce que j’ai fait en – je ne dirai pas encore en démontrant (parce que ça se résume à quelque chose qui n’est pas plus démontrable que le nœud borroméen, ça se résume à une monstration), si j’ai été amené à la monstration de ce nœud alors que ce que je cherchais c’était une démonstration d’un faire, le faire du discours analytique, c’est quand même assez là dirai-je, inonstratif ou démonstratif. Quoi qu’il en soit ce que je voudrais avancer aujourd’hui, c’est quelque chose dont je vous ai – ce n’est pas sans ruse, parce que je glisse toujours les choses comme ça, tout doucement, il y a quelque ruse là-dedans et ce n’est pas rien non plus de le reconnaître – c’est que je vous ai indiqué un jour que Freud, ça tourne autour du Nom-du-Père. Ça ne fait pas usage du tout du Symbolique, de l’Imaginaire ni du Réel, mais ça les implique pourtant. Et ce que je veux vous dire, c’est que ce n’est pas pour rien que je n’ai pas parlé dit Nom-du-Père, quand j’ai commencé, comme j’imagine que certains le savent parce que je le ressasse assez, j’ai parlé des Noms du-Père. Eh ben ! Les Noms-du-père, c’est ça [Au tableau] le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel, en tant que, à mon sens avec le poids que j’ai donné tout à l’heure au mot sens.

C’est ça les Noms-du-père, les noms premiers, en tant qu’ils nomment quelque chose comme l’indique – oui! comme l’indique la Bible (à propos de cet extraordinaire machin qui y est appelé Père) : le premier temps de cette imagination humaine qu’est Dieu est consacré à donner un nom, mon Dieu! à quelque chose qui n’est pas indifférent, à savoir un nom à chacun des animaux. Bien sûr, avant la Bible, c’est-à-dire l’écriture, il y avait une tradition, ça n’est pas venu de rien. Il est sensible, sensible au point que ça devrait frapper les amateurs de tradition, c’est qu’une tradition est toujours, ce que j’appelle, conne. C’est même pour ça qu’on y a dévotion, il y a pas d’autre manière de s’y rattacher que la dévotion, ça l’est toujours si affreusement… ce que je viens de dire. Tout ce qu’on peut espérer d’une tradition, c’est qu’elle soit moins conne qu’une autre. Comment ça se juge-t-il ? Là, nous rentrons dans le plus et le moins. Ça se juge au plus-de-jouir comme production. Le plus-de-jouir, c’est évidemment tout ce qu’on a à se mettre sous la dent. C’est parce qu’il s’agit du jouir qu’on y croit. Le jouir, si on peut dire, est à l’horizon de ce plus et de ce moins, c’est un point idéal. Point idéal qu’on appelle comme on peut, le phallus, dont j’ai déjà souligné en son temps que chez le parlêtre, ça a toujours le rapport le plus étroit, c’est l’essence du comique. Dès que vous parlez de quelque chose qui a rapport au phallus, c’est le comique. Le comique n’a rien à faire avec le mot d’esprit, j’ai souligné ça en son temps quand j’ai parlé du mot d’esprit.

Le phallus, c’est autre chose, c’est un comique comme tous les comiques, c’est un comique triste. Quand vous lisez Lysistrata, vous pouvez le prendre des deux côtés : rire, ou la trouver amère. Faut dire aussi que le phallus c’est ce qui donne corps à l’imaginaire. Je rappelle là quelque chose qui m’avait beaucoup frappé dans son temps. J’avais vu un petit film qui m’avait été apporté par Jenny Aubry pour me proposer, à titre d’illustration, ce que j’appelais à ce moment le stade du miroir. Il y avait un enfant devant le miroir, dont je ne sais plus si c’était une petite fille ou un petit garçon – c’est même bien frappant que je ne m’en souvienne plus… quelqu’un ici s’en souvient peut-être. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que petite fille ou petit garçon, j’y saisis, dans un geste, quelque chose qui à mes yeux avait valeur de ceci que (à supposer comme je le fais sur des fondements peu assurés), ce stade du miroir consiste dans l’unité saisie, dans le rassemblement, dans la maîtrise assumée du fait de l’image de ceci: que ce corps de prématuré, d’incoordonné jusque-là, se semble rassemblé. En faire un corps, savoir qu’il le maîtrise (ce qui n’arrive pas, sans qu’on puisse bien sûr l’affirmer, au même degré chez les animaux qui naissent mûrs : il n’y a pas cette) oie du stade du miroir), ce que j’ai appelé jubilation. Eh bien! il y a vraiment un lien, un lien de ça a quelque chose qui était rendu sensible dans ce film, par quelque chose qui, que ce fût un petit garçon ou une petite fille je vous le souligne, avait la même valeur : l’élision, sous la forme d’un geste, la main qui passe devant, l’élision de ceci qui était peut-être un phallus, ou peut-être son absence. Un geste, nettement, le retirait de l’image. Et ça m’a été sensible comme corrélat, si je puis dire, à cette prématuration. Il y a là quelque chose dont le lien est en quelque sorte primordial par rapport à ceci qui s’appellera plus tard la pudeur, mais dont il serait excessif de faire état à l’étape dite du miroir.

Le phallus, donc, c’est le Réel. Surtout en tant qu’on l’élide. Si vous revenez à ce que j’ai frayé cette année en essayant de vous faire consonner consistance, ek-sistence et trou, d’autre part à Imaginaire, Réel (pour l’ek-sistence) et Symbolique, je dirai donc que le phallus, ça n’est pas l’ek-sistence du Réel. Il y a un Réel qui ek-siste à ce phallus, qui s’appelle la jouissance, mais c’en est plutôt la consistance : c’est le concept, si je puis dire, du phallus. Avec le concept, je fais écho au mot Begriff, ce qui ne va pas si mal puisqu’en somme c’est, ce phallus c’est ce qui se prend dans la main! Il y a quelque chose dans le concept qui n’est pas sans rapport avec cette annonce, cette annonce, cette préfiguration d’un organe qui n’est pas encore pris comme consistance, mais comme appendice et qui est assez bien manifeste dans ce qui prépare l’homme (comme on nous le dit… enfin! ou ce qui lui ressemble, ce qui n’est pas loin), c’est-à-dire le singe. Le singe se masturbe, c’est bien connu! Et c’est en quoi il ressemble à l’homme, c’est bien certain! Dans le concept, il y a toujours quelque chose de l’ordre de la singerie. La seule différence entre le singe et l’homme, c’est que le phallus ne consiste pas moins chez lui en ce qu’il a de femelle qu’en ce qu’il a de dit mâle, un phallus, comme je l’ai illustré par cette brève vision de tout à l’heure, valant son absence.

D’où l’accent spécial que le parlêtre met sur le phallus, en ce sens que la jouissance y ek-siste, que c’est là l’accent propre du Réel. Le Réel, en -106-

tant qu’il ek-siste, c’est-à-dire le Réel comme Réel, le Réel à la puissance deux. C’est tout ce qu’il connaît du deux ce parlêtre, c’est la puissance, soit un semblant par quoi il reste l’un, seul. C’est ce qu’on appelle l’être. Ceci de départ, un puissance deux égale un (12 = 1).

Il doit y avoir un lien (parce que je vous ai dit ça comme ça), indiqué dans son temps. Il doit y avoir un lien entre ça et le sens, soit ce par quoi le un s’applique si bien au zéro. C’est Frege qui en a fait la découverte, et j’ai jaspiné en son temps sur la différence entre Sinn et Bedeutung, c’est-à-dire quelque chose qui… où se voit la différence de zéro à un, tout en suggérant que ce n’est pas une différence. Il y a rien de si bien que l’ensemble vide pour suggérer le un.

Voilà. Alors, comment le Symbolique (le Symbolique comme ça que, dont j’ai fait remarquer simplement qu’il a son poids dans la pratique analytique), comment le Symbolique, c’est-à-dire ce que d’ordinaire on appelle le bla-bla, ou encore le Verbe – tout ça c’est pareil! comment cela cause-t-il le sens ? Voilà la question que je ne vous pose qu’à en avoir la réponse. Est-ce que c’est dans l’idée de l’inconscient ? Est-ce que c’est ça que je dis depuis le premier discours de Rome? – Points d’interrogation, hein! – C’est pas dans l’idée de l’inconscient, c’est dans l’idée que l’inconscient ek-siste – écrit, comme je l’écris; c’est-à-dire qu’il conditionne le Réel, le Réel de cet être que je désigne du parlêtre. Il nomme les choses, comme tout à l’heure je l’évoquais, là, à propos de ce batifolage premier de la Bible au Paradis Terrestre. Il nomme les choses pour ce parlêtre, c’est-à-dire que cet être qui lui-même est une espèce animale, mais qui en diffère singulièrement. Il n’est animal qu’en ceci (parce que ça veut rien dire animal, hein! ça ne veut rien dire que de caractériser l’animal par sa façon de se reproduire). Sexué ou pas sexué, un animal, c’est ça, c’est ce qui se reproduit.

Seulement, comment est-ce que cet animal est parasité par le Symbolique, par le bla-bla? Oui, là, il me semble, il me semble mais c’est peu probable, que je me distingue des gens de la même espèce animale, qui de mémoire d’homme (c’est le cas de le dire!), savent qu’ils parlent mais n’en font pas état exprès. Et ce qui montre qu’ils n’en font pas état exprès, ce n’est pas, bien sûr, qu’ils ne l’aient pas dit (tout s’est dit dans le bla-bla), ils n’en font pas état exprès pour ceci : ils rêvent de n’être pas les seuls, – ça, ça leur tient aux boyaux! Écrivez laisseuls, si vous voulez, 1-a-i-s-s-e-u-l-s, pour évoquer le « laissés seuls » dans ce parlage.

De nos jours, ça se manifeste comme ça : par ce besoin frénétique de découvrir le langage chez les dauphins, chez les abeilles. Enfin! pourquoi pas! c’est toujours un rêve! Autrefois, ça avait d’autres formes, ce qui montre bien que c’est toujours un rêve. Ils rêvaient qu’il y a au moins un Dieu qui parle, et qui ne parle pas surtout sans que ça ait de l’effet. Qui cause! L’inouï, c’est cet embrouillage de pattes qui veut absolument qu’ils accotent ce Dieu de sub-parleurs : des anges, ils appellent ça! des commentateurs quoi!

Enfin, il y a quand même quelque chose de plus sérieux, n’est-ce pas, et qui est venu de ce fait qu’il y a tout de même une toute petite avance (pas un progrès, bien sûr!), parce qu’il y a pas de raison qu’on ne continue pas à s’embrouiller les pattes; c’est que dans la linguistique, c’est-à-dire sur le parlage, on distingue tout de même le « donner nom», le « nommer », le « consacrer une chose », d’un nom de parlotte. On voit quand même là, que c’est distinct de la communication. Que c’est là que la parlotte, à proprement parler, se noue, à quelque chose du Réel. Naming oui! Naming. Quel est le rapport de ce naming, comme le dit le titre d’un livre, avec la nécessité ?

L’inouï, c’est que depuis longtemps, n’est-ce pas, il y avait un nommé Platon qui s’est rendu compte qu’il y fallait le tiers, le troisième terme, de l’idée, de l’éidos – qui est quand même un très bon mot grec pour traduire ce que j’appelle l’Imaginaire, hein! parce que ça veut dire l’image! Il a très bien vu que sans l’éidos, il n’y avait aucune chance que les noms collent aux choses. Ça n’allait pas jusqu’au point qu’il énonce le nœud borroméen des trois, du Réel, du Symbolique, de l’Imaginaire. Mais c’est parce que le hasard ne le lui avait pas fourni : l’idée faisait, pour lui, la consistance du Réel. Néanmoins l’idée n’étant rien de son temps que de nommable, il en résultait ce qu’on a déduit; bien sûr! ce qu’on a déduit comme ça, avec le discours universitaire, le réalisme du nom. Il faut le dire, le réalisme du nom ça vaut mieux que le nominalisme du Réel : à savoir que le nom, ben ! mon Dieu! on y met n’importe lequel pour désigner le Réel. Le nominalisme philosophique, comme ça, – c’est pas pour que je marque une préférence, je marque simplement que le nominalisme est une énigme qui a ceci de sensible, qu’elle rend -108-

hommage à l’effet du nom sur le Réel, à savoir à ce que ça y ajoute qu’on le nomme. Tout ce que le nominalisme a pour se distinguer du réalisme du nom, fondé lui-même sur l’Imaginaire, c’est qu’il y a en moins un dire. On s’interdit d’avouer cet hommage, ça se retrouve dans le prestige de l’Université, mais ça ne nous paraît pas à nous, à nous autres analystes, constituer un avantage. Nous restons dans la pensée. Vous me direz que je m’en paie et même au point que ça vous fatigue, mais je ne vois pas pourquoi le fait de m’en payer, dans l’occasion, pourrait se traduire par autre chose qu’un effort pour m’en dépêtrer. Me dépêtrer de ce qui est fondamental pour la pensée, à savoir ce que j’appellerai l’imbécillité typique, typique du mens, de l’humeur humaine, à l’endroit du Réel qu’elle a pourtant à traiter. D’où l’urgence que le sens de ce mot Réel soit discernable.

Jusqu’à présent ce que j’ai dit là, à propos de la tradition, garde toute sa valeur. Il n’y a pas de plus monnayable que la religion – le green pasture – pour aller là droit au but, l’au-moins-un Dieu, hein! le vrai de vrai, c’est Lui – grand L ! Qui a appris au parlêtre à faire nom pour chaque chose? Le non-dupe du nom de nom de Nom-du-Père! (le Non-dupe-erre sans cela) pour le siste ou le zeste éternité. D’où il résulte tout de même, à prendre un peu de recul, que le Réel, c’est ce qui ek-siste au sens (en tant que je le définis par l’effet de lalangue sur l’idée, soit sur l’imaginaire supposé par Platon), à l’animal parlêtre (entre autres animaux-corps ou diable-au-corps, comme vous voudrez). Car pourquoi pas comme ça, puisqu’on est dans la débilité mentale, un débile mental en vaut un autre, pourquoi pas Platon ? Aristote qui lui, argumente sur l’idée d’âne, pour dire que l’âne est un âne, que c’est bien lui, et qu’il y a pas d’âne majuscule, hein, et ben! il anistote lui aussi !

Le Réel, faut concevoir que c’est l’expulsé du sens. C’est l’impossible comme tel. C’est l’aversion du sens, (1-apostrophe). C’est aussi, si vous voulez, l’aversion du sens dans l’anti-sens et l’ante-sens. C’est le choc en retour du Verbe, en tant que le Verbe n’est pas là que pour ça. Un ça qui n’est pas pour rien, s’il rend compte de ce dont il s’agit, à savoir de l’immondice dont le monde s’émonde, en principe, si tant est qu’il y a un monde. Ça ne veut pas dire qu’il y arrive hein! L’homme est toujours là. L’ek-sistence de l’immonde, à savoir de ce qui n’est pas monde, voilà le -109-

Réel tout court! Mais ça vaut bien de pousser ça jusqu’à l’élaboration du quanteur x, (il ek-situe tel x) qui plutôt qu’un x, ça vaudrait mieux oui! de dire une x pour qu’elle ek-situe dès lors, cette une, l’ek-sistence comme une. Voilà ce qu’il faut se demander, c’est à quoi elle ek-situe ? Elle ek-situe à la consistance idéique du corps, celle qui, ce corps, le reproduit, tout comme Platon le situe très bien, selon la formule (maintenant que nous contaminons) de l’idée du message prétendu des gènes. Elle ek-situe au symbolique en tant que le symbolique tourne en rond autour d’un trou inviolable, sans quoi le nœud des trois ne serait pas borroméen. Car c’est ça que ça veut dire le nœud borroméen, c’est que le trou, le trou du symbolique est inviolable.

Voilà. Alors pourquoi ne pas l’écrire comme ça, dans l’ordre où c’est le plus simple à écrire : le symbolique, ici [figure VII-1], c’est lui que je mets en rond, là, le symbolique s’imposant à l’imaginaire que je mets en vert, couleur de l’espoir, hein!

On voit comment le Réel y ek-situe, de ne pas plus se compromettre à se nouer avec le dit-symbolique en particulier, que ne le fait l’imaginaire. Alors là, je vous ai montré pendant que j’y étais que quel que soit le sens, n’est-ce pas, dans lequel on fait tourner cet Imaginaire et ce Réel, ils se croiseront, (comme il est ici mis à plat) de façon en tout cas à ne pas faire chaîne. Car l’indication ici, dans cette forme de croisement, c’est aussi bien que ces deux consistances peuvent être des droites à l’infini; mais que ce qu’il faut bien préciser, c’est que de quelque façon qu’on conçoive ce point à l’infini, qui a été rêvé par Desargues comme spécifique de la droite, une droite qui fait retour d’un de ses bouts à l’autre, il faut quand même mettre bien au point ceci, qu’il n’est aucunement question qu’elle s’imagine se replier, sans que celle qui, d’abord, passait dessus, passe encore dessus l’autre.

Alors, ce à quoi nous venons c’est que, pour démontrer que le Nom-du-Père ça n’est rien d’autre que ce nœud, il y a pas d’autre façon de faire que de les supposer dénoués.

[Au tableau] Ne passons plus ce Symbolique devant l’Imaginaire. Faisons-le comme ça. Voilà dès lors ce que vous avez. Et alors, quelle façon de les nouer ? D’un rond qui, ces trois consistances indépendantes, les noue, il y a une façon qui est celle-là, que j’appelle du Nom-du-Père, c’est ce que fait Freud. Et du même coup je réduis le Nom-du-Père à sa fonction radicale qui est de donner un nom aux choses, avec toutes les conséquences que ça comporte, parce que ça ne manque pas d’avoir des conséquences! Et, jusqu’au jour notamment, ce que je vous ai indiqué tout à l’heure.

Je vous avais déjà fait un tracé, un tracé de ces quatre noués, comme tels. J’en avais même fait un qui était raté. Mais, le grand, le bon, c’est celui-là que je vous reproduis aujourd’hui mais de profil c’est-à-dire qu’au lieu de le voir sagittal, je le vois transversal. C’est celui-là, le grand cercle dont je vous ai montré qu’à distinguer ces trois cercles comme ils sont dans une sphère armillaire, à savoir se contenant les uns les autres, on doit crocher le cercle le plus intérieur, passer par dessus le cercle le plus extérieur, en se mettant avant de revenir sur ce cercle le plus extérieur à l’intérieur du cercle moyen. C’est ça qu’exprimait le premier schème que )e vous avals livre.

Qu’est-ce qui ne voit pas que cette histoire nous laisse dans le trois, à savoir que comme on peut s’y attendre, ce qu’il en est de la distinction dans le Symbolique du donner-nom fait partir de ce Symbolique, comme le démontre ceci que l’adjonction de ce quatre est en quelque sorte superflue. C’est à savoir que ce que vous voyez là d’une façon particulièrement claire, (je l’ai répété parce qu’ici ça ne saute peut-être pas aux yeux) c’est que le nœud borroméen, c’est ça.

C’est ça avant sa mise à plat d’une façon quelconque. Le nœud borroméen c’est ce qui, pour deux cercles qui se cernent l’un l’autre, introduit ce tiers pour pénétrer dans un des cercles de façon telle que l’autre, si je puis dire, soit par rapport au tiers amené dans le même rapport qu’il est avec le premier cercle.

Est-ce qu’il y a ici un ordre discernable ? Est-ce que le nœud borroméen est un tout, un tout concevable, c’est le cas de le dire, ou bien est ce qu’il implique un ordre ? Au premier abord, on pourrait dire qu’il implique un ordre dans le cas où chacun de ces cercles reste colorié – comme s’est exprimé très justement quelqu’un qui m’a envoyé un texte où il emploie le mot « colorié », ce qui dans l’occasion veut dire : où chacun reste identifié à soi-même. On pourrait dire que s’ils sont coloriés, il y a un ordre : que 1, 2, 3, n’est pas 1, 3, 2. La question pourtant est à laisser en suspens. Il est peut-être au regard de tous les effets du nœud qu’il soit indifférent cet ordre : 1, 2, 3, 1, 3, 2, ce qui nous mettrait bien sûr la voie qu’ils ne sont pas à identifier. C’était en tant que trois faisant nœud, faisant nœud borroméen, c’est-à-dire dont aucun rond ne fait chaîne à aucun moment avec un autre des ronds, c’est en tant que tel qu’il nous faut supporter l’idée du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel. Ce qui me le suggère c’est ce que j’ai reçu d’un de ceux qui s’intéressent au nœud, je l’ai dit tout à l’heure: un nommé Michel Thomé m’a envoyé une petite lettre pour nie montrer que dans une certaine figure, figure que je n’ai pas contrôlée et que je n’ai jamais dessinée ici en tout cas, que dans une certaine figure, quelqu’un qui l’avait introduite dans la publication de mon séminaire XX, à fait ce qu’il appelle une erreur, et une erreur de perspective : il avait mis en valeur ceci que d’un cercle à l’autre des trois le premier à être noué à lui, la forme la plus simple du nœud borroméen, était, (comme je nie suis servi du terme) le cercle plié en deux oreilles. Celui qui a la bonté de m’éditer, (m-apostrophe), celui qui a la bonté de m’éditer, a fait cette erreur de perspective, – tout en gardant la forme pliée dans le même ordre,

[Au tableau] ici correspondant à ici, et ici correspondant à ici, et ainsi de suite – de considérer que les deux battants de ces deux oreilles simplement faisaient deux et de rte pas les croiser. D’où il résulte aussitôt cette suite de conséquences que Michel Thomé a fort bien vu : c’est à savoir que ces nœuds s’enlacent et que, par conséquent, [Au tableau] en coupant celui qui ici retiendrait ensemble ces deux boucles, ces deux oreilles dont je parlais tout à l’heure, aboutiraient à ce qu’il est facile clé voir, cette figure-ci d’abord, voire celles-ci à l’extrême, où l’on voit bien que ces nœuds sont enlacés.

Mais ce n’est pas tout. Ce n’est pas tout car, comme tout de suite Michel Thomé l’a très bien déduit, c’est qu’il en résulterait un nœud borroméen d’un type spécial, qui serait tel qu’à nous limiter ici, par exemple, à quatre.

Mais vous pouvez voir que ça fonctionne aussi bien à trois, puisque je vous l’ai fait remarquer, ces deux-là restent noués, soit celui-ci, soit celui-là, restent noués, si l’on sectionne le troisième – pas besoin donc d’en mettre quatre.

Pour s’apercevoir de ceci, que les quatre mettent seulement en évidence, c’est qu’il n’y a moyen de manifester le borroméanisme de ce nœud par exemple à quatre, qu’à trancher un seul d’entre eux, à savoir celui que nous pouvons appeler ici le dernier, moyennant quoi chacun des autres se libérera de son suivant jusqu’au premier. Mais si l’on peut dire, il faut faire là une distinction, ils ne se libéreront pas ensemble, ils se libéreront l’un après l’autre. Alors qu’au contraire, si vous commencez de couper celui que je viens d’appeler le premier, tous les autres jusqu’au dernier resteront noués. Il y a là quelque chose de tout à fait intéressant qui démontre quelque chose de particulier à certains nœuds, qu’on peut appeler borroméens dans un sens mais non pas dans l’autre. Ce qui évoque déjà l’idée du cycle et de l’orientation.

… Un nœud borroméen d’un type spécial, à nous limiter à quatre.

Je n’insiste pas parce que je pense qu’il n’y a vraiment que ceux qui se vouent à une étude serrée de ce nœud, qui peuvent y prendre un véritable intérêt.

[Au tableau] Ici j’avais moi-même dessiné un nœud qui n’a d’intérêt que de ne pouvoir pas être produit de cette erreur de perspective à laquelle Michel Thomé a donné sa fécondité. Il n’est strictement productible que d’être fait exprès, si je puis dire, de la confusion des deux boucles qui tiennent de chaque côté les formes d’oreilles qui sont celles que j’ai proposées comme la forme la plus simple pour engendrer le nœud borroméen. Vous le voyez ici. Ici pourrait être un nœud externe, un rond externe qui tiendrait ces deux boucles, ces deux boucles d’oreilles, pourquoi ne pas le dire, et ainsi de suite si vous réunissez ces deux nœuds, ces deux ronds, (j’y ai déjà fait allusion en son temps) vous obtenez la forme suivante qui est une boucle tout à fait distincte des formes que j’appellerai à cette occasion, si je puis dire, thoméennes, c’est-à-dire celles qui sont produites d’une erreur de perspective telle que celle-ci, voire d’une erreur de perspective telle que celle-là qui n’est pas la même.

Je n’insiste pas et je poursuis ce qu’il en est du Nom-du-Père, pour le ramener à son prototype et dire que Dieu, Dieu dans l’élaboration que nous donnons à ce Symbolique, à cet Imaginaire et à ce Réel, Dieu est la femme rendue toute. je vous l’ai dit : elle n’est pas-toute. Au cas où elle ek-sisterait d’un discours qui ne serait pas de semblant, nous aurions cet x que je vous ai noté autrefois, x tel que Φx; le Dieu de la castration. C’est un vœu qui vient de l’Homme, avec. un grand h, un vœu qu’il ek-siste des femmes qui ordonneraient la castration. L’ennui c’est qu’il y en

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a pas, que, conformément à ce que j’ai écrit dans une première formulation -x Φx qui était corrélative de la pas-toute, -x Φx, il n’ek-siste pas la femme, je l’ai dit. Mais le fait qu’il n’ek-siste pas la femme, la femme-toute, n’implique pas, contrairement à la logique aristotélicienne qu’il y en ait qui ordonnent la castration. « Gardez ceci qui est le plus aimé » qu’elles disent, dans Rabelais; naturellement, ça ressort du comique, comme je vous le disais tout à l’heure.

Ce néanmoins pas-toute, ça ne veut pas dire qu’aucune dise le contraire, qu’il existe un x de la femme qui formule le «ne le gardez pas »; très peu pour elles, le dire que non. Elles disent rien simplement. Elles ne disent rien, sinon en tant que la-toute dont j’ai dit que c’était Dieu tout à l’heure, la-toute, si elle existait. Il n’y en a pas pour porter la castration pour l’Autre et ceci est au point que le phallus tel que je l’ai indiqué tout à l’heure, ça n’empêche pas qu’elle se le voudrait, comme on dit. Rien de plus phallogocentrique, comme on l’a écrit quelque part à mon propos, rien de plus phallogocentrique qu’une femme, à ceci près qu’aucune ne-toute le veut, ledit phallus. Elles en veulent bien chacune, à ceci près que ça ne leur pèse pas trop lourd. C’est tout à fait comme ce que j’ai mis en valeur dans le rêve dit de « la belle bouchère»; le saumon fumé, comme vous savez, elle en veut bien à condition de ne pas en servir. Elle ne le donne qu’autant qu’elle ne l’a pas. C’est ce qu’on appelle l’amour. C’est même la définition que j’en ai donné : donner ce qu’on n’a pas, c’est l’amour. C’est l’amour des femmes, pour autant, c’est-à-dire que c’est vrai que, une par une, elles ek-sistent. Elles sont réelles et même terriblement, elles ne sont même que ça. Elles ne consistent qu’en tant que le symbolique ek-siste, c’est-à-dire ce que je disais tout à l’heure, l’inconscient. C’est bien en quoi elles ek-sistent comme symptôme, dont cet inconscient provoque la consistance, ceci apparemment dans le champ mis à plat du Réel. C’est ce qu’il faut appeler réellement, ce qui veut dire (on ne fait pas assez attention à cette distinction de l’adverbe et de l’adjectif), à la façon du Réel, mais en réalité à la façon dont s’imagine dans le Réel, (je n’ai pas besoin de refaire le schéma, je pense) dont s’imagine dans le Réel l’effet du Symbolique.

[Au tableau] Ce qu’il faut quand même que je dessine, ouais! Voilà. Voilà le symptôme, l’effet du Symbolique, en tant qu’il apparaît dans le Réel, et même c’est dans cette direction-là.

Je m’excuse auprès de Soury qui m’a envoyé un très beau petit schéma concernant le nœud borroméen dont je n’aurai pas le temps de parler aujourd’hui; je vais quand même lui indiquer quelque chose, c’est que ces deux schémas qu’il m’envoie justement comportent une orientation, une direction. En d’autres termes, que ces trois éléments essentiels du nœud borroméen sont orientés d’une façon, si je puis dire, centrifuge. A quoi il m’oppose la forme contraire, celle où les trois sont (j’ai dit tout à l’heure centrifuge ? C’est un lapsus) centripètes, à quoi il m’oppose la forme centrifuge. Je lui fais remarquer ceci comme ça au passage, c’est qu’à ne pas identifier, c’est-à-dire colorier ces trois ronds, à ne pas spécifier lequel est le Symbolique et lequel est le Réel, ces nœuds, bien loin d’être intransformables l’un dans l’autre, ne sont que le même, vu d’un autre côté. Je dois y ajouter ceci que si vous faites de ceci le Réel, à prendre les choses de l’autre côté, le Réel et le Symbolique sont inversés, ce qui n’est pas prévu dans son schéma. Et ça nous laisse pourtant intacte la question de savoir, celle que j’ai posée tout à l’heure, s’il est indifférent que dans cette forme [figure VII – 4] (cette forme non mise à plat), que dans cette forme l’ordre ek-siste ou n’ek-siste pas. Je me permets de lui signaler qu’il y a distinction entre l’ordre des trois termes, l’orientation donnée à chacun et l’équivalence des nœuds.

Ceci dit, je pourrais et je fais remarquer que l’idée de suppléer à la femme irréelle, ce n’est pas pour rien. Que les imbéciles de L’amour fou s’intitulaient eux-mêmes surréalistes; ils étaient eux-mêmes, je dois dire, symptômes, symptômes de l’après-guerre de 14, à ceci près que symptômes sociaux. Mais il n’est pas non plus dit que ce qui est social ne soit pas lié à un nœud de ressemblance. Leur idée donc de suppléer à la femme qui n’ek-siste pas (comme la, à la femme dont j’ai dit enfin que c’était bien là le type même de l’errance), les remettait dans le biais, dans l’ornière du Nom-du-Père, du Père en tant que nommant, dont j’ai dit que c’était un truc émergé de la Bible, mais dont j’ajoute que c’est pour l’homme une façon de tirer son épingle phallique du jeu.

Qu’un Dieu, mon Dieu! aussi tribal que les autres mais peut-être employé avec une plus grande pureté de moyens, n’empêche pas ceci qu’il nous faut toucher du soupèsement, de la façon même de jouer de ce nœud. C’est que ce Dieu tribal, qu’il soit celui-là ou bien un autre, n’est que le complément bien inutile, c’est ça qu’il exprime, de la conjugaison de ce nœud quatre au Symbolique (Figure. VII – 3). C’est le complément bien inutile du fait que c’est le signifiant un et sans trou, sans trou dont il soit permis de se servir dans le nœud borroméen, qui, à un corps d’homme asexué par soi (Freud le souligne), donne le partenaire qui lui manque. Qui lui manque comment? Du fait qu’il est, si je puis dire, aphligé (aphligé à écrire comme ça) aphligé réellement d’un phallus qui est ce qui lui barre la jouissance du corps de l’Autre. Il lui faudrait un Autre de l’Autre pour que le corps de l’Autre ne soit pas pour le sien du semblant, pour qu’il ne soit pas si différent des animaux, de ne pouvoir comme tous les animaux sexués faire de la femelle, le Dieu de sa vie. Il y a pour le mental de l’homme, c’est-à-dire l’Imaginaire, l’affliction du Réel phallique cause de quoi il se sait n’être que semblant de pouvoir. Le Réel, c’est le sens en blanc, autrement dit le sens blanc par quoi le corps fait semblant. Semblant dont se fonde tout discours, au premier rang, le discours du maître qui, du phallus, fait signifiant indice 1. Ce qui n’empêche pas que si dans l’inconscient il n’y avait pas une foule de signifiants à copuler entre eux, à s’indexer de foisonner deux par deux, il n’y aurait aucune chance que l’idée d’un sujet, d’un pathème du phallus dont le signifiant c’est l’Un qui le divise essentiellement, vienne au jour. Grâce à quoi il s’aperçoit qu’il y a du savoir inconscient, c’est-à-dire de la copulation inconsciente; d’où l’idée folle de ce savoir en faire semblant à son tour par rapport à quel partenaire ? Sinon le produit de ce qui se produit, d’une copulation aveugle, c’est le cas de le dire, car seuls les signifiants copulent entre eux dans l’inconscient, mais les sujets pathématiques qui en résultent sous forme de corps sont conduits, mon Dieu! à en faire autant : baiser qu’ils appellent ça. C’est pas une mauvaise formule. Car quelque chose les avertit qu’ils ne peuvent faire mieux que de suçoter le corps signifié autre, autre seulement par quelque écrit d’état civil. Pour en jouir, ce qui s’appellerait en jouir comme tel, il faudrait le mettre en morceaux, hein! Non pas qu’il y ait pas pour cela chez l’autre corps des dispositions, comme ça, d’être né prématuré, c’est pas inconcevable. Le concept là, ne manque pas. On appelle ça le sado-masochisme, je ne sais pas pourquoi. Mais ça ne peut que se rêver de l’inconscient naturellement puisque c’est la voie dont il faut dire, dont il faut dire que c’est paumé de la dire royale.

Roi, un nom de plus, un nom de plus dans l’affaire et dont chacun sait – 118-

que ça rejaillit toujours de l’affaire du Nom-du-Père. Mais, c’est un nom à perdre comme les autres, à laisser tomber dans sa perpétuité. Les Noms-du-père hein! Les Ânons du Père, quel troupeau j’en aurais préparé pour lui faire, ou leur faire, rentrer dans la gorge leur braiment si j’avais fait mon séminaire. J’aurais (h) uni, mot qui vient de hune femme, quelque ânerie nouvelle. Mais pourquoi ces hanes-à-liste, à liste d’attente bien entendu, faisaient la queue aux portes de l’Interfamiliale Analytique Association et Anna freudonnait en coulisse le retour au berceau en me bricolant des motions d’ordre gratinées ? Je ne suis certes pas insensible à la fatigue d’ek-sisterre. Terre! terre! qu’on croit toujours atteindre! Enfin! Je n’ai depuis que persévéré dans mon erre. « Laurent, serrez mon haire avec ma discipline » 1, car celle-ci en bénéficie.

 

1 – Molière, Le Tartuffe ou l’imposteur, Acte III, Scène 2, vers 853. «Haire, petit vêtement de tissu de crin en forme de corps de chemise, qui est rude et piquant, que les religieux austères ou les dévots mettent sur leur chaire pour se mortifier et faire pénitence. Il s’en fait en forme de réseaux, afin qu’il y ait des nœuds qui incommodent davantage. Les chartreux portent perpétuellement la haire, » (Furetière).

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