samedi, juillet 20, 2024
Recherches Lacan

LXXII R.S.I. 1974 – 1975 Leçon du 21 janvier 1975

Leçon du 21 janvier 1975

 

Justement à cause (on entend ou pas?) de ce dont je vous parle, le nœud, je ne peux pas avoir, je ne peux pas m’assurer d’avoir un plan, parce que le nœud, si vous le voyez comme je l’ai dessiné là, tout à droite [figure IV, 1], je vous expliquerai après pourquoi il prend cette forme-là, disons, de trois pages. Imaginons-les brochées, [au tableau ficelées ici : voilà donc la première, qui est un morceau de page (ceci pour me faire comprendre, ça semble aller de soi), la seconde, c’est S qui est juste dessous et vous voyez qu’ici la troisième qu’il vous est facile d’imaginer à partir de ce brochage à gauche, il est nécessaire que la troisième refile sur la première.

Néanmoins, il y a des endroits [au tableau] où à perforer les pages, vous n’en trouverez qu’une. Il y en a trois. Ici, vous ne trouverez que la page 2, ici que la page 1, et ici, que la page 3. Mais partout ailleurs vous trouverez les trois, ce qui m’empêche d’avoir un plan, puisqu’il y en a trois.

Il y a plusieurs modes d’énoncer le sens, qui tous se rapportent au Réel dont il répond. Pour que vous ne vous embrouillez pas quand même, je vous marque que le Réel ici [figure IV-2], il se maique du bord d’un trou, l’Imaginaire, ici, et là le Symbolique,-ça c’est pour que vous suiviez. Tous se rapportent, ces sens, au Réel, au Réel dont chacun répond. C’est là où se confirme la souplesse du nœud, qui fait aussi sa nécessité. Le principe du nœud, c’est qu’il ne se défait pas, sauf à ce qu’on le brise. Qu’est-ce que c’est que ce dénouement du nœud, qui est impossible ? C’est le retour à une forme dite triviale et qui est celle du rond de ficelle, justement! De sorte que c’est un nœud, c’est un nœud au second degré, c’est un nœud qui tient, comme vous l’avez déjà maintes fois entendu de ma voix, c’est un nœud qui tient à ce qu’il y ait trois ronds.

Le vrai nœud, le nœud dont on s’occupe dans la théorie des nœuds, c’est ce qui, comme vous le voyez là sur la figure IV-3 que je viens d’ajouter, est justement ce qui ne se transforme pas par une déformation continue en la figure triviale du rond.

Si on part d’un nœud [figure IV-3] fait avec trois figures triviales (à savoir trois ronds), c’est quelque chose qui se désigne ou plutôt se dessine de ceci : c’est qu’à couper de cette façon quelque chose qui est, si on peut dire, le nœud borroméen lui-même, vous obtiendrez en conjoignant ce que vous avez coupé à chaque fois, vous obtiendrez la figure propre d’un nœud au sens propre du mot [figure IV-4].

En quoi consiste la façon la plus commode de montrer qu’un nœud est un nœud ? Car ce nœud-là, celui de droite, est le nœud le plus simple qui existe. Vous l’obtenez à faire qu’à arrondir une corde et à la passer par exemple sur la droite du bout que vous tenez., c’est à faire rentrer la corde par la gauche à l’intérieur du rond qu’ainsi vous avez formé, que vous voyez se faire ce qui sur une corde s’appelle un nœud, un nœud que vous pouvez dénouer; mais qui ne se dénoue plus à partir de quand ? A partir du moment où vous supposez que les deux bouts de la corde se rejoignent par une épissure ou bien que vous supposez que cette corde n’a pas de fin, s’étend jusqu’aux limites pensables ou plus exactement dépasse même ces limites. Auquel cas, vous aurez affaire à proprement parler au nœud le plus simple, ce nœud qui, quand vous le fermez, a la forme que vous voyez là à droite, c’est-à-dire est ce qu’on appelle un nœud-trèfle clouer-leaf, en anglais.

Il est trèfle en ceci qu’il est trois. Il dessine, mis à plat il permet de dessiner, non pas trois champs, mais quatre champs. Ce sont ces champs que vous retrouvez dans la forme, la forme du nœud borroméen, celle qui n’est faite que de ceci : l’un de chaque figure que j’ai appelée triviale, rond de ficelle, l’un de chacune de ces figures fait, des deux autres, nœud, c’est-à-dire que c’est d’être trois qu’il y a un lien, un lien de nœud qui se constitue pour les deux autres.

Si vous entendez parler quelquefois d’un monde à quatre dimensions, vous saurez que dans ce monde, calculable mais pas imaginable, il ne saurait y avoir de tels nœuds. Impossible d’y nouer une corde, si tant est que ce monde existe, impossible d’y nouer une corde en raison de ceci que toute figure, quelle qu’elle soit, se supporte non pas d’une ligne mais d’une consistance de corde, que toute figure de cette espèce est déformable dans n’importe quelle autre.

Néanmoins, si la chose vous était imaginable, il vous serait possible d’entendre, de savoir par ouï-dire parce qu’aussi bien la démonstration n’en est pas simple mais qu’elle est faisable, c’est que dans un espace supposé être à quatre dimensions, ce sont non pas des consistances de lignes mais des surfaces qui peuvent faire nœud. C’est-à-dire qu’il subsiste dans l’ordre indéfini, des dimensions supposables comme étant en nombre supérieur au trois dont se constitue, c’est bien là qu’il faut que je m’arrête, dont se constitue assurément notre monde, c’est-à-dire notre représentation. Au moment où je dis « monde», n’aurais-je pas dû dire notre réel, à cette seule condition, qu’on s’aperçoive que le monde, ici comme représentation, dépend de la jonction de ces trois consistances que je dénomme du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel, les consistances d’ailleurs leur étant supposées. Mais qu’il s’agisse de trois consistances et que ce soit d’elles que dépend toute représentation, est là quelque chose de bien fait pour nous suggérer qu’il y a plus dans l’expérience qui nécessite cette, je dirais, trivision, cette division en trois, de consistances diverses : que c’est de là, sans que nous puissions en trancher, qu’est supposable que la conséquence soit notre représentation de l’espace tel qu’il est, soit à trois dimensions.

La question qui s’évoque, à ce temps de mon énoncé, c’est ceci qui répond à la notion de consistance : qu’est-ce que peut être supposer, puisque le terme de consistance suppose celui de démonstration, qu’est-ce que peut être supposer une démonstration dans le Réel ? Rien d’autre ne le suppose que la consistance dont la corde est ici le support. La corde ici est, si je puis dire, le fondement de l’accord. Pour faire un saut dans ce qui, de ce que j’énonce, ne se produira qu’un peu plus tard, je dirai que la corde devient ainsi le symptôme de ce en quoi le Symbolique consiste. Ce qui ne va pas mal après tout avec ceci dont nous témoigne le langage que la formule « montrer la corde », en quoi se désigne l’usure du tissage, a sa portée, puisqu’en fin de compte « montrer la corde » c’est dire que le tissage ne se camoufle plus en ceci dont l’usage métaphorique est aussi permanent, ne se camoufle plus dans ce qu’on appelle – avec l’idée qu’en disant ça, on dit quelque chose – dans ce qu’on appelle l’étoffe. L’étoffe de quelque chose est ce qui, pour un rien, ferait image de substance, et ce qui d’ailleurs est usuel dans l’emploi. Il s’agit dans cette formule « montrer la corde» dont je parlais, de s’apercevoir qu’il n’y a d’étoffe qui ne soit tissage.

J’avais préparé pour vous sur un papier (parce que c’est trop compliqué à dessiner au tableau), fait tout un tissage, uniquement fait de nœuds borroméens. On peut en couvrir la surface du tableau noir. Il est facile de s’apercevoir qu’on arrive à un tissu, si je puis dire, hexagonal. Croyez pas que là, pourtant, que la section d’un quelconque des ronds de tissage, (appelons-les là comme ça), libérera quoi que ce soit de ce à quoi il est noué, puisque à n’en couper qu’un seul, ils seront, ces six autres ronds libérés d’une coupure, retenus ailleurs, retenus par les six fois trois, dix-huit autres ronds avec lesquels il est noué de façon borroméenne.

Si j’ai tout à l’heure sorti prématurément, mais faut bien! (c’est même la loi du langage que quelque chose sorte avant d’être commentateur) si j’ai sorti le terme de symptôme, c’est bien parce que le Symbolique est ce qui de la consistance fait métaphore la plus simple.

Non pas que la figure circulaire soit premièrement une figure, c’est-à-dire imaginable. C’est même là qu’on a fondé la notion de la bonne forme. Et cette notion de la bonne forme, c’est bien ce qui est fait pour nous faire, si je puis dire, rentrer dans le Réel ce qu’il en est de l’Imaginaire. Et je dirais plus, il y a parenté de la bonne forme avec le sens, ce qui est à remarquer. L’ordre du sens se configure, si l’on peut dire naturellement de ce que cette forme du cercle désigne. La consistance supposée au Symbolique se fait accord de cette image en quelque sorte primaire dont en somme il a fallu attendre la psychanalyse pour qu’on s’aperçoive qu’elle est liée à l’ordre de ce corps à quoi est suspendu l’Imaginaire. Car qui doute, c’est même sur ce mince fil qu’a vécu tout ce qu’on appelle philosophie jusqu’à ce jour, qui doute qu’il y ait un autre ordre que celui où le corps croit se déplacer? Mais cet ordre du corps ne s’en explique pas plus pour autant.

Pourquoi l’œil voit-il sphérique alors qu’il est incontestablement perçu comme sphère, tandis que l’oreille, remarquez-le, entend sphère tout autant, alors qu’elle se présente sous une forme différente dont chacun sait que c’est celle d’un limaçon? Alors est-ce que nous ne pouvons pas au moins questionner que, si ces deux organes si manifestement difféomorphiques (si je puis m’exprimer ainsi) perçoivent de même sphériquement, est-ce qu’à prendre les choses à partir de mon objet dit petit a, ce n’est pas par une conjonction nécessaire qui enchaîne le petit a lui-même à faire boule du fait que le petit a sous d’autres formes, (à ceci près qu’il n’en a pas de forme, mais qu’il est pensable de façon dominante, oralement ou aussi bien, si je puis dire, chialement) le facteur commun du petit a, c’est d’être lié aux orifices du corps. Et quelle est l’incidence du fait qu’œil et oreille soient orifices aussi sur le fait, que la perception soit pour tous deux sphéroïdale ?

Sans le petit a, quelque chose manque à toute théorie possible d’aucune référence, d’aucune apparence d’harmonie, et ceci, du fait que le sujet, le sujet supposé, c’est sa condition de n’être que supposable, ne connaît quelque chose que d’être lui-même, en tant que sujet, causé par un objet qui n’est pas ce qu’il connaît, ce qu’il imagine connaître, c’est-à-dire qui n’est pas l’Autre comme tel de la connaissance, mais qui, au contraire, cet objet, l’objet petit a, le raye, cet Autre. L’Autre est ainsi, l’Autre que j’écris avec le grand A, l’Autre est ainsi matrice à double entrée, dont le petit a constitue l’une de ces entrées, et dont l’autre… qu’allons-nous en dire ? Est-ce l’Un du signifiant ?

Commençons d’interroger si ce n’est pas là, pensable. je dirais que c’est même grâce à ça que j’ai pu un jour faire pour vous, si tant est que certains de ceux qui sont ici fussent là, coupler le Un et mon petit a, qu’à cette occasion, j’avais mis au rapport de l’un à le supposer du nombre d’or. Ça m’a été assez utile pour introduire ce que, ce où déjà j’étais conduit par l’expérience, à savoir qu’il s’y lit assez bien qu’entre cet Un et ce petit a, il n’y a strictement aucun rapport rationnellement déterminable.

Le nombre d’or, vous vous en souvenez, c’est (1/a = 1 + a); il en résulte que jamais nulle proportion n’est saisissable entre le 1 et le a, que la différence du 1 au a sera toujours un a2 et ainsi de suite indéfiniment, une puissance de a, c’est-à-dire qu’il n’y a jamais aucune raison que le recouvrement de l’un par l’autre se termine, que la différence sera aussi petite qu’on peut la figurer, qu’il y a même une limite mais qu’à l’intérieur de cette limite, il n’y aura jamais conjonction, copulation quelconque du 1 au a.

Est-ce à dire que l’Un de sens, car c’est cela que le Symbolique a pour effet de signifiant, est quelque chose qui ait affaire à ce que j’ai appelé la matrice, la matrice qui raye l’Autre de sa double entrée. L’Un de sens ne se confond pas avec ce qui fait l’Un de signifiant. L’Un de sens, c’est l’être, l’être spécifié de l’inconscient, en tant qu’il ek-siste, qu’il ek-siste du moins au corps. Car s’il y a une chose frappante, c’est qu’il ek-siste dans le dis-corps.

Il n’y a rien dans l’inconscient s’il est fait tel que je vous l’énonce qui au corps fasse accord. L’inconscient est discordant. L’inconscient est ce qui, de parler, détermine le sujet en tant qu’être, mais être à rayer de cette métonymie, dont « je » supporte le désir, en tant qu’à tout jamais impossible à dire comme tel.

Si je dis que le petit a est ce qui cause le désir, ça veut dire qu’il n’en est pas l’objet. Il n’en est pas le complément direct ni indirect, mais seulement cette cause qui, pour jouer du mot comme je l’ai fait dans mon premier discours de Rome, cette cause qui cause toujours. Le sujet est causé d’un objet qui n’est notable que d’une écriture, et c’est bien en cela qu’un pas est fait dans la théorie. L’irréductible de ceci, qui n’est pas effet de langage, car l’effet du langage, c’est le pathein 1,c’est la passion du corps. Mais, du langage, est inscriptible, est notable en tant que le langage n’a pas d’effet, cette abstraction radicale qui est l’objet, l’objet que je désigne, que j’écris de la figure d’écriture a, et dont rien n’est pensable, à ceci près que tout ce qui est sujet, sujet de pensée qu’on imagine être Être, en est déterminé.

L’Un de sens est si peu ici intéressé que ce qu’il est comme effet, effet [est fait] de l’Un du signifiant, – nous le savons et j’y insiste, l’Un de signifiant n’opère, n’opère en fait qu’à pouvoir être employé à désigner n’importe quel signifié.

L’Imaginaire et le Réel, ils sont ici noués à cet Un du signifiant, qu’en dirions-nous ? Sinon que pour ce qui est de leur qualité, ce que Charles Sanders Peirce appelle la firstness de ce qui les répartit comme qualités différentes, où mettre par exemple, comment répartir entre eux à cette occasion quelque chose comme « la vie » ou bien « la mort » ? Qui sait où les situer, puisque aussi bien le signifiant, l’un de signifiant comme tel, cause aussi bien sur l’un ou l’autre des versants ?

On aurait tort de croire que des deux, du Réel et de l’Imaginaire, ce soit l’Imaginaire qui soit mortel et ce soit le Réel qui soit le vivant. Seul l’ordinaire de l’usage d’un signifiant peut être dit arbitraire. Mais d’où provient cet arbitraire, si ce n’est d’un discours structuré!

Évoquerais-je ici le titre d’une revue qu’à Vincennes, sous mes auspices, on voit paraître : l’Ornicar. N’est-ce pas un exemple de ce que le signifiant détermine ? Ici il le fait d’être agrammatical – ceci de ne figurer qu’une catégorie de la grammaire. Mais c’est en cela, qu’il démontre la configuration comme telle, celle, si je puis dire, qui au regard d’Icare ne fait que l’orner.

Le langage n’est qu’une ornure. Il n’y a que rhétorique, comme dans la règle X, Descartes le souligne. La dialectique n’est supposable que de l’usage de ce qu’il égare vers un ordinaire mathématiquement ordonné, c’est-à-dire vers un discours, celui qui associe, non pas le phonème, même à entendre au sens large, mais le sujet déterminé par l’Être, c’est-à-dire par le désir.

Qu’est-ce que l’affect d’ek-sister, à partir de mes termes ? C’est à voir, au regard de ce champ où je situe ici l’inconscient, c’est-à-dire cet intervalle entre, si je puis dire, deux consistances, celle qui ici se note d’un bord que j’ai fait bord de page [figure IV-1] et celle qui ici se boucle [figure IV-2], se boucle – se boucler impliquent le trou sans lequel il n’y a pas de nœud.

Qu’est-ce que l’affect d’ek-sister? Il concerne ce champ où non pas n’importe quoi se dit, mais où déjà la trame, le treillis de ce que tout à l’heure, je vous désignais d’une double entrée, du croisement du petit a avec ce qui du signifiant se définit comme être; qu’est-ce qui de cet inconscient fait ek-sistence ? C’est ce que j’ai ici figuré [figure IV-2] et ce que je souligne à l’instant même du support du symptôme.

Qu’est-ce que dire le symptôme? C’est la fonction du symptôme, fonction à entendre comme le ferait la formulation mathématique : f(x). Qu’est-ce que ce x ? C’est ce qui de l’inconscient peut se traduire par une lettre, en tant, que seulement dans la lettre, l’identité de soi à soi est isolée de toute qualité. De l’inconscient tout Un, en tant qu’il sustente le signifiant en quoi l’inconscient consiste, tout Un est susceptible de s’écrire d’une lettre. Sans doute, y faudrait-il convention. Mais l’étrange, c’est que c’est cela que le symptôme opère sauvagement, ce qui ne cesse pas de s’écrire dans le symptôme relève de là.

Il y a pas longtemps que quelqu’un, quelqu’un que j’écoute dans ma pratique – et rien de ce que je vous dis ne vient d’ailleurs que de cette pratique, c’est bien ce qui en fait la difficulté, la difficulté que j’ai à vous la transmettre – quelqu’un au regard du symptôme m’a articulé ce quelque chose qui le rapprocherait des points de suspension.

L’important est la référence à l’écriture. La répétition du symptôme est ce quelque chose dont je viens de dire que, sauvagement, c’est écriture, ceci pour ce qu’il en est du symptôme tel qu’il se présente dans ma pratique. Que le terme soit sorti d’ailleurs, à savoir du symptôme tel que Marx l’a défini dans le social, n’ôte rien au bien fondé de son emploi dans, si je puis dire, le privé. Que le symptôme dans le social se définisse de la déraison, il n’empêche pas que, pour ce qui est de chacun, il se signale de toutes sortes de rationalisations. Toute rationalisation est un fait de rationnel particulier, c’est-à-dire non pas d’exception, mais de n’importe qui.

Il faut que n’importe qui puisse faire exception pour que la fonction de l’exception devienne modèle. Mais la réciproque n’est pas vraie. Il ne faut pas que l’exception traîne chez n’importe qui pour constituer, de ce fait, modèle. Ceci est l’état ordinaire.

N’importe qui atteint la fonction d’exception qu’a le père. On sait avec quel résultat : celui de sa Verwerfung, ou de son rejet, dans la plupart des cas, par la filiation que le père engendre avec les résultats psychotiques que j’ai dénoncés.

Un père n’a droit au respect, sinon à l’amour, que si le dit, le dit amour, le dit respect, est, vous n’allez pas en croire vos oreilles, père-versement orienté, c’est-à-dire fait d’une femme, objet petit a qui cause son désir. Mais ce que c’te femme en petit a cueille, si je puis m’exprimer ainsi, n’a rien à voir dans la question! Ce dont elle s’occupe, c’est d’autres objets a qui sont les enfants auprès de qui le père pourtant intervient, exceptionnellement dans le bon cas, pour maintenir dans la répression, dans le juste mi-Dieu si vous me permettez, la version qui lui est propre de sa perversion, seule garantie de sa fonction de père; laquelle est la fonction, la fonction de symptôme telle que je l’ai écrite là, comme telle. Pour cela, il y suffit qu’il soit un modèle de la fonction. Voilà ce que doit être le père, en tant qu’il ne peut être qu’exception. il ne peut être modèle de la fonction qu’à en réaliser le type. Peu importe qu’il ait des symptômes, s’il y ajoute celui de la perversion paternelle, c’est-à-dire que la cause en soit une femme qu’il se soit acquise pour lui faire des enfants et que, de ceux-ci, qu’il le veuille ou pas, il prenne soin paternel. La normalité n’est pas la vertu paternelle par excellence, mais seulement le juste mi-Dieu dit à l’instant, soit le juste non-dire, – naturellement à condition qu’il ne soit pas cousu de fil blanc, ce non-dire, c’est-à-dire qu’on ne voie pas tout de suite enfin! de quoi il s’agit dans ce qu’il ne dit pas.

C’est rare! C’est rare et ça renouvellera le sujet de dire que c’est rare qu’il réussisse ce juste mi-Dieu! Ça renouvellera le sujet quand j’aurai le temps de vous le reprendre. Je vous l’ai dit simplement au passage dans un article sur le Schreber, là rien de pire, rien de pire que le père qui profère la loi sur tout : pas de père éducateur surtout! Mais plutôt en retrait sur tous les magistères.

Je vais terminer comme ça à vous parler d’une femme. Et ben, c’est bien là tout ce que je faisais pour éviter de parler d’une femme, puisque je vous dis que La femme, ça n’ek-siste pas. Naturellement tous les journalistes ont dit que j’avais dit que les femmes, ça n’existait pas! Il y a des choses comme ça, qu’on ne peut pas… le donne… qui se sont exprimées enfin,… des choses comme ça qu’on… Ils sont même pas, même pas capables de s’apercevoir que dire « La femme », c’est pas la même chose que de dire « les femmes », alors que la femme, ils en ont plein la bouche tout le temps, enfin, n’est-ce pas!

La femme, c’est évidemment quelque chose de parfaitement, parfaitement dessinable. «Toutes les femmes», comme on dit, mais moi je dis aussi que les femmes sont pas-toutes alors, ça fait un peu objection, n’est-ce pas! mais La femme, c’est disons que c’est « toutes les femmes », mais alors c’est un ensemble vide, parce que cette théorie des ensembles, c’est quand même quelque chose qui permet de mettre un peu de sérieux dans l’usage du terme « tout ».

Ouais! Une femme d’abord, la question [ne] se pose que pour l’autre, c’est-à-dire de celui pour lequel il y a un ensemble définissable par cette chose qui est inscrite au tableau. C’est pas J (φ), c’est pas la jouissance phallique, c’est ça : (D, (D ça ek-siste, (D c’est le phallus. Qu’est-ce que c’est que le phallus? Ben, comme bien sûr on traîne… hum! enfin c’est moi qui traîne bien sûr… qui traîne tout ce charroi, enfin! alors je vous le dirai pas aujourd’hui, ce que c’est que le phallus.

Enfin quand même, vous pouvez en avoir tout de même un petit soupçon. Si la jouissance phallique est là, c’est que le phallus, ça doit être autre chose hein? Alors, le phallus, qu’est-ce que c’est? Enfin, je vous pose la question parce que je peux pas m’étendre comme ça aujourd’hui trop longtemps. C’est la jouissance sans l’organe, – ou l’organe sans la jouissance ? Enfin, c’est sous cette forme que je vous interroge pour donner sens, hélas! à cette figure.

Enfin! je vais sauter le pas. Pour qui est encombré du phallus, qu’est-ce qu’une femme? C’est un symptôme. C’est un symptôme et ça se voit, ça se voit de la structure là que je suis en train de vous expliquer. Il est clair que s’il n’y a pas de jouissance de l’Autre comme telle, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de garant rencontrable dans la jouissance du corps de l’Autre qui fasse que jouir de l’Autre comme tel ça existe. Ici, est l’exemple le plus manifeste du trou, de ce qui [ne] se supporte que de l’objet a lui-même, mais par maldonne, par confusion. Une femme, pas plus que l’homme, n’est un objet a. Elle a les siens, que j’ai dit tout à l’heure, dont elle s’occupe, ça n’a rien à faire avec celui dont elle se supporte dans un désir quelconque. La faire symptôme, cette une femme c’est tout de même la situer dans cette articulation au point où la jouissance phallique comme telle est aussi bien son affaire. Contrairement à ce qui se raconte, la femme n’a à subir ni plus ni moins de castration que l’homme. Elle est, au regard de ce dont il s’agit dans sa fonction de symptôme tout à fait au même point que son homme. Il y a simplement à dire comment, pour elle, cette ek-sistence, cette ek-sistence de réel qu’est mon phallus de tout à l’heure, – celui sur lequel je vous ai laissés la langue pendante – il s’agit de savoir ce qui y correspond pour elle. Vous imaginez pas que c’est le petit machin là dont parle Freud! ça n’a rien à faire avec ça.

Ces points de suspension du symptôme sont en fait des points, si je puis dire, interrogatifs dans le non-rapport. je voudrais quand même pour frayer ce que là j’introduis vous montrer par quel biais ça se justifie, cette définition du symptôme. Ce qu’il y a de frappant dans le symptôme, dans ce quelque chose qui, comme là, se bécote avec l’inconscient, c’est que on y croit. Il y a si peu de rapports sexuels que je vous recommande pour ça la lecture d’une chose qui est un très beau roman Ondine’. Ondine manifeste ce dont il s’agit : une femme dans la vie de l’homme, c’est quelque chose à quoi il croit, il croit qu’il y en a une, quelque fois deux, ou trois, et c’est bien là d’ailleurs que c’est intéressant c’est qu’il peut pas croire qu’à une. Il croit qu’il y a une espèce, dans le genre des sylphes ou des ondins. Qu’est-ce que c’est que croire aux sylphes ou aux ondins ? Je vous fais remarquer qu’on dit croire à dans ce cas-là. Et même que la langue française y ajoute ce renforcement de ce que ce n’est pas croire à, mais croire y, croire là. « Y croire » qu’est-ce que ça veut dire ? « Y croire », ça ne veut dire strictement que ceci, ça ne peut vouloir dire sémantiquement que ceci : croire à des êtres en tant qu’ils peuvent dire quelque chose. Je vous demande de me trouver une exception à cette définition. Si ce sont des êtres qui ne peuvent rien dire, dire à proprement parler, c’est-à-dire énoncer ce qui se distingue comme vérité ou comme mensonge, ça ne peut rien vouloir dire. Seulement, ça, la fragilité de cet «y croire» à quoi manifestement réduit le fait du non-rapport tellement tangiblement recoupable de partout, – je veux dire qu’il se recoupe. Il y a pas de doute, quiconque vient nous présenter un symptôme y croit. Qu’est-ce que ça veut dire? S’il nous demande notre aide, notre secours, c’est parce qu’il croit que le symptôme, il est capable de dire quelque chose, qu’il faut seulement le déchiffrer. C’est de même pour ce qu’il en est d’une femme, à ceci près, ce qui arrive, mais ce qui n’est pas évident, c’est qu’on croit qu’elle dit effectivement quelque chose, c’est là que joue le bouchon. Pour y croire, on la croit. On croit ce qu’elle dit. C’est ce qui s’appelle l’amour. Et c’est en quoi c’est un sentiment que j’ai qualifié à l’occasion de comique. C’est le comique bien connu, le comique de la psychose : c’est pour ça qu’on nous dit couramment que l’amour est une folie. La différence est pourtant manifeste entre « y » croire, au symptôme, ou « le » croire. C’est ce qui fait la différence entre la névrose et la psychose. Dans la psychose, les voix, tout est là, ils y croient. Non seulement, ils y croient, mais ils les croient. Or, tout est là, dans cette limite.

La croire est un état, Dieu merci! répandu, parce que quand même, ça fait de la compagnie! on n’est plus tout seul. Et c’est en ça que l’amour est précieux euh! rarement réalisé, comme chacun sait ne durant qu’un temps et quand même fait de ceci que c’est essentiellement de cette fracture du mur où on ne peut se faire qu’une bosse au front enfin! qu’il s’agit; s’il n’y a pas de rapport sexuel, il est certain que l’amour, l’amour se classifie selon un certain nombre de cas que Stendhal a fort bien effeuillés enfin! il y a l’amour-estime, c’est ça enfin, c’est pas du tout incompatible avec l’amour-passion n’est-ce pas! ni non plus avec l’amour-goût; mais quand même c’est l’amour majeur, c’est celui qui est fondé sur ceci : c’est qu’on la croit, qu’on la croit parce qu’on a jamais eu de preuve qu’elle ne soit pas absolument authentique. Mais ce la croire est tout de même ce quelque chose sur quoi on s’aveugle totalement, qui sert de bouchon, si je puis dire, c’est ce que j’ai déjà dit, à y croire, qui est une chose qui peut être très sérieusement mise en question. Car croire qu’il y en a une, Dieu sait où ça vous entraîne, ça vous entraîne jusqu’à croire qu’il y a La, La qui est tout à fait une croyance fallacieuse. Personne ne dit la sylphe, ou l’ondine, il y a une ondine, ou un sylphe, il y a un esprit, il y a des esprits, pour certains. Mais tout ça ne fait jamais qu’un pluriel. Il s’agit de savoir quel en est le sens. Quel sens a d’y croire et s’il n’y a pas quelque chose de tout à fait nécessité dans le fait que, pour y croire, il y a pas meilleur moyen que de la croire.

Voilà, il est deux heures moins dix. J’ai introduit aujourd’hui quelque chose, j’ai introduit quelque chose que je crois pouvoir, pouvoir vous servir, parce que l’histoire des points de suspension de tout à l’heure, c’était quelqu’un qui m’a sorti ça à propos d’une connexion, n’est-ce pas! avec ce qu’il en est des femmes, et mon Dieu! ça colle si bien que dans la pratique, n’est-ce pas! de dire qu’une femme c’est un symptôme, que comme jamais personne ne l’avait fait jusqu’à présent, j’ai cru devoir le faire.

1 – patéeme : événement qui survient et affecte le corps ou l’âme.

2 – Giraudoux J., Ondine, Pièce en 3 actes, Paris 1939, Grasset, ou La Motte-Fouqué F.-H.-Ch., (1811) Ondine , traduit de l’Allemand par J. Thorel, Paris 1943, J. Corti éditeur.

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