lundi, juin 17, 2024
Recherches Lacan

LXXIII LE SINTHOME 1975 – 1976 Leçon du 10 Février 1976

Leçon du 10 Février 1976

 

Je le répète une fois de plus. Est-ce qu’on entend?

– Non! Alors, il faudrait tâcher que ça fonctionne. Est-ce qu’on entend ? C’est bien. Il suffit de parler fort.

Ça ne va pas fort, je vais vous dire pourquoi.

Je m’occupe à éponger l’énorme littérature, car encore que Joyce à ce terme répugnait, c’est tout de même bien ce qu’il a provoqué. Et ce qu’il a provoqué, le voulant. Il a provoqué un énorme bla-bla autour de son oeuvre. Comment ça se fait?

Jacques Aubert, qui est là, au premier rang, m’envoie de temps en temps, de Lyon — il a du mérite à le faire — l’indication de quelques auteurs supplémentaires. Il n’est pas là-dedans innocent. Mais, qui est-ce qui est innocent? Il n’est pas innocent parce que il a commis aussi des trucs sur Joyce.

A la pointe, comme ça, de ce qui est, dans l’occasion, mon travail, je dois me demander pourquoi, pourquoi je fais ce travail; ce travail d’épongeage en question.

C’est certain que c’est parce que j’ai commencé. Mais, j’essaie, comme on essaie pour toute réflexion, j’essaie de me demander pourquoi j’ai commencé.

La question, qui vaut la peine d’être posée, est celle-ci : à partir —c’est comme ça que je m’exprime — à partir de quand est-on fou? Et la question que je me pose, et que je pose à Jacques Aubert, c’est celle-ci, que je ne résoudrai pas aujourd’hui : Joyce était-il fou?

Ne pas la résoudre aujourd’hui ne m’empêche pas de commencer à essayer de me repérer selon la formule qui est celle que je vous ai proposée : la distinction du vrai et du Réel. Chez Freud, c’est patent. C’est même, c’est même comme ça qu’il s’est orienté. Le vrai, ça fait plaisir. Et c’est bien ça qui le distingue du Réel. Chez Freud, tout au moins. C’est que le Réel, ça ne fait pas plaisir, forcément.

Il est clair que c’est là que, que je distords quelque chose de Freud. Je tente de remarquer, de faire remarquer que la jouissance, c’est du Réel. Ça m’entraîne à énormément de difficultés. D’abord, parce qu’il est clair que la Jouissance du réel comporte ce dont Freud s’est aperçu, comporte le masochisme; et c’est évidemment pas de ce pas-là qu’il était parti. Le masochisme qui est le majeur de la Jouissance que donne le Réel, il l’a découvert, il l’avait pas tout de suite prévu.

Il est certain que entrer dans cette voie entraîne, comme en témoigne ceci, c’est que j’ai commencé par écrire Ecrits Inspirés. C’est un fait que c’est comme ça que j’ai commencé. Et c’est en ça que je me, je n’ai pas à être trop étonné de me retrouver confronté à Joyce. C’est bien pour ça que j’ai osé poser cette question, question que j’ai posée tout à l’heure, Joyce était-il fou ? Qui est : par quoi ses écrits lui ont-ils été inspirés ?

Joyce a laissé énormément de notes, de gribouillages, scribblede-hobble. C’est comme ça que un nommé Connolly, que j’ai connu dans son temps je ne sais pas s’il vit encore—, a intitulé un manuscrit qu’il a sorti, qu’il a sorti de Joyce.

La question est en somme la suivante : comment savoir, d’après ses notes, dont ce n’est pas un hasard qu’il en ait laissées tellement, parce qu’enfin ses notes, c’étaient des brouillons, scribblede-hobble c’est pas un hasard, et il a bien fallu que, qu’il le veuille, et même qu’il encourage ceux qu’on appelle les chercheurs à les chercher. Il écrivait énormément de lettres. Il y en a trois volumes gros comme ça qui sont sortis. Parmi ces lettres, il y en a de quasi impubliables… Je dis quasi parce que vous pensez bien que, finalement, c’est pas ça qui arrête qui que ce soit de les publier. Il y a un dernier volume, Selected Letters, sorti par l’impayable Richard Helmann, où il en publie un certain nombre qui avaient été considérées dans le premier tome comme impubliables. L’ensemble de ce fatras est tel qu’on ne s’y retrouve pas. En tout cas moi, j’avoue que

je m’y retrouve pas. Je m’y retrouve pour un certain nombre de petits fils, bien sûr. Ses histoires avec Nora, je m’en fais une certaine idée d’après, d’après ma, d’après je dis, d’après ma pratique. Je veux dire d’après les confidences que je reçois, puisque j’ai affaire aux gens que je dresse à ce que ça leur fasse plaisir de dire le vrai.

Tout le monde dit que si, si j’y arrive, enfin, je dis tout le monde, Freud dit, que si j’y arrive, c’est parce qu’ils m’aiment. Ils m’aiment grâce à ce que j’ai essayé d’épingler du transfert. C’est-à-dire que ils me supposent savoir.

Ben -! Il est évident que je ne sais pas tout. Et, en particulier que, à lire Joyce, car c’est ça qu’il y a d’affreux, c’est que j’en suis réduit à le lire.

Comment savoir à la lecture de Joyce ce qu’il se croyait ? Puisque il est tout à fait certain que je ne l’ai pas analysé. Je le regrette. Enfin, il est clair qu’il y était peu disposé. La qualification de Tweedledum et Tweedleder, pour désigner respectivement Freud et Jung, était enfin ce qui lui venait naturellement sous la plume, ça ne montre pas qu’il y était porté.

Il y a quelque chose qu’il faut que vous lisiez, si vous arrivez à trouver ce machin qui est la traduction française du Portrait de l’Artiste en tant que Jeune homme, en tant qu’Un Jeune Homme, qui est paru autrefois à La Sirène. Mais enfin, je vous ai dit que vous pouvez avoir le texte anglais. Même si vous ne l’avez pas avec ce que je croyais que vous obtiendriez, à savoir avec toute la critique et même les notes qui y sont adjointes. Si vous lisez donc, plus aisément, dans cette traduction française, ce qu’il jaspine, ce qu’il rapporte de son jaspinement, avec un nommé Cranly, qui est son copain, vous y trouverez beaucoup de choses. C’est très frappant qu’il, qu’il s’arrête, qu’il n’ose pas dire dans quoi il s’engage. Cranly le pousse, le harcèle, le tanne, même, pour lui demander s’il va donner quelque conséquence au fait qu’il dit avoir perdu la foi. Il s’agit de la foi dans les enseignements de l’Eglise auxquels

— je dis les enseignements —, auxquels il a été formé. De ces enseignements, il est clair qu’il n’ose pas se dépêtrer parce que c’est tout simplement l’armature de ses pensées. Manifestement, il ne franchit pas le pas d’affirmer qu’il n’y croit plus. Devant quoi recule-t-il? Devant la cascade de conséquences que comporterait le fait de rejeter tout cet énorme appareil qui reste quand même son support. Lisez ça. Ça vaut le coup. Parce que Cranly l’interpelle, l’adjure de franchir ce pas, et que Joyce ne le franchit pas.

La question est la suivante. Il écrit ça. Ce qu’il écrit, c’est, c’est la conséquence de ce qu’il est. Mais jusqu’où ça va-t-il ? Jusqu’où allait ce dont il donne en somme des trucs, une moyenne où naviguer: l’exil, le silence, la ruse?

Je pose la question à Jacques Aubert. Dans ses écrits, n’y a-t-il pas quelque chose que j’appellerai le soupçon d’être ou de se faire lui-même ce qu’il appelle, dans sa langue, un redeemer, un rédempteur? Est-ce qu’il va jusqu’à se substituer à ce dans quoi manifestement il a foi : dans les bourdes — pour dire les choses comme je les entends —, dans les bourdes que lui racontent les curés concernant le fait que de rédempteur il y en a eu un, un vrai. Est-ce que, oui ou non, et ça, je ne vois pas pourquoi je ne demanderais pas à Jacques Aubert, son sentiment de la chose vaut bien le mien, puisque nous en sommes là réduits au sentiment. Nous en sommes réduits au sentiment parce qu’il nous l’a pas dit. Il a écrit. Et c’est bien là qu’est toute la différence. C’est que quand on écrit, on peut bien toucher au Réel, mais pas au vrai. Alors, Jacques Aubert, qu’est-ce que vous pensez ? Est-ce qu’il s’est cru oui ou non…

J.Aubert. – Il y a des traces, oui…

J. Lacan – C’est bien pour ça que je vous pose la question. C’est parce que il y a des traces.

J.Aubert. – Dans Stephen Hero, par exemple, il y a des traces.

J. Lacan – Dans?

J.Aubert. – Dans Stephen le Héros,

J. Lacan – Mais oui!

J.Aubert. – La première version, il y a des traces très nettes…

J. Lacan – De ceci, c’est que, enfin, c’est qu’il écrit, mais… comme…

Ecoutez ! Si vous n’entendez rien, foutez le camp ! Foutez le camp ; je ne demande qu’une chose, c’est que cette salle se vide. Ça me donnera moins de mal!

Dans Stephen Le Héros, enfin, je l’ai quand même un peu lu, enfin, et puis alors, dans le Portrait de l’Artiste enfin ! L’embêtant, c’est que c’est jamais clair. C’est jamais clair parce que le Portrait de l’Artiste, c’est pas le rédempteur, c’est Dieu lui-même. C’est dieu comme façonneur, comme artiste. Oui, allez-y.

J.Aubert. – Oui, si je me souviens bien, les passages où il évoque les allures de faux Christ, c’est également des passages où il parle de manière énigmatique, enigma of manner, le maniérisme et l’énigme. Et puis, d’autre part, ça semble correspondre également à la fameuse période où il a été fasciné par le Franciscanisme, avec enfin deux aspects du Franciscanisme qui sont quand même peut-être intéressants, l’un touchant l’imitation du Christ, qui fait partie de l’idéologie franciscaine, n’est-ce pas, où on est tous du côté du Fils, on imite le Fils, et également la poésie, n’est-ce pas, les Petites Fleurs. Et, un des textes qu’il cherche, dans Stephen Le Héros, c’est justement, non pas un texte de théologie franciscaine, mais un texte de poétique, de poésie, de Jacopone da Todi.

J. Lacan – Exactement. Oui. Si je pose la question, c’est qu’il m’a semblé valoir la peine de la poser. Comment mesurer jusqu’où il y croyait? Avec quelle physique opérer ? C’est quand même là que j’espère que mes nœuds, soit ce avec quoi j’opère — j’opère comme ça, faute d’avoir d’autres recours, j’y suis pas venu tout de suite, mais ils me donnent des choses, et des choses qui me ficèlent, c’est bien le cas de le dire.

Comment appeler ça? Il y a une dynamique des nœuds. Ça sert à rien. Mais ça serre: s-e deux r-e. Enfin, ça peut serrer, sinon servir. Qu’est-ce que ça peut bien serrer ? Quelque chose que, qu’on suppose être coincé par ces nœuds.

Comment peut-on même, si on pense que ces nœuds c’est tout ce qu’il y a de plus réel, comment reste-t-il place pour quelque chose à serrer ? C’est bien ce que suppose le fait que je place là un point (Fig. 41), un point dont après tout, il n’est pas impensable d’y voir la notation réduite d’une corde qui passerait là, et sortirait de l’autre côté (Fig.42).

Cette histoire de corde, elle a l’avantage d’être aussi bête que toute la représentation qui a pourtant derrière elle rien de moins que la topologie. En d’autres termes, la topologie repose sur ceci qu’il y a au moins — sans compter ce qu’il y a de plus, qu’il y a au moins ceci qui s’appelle le tore.

Mes bons amis, Soury et Thomé, se sont aperçus que, ils sont arrivés à décomposer les rapports du nœud borroméen avec le tore. Ils se sont aperçus de ceci (Fig. 43), c’est  que le couple de deux cercles pliés l’un sur l’autre, car c’est de ça dont il s’agit, vous voyez bien que celui-ci, en se rabattant, se libère, c’est même tout le principe du nœud borroméen. Ils se sont aperçus que ceci pouvait s’inscrire dans un tore fait comme ça. Et que c’est même pour ça que si on fait passer ici la droite infinie qui n’est pas exclue du problème des nœuds, bien loin delà, cette droite infinie qui est faite autrement que ce que nous pouvons appeler le faux trou, cette droite infinie fait de ce trou un vrai trou. C’est-à-dire quelque chose qui se représente mis à plat. Car il reste toujours cette question de la mise à plat. En quoi est-elle convenable?

Tout ce que nous pouvons dire, c’est que les nœuds nous la commandent, nous la commandent comme un artifice, un artifice de représentation; et qu’il n’est en fait que de perspective puisqu’il faut bien que nous suppléions à cette continuité supposée que nous voyons au niveau du moment où la droite infinie est censée sortir. Sortir de quoi? Sortir du trou. Quelle est la fonction de ce trou ? C’est bien ce que nous impose l’expérience la plus simple, c’est celle d’un anneau. Mais un anneau n’est pas cette chose purement abstraite qu’est la ligne d’un cercle. Et il faut, qu’à ce cercle, nous donnions corps, c’est-à-dire consistance; que nous l’imaginions supporté par quelque chose de physique pour que tout ceci soit pensable. Et c’est là que nous retrouvons ceci, c’est que ne se pense / pan-se que le corps.

Bon. Reprenons quand même ce à quoi, aujourd’hui, nous sommes attachés: la piste de Joyce. Je poserai la question, celle que j’ai posée tout à l’heure. Les lettres d’amour à Nora, qu’est-ce qu’elles indiquent ? Il y a là un certain nombre de coordonnées qu’il faut marquer. Qu’est-ce que c’est que ce rapport à Nora?

Chose singulière, je dirai que c’est un rapport sexuel; encore que je dise qu’il y en ait pas. Mais c’est un drôle de rapport sexuel.

Il y a une chose à quoi, on y pense, c’est entendu, mais on y pense rarement. On y pense rarement parce que c’est, c’est pas notre coutume de vêtir notre main droite avec le gant qui va à notre main gauche en le retournant. La chose traîne dans Kant. Mais enfin, qui est-ce qui lit Kant ? C’est fort pertinent dans Kant. C’est fort pertinent. Il y a qu’une seule chose à laquelle — puisqu’il a pris cette comparaison du gant, je ne vois pas pourquoi je ne la prendrais pas aussi ! —, il n’y a qu’une seule chose à laquelle il a pas songé, peut-être parce que de son temps les gants n’avaient pas de boutons, c’est que dans le gant retourné, le bouton est à l’intérieur. C’est un obstacle, quand même, à ce que la comparaison soit complètement satisfaisante ! Mais si vous avez quand même bien suivi, enfin, ce que je viens de dire, c’est que les gants dont il s’agit ne sont pas complètement innocents, le gant retourné, c’est Nora. C’est sa~façon à lui de considérer qu’elle lui va comme un gant.

Ça n’est pas au hasard que je procède par ce cheminement. C’est parce que depuis, depuis toujours, avec une femme, puisque c’est bien là le cas de le dire, pour Joyce, il n’y a qu’une femme. Elle est toujours sur le même modèle et il ne s’en gante qu’avec la plus vive des répugnances. Ce n’est que, c’est sensible, que par la, la plus grande des dépréciations qu’il fait de Nora une femme élue. Non seulement, il faut qu’elle lui aille comme un gant, mais il faut qu’elle, qu’elle le serre comme un gant. Elle ne sert absolument à rien. Et c’est même au point que, c’est tout à fait net dans leurs relations, enfin, quand ils sont à Trieste, chaque fois que se raboule un gosse, je suis bien forcé de parler comme ça, enfin, ça fait un drame. Ça fait un drame, c’était pas prévu dans le programme. Et il y a vraiment un malaise qui s’établit entre celui qu’on appelle comme ça, copains comme cochon, qu’on appelle Jim et, parce que c’est comme ça qu’on écrit de lui, enfin, on écrit de lui comme ça parce que sa femme lui écrivait sous ce terme. Jim et Nora, ça va plus entre eux quand il y a un rejeton. Ça fait toujours, toujours et dans chaque cas, un drame. Ouaih!

J’ai parlé tout à l’heure du bouton. Il doit bien avoir comme ça une petite affaire, une petite chose à faire avec la façon dont on appelle quelque chose, enfin, un organe. Oui. Le clitoris, pour l’appeler par son nom, est quelque chose comme un point noir, dans cette affaire. Je dis point noir, métaphorique ou pas. Ça a d’ailleurs quelques échos dans le comportement, qu’on ne note pas assez, de ce qu’on appelle une femme. C’est très curieux que une femme s’intéresse tant aux points noirs justement. C’est la première chose qu’elle fait à son garçon. C’est de lui sortir les points noirs. Puisque c’est une métaphore de ce que son point noir à elle, elle voudrait pas que ça tienne tant de place. C’est toujours le bouton de tout à l’heure, du gant retourné. Parce qu’il faut tout de même pas confondre! C’est évident que de temps en temps il y a, il y a des femmes qui doivent procéder à, à l’épouillage, comme les singesses. Mais c’est quand même pas du tout la même chose d’écraser une vermine ou d’extraire un point noir ! Oui.

Il faut que nous continuions à faire le tour.

L’imagination d’être le rédempteur, dans notre tradition au moins, est le prototype de ce que, ce n’est pas pour rien que je l’écrive:

la père-version. C’est dans la mesure où il y a rapport de fils à père, et ceci depuis très longtemps, que a surgi cette idée loufoque du rédempteur. Freud a quand même essayé de se dépêtrer de ça, de ce sadomasochisme, seul point dans lequel il y a un rapport supposé entre le sadisme et le masochisme. Le sadisme est pour le père, le masochisme est pour le fils. Ça n’a entre eux aucun, strictement aucun rapport. Faut vraiment croire que ça se passe comme ici (Fig. 44), à savoir qu’il y a une droite infinie qui pénètre dans un tore. Je pense que je fais assez image comme ça. Il faut vraiment croire à l’actif et au passif pour imaginer que Freud a très bien vu quelque chose qui est beaucoup plus ancien que cette mythologie chrétienne, c’est la castration. C’est que le phallus, ça se transmet de père en fils. Et que même ça comporte, ça comporte quelque chose qui annule le phallus du père avant que le fils ait le droit de le porter. C’est essentiellement de cette façon, qui est une transmission manifestement symbolique, que Freud se réfère, que Freud se réfère à cette idée de la castration.

C’est bien ce qui m’amène, ce qui m’amène à poser la question des rapports du Symbolique et du Réel. Ils sont fort ambigus; au moins dans Freud. C’est bien là que se soulève la question de la critique du vrai. Qu’est-ce que c’est que le vrai, sinon le vrai Réel ? Et comment distinguer, sinon à employer quelque terme métaphysique, le Echt de Heidegger, comment distinguer le vrai Réel, du faux ? Car Echt est quand même du côté, du côté du Réel. C’est bien là que bute toute la métaphysique de Heidegger. Dans ce petit morceau sur Echt, il avoue, si je puis dire, son échec. Le Réel se trouve dans les embrouilles du vrai. Et c’est bien ça qui m’a amené à l’idée de nœud qui procède de ceci que le vrai s’autoperfore du fait que son usage crée de toute pièce le sens. Ceci de ce qu’il glisse, de ce qu’il est aspiré par l’image du trou corporel dont il est émis, à savoir la bouche en tant qu’elle suce.

Il y a une dynamique du regard. Centrifuge. C’est-à-dire qui part de l’œil. De l’œil voyant, mais aussi bien du point aveugle. Elle part de l’instant de voir et l’a pour point d’appui. L’œil voit instantanément, en effet, c’est ce qu’on appelle l’intuition; par quoi il redouble ce qu’on appelle l’espace dans l’image.

Il n’y a aucun espace réel. C’est une construction purement verbale qu’on a épelée en trois dimensions, selon les lois, qu’on appelle ça, de la géométrie, lesquelles sont celles du ballon ou de la boule, imaginée kinesthétiquement, c’est-à-dire oral-analement.

L’objet que j ai appelé petit a, en effet, n’est qu’un seul et même objet. Je lui ai reversé le nom d’objet en raison de ceci que l’objet est ob, obstaculant à l’expansion de l’Imaginaire concentrique, c’est-à-dire englobant. Concevable, c’est-à-dire saisissable avec la main. C’est la notion de Begriff. Saisissable à la manière d’une arme. Et, pour évoquer, comme ça, quelques allemands qui n’étaient pas du tout idiots, cette arme, loin d’être un prolongement du bras, est dès l’abord une arme de jet, une arme de jet dès l’origine. On n’a pas attendu les boulets pour lancer un boomerang.

Ce qui, de tout ce tour, apparaît, c’est qu’en somme, tout ce qui subsiste du rapport sexuel c’est cette géométrie à laquelle nous avons fait allusion à propos du gant. C’est tout ce qui reste à l’espèce humaine de support pour le rapport. Et c’est bien en quoi, d’ailleurs, elle s’est dès l’abord engagée dans des affaires de soufflure, dans lesquelles elle a fait plus ou moins rentrer le solide. Il n’en reste pas moins que nous devons faire là la différence. La différence entre la coupe de ce solide et ce solide lui-même. Et nous apercevoir que ce qu’il y a de plus consistant dans la soufflure, c’est-à-dire dans la sphère, dans le concentrique, c’est la corde. C’est la corde en tant qu’elle fait cercle, qu’elle tourne en rond, qu’elle est boucle, boucle unique d’abord d’être mise à plat. Qu’est-ce qui prouve, après tout, que la spirale n’est pas plus réelle que le rond ? Auquel cas rien n’indique que pour se rejoindre elle doive faire nœud, si ce n’est le faussement dit nœud borroméen, à savoir une chaî-nœud qui engendre naturellement le nœud de trèfle, (Fig. 45) qui provient de ce que ça se joint ici, a, et là, b, et là, c, et que ça continue (Fig. 46).

Il y a tout de même quelque chose qui n’est pas moins frappant, c’est que renversé comme ça (Fig. 47), ça ne fait pas nœud de trèfle, pour l’appeler par son nom. Et que la question que je poserai, à la fin de ce jaspinage, est celle-ci: on a tout de suite — pour vous ce n’est peut-être pas évident—, on a tout de suite très bien remarqué, ça ne va pas de soi, on a tout de suite très bien remarqué que, si ici vous changez quelque chose au passage en-dessous, dans ce nœud, de cette, disons, aile du nœud, vous avez tout de suite pour résultat que le nœud est aboli. Il est aboli tout entier. Et ce que je soulève comme question, puisque ce dont il s’agit, c’est de savoir si oui ou non Joyce était fou, pourquoi, après tout, ne l’aurait-il pas été ? Ceci, d’autant plus que ça n’est pas un privilège, s’il est vrai que chez la plupart, le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel sont embrouillés au point de se continuer l’un dans l’autre, s’il n’y a pas d’opération qui les distingue dans une chaîne, à proprement parler, la chaîne du nœud borroméen, du prétendu nœud borroméen car le nœud borroméen n’est pas un nœud, c’est une chaîne. l3ourquoi ne pas saisir que chacune de ces boucles se continue pour chacun dans l’autre d’une façon strictement non distinguée, et que du même coup, c’est pas un privilège que d’être fou.

Ce que je propose, ici, c’est de considérer. le cas de Joyce comme répondant à quelque chose qui serait une façon de suppléer, de suppléer à ce dénouement, à ce dénouement tel que, comme vous le voyez, je suppose, (Fig. 48) ceci fait purement et simplement un rond, ceci se déploie ; il suffit de rabattre. C’est du rabattement de ceci que résulte ce huit. Et ce dont il s’agit de s’apercevoir, c’est qu’à ceci, on peut remédier à faire quoi? A y mettre une boucle, à y mettre une boucle grâce à quoi le nœud de trèfle, le cloverleaf, ne s’en ira pas, ne s’en ira pas en floche (Fig.49 et 50).

Est-ce que nous ne pouvons pas concevoir le cas de Joyce comme ceci? C’est à savoir que son désir d’être un artiste qui occuperait tout le monde, le plus de monde possible en tout cas, est-ce que ce n’est pas exactement le compensatoire de ce fait que disons, que son père n’a jamais été pour lui un père.

Que non seulement il ne lui a rien appris, mais qu’il a négligé à peu près toute chose, sauf à s’en reposer sur les bons pères jésuites, l’Eglise diplomatique. Je veux dire la trame dans laquelle se développait ceci qui n’a plus rien à faire avec la rédemption qui n’est plus qu’ici que bafouillage, le terme diplomatique est emprunté au texte même de Joyce, spécialement de Stephen Hero où Church Diplomatic est nommément employé. Mais il est aussi certain que, que dans le Portrait de l’Artiste, le père parle de l’Eglise comme d’une très bonne institution. Et même que le mot diplomatic y est également présenté, poussé en avant.

Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose comme une, je dirais, compensation de cette démission paternelle? De cette Verwerfung de fait, dans le fait que Joyce se soit senti impérieusement appelé, c’est le mot, c’est le mot qui résulte d’un tas de choses dans son propre texte, dans ce qu’il a écrit; et que ce soit là le ressort propre par quoi chez lui le nom propre c’est quelque chose qui est étrange.

J’avais dit que je parlerais du nom propre aujourd’hui, je remplis sur le tard, ma promesse. Le nom qui lui est propre, c’est cela qu’il valorise au dépens, du père. C’est à ce nom qu’il a voulu que soit rendu l’hommage que lui-même a refusé à quiconque. C’est en cela, qu’on peut dire que le nom propre qui fait bien tout ce qu’il peut pour se faire plus que le S1, le S1 du maître qui se dirige vers le S que j’ai appelé de l’indice petit 2, qui est ce autour de quoi se cumule ce qu’il en est du savoir.

S1  S2

Il est très clair que depuis toujours, ça a été une invention, une invention qui s’est diffusée à mesure de l’histoire, qu’il y ait deux noms qui lui soient propres à ce sujet. Que Joyce s’appelait également James, c’est quelque chose qui ne prend sa suite que dans l’usage du surnom, James Joyce surnommé Dedalus. Le fait que nous puissions en mettre, comme ça, des tas n’aboutit qu’à une chose, c’est à faire rentrer le nom propre dans ce qu’il en est du nom commun.

Oui. Eh bien écoutez, puisque j’en suis arrivé là à cette heure, vous devez en avoir votre claque, et même votre Jacques-Laque, puisque aussi bien j’y ajouterai le han ! qui sera l’expression du soulagement que j’éprouve à avoir parcouru aujourd’hui ; je réduis mon nom propre au nom le plus commun.

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