lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LXXIII LE SINTHOME 1975 – 1976 Leçon du 9 Décembre 1975

Leçon du 9 Décembre 1975

 

Ca ne peut pas durer comme ça!

Je veux dire que vous êtes trop nombreux. Vous êtes trop nombreux pour que, enfin, j’espère tout de même obtenir de vous ce que j’ai obtenu du public des Etats-Unis, où je viens d’aller. J’y ai passé quinze jours pleins et j’ai pu m’apercevoir d’un certain nombre de choses. En particulier, si, si j’ai bien entendu, enfin, d’une certaine lassitude qui est ressentie, principalement, par les analystes.

J’y ai été, mon Dieu, je ne puis que dire que j’y ai été très bien traité, mais c’est, ça n’est pas, ça n’est pas dire grand chose, n’est ce pas. Je m’y suis senti plutôt, pour employer un terme qui est celui dont je me sers pour ce qu’il en est de l’homme, j’y ai été humé. Ou encore, si vous voulez bien l’entendre, aspiré, aspiré dans une sorte de tourbillon, qui, évidemment ne trouve son répondant que, que dans ce que je mets en évidence par mon nœud.

C’est en effet pas par hasard, n’est ce pas, c’est peu à peu que vous avez vu, enfin, ceux qui sont là depuis un certain temps, que vous avez pu voir, c’est-à-dire entendre pas à pas comment j’en suis venu à exprimer parla fonction du nœud ce que j’avais d’abord avancé comme, disons, triplice du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel.

Le nœud est fait dans l’esprit d’une, d’un nouveau mos, mode, n’est-ce pas, ou mœurs, d’un nouveau mos geometricus. Nous sommes, en effet, au départ, toujours captivés par quelque chose qui est une géométrie que j’ai qualifiée, la dernière fois, de comparable au sac, c’est-à-dire à la surface.

Il est très difficile — vous pouvez en faire l’essai —, il est très difficile de penser — chose qui s’opère le plus communément les yeux fermés—, il est très difficile de penser au nœud. On ne s’y retrouve pas. Et je ne suis pas tellement sûr, quoiqu’il y en ait, à mes yeux, toute apparence, de l’avoir correctement mis devant vous. Il me semble que il y a une faute. Il y a une faute ici. Voilà.

L’erreur, c’est aussi ce qu’il convient de supprimer.

C’est un nœud qui part de ceci, que vous connaissez bien, à savoir, à savoir ce qui fait que dans un nœud borroméen vous avez cette forme qui est telle qu’à l’occasion elle se redouble et que vous devez la compléter par deux autres ronds. (Fig. 16)

Il y a une autre façon de redoubler cette forme pliée, en somme, vous voyez que j’essaie de vous mettre au fait, cette forme pliée, cette forme liée qui s’accroche l’une à l’autre (Fig.17).

Il y a une autre façon qui consiste à user de ce que je vous ai déjà montré une fois, à l’occasion, à savoir de ceci (Fig. 18). A savoir de ceci, de ceci qui ne va pas sans constituer de soi un cercle fermé. Par contre, sous la forme suivante (Fig. 16), vous voyez que les deux circuits sont manipulables d’une façon telle qu’ils peuvent se libérer l’un de l’autre. C’est même pour ça que les deux cercles, ici marqués en rouge, peuvent en constituer un nœud qui soit à proprement parler borroméen, c’est-à-dire qui, du fait de la section d’un quelconque, libère tous les autres.

L’analyse est, en somme, la réduction de l’initiation à sa réalité, c’est-à-dire au fait qu’il n’y a pas, à proprement parler, d’initiation. Tout sujet y livre ceci qu’il est toujours et n’est jamais qu’une supposition.

Néanmoins, ce que l’expérience nous démontre, c’est que cette supposition est toujours livrée à ce que j’appellerai une ambiguïté. Je veux dire que le sujet comme tel est toujours, non pas seulement double, mais divisé. Il s’agit de rendre compte de ce qui, de cette division, fait le Réel.

En quoi Freud — puisque il nous faut y revenir, c’est lui qui a été le grand frayeur de cette appréhension —, en quoi Freud, dont en somme, si j’ai bien lu, je crois d’ailleurs l’avoir bien lu, si j’en crois le dernier Erich Fromm que vous pouvez vous procurer très aisément, si mon souvenir est bon, chez Gallimard, et qui s’intitule de quelque chose qui, au moins sur le dos du volume, s’énonce comme la psychanalyse appréhendée à travers son « père », entre guillemets, c’est-à-dire par Freud, en quoi donc, si je l’ai bien lu, Freud un bourgeois, est un bourgeois bourré de préjugés, a-t-il atteint quelque chose qui fait la valeur propre de son dire ? Et qui n’est certes pas rien, qui est la visée de dire, sur l’homme, la vérité. A quoi j’ai apporté cette correction qui n’a pas été pour moi sans peine, sans difficulté: qu’il n’y a de vérité qu’elle ne puisse que se dire, tout comme le sujet qu’elle comporte, qui ne puisse se dire qu’à moitié. Qui ne puisse, pour l’exprimer comme je l’ai énoncé, que se mi-dire.

Je pars de ma condition qui est celle d’apporter à l’homme ce que l’Ecriture énonce comme, non pas une aide à lui, mais une aide contre lui. Et, de cette condition, j’essaie de me repérer. C’est bien pourquoi j’ai été vraiment d’une façon qui, qui vaudrait remarque, j’ai été conduit à cette considération du nœud. Qui, comme je viens de vous le dire, est à proprement parler constitué par une géométrie qu’on peut bien dire interdite à l’Imaginaire, qui ne s’imagine qu’à travers toutes sortes de résistances, voire de difficultés. C’est à proprement parler ce que le nœud, en tant qu’il est borroméen, substantifie.

Si nous partons, en effet, de l’analyse, nous constatons, c’est autre chose que d’observer, une des choses qui m’ont le plus frappé quand j’étais en Amérique, c’est ma rencontre qui était, certes, pas par hasard, qui était tout à fait intentionnelle de ma part, c’est ma rencontre avec Chomsky. J’en ai été, à proprement parler, je dirai, soufflé. Je le lui ai dit. L’idée, dont je me suis rendu compte qu’elle était la sienne, est en somme celle-ci dont je ne peux pas dire qu’elle soit d’une façon réfutable, c’est même l’idée la plus commune, et c’est bien qu’il l’ait devant, à mon oreille, simplement affirmée qui m’a fait sentir toute la distance où j’étais de lui. Cette idée qui est l’idée, en effet commune, est celle-ci, celle-ci qui me paraît précaire : la considération, en somme, de quelque chose qui se présente comme un corps, un corps conçu comme pourvu d’organes, ce qui implique, dans cette conception, que l’organe est un outil, outil de prise, outil d’appréhension, et que il n’y a aucune objection de principe à ce que l’outil s’appréhende lui-même comme tel, que, par exemple, le langage soit considéré par lui comme déterminé par un fait génétique, il l’a exprimé en ces propres termes devant moi; en d’autres termes, le langage soit lui-même un organe. Il me paraît tout à fait saisissant, c’est ce que j’ai exprimé par le terme soufflé, il me paraît tout à fait saisissant que de ce langage, on puisse faire retour sur lui-même comme organe.

Si le langage n’est pas considéré sous ce biais, qu’il, qu’il est lié à quelque chose qui, dans le Réel, fait trou, il n’est pas simplement difficile, il est impossible d’en considérer le maniement. La méthode d’observation ne saurait partir du langage sans admettre cette vérité principielle que dans ce qu’on peut situer comme Réel, le langage n’apparaisse comme faisant trou. C’est de cette notion, fonction du trou, que le langage opère sa prise sur le Réel. Il ne m’est, bien entendu, pas aisé de faire peser de tout son poids cette conviction sur vous. Elle m’apparaît inévitable de ce que il n’y a de vérité, comme telle, possible que d’évider ce Réel.

La langage d’ailleurs mange ce Réel, je veux dire qu’il permet d’aborder ce Réel, quand ce Réel génétique, pour parler comme Chomsky, qu’en terme de signe, ou autrement dit de message qui part du gène moléculaire en le réduisant à ce qui a fait la renommée de Krick et de Watson, à savoir cette double hélice d’où sont censés partir ces divers niveaux qui organisent le corps à travers un certain nombre d’étages, qui sont d’abord de la division du développement, de la spécialisation cellulaire, puis ensuite de cette spécialisation de partir des hormones qui sont autant d’éléments sur lesquels se véhiculent, pour la direction de l’information organique, autant de sortes de messages.

Toute cette subtilisation de ce qu’il en est du Réel par tant de dits messages, mais où ne se marque que le voile porté sur ce qu’il en est de l’efficace du langage, c’est-à-dire sur ceci que le langage n’est pas en lui-même un message, mais qu’il ne se sustente que de la fonction de ce que j’ai appelé le trou dans le Réel.

Il y a pour cela la voie de notre nouveau mos geometricus, c’est-à-dire de la substance qui résulte de l’efficace, de l’efficace propre du langage, et qui se supporte de cette fonction du trou. Pour l’exprimer en terme de ce fameux nœud borroméen où je me fie, disons que il repose tout entier sur l’équivalence d’une droite infinie avec un cercle.

Le schéma du nœud borroméen est celui-ci (Fig. 19).

Je veux dire, pour le marquer, ceci tout autant que mon dessin ordinaire, celui qui s’articule ainsi (Fig. 20), ceci pour autant que le dessin ordinaire est à proprement parler un nœud borroméen. De ce fait, de ce fait, il est également vrai que ceci en est un (Fig. 21).

Je veux dire qu’à substituer le couple d’une droite supposée infinie avec un cercle, on obtient le même nœud borroméen. Il y a quelque chose qui répond de ce chiffre trois qui est l’orée, si je puis dire, d’une exigence, laquelle est à proprement parler l’exigence propre du nœud. Elle est liée à ce fait que pour rendre compte correctement du nœud borroméen, c’est à partir de trois que spécialement s’origine une exigence.

Il est possible, avec une manipulation fort simple, de rendre ces trois droites infinies parallèles (fig. 22). Il suffira, pour ça, d’assouplir, je dirai, ce qu’il en est du faux cercle déjà plié, le cercle en rouge, dans cette occasion. C’est à partir de trois qu’il nous faut définir ce qu’il en est du point à l’infini de la droite comme ne prêtant pas, ne prêtant en aucun cas à faire faute à ce que nous pouvons appeler leur concentricité (Fig. 23).

Je veux dire que ces trois points à l’infini, mettons-les ici, par exemple, doivent être, sous quelque forme que nous les supposions, et nous pouvons aussi bien inverser ces positions, je veux dire faire que, que cette première droite à l’infini si l’on peut dire, soit, par rapport aux autres, enveloppante, au lieu d’être enveloppée. C’est la caractéristique de ce point à l’infini, que de ne pouvoir être situé, comme on pourrait s’exprimer, d’aucun côté.

Mais ce qui est exigible à partir du nombre trois, c’est ceci, c’est que pour le figurer de cette façon imagée (Fig. 24), on doit énoncer, préciser que de ces trois droites, complétées de leur point à l’infini, il ne s’en trouvera pas une — vous sentez bien que si je les ai mises ici toutes les trois en rouge, c’est qu’il y a des raisons pour lesquelles j’ai dû les tracer ici d’une couleur différente —, il n’y en aura pas une qui, d’être enveloppée par une autre, ne se trouvera enveloppante par rapport à l’autre. Car c’est à proprement parler ceci qui constitue la propriété du nœud borroméen.

Je vous ai maintes fois familiarisés avec ceci, c’est que le nœud borroméen, si l’on peut dire, dans la troisième dimension, consiste dans ce rapport qui fait que ce qui est enveloppé par rapport à l’un de ces cercles se trouve enveloppant par rapport à l’autre. C’est en cela que est exemplaire ceci que vous voyez ordinairement sous la forme de la sphère armillaire, la sphère armillaire usée, dont on use pour ce qu’il en est des sextants, se présente toujours ainsi (Fig. 25), à savoir que pour le tracer d’une façon claire, le cercle bleu ira toujours se rabattre de la façon suivante autour du cercle qu’ici j’ai dessiné en vert, et que, enfin, le cercle rouge, selon le rabattement de l’entraxe doit être comme ça. Je l’ai dit tout à l’heure. Voilà.

Par contre, la différence entre ce cercle et cette disposition ordinaire dans toute manipulation de la sphère armillaire, se trouvera distancée si, disons, ce cercle qui apparaît ici moyen se trouve, à ce cercle se trouve substituée la disposition suivante (Fig. 26), à savoir qu’il ne pourra pas être rabattu parce que il sera enveloppant par rapport au cercle rouge, et enveloppé par rapport au cercle vert.

Je redessine ce qu’il en est (Fig. 27), vous voyez qu’ici le cercle vert se trouve ainsi situé par rapport au cercle bleu et au cercle rouge. Même mes hésitations sont ici significatives. Elles manifestent la maladresse avec laquelle nécessairement ce qu’il en est du nœud borroméen, type même du nœud, est manipulé.

Le caractère fondamental de cette utilisation du nœud est de permettre d’illustrer la triplicité qui résulte d’une consistance qui n’est affectée que de l’Imaginaire, d’un trou comme fondamental qui ressortit au Symbolique. Et d’autre part, d’une ex-sistence, écrit comme je le fais e-x tiret s-i-s-t-e-n-c-e, qui, elle, appartient au Réel qui en est lé caractère fondamental.

Cette méthode, puisqu’il s’agit de méthode, est une méthode qui se présente comme sans espoir. Sans espoir d’aucune façon de rompre le nœud constituant du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel. A cet égard, elle se refuse à ce qui constitue, il faut le dire, et d’une façon tout à fait lucide, une vertu, une vertu même dite théologale, et c’est en cela que notre appréhension, appréhension analytique de ce qu’il en est de ce nœud est le négatif de la religion.

On ne croit plus à l’objet comme tel, et c’est en ceci que je nie que l’objet puisse être saisi par aucun organe. Puisque l’organe lui-même est aperçu comme un outil. Et qu’étant aperçu comme un outil, comme un outil séparé, il est, à ce titre, conçu comme un objet. Dans la conception de Chomsky, l’objet n’est lui-même abordé que par un objet. C’est à la restitution en tant que telle du sujet, en tant que lui-même ne peut être que divisé, divisé par l’opération elle-même du langage, que l’analyse trouve sa diffusion. Elle trouve sa diffusion en ceci qu’elle met en question la science comme telle. Science pour autant qu’elle fait d’un objet, qu’elle fait d’un objet un sujet, alors que c’est le sujet qui est de lui-même divisé. Nous ne croyons pas à l’objet, mais nous constatons le désir et de cette constatation du désir, nous induisons la cause comme objectivée.

Le désir de connaître rencontre des obstacles. C’est pour incarner cet obstacle que j’ai inventé le nœud et que, au nœud il faut se rompre. Je veux dire que c’est le nœud, le nœud seul qui est le support, le support concevable d’un rapport entre quoi que ce soit et quoi que ce soit que le nœud, s’il est abstrait d’un côté, doit être pensé et conçu comme concret.

Ce dans quoi, puisque aujourd’hui, vous le voyez bien, je suis fort las, fort las de cette épreuve américaine où, comme je vous l’ai dit, j’ai été certainement récompensé, car j’ai pu, ces figures que vous voyez ici plus ou moins substantialisées, substantialisées par l’écrit, par le dessin, j’ai pu en faire ce que j’appellerai agitation, émotion. Le senti comme mental, le sentimental est débile. Parce que toujours par quelque biais réductible à l’Imaginaire. L’imagination de consistance va tout droit à l’impossible de la cassure, mais c’est en cela que la cassure peut toujours être le Réel. Le Réel comme impossible et qui n’en est pas moins compatible avec ladite imagination et la constitue même.

Je n’espère pas, d’aucune façon, sortir de la débilité que je signale de ce départ. Je n’en sors, comme quiconque, que dans la mesure de mes moyens. C’est-à-dire comme sur place, sûr ne s’assurant d’aucun progrès vérifiable autrement qu’à la longue.

C’est de façon fabulatoire que j’affirme que le Réel — tel que je le pense dans mon pen, s-e, dans mon pen-se léger — ne va pas sans comporter réellement, le Réel mentant effectivement, sans comporter réellement le trou qui y subsiste de ce que sa consistance ne soit rien de plus que celle de l’ensemble du nœud qu’il fait avec le Symbolique et l’Imaginaire. Nœud qualifiable du borroméen. Soit intranchable sans dissoudre le mythe qu’il rend du sujet, du sujet comme non supposé, c’est-à-dire comme réel pas plus divers que chaque corps signalable du parlêtre; corps qui n’a de statut respectable, au sens commun du mot, que de ce nœud.

Alors, après cette épuisante tentative, puisque aujourd’hui je suis fort las, j’attends de vous ce que j’ai reçu, ce que j’ai reçu plus aisément qu’ailleurs en Amérique, à savoir que quelqu’un me pose, à propos d’aujourd’hui, une question, quelle qu’elle soit. Même si elle manifeste que dans mon discours, mon discours d’aujourd’hui, discours que je reprendrai la prochaine fois en abordant ceci que Joyce se trouve d’une façon privilégiée avoir visé par son art le quart terme, celui que de diverses façons que vous voyez là figuré (fig. 16) ; qu’il s’agisse du rond rouge qui est tout à l’extrême, à droite, ou qu’il s’agisse aussi bien du rond noir ici, ou qu’il s’agisse encore de ceci (fig. 28), que vous voyez que c’est d’une façon particulière encore, particulière en ceci que c’est toujours le même cercle plié qui se trouve ici, dans une position spéciale, à savoir deux fois infléchi; c’est-à-dire pris, pris d’une façon qui est correspondante, qui se figure à peu près ainsi, pris quatre fois, si l’on peut dire, avec lui-même. Ce qui permet effectivement

de s’apercevoir que, de même qu’ici c’est deux fois que chacun de ces cercles coincent la boucle figurée par ce cercle plié, ici, par contre, c’est quatre fois que ce petit cercle, ou le cercle vert, par exemple, celui qui est ici, ou le cercle bleu  le coincent. Puisque aussi bien, c’est decoinçage, essentiellement, qu’il s’agit.

C’est donc de Joyce que ce quatrième terme, ce quatrième terme en tant qu’il complète le nœud de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel, que j’avancerai que par son art, et c’est là tout le problème comment un art peut-il viser de façon expressément divinatoire à substantialiser dans sa consistance, sa consistance comme telle, mais aussi bien son ex-sistence et aussi bien ce troisième terme qui est le trou, comment par son art, quelqu’un a-t-il pu viser à rendre comme tel, au point de l’approcher d’aussi près qu’il est possible, ce quatrième terme, celui à propos de quoi aujourd’hui j’ai voulu simplement vous montrer qu’il est essentiel au nœud borroméen lui-même ? J’attends donc que s’élève une voix quelle qu’elle soit.

 

QUESTIONS

J.Lacan – Alors ! Qu’est-ce qui a pu vous paraître discutable dans ce que j’ai avancé aujourd’hui?

M.X – …

J. Lacan – Pardon ?

M. X – Ce n’est pas une question sur le nœud lui-même, c’est une question plutôt historique. Qu’est-ce qui vous a amené à croire au début, que vous trouveriez quelque chose chez Chomsky qui vous dirait ou qui vous rappellerait, pour moi, c’est quelque chose qui ne m’aurait jamais venu en tête.

J. Lacan – Ben ! C’est bien pour ça que j’ai été soufflé, c’est certain. Oui. Mais ça ne veut pas dire que je ne — on a toujours cette sorte de faiblesse, n’est-ce pas — et il y a un reste d’espoir. Je veux dire que Chomsky s’occupant de linguistique, je pouvais espérer voir une pointe d’appréhension de ce que je montre concernant le Symbolique, c’est-à-dire qu’il garde, même quand il est faux, quelque chose du trou. Il est impossible par exemple de ne pas qualifier de ce faux trou l’ensemble constitué par le symptôme et le Symbolique. Mais que d’un autre côté, c’est en tant qu’il est accroché au langage que le symptôme subsiste, au moins si nous croyons que par une manipulation dite interprétative, c’est-à-dire jouant sur le sens, nous pouvons modifier quelque chose au symptôme. Cette assimilation chez Chomsky de quelque chose qui, à mes yeux, est de l’ordre du symptôme, c’est-à-dire qui confond le symptôme et le Réel, c’est très précisément ce qui m’a soufflé.

M.X – Excusez-moi. C’est une question peut-être oisive sur

J. Lacan – Comment ? C’est pour vous

M. X – … une question peut-être oisive sur

J. Lacan – oiseuse?

M. X – Oisive. Merci. Etant Américain…

J. Lacan – Oui ! Vous êtes Américain. Et je vous remercie. Je constate simplement qu’il n’y a, une fois de plus, n’est-ce pas, qu’un Américain pour m’interroger. Enfin, je ne peux pas dire combien j’ai été comblé, si je puis dire, par le fait que, en Amérique, j’ai eu des gens qui avaient, qui me témoignaient par quelque côté, que j’avais, enfin, que mon discours n’était pas vain, n’est-ce pas.

M. X – Alors, oui, pour moi, essayant de comprendre la possibilité de plusieurs discours à Paris il me semble impossible que quelqu’un ait pu concevoir que Chomsky, éduqué dans la tradition nouvelle née de la logique mathématique et qu’il a pris chez Quine et Goodman, à Harvard…

J. Lacan – Mais Quine n’est pas bête du tout, hein!

M. X – Non, mais il n’est pas non plus, me semble-t-il, Quine et Lacan, c’est deux noms que je n’aurais pas trouvés. Mais pour ce qui est de la réflexion surie sujet, c’est français, qui pour trouver quelque chose de, pour trouver un tas d’images… il me manque une pensée comme ça

J. Lacan – Est-ce que je peux attendre de quelqu’un de français quelque chose qui, enfin qui

R. C. – Moi je voulais vous interroger sur quelque chose de … C’est à propos de l’alternance finalement du corps et de la parole comme vous la vivez même aujourd’hui…

J. Lacan – A propos de l’alternance…?

R. C. – C’est à propos de l’alternance du corps avec la parole. Parce qu’il y a quelque chose qui m’échappe un petit peu dans votre discours, c’est le fait que vous parliez effectivement pendant une heure trente, et qu’ensuite vous ayez le désir d’avoir un contact, finalement, plus direct avec quelqu’un. Et je me suis demandé si, d’une façon plus générale, dans votre théorie, là, vous ne parliez pas strictement du langage, mais sans penser à ces moments où le corps sert lui aussi d’échange, et effectivement, à ce moment-là, l’organe, c’est pas clair mais… l’organe peut servir à appréhender le Réel, d’une façon directe sans le discours. Est-ce qu’il n’y a pas une alternance des deux dans la vie d’un sujet ? J’ai l’impression qu’il y a une désincarnation du discours. Le discours se reportant toujours….

J. Lacan – Comment dites-vous ? Une désincarnation…

R. C. – Du discours, du corps, c’est ce que je veux dire. Est-ce qu’il n’y a pas simplement un jeu effectivement d’alternance entre les deux ?… sans le langage, est-ce que ce trou n’existerait pas du fait d’un engagement physique direct avec ce Réel? Et je parle de l’amour et de la jouissance.

J. Lacan – C’est bien là, c’est bien là ce dont il s’agit. Il est tout de même très difficile de ne pas considérer le Réel, dans cette occasion comme un, comme un tiers. Et disons que, que ce que je peux solliciter comme réponse appartient à ceci qui est un appel au Réel, non pas comme lié au corps, n’est-ce pas, mais comme différent. Que loin du corps, il y a possibilité de ce que j’appelais la dernière fois résonance, ou consonance. Que c’est au niveau du Réel que peut se trouver cette consonance. Que le Réel, par rapport à ces pôles que constituent le corps et, d’autre part, le langage, que le Réel est là ce qui fait accord —à corps — Qu’est-ce que je peux attendre de quelqu’un d’autre?

X. – Vous disiez tout à l’heure que Chomsky faisait du langage un organe, et vous parliez d’un effet de soufflage..

J. Lacan – Je parlais de?

M. X – D’un effet de soufflage. Ça vous avait soufflé. Et je me demandais si ça ne tenait pas au fait que vous, ce que vous dites, ce dont vous faites un organe c’est la libido. Je pense au mythe de la lamelle, et je me demande si ça n’est pas le biais par lequel peut se poser, ici, précisément la question de l’âme. C’est-à-dire je me demande si ce déplacement de l’un à l’autre, qui m’a été présent à l’esprit lorsque vous en aviez parlé, n’est pas ce par quoi on peut saisir encore qu’il y ait de l’âme. Parce que écarter l’idée de mettre un écart entre langage ‘et organe, ça ne peut se récupérer dans le sens d’un art que si on, je pense qu’on coupe l’organe au niveau de la, où vous le mettez, de la libido. C’est pas simple, je veux dire, parce que la libido comme organe c’est pas… Et je pense d’autre part, ce qui est étonnant c’est que

J. Lacan – La libido, comme son nom l’indique, ne peut être que participant du trou, tout autant que des autres, que des autres modes sous lesquels se présentent le corps et le Réel d’autre part, n’est-ce pas. Oui…

X. – Ce qui est très curieux, c’est que, lorsque vous parlez…

J. Lacan – C’est évidemment par là que j’essaie de rejoindre la fonction de l’art. C’est en quelque sorte impliqué par ce qui est laissé en blanc comme quatrième terme, n’est-ce pas. Et quand je dis que l’art peut même atteindre le symptôme, c’est ce que je vais essayer de substantialiser et c’est à juste titre que vous évoquez le mythe dit : lamelle. C’est tout à fait dans la bonne note, et je vous en remercie. C’est dans ce fil que j’espère continuer.

X. – Je voudrais poser une petite question : lorsque vous parlez de la libido, dans ce texte, vous dites qu’elle est remarquable par un trajet d’invagination aller-retour. Or, cette image, aujourd’hui, elle me semble pouvoir fonctionner comme celle de la corde qui est prise dans un phénomène de résonance et qui ondule. C’est-à-dire qui fait un ventre qui s’abaisse et se lève et des nœuds. Je voudrais savoir si…

J. Lacan – Non, mais ce n’est pas pour rien que, dans une corde, la métaphore vient de ce qui fait nœud. Ce que j’essaie, c’est de trouver à quoi se réfère cette métaphore, n’est-ce pas. S’il y a dans une corde vibrante des ventres et des nœuds, c’est pour autant que c’est au nœud qu’on se réfère. Je veux dire que on use du langage d’une façon qui va plus loin que ce qui est effectivement dit. On réduit toujours la portée de la métaphore comme telle, n’est-ce pas. C’est-à-dire qu’on la réduit à une métonymie n’est-ce pas.

X. – Lorsque vous passez du nœud borroméen à trois: Réel, Imaginaire, Symbolique, à celui à quatre où s’introduit le symptôme, le nœud borroméen à trois, en tant que tel,, disparaît. Et…

J. Lacan – C’est tout à fait exact. II n’est plus un nœud. Il n’est tenu que par le symptôme.

X. – Dans cette perspective, disons de… l’espoir de cure en matière d’analyse semble trouver problème, puisque…

J. Lacan – Il n’y a aucune réduction radicale du quatrième terme. C’est-à-dire que même l’analyse, puisque Freud, on ne sait pas par quelle voie, enfin, a pu l’énoncer, il y a une Urverdrängung. Il y a un refoulement qui n’est jamais annulé, n’est-ce pas. Il est de la nature même du Symbolique de comporter ce trou, n’est-ce pas. Et c’est ce trou que je vise quand je, que je reconnais dans l’Urverdrängung elle-même.

X. – D’autre part vous parlez du nœud borroméen en disant qu’il ne constitue pas un modèle, est-ce que vous pourriez préciser?

J. Lacan – Il ne constitue pas un modèle sous le mode où il a quelque chose près de quoi l’imagination défaille. Je veux dire que elle résiste à proprement parler, comme telle, à l’imagination du nœud. Son abord mathématique dans la topologie est insuffisant. J’ai, je peux quand même vous dire, enfin, n’est-ce pas, mes expériences de ces vacances. Je me suis obstiné à penser de la façon dont ceci (Fig. 20) qui constitue un nœud, non pas un nœud entre deux éléments, car comme vous le voyez, il n’y en a qu’un seul. Comment, ce nœud dit nœud à trois, le nœud le plus simple, le nœud que vous pouvez faire, c’est le même que celui-ci, le nœud que vous pouvez faire avec n’importe quelle corde, la plus simple. C’est le même nœud quoi qu’il n’ait pas le même aspect. Je me suis attaché à penser à ceci, dont j’avais fait, disons, la trouvaille, à savoir qu’avec ce nœud, tel qu’il est montré là, il est facile de démontrer qu’il ex-siste un nœud borroméen.

Il y suffit de penser que vous pouvez rendre sous-jacent sur une surface qui est cette surface double sans laquelle nous ne saurions écrire quoi que ce soit concernant les nœuds, sur une surface donc sous-jacente, vous mettez le même nœud. Il est très facile de réaliser, je veux dire par une écriture, ceci, qu’en faisant passer successivement, je veux dire à chaque étape, un troisième nœud à trois, successivement et c’est facile, ça à imaginer. Ça s’imagine pas tout de suite puisqu’il a fallu que j’en fasse la trouvaille. Faire passer un nœud homologue sous le nœud sous-jacent, et sur, à chaque étape, le nœud que j’appellerai, là, sur-jacent. Ceci, donc, réalise aisément un nœud borroméen.

Y a-t-il possibilité, avec ce nœud à trois, de réaliser un nœud borroméen à quatre ? J’ai passé à peu près deux mois à me casser la tête sur cet objet. C’est bien là le cas de le dire. Je n’ai pas réussi à démontrer qu’il ex-siste une façon de nouer quatre nœuds à trois d’une façon borroméenne. Eh bien, ça ne prouve rien. Ça ne prouve pas qu’il n’ex-siste pas.

Encore hier soir, je n’ai pensé qu’à ça. Si j’avais puy arriver, à vous le démontrer, démontrer qu’il ex-siste; ce qu’il y a de pire, c’est que je n’ai pas trouvé la raison démonstrative de ce qu’il n’ex-siste pas. Simplement, j’ai échoué. Car, même cela que je ne puisse pas montrer que ce nœud à quatre nœuds à trois, en tant que borroméen, ex-siste, que je ne puisse pas le montrer ne prouve rien. Il faut que je démontre qu’il ne peut ex-sister. En quoi, de cet Impossible, un Réel sera assuré. Le Réel constitué par ceci qu’il n’y a pas de nœud borroméen qui se constitue de quatre nœuds à trois. Ce serait là toucher un Réel.

Pour vous dire ce que j’en pense, toujours avec ma façon de dire que c’est mon pen-se, je crois qu’il ex-siste. Je veux dire que, que ce n’est pas que nous buterons à un Réel. Je ne désespère pas de le trouver… Mais c’est un fait que je ne peux rien. Parce que dès que ça serait démontré,’ça serait facile de vous le montrer. Mais il est un fait aussi, c’est que je ne peux rien, de tel, vous montrer. Le rapport du montrer au démontrer est là nettement séparé.

X. – Vous avez dit tout à l’heure que, dans la perspective de Chomsky,

J. Lacan – Comment?

X. – Vous avez dit tout à l’heure que dans la perspective de Chomsky, le langage peut être un organe. Et vous avez parlé de la main. Pourquoi ce mot main ? Est-ce que sous ce mot main, il y a la référence à quelque chose de l’ordre, qui a rapport à un objet qui n’est pas encore technique au sens cartésien du terme ? C’est-à-dire une technique qui ignore le langage, qui ne parle plus d’une technique au sens cartésien du terme, c’est-à-dire une technique qui ignore le langage, qui ne parle plus d’une technique liée au langage, pour désigner le rapport du sujet au langage, est là pour montrer la nécessité d’une autre théorie de la technique que celle qui a lieu, peut-être, chez Chomsky.

J. Lacan – Oui. C’est ce que je prétends, enfin, n’est-ce pas. Malgré l’existence de poignées de mains, la main dans la poignée, dans l’acte de poigner, ne connaît par l’autre main.

Quelqu’un attend pour un cours, je m’excuse.

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