samedi, juillet 20, 2024
Recherches Lacan

LI LES ÉCRITS TECHNIQUES DE FREUD 1953 – 1954 Leçon du 17 Mars 1954

Leçon du 17 Mars 1954

[La fonction de transfert dans l’imaginaire]

Pour ceux qui n’étaient pas là la dernière fois, je vais situer le problème et l’uti­lité de l’intervention, maintenant, de l’article Zur Einführung des Narzissmus. Vous savez que nous sommes parvenus en un point de notre exposé de la technique, de notre examen des fondements de la technique.

… Puisque je suis amené à modifier un peu l’ordre prévu de cet entretien, aujourd’hui, du fait de la défection de notre ami Leclaire, je serai donc peut-être amené, ce qui ne sera peut-être pas plus mal, à court-circuiter un peu certaines notions que je suis d’habitude amené à vous répéter, à presque vous seriner, dans le dessein de les faire entrer dans vos catégories, et mieux encore dans vos habi­tudes de pensée.

Comment pourrions-nous résumer le point où nous sommes parvenus ? Je me suis aperçu cette semaine, et je ne peux pas dire sans satisfaction, qu’il y en a quelques-uns d’entre vous qui commencent à s’inquiéter sérieusement de l’usage systématique que le vous suggère ici, depuis un certain temps, d’une référence fondamentale aux catégories du symbolique et du réel. Vous savez que c’est en insistant sur cette notion du symbolique et en vous disant qu’il convient de toujours et strictement en partir pour comprendre ce que nous faisons dans toute la partie positive de notre intervention dans l’analyse, à partir de cette catégorie du symbolique, et toujours vous demander ce que veut dire et com­ment se situe tel élément de notre intervention, je le répète, spécialement les interventions positives, à savoir l’interprétation.

Nous voici donc arrivés à insister beaucoup sur cette face de la résistance qui se situe au niveau même de l’émission de la parole pour autant qu’elle peutexprimer l’être du sujet, pour autant qu’elle y parvient; et peut-on dire qu’elle y parvient? Jusqu’à un certain point elle n’y parviendra jamais. Nous voici, dis-­je, arrivés à ce moment, où nous nous posons la question : qu’est-ce alors par rapport à cet élément fondamental de la communication, de la parole? Qu’est­-ce et comment se situent tous ces affects, toutes ces références, appelons-les maintenant par leur nom, imaginaires, qui sont proprement, communément évoqués quand on évoque, quand on veut définir l’action inter-psychologique du transfert dans l’expérience analytique? Vous avez bien senti que ça n’allait pas de soi1.

… Il est là du don de la parole en tant que quand la parole est donnée, les deux sujets, le locuteur, et l’allocutaire, si vous voulez, pour ce qui est de la parole pleine, de la parole en tant qu’elle vise, qu’elle forme cette vérité s’établissant dans la reconnaissance de l’un par l’autre… un des sujets se trouve, après, autre qu’il n’était avant. La signification pleine a fait un acte véritable de la parole… comme étant la parole essentielle ne peut pas être éludée de l’expérience analytique.

Nous ne pouvons pas penser toute l’expérience analytique comme une espèce de jeu, de leurre, de sorte de manigance illusoire, de suggestion après tout, comme on dit. Si l’analyse est effectivement une expérience et réalise un authentique progrès, c’est à ce niveau que doit tenir le dernier terme…

Par rapport à ce dernier terme, je dirai que toute l’analyse tient en deçà. Et même toute la question des… point extrême, est néanmoins quelque chose qui anime tout le mouvement de l’analyse.

Dès ce point posé, vous avez déjà pu vous en apercevoir, beaucoup de choses s’orientent et s’éclairent, et beaucoup de paradoxes, de contradictions appa­raissent.

L’importance de cette conception est justement de faire apparaître ces para­doxes et ces contradictions, ce qui ne veut pas dire pour autant opacités et obs­curcissements; c’est souvent au contraire ce qui apparaît comme trop harmonieux, trop compréhensible qui recèle en soi quelque opacité; et c’est inversement dans l’antinomie, dans la béance, dans la difficulté, que nous trou­vons des chances dé transparence. C’est à ce point de vue là que repose toute notre méthode, et j’espère aussi notre progrès ici.

La première des contradictions, bien entendu, qui apparaît, c’est qu’il est assurément singulier que la méthode analytique, si nous pensons qu’elle vise à

 

1 – Note de la sténotypiste: «Je vous prie de m’excuser d’un incident technique qui fait que ces pages sont défectueuses, la bande de sténotypie comportant des lacunes que je n’ai pu combler. »

atteindre la parole pleine, procède d’une façon qui paraît, c’est bien le cas de le dire, au maximum un détour, puisqu’elle paraît partir par la voie strictement opposée, à savoir que pour autant qu’elle donne au sujet comme consigne l’ob­jet d’une parole aussi dénouée que possible de toute supposition de responsa­bilité, qu’elle libère le sujet même de toute exigence d’authenticité, qu’il lui est dit qu’il a à dire tout ce qui -lui passe par la tête, il est bien certain que par là même le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle lui facilite de toutes les façons de retourner dans la voie de ce qui, dans la parole, et je dirais au-dessous, je dirais du niveau de la reconnaissance, c’est-à-dire ce qui concerne très spécifiquement le tiers, l’objet.

Vous avez bien compris que si nous avons situé à ces niveaux la parole dans sa fonction de reconnaissance, qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut dire que nous avons discerné par là même deux plans, dans lesquels s’exerce cet échange de la parole humaine, le plan de la reconnaissance de la parole en tant qu’elle lie entre les sujets ce pacte par où les sujets eux-mêmes sont transformés, sont établis comme sujets humains et communiquant, et l’ordre du communiqué qui peut se situer lui-même à toutes sortes de niveaux, depuis le niveau de l’appel de la discussion à proprement parler, de la connaissance, voire même de l’informa­tion, et qui en dernier terme tend à réaliser quelque chose qui est l’accord sur l’objet.

Vous sentez que le terme d’accord y est encore, mais que l’important est de savoir dans quelle mesure est mis l’accent sur un objet, c’est-à-dire quelque chose qui est considéré comme extérieur à l’action de la parole, et que la parole en somme signifie, même, en dernier terme, exprime.

Bien entendu, ceci, ce terme objet – nous ne l’envisageons que dans sa réfé­rence à la parole – est quelque chose qui est d’ores et déjà partiellement tout donné, par toutes sortes d’hypothèses qui ne sont pas toutes des hypothèses conformes à la réalité, dans ce système objectal, ou objectif, et en y intégrant toute la somme de préjugés qui constituent une communauté culturelle, jusque et y compris des hypothèses ou voire les préjugés psychologiques depuis les plus élaborés par le travail scientifique jusqu’aux plus naïfs et aux plus sponta­nés, qui ne sont certainement pas sans communiquer largement avec les réfé­rences proprement scientifiques, et même jusqu’à les imprégner.

Voici donc le sujet invité par la voie dans laquelle la consigne l’engage à très précisément se livrer en tout abandon au système, c’est-à-dire à ce qu’il détient et possède, aussi bien système scientifique sur le plan de ce qu’il peut imaginer comme tel sur le plan des connaissances qu’il a prises de son état, de son pro­blème, de sa situation, que des préjugés les plus naïfs, sur lesquels reposent ses illusions, y compris ses illusions névrotiques, pour autant qu’il s’agit là d’une part importante de la constitution de la névrose.

Il semblerait à vrai dire, et c’est bien là qu’est tout le problème, ou que cette voie est mal choisie, ou que, si pour quelque raison on ne peut pas en choisir d’autre, on voit mal comment le progrès s’établirait dans cet acte de la parole, sinon par la voie d’une conviction intellectuelle, qui pourrait se dégager de l’in­tervention à proprement parler éducatrice, c’est-à-dire supérieure, enseignante, qui viendrait de l’analyste; et en fin de compte c’est cela qu’on vise quand on parle d’un premier état, d’une première phase qui aurait été la phase intellec­tualiste de l’analyse. Tout au moins telle qu’on se l’imagine. Vous pensez bien naturellement qu’elle n’a jamais existé; mais elle a pu exister dans l’insuffisance des conceptions qu’elle se faisait alors d’elle-même, mais ça ne veut pas dire qu’on faisait réellement au début de l’analyse des analyses intellectualistes, puisque les forces qui étaient authentiquement enjeu étaient bien là dès l’origine. Que si d’ailleurs elles n’avaient pas été là, l’analyse n’aurait pas eu l’occasion de faire ses preuves, de s’introduire comme méthode évidente d’intervention psychothérapique.

Mais l’expliquer ainsi est très important, car vous voyez que ce qu’on appelle intellectualisation en cette occasion est tout à fait autre chose que simplement cette connotation qu’il s’agirait de quelque chose d’intellectuel. Ce quelque chose d’intellectuel est présent dans toute la conception ultérieure de la concep­tion que nous pouvons avoir de l’analyse; et il ne s’agit jamais après tout que de théorie, de compréhension de ce qui se passe dans l’analyse.

Et mieux nous comprendrons, analyserons les divers sujets de ce qui est en jeu, mieux nous arriverons à distinguer ce qui doit être distingué et unir ce qui doit être uni, plus notre technique sera efficace. C’est ce que nous essayons de faire.

Donc il doit bien s’agir de cet intervalle qui est donné, entre le point de mire idéal à cette action essentielle de parole, et les voies par lesquelles nous passons; il doit y avoir quelque chose qui explique, d’une autre façon que par l’endoc­trination, l’efficacité des interventions de l’analyse. Nous savons tous cela; c’est quelque chose que nous ne… pas aujourd’hui, c’est précisément ce que l’expé­rience a démontré être particulièrement efficace dans l’action du transfert.Seulement, c’est là que commence l’opacité. Car aussi bien qu’est-ce, en fin de compte, que ce transfert ?Vous voyez qu’ici la question est d’une nature différente. Nous avons com­pris que dans son essence le transfert efficace dont il s’agit, c’est tout simple­ment l’acte de la parole. Chaque fois qu’un homme parle à un autre, d’une façon authentique, et pleine, c’est un transfert au sens où il se passe quelque chose qui change littéralement la nature des deux êtres en présence.

Il s’agit là d’un autre transfert, du transfert de cette fonction d’abord qui s’est présentée comme non seulement problématique, mais comme obstacle dans l’analyse, à savoir que quelque chose qui se passe sur le plan imaginaire, et pour lequel a été forgé tout ce que vous savez – répétition des situations anciennes, répétition inconsciente, mise en action d’une action qui peut être considérée comme une réintégration historique, réintégration d’histoire – mais dans le sens contraire, à savoir sur le plan imaginaire, à savoir la situation passée étant vécue dans le présent à l’insu du sujet, pour autant que la dimension historique est niée, c’est-à-dire à proprement parler comme méconnue. Je n’ai pas dit incons­ciente, vous remarquerez – comme méconnue par le sujet. Mais ceci, ce sont des explications. C’est ce qui est apporté pour définir la situation, pour définir ce que nous observons. C’est quelque chose qui a tout le prix d’une constatation empirique assurée et n’en dévoile pas plus pour autant sa raison, sa fonction, sa signification dans le réel.

Pourquoi est-ce ainsi ? Vous me direz c’est peut-être là être exigeant, et par­ticulièrement manifester une sorte d’appétit, quand la satisfaction théorique où après tout certains esprits brutaux désireraient peut-être nous imposer une barrière.

D’abord, outre que la tradition analytique à cet endroit – il doit y avoir des raisons pour ça – ne se distingue pas par une spéciale absence d’ambition, je crois que, justifiés ou non, entraînés ou non par l’exemple de Freud, on ne peut guère dire qu’il y ait de psychanalystes qui ne soient tombés à quelque moment sur l’évolution mentale.

Cette sorte d’entreprise métapsychologique est à la vérité tout à fait impos­sible pour des raisons qui se dévoileront un peu plus tard; pratiquer même une seconde la psychanalyse sans penser en termes métapsychologiques, c’est exac­tement comme M. Jourdain qui était bien forcé de faire de la prose, qu’il le vou­lût ou non, à partir du moment où il s’exprimait.

Ceci dit, n’y aurait-il même pas ce fait véritablement structural de notre acti­vité, il n’est que trop clair qu’à tout instant la question se rouvre, de la façon la plus pratique pour nous de savoir ce que nous devrons considérer qu’est le transfert.

J’ai fait allusion la dernière fois à l’article de Freud sur L’amour de transfert

intégré à ses Écrits techniques. Étant donné la stricte économie de l’œuvre de Freud, et combien on peut dire qu’il n’a vraiment abordé de sujet qui ne fût absolument urgent, indispensable à traiter, dans une carrière qui était à peine à la mesure de la vie humaine, surtout si l’on songe à quel moment de sa vie concrète, biologique, il l’a commencée, cette carrière d’enseignement, nous ne pouvons pas ne pas voir que, par exemple, les points en effet les plus importants, c’est de savoir le rapport qu’il y a entre ces liens de transfert et ces caractéris­tiques positive et négative, positive à l’occasion, à savoir la relation qui est à pro­prement parler la relation amoureuse. Chose néanmoins singulière. Ce qui pose une question au sujet de cette relation amoureuse, et dans toute la mesure où justement je ne vous ai pas dissimulé dans Freud que cela emporte toute la ques­tion de la relation amoureuse. Eh bien, l’expérience clinique, et du même coup aussi l’histoire théorique, les discussions promues à l’intérieur de ce qu’on appelle le ressort de l’efficacité thérapeutique, sujet qui est en somme le sujet à l’ordre du jour, depuis à peu près les années 1920 (congrès de Berlin, d’abord, congrès de Salzbourg, congrès de Marienbad) on n’a jamais fait que ça : se demander, bien entendu nous avions usé de ces forces, l’utilité de la fonction du transfert dans le maniement que nous faisons de la subjectivité de notre patient, et nous avons aussi bien réalisé que même quelque chose qui va jusqu’à s’appe­ler non pas seulement une névrose de transfert – étiquette nosologique qui désigne ce dont il est affecté – mais une névrose secondaire, si on peut dire arti­ficielle, qui est l’actualisation de cette névrose de transfert dans le transfert, enfin la névrose de transfert au second sens qu’a ce terme, à savoir la névrose pour autant qu’elle a noué dans ses fils la personne imaginaire de l’analyste.

Nous le savons, tout ça. Encore la question de ce qui fait le ressort de ce qui agit, non pas des fois par où nous agissons, mais de ce qui est essentiellement la source de l’efficacité thérapeutique, et qui est resté jusqu’à une époque qui est exactement celle à laquelle je vous parle, assez obscur pour que le moins qu’on puisse dire, c’est que la plus grande diversité d’opinion s’étale sur ce sujet dans toute la littérature analytique, à savoir pour remonter aux discussions anciennes vous n’avez qu’à vous rapporter là-dessus au dernier chapitre du petit bouquin de Fenichel. Il ne m’arrive pas souvent de vous recommander la lecture de Fenichel, mais en cette occasion, pour ces données historiques, il est un témoin très instructif. Et vous y verrez la diversité des opinions (Sachs, Rado, Alexander), quand ceci a été abordé au congrès de Salzbourg. Ce qui est frap­pant, même, c’est que vous y verrez qu’une espèce d’annonce de ce que fait par exemple le nommé Rado qui annonce dans quel sens il compte pousser la théo­risation, l’élaboration de ce qui fait à proprement parler l’efficacité analytique,est, chose singulière, ceci est suivi de non-exécution. Jamais avoir promis d’éla­borer, de mettre noir sur blanc l’exposé de la direction dans laquelle il voyait pour lui la solution de ces problèmes il ne l’a effectivement fait.

Il semble que quelque mystérieuse résistance agisse en effet pour que reste dans une ombre relative, qui ne semble pas uniquement due à l’obscurité du sujet, puisque quelquefois des lumières fulgurantes apparaissent dans les direc­tions montrées par tel ou tel de ces chercheurs ou de ces sujets méditants. On a vraiment le sentiment que d’aussi près que possible est approché quelque chose qui se rapporte avec ce qui est effectif dans les actions en présence, mais c’est comme si, devant l’élaboration à la mise en concepts de ce qui est quelquefois si bien entrevu, il s’exerçait je ne sais quoi qui semble interdire au sujet quelque chose, à propos de quoi nous pourrions faire différentes hypothèses.

Il est bien certain qu’il y a en effet quelquefois une certaine suspension de l’esprit au-dessus de certains problèmes, et que là peut-être plus qu’ailleurs les dangers d’une certaine précipitation, d’une certaine prématuration, l’achève­ment de la théorie tout au moins, même seulement de son progrès, puissent être sentis comme un danger, ce n’est pas exclu. C’est sans doute l’hypothèse la plus favorable.

Ce dont il s’agit, ce que nous avons vu se manifester dans la suite de ces dis­cussions de ces théories sur la nature du lieu imaginaire établi dans le transfert, a le plus étroit rapport avec la notion, vous le savez, de rapport objectal.

C’est cette notion qui est venue maintenant tout à fait au premier plan et l’ordre du jour de l’élaboration de la notion analytique comme étant féconde. Et vous savez aussi combien sur ce point la théorie est hésitante, et combien pour prendre les choses au point actuel où elles en sont venues, il est extrême­ment difficile de savoir…

Prenez par exemple la lecture d’un article sur ce sujet, sur le ressort de l’effi­cacité thérapeutique, par exemple celui de James Strachey dans l’International Journal of Psychoanalysis, article fondamental. C’est un des mieux élaborés, qui met tout l’accent sur le rôle du Surmoi. Vous verrez à quelle difficulté mène cette conception; et combien, autour de ce repère fondamental, et pour le soutenir, pour le rendre subsistant, viable, le nombre d’hypothèses supplémentaires que ledit auteur Strachey est amené à introduire.

Par exemple, la distinction entre la fonction de Surmoi qu’occuperait l’ana­lyste par rapport au sujet, et cette précision qu’il s’agit d’un Surmoi parasite. En effet, ça ne peut absolument pas tenir, si nous voulions admettre que l’analyste

devrait être purement et simplement support – ce qu’il est déjà chez le sujet – de la fonction du Surmoi en tant qu’elle est précisément un des ressorts les plus décisifs de la névrose; on ne verrait pas comment sortir de ce cercle si on ne devait introduire cette notion supplémentaire, et pour l’introduire on est forcé d’aller trop loin. On le voit dans l’article de Strachey, c’est-à-dire pour que le Surmoi puisse être un Surmoi parasite, il faut que se soit passée entre le sujet analysé et le sujet analyste une série d’échanges, d’introjections et de projec­tions, qui nous portent très spécialement au niveau des mécanismes de consti­tution des bons et mauvais objets, qui a été abordé dans la pratique de l’école anglaise par Mélanie Klein, et qui n’est pas. lui-même sans présenter le danger d’en faire renaître sans repos.

C’est sur un tout autre plan toute la question des rapports entre l’analysé et l’analyste; c’est-à-dire non pas sur le plan du Surmoi, mais sur le plan du Moi et du non-Moi. C’est-à-dire très essentiellement sur un plan de l’économie nar­cissique du sujet.

Aussi bien depuis toujours cette question de ce que signifie l’amour de trans­fert a été trop étroitement liée avec toute l’élaboration analytique de la notion de l’amour elle-même, à savoir de l’amour, non pas de l’amour en tant que l’éros, la présence universelle, le pouvoir de lien entre les sujets, qui est celle qui est en quelque sorte sous-jacente à toute la réalité dans laquelle se déplace l’analyse, mais de l’amour-passion, tel qu’il est effectivement et concrètement vécu par le sujet, comme une sorte de catastrophe dans le domaine psychologique, et qui, vous le savez, pose de tout autres questions, très précisément, je devance, là, parce que vous aurez à le confirmer, comment, en quoi cet amour-passion est dans son fondement également lié à la relation analytique.

Après vous en avoir dit quelque bien, il faut bien que je vous dise un peu de mal du livre de Fenichel, il est évidemment aussi amusant que frappant de constater au passage l’espèce de révolte, voire d’insurrection, que semble pro­voquer chez M. Fenichel les remarques de deux auteurs extraordinairement pertinentes dans, justement, leur analyse des rapports de l’amour et du trans­fert, où ils mettent justement et au maximum l’accent sur ce caractère narcis­sique de la relation d’amour imaginaire; comment et combien l’objet aimé se confond, par toute une face de ses qualités, de ses attributs, et aussi de son action dans l’économie psychique, avec l’idéal du Moi du sujet. Là on voit curieuse­ment se conjoindre ce syncrétisme général de la pensée de M. Fenichel et cette sorte de voie moyenne qui est la sienne avec une sorte de répugnance devant le paradoxe, la phobie véritable qu’il y a dans ce type d’amour imaginaire qui en

fait en somme, bien entendu dans son fond, quelque chose qui participe essen­tiellement de l’illusion; et on le voit précisément s’arrêter presque avec une sorte d’horreur qu’éprouve M. Fenichel et voir souvent comment dévaloriser la fonc­tion même de l’amour, alors qu’il s’agit précisément de ça: qu’est-ce que c’est que cet amour, en tant qu’il survient en tant que ressort imaginaire dans l’ana­lyse. C’est quelque chose qui marque une corrélation profonde dans la struc­ture subjective du personnage en question.

Eh bien, c’est de cela qu’il s’agit, de ce que nous pouvons repérer comme notion, catégorie, ligne de force, structure, entre la relation narcissique pour autant que nous nous en servons dans la théorie analytique, la fonction de l’amour dans toute sa généralité, et le transfert dans son efficacité pratique.

Pour dire là-dessus quelque chose qui vous permette de vous retrouver, vous orienter, à chaque carrefour, entre des ambiguïtés qui se renouvellent, je pense, si peu que vous ayez pu prendre connaissance de la littérature de la théo­rie analytique, vous vous êtes aperçus que cette ambiguïté se renouvelle à chaque pas, il y a plus d’une méthode… je pense vous enseigner comme ça l’in­troduction de telle ou telle nouvelle catégorie qui permet d’introduire des dis­tinctions essentielles, et qui ne soient pas des distinctions extérieures, scolastiques, en quelque sorte en extension – pour opposer tel champ à tel champ, multiplier les bipartitions à l’infini; c’est un mode de progrès qui est toujours permis, c’est ce qu’on appelle introduire toujours des hypothèses supplémentaires – mais au contraire un progrès en compréhension, c’est-à-dire mettre en valeur ce qu’impliquent des notions simples, déjà existantes. Il n’y a pas intérêt à décomposer indéfiniment, comme on peut le faire, comme ça a été fait dans un travail excessivement remarquable sur la notion de transfert. Il y a intérêt à laisser au contraire la notion de transfert dans toute sa totalité empi­rique, mais à comprendre aussi qu’elle ait plusieurs faces, qu’elle est pluriva­lente, qu’elle s’exerce à la fois dans plusieurs registres, et dans cela qu’introduit le symbolique, l’imaginaire et le réel.

Ce ne sont pas là trois champs; je vous en ai donné plusieurs exemples concrets, jusque dans le règne animal vous avez pu voir que c’est à propos des mêmes actions, des mêmes comportements qu’on peut distinguer précisément, parce qu’il s’agit d’autre chose que de quelque chose qui peut s’incarner dans ce qu’on peut distinguer des fonctions de l’imaginaire, du symbolique et du réel, du comportement, pour la raison qu’elles ne se situent pas dans le même ordre de relations.

Il y a plusieurs façons d’introduire cette notion. Elle a ses limites, comme tout exposé dogmatique, alors que son utilité est d’être critique, c’est-à-dire de survenir au point où l’effort concret empirique des chercheurs se rencontre avec une difficulté de maniement de la théorie déjà existante. C’est ce qui rend inté­ressant de procéder par la voie du commentaire des textes.

Si notre cher Leclaire, qui a du amener son petit texte, voulait simplement considérer que, même s’il n’a pas complètement élaboré ce qu’il avait, ce qu’il croyait avoir à faire aujourd’hui, s’il nous donne simplement, cela nous per­mettra de donner plus aisément la réplique, à propos de sa première lecture des premières pages… Dites-nous simplement par exemple pour ce seul fait, cette seule utilité que ce ne soit pas moi qui lise ce texte, ce qui est ennuyeux est que tout le monde ne peut pas avoir lu, la plupart ne l’ont pas lu. Voudriez-vous dire les premières pages de ce texte sur le narcissisme, les points ou les tournants où vous mettez en relief une articulation de la pensée de Freud ?

LECLAIRE – je n’ai lu que les dix premières pages; il faudrait le situer dans son époque, ce qui m’est difficile. On passe dans ces premières pages par plu­sieurs formulations de la notion de narcissisme. Il élimine tout d’abord la notion de narcissisme comme perversion, c’est-à-dire défini ainsi comme amour de son propre corps, aimé de la même manière que le corps d’un autre. C’est ainsi qu’il définit, qu’il cite tout au moins sans le nommer.

LACAN – Cela, c’est pour l’exclure.

LECLAIRE – Pour l’exclure, c’est bien ce que je dis, pour considérer que le narcissisme existe comme forme de la libido dans bien d’autres comportements. On en arrive assez vite, il me semble, à une définition du narcissisme qui est celle-ci, je reviendrai après peut-être sur les motifs qui l’ont amené à définir ainsi le narcissisme, le narcissisme serait la libido retirée du monde extérieur et repor­tée sur le Moi. C’est la définition de base, j’ai l’impression, de cet article du nar­cissisme.

LACAN – Pourquoi dites-vous du monde extérieur?

LECLAIRE – « Außenwelt ».

LACAN – L’Außenwelt dont vous parlez, c’est au moment où il prend la com­paraison des pseudopodes, du protoplasma…

LECLAIRE – C’est un peu avant. LACAN – Cela l’introduit. LECLAIRE – Pas exactement…

Au fond, ce qui le pousse, si j’ai bien compris cette première lecture, à don­ner, formuler une théorie du narcissisme, c’est que l’on a été amené à voir, à étu­dier comment pouvaient s’intégrer l’étude de la démence précoce et la schizophrénie dans la théorie de la libido. C’est ça en fait qui lui semble rendre urgente l’élaboration d’une théorie du narcissisme. Et je crois que c’est de ces considérations cliniques qu’il part pour différencier le comportement d’abord de ces psychotiques, le comportement des névrosés, hystériques principale­ment, et qu’il en arrive justement à cette formulation qu’il lui semble que la libido qui a été retirée des objets chez le névrosé est investie ou reste libre de s’appliquer à des objets imaginaires ou à des objets, tout au moins, oui, des objets imaginaires. C’est ce qu’il appelle le paraphrénique.

Il n’en est pas ainsi, dit-il, il semble que le schizophrène ait retiré toute sa libido des personnes et des choses du monde extérieur, sans l’avoir investie dans des fantasmes, dans des objets fantasmatiques.

C’est à la suite de cela qu’il en arrive à cette définition du narcissisme comme libido retirée des objets et des choses du monde extérieur et reportée sur le Moi. C’est ainsi qu’on en arrive justement à cette distinction qu’il juge fonda­mentale, de la libido des objets et de la libido du Moi, dont il dit d’ailleurs que ce n’est qu’une hypothèse. Bien sûr que c’est une hypothèse qui lui semble fondée par les résultats de son expérience clinique sur l’étude des névrosés.

C’est là principalement que j’ai été arrêté, pour la question que) e vais poser. LACAN – C’est ça, posez-en une, ça suffira pour aujourd’hui.

LECLAIRE – je voudrais l’articuler sur son texte. je ne voudrais pas la poser en dehors de son texte.

En somme, il distingue à la suite de cela, de ces considérations, une énergie sexuelle, la libido, d’une énergie du Moi. Mais justement, avant d’aller plus loin, il pose deux questions. Il veut tout au moins aborder deux questions. Il veut tout au moins aborder deux questions, dont la première est celle-ci

Que devient le narcissisme dans l’autoérotisme, qu’il a décrit comme un comportement ou comme une manifestation tout à fait primitive, primaire, de la libido ? C’est la première question qu’il pose. Elle est très importante. Il y répondra un peu plus loin.

La deuxième question me paraît aussi très importante, c’est celle-ci: ne pour­rait-on pas limiter cette distinction ? je ne veux pas aborder cette deuxième question, puisque c’est à la première qu’il répond.

La première: que devient le narcissisme dans l’autoérotisme ? Il répond qu’il lui paraît nécessaire de distinguer dans l’individu une unité différente, différente du moins puisque, en effet, le Moi doit être le résultat d’un processus de déve­loppement, donc le Moi lui apparaît déjà comme quelque chose de secondaire. Les pulsions autoérotiques, par contre…

LACAN – Vous permettez ? Je vais citer ce que vous ne citez pas, ce que vous dites-là est tout à fait juste.

La question dont il s’agit, celle qu’est en train de vous exposer Leclaire est celle-ci : il y a un rapport entre une certaine chose, x, qui s’est passée sur le plan de la libido et ce désinvestissement du monde extérieur, qui est caracté­ristique des formes de démence précoce. Ceci étant entendu dans un sens aussi large que vous pourrez l’imaginer. C’est là que le problème est le plus aigu, car poser le problème dans ces termes engendre des difficultés extrêmes par rapport à la théorie analytique telle qu’elle est déjà existante, déjà constituée à ce moment-là. Cela se rapporte aux Trois essais sur la sexualité auxquels se réfère cette notion de l’auto-érotisme primordial, hors duquel, par une sorte d’évasion, de prolongement, de pseudopodes de cette libido, constitutive comme telle d’objets d’intérêt, de cet auto-érotisme, se répartit, est constituée par la voie d’une certaine émission par le sujet de ses investissements libidi­naux, les différentes formes et étapes que, selon sa structure instinctuelle propre, et par une sorte d’élaboration du monde se constituerait le progrès instinctuel du sujet.

Ceci semble aller tout seul, et de soi, à une étape où Freud a donné de la libido la définition qu’il en a donnée en laissant hors du mécanisme de la libido tout ce qui pourrait se rapporter à un autre registre que le registre proprement libi­dinal du désir en tant que désir, par lui défini et situé comme une sorte d’exten­sion de tout ce qui se manifeste concrètement comme sexuel, comme une sorte de rapport dyadique absolument essentiel de l’être animal avec l’Umwelt, avec son monde.

Tout est bipolarisé dans cette conception. Depuis toujours Freud a fort bien senti que cette conception n’allait pas si l’on neutralisait d’une façon quel­conque, si l’on généralisait à l’excès cette notion. Il est bien admis que rien n’est expliqué, rien n’est apporté d’essentiel dans l’élaboration des faits de la névrose, spécialement si l’on considère ceci comme à peu près identique à ce que M. Janet pouvait appeler par exemple la fonction du réel. À l’intérieur des rapports réels ou réalisants, à l’intérieur de toute une série de fonctions qui n’ont rien à faire avec cette fonction de désir, à savoir tout ce qui se rapporte aux rapports du Moi et du monde extérieur, tout ce qui se rapporte à d’autres registres instinctuels que le registre sexuel, à savoir par exemple ce qui se rapporte à tout le domaine de la nutrition, de l’assimilation, de la faim, pour autant qu’elle sert à la conser­vation de l’individu comme tel, c’est à l’intérieur de cela, sur le fond plus étendu,

plus général de ces rapports très réels, que se situent les rapports libidinaux, que se situe la libido. Si la libido n’est pas isolée de l’ensemble des fonctions de conservation de l’individu, elle perd toute espèce de sens.

C’est justement du fait qu’il se passe quelque chose dans la schizophrénie qui perturbe complètement les relations du sujet au réel, et qui noie, si l’on peut dire, le fond avec la forme, et qui tout d’un coup pose la question de savoir si la théorie du retrait de la libido ne va pas beaucoup plus loin que ce qui a été à pro­prement parler défini à partir de ce noyau organisateur, central, des rapports proprement sexuels. C’est là que commence à se poser la question.

Elle se pose si bien qu’historiquement elle a déjà été franchie. Je vous le mon­trerai au moment où nous analyserons le commentaire du cas du président Schreber. Freud, au cours du commentaire qu’il fait de ce texte écrit de Schreber, est amené à se rendre compte des difficultés que pose le problème de l’investis­sement libidinal dans les psychoses. Et il emploie là des notions assez ambiguës pour que Jung puisse dire qu’il a renoncé au caractère proprement libidinal et sexuel de la fonction fondamentale de toute sa théorie de l’évolution instinc­tuelle, à savoir d’une force unique appelée libido et qui est essentiellement de nature sexuelle. Jung franchit ce pas et introduit la notion d’introversion, qui pour lui, comme Freud s’exprime, se présente, c’est la critique que lui fait Freud, comme d’une notion ohne Unterscheidung, sans aucune distinction, qui abou­tit à la notion vague et générale d’intérêt psychique, dont vous voyez qu’elle noie en un seul registre ce qui est de l’ordre de la polarisation sexuelle à pro­prement parler de l’individu en ses objets, dans une certaine relation à lui-même, qui est de l’ordre libidinal, qu’il dit être tout entier centré et ordonné autour de la réalisation comme individu en possession des fonctions génitales.

C’est pour cela que je dis qu’historiquement la question s’est déjà posée, introduite par la notion d’introversion de Jung, et vous voyez combien la théo­rie psychanalytique est en quelque sorte à ce moment-là ouverte à cette sorte de neutralisation du problème à ceci qu’on affirme fortement d’un côté qu’il s’agit de libido, et que de l’autre on dit qu’il s’agit simplement de quelque chose qui est de la propriété de l’âme, en tant qu’elle est créatrice de son propre entourage et de son monde.

Et ceci est extrêmement difficile à distinguer de la théorie analytique pour autant qu’en somme à cet instant, à cet indice près, l’idée de l’autoérotisme d’où sortirait progressivement la constitution de tous les objets est à ce stade-là de la pensée de Freud quelque chose qui est, en somme, presque équivalent dans sa structure, de la théorie de Jung. C’est à ce moment-là, au moment où il écrit cet article, c’est une des raisons de cet article, que Freud revient sur la nécessité de distinguer fortement ce qui est de la libido égoïste et ce qui est de la libido sexuelle, et d’en maintenir la distinction.Le problème est extrêmement ardu pour lui à résoudre puisque, précisément, tout en en maintenant la distinction, il tourne pendant tout cet article autour de la notion de leur équivalence. Comment cela peut-il être aussi étroitement, rigoureusement distingué, et en même temps comment pouvons-nous conser­ver la notion d’une sorte d’équivalence énergétique entre les deux termes, qui ferait que c’est précisément pour autant que la libido est désinvestie de l’objet qu’elle revient se reporter dans l’ego ? C’est tout le problème qui est posé, déve­loppé, porté à un point d’élaboration concrète à travers tous les plans où il peut trouver un critère de l’expérience qui est poursuivie à l’intérieur de cet article. Posons qu’au départ ce que Leclaire introduisait à l’instant est ceci

Il est amené à concevoir de ce fait le narcissisme comme un processus secon­daire, à souligner qu’une unité en quelque sorte comparable au Moi n’existe pas à l’origine, nicht von Anfang, n’est pas présente depuis le début dans l’individu. L’Ich doit se développer, entwickelt werden. Les tendances, pulsions auto-éro­tiques sont au contraire là depuis le début, Urbild. Il introduit cela, et sans autre­ment le résoudre, à propos de la notion de ce que ça peut être ce Urbild du Moi.

Ceux qui sont un peu rompus à ce que j’ai apporté avec le stade du miroir doivent comprendre l’analogie avec ce que ça veut dire la notion d’une unité. Ceci est articulé dans Freud. Ceci confirme l’utilité d’une conception telle que celle que je vous enseigne par l’intermédiaire du stade du miroir, à savoir que c’est à un moment défini et déterminé que se constitue cette unité comparable au Moi que sera ce Urbild à partir duquel le Moi commence à constituer ses fonctions. À partir de ce moment le Moi humain est constitué par une certaine relation, qui est justement cette relation imaginaire, cette fonction imaginaire, dont j’espère vous pourrez voir développer dans les deux ou trois conférences qui vont suivre quelques précisions sur l’usage très précis à la fois limité et dis­tinct que nous devons en faire, et vous verrez qu’il est plural.

J’ai commencé par le schéma que je vous ai donné l’autre jour; à propos de l’image réelle, le bouquet, j’ai commencé à vous donner l’indication de ce que c’est que cette fonction imaginaire, du moins comme contenant de la pluralité du vécu, de l’individu.

Mais ça ne se limite pas là, vous verrez pourquoi : justement à cause de cette nécessité de distinguer les psychoses et les névroses. Il y a deux registres impli­qués à ce stade du miroir. Cela, je ne vous l’ai pas encore enseigné, et à la lumière de l’article de Freud, vous verrez pourquoi ceci est nécessaire. Et aussi comment ceci est utilisable, et simplement utilisable. Il définit cette fonction imaginaire du Moi comme devant avoir eine neue psychische Gestalt, on peut aussi dire quelque chose qui va précisément dans le sens de ce que je vous explique, à savoir, dans la fonction de Gestalt, de formation, et de formation imaginaire. C’est cela qui est désigné par cette neue psychische Gestalt quelque chose de nouveau qui apparaît à un moment du développement, dans le développement du psychisme et qui est de donner forme au narcissisme, sinon par cette origine imaginaire de la fonction du Moi.

Vous verrez au cours de ce texte même toutes les impasses auxquelles on arrive.

C’est donc sur ce plan que se pose le problème. Ce qui est important dans le début de ce texte, c’est ceci : la difficulté qu’il a à défendre l’originalité de la dynamique psychanalytique contre ce qu’on peut appeler, je ne dirai même pas la généralisation, mais la dissolution jungienne du problème.

je fais très justement remarquer que si ce schéma général de l’intérêt psy­chique en tant qu’il va, vient, sort, rentre, colore, qu’il réduit en somme selon une perspective de pensée très traditionnelle, et qui montre la différence de pensée analytique orthodoxe qui retrouve une pensée traditionnelle en noyant dans une sorte d’universelle illusion le magma qui est au fond de toutes élaborations jun­giennes de la constitution du monde, il ne s’agit de rien d’autre que d’une sorte d’éclairage alternatif, qui peut aller, venir, se projeter, se retirer de la réalité, au gré de la pulsation du psychique au sujet, ce qui est jolie métaphore. Mais la vérité dans la pratique n’éclaire rien, et, comme le souligne Freud, les différences qu’il peut y avoir entre cette sorte de retrait de l’intérêt du monde auquel peut arriver l’anachorète, et le résultat pourtant bien structuralement différent qui est celui que nous voyons non pas du tout dirigé, retiré, mais sublimé, mais parfaitement englué du schizophrène. Il est certain que si beaucoup de choses ont été appor­tées cliniquement par l’investigation) ungienne, intéressante par son pittoresque, son style, à savoir par exemple les rapprochements entre les productions de telle ou telle ascèse mentale ou religieuse, avec les productions des schizophrènes, il y a là peut-être quelque chose qui a l’avantage de donner couleur et vie à l’inté­rêt des chercheurs, mais qui assurément n’a rien élucidé dans l’ordre des méca­nismes. Et Freud ne manque pas de le souligner assez cruellement au passage.Ce dont il s’agit pour Freud, c’est de donner une idée des différentes dis­tinctions qui existent entre ce retrait de la réalité que nous constatons dans une forme et une structure spéciale, dans les névroses, et cet autre que nous consta­tons dans les psychoses.

Eh bien, d’une façon surprenante, en tout cas surprenante pour ceux qui ne se sont pas plus spécialement attachés à ces questions, étreints avec ces pro­blèmes, ce que Freud nous dit, c’est qu’une des distinctions majeures et fonda­mentales est ceci

Que dans cette méconnaissance, ce refus, ce barrage de la réalité qui est celui du névrotique, nous constatons quelque chose qu’il définit lui-même par ceci un recours à la fantaisie. Il y a là fonction; dans son vocabulaire, ça ne peut pas être pris autrement qu’étant dans l’ordre de tout ce qui est du registre imagi­naire. Et, bien entendu, nous revenons tout de suite à cela, quand nous savons combien les personnes, les choses de l’entourage du névrosé sont entièrement chargées de valeur, par rapport à une fonction que rien ne fait obstacle de la façon, la plus immédiate, sans chercher une théorie plus élaborée de ce que signifie dans le langage imaginaire, qu’on peut bien appeler imaginaire, le sens qu’a le mot image : premièrement rapport avec des identifications formatrices pour le sujet, c’est le sens plein du terme image; et deuxièmement par rapport au réel, ce caractère d’illusoire qui est la face le plus souvent mise en valeur de la fonction imaginaire. Mais ce qui est tout à fait frappant, que ce soit à tort ou à raison, peu nous importe pour l’instant, c’est que Freud souligne que dans la psychose il n’y a rien de semblable, à savoir qu’est-ce que ça veut dire, alors, ce sujet qui perd la réalisation du réel, le psychotique, dont Freud nous dit, c’est assurément cela qu’il souligne, que lui ne retrouve aucune substitution de l’ima­ginaire, que c’est cela qui distingue le psychotique du névrotique.

Cela peut paraître extraordinaire à un premier aspect des choses. Vous sen­tez bien qu’il faut faire là tout de même un certain pas dans la conceptualisation pour suivre la pensée de Freud. Car qu’appelons-nous un sujet psychotique, délirant ? Normalement, c’est une des conceptions les plus répandues : le sujet psychotique, c’est qu’il rêve, qu’il est en plein dans l’imaginaire. Il faut donc que dans la conception de Freud la fonction de l’imaginaire ne soit pas simplement la même chose que la fonction de l’irréel. C’est complètement différent; sans cela, on ne voit pas pourquoi il refuserait au psychotique cet accès à l’imagi­naire. Et comme M. Freud, en général, sait ce qu’il dit, nous devrons au moins chercher à élaborer, comprendre, approfondir ce que sur ce point il veut dire.

Vous verrez que c’est précisément cela qui nous introduira à une conception des plus cohérentes des rapports les plus fondamentaux de l’imaginaire et du symbolique, car je peux dire que c’est une des choses sur lesquelles il porte avec le plus d’énergie cette différence de structures; c’est que, dans cette sorte de besoin de reconstruction du monde qui est celui du psychotique, qu’est-ce qui sera le premier investi, et vous allez voir dans quelle voie aussi inattendue, je pense, pour beaucoup d’entre vous, cela nous engage: ce sera les mots. Là, vous ne pourrez pas ne pas reconnaître la catégorie du symbolique.

Ainsi, nous nous retrouverons devant ce résultat.

Nous pourrons pousser plus loin ce qu’amorce déjà cette critique, c’est que ça serait dans un irréel symbolique, ou un symbolique marqué d’irréel que se situerait ce qui est la structure propre du psychotique. Et que la fonction de l’imaginaire serait quelque chose de tout à fait ailleurs.

Alors, là, vous commencez à voir la différence qu’il y a dans l’appréhension de la position des psychoses entre M. Jung et M. Freud. Parce que, pour M. Jung, les deux domaines, le symbolique et l’imaginaire, sont complètement confondus. Alors qu’une des premières articulations qui nous permettent de mettre en valeur cet article de Freud, c’est une distinction stricte. Vous verrez que cet article contient bien plus d’autres choses encore.

Ce n’est aujourd’hui qu’un amorçage de problèmes. Mais, après tout, pour des choses aussi importantes, l’amorçage ne saurait être trop lent. Par consé­quent, si aujourd’hui je n’ai fait qu’introduire pour vous, comme d’ailleurs le titre même de l’article l’exprime, Einführung, un certain nombre de questions qui ne s’étaient jamais posées, ça vous donnera le temps de mijoter, de travailler un peu d’ici la prochaine fois.

Je voudrais la prochaine fois avoir une collaboration, aussi efficace que pos­sible, de notre ami Leclaire. Et je ne serais pas fâché d’associer à cela Granoff, qui paraît avoir une sorte de propension spéciale à s’intéresser à l’article de Freud sur l’amour de transfert, qui semble l’avoir frappé. Cela pourrait être l’occasion que vous interveniez en introduisant spécialement cet article.

Il y a un troisième article, j’aimerais bien le confier à quelqu’un pour une fois prochaine, et qui est un article qui se situe dans la métapsychologie de la même époque. Il concerne étroitement notre objet, et ça n’est autre chose que l’article Complément métapsychologique à la doctrine des rêves, qu’on traduit en fran­çais la doctrine des rêves, et que je voudrais donner à quiconque voudra bien s’en charger, par exemple notre cher Perrier, à qui ça donnera l’occasion d’in­tervenir sur le sujet des schizophrènes. Vous pourrez à l’avance prendre cet article, point de départ que désigne son titre à toutes ces questions que nous avons à peine introduites aujourd’hui.

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