mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

LI LES ÉCRITS TECHNIQUES DE FREUD 1953 – 1954 Leçon du 24 Mars 1954

Leçon du 24 Mars 1954

LECLAIRE – Vous m’aviez demandé si ce texte m’avait intéressé. S’il m’a inté­ressé ? Oui. Mais j’ai été gêné pour le replacer dans la perspective, dans son époque et dans le reste de l’œuvre de Freud. J’en ai lu un peu avec Perrier, un peu avec Andrée Lehmann, je crois que tout le monde est gêné. Il y a des points de vue, des formulations qui paraissent dépassés, sur lesquels on s’arrête…

Et puis il aurait fallu qu’on relise tous les autres textes précédant et succédant qui peuvent s’y rattacher.

La dernière fois, en effet, j’avais essayé de résumer les trois ou quatre pre­mières pages. Elles me paraissent importantes. Il y a différents moyens de par­ler de ce texte; de le suivre pas à pas, ou d’en faire un commentaire libre. Mais je ne pense pas que ce soit mon rôle d’en faire un commentaire libre. Et je vais le suivre pas à pas.

LACAN – D’accord.

LECLAIRE – Il n’est pas tellement facile, étant donné sa construction. Ce texte est divisé en trois parties. La première introduit justement ce que nous avions apporté la dernière fois, la distinction fondamentale d’une énergie sexuelle, et d’une énergie du Moi. Je crois que c’est autour de cette distinction qu’il est amené à la discussion du narcissisme. Freud nous dit qu’il est amené à cette conclusion, à cette hypothèse, à un autre endroit, d’une distinction fondamen­tale entre une énergie sexuelle, la libido, et une énergie des pulsions du Moi – je dis énergie des pulsions du Moi, puisque c’est ainsi qu’il la nomme.

Mais il dit tout de suite qu’elles ne peuvent être distinguées à partir du stade

ou du moment où se produit l’investissement objectal. Alors dans l’état de nar­cissisme, ces deux énergies sont indissociables. C’est donc au sujet de cette dis­tinction qu’il est amené à l’étude du narcissisme.

On est amené à considérer le narcissisme comme une perversion, mais sa pre­mière définition dans cet article est qu’il s’agit d’un élément libidinal de l’égoïsme inhérent à l’… et il raccorde… à… narcissisme primaire.

Tout autour de ce texte, il répète justement cette distinction fondamentale entre énergie sexuelle et énergie du Moi. Il essaie de situer le narcissisme et le situe dans ces termes : il s’agit d’un investissement libidinal du Moi. D’où vient cet investissement libidinal du Moi? Le terme même, d’ailleurs, à son avis, investissement libidinal du Moi, aurait déjà un certain nombre de problèmes, puisqu’il pose le problème de l’énergie qu’il investirait du fait de l’investisse­ment et de l’existence du Moi. Évidemment ce problème… puisque d’où vient cet investissement ? Eh bien, il peut venir du retrait de l’investissement libidinal des objets. Et d’ailleurs à cette formulation il s’arrêtera pour donner la défini­tion du narcissisme secondaire, se heurtant à un fait, justement, d’investisse­ment secondaire par retrait de l’investissement libidinal des objets : libido retirée des objets et transférée au Moi.

Cependant, il nous parle d’une autre conception, d’un investissement libidi­nal original du Moi. Il y voit à la suite de l’observation du comportement des enfants – et il nous dit aussitôt : c’est là que les choses se compliquent – cet investissement originel du Moi est celui qui se reporte ultérieurement sur les objets.

Et à la suite de ces différentes interrogations, on arrive à la distinction fonda­mentale de l’énergie sexuelle : la libido, et d’une énergie des pulsions du Moi. À ce moment-là on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un développement rigoureux.

Et ce sont les deux questions que nous avons apportées la dernière fois; qui arrivent là comme des incidentes, mais qui sont extrêmement importantes : ce sont les rapports de l’autoérotisme primaire et du narcissisme. La question que nous avions apportée la dernière fois était le point sur lequel j’avais insisté: cette phrase qu’il doit exister une unité préexistante, une unité préexistante au Moi, puisque l’autoérotisme est un fait tout à fait primitif…

Freud dit que cette distinction découle de l’observation des névrosés. Mais que le développement de la conception qui séparait pulsions sexuelles et pul­sions du Moi n’est pas le fruit d’une démonstration rigoureuse, que c’est une hypothèse. Et il insiste sur la valeur toute relative des théories.

LACAN – Comment justifie-t-il?

LECLAIRE – Il donne quelques arguments. Il dit que cette théorie peut trou­ver une confirmation; la théorie de cette distinction fondamentale peut trouver une confirmation dans certains arguments. Ainsi cette distinction populaire entre la faim et l’amour. On peut trouver un fondement aussi sur certaines notions biologiques, et sur un double développement simultané de l’individu sur un plan biologique, et sur un plan individuel. Là, je résume…

LACAN – Non, non. Ne résumez pas. C’est justement ce qui est intéressant. La dernière fois, si vous vous souvenez de la façon dont je suis intervenu, c’était pour pointer ceci. Vous avez parlé de situation historique de cet article. Je vous ai dit que cet article, comme la plupart ou presque tous les articles de cette époque, c’est-à-dire du début de la guerre de 1914 – c’est quand même assez émouvant de penser que Freud poursuivait toute cette élaboration à cette époque, Einführung der Narcissmus est de 1914, et tout ce qui va suivre, toute la métapsychologie en particulier, tout ce qui est par nous classé sous cette rubrique, va se développer entre 1914 et 1918. Ceci succède immédiatement à l’apparition, en 1912, du travail de Jung, traduit en français sous le titre Métamorphoses et symboles de la libido.

Ici, il fait allusion à la guerre, puisqu’il se sert du terme promu par Jung d’introversion, donnant en somme à toute la gamme des maladies mentales… Vous savez que Jung a eu un abord de ces maladies tout différent de celui de Freud, puisque c’est en somme autour de son expérience mettant surtout l’ac­cent sur l’étude de la gamme des schizophrénies que l’expérience de Jung s’est centrée, alors que celle de Freud était centrée sur les névrosés. Jung à ce moment-là apporte une sorte de grandiose conception unitaire de l’énergie psy­chique, qui est quelque chose de fondamentalement différent dans son inspira­tion, et même sa définition, de la notion élaborée par Freud sous le terme de libido.

Néanmoins, la différence théorique est assez difficile à faire à ce moment-là pour que Freud soit aux prises avec certaines difficultés, ce qui justement est reflété par tout cet article. Une tentative de maintenir dans un usage – nous dirions de nos jours « opérationnel » – bien délimité la notion de libido et la notion théorique qui, du fait du relief de la découverte freudienne, en somme fondée sur cette appréhension que dans le symptôme du névrosé – c’est en somme ça l’appréhension fondamentale – s’exerce une forme détournée de la satisfaction sexuelle.

Freud l’a dit à propos des symptômes des névrosés et l’a démontré là, d’une façon concrète, par une série d’équivalences dont la dernière est une sanction thérapeutique, c’en est une et de prix… terme qui n’est certainement pas à quoi Freud aimait se rapporter, car Freud a toujours prétendu que ce n’était pas une nouvelle philosophie totalitaire du monde qu’il apportait, mais quelque chose de bien défini, et de fondé sur un certain champ, parfaitement limité, et tout à fait neuf d’ailleurs, de l’exploration d’un certain nombre de réalités humaines, spécialement psychopathologiques, phénomènes subnormaux, c’est-à-dire non étudiés par la psychologie normale, à savoir les rêves et les troubles, les ratés, les lapsus, qui se trouvent dans un certain nombre de fonctions dites supérieures du sujet.

Freud sent bien que le problème qui se pose maintenant, c’est celui de la structure des psychoses. Comment la structure des psychoses peut être élabo­rée par rapport à la théorie générale de la libido, Jung apporte cette solution : la profonde transformation de la réalité qui se manifeste dans les psychoses est due à quelque chose que Freud a entrevu à propos des névroses; c’est à ce change­ment, à cette métamorphose à proprement parler de la libido – terme différen­cié – qui fait que c’est le monde intérieur, ce qui est laissé dans le plus grand vague ontologique, le monde intérieur du sujet dans lequel cette libido s’intro­vertit, qui est responsable du fait que la réalité pour ce sujet sombre dans une espèce de crépuscule qui nous permet de concevoir avec une parfaite continuité le mécanisme des psychoses avec celui des névroses.

Freud est très attaché à une série de mécanismes extrêmement réduits, pré­cis, à partir de l’expérience.

Extrêmement soucieux de sa référence empirique, voit le danger d’une telle appréhension apportée dès lors au problème. Il voit tout ça se transformer en une sorte de vaste panthéisme psychique, d’une série de sphères imaginaires, sans doute également imaginaires s’enveloppant les unes les autres, dont on voit bien quel sera l’intérêt pour une sorte de classification des contenus, des événe­ments, des Erlebnis de la vie individuelle, jusqu’à ce que Jung appelle les arché­types. On a nettement le sentiment que ce n’est pas dans cette voie qu’une conception particulièrement clinique et psychiatrique des objets de sa recherche peut se poursuivre.

Et c’est pourquoi il essaie à ce moment-là de faire une critique de la référence que peuvent avoir les unes avec les autres ces pulsions, d’une part, sexuelles, auxquelles il a donné tant d’importance parce qu’elles étaient cachées, parce qu’elles étaient celles qui étaient révélées par son analyse, et ces pulsions du Moi qu’il a laissées jusqu’alors dans l’ombre et qui sont pourtant bien ce qui main­tenant est mis en question, à savoir sont-elles, oui ou non, telles que l’une est

l’ombre de l’autre, en quelque sorte ? Toute la réalité est-elle constituée par cette sorte de projection libidinale universelle qui est au fond de la théorie jungienne ? Ou bien y a-t-il cette différence, cette opposition, qui fait toute la valeur des conceptions de la névrose dans Freud, une relation d’opposition, une relation conflictuelle entre pulsions du Moi et pulsions libidinales ?

Freud, avec son honnêteté habituelle, dit bien qu’après tout le fait qu’il tienne à maintenir cette distinction est fondé sur son expérience des névroses; qu’après tout ce n’est qu’une expérience limitée et que, si l’on considère un ensemble de faits plus large, elle pourrait bien après tout changer de valeur. C’est pourquoi il a dit également non moins nettement qu’au stade primitif, à un stade antérieur à ce que nous permet de pénétrer notre investigation proprement psychana­lytique, il faut au moins dire qu’avec – il le dit formellement – l’état ununter­scheidbar qui ne permet pas une analyse, une dissection suffisante pour notre expérience analytique. Nous avons une espèce d’étape où il est impossible dans l’état actuel de nos moyens de discerner ces deux tendances fondamentales qui sont inextricablement mêlées beisammen, qui d’abord sont confondues dans l’état de narcissisme et ne sont pas unterscheidbar distinctes pour notre gros­sière analyse; il n’est pas possible de distinguer eine Sexuallibido de l’Ichtriebe, de l’énergie des pulsions du Moi.

Il centre donc toute la question au niveau de la question des psychoses. Mais dès le départ il va nous dire pourquoi il tente de maintenir cette distinction. La première question est fondée sur l’expérience des névroses. La seconde ques­tion qu’il apporte est celle-ci : le manque actuel, à ce moment-là, dans cet état, de clarté dans la distinction entre pulsions du Moi et pulsions sexuelles n’est imputable, dit-il, peut-être qu’à ceci : que ce que nous avons commencé à éla­borer dans l’expérience comme pulsions du Moi et pulsions sexuelles, c’est quelque chose qui est en somme le dernier point de référence de notre théorie, ces fameuses pulsions. Ce n’est pas ce qui est réellement à la base de notre construction, c’est ce qui est tout en haut. C’est-à-dire que lui-même souligne que la notion même de pulsions, Triebe, est une notion éminemment abstraite, et c’est ce qu’il appellera aussi plus tard notre mythologie.

Et, bien entendu, il se fait à lui-même, avec son esprit visant au concret, que ce soit conforme ou non à ses tendances personnelles, tendant toujours à mettre exactement à leur place les élaborations spéculatives qui ont été les siennes, il sait bien leur valeur limitée, il la souligne. Il apporte leur référence aux notions également les plus élevées de la physique, dont il dit très bien qu’on voit au cours de l’histoire de la physique des notions comme matière, force, attraction, ne se sont élaborées qu’au cours de l’évolution historique, et ont commencé par une espèce de forme incertaine, voire confuse, avant d’arriver à cette purifica­tion qui permet leur application tout à fait précise.

Il précise donc bien qu’il ne s’agit de rien d’autre quand il s’agit de mainte­nir l’opposition pulsions du Moi et pulsions sexuelles. Aussi bien est-ce à l’éla­boration, à l’approfondissement de ces notions qu’il va se consacrer dans cet article, Zur Einführung, Pour l’introduction de la notion de narcissisme.

C’est à ce moment-là qu’il fait intervenir, en précisant qu’il s’agit bien d’éla­borer ces notions – ce qui exactement laisse la porte ouverte avec ce que nous sommes en train de faire, non pas à sa suite, mais en l’accompagnant, parce que ce n’est pas pour autant dire que ce soit quelque part dans l’œuvre de Freud, pour que la façon dont on les manie, dont on les diffuse, répète, soit toujours véritablement adaptée, soit dans l’esprit même de la recherche qu’indique Freud. Parce que justement dans cette direction de recherche, nous essayons nous-mêmes d’obéir à son mot d’ordre, à son style. Il apporte à ce moment-là la référence à une notion fondamentale, à savoir que la biologie elle-même nous indique, tout au moins l’évolution de la biologie telle qu’elle était au point où elle était parvenue de son temps, à savoir que ce qui à ce moment-là nous éton­nait d’une théorie des instincts ne peut pas, ne peut tenir compte d’une certaine diffusion, bipartition fondamentale, entre les buts ou finalités, préservation de l’individu, et ceux de la continuité de l’espèce. Il est bien certain que ce que nous avons là en arrière-plan n’est rien d’autre – d’ailleurs elles sont expressément évoquées – que les théories que vous devez connaître, vous avez dû en garder quelque souvenir, de votre année de philo, les théories de Weissmann. Car la théorie de Weissmann n’est pas encore définitivement prouvée : une substance immortelle des cellules sexuelles, en tant qu’elles seraient engendrées, elles sont déjà différenciées directement dans le noyau des cellules sexuelles de l’individu antérieur de la lignée, constituant donc une lignée sexuelle absolument conti­nue, par reproduction continue de cellules qui se différencient dans la lignée comme sexuelles, et faisant du plasma quelque chose qui perpétue, qui perdure, d’un individu à un autre. Alors qu’en somme l’ensemble du plasma somatique, du soma, comme dit expressément Weissmann, se présente comme une sorte de parasite individuel, poussé latéralement du point de la reproduction de l’espèce, dans la seule fin de véhiculer ce plasma germinal, éternel, et par la succession des individus à cette espèce.

Ici la référence freudienne est immédiatement appuyée par ceci que ce qu’il construit n’est assurément pas – et n’a pas la prétention d’être – une théorie bio­logique, et qu’aussi bien, quel que soit le prix provisoire pour lui de cette réfé­rence à laquelle il tient quand même à s’appuyer jusqu’à nouvel ordre et sous bénéfice d’inventaire, si l’examen des faits tels qu’ils se développent dans le domaine propre de l’investigation analytique aboutissait à rendre inutile la réfé­rence biologique, à fonder quelque chose qui, étant organisé sur le champ propre des faits où se définit son investigation, non seulement est inutile mais nuisible. Il précise cette référence comme extrême, prise à un autre champ, il n’hésiterait pas à l’abandonner.

Aussi bien n’est-ce pourtant pas, dit-il, une raison pour noyer, dans le champ encore inexploré des faits psychiques auxquels il a affaire, pour noyer cette Sexualenergie, cette libido dont il a jusque-là suivi les cheminements et les voies dans une sorte de parenté universelle avec tout ce que nous pouvons voir comme manifestations psychiques dont, dit-il, le résultat quand il s’agit de poursuivre l’analyse des faits concrets serait tout à fait comparable à ceci – la référence qu’il donne est particulièrement exemplaire – ce serait à peu près comme dans un cas où nous aurions à trancher d’une affaire d’héritage, et où quelqu’un a à faire les preuves devant notaire de ses droits d’héritier, et invo­querait à ce propos la parenté universelle qui lie certainement, au moins dans l’hypothèse monogénétique, tous les hommes les uns avec les autres.

Il semble que la comparaison est tout à fait exemplaire de la pensée de Freud sur ce sujet et ce point.

je voudrais néanmoins ici introduire, à propos justement de cette référence, une simple remarque qui peut-être va vous paraître trancher par son caractère inhabituel des remarques que nous faisons sur ce sujet.

Mais vous allez voir qu’après tout elle va tout de suite porter au cœur de ce qui est notre problème, qui est justement d’introduire un peu plus de clarté dans cette élaboration, plus exactement cette discussion que poursuit Freud, et dont les obscurités, les impasses, comme vous le voyez, rien que déjà par le com­mentaire des premières pages, ne nous sont ici nullement dissimulées, atténuées. On ne peut pas dire que cet article apporte une solution, mais au contraire une série de questions ouvertes.

Or, ce sont des questions dans lesquelles nous essayons de nous insérer. Eh bien, arrêtons-nous un instant, puisque l’on nous mène sur ce terrain, et posons-nous quelques questions qui ont d’autant plus d’intérêt que, vous allez le voir, elles ne sont pas des questions qui restent actuellement tout à fait en l’air, étant donné que la théorie des instincts a quand même fait quelques progrès depuis; comme Freud nous le dit quelque part, nous n’avons malheureusement pas, à la date où il écrit, une théorie des instincts toute prête, ready-made, prête­ à-porter. Elle n’est pas prête à porter à ce moment-là. Elle ne l’est pas encore très bien de nos jours. Mais, vous le savez, depuis les travaux de Lorenz et jus­qu’à Tinbergen, nous avons tout de même fait quelques pas. C’est cela qui jus­tifie les remarques, peut-être un peu spéculatives, que je vais être amené ici à vous apporter.

Suivons bien les biologistes, plus exactement les notions biologiques telles qu’elles peuvent apparaître aux psychologues, aux anthropologues. Si nous tenons pour valable la notion weissmannienne de l’immortalité du germen, qu’est-ce qu’il en résulte ? Si nous pensons cet individu qui se développe, qui est radicalement distinct de la substance vivante fondamentale qui constitue le ger­men, qui, elle, ne périt pas, cette théorie «parasite individuel», quelle fonction joue-t-il par rapport à cette propagation de la vie? Il est bien clair que dans ce registre, dans ce mode d’appréhension, ce qui est le phénomène de la vie, il joue un rôle qui littéralement n’a rien à faire, en tant qu’individu à proprement par­ler, avec cette propagation.

Ces individus, du point [de vue] de l’espèce, ils sont, si on peut dire, déjà morts. Au niveau de chaque individu, cet individu n’est rien auprès de cette substance immortelle qui est cachée dans son sein, qui est la seule à se perpétuer avec le droit à représenter authentiquement, substantiellement, ce qui existe en tant que vie. je précise ma pensée.

Cet individu va être mené – nous nous plaçons maintenant au point de vue psychologique – par ce fameux instinct sexuel; pour propager quoi? Quelque chose qui n’est rien d’autre que cette substance immortelle incluse dans le plasma proprement germinal, dans les organes génitaux, représentée au niveau des vertébrés par des spermatozoïdes et des ovules. Mais c’est cela qui est pro­pagé, et cela seulement.

Est-ce là tout ? Bien sûr que non.Ce qui se propage, c’est en effet un individu qui a cette fonction. Un individu qui a cette fonction, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est un individu qui se repro­duit, mais se reproduit non pas en tant qu’individu, mais en tant que type. Et c’est bien à cela en effet que nous mène la théorie des instincts. C’est que ce qui supporte l’instinct sexuel, ce qui en fait le ressort psychologique concret, qui en détermine la mise en fonction, l’énorme mécanique… le déclencheur, comme s’exprime Tinbergen après Lorenz, c’est justement, non pas du tout un individu réel, non pas la réalité de l’être vivant, du partenaire sexuel, appelons-le main­tenant par son nom, mais justement quelque chose qui a le plus grand rapport avec ce que je viens d’appeler le type – c’est-à-dire une image.

Ce que nous démontre l’élaboration par les éthologistes des mécanismes de déplacement de la pariade, c’est l’importance tout à fait prévalente d’une image tellement importante que cette image se constitue, se forme, apparaît sous la forme d’un phénotype transitoire, par des colorations particulières dans un très grand nombre d’espèces, par des modifications d’aspect extérieur, qui par son modèle puissent servir à quelque chose qu’on peut même appeler une sorte de signal, mais de signal construit, de Gestalt, comme nous disons de nos jours.

En fin de compte, ce que nous voyons apparaître et que du point de vue de la biologie, point sur lequel déjà quelques philosophes avaient réfléchi, si l’on veut distinguer différents plans du monde de l’homme, pour reconnaître que ce qui distingue son plan est très précisément ceci qu’il appartient à un monde où domine quelque chose qu’on appelle l’hérédité, où l’élément préformé, où l’élé­ment du passé est ce qui dans la scansion des trois temps temporaires – provi­soirement nous sommes aujourd’hui à la tripartition commune: passé, présent et avenir – c’est le passé qui détermine absolument tout ce qui se produit à l’ex­ception près de cet élément complètement énigmatique qu’on appelle la matu­ration.

Laissons cela de côté provisoirement.

Dans la transmission normale de ce qu’on appelle l’espèce, l’individu ne fait que reproduire le type déjà réalisé par toute la lignée de ses ancêtres. Bref, du point de vue strictement animal, comme je vous l’ai dit, cet individu est après tout non seulement mortel, mais quelque chose de déjà mort; quelque chose de sans avenir à proprement parler. Du point de vue de l’espèce il n’est rien d’autre que l’incarnation, le support de quelque chose qui n’est pas un cheval, tel ou tel cheval, mais qui est le cheval. Et c’est d’ailleurs sur ce fondement même que le concept de l’espèce est fondé. Si le concept de l’espèce est fondé, si l’histoire naturelle existe, c’est qu’il y a non pas seulement des chevaux, mais le cheval. Que ceci se manifeste sur le plan psychologique par le fait que ce qui est proposé, ce qui détermine la mise en jeu de ce qui est à proprement parler de l’ordre mécaniste, de l’embrayage du déclenchage de l’instinct sexuel, soit essentiellement cristallisé sur un rapport d’images – j’en viens au terme que vous attendez tous – sur un rapport imaginaire, ceci est suffisamment indiqué, et, il me semble, l’introduction naturelle au problème du rapport des Libidotriebe, [Sexualtriebe ?], et de la Ichtriebe, tel qu’il va être développé dans tout cet article à partir de cette notion, qui n’est pas neuve, qui a déjà été expri­mée dans moult endroits. Vous avez là le cadre dans lequel doit pour nous se poser le problème.

La question n’est pas d’ores et déjà pour vous posée sur le plan des rapports de la pulsion libidinale avec ces deux domaines dont nous usons sans cesse, mais à tort et à travers, de l’imaginaire et du réel. Et si d’ores et déjà vous ne voyez pas ce que la libido pose exactement, et centré autour de la fonction de l’imagi­naire, non pas comme une certaine espèce de transposition idéaliste et morali­sante de la doctrine analytique, comme on a voulu le faire croire, dans une espèce de progrès d’un certain état idéal, imaginaire de la génialité, qui serait en quelque sorte la sanction et le ressort dernier de l’établissement du réel, eh bien évidemment vous ne pouvez rien comprendre!

Ceci est très suffisamment indiqué dans cet article, et vous verrez d’ailleurs dans la suite, et c’est de là que nous devons partir, et c’est à partir de là aussi que se pose vraiment le problème de la fonction réelle que joue l’ego dans l’écono­mie psychique.

Voulez-vous avancer un peu ?

LECLAIRE – Très exactement, j’aurais voulu poser des questions, ou faire des réponses…

je voudrais vous donner un sentiment, que je n’ai pas eu tout seul, en lisant certaines parties de ce texte, et auquel je faisais allusion tout au début… Dans le texte aussi, puisque dans un commentaire, en somme, on peut saisir un certain nombre de passages qui vous accrochent. On voit justement que Freud dit dans la deuxième question qu’il pose, dans ces incidentes, après avoir posé cette dis­tinction fondamentale, il pose deux questions.Il répond à la première, comme nous l’avons dit. Nécessité d’une action psy­chique intermédiaire entre l’autoérotisme primaire et le narcissisme.

A la seconde, il répond ceci : que la nécessité de répondre d’une façon tran­chée à la deuxième question doit entraîner chez chaque psychanalyste un malaise notable. On se défend contre ce sentiment d’absorber son attention pour des dif­ficultés stériles. Mais on doit cependant ne pas renoncer à la recherche d’une solution. Cette deuxième question est celle-ci : celle de l’énergie psychique fon­damentale. Ne serait-il pas plus simple de n’avoir qu’une énergie psychique fon­damentale ? À certains moments, en lisant ce texte, nous avons cette impression de saisir des notions qui ne nous paraissent pas tellement fécondes. Et j’ai l’im­pression – pour reprendre la ligne de ce que vous disiez – que cette bipartition fondamentale de la libido en deux types : Ichlibido et Objektlibido, a incontes­tablement une valeur pragmatique; c’est la seule que Freud lui reconnaisse d’ailleurs dans ce texte, les autres termes ne venant qu’en confirmation; elle a une valeur pragmatique, comme vous le disiez, dans l’étude des névroses. Mais qu’est-ce qui a été mis en évidence dans l’étude des névroses essentiellement ? Ce sont les pulsions sexuelles, justement, qui étaient cachées.

Et il me semble que comme dans une bipartition il faut toujours deux termes, c’est toute la difficulté qui résulte dans le fait que l’autre terme a été appelé libido du Moi, Ichlibido, ou énergie du Moi primitivement. Cela ne s’imposait pas; cette énergie du Moi est une espèce de différenciation de cette énergie fon­damentale qu’elle évoque à chaque instant, et chaque fois qu’on parle de cette énergie du Moi, nous ressentons un peu ce malaise, à partir du moment où on pose une construction systématique, où on essaie d’articuler, de préciser, les rapports entre les deux, puisque justement cette libido du Moi pose la question du narcissisme.

Et nous verrons – à mon sens, c’est dans la troisième partie que le problème commence un peu à s’éclairer, à partir du moment où il fait entrer en jeu la notion d’idéal du Moi.

Il me semble que s’attaquer au deuxième terme de cette bipartition, à l’éner­gie du Moi, ou à la libido du Moi, se rapporte un petit peu à l’effort stérile que nous pouvons faire si nous nous attaquons à l’étude de l’«énergie primitive.» MANNONI – Est-ce qu’on peut demander la parole?

Je suis depuis quelque temps embarrassé par un problème qui touche un peu cela, et me semble un peu compliquer et simplifier les choses. C’est que l’inves­tissement des objets par la libido est au fond une métaphore réaliste; parce qu’elle n’investit que l’image des objets. Tandis que l’investissement du Moi peut être un phénomène intrapsychique où c’est la réalité ontologique du Moi qui est investie. Si la libido est devenue libido d’objets, elle ne peut plus inves­tir que quelque chose qui sera symétrique de l’image du Moi.

Si bien que nous aurons deux narcissismes, selon que c’est une libido qui investit intrapsychiquement le Moi ontologique. Ou bien ce sera une libido objectale qui viendra investir quelque chose qui sera peut-être l’idéal du Moi; en tout cas une image du Moi.

Alors, nous aurons une distinction très fondée entre le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire.

GRANOFF – [gestes sans paroles]

LACAN – Évidemment, Mannoni, dans un Jump élégant, nous introduit bien vite là où vous sentez bien que vous amenant pas à pas, comme ça, j’ai envie de vous mener quelque part; nous n’allons pas tout à fait à l’aventure, encore que je sois prêt à accueillir les découvertes que nous ferons en cours de route.Bien sûr, en fin de compte, c’est de cela qu’il s’agit. Je suis content de voir que notre ami Mannoni fait comme ça, il faut de temps en temps faire un saut dans le sujet.

je reviens sur mon dernier pas. Vous avez bien compris à quoi cela tend ? Cela tend à rejoindre ceci qui nous est indiqué parce qu’il y a eu référence à la bio­logie, cette expérience fondamentale que nous apporte l’élaboration actuelle de la théorie des instincts, à savoir que ce qui est le déclencheur, l’élément « objec­tal » dans le déclenchement de la libido, mise en jeu du cycle de comportement sexuel, c’est quelque chose où on peut dire que le sujet essentiellement leurrable – car ce que nous montrent les expressions des ichtyologistes, c’est que si d’un côté il faut que l’épinoche mâle ait pris de belles couleurs, sur le ventre, ou sur le dos, pour que commence à s’établir tout ce jeu, cette danse, ce que je vous ai dans d’autres circonstances déjà plus ou moins exposé, et que je vous réexpose­rai à l’occasion – inversement, ceci suppose que nous pouvons très bien faire n’importe quel découpage, un découpage qu’il s’agit de préciser, une sorte de chose assez mal dégrossie dans son ensemble, mais qui, à condition de porter certains traits, certaines marques, Merkzeichen, aura exactement sur le sujet le même effet.Nous ne devons jamais perdre de vue ces éléments tout à fait fondamentaux qui se trouvent au cœur même des processus que nous poursuivons, représen­tant ce qui originalement distingue, par des propriétés tout à fait spéciales, ce qui est cycle instinctuel dans l’ordre sexuel, à savoir – c’est là-dessus que j’ai insisté quand je vous ai fait mon premier exposé sur le réel, le symbolique et l’imaginaire, qui n’était qu’un dégrossissement – tout spécialement les compor­tements sexuels qui sont spécialement leurrables, et cela se produit dans la lignée biologique, les phénomènes de déplacement qui font tenir la caractéristique fondamentale de tout ce qui s’est développé d’original dans le développement des perversions et des névroses.

GRANOFF – À propos de la gesticulation… Ce que vous dites, je n’ai pas le texte, mais il y a le texte de la Métapsychologie qui est peut-être encore plus expli­cite. Il y a cette phrase

« C’est ainsi que le Soi héréditaire abrite d’innombrables résistances indivi­duelles [ .. ] dans le Moi et le Soi, et le Moi et le supermoi [?] . .. »

Il y a quantité de formulations aussi explicites que ce que Mannoni disait. LACAN – Puisque nous en sommes là et que nous avons tous les droits dans un commentaire, je vais – avant que nous nous quittions – introduire quelque chose un complément du schéma que je vous avais donné il y a trois séminaires, quand je vous avais fait ce petit cours, sur ce que j’appelais la topique de l’imaginaire. Je me suis assez démené pour bien vous faire sentir ce qu’on pouvait tirer d’un certain modèle, dont je vous ai suffisamment indiqué qu’il est dans la ligne des vœux mêmes qu’a édictés Freud; car très formellement il dit quelque part, en plusieurs endroits – et je vous ai dit spécialement dans la Traumdeutung et l’Abriss – que ces instances qu’il amène comme étant les instances psychiques fondamentales doivent être conçues pour la plupart comme représentant ce qui se produit dans un appareil photographique, à savoir ces images, soit virtuelles, soit réelles, qui découlent du fonctionnement de l’appareil, l’appareil organique représentant précisément le mécanisme de l’appareil, et ce que nous appréhen­dons étant justement ces images dont les fonctions ne sont pas homogènes, car ce n’est pas la même chose, une image réelle ou une image virtuelle. Et c’est [par] un schéma de cette espèce que doivent être interprétées ce qu’il élabore comme dés instances, et non pas comme étant quelque chose, comme étant substan­tielles, épiphénoménales par rapport à la modification de l’appareil lui-même. Chose que Freud a indiquée maintes fois et qu’il n’a jamais réalisée.

Si vous vous souvenez encore du schéma que je vous ai fait? Je vous en donne un rappel résumé au tableau :

À savoir: le miroir concave – grâce auquel se produit le phénomène du bou­quet renversé – que nous avons transformé nous-même, parce que c’est plus commode, en celui du vase renversé.

Ici, un vase, qui sera, par le jeu de la réflexion des rayons sur une surface sphérique suffisamment étendue, ici reproduit en une image réelle, et non pas virtuelle, sur laquelle 1’œil peut accommoder, qui nous donnera ici, à supposer que nous ayons déjà disposé quelques fleurs, 1’œil peut réaliser, s’il accommode exactement au niveau des fleurs, l’image réelle du vase les entourera, leur don­nera ce style, cette unité, cette unification, reflet de l’unité du corps lui-même. Bien entendu, ceci est un modèle et vous sert à comprendre quelque chose.

Je vous ai fait remarquer ceci, en vous montrant le jeu des rayons, que pour que l’image ait une certaine consistance, il fallait que ce fût véritablement une image. Quelle est la définition de l’image en optique? Qu’à chaque point de l’objet correspondît un point de l’image, que tous les rayons envoyés se recou­passent quelque part en un point unique.

Un appareil d’optique ne se définit pas autrement que cela: une convergence des rayons univoques ou biunivoques, comme on dit en axiomatique, d’un point, d’un objet, en un autre point précis où se constitue spécifiquement l’image. C’est de cela qu’il s’agit en optique.

Pour que cette image fût visible, à supposer que l’appareil concave fût ici, et que notre petit montage de prestidigitateur fût en avant, il est certain que l’image ne peut être vue avec une suffisante netteté, pour produire l’illusion de réalité, cette illusion très particulière qui s’appelle une illusion réelle, ce n’est pas comme l’image que vous voyez dans le miroir, qui n’est pas où vous la voyez, image qui est là où vous la voyez, il faut que vous vous trouviez placés dans un certain angle, un certain prolongement défini par un cône par rapport à l’ensemble de l’appareil. Alors je vous ai dit que sans doute, selon les différentes positions de l’œil qui regarderait l’ensemble de cet appareil, nous pourrions distinguer un certain nombre de cas qui nous permettraient peut-être de comprendre certaines distinctions de la position du sujet par rapport à la réalité.Il est bien entendu qu’un sujet n’est pas un œil, je vous l’ai dit. Mais si ce modèle s’applique, c’est parce que nous sommes dans l’imaginaire, et l’œi1 a beaucoup d’importance.

Puisque quelqu’un a introduit la question des deux narcissismes, vous sen­tez bien que c’est de cela qu’il s’agit, du rapport qu’il y a entre la constitution de la réalité… et un certain rapport, que d’une façon plus ou moins appropriée Mannoni a appelé « ontologique », avec la forme du corps.

Eh bien, dites-vous ceci

Moi qui suis là, mettons que je sois entre l’objet, la construction à partir de laquelle va se faire l’image réelle illusoire, le fondement de cette expérience de physique amusante, mettons que je sois en quelque sorte adossé à ce miroir concave, sur lequel je vous ai indiqué que nous pouvons d’ores et déjà projeter, dans notre modèle, probablement toutes sortes de choses qui ont un sens orga­nique, je vous ai dit que c’est très probablement le cortex. Mais ne substanti­fions pas trop vite nous-mêmes, car ceci n’est pas, vous le verrez mieux par la suite, que pure et simple élaboration de la théorie du petit homme qui est dans l’homme. Car si c’est pour refaire le petit homme qui est dans l’homme, je ne vois pas pourquoi alors je le critiquerais tout le temps. Mais elle a aussi sa rai­son d’être. Elle fait partie du mirage auquel le psychologue académique cède tout le temps. Et s’il y cède, c’est qu’il y a quelque raison pour qu’il y cède.

Plaçons-nous un instant dans la position de l’œil, de cet œil hypothétique, dont je vous ai parlé. Et cet œil, mettons-le là, quelque part, ici, entre le miroir concave et l’objet.

Eh bien, pour que cet œil, qui est ici, ait exactement l’illusion du bouquet renversé, du vase renversé en cette occasion, c’est-à-dire qu’il le voie dans les conditions optima, aussi optima que celui qui est dans le fond de la salle, il faut et il suffit une seule chose: c’est qu’il y ait ici, vers le milieu de la salle, un miroir.

 

En d’autres termes, cette expérience qui, comme vous le savez, est tout à fait concrète et réussie : on voit un bouquet là où il n’est pas, un vase là où il n’est pas. Pour que moi qui suis contre le miroir concave, je le voie aussi bien que quelqu’un qui est au fond de la salle, alors que je ne vois pas d’une façon directe l’image réelle, dans la position où je suis, pour toutes sortes de raisons… Mais grâce à ce miroir qui est au milieu de la salle, je me trouve placé dans la même position que celui qui est au fond de la salle. Car les rayons m’apparaissent comme si j’étais dans cette position-ci.

Qu’est-ce que je vais voir dans le miroir?

– Premièrement, ma propre figure, là où elle n’est pas.

– Et deuxièmement, ici, dans un point symétrique du point où est ici l’image réelle, je vais voir apparaître, comme virtuelle, cette image réelle.

Vous y êtes ? Ce n’est pas difficile à comprendre, en rentrant chez vous, met­tez vous devant un miroir, mettez la main devant vous…

Ce petit schéma n’est qu’une élaboration très simple. La même chose que j’essaie de vous expliquer depuis des années dans le stade du miroir nous per­met de voir beaucoup de choses.

Vous le verrez dans la suite, car… Tout à l’heure Mannoni parlait des deux narcissismes : le narcissisme qui se rapporte à l’image corporelle en tant qu’elle est inscrite, pour les meilleures raisons, elle est identique dans l’ensemble des mécanismes du sujet, elle est ce qui donne sa forme à son Umwelt, en tant qu’il est homme et non pas cheval. Cette image qui fait l’unité du sujet, et que nous voyons se projeter de mille manières, y compris dans la source et l’origine de ce qu’on peut appeler la source imaginaire du symbolisme, ce par quoi le symbo­lisme se relie au sentiment, au Selbstgefühl que l’être humain, le Mensch, a de son propre corps, il y a un certain narcissisme qui se situe, si vous voulez, là, au niveau de l’image réelle de mon schéma, et en tant qu’elle permet d’organiser l’ensemble de la réalité dans un certain nombre de cadres préformés.

Ceci bien entendu est tout à fait différent chez un animal qui est par ses propres formations formé, adapté à un Umwelt uniforme; il y aura un certain nombre de correspondances préétablies entre ces éléments structuraux, imagi­naires, et les seules choses qui l’intéressent dans cet Umwelt, les seules struc­tures qui sont intéressantes pour la perpétuation de ces individus, eux-mêmes fonction de la perpétuation typique de l’espèce.

Mais l’homme précisément pour qui, presque uniquement pour lui, existe, non seulement bien entendu, vous le comprenez, cette réflexion dans le miroir qui est un phénomène quand même tellement important que j’ai cru devoir y mettre depuis toujours, et depuis très longtemps, dessus un éclairage fondamental, comme manifestant une possibilité poétique pour l’homme à proprement parler tout à fait originale, mais qui bien entendu va beaucoup plus loin, puisqu’il ne s’agit de rien d’autre, vous sentez que ce pattern qui est tout de suite et immédiatement de qui est la relation à l’autre; car c’est évidemment toujours par l’intermédiaire de l’autre, en tant que l’autre a une valeur tout à fait spéciale, celle que j’ai élucidée, mise en valeur, développée dans la théorie du stade du miroir. L’autre a cette valeur capti­vante par l’anticipation que représente l’image unitaire telle qu’elle est per­çue dans le miroir ou dans toute réalité du semblable, pour l’homme, qui fait que c’est par l’intermédiaire de cet autre, par cet alter-ego, qui se confond plus ou moins selon les étapes de la vie avec cet Ich-Ideal, cet idéal du Moi, que vous allez voir tout le temps invoqué dans ce texte. C’est pour autant que l’homme se reflète, s’identifie, comme vous voyez, mais le mot « iden­tification» pris indifférencié, en bloc, est inutilisable. C’est cette identifica­tion narcissique, celle du second narcissisme dont parlait Mannoni, c’est cette identification à l’autre qui, dans le cas normal, précisément est ce qui permet à l’homme de situer exactement ce qui en son être a le rapport ima­ginaire libidinal, fondamental au monde en général, c’est-à-dire lui permet de « voir », à sa place, de structurer, en fonction de cette place, de son monde, ce qui est à proprement parler son être, puisqu’il a dit « ontologique », tout à l’heure, moi je veux bien, de son être libidinal. Il le voit dans cette réflexion, par rapport à l’autre, par rapport à cet Ich-ideal. Vous voyez là dis­tinguées les fonctions du Moi en tant, d’une part, qu’elles jouent comme dans tous les autres êtres vivants un rôle fondamental dans la structuration de la réalité, et en tant que, d’autre part, chez l’homme elles doivent passer par l’intermédiaire de cette aliénation fondamentale dans l’image réfléchie de soi-même, qui est aussi bien l’Ur-Ich, la forme originelle de l’Ich-Ideal, et aussi bien du rapport avec l’autre.

Est-ce que ceci vous est suffisamment clair ?

Est-ce que simplement vous comprenez bien que ce petit schéma, il s’agit d’abord de le bien comprendre ? Après, on s’en servira.

je vous avais donné un élément. je vous en donne un autre aujourd’hui : la combinaison avec le rapport réflexif à l’autre.

Vous verrez ensuite à quoi ça sert. Car vous pensez bien que ce n’est pas pour le plaisir d’aborder ici des constructions plus ou moins amusantes que je vous ai fait ce schéma. Ce sera extrêmement utile; ça va vous permettre à l’intérieur de ce schéma de vous poser à peu près toutes les questions pratiques cliniques, concrètes, qui se posent à propos de l’usage de la fonction de l’imaginaire et tout spécialement de ces investissements libidinaux dont on finit par ne plus com­prendre, quand on en fait le maniement, ce que ça veut dire.

Vous verrez l’usage que ceci aura, le complément métapsychologique, la théo­

rie des rêves, que j’ai chargé tout spécialement quelqu’un de travailler, Granoff.

GRANOFF-Ça mène évidemment au Moi, et au Soi, et à l’hypnose… On peut procéder de la manière suivante, en faisant état par exemple du rôle de la dou­leur, qu’il amène dans cette phrase qui se termine de la manière suivante

« Ça donne une idée de la manière dont nous nous élevons à la représenta­tion de notre corps en général… »

Et cette autre phrase

« Qu’il ne représente que notre corps… ce à quoi je voulais en venir c’est que l’état amoureux, qui repose sur la coexistence… l’objet attirant sur une partie de la libido narcissique du Moi, cet état est limité au moi et à l’objet. L’hypnose ressemble à l’état amoureux […] mais elle repose prin­cipalement sur les tendances sexuelles entravées et met l’objet à la place de l’idéal du Moi. »

Là, tout le schéma optique se retrouve dans les deux phrases.

LACAN – La notion de la stricte équivalence de l’objet et de l’idéal du Moi dans le rapport amoureux est une des notions les plus fondamentales, et qu’on retrouve partout dans l’œuvre de Freud. Vous ne pouvez pas – car vous la ren­contrez à chaque pas – ne pas quand même vous être posé la question : alors, tout de même, si l’objet aimé c’est, enfin de compte, dans l’investissement amoureux, dans la captation du sujet par l’objet d’amour, c’est quelque chose qui est strictement équivalent à cet idéal du Moi, et c’est pour cela qu’il y a cette fonction économique si importante dans la suggestion, dans l’hypnose, cet état de dépendance, véritable perversion de la réalité, de fascination, surestimation de l’objet aimé, toute cette psychologie de la vie amoureuse déjà si finement développée par Freud et dont nous avons là un morceau important; tellement gros que, comme vous le voyez, nous le grattons, nous le graspons à peine aujourd’hui. Mais il y en a là de toutes les couleurs sur ce sujet des rapports fon­damentaux avec ce qu’il appelle le choix de l’objet.

LECLAIRE – Cela se rapporte très exactement à ce que vous disiez. J’ai été frappé…

LACAN – Laissez-moi finir ma période, voulez-vous ?

Vous ne pouvez pas ne pas voir quelle espèce de contradiction entre cela et ce que, dans certaines conceptions mythiques de l’ascèse libidinale de la psychana­lyse, on donne sans cesse comme devant être l’achèvement de la maturation affective, à savoir qu’au dernier degré du génital nous serions je ne sais quoi, cette espèce de fusion, de communion, de réalisation à proprement parler de l’espèce de corrélation qu’on mettrait entre la génitalité et la constitution du réel.

Je ne dis pas qu’il n’y ait là quelque chose d’essentiel à la constitution de la réalité, mais encore faut-il comprendre comment. Car, c’est l’un ou l’autre : ou l’amour est ce que Freud décrit, imaginaire en son fondement, ou bien il est autre chose : le fondement et la base du monde.

De même qu’il y a deux narcissismes, il doit y avoir deux amours: l’éros, d’un côté, et la Welt…

LECLAIRE – J’ai été frappé (page 47) dans le fait que, la première fois qu’il emploie le terme que nous appelons idéal du Moi, il n’emploie pas ce terme, mais emploie le terme moi idéal. Cela signifie qu’il s’agit bien d’un objet réalisé. Et il ne l’emploie d’ailleurs que deux fois, et par la suite il emploie Ichideal.

LACAN – Vous voyez aujourd’hui je vous donne simplement ce petit appa­reil. C’est venu comme ça. Nous sommes dans un séminaire, et non un ensei­gnement ex cathedra ou systématique. Nous cherchons à nous orienter, à comprendre et à tirer le maximum de profit d’un texte, et surtout d’une pensée qui se développe, croyez-le bien, autour de tout cela et Dieu sait si peu à peu les documents s’accumulent. Comment les autres, et parmi les meilleurs, ont essayé – y compris Abraham et Ferenczi – de se débrouiller à propos de ce pro­blème des rapports du développement de l’ego et du développement de la libido, cela fait l’objet du dernier article sorti dans l’école de New York.

Restons-en au niveau de Ferenczi et Abraham. Freud se réfère, si nous fai­sons la critique de ce texte, il se réfère sans cesse, il s’appuie même sur l’article de Ferenczi publié en 1913 sur le sens de la réalité. C’est très pauvre. Évidem­ment c’est lui qui a commencé à mettre dans la tête ces fameux stades, depuis, tout est mélangé, d’ailleurs, où l’omnipotence primitive, le temps de la toute­puissance des gestes et de la toute-puissance des mots… Et c’est alors la confu­sion générale. On croirait que le… invente tous les mots.

Freud s’y réfère. Il est certain qu’au point d’émergence que représentent dans la théorie ces premiers essais d’appréhension par Freud de ce qui permet d’arti­culer à proprement parler les ressorts de la constitution du réel, ça lui est d’un assez grand secours d’avoir entendu cette réponse dans le dialogue; on est venu lui apporter quelque chose, il s’en sert. Mais Dieu sait que cet article, en fin de compte, celui de Ferenczi, pour autant qu’il ait exercé une influence décisive, c’est comme les choses refoulées qui ont d’autant plus d’importance qu’on ne les connaît pas; de même quand un type écrit une belle connerie, ce n’est pas parce que personne ne l’a lue qu’elle ne poursuit pas ses effets, car sans l’avoir lue, tout le monde la répète. Il y a comme ça un certain nombre de choses véhiculées, et qui jouent sur un certain nombre de mélanges de plans auxquels les gens ne prennent pas garde, par exemple cette imprégnation certaine, première théorie de la consti­tution du réel dans l’analyse par les idées dominantes à l’époque, celles qui s’ex­priment dans les termes, dans l’idée plus ou moins mythique des étapes de l’évolution de l’esprit humain, l’idée qui traîne partout – aussi dans Jung – affleu­rant plus ou moins, que l’esprit humain aurait fait dans les tout derniers temps des progrès décisifs, et qu’auparavant on en était encore à une confusion prélogique. Comme s’il n’était pas clair qu’il n’y a aucune différence structurale entre la pensée de M. Aristote et celle de quelques autres… Ces idées portent avec elles leur puissance de désordre et leur poison, et éveillent les problèmes au lieu de les éclairer. On voit bien d’ailleurs, à la gêne dont Freud lui-même fait preuve, quand il s’y réfère, là où il s’y réfère, à l’article de Ferenczi : quand on parle des primitifs ou soi-disant primitifs et des malades mentaux, ça va très bien; mais où ça se complique, le point de vue évolutif, c’est ce qui se passe chez les enfants… Tout de même, là, Freud est forcé de dire c’est tout de même le même mode d’entrer dans le monde, d’entrer chez les enfants. Freud ajoute

«Dont le développement pour nous est loin d’être aussi transparent. » Peut-être vaudrait-il mieux, en effet, ne pas se référer à des notions fausse­ment évolutionnistes, en fin de compte, car ça n’est probablement pas là que l’idée féconde de l’évolution doit résider, mais plutôt élucider des mécanismes structuraux, toujours en fonction, parfaitement perceptibles dans notre expé­rience analytique centrée d’abord chez les adultes, et qui nous permet rétro­activement d’éclairer ce qui peut se passer plus ou moins hypothétiquement et d’une façon plus ou moins contrôlable chez les enfants.

Ce point de vue structural, nous sommes dans la droite ligne en le suivant, car c’est à ça que Freud a fini par aboutir. Le dernier développement de sa théo­rie s’est éloigné de ces croisières analogiques, évolutives, faites sur un usage superficiel de certains mots d’ordre. Ce sur quoi Freud insiste toujours c’est exactement le contraire, à savoir la conservation, à tous les niveaux, de ce qu’on peut considérer comme différentes étapes.

Nous tâcherons de faire un pas de plus la prochaine fois.

Aujourd’hui considérez tout cela comme des amorces. Vous en verrez le rap­port étroit et direct avec ce que nous pouvons considérer comme le phénomène du transfert, imaginaire, c’est sa nature essentielle.

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