lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LI LES ÉCRITS TECHNIQUES DE FREUD 1953 – 1954 Leçon du 5 Mai 1954

Leçon du 5 Mai 1954

Nous commençons un troisième trimestre qui va être court, Dieu merci! Il s’agit de savoir à quoi on va l’employer. Dans un projet primitif, j’avais pensé aborder le cas de Schreber avant que nous nous séparions cette année. Cela m’aurait bien plu, d’autant plus que, comme vous le savez, j’ai fait traduire à toutes fins utiles le texte, l’œuvre originale du président Schreber, sur laquelle Freud a travaillé, et à laquelle il demande qu’on se reporte. Recommandation bien vaine jusqu’à présent, car c’est un ouvrage introuvable; je n’en connais que deux exemplaires en Europe. J’ai pu en avoir un que j’ai fait microfilmer deux fois. l’un à mon usage, et l’autre à l’usage devenu actuel maintenant de la biblio­thèque de la Société française de psychanalyse; car je vous annonce que nous avons un local, à des conditions avantageuses qui nous permettront de faire des dépenses pour avoir des livres. À ces microfilms viendront s’ajouter ce qui pourra être fait comme dons.

Revenons au président Schreber. Lire cette traduction est passionnant. Il y a moyen de faire là-dessus un traité de la paranoïa vraiment complet, et apporter au texte Schreber un commentaire très riche sur le sujet du mécanisme des psy­choses. M. Hyppolite disait que ma connaissance était partie de la connaissance paranoïaque; si elle en est partie, j’espère qu’elle n’y est pas restée.

Il y a là un trou; nous n’allons pas tout de suite y tomber, car nous risque­rions d’y rester prisonniers, comme le craignait M. Hyppolite.

Puisque nous nous sommes avancés dans les Écrits techniques de Freud, je crois qu’il est impossible de ne pas pousser plus loin le rapprochement implicite que j’ai fait sans cesse, ces formulations, avec la technique actuelle de l’analyse qu’on peut appeler, avec guillemets, « ses progrès les plus récents ». Je l’ai tou­jours fait de façon plus ou moins implicite, en me référant à ce que vous pou­vez avoir dans votre expérience, l’enseignement qui, pratiquement, vous est donné dans les contrôles, cette tendance vers laquelle a évolué l’analyse des résistances, par exemple, la notion de l’analyse comme analyse des systèmes de défense du Moi, tout cela reste malgré tout mal centré, puisque c’est à des ensei­gnements concrets mais non systématisés, même quelquefois non formulés, que nous nous référons là implicitement.

Je crois pouvoir discuter, et malgré cette rareté que chacun signale de la lit­térature analytique en fait de technique même, un certain nombre d’auteurs se sont exprimés; lorsqu’ils n’ont pas abouti à faire un livre de technique à pro­prement parler, il y a des articles, quelquefois fragmentaires, d’autres très curieusement restaient en route, et se trouvant parmi les plus intéressants. Il y a là une littérature dans laquelle il ne doit pas être impossible, malgré la diffi­culté que vous l’ayez tous en mains, que nous avancions un peu.

La difficulté est celle-ci : d’abord que ces écrits, qui groupent les plus impor­tants, forment un corpus assez long à parcourir. J’espère pouvoir compter sur la collaboration de certains d’entre vous, à qui je prêterai certains de ces articles, pour servir de base à notre discussion. Mais on ne pourra pas les prendre tous en vue.

D’abord au moment où, en 1925, au symposium de Berlin, il y a les trois articles de Sachs, Alexander et Rado, qui sont importants, que vous devez connaître si vous avez fouillé dans le livre de Fenichel. Au congrès de Marienbad, il y a le symposium sur les résultats, qu’ils disent, de l’analyse. Car en réalité, c’est moins du résultat que de la procédure qui mène à ces résultats qu’il s’agit dans cette discussion.

Là, vous pouvez voir s’amorcer déjà, de façon épanouie, ce que j’appelle « la confusion des langues en analyse », à savoir l’extrême diversité, quoi qu’on en ait, de ce que les auteurs considèrent comme étant les voies actives dans le pro­cessus analytique. On voit que la définition précise est loin d’être assurée comme telle dans les esprits des analystes; c’est avec une diversité tout à fait marquée qu’ils s’expriment.

Le troisième moment, c’est le moment actuel. Là, il y a lieu de mettre au pre­mier plan les définitions ou les élaborations récentes qu’essaie de donner – à la théorie de l’ego, par exemple – la troïka américaine: Hartmann, Loewenstein et Kris. Il faut bien le dire : ces écrits sont quelquefois assez déconcertants, par quelque chose qui arrive à une telle complication dans la démultiplication des concepts que, quand ils parlent sans arrêt de libido désexualisée, c’est tout juste si on ne dit pas délibidanisée, ou de l’agressivité désagressivée, cette fonction du Moi qui joue là de plus en plus ce rôle problématique qu’il a dans les écrits de la troisième période de Freud, que j’ai laissés en dehors de notre champ, parce que, sous la forme du commentaire des Écrits techniques que je vous ai fait, c’est une tentative de vous faire appréhender la période médiane de 1910-1920. Là, commence à s’élaborer, avec la notion du narcissisme, la direction dans laquelle Freud aboutira, du Moi.Je conseille quand même de lire – ou de relire – vous devez lire le volume qui s’appelle, dans l’édition française Essais de psychanalyse (Payot) Au-delà du principe du plaisir, Psychologie collective et analyse du Moi, et Le Moi et le Soi. Je vous conseille de le lire parce que nous ne pouvons pas ici l’analyser. Mais c’est indispensable pour comprendre les développements que les auteurs dont je vous parle ont donnés à la théorie du traitement. C’est toujours autour des dernières formulations de Freud que sont centrées les formulations du traite­ment qui ont été données à partir de 1920. Et, la plupart du temps, avec une extrême maladresse, qui ressortit à une très grande difficulté de bien com­prendre ce que Freud dit, le texte de Freud, dans ces trois articles véritablement monumentaux, si on n’a pas approfondi la genèse même de la notion de narcis­sisme, ce que j’ai essayé de vous indiquer à propos de l’analyse des résistances et du transfert dans les Écrits techniques.

Voici comment se situe au sens propre du terme notre projet.

Je voudrais aujourd’hui m’efforcer à certains moments de procéder par la voie qui n’est pas celle que, vous savez, je suis fondamentalement; fondamen­talement je suis une voie discursive, et même de discussion, pour vous amener aux problèmes, vous amener à partir des textes. J’essaie de vous présenter ici une problématique. Mais de temps en temps, il faut quand même concentrer, dans quelque chose qui présente une formule didactique, certains points de vue, cer­taines perspectives, au cours desquels peuvent être raccordées, discutées les diverses formulations que vous pouvez trouver de ces problèmes, selon la diver­sité très marquée des auteurs sur ces points précis dans l’histoire de l’analyse.

Disons que j’adopte une sorte de moyen terme, et j’essaie de vous présenter un modèle, quelque chose qui n’a pas la prétention d’être un système, mais une image présentant certains points qui peuvent servir de référence.

C’est ce que j’ai essayé de faire en vous amenant peu à peu, progressivement, à cette image d’aspect opticien, que nous avons commencé de former ici. Maintenant, elle commence à devenir, j’espère, familière à votre esprit; et autour du speculum fondamental, du miroir fondamental de la relation à l’autre,

vous avez déjà vu que nous pouvons situer, si vous voulez aujourd’hui, pour mettre l’indication des points où se pose le problème, la fameuse image réelle. je vous ai montré comment on pouvait l’imaginer se représenter, se former en un point du sujet, que nous appellerons 0. L’image virtuelle où le sujet la sai­sit, qui se produit dans le miroir plan, 0′, où le sujet voit l’image réelle qui est en 0, pour autant que par l’intermédiaire de ce miroir il se trouve placé, ici, quelque part en un point qui est le symétrique virtuel du miroir sphérique réflé­chissant, grâce auquel se produit, disons quelque part dans l’intérieur du sujet, cette image réelle qui est en 0.

 

Nous allons tâcher de voir, de vous expliquer comment on peut s’en servir, et à quoi ça répond.

Vous froncez les sourcils, Pujols, quelque chose ne va pas ?

PUJOLS – Depuis un mois, j’ai du mal à reprendre.

LACAN – Disons, pour la suite des choses, que ceci nous donne deux points 0 et 0′.

Une petite fille – une femme virtuelle, donc elle est évidemment beaucoup plus engagée dans le réel que les mâles, de ce seul fait, il y a des dons particu­liers! – a eu ce très joli mot, tout d’un coup : « ah! Il ne faut pas croire que ma vie se passera en 0 et en 0’l… » Pauvre chou!… Elle se passera en 0 et en O’comme pour tout le monde! Mais, enfin, elle a cette aspiration! C’est en son honneur, si vous voulez, que j’appellerai ces points 0 et 0′.

Puis, il y a un point A, et un autre point que nous appellerons C. Pourquoi C ? Parce qu’il y a, ici, un point B, que nous devons laisser pour plus tard.

Et, avec ça, on doit quand même se débrouiller.

Il faut, évidemment partir envers et contre tout, et malgré tout de 0 et de 0′. Vous savez déjà ce qui se passe en 0, et autour de 0, autour de 0′. Il s’agit fon­damentalement de ce qui se rapporte à la constitution de l’Idealich, et non pas de l’Ichideal. Autrement dit, la forme essentiellement imaginaire, spéculaire, de la genèse, de l’origine fondamentalement imaginaire du Moi.

Si vous n’avez pas vu ça se dégager de ce que nous avons ici essayé d’analy­ser, de transmettre, de faire comprendre, d’un certain nombre de textes dont le principal est le Zur Einführung des Narzissmus, c’est que nous avons fait un tra­vail vain.

Vous avez dû comprendre le rapport étroit qu’il y a au niveau du discours de Freud, de l’Introduction au narcissisme, entre la formation de l’objet et celle du Moi. Et que c’est parce qu’ils sont strictement corrélatifs, que leur apparition est vraiment contemporaine, qu’il y a le problème du narcissisme, en tant qu’à ce moment-là, dans la pensée de Freud, dans le développement de son oeuvre, la libido apparaît soumise à une autre dialectique; je dirais dialectique de l’ob­jet. Il ne s’agit pas seulement de la relation de l’individu biologique avec son objet nature, diversement compliquée, enrichie; il y a possibilité d’un investis­sement libidinal, narcissique; autrement dit, d’un investissement libidinal dans quelque chose qui ne peut pas être conçu autrement que comme une image de l’ego.

Je dis là les choses très grossièrement. Je pourrais les dire dans un langage plus techniquement élaboré, philosophique, mais je veux vous faire com­prendre comment il faut bien voir les choses. Il est tout à fait certain qu’à par­tir d’un certain moment du développement de l’expérience freudienne l’attention est centrée autour de cette fonction imaginaire qui est celle du Moi. Depuis, toute l’histoire de la psychanalyse se ramène à ceci, aux ambiguïtés, à la pente qu’a offerte ce nouveau recentrage du problème, à un glissement, un retour à la notion – non pas traditionnelle, parce qu’elle n’est pas si tradition­nelle que ça – académique du Moi conçu comme fonction de synthèse, comme fonction psychologique. Or, comme je vais vous le montrer, il s’agit de quelque chose qui a son mot à dire dans la psychologie humaine, mais qui ne peut être conçu que sur un plan transpsychologique, ou, comme le dit Freud en toutes lettres – car Freud, s’il a eu des difficultés dans cette formulation, n’a jamais perdu la corde – de métapsychologie. Qu’est-ce que ça veut dire, sinon que c’est quelque chose d’au-delà de la psychologie ?

Maintenant, tâchons de partir du point où se pose le problème.

Qu’est-ce que c’est quand vous dites je ? Est-ce la même chose que quand nous parlons de l’ego, de l’ego, concept analytique ?

Il faut bien partir de là. La question se pose sûrement pour beaucoup d’entre vous, et doit se poser à tous, me semble-t-il. Le je, quand vous vous en servez, vous ne pouvez pas méconnaître que c’est essentiellement et avant tout la réfé­rence psychologique, au sens où il s’agit de l’observation de ce qui se passe chez l’homme; comment il apprend à le dire, ce je. Je est un terme verbal d’usage appris en une certaine référence à l’autre, mais une référence parlée. Le je naît dans une certaine référence au tu. Et chacun sait comment là-dessus les psycho­logues ont échafaudé des choses fameuses : relation de réciprocité qui s’établit – ou ne s’établit pas – qui déterminerait je ne sais quelle étape dans le dévelop­pement intime de l’enfant, comme si on pouvait, comme ça, en être sûr, et le déduire de l’usage du langage, à savoir de simplement cette première maladresse que l’enfant a à se débrouiller avec les trois pronoms personnels, et à ne pas purement et simplement, dans une appréhension, répéter la phrase qu’on lui dit au terme tu, et répéter tu, alors qu’il doit faire l’inversion dans le je pour répé­ter les choses. Il s’agit en effet d’une certaine hésitation dans l’appréhension du langage. C’est tout ce que nous pouvons en déduire. Nous n’avons pas le droit d’aller au-delà. Mais néanmoins, ceci est suffisant pour nous avertir que le je est l’abord, en tant que tel, se constitue dans une expérience de langage, dans cette référence au tu, et dans une relation où l’autre, lui, manifeste quoi ? Des ordres, des désirs, qu’il doit reconnaître: de son père, de sa mère, de ses éducateurs, ou de ses pairs et camarades.

Ceci dit, il est bien clair qu’au départ les chances sont extrêmement minimes qu’il fasse reconnaître les siens, ses désirs, si ce n’est de la façon la plus simple, la plus directe et la plus immédiate; et que, tout au moins à l’origine, il est bien clair que nous ne savons rien de la spécificité, de la diversité, du point précis de résonance où se situe l’individu, à l’idée du petit sujet. C’est bien cela qui le rend si malheureux. Comment, d’ailleurs, ferait-il reconnaître ses désirs ? pour la simple raison qu’il n’en sait rien. Nous avons peut-être toutes raisons de pen­ser qu’il n’en sait rien, de ses désirs, mais les raisons que nous avons, nous ana­lystes, ne sont pas n’importe quelles raisons, mais des raisons engendrées par notre expérience de l’adulte. je dirai même que c’est notre fonction. Nous savons qu’il faut bien qu’il les recherche et qu’il les trouve. Sans cela, il n’aurait pas besoin d’analyse. C’est donc suffisamment une indication que ce qui se rap­porte à son Moi, à savoir ce qu’il peut faire reconnaître de lui-même, il en est séparé par quelque chose.

Eh bien, ce que l’analyse nous apprend – il faut là-dessus que vous vous sou­veniez du discours de M. Hyppolite sur un texte de Freud tout à fait précieux qui s’appelle la Verneinung, c’est quelque chose qui déjà est très significatif et doit s’articuler d’une certaine façon. je dis: « il n’en sait rien », c’est une formule tout à fait vague. – L’analyse nous a appris les choses par degrés, par étapes, c’est ce qui fait l’importance de suivre le progrès de l’œuvre de Freud. Ce que l’ana­lyse nous apprend, c’est que ce n’est pas une pure et simple ignorance. Nous devons nous en douter, pour une très simple raison, c’est que l’ignorance est elle-même un terme dialectique, pour autant qu’elle n’est littéralement consti­tuée comme telle que dans une perspective de recherche de la vérité. Si le sujet ne se met pas en référence avec la vérité, il n’y a pas d’ignorance. Si le sujet ne recommence pas à se poser la question de savoir ce qu’il est, et ce qu’il n’est pas, ce qui d’ailleurs n’est pas du tout obligé; bien des gens vivent sans se poser des questions aussi élevées, il n’y a pas de raison qu’il y ait un vrai et un faux, ni même qu’il y ait certaines choses qui vont au-delà, à savoir cette distinction fon­damentale de la réalité et de l’apparence.

Là, nous commençons à être en pleine philosophie. L’ignorance se consti­tue d’une façon polaire par rapport à la position virtuelle d’une vérité à atteindre; elle est en état du sujet en tant qu’il parle. Et je dirais que, pour autant que sa parole se met à errer à la recherche du langage correct, c’est-à-dire de l’ignorance de voir les choses, par exemple, nous commençons à la constituer, à partir du moment où nous engageons le sujet dans l’analyse, c’est-à-dire d’une façon seulement implicite où nous l’engageons dans une recherche de la vérité.

Mais ceci est une situation, une position, un état en quelque sorte purement virtuel à une situation, pour autant que nous la créons, ça n’est pas la donnée dont il s’agit quand nous disons que le Moi ne sait rien des désirs du sujet. C’est quelque chose que l’expérience nous apprend; nous l’avons appris dans une seconde étape : l’élaboration de l’expérience dans la pensée de Freud. Ce n’est donc pas l’ignorance, mais justement ce qui est exprimé concrètement dans le processus de la Verneinung, et qui dans l’ensemble statique du sujet s’appelle méconnaissance. Or, méconnaissance n’est pas la même chose qu’ignorance; la méconnaissance représente un certain nombre d’affirmations et de négations, une certaine structure, une certaine organisation. Le sujet y est attaché. Et tout cela ne se concevrait pas sans une connaissance corrélative; de quelque façon que nous parlions d’une méconnaissance, ceci doit toujours impliquer que, puisque le sujet peut méconnaître quelque chose, il faut quand même qu’il sache autour de quelle somme a opéré cette fonction, si on peut dire, de méconnais­sance; c’est-à-dire qu’il y ait derrière cette méconnaissance une certaine connaissance de ce qu’il y a à méconnaître.

Quand nous nous trouvons chez un délirant qui vit dans la méconnaissance de la mort d’un de ses proches, on aurait tout à fait tort de croire qu’il le confond avec un vivant: il méconnaît ou refuse de reconnaître qu’il est mort. Mais tout son comportement signifie qu’il développe une activité qui suppose qu’il connaît qu’il y a quelque chose qu’il ne veut pas reconnaître.

Qu’est-ce à dire? Qu’est-ce que cette méconnaissance, impliquée derrière la fonction, essentiellement de connaissance du Moi ? C’est le point par où nous pouvons aborder la fonction du Moi. Je crois que c’est un des points concrets, effectifs, de notre expérience, sur lequel nous ne saurions trop insister, parce que ce serait un premier pas, l’origine même de cette expérience. À savoir que nous sommes portés à nous livrer, en présence au moins de ce qui nous intéresse, de ce qui est analysable, à toute une opération de mantique, autrement dit de tra­duction, de desserrement, de quelque chose au-delà du langage du sujet, et d’un langage qui, comme tel, se présente dans cette relation ambiguë, je dis ambiguë, sur le plan de la connaissance.

Pour partir, avancer, dans ce registre, il faut se demander ce qu’est cette connaissance qui oriente et dirige cette méconnaissance. C’est là que nous trou­vons la référence à une sorte de parallèle d’élaboration analogique, par rapport à ce qu’on peut appeler la connaissance animale, pour autant que chez l’animal connaissance et coaptation, coaptation imaginaire, structuration du monde en forme d’Umwelt- et ceci par correspondance, par une projection sur ce monde d’un certain nombre de relations, de Gestalten qui structurent ce monde, qui le spécifient pour chaque animal, en un milieu qui est celui où il évolue, qui trame, distingue, sépare dans l’indistinct de la réalité à laquelle il est opposé, un certain nombre de voies d’abord préférentielles dans lesquelles s’engagent ses activités comportementales. C’est ce qui existe chez l’animal.

Les psychologues du comportement animal, les éthologistes, par exemple, définissent comme innés les [? mécanistes] qu’on peut appeler mécanismes de structuration innés, ou voies de décharge innées pour l’animal.

Qu’en est-il de l’homme?

Toute notre expérience indique, tout à fait clairement, qu’il n’y a chez l’homme rien de semblable, comme le montre très précisément ce qu’on peut appeler l’anarchie de ses pulsions élémentaires; et le fait nous est démontré par l’expérience analytique; ses comportements partiels, sa relation à l’objet, et à l’objet libidinal, sont soumis à toutes sortes d’aléas, où, dans la plupart de notre expérience, échoue la synthèse, pour nous montrer qu’il y a un fait tout à fait particulier de l’homme dans sa relation d’images constituantes de son monde.Qu’est-ce qui, pour l’homme, répond à cette connaissance innée qui est tout de même ce qu’on peut appeler, dans l’équilibre du vivant, le guide de la vie? Il y a quelque chose où l’on se trouve dans une référence tout à fait spéciale, qui, de même que quelque chose est distincte de la fonction imaginaire animale, met aussi l’homme dans une relation distincte au point de vue de la relation vivante avec cette image; ce quelque chose qui ne peut pas non plus être très loin de ce qu’est l’image dans ses fonctions animales, ce quelque chose est l’image de son propre corps, qui chez l’animal a aussi une extrême importance.

C’est là que je fais un petit saut, parce que je suppose que nous en avons déjà, ensemble, effectué les démarches, et que vous pouvez accepter comme théorème ce que maintenant je résume : la conception du stade du miroir est celle-ci, que ce qu’on voit dans l’attitude de l’enfant en présence du miroir, d’une image réflé­chissant sa propre image, entre telle date et telle date – 6 mois et 18 mois – est quelque chose qui nous renseigne d’une façon fondamentale sur la relation de l’individu humain, biologique, animal. Cette exaltation, cette jubilation de l’en­fant pendant toute cette période, je l’ai montrée l’année dernière devant un film qui avait été fait par M. Gesell, qui n’avait jamais entendu parler de mon stade du miroir, et pour lequel aucune espèce de question de nature analytique ne s’est jamais posée, je vous prie de le croire; cela n’empêche pas – ça n’en prend que d’autant plus de valeur – qu’il a isolé dans cette parenthèse le moment significa­tif dont il ne souligne lui-même pas le véritable trait fondamental, ce caractère exaltant et manifestement stimulant, transportant, si on peut dire, dans le com­portement actuel du sujet devant le miroir, dans une époque et dans un champ particulièrement définis et déterminés; ce qui est le plus important n’est pas l’ap­parition de ce comportement à 6 mois, mais c’est son déclin à 18 mois; à savoir comment, brusquement, le comportement, je l’ai montré l’année dernière, change complètement pour ne devenir ensuite qu’une apparence, Erscheinung, une chose entre les autres sur lesquelles on peut exercer une activité de contrôle, d’expérience, de jeu instrumental, mais qui n’a manifestement plus aucun des signes si manifestement purs, accentués qu’il a dans cette période.

Ceci doit nous aider, nous qui avons l’habitude de ces choses et disposons déjà d’un certain nombre de termes que nous employons confusément, mais qui répondent pour nous au moins à une sorte de schème mental; il s’agit justement ici d’affiner, définir, élaborer. Il n’y a pas d’inconvénient à ce que d’ores et déjà là, pour expliquer ce qui se passe,) e me réfère à quelque chose que certaines lec­tures ont dû au moins vous rendre familier, ce qui se passe au moment du déclin du complexe d’Oedipe; il se produit quelque chose que nous appelons intro­jection; et je vous supplie de ne pas vous précipiter pour donner à ce terme une signification trop définie, car c’est justement ce que je vais mettre dans les leçons qui vont suivre, dans celle-ci déjà, en cause : qu’est-ce que ça veut dire ce terme introjection ? Il se passe quelque chose, un renversement, ce qui était au-dehors devient le dedans, ce qui a été le père devient le Surmoi; il s’est passé quelque chose au niveau justement de ce sujet invisible, impensable, qu’on ne nomme jamais comme tel. On dira : est-ce que c’est au niveau du Moi, du Ça ? Oui, c’est entre les deux, c’est pour ça que ça s’appelle le super-ego.

On fera toute cette demi-mythologie spécialisée qui est celle où notre esprit se dépense habituellement. C’est à ça que nous essayons ici de donner une forme plus acceptable; car nous vivons toujours au milieu de schémas qui sont inac­ceptables… Si on demandait à un psychanalyste : croyez-vous vraiment que l’enfant bouffe alors son père, et que ça lui entre dans l’estomac, et devient le Surmoi ?…

Nous continuons à opérer comme si tout cela allait de soi. Et je vous mon­trerai dans l’analyse de la fonction du traitement à savoir ce dont il s’agit, ce qui s’opère, comment ça peut se réaliser, progresser; les façons innocentes d’user du terme introjection, qui vont tellement loin!

Supposons qu’on envoie tout d’un coup un ethnologue d’un pays qui n’au­rait jamais entendu parler de cette foutue analyse, et qui serait ici soudain, et entendrait ce qui se passe dans l’analyse. Il dirait: très curieux! Très curieux pri­mitifs, les analysés, qui bouffent leur analyste par petits morceaux; Balthasar Gracián, je le considère comme un auteur fondamental – M. Nietzsche et La Rochefoucauld sont petits… à côté. – Son traité sur la communion conçue d’une façon concrète et valable… Du moment qu’on croit à la communion, il n’y a aucune raison de penser qu’on ne mange pas le Christ, et donc le délicat lobe de son oreille… Il n’y a pas de raison de ne pas développer la notion de communion comme une sorte de communion à la carte. C’est bien pour ceux qui croient à la transsubstantiation. Mais pour nous autres analystes, soucieux de science, et raisonnables, nous pouvons voir sous la plume de M. [Stekel ?], ou d’autres auteurs, ce que c’est, en fin de compte, par cette espèce d’introjection dosée de l’analyste, qu’un observateur du dehors ne pourrait transposer que sur le plan mystique, communionnel, qui est tout de même assez loin de notre pen­sée réelle. Pour autant que nous pensons, mais, Dieu merci! Nous ne pensons pas; et c’est ce qui nous excuse; c’est la grande erreur de toujours s’imaginer que les êtres pensent ce qu’ils disent!

Par conséquent, nous ne pensons pas. Mais ce n’est tout de même pas une raison pour ne pas essayer de comprendre ce que ça veut dire, pourquoi on a proféré des paroles manifestement insensées.

Reprenons donc le moment où nous en sommes. Ce moment de la fin du stade du miroir représente quelque chose d’analogue à cette bascule qui se pro­duit à certains moments du développement psychique. Il est assez probable que ce moment de la bascule est un moment tout à fait significatif, et fondamental, à certains points de vue, et nous pouvons le constater, par la suite, des manifes­tations de l’homme, dans cette phase du développement de l’enfant; nous pou­vons le constater dans des phénomènes tout à fait significatifs, à savoir ces phénomènes d’équivalence qui se produisent pour lui entre deux choses, pour­tant aussi différentes que l’action de l’autre et notre action, et son action de tran­sitivisme enfantin qui lui fait s’exprimer dans ce registre et dire : « François m’a battu » alors que c’est lui qui a battu François, ce transitivisme enfantin, miroir instable entre l’enfant et son semblable. Nous voyons exactement la fonction de ce qui s’est passé, ceci, absolument nécessité par toute espèce de théorisation du comportement interhumain. Il est un moment où cette image, où l’enfant a porté ce que j’appelle l’assomption jubilatoire de maîtrise, qu’il n’a pas encore obtenue, le sujet est tout à fait capable d’assumer, si on peut dire, je fais exprès de m’exprimer grossièrement ce matin, de l’assumer à l’intérieur; mais, bien entendu, il ne peut le faire qu’à l’état de forme vide, de cette forme de maîtrise, de cette forme d’enveloppe qui est une chose tellement sûre et certaine que Freud, qui y est arrivé par des voies assez différentes, par les voies de la dyna­mique de l’investissement libidinal, je vous supplie de lire ce qu’il écrit du Moi et du Soi, à cet égard, ne peut pas s’exprimer autrement.

Quand Freud parle de l’ego, il ne parle pas du tout de cet ego qui serait je ne sais quoi d’incisif, de déterminant, d’impératif, par où l’ego retrouve ce qu’on appelle dans la psychologie académique les instances supérieures. Il le souligne dans des lignes aussi significatives que possible, que ça doit avoir le plus grand rapport avec la surface du corps. Mais il ne s’agit pas de cette surface sensible, sensorielle, impressionnée, mais de cette surface en tant qu’elle est réfléchie dans une forme. C’est toujours la définition d’une forme. Il n’y a pas de forme qui n’ait de surface, une forme est définie par la surface. La différence dans l’iden­tique, c’est-à-dire la surface.

C’est en tant que cette image fondamentale de la forme de l’autre est assumée et se situe à l’intérieur, sous la forme de cette surface, en effet, grâce à laquelle s’introduit fondamentalement dans la psychologie humaine ce rapport de l’au-­dedans à l’au-dehors, du Soi par où le sujet se sait, se connaît comme corps. Nous n’avons aucune preuve, d’ailleurs. C’est la seule différence véritablement fondamentale entre la psychologie humaine et la psychologie animale. L’homme se sait comme corps, alors qu’il n’y a après tout aucune raison qu’il se sache, puisqu’il est dedans; c’est ce qui fait sa différence avec le comporte­ment animal. L’animal est dedans, et nous n’avons aucune raison de penser qu’il se représente. L’homme se représente; et dans cette bascule où il s’est appris comme corps, comme forme vide du corps, l’échange s’est fait en ceci que tout ce qui était alors en lui, à l’état de pur désir – de ce désir d’ailleurs inconstitué et confus dont on parlait à l’origine, qui est celui qui s’exprime dans le vagisse­ment de l’enfant – ce désir, c’est inversé dans l’autre qu’il apprendra à le recon­naître. Je dis appren- « dra », car il n’a pas encore appris, tant que nous n’avons pas parlé de quelque chose d’autre, à savoir de la communication.

Jusque-là, le désir, qui est dans une espèce de moment d’antériorité, non pas chronologique, mais logique, car tout cela se passe dans une période extrême­ment concentrée, et nous ne faisons là qu’une déduction, mais absolument fon­damentale, car c’est grâce à cela que nous pouvons distinguer ces plans différents du symbolique, de l’imaginaire et du réel, sans lesquels il n’y a pas moyen de s’avancer dans l’expérience analytique, sauf sous des formes verbales qui confinent à la mystique.

Mais vous verrez l’intérêt qu’il y a à faire un discours cohérent, car ça se reporte jusqu’aux discours que nous devons tenir dans notre usage méthodique de l’intervention de la parole dans l’analyse. Jusqu’au moment où ce désir apprend à se reconnaître – disons maintenant le mot – par le symbole, c’est-à-dire dans le langage, ce désir n’est ressenti et vu [que ?], projeté dans l’autre, aliéné, d’ores et déjà à l’origine, et, sur le seul plan de cette relation imaginaire du stade spéculaire, il est dans l’autre. Mais il ne peut provoquer strictement à ce moment-là la tension la plus dépourvue d’issue, c’est-à-dire qui n’a pas d’autre issue qu’il, la pensée très élaborée de Hegel nous l’apprend, s’identifie à la destruction de l’autre.

Il n’y a aucune espèce de résolution à cette tension, puisque très précisément ce désir de l’autre est dans le désir du sujet projeté, ne peut absolument se concentrer, se confirmer que dans une concurrence, une rivalité radicale à l’ob­jet vers lequel ce désir se tend; et que chaque fois que nous nous rapprochons de cette racine imaginaire de la conjonction du désir humain, dans cette alié­nation primordiale, il ne peut s’engendrer que l’agressivité la plus radicale; soit, par rapport à l’autre, la seule médiation possible qui est le désir de la dis­parition de l’autre, en tant que précisément ce qu’il supporte c’est justement le désir du sujet.

En d’autres termes, nous rejoignons là d’autres choses que les psychologues,

par la seule observation du comportement du sujet. Que la jalousie la plus rava­geante, la plus déchaînée, celle que saint Augustin signale dans la phrase célèbre que j’ai souvent répétée, cette jalousie absolument ravageante que le petit enfant éprouve pour son semblable – appendu ou non – et principalement lors­qu’il est appendu au sein de sa mère, c’est-à-dire à l’objet du désir qui est pour lui essentiel.

Qu’est-ce donc que cette fonction absolument centrale ? La relation imagi­naire qui existe dans la relation du sujet à cet Urbild, à cet Idealich, qui est le premier pas par où justement il apprend, dans ce qui répond pour lui à la fonc­tion d’imaginaire, et d’abord, à se connaître comme forme; eh bien, c’est tou­jours et jusqu’au bout la possibilité toujours de cette bascule ou de cette réversion, ce qui fait que chaque fois que le sujet s’appréhende comme forme et comme Moi, et se constitue dans son statut, dans sa stature, dans sa statique… que chaque fois qu’il se passe ça, son désir se projette au-dehors et qu’il est, Dieu merci! dans un monde d’autres qui parlent. Car grâce à cela, ce désir alors est susceptible, dans le monde du symbole, dans le monde du langage, d’une cer­taine médiation, d’une certaine reconnaissance. Sans cela, toute fonction humaine ne pourrait s’épuiser, si on peut dire, que dans un souhait indéfini de la destruction de l’autre, comme tel est ce désir. Inversement, chaque fois que dans l’autre quelque chose apparaît, dans l’apparition, dans le phénomène de l’autre, quelque chose qui permet au sujet, à nouveau de reprojeter, de recom­pléter, de «nourrir», comme dit quelque part Freud, cette image de l’Idealich; chaque fois que peut se refaire d’une façon analogique et sur un autre plan cette sorte d’assomption, que j’ai appelée jubilatoire, phénomène du miroir, autre­ment dit, chaque fois que le sujet est captivé par un de ses semblables d’une façon assez significative – nous verrons tout à l’heure ce que veut dire cet assez significatif – inversement, le désir revient, si on peut dire, dans le sujet, mais il revient verbalisé.

Autrement dit, le phénomène le plus exemplaire de ce qui se passe chaque fois que se produisent ces identifications objectales de l’Idealich, celui sur lequel j’ai attiré votre attention depuis le début, au moment où nous avons commencé d’amorcer ce discours par l’intermédiaire des problèmes que nous nous sommes posés, c’est quoi ? C’est toute Verliebtheit : rencontres qui ne sont pas n’importe lesquelles entre Verliebtheit et transfert. La différence entre Verliebtheit et le transfert, c’est que la Verliebtheit ne se produit pas automatiquement; il faut certaines conditions déterminées par l’évolution du sujet – nous verrons ce que veut dire « évolution » dans ce cas-là. La Verliebtheit, ce que Freud également

souligne est, détermine, car, ne l’oubliez pas, dans cet article qu’on lit mal, parce que tout le monde, quand il lit cet article, ne pense plus qu’à ce fameux schéma à la con, schéma avec les stades, la petite lentille, les côtés, le machin qui rentre et qu’il appelle le super-ego, et qui suffit à tout le monde – quelle idée il a eu de sortir ça, alors qu’il avait sûrement d’autres schémas! – il faut lire cet article, et savoir qu’il dit que le Moi est fait de la succession des identifications, avec ses objets aimés qui lui ont donc permis de prendre sa forme; c’est un objet fait comme un oignon, on pourrait le peler, et on s’apercevrait de la succession des identifications qui l’ont constitué. C’est écrit dans les mêmes articles dont je vous parlais tout à l’heure.

La perpétuelle réversion du désir à la forme, et de la forme au désir, autre­ment dit de la conscience et du corps, du désir en tant que partiel à l’objet aimé, en tant que le sujet littéralement s’y perd, et s’y identifie, est le méca­nisme fondamental autour de quoi tourne tout ce qui se rapporte à l’ego. À cette condition que nous devons bien comprendre que ce jeu serait vérita­blement de flamme et de feu, et qui aboutirait à l’extermination immédiate, dès que le sujet est capable de faire quelque chose – et croyez-moi, il en est capable très vite.

Une des premières activités que j’ai pu constater chez une petite fille, dont je vous ai parlé tout à l’heure, et qui n’a rien de spécialement féroce, c’est, à un âge où elle marchait à peine encore sur ses pieds, dans un jardin de campagne où elle était réfugiée, de s’appliquer très tranquillement à appliquer une pierre de nature assez large sur le crâne d’un petit camarade voisin, qui était celui autour duquel elle faisait ses premières identifications; le geste de Caïn n’a pas besoin d’atteindre une très grande complétude motrice pour se réaliser de la façon la plus spontanée; je dois dire même la plus triomphante, car elle n’éprouvait aucun sentiment de culpabilité. « Moi casser tête Untel… » Elle le formulait avec assurance et tranquillité. Je ne lui promets pour autant aucun avenir de crimi­nelle. Elle manifeste la structure la plus fondamentale de l’être humain, sur le plan imaginaire : détruire celui qui est le siège de l’aliénation.

Que vouliez-vous dire, Granoff ?

GRANOFF – Comment, alors, comprendre à ce moment-là l’issue masochiste au stade du miroir, à proprement parler ?

LACAN – Laissez-moi le temps, je suis là pour vous expliquer ça. Car lors­qu’on commence à appeler ça l’issue masochiste, c’est justement à ce moment-là que commence… que le chat n’y retrouve pas ses petits. Car il y a tellement de choses autour du masochisme, que justement il faut tâcher de comprendre.

L’issue masochiste, puisque vous me relancez, je ne refuse jamais les reprises et les rappels, même s’ils doivent interrompre un peu mon déve­loppement, je vais vous dire une chose, alors. Elle ne se conçoit, elle n’a pas de sens essentiel, fondamental, structurant, nous ne pouvons la comprendre sans la dimension du symbolique. C’est au point de jonction entre l’imagi­naire et le symbolique que se situe, dans sa forme structurante, fondamen­tale, non déviée, ce qu’on appelle généralement le masochisme primordial. Autrement dit, ce coin spécial de la manifestation de ce qu’on appelle aussi à ce sujet instinct de mort, comme quelque chose de constituant la position fondamentale du sujet humain.

N’oubliez pas que quand Freud a isolé ce masochisme primordial, il l’a incarné précisément dans un jeu de l’enfance. je n’en ai pas parlé ce matin, mais je peux en parler précisément au débouché de cet âge, car il a 18 mois, précisé­ment, cet enfant dont on parle. C’est le jeu par où l’enfant, nous dit Freud, sub­stitue à la tension douloureuse engendrée par ce fait d’expérience absolument impossible à éviter, inévitable de la présence et de l’absence de l’objet aimé, un jeu par où il manie lui-même, se plaît à commander l’absence et la présence, en tant que telles. Il le fait par l’intermédiaire, je crois, d’une petite balle au bout d’un fil, qu’il envoie et ramène.

Mais ce qui est évident, fondamental, manifesté dans l’exemple, parce que ce n’est pas la même chose que de pousser soi-même une dialectique, ou d’être en position, comme je suis ici, en ce sens que) ‘essaie de répondre à Freud, d’en élu­cider les fondements. Ce que Freud ne souligne pas, mais ce qui est là, de la façon la plus évidente, c’est que – comme toujours – son observation permet de com­pléter la situation. Ceci s’accompagne d’une vocalisation qui est caractéristique de ce qui est le fondement même du langage, du point de vue des linguistes, ce qui permet de saisir le problème de la langue, à savoir une simple opposition; ça n’est pas que l’enfant dise plus ou moins approximativement le Fort, Da qui, dans sa langue maternelle, revient à « Loin », « Là ». Il les prononce d’ailleurs d’une façon approximative. C’est que d’ores et déjà, et dès l’origine, c’est une première manifestation de langage, sous la forme d’un couple, d’une opposition, et préci­sément d’une opposition où il transcende, où il porte sur un plan symbolique, comme tel, le phénomène de la présence et de l’absence, qu’il se rend maître de la chose, pour autant que justement il la détruit.

Et là, puisque, après tout, nous lisons de temps en temps un bout de texte de Freud, pour la première fois nous irons à un texte de Lacan : Ce sont ces jeux…

ai-je écrit dans un texte – je l’ai relu récemment, j’ai trouvé qu’il était compré­hensible. Mais j’étais dans une position privilégiée – je voudrais vous inciter à voir qu’il se lit

« Ce sont ces jeux d’occultation que Freud, en une intuition géniale, a pro­duits à notre regard pour que nous y reconnaissions que le moment où le désir s’humanise est aussi celui où l’enfant naît au langage.

Nous pouvons maintenant y saisir que le sujet n’y maîtrise pas seulement sa privation en l’assumant, c’est ce que dit Freud…

Mais qu’il y élève son désir à une puissance seconde. Car son action détruit l’objet qu’elle fait apparaître et disparaître dans la provocation – au sens propre du mot provocation, par la voix – … dans la provocation antici­pante de son absence et de sa présence. Elle négative ainsi le champ de forces du désir, pour devenir à elle-même son propre objet. Et cet objet prenant aussitôt corps dans le couple symbolique de deux jaculations élémentaires, (le Fort et le Da), annonce dans le sujet l’intégration diachronique de la dichotomie des phonèmes… Ça veut dire simplement que de ce seul fait il a la porte d’entrée dans ce qui existe déjà, la suite des phonèmes qui com­posent une langue, … dont le langage existant offre la structure synchro­nique à son assimilation; aussi bien l’enfant commence-t-il à s’engager dans le système du discours concret de l’ambiance, en reproduisant plus ou moins approximativement dans son Fort et dans son Da les vocables qu’il reçoit de cette ambiance. » Ainsi, ça n’a pas une telle importance, mais c’est du dehors qu’il le reçoit. Fort, Da, c’est bien déjà dans sa solitude que le désir du petit d’homme est devenu le désir d’un autre, d’un alter ego, qui le domine et dont l’objet de désir est désormais sa propre peine.

Que l’enfant s’adresse maintenant à un partenaire imaginaire ou réel, il le verra obéir également à la négativité de son discours, et son appel… » Car n’oubliez pas que quand il dit «Fort», c’est que l’objet est là; et quand il dit « Da », il est absent.

« Et son appel ayant pour effet de le faire se dérober, il cherchera dans une affirmation bannissante… Il apprendra très tôt la force du refus, la provocation du retour qui ramène son objet à ce désir. »

C’est la négativation du simple appel, avant l’introduction du non où le sujet apprend, avec le refus de l’autre, à constituer ce que M. Hyppolite nous a mon­tré l’autre jour. Avant cela déjà, par la seule introduction d’un simple couple de symboles, en face du phénomène contrasté de la présence et de l’absence, l’in­troduction du symbole renverse les positions; l’absence est évoquée dans la pré­sence, et la présence dans l’absence.

Cela semble des niaiseries, et aller de soi. Mais encore faut-il le dire et réflé­chir là-dessus! Et c’est en tant que le monde du symbole permet cette inversion, c’est-à-dire annule la chose existante, qu’il ouvre avec lui tout le monde de la négativité, qui constitue à la fois le discours du sujet humain et la réalité de son monde en tant qu’humain.

Le masochisme primordial est autour de cette première négativation, et même meurtre de la chose, pour tout dire, à l’origine.

On va tout de même dire un petit mot de conclusion.

Nous sommes venus pas tout à fait si loin que j’aurais espéré. Néanmoins, si vous saisissez cela, que c’est par l’intermédiaire du désir, en tant qu’aliéné, comme réintégré perpétuellement à nouveau, en reprojetant à l’extérieur l’Idealich, ce désir une fois verbalisé, vous pouvez comprendre comment le jeu de bascule entre les deux relations inversées, la relation spéculaire de l’ego, en tant que le sujet l’assume et le réalise, avec cette projection, toujours prête à être renouvelée dans un Idealich, qui, pour lui, donne le cadre fondamental dans lequel tout érotisme est possible, c’est-à-dire quelque chose qui va au-delà de cette relation primordiale, qui devient une condition à laquelle ensuite doit être soumis l’objet de l’éros, en tant que tel, c’est-à-dire, la relation objectale doit toujours se soumettre à ce cadre narcissique dans lequel elle doit s’inscrire. Elle le transcende certainement, mais d’une façon tout à fait impossible à réaliser sur le plan imaginaire du sujet. C’est ce qui fait pour le sujet la nécessité de relations, de ce que j’appellerai l’amour, pour une créature, avec une référence à cet au-­delà du langage, à ce pacte, et cet engagement qui le constituent à proprement parler, comme un autre. Cela crée comme un autre, inclus dans le système géné­ral, ou plus exactement universel des symboles interhumains, qui fait qu’il n’y a pas d’amour fonctionnellement réalisable dans la communauté humaine, si ce n’est par l’intermédiaire, toujours à des niveaux divers, d’un certain pacte, qui tend toujours à s’isoler, quelle que soit la forme qu’il prenne, dans une certaine fonction, à la fois à l’intérieur du langage et à l’extérieur. C’est ce qu’on appelle la fonction du sacré, mais qui est au-delà de cette relation imaginaire. Ceci, nous y reviendrons.

Aujourd’hui, peut-être, je vais un peu vite. Simplement pour vous dire que ce qui est manifesté par cette histoire originelle, avec le complément qu’a sus­cité la question de Granoff, est que le jeu de ce que j’ai appelé l’autre jour ce miroir, grâce auquel le sujet voit plus ou moins bien dans l’autre la totalité, mais il n’en voit jamais, pour des raisons que la métaphore opticienne permet d’ima­ger très facilement, qu’une partie, elle n’est jamais complètement au point, mais la relation de ce je à l’autre, ce rapport spéculaire à l’autre, avec la nomination symbolique, avec la reconnaissance du désir, le fait qu’il n’est jamais réintégré que sous une forme verbale, c’est là ce que Freud a appelé le nucleus verbal de l’ego. Ceci pour nous permettre de comprendre toute la technique analytique, à savoir comment en lâchant, d’une certaine façon, toutes les amarres de la rela­tion parlée, et en lançant le sujet dans une certaine façon de se déplacer dans l’univers, autant que possible, et, d’une certaine façon ayant rompu cette amarre, c’est-à-dire la relation de courtoisie, de respect, d’obéissance à l’autre, tout ce que nous appelons, nous, une «libre association», excessivement mal définie par ce terme, pour autant que ce sont les amarres de la conversation avec l’autre que nous essayons de couper, en certains points, que le sujet se trouve dans une certaine mobilité par rapport à cet univers du langage, où nous l’en­gageons; à ce moment peut se produire ce développement, cette oscillation du miroir, sur le plan imaginaire, qui permet au sujet de rencontrer dans une cer­taine simultanéité, ou en certains contrastes, les choses qui n’ont pas l’habitude de coexister pour lui – imaginaires et réelles – à savoir où il accommode son désir en présence de l’autre.

Vous voyez toutes les questions que cela ouvre.

A savoir, d’abord, qu’est-ce que c’est que cette rupture des amarres ? Qu’est­-ce qu’il en résulte ? Qu’est-ce que nous pouvons en dire, comme étant ses consé­quences sur le plan du langage ?

Autrement dit- je développerai la prochaine fois – il y a là une relation essen­tiellement ambiguë : qu’est-ce que nous tentons, dans l’analyse, de montrer au sujet ? où essayons-nous de le guider, dans la parole authentique ? je vous l’ai dit, quand nous nous placions dans le phénomène du transfert, au niveau de la formulation de l’être; mais justement la voie paradoxale, par où nous arrivons, consiste précisément à extraire la parole du langage. Car, en fin de compte, toutes nos tentatives et consignes ont pour but, au moment où nous libérons le discours du sujet, de lui ôter toute fonction véritable de la parole. Par quel para­doxe arriverons-nous à la retrouver? Et quelle sera, de ce fait même, toute la portée des phénomènes qui se passeront dans l’intervalle ?

Ceci est l’horizon de la question que j’essaie de développer devant vous. je vous montrerai la prochaine fois ce qui se passe comme résultat, ce qu’est essentiellement, à la suite de cette expérience de discours désamarré, ce qui doit déductivement se produire, très précisément là, au niveau de cette oscillation du miroir, ce qui permet le jeu de bascule entre le O et le O’, et pourquoi les ana­lyses conduites correctement – je dis conduites correctement. je dirai à quel­qu’un de critiquer cela : Balint nous donne une définition sensationnelle, fondée, exprimée par un des rares hommes qui soient capables de rendre compte d’une façon correcte et véritablement sentie, ce qu’on obtient d’habitude « à la fin des rares analyses qu’on peut considérer comme terminées », c’est lui-même qui s’exprime ainsi, lui Balint, un des rares qui sachent ce qu’ils disent. La façon dont il dépeint ce qui est arrivé, je vous assure que c’est assez consternant. Ce texte vaut la peine d’être mis en valeur.

Or, il s’agit là de l’analyse correctement conduite. Que devons-nous en déduire? D’abord, ça!

Et, deuxièmement, il y a l’analyse généralement pratiquée, et dont je vous ai montré qu’elle est strictement l’analyse incorrecte; l’analyse fondée sur le thème de l’analyse des résistances est légitime, comme titre, mais, comme pra­tique, je pense que ce schéma vous permettra de formuler combien cela mène a formuler pathétiquement que ce n’est pas dans les fins, impliqué dans les pré­misses de l’analyse. C’est encore une seconde question.

Pour aujourd’hui, laissons-les telles qu’elles sont.

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