mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

LI LES ÉCRITS TECHNIQUES DE FREUD 1953 – 1954 Leçon du du 7 Avril 1954

Leçon du du 7 Avril 1954

Cet imaginaire est dominé par un certain mode d’impression. Il est possible d’en présenter les caractéristiques du réel sur l’image. M. Alain soulignait que l’on ne comptait pas les colonnes sur l’image mentale que l’on avait du Panthéon. A quoi je lui aurais volontiers répondu : sauf pour l’architecte du Panthéon; c’est là tout le jeu.

Nous voici introduits, par cette petite porte latérale, dans quelque chose où, vous allez voir, il va s’agir abondamment aujourd’hui des rapports du réel, de l’imaginaire et du symbolique.

HYPPOLITE – Est-ce qu’on pourra vous poser une question, sur la structure de l’image optique, grossièrement, parce que c’est aller un peu vite, je veux vous demander des précisions matérielles.

LACAN – je suis très heureux que vous les posiez, le temps que Perrier reprenne souffle…

HYPPOLITE – C’est peut-être parce que je comprends un peu mal, et si on en reparle une ou deux fois… je vous demande la permission de vous poser des questions. Peut-être que je n’ai pas bien compris, matériellement…

LACAN – Alors, si vous n’avez pas bien compris, les autres qui sont ici… ! HYPPOLITE – Si j’ai bien compris, il s’agit de la structure matérielle: il y a un miroir sphérique, dont l’objet, situé au centre du miroir, a son image réelle ren­versée au centre du miroir. Cette image serait sur un écran. Au lieu de se faire sur un écran, nous pouvons l’observer à l’œil.

LACAN – Parfaitement. Parce que c’est une image réelle, pour autant que l’œil accommode sur un certain plan, d’ailleurs désigné par l’objet réel.

Dans l’expérience réelle, il s’agissait d’un bouquet renversé qui venait se situer dans l’encolure d’un vase réel. Pour autant que l’œil accommode sur l’image réelle, il voit cette image. Elle arrive à se former nettement dans la mesure où les rayons lumineux viennent tous converger sur un même point d’espace virtuel, c’est-à-dire où, à chaque point de l’objet, correspond un point de l’image.

HYPPOLITE – L’œil est placé dans le cône lumineux, il voit l’image; sinon il ne la voit pas.

LACAN – L’expérience prouve que, pour être perçue, il est nécessaire que l’observateur soit assez peu écarté de l’axe de l’appareil, du miroir sphérique, dans une sorte de prolongement de l’ouverture de ce miroir.

HYPPOLITE – Dans ce cas-là, si nous mettons un miroir plan, le miroir plan donne de l’image réelle considérée comme un objet, une image virtuelle. LACAN – Bien sûr. Tout ce qui peut se voir directement peut se voir dans un miroir. Et c’est exactement comme s’il était vu formant un ensemble composé d’une partie réelle et d’une partie virtuelle, qui sont symétriques, se correspon­dant deux à deux. La partie virtuelle s’y constitue comme phénomène corres­pondant à la partie réelle opposée, et inversement, de sorte que ce qui est vu dans le miroir, l’image virtuelle dans le miroir, est vu comme serait l’image réelle qui fait fonction d’objet dans cette occasion, par un observateur imaginaire, virtuel, qui est dans le miroir, à la place symétrique.

HYPPOLITE – J’ai recommencé les constructions, comme au temps du bachot ou du P.C.B. : une image réelle d’un objet réel, une image virtuelle, etc. Mais il y a l’œil qui regarde dans ce miroir, pour apercevoir l’image virtuelle de l’image réelle.

LACAN – Du moment que je peux apercevoir l’image réelle qui serait ici, en plaçant le miroir à mi-chemin je verrai de là où je suis – c’est-à-dire quelque part qui peut varier entre cette image réelle et le miroir sphérique, ou même derrière – apparaître dans ce miroir, pour peu qu’il soit convenablement placé, c’est-à-dire perpendiculaire à la ligne axiale de tout à l’heure, cette même image réelle se profilant sur le fond confus que donnera dans un miroir plan la concavité d’un miroir sphérique.

HYPPOLITE – Quand) e regarde dans ce miroir, j’aperçois tout à la fois le bou­quet de fleurs virtuel et mon œil virtuel.

LACAN – Oui, pour peu que mon œil réel existe et ne soit pas lui-même un point abstrait. Car j’ai souligné que nous ne sommes pas un œil. Et je commence à entrer, là, dans l’abstraction.

HYPPOLITE – Donc, j’ai bien compris l’image. Il reste la correspondance symbolique.

LACAN – C’est ce que je vais tâcher de vous expliquer un peu.

HYPPOLITE – En particulier, la correspondance… quel est le jeu des corres­pondances entre l’objet réel, les fleurs, l’image réelle, l’image virtuelle, 1’œil réel et l’œil virtuel ? Sinon… commençons par l’objet réel : que représentent pour vous les fleurs réelles ? Dans la correspondance symbolique à ce schéma?

LACAN – L’intérêt de ce schéma, c’est bien entendu qu’il peut être à plusieurs usages. Et Freud nous a ainsi déjà construit quelque chose de semblable, et nous a tout spécialement indiqué, d’une part dans la Traumdeutung, et d’autre part dans l’Abriss, que c’était ainsi la forme, le phénomène imaginaire, que devaient être conçues les instances psychiques. Il l’a dit au moment de la Traumdeutung. Et quand il a fait le schéma de ces épaisseurs où viennent s’inscrire, à partir de là, perceptions et souvenirs, les uns composant le conscient, les autres l’incons­cient, venant se projeter avec la conscience, venant éventuellement fermer la forme stimulus-réponse, qui était à cette époque le plan sur lequel on essayait de faire comprendre le circuit du vivant, et dans ces différentes épaisseurs nous pouvons voir quelque chose qui serait comme la superposition d’un certain nombre de pellicules photographiques. Il est certain que le schéma est impar­fait. Il faut tout le temps supposer…

HYPPOLITE – je me suis déjà servi de votre schéma, je cherche les premières correspondances.

LACAN – Les primitives correspondances ? Dans ceci, nous pouvons, pour fixer les idées, au niveau de l’image réelle laquelle est en fonction de contenir et du même coup exclure un certain nombre d’objets réels, nous pouvons par exemple lui donner la signification des limites du Moi, voire se former, au niveau de l’image réelle, dans une certaine dialectique. Car tout cela n’est que de l’usage de relations. Si vous donnez telle fonction à un élément du modèle, tel autre prendra telle autre fonction.

Partons de là.

HYPPOLITE – Est-ce qu’on pourrait, par exemple, admettre que l’objet réel signifie la Gegenbild, la réplique sexuelle du Moi ? je veux dire, dans le schéma animal, le mâle trouve la Gegenbild, c’est-à-dire sa contrepartie complémen­taire dans la structure.

LACAN – Puisqu’il faut une Gegenbild… HYPPOLITE – Le mot est de Hegel.

LACAN – Le terme même de Gegenbild implique correspondance à une Innenbild, que l’on appelle correspondance de l’Innenwelt et de l’ Umwelt. HYPPOLITE – Ce qui m’amène à dire que si l’objet réel, les fleurs, représente l’objet réel corrélatif, animalement parlant du sujet animal percevant, alors l’image réelle du pot de fleurs représente la structure imaginaire reflétée de cette structure réelle.

LACAN – Vous ne pouvez pas mieux dire. C’est exactement, au départ, quand il ne s’agit que de l’animal d’abord, et, dans l’appareil, quand il ne s’agit que de ce qu’il se produit avec le miroir sphérique, c’est-à-dire quand l’image est cette première définition, cette première construction que je vous en ai donnée, que du miroir sphérique la production d’une image réelle est ce phénomène inté­ressant, qu’une image réelle vient se mêler aux choses réelles. Si nous nous limi­tons à cela, c’est en effet une façon dont nous pouvons nous représenter cet Innenbild, qui permet à l’animal de rechercher exactement, à la façon dont la clef recherche une serrure, ou dont la serrure recherche la clef, son partenaire spécifique, de diriger sa libido là où elle doit l’être, pour cette propagation de l’espèce dont je vous ai fait remarquer un jour que, dans cette perspective, nous pouvons déjà saisir d’une façon impressionnante le caractère essentiellement transitoire de l’individu par rapport au type.

HYPPOLITE – Le cycle de l’espèce.

LACAN – Non seulement le cycle de l’espèce, mais le fait que l’individu est tellement captif du type que, par rapport à ce type, il s’anéantit; il est, comme dirait Hegel, je ne sais s’il l’a dit, déjà mort, par rapport à la vie éternelle de l’es­pèce, il est déjà mort.

HYPPOLITE -j’ai fait dire cette phrase à Hegel, en commentant votre image qu’en fait le savoir, c’est-à-dire l’humanité, est l’échec de la sexualité.

LACAN – Nous allons là un petit peu vite!

HYPPOLITE – C’est simplement le cycle… Ce qui était important pour moi est que l’objet réel peut être pris comme la contre-partie réelle qui est de l’ordre de l’espèce de l’individu réel. Mais qu’alors se produit un développement dans l’imaginaire qui permet que cette contre-partie dans le seul miroir sphérique devienne aussi une image réelle qui est en quelque sorte l’image qui fascine, comme telle, en l’absence même de l’objet réel qui s’est projeté dans l’imagi­naire, qui fascine l’individu et le capte jusqu’au miroir plan.

LACAN – Par exemple, ça nous permet d’appréhender déjà quelque chose, d’une façon imagée.

Cette sorte d’épaississement par rapport à la perception du monde extérieur,de condensation, d’opacification que représente la captation libidinale en tant que telle, on peut dire que chez l’animal, au moins quand il est pris dans un cycle de comportement d’un type instinctuel, il s’ouvre dans le monde extérieur pour autant, vous savez combien c’est délicat et complexe de mesurer ce qui est perçu et non perçu par l’animal. La perception de l’animal semble aller beaucoup plus loin chez lui aussi que ce qu’on peut mettre en valeur à propos d’un certain nombre de comportements expérimentaux, c’est-à-dire artificiels; nous pou­vons constater qu’il peut faire des choix à l’aide de choses que nous ne soup­çonnions pas. Néanmoins, nous savons aussi que quand il est pris dans un comportement instinctuel, il est tellement englué dans un certain nombre de conditions imaginaires que c’est justement là où il semblerait justement le plus utile qu’il ne se trompe pas que nous le leurrons le plus facilement.

En d’autres termes, cette fixation libidinale sur certains termes se présente comme pour nous, comme une espèce d’entonnoir.

C’est de là que nous partons. Mais s’il est nécessaire de constituer un appa­reil un tout petit peu plus complexe et astucieux pour l’homme, c’est que pré­cisément pour lui ça ne se produit pas comme ça.

Alors, si vous voulez, là, puisque nous sommes partis, puisque c’est vous qui avez eu la gentillesse de me relancer là, pour aujourd’hui, je ne vois pas pour­quoi je ne commencerais pas là à rappeler le thème hégelien fondamental : le désir de l’homme est le désir de l’autre. Et comment le trouvons-nous, juste­ment ? C’est cela qui est exprimé dans le modèle par le miroir plan. C’est là aussi où nous retrouvons le stade du miroir classique de Jacques Lacan pour autant qu’il l’est dans un petit cercle, c’est là que nous le retrouvons, puisque ce qui apparaît dans le développement, le caractère tournant, virage, qu’à un certain moment la sorte de triomphe, d’exercice triomphant de lui-même que l’individu fait de sa propre image dans le miroir, et nous pouvons par un certain nombre de corrélations de son comportement comprendre qu’il s’agit là pour la pre­mière fois d’une sorte de saisie anticipée, d’une maîtrise. Là, nous touchons du doigt quelque chose d’autre qui est ce que j’ai appelé l’Urbild, mais aussi dans un autre sens que le mot Bild qui vous servait tout à l’heure, le premier modèle de quelque chose où se marque chez l’homme cette sorte de retard, de décolle­ment, de béance, par rapport à sa propre libido, qui fait qu’il y a une différence radicale entre la satisfaction d’un désir, et la course après l’achèvement du désir, qui est essentiellement quelque chose d’autre, une sorte de négativité introduite à un moment pas spécialement originel, mais crucial, tournant, une sorte de négativité introduite dans le désir lui-même, saisie dans l’autre d’abord et sous la forme même la plus radicale, la plus confuse, mais qui ne cesse de se déve­lopper par la suite, car cette relativité du désir humain, par rapport au désir de l’autre, nous le connaissons dans toute réaction où il y a rivalité, concurrence, et même jusque dans tout le développement de la civilisation, y compris cette sympathique et fondamentale exploitation de l’homme par l’homme dont nous ne sommes pas près de voir la fin, pour la raison qu’elle est absolument struc­turale, et qu’elle constitue, admise une fois pour toutes par Hegel, la structure même de la notion du travail.

Ce n’est plus le désir, là, mais la complète médiation de l’activité en tant que proprement humaine, engagée dans la voie des désirs humains.

C’est ce que nous trouvons là, l’origine duelle… Pour cette valeur de l’image, ce que nous voyons, c’est que si le désir est originellement déjà repéré et reconnu dans l’imaginaire proprement humain, c’est exactement à ce moment-là, puisque c’est par l’intermédiaire, pas seulement de sa propre image, mais du corps de son semblable, que ceci se produit; c’est à ce moment-là que se sépare, chez l’être humain, la conscience en tant que conscience de soi. Nous y reviendrons encore. C’est exactement pour autant que c’est dans le corps de l’autre qu’il reconnaît son désir que l’échange se fait, et pour autant que son désir est passé de l’autre côté, ce corps de l’autre il se l’assimile, il se reconnaît comme corps.

Il y a une chose qui reste certainement, absolument, disons, sous forme de point d’interrogation, que rien ne permet d’affirmer, de conclure : c’est que l’animal ait une conscience séparée de son corps comme tel, que sa corporéïté soit pour lui un élément objectival, qui se situe quelque part, qui se repère comme corps.

HYPPOLITE – Statutaire, dans le double sens.

LACAN – Exactement, alors qu’il est bien certain que s’il y a une donnée pour nous fondamentale avant même toute émergence du registre de la conscience malheureuse, en donnant comme tout à l’heure la première surgence, c’est dans cette distinction de notre conscience et de notre corps, quelque chose qui fait de notre corps quelque chose de factice, dont notre conscience est bien impuis­sante de se détacher, mais dont elle se conçoit – les termes ne sont peut-être pas les plus propres – comme distincte.

Cette distinction de la conscience et du corps se fait dans cette sorte de brusque interchangement de rôles qui se fait dans l’expérience du miroir quand il s’agit de l’autre.

En d’autres termes, de la même façon que nous disions hier soir, c’est peut-être de ça qu’il s’agit, c’est quand, à propos du mécanisme, M. Mannoni nous apportait la notion que dans les rapports interpersonnels même quelque chose de toujours factice s’introduit, c’est la projection du mécanisme de l’autrui sur nous-mêmes; et la même chose que le fait que nous nous reconnaissons comme corps pour autant que ces autres, indispensables pour reconnaître notre désir, ont aussi un corps, plus exactement que nous l’avons comme eux.

HYPPOLITE – Ce que je comprends mal, plutôt que la distinction de soi-même et du corps, c’est la distinction de deux corps.

LACAN – Bien sûr.

HYPPOLITE – Puisque le soi se représente comme le corps idéal; et le corps que je sens ? il y a deux… ?

LACAN – Non, certainement pas, parce que précisément, justement, c’est là où la découverte et la dimension de l’expérience freudienne prennent leur rap­port essentiel, c’est que l’homme dans ses premières phases n’arrive pas d’em­blée, d’aucune façon, à un désir surmonté. Il est d’abord un désir morcelé. Ce qu’il reconnaît et fixe dans cette image de l’autre, c’est un désir morcelé. Et l’ap­parente maîtrise de l’image du miroir lui est donnée au moins virtuellement comme totale, comme idéalement une maîtrise.

HYPPOLITE – C’est ce que j’appelle le corps idéal.

LACAN – Oui. C’est l’Idealich. Alors que son désir, lui, justement n’est pas constitué, ce qu’il trouve dans l’autre, c’est d’abord une série de plans ambiva­lents, d’aliénations de son désir, mais d’un désir lui-même qui est encore un désir en morceaux, comme tout ce que nous connaissons de l’évolution instinctuelle nous en donne le schéma, puisque la théorie de la libido dans Freud est faite de la conservation, de la composition progressive d’un certain nombre de pulsions partielles, qui réussissent ou ne réussissent pas à aboutir à un désir mûr.

HYPPOLITE -je crois que nous sommes bien d’accord. Vous disiez non tout à l’heure. Nous sommes bien d’accord. Si je dis deux corps, ça veut dire sim­plement que ce que je vois constitué, soit dans l’autre, soit dans ma propre image dans le miroir, c’est ce que je ne suis pas, en fait, ce qui est au-delà de moi. C’est ce que j’appelle le corps idéal, statutaire, ou statue, comme dit Valéry dans la Jeune Parque: « mais ma statue en même temps frissonne », est-ce le mot exact ? C’est-à-dire se décompose. Sa décomposition est ce que j’appelle l’autre corps.

LACAN – Le corps comme désir morcelé se cherchant, et le corps comme idéal de soi se reprojettent du côté du sujet comme corps morcelé, pendant qu’il voit l’autre comme corps parfait. Pour lui, un corps morcelé est une image essentiellement démembrable de son corps.

HYPPOLITE – Les deux se reprojettent l’un sur l’autre en ce sens que, tout à la fois, il se voit comme statue et se démembre en même temps, projette le démembrement sur la statue, et dans une dialectique non finissable. je m’excuse d’avoir répété ce que vous aviez dit, pour être sûr d’avoir bien compris.

LACAN – Nous ferons, si vous voulez, un pas de plus tout à l’heure.

Enfin le réel, comme de bien entendu, malgré qu’il soit là, en deçà du miroir, qu’y a-t-il au-delà? Nous avons déjà vu qu’il y a cet imaginaire primitif de la dialectique spéculaire avec l’autre, qui est absolument fondamental. Alors, sou­lignons au passage que nous pouvons dire, en deux sens, qu’elle introduit déjà la dimension mortelle de l’instinct de mort, dimension de la destrudo

1. en tant qu’elle participe de ce qu’a d’irrémédiablement mortel pour l’individu tout ce qui est de l’ordre de la captation libidinale, pour autant qu’elle est en fin de compte soumise à cet x de la vie éternelle;

2. c’est ce que je crois qui est le point important mis en relief par la pensée de Freud, c’est là aussi ce qui n’est pas complètement distingué dans ce qu’il nous apportait dans Au-delà du principe du plaisir, c’est que l’instinct de mort prend chez l’homme une autre signification précisément en ceci que sa libido est originellement en quelque sorte contrainte de passer par une étape imaginaire. De plus, cette image d’image, si vous voulez, s’explique justement, c’est tout le guidage pour lui de l’atteinte à la maturité de la libido à cette adéquation de la réalité de l’imaginaire qu’il y aurait en prin­cipe par hypothèse, après tout, qu’en savons-nous ? Chez l’animal, dont il semble, et de toujours, qu’elle est tellement plus évidente que c’est de là même qu’est sorti le grand fantasme de la natura mater, de l’idée même de la nature, que l’homme par rapport à cela se représente son inadéquation originelle par quelque chose qui s’exprime de mille façons, même tout à fait objectivable dans son être, toute spéciale impuissance dès l’origine de sa vie. Cette prématuration de la naissance, ce n’est pas les psychanalystes qui l’ont inventée. Il est évident histologiquement qu’au moins cet appa­reil nerveux qui joue dans l’organisme ce rôle, encore sujet à discussion, est inachevé à sa naissance. C’est pour autant qu’il a à rejoindre l’achève­ment de sa libido avant d’en rejoindre l’objet que s’introduit cette faille spéciale qui se perpétue chez lui dans cette relation alors à un autre, infi­niment plus mortelle pour lui que pour tout autre animal, et qui confond cette « image du maître », qui est, en somme, ce qu’il voit sous la forme de l’image spéculaire, alors, qu’il confond d’une façon tout à fait authentique, qu’il peut nommer, avec l’image de la mort.

Il peut être en présence du maître absolu, il y est originellement, qu’on le lui ait enseigné ou pas, pour autant qu’il est déjà soumis à cette image. HYPPOLITE – L’animal est soumis à la mort quand il fait l’amour, mais il n’en sait rien.

LACAN – Tandis que l’homme, lui, le sait; il le sait, et il l’éprouve. HYPPOLITE – Cela va jusqu’à dire que c’est lui qui se donne la mort; il veut par l’autre sa propre mort.

LACAN – Nous sommes bien tous d’accord que l’amour est une forme de suicide.

LANG – Il y a un point sur lequel vous avez insisté, dont je n’ai pas bien saisi la portée, du moins la portée de votre insistance. C’est le fait qu’il faut être dans un certain champ par rapport à l’appareillage en question. C’est évident du point de vue optique; mais je vous ai vu insister à plusieurs reprises.

LACAN – En effet. je vois que je n’ai pas montré assez le bout de l’oreille. Vous avez vu le bout de l’oreille, mais pas son point d’insertion.

Il est certain que ce dont il s’agit, là aussi, peut jouer sur plusieurs plans : soit que nous interprétions les choses au niveau de la structuration, de la description ou du maniement de la cure. Mais vous voyez qu’il est particulièrement commode d’avoir un schéma tel que le sujet, l’observateur, dans mon schéma, restant tou­jours à la même place, il est commode que ce puisse être de la mobilisation d’un plan de réflexion que dépende à un moment donné toute l’apparence de cette image. Car si, en effet, on ne peut la voir avec une suffisante complétude que d’un certain point virtuel d’observation, si vous pouvez faire changer ce point virtuel comme vous voulez, il est clair que, quand le miroir virera, ce ne sera pas seule­ment le fond, à savoir ce que le sujet peut voir au fond, par exemple lui-même ou un écho de lui-même, comme le faisait remarquer M. Hyppolite, qui changera. En effet, quand on fait bouger un miroir plan, il y a un moment où un certain nombre d’objets sortent du champ; ce sont évidemment les plus proches qui sor­tent en dernier lieu. Ce qui déjà peut servir à expliquer certaines façons dont se situe l’Idealich par rapport à quelque chose d’autre que je laisse pour à présent sous forme énigmatique, que j’ai appelé l’observateur. Vous pensez qu’il ne s’agit pas seulement d’un observateur. Il s’agit en fin de compte justement de la relation symbolique, à savoir du point dont on parle, à partir duquel il est parlé.

Mais ce n’est pas seulement ça ce qui change. Si vous inclinez le miroir, l’image elle-même change, c’est-à-dire que, sans que l’image réelle bouge du seul fait que le miroir change, l’image que le sujet, placé ici, du côté du miroir sphérique verra dans ce miroir, passera, je croyais l’avoir indiqué, d’une forme de bouche à une forme de phallus, ou d’un désir plus ou moins complet à ce type de désir que j’appelais tout à l’heure morcelé.

En d’autres termes, cela permettra de conjoindre, ce qui a toujours été l’idée de Freud, la notion de régression topique, de montrer ses corrélations possibles avec la régression qu’il appelle zeitlich-Entwicklungsgeschichte, ce qui montre bien combien lui-même était embarrassé avec tout ce qui était de la relation tem­porelle. Il dit : zeitlich, c’est-à-dire temporel, puis un tiret et : de l’histoire du développement. Vous savez bien quelle sorte de contradiction interne il y a entre le terme Entwicklung et le terme Geschichte. Et il les conjoint tous les trois, et puis : débrouillez-vous!

Mais, bien sûr, si nous n’avions pas encore à nous débrouiller, il n’y aurait pas besoin que nous soyons là; et ce serait bien malheureux.

Allez-y, Perrier.

PERRIER – Oui, ce texte…

LACAN – Ce texte vous a paru un peu embêtant?

PERRIER – En effet. je pense que le mieux serait sans doute de brosser un schéma de l’article. C’est tout simplement ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. je pense que vous voulez ensuite aller à la découverte, de manière plus précise et plus détaillée.

C’est un article que Freud introduit en nous disant qu’il y a intérêt et avan­tage à établir un parallèle, qu’il est instructif d’établir un parallèle entre certains symptômes morbides et les prototypes normaux qui nous permettent justement de les étudier, par exemple le deuil, la mélancolie, le rêve, et le sommeil, et cer­tains états narcissiques.

LACAN-À propos, il emploie le terme de Vorbild, ce qui va bien dans le sens du terme de Bildung, pour désigner les « prototypes » normaux.

PERRIER – Il en vient à l’étude du rêve dans le but, qui apparaîtra à la fin de l’article, d’approfondir l’étude de certains phénomènes tels qu’on les rencontre dans les affections narcissiques, dans la schizophrénie par exemple.

LACAN – Les préfigurations normales dans une affection morbide, Normal­vorbilder krankhafter Affektionen.

PERRIER – Alors, il nous dit que le sommeil est un état de dévêtement psy­chique, qui ramène le dormeur à un état analogue à l’état primitif fœtal; cet état l’amène également à se dévêtir de toute une partie de son organisation psy­chique, comme on se défait d’une perruque, de ses fausses dents, de ses vête­ments, avant de s’endormir.

LACAN – C’est très curieux et amusant qu’à propos de cette image même du narcissisme du sujet, qui est donné comme étant l’essence fondamentale du sommeil, Freud fasse cette remarque qui ne semble pas aller dans une direction bien physiologique – ce n’est pas vrai pour tous les êtres humains; sans doute il est d’usage de quitter ses vêtements, mais on en remet d’autres. Cette image qu’il nous sort tout d’un coup : de quitter ses lunettes, nous sommes un certain nombre à être doués des infirmités qui les rendent nécessaires, mais aussi ses fausses dents, ses faux cheveux – image hideuse de l’être qui se décompose – et précisément à ce propos, on peut ainsi accéder au registre du caractère partiel­lement décomposable, spécialement démontable et aussi imprécis quant à ses limites de ce qui est le Moi humain, puisqu’en fin de compte, en effet, les fausses dents, assurément ne font pas partie de mon Moi. Mais jusqu’à quel point mes vraies dents en font-elles partie ? Puisqu’elles sont si remplaçables. Déjà l’idée du caractère ambigu, incertain de ce qui est à proprement certain, les limites du Moi, est mis là tout à fait au premier plan d’entrée en portique de cette intro­duction à l’étude métapsychologique du rêve, dont le portique est d’abord la préparation, signification aussi du même coup, du sommeil.

PERRIER- Dans le paragraphe suivant, il en vient à quelque chose qui semble être raccourci de tout ce qu’il va étudier par la suite. C’est un peu difficile à com­prendre quand on n’a pas lu le reste.

Il en vient à rappeler que, quand on étudie les psychoses, on constate qu’on est chaque fois mis en présence de régressions temporelles, c’est-à-dire de ces points jusqu’auxquels chaque cas revient sur les étapes de sa propre évolution.

Alors il nous dit que l’on constate de telles régressions, l’une dans l’évo­lution du Moi et l’autre dans l’évolution de la libido. La régression de l’évo­lution de la libido dans ce qui correspond à tout cela dans le rêve amènera, dit-il, au rétablissement du narcissisme primitif; et la régression de l’évolu­tion du Moi dans le rêve également amènera à la satisfaction hallucinatoire du désir.Ceci a priori ne semble pas extrêmement clair, ou tout au moins pas pour moi. LACAN – Ce sera peut-être un peu plus clair avec ce schéma?

PERRIER – Oui, monsieur, mais je ne suis pas au stade où j’ai confronté ce texte avec votre schéma.

LACAN – C’est pour cela que je vous demande de parler aujourd’hui au niveau où tout le monde peut le prendre.

C’est très bien de souligner en effet les points énigmatiques à proprement parler.

PERRIER- On peut déjà le pressentir, en pensant qu’il part de régression tem­porelle, de régression dans l’histoire du sujet, et de ce fait la régression dans l’évolution du Moi amènera à cet état tout à fait élémentaire, primordial, non évolué, non élaboré, qui est la satisfaction hallucinatoire du désir.

Il va tout d’abord nous faire recheminer avec lui dans l’étude du processus du rêve, et en particulier dans l’étude de ce qu’on peut appeler le narcissisme du sommeil, pour approfondir la connaissance qu’on peut en avoir en fonction même de ce qu’il se passe, c’est-à-dire du rêve.

Il parle tout d’abord de l’égoïsme du rêve, et c’est un terme qui choque un peu, pour le comparer au narcissisme.

LACAN – Comment le justifie-t-il, l’égoïsme du rêve?

PERRIER- Il dit que, dans le rêve, c’est toujours la personne du dormeur qui est le personnage central.

LACAN – Et qui joue le principal rôle. Qui est-ce qui peut me dire ce qu’est exactement agnoszieren ? C’est un terme allemand que je n’ai pas trouvé; mais son sens n’est pas douteux : il s’agit de cette personne qui doit toujours être reconnue comme la personne propre « als die eigene zu agnoszieren ». Quelqu’un peut-il me donner une indication sur l’usage de ce mot ? Andrée ? justement il n’emploie pas anerkennen, ce qui impliquerait la dimension de la reconnaissance où nous l’entendons sans cesse dans notre dialectique. La personne du dormeur est à reconnaître, au niveau de quoi ? De notre interprétation ? Ou de notre man­tique? Ce n’est pas tout à fait la même chose, il y a justement toute la différence entre le plan de l’anerkennen et le plan de l’agnoszieren, ce que nous compre­nons, et ce que nous savons, c’est-à-dire, quoi qu’il en soit, ce qui porte quand même la marque d’une ambiguïté fondamentale; car il est assuré que Freud lui­même quand dans la Traumdeutung il nous analyse le rêve célèbre, à propos duquel il nous marque la façon la plus émouvante, car plus nous avançons, plus nous pourrons voir ce qu’il y avait de génial dans ces premières approches vers la signification du rêve et de son scénario.

(S’adressant à Mme X.) – Peut-être pouvez-vous donner une indication sur cet agnoszieren ?

Mme X. – Parfois Freud emploie des mots qui ont été employés à Vienne; c’est quelque chose qu’on n’emploie plus en allemand. Mais le sens que vous avez donné est juste.

LACAN – C’est intéressant, en effet, cette signification du milieu viennois. Freud nous donne à ce propos une appréhension tellement profonde de son rapport avec le personnage fraternel, avec cet ami-ennemi,dont il nous dit que c’est un personnage absolument fondamental dans son existence, qu’il faut qu’il y en ait toujours un qui soit recouvert par cette sorte de Gegenbild. Mais, en même temps, c’est par l’intermédiaire de ce personnage, qui est ici incarné par son collègue du laboratoire, on a évoqué sa personne au début de ces séminaires, quand nous avons un peu parlé des premières étapes de Freud à la vie scientifique, c’est à propos et par l’intermédiaire de ses collègues, de ses actes, de ses sentiments, qu’il projette, fait vivre dans le rêve ce qui est le désir latent du rêve, savoir les revendications profondes de sa propre agression, de sa propre ambition.

De sorte que cette eigene Person est tout à fait ambiguë. C’est dans l’autre, et à l’intérieur même de la conscience du rêve, plus exactement de son mirage, à l’intérieur du mirage du rêve, en effet, que nous devons chercher dans la per­sonne qui joue le rôle principal la propre personne du dormeur. Mais justement, ce n’est pas le dormeur, c’est l’autre.

PERRIER – Alors, il se demande si narcissisme et égoïsme ne sont pas en vérité une seule et même chose. Et il nous dit que le mot « narcissisme » ne sert qu’à mieux marquer, souligner le caractère libidinal de l’égoïsme; et, autrement dit, que le narcissisme peut être considéré comme le complément libidinal de l’égoïsme.

Il en vient à une incidente; il parle du pouvoir du diagnostic du rêve, en nous rappelant qu’on perçoit souvent dans ces rêves, d’une manière absolument inapparente, à l’état de veille, certaines modifications organiques qui permet­tent de poser en quelque sorte prématurément le diagnostic de quelque chose encore inapparent à l’état de veille; et à ce moment le problème de l’hypocon­drie apparaît.

LACAN – Alors, là quelque chose d’un peu astucieux, un peu plus calé. Réfléchissez bien, à ce que ça veut dire. je vous ai parlé tout à l’heure de cette sorte d’échange qui se produit, de cette image de l’autre en tant que justement elle est libidinalisée, narcissisée, dans la situation imaginaire. Elle est du même coup exactement comme je vous disais, tout à l’heure, chez l’animal, certaines parties du monde étaient opacifiées pour devenir fascinantes, elle l’est, elle aussi. Car enfin si nous sommes capables d’agnoszieren la personne propre du dor­meur à l’état pur, à l’état de veille, s’il n’a pas lu la Traumdeutung, mais dans cette mesure même il est assez frappant que son pouvoir de distinction fine de connaissance en soit d’autant accru, alors que son corps, justement, ses sensa­tions annonciatrices de quelque chose d’interne, de cénesthésique, capables de s’annoncer dans le sommeil de l’homme, à l’état vigile, dans sa suffisance, il ne les percevra pas, c’est justement, pour autant que l’opacification libidinale dans le rêve est de l’autre côté du miroir, que son corps est, non pas moins bien senti, mais mieux perçu, mieux connu.

Est-ce que vous saisissez là le mécanisme ?

Et combien, justement dans l’état de veille c’est pour autant que ce corps de l’autre est renvoyé au sujet que beaucoup de choses de lui-même sont mécon­nues, aussi bien d’ailleurs, que l’ego soit un pouvoir de méconnaissance, c’est le fondement même de toute la technique analytique.

Mais cela va fort loin, jusqu’à la structuration, l’organisation, et du même coup à proprement parler la scotomisation, ici je verrais assez bien l’emploi du terme, et à toutes sortes de choses qui sont autant d’informations qui peuvent venir de nous-même, à nous-même, ce qui est effectivement ce jeu particulier qui renvoie à nous cette corporéïté elle aussi d’origine étrangère.

Et cela va jusqu’à Ils ont des yeux pour ne point voir. Laissons cela de côté… Il faut toujours prendre les phrases de l’Évangile au pied de la lettre, sans cela évidemment on n’y comprend rien, on croit que c’est de l’ironie.

PERRIER – Le rêve est aussi une projection, extériorisation d’un processus interne. Et il rappelle que cette extériorisation d’un processus interne est un moyen de défense contre le réveil. De même que le mécanisme de la phobie hys­térique. Il y a cette même projection qui est elle-même un moyen de défense, et qui vient remplacer une exigence fonctionnelle intérieure. Seulement, dit-il, pourquoi l’intention de dormir se trouve-t-elle contrecarrée ? Elle peut l’être soit par une irritation venant de l’extérieur, soit par une excitation venant de l’intérieur. Le cas de l’obstacle intérieur est le plus intéressant, c’est celui qu’on va étudier.

LACAN – Il faut bien suivre ce passage, car il permet de mettre un peu de rigueur dans l’usage en analyse du terme projection; ça ne veut pas dire qu’on en fasse toujours un usage rigoureux, bien loin de là! Nous en faisons au contraire perpétuellement l’usage le plus confus. En particulier, nous glissons tout le temps dans l’usage classique qui en effet est la projection de nos senti­ments, comme on dit couramment, sur le semblable. Et ça n’est pas tout à fait ça, vous verrez, dont il s’agit quand nous avons à user par la force des choses, par la loi de cohérence du système… nous avons à user en analyse, du terme de projection. J’y reviendrai maintes fois. Car si nous pouvons arriver à aborder le prochain trimestre le cas Schreber, la question des psychoses, nous aurons à mettre les dernières précisions sur la signification que nous pouvons donner au terme de projection.

Il est bien certain que, si vous avez suivi ce que j’ai dit tout à l’heure, vous devez voir que c’est toujours d’abord du dehors que vient ce qu’on appelle ici ce processus interne, c’est d’abord par l’intermédiaire du [dehors?] qu’il est reconnu.

PERRIER – Alors, il va être question de savoir, d’entamer en quelque sorte ce narcissisme total qui serait celui du sommeil parfait, et de voir comment on peut expliquer justement le rêve dans la mesure même où le rêve nécessite certaines exceptions dans l’instauration du narcissisme total, autrement dit dans la mesure où, pour que le rêve se produise, il n’y a pas retrait total de tous les inves­tissements, quels qu’ils soient.

Tout d’abord, nous dit-il, on sait que les promoteurs du rêve sont les restes diurnes. Autrement dit, que ces restes diurnes ne sont pas soumis à un retrait de l’investissement; ce qui reste est au moins partiellement investi, et de ce fait il y a déjà une exception dans le narcissisme du sommeil.

Pour ces restes diurnes, il reste une certaine quantité d’intérêt libidinal, ou autre; ces restes diurnes nous paraissent sous forme de pensées latentes du rêve. Nous sommes obligés, dit-il, vu la situation générale, et conformément à leur nature, de les considérer comme appartement au système préconscient.

Autre difficulté qu’il va falloir résoudre, que l’on peut résumer ainsi : si les restes diurnes forcent l’accès du conscient dans le rêve, est-ce que cela tient à leur énergie propre, ou non? En fait, dit-il, il est difficile d’admettre que ces restes diurnes s’emparent pendant la nuit d’assez d’énergie pour pouvoir forcer la tension du conscient; et on incline à croire que leur énergie vient en fait des pulsions inconscientes.

Et c’est d’autant plus facile à admettre que tout porte à croire également que pendant le sommeil, le barrage entre l’inconscient et le préconscient est fort abaissé. Mais, dit-il, nouvelle difficulté : si le sommeil consiste en un retrait des investissements inconscients et préconscients, comment l’inconscient pourrait-­il investir le préconscient ? Il faut donc admettre pour répondre à cette question, qu’une partie de l’inconscient, justement celle où le refoulé ne se plie pas au désir du sommeil émané du Moi, garde une certaine indépendance par rapport au Moi.

Cela mène à une conséquence immédiate: il y a donc quand même péril pul­sionnel. Et s’il y a péril pulsionnel, il y a quand même nécessité d’un contre-investissement. Donc l’énergie refoulante doit être maintenue aussi pendant le sommeil. Elle est sans doute abaissée, mais elle doit être maintenue pour faire face à ce péril pulsionnel.

Et il cite à l’appui de cette thèse le cas où le dormeur renonce au sommeil par peur justement de ses rêves, donc par peur de ces exigences pulsionnelles. Il réenvisage la possibilité pour certaines pensées diurnes de conserver leur investissement, mais dans la mesure où ces pensées diurnes étaient en quelque sorte les substituts des exigences pulsionnelles; ça revient au même. Il est quand même question d’admettre la transmission de l’énergie depuis l’inconscient jus­qu’au préconscient.

Et finalement, il donne la formule suivante: d’abord, formation du désir pré­conscient du rêve, qui permet à la pulsion inconsciente de s’exprimer, grâce au matériel des restes diurnes préconscients.

Là aussi une difficulté que j’ai rencontrée, que nous avons rencontrée, avec le père Beirnaert et Andrée Lehman qui m’ont aidé, hier soir: le désir précons­cient du rêve, qu’est-ce que c’est ?

LACAN – Ce qu’il appelle le désir du rêve, c’est l’élément inconscient. PERRIER-Justement. Il dit : il y a d’abord formation du désir préconscient du rêve, je suppose à l’état de veille, qui permet à la pulsion inconsciente de s’exprimer grâce au matériel, c’est-à-dire dans les restes diurnes pré­conscients.

C’est là que vient la question, l’étude de ce désir du rêve, qui m’a embarrassé, parce qu’il en parle tout de suite en tant que désir du rêve, après avoir utilisé le terme désir préconscient du rêve, pour en dire qu’il n’a pas eu besoin d’exister à l’état de veille, et peut déjà posséder le caractère irrationnel propre à tout ce qui est inconscient. On le traduit en termes de conscient.

LACAN – Ce qui est important.

PERRIER – Il faut se garder, dit-il, de confondre ce désir du rêve avec tout ce qui est de l’ordre du préconscient.

LACAN – Voilà!

Remarquez qu’il y a deux façons d’accepter ça, à savoir comme on l’accepte d’habitude après l’avoir lu; c’est comme ça: il y a ce qui est manifeste, ce qui est latent; mais on entrera alors dans un certain nombre de complications.

Ce qui est manifeste c’est la composition, ce à quoi l’élaboration du rêve est parvenue pour faire, très joli virage de son premier aspect du souvenir, que le sujet est capable de vous évoquer, c’est extrêmement calé, ce qui est manifeste. Et ce qui le compose, est quelque chose que nous devons chercher et que nous rencontrons d’abord.

Et ceci est vraiment ce qui est de l’inconscient; nous le trouvons ou nous ne

le trouvons pas; mais nous ne le voyons jamais que se profiler derrière, comme la forme directrice si on peut dire qui a forcé tous les Tagesreste, ces investisse­ments vaguement lucides, à s’organiser d’une certaine façon, ce qui a abouti au contenu manifeste, c’est-à-dire en fin de compte à un mirage qui ne répond en rien à ce que nous reconstruisons, c’est-à-dire le désir inconscient.

Comment est-ce qu’on peut se représenter ça avec mon petit schéma ? M. Hyppolite, d’une façon opportune, m’a forcé en quelque sorte de tout inves­tir un peu au début de cette séance.

Évidemment, nous ne réglerons pas cette question aujourd’hui; mais nous verrons jusqu’où ça nous mènera; il faut bien avancer un peu.

Il est indispensable ici de faire intervenir ce qu’on peut appeler justement les commandes de l’appareil, en tant que la partie mobile de l’appareil, le fameux miroir, c’est entendu, le sujet prend conscience de son désir dans l’autre, par l’intermédiaire de cette image de l’autre qui lui donne le fantôme de la propre maîtrise. Et, après tout, si de même on peut toujours se livrer à ce jeu, de même qu’il est assez fréquent dans nos raisonnements scientifiques, que nous rédui­sions le sujet à un œil, nous pourrions aussi bien aussi le réduire à une sorte de personnage instantané dans ce rapport à cette image anticipée de lui-même, indépendamment de son évolution.

Mais il reste que c’est un être humain, qu’il est né dans un certain état d’im­puissance, et que très précocement les mots, le langage, lui ont servi à quelque chose. Ceci est hors de doute. Ils lui ont servi d’appel, et d’appel des plus misé­rables quand c’était de ses cris que dépendait sa nourriture. On a assez mis en relief et en relation cette relation, ce maternage primitif, pour parler des états de dépendance. Mais enfin ce n’est pas une raison pour masquer que, tout aussi précocement, cette relation à l’autre est par le sujet nommée. Que la personne telle a un nom, si confus soit-il, qui désigne une personne déterminée, et que très vite c’est exactement en cela que consiste le passage à l’état humain, à savoir à quel moment ce qui doit définir que l’homme devient humain, qu’il est un humain, au moment où pour peu que ce soit il entre dans la relation symbo­lique. La relation symbolique, je vous l’ai déjà dit, souligné, est éternelle – pas simplement puisqu’il faut qu’il y ait effectivement toujours trois personnes – elle est éternelle déjà en ceci que le symbole introduit un tiers, élément de médiation, qui en lui-même situe et modifie, fait passer sur un autre plan les deux personnages en présence.je veux reprendre encore une fois cela de loin, même si je dois aujourd’hui m’arrêter en route.

Quelque part, M. Keller, qui vous savez est un philosophe gestaltiste, et comme tel se croit très supérieur aux philosophes mécanicistes, fait toutes sortes d’ironies sur le thème stimulus-réponse. Il dit : c’est tout de même bien drôle de recevoir de M. Untel, libraire à New York, la commande d’un bouquin; eh bien, si nous étions dans le registre de situmulus-réponse, ma réponse suivrait j’ai été stimulé, on m’a fait cette commande, et je ferais la réponse. Mais oh! là, là!, dit Keller, en faisant appel à l’intuition vécue, de la façon la plus justifiée, ce n’est pas simple. Je ne me contente pas de répondre à cette invite; je suis dans un état de tension effroyable. Écrire cet article, eh bien, c’est en même temps toute la notion gestaltiste de l’équilibre qui ne se retrouvera que quand cette tension aura pris la même forme, la forme de réalisation de l’article. Il y aura un état dynamique, et ce ne sera pas seulement une réponse, un état dynamique de déséquilibre, du fait de cet appel reçu, qui ne sera satisfait que quand il sera assumé, quand aura été fermé le cercle d’ores et déjà anticipé par le fait de cet appel de la réponse pleine.

Il est tout à fait clair que ceci n’est nullement une description suffisante. Qu’à supposer le modèle, d’ores et déjà préformé dans le sujet, de la bonne réponse, c’est-à-dire si on introduit aussi un élément de déjà là, que de se contenter de ceci, qui presque à la limite paraît presque une réponse à tout par la vertu dor­mitive, qu’en tant que le sujet n’a pas réalisé ou rempli le modèle, déjà tout ins­crit en lui, que ce soit seulement là que soit le registre de relations génératrices de toute l’action.

Il n’y a là que la transcription, à un degré plus élaboré, de la réponse de la théorie mécaniciste, ce qui est en quelque sorte la bonne formule ne peut pas méconnaître le registre symbolique qui est celui par où se constitue l’être humain en tant que tel. C’est qu’à partir du moment où M. Keller a reçu la com­mande et a répondu « oui », a signé cet engagement, M. Keller n’est pas le même M. Keller. Il y a un autre Keller, et aussi une autre maison d’édition, une mai­son d’édition qui a un contrat de plus, un symbole de plus; de même qu’il n’y a plus le même M. Keller qu’avant, il y a M. Keller engagé.

Je prends cet exemple parce qu’il est en quelque sorte grossier, tangible, il nous met en plein dans la dialectique du travail.

Mais dans le seul fait que je me définisse, par rapport à un Monsieur, son fils, et lui mon père, il y a quelque chose qui, si immatériel que ça puisse paraître, pèse tout aussi lourd que la génération charnelle qui nous unit, et qui pratiquement, dans l’ordre humain, pèse plus lourd. Car avant même que je sois en état de prononcer les mots de père et de fils, et même si lui-même est gâteux et ne peut plus prononcer ces mots, tout le système humain alentour nous définit déjà, avec toutes les conséquences que ça comporte, comme père et fils.

La dialectique donc du Moi à l’autre est d’ores et déjà transcendée, mise sur un plan supérieur, par ce rapport à l’autre dont je parlais tout à l’heure, par la seule existence et la fonction de ce système du langage en tant qu’il est plus ou moins identique, mais fondamentalement lié à ce que nous appellerons la règle, ou encore mieux la loi. Cette loi en tant que justement elle est quelque chose qui à chaque instant de son intervention crée quelque chose de nouveau, que chaque situation est transformée par l’intervention à peu près quelle qu’elle soit, sauf quand nous parlons pour ne rien dire; mais même cela, je l’ai expliqué ailleurs, a aussi sa signification; cette réalisation du langage qui ne sert plus que comme une monnaie effacée que l’on se passe en silence, cité dans mon Rapport, et qui est de Mallarmé, montre une fois de plus la fonction pure du langage, qui est justement de nous assurer que nous sommes – et rien de plus – le fait qu’on puisse parler pour ne rien dire est tout aussi significatif que le fait que quand on parle en général, c’est pour quelque chose.

Mais ce qui est frappant, c’est que même pour ne rien dire il y a beaucoup de cas où on parle, alors qu’on pourrait bien se taire… Mais alors se taire, c’est jus­tement ce qu’il y a de plus calé.

Nous voilà introduits à ce niveau du langage, en tant qu’il est immédiatement accolé aux premières expériences, et là pour le coup une nécessité vitale qui fait que le milieu vital de l’homme est ce milieu symbolique à ce rapport du Moi et de l’autre.

Il suffit de supposer – et c’est l’intérêt de ce petit modèle – que c’est dans l’intervention de ces rapports de langage que peuvent se produire ces dissocia­tions, ces virages du miroir, qui se présenteront au sujet dans l’autre, dans l’autre absolu, des figures différentes de son désir; c’est dans cette connexion entre le système symbolique pour autant que s’y inscrit tout particulièrement l’histoire du sujet, le côté non pas Entwiklung, développement, mais proprement Geschichte, ce dans quoi le sujet se reconnaît corrélativement dans le passé et dans l’avenir. je dis ces mots, je sais que je les dis rapidement, mais pour vous dire que je les reprendrai plus lentement. Et combien ce passé et cet avenir pré­cisément se correspondent, et pas dans n’importe quel sens, et pas dans le sens que vous pourriez croire et que l’analyse indique, à savoir que ça va du passé à l’avenir. Au contraire, et dans l’analyse justement, parce que la technique est une technique efficace, ça va dans le bon ordre : de l’avenir dans le passé. Contrairement à ce que vous pourrez croire, que vous êtes en train de chercher le passé du malade dans une poubelle, c’est en fonction de ce que le malade a un avenir, que vous pouvez aller dans le sens régressif.

je ne peux pas vous dire tout de suite pourquoi.

je continue : c’est justement en fonction de cette constitution symbolique de son histoire, c’est-à-dire de ce qui dans l’ensemble, l’univers des symboles, en tant que tous les êtres humains y participent, y sont inclus et le subissent, beaucoup plus qu’ils ne le constituent, et en sont beaucoup plus les supports qu’ils n’en sont les agents, c’est en fonction de cela que se produisent et se déterminent ces varia­tions où le sujet est susceptible de prendre ces images variables, brisées, morcelées, voire à l’occasion inconstituées, régressives de lui-même, qui sont à proprement parler ce que nous voyons dans ces Vorbilde normaux de la vie quotidienne du sujet aussi bien que ce qui se passe dans l’analyse d’une façon plus dirigée.

Qu’est-ce que c’est alors, là-dedans, que l’inconscient et le préconscient ? Il faudra que je vous laisse là-dessus aujourd’hui, que je vous laisse sur votre faim. Mais sachez quand même la première approximation que nous pouvons en donner. Dans cette perspective sous laquelle aujourd’hui nous abordons le problème, nous dirons que ce sont certaines différences, ou plus exactement certaines impossibilités liées à l’histoire du sujet, et à une histoire du sujet en tant que justement il y inscrit son développement.

Nous voyons là à revaloriser la formule ambiguë de Freud de tout à l’heure, zeitliche-Entwicklungsgeschichte. Limitons-nous à l’histoire, et que c’est en rai­son de certaines particularités de l’histoire du sujet qu’il y a certaines parties de l’image réelle ou certaines phases brusques; aussi bien, il s’agit d’une relation mobile.Nous avons là un premier développement temporel possible dans l’instan­tané, dans le jeu intra-analytique, certaines phases ou certaines faces, n’hésitons pas à faire des jeux de mots, de l’image réelle, qui ne pourront jamais être don­nées dans l’image virtuelle; tout ce qui est accessible par simple mobilité du miroir dans l’image virtuelle, ce que vous pouvez voir de l’image réelle dans l’image virtuelle, tout cela est dans le sens du préconscient. Ce qui ne peut jamais être vu – si vous voulez les endroits où l’appareil grippe, où il se bloque, nous ne sommes plus à ça près de pousser un peu loin la métaphore – qui fait qu’il y a une différence certaine, certaines parties de l’image réelle ne seront jamais vues; ça, c’est l’inconscient.

Et si vous croyez avoir compris, vous avez sûrement tort. Puisque à partir de là vous verrez les difficultés que présente cette notion. je n’ai pas d’autre ambi­tion que de vous montrer que les difficultés que présente cette notion de l’in­conscient, à partir du moment où je vous l’ai définie ainsi, à savoir que d’une part c’est quelque chose de négatif, d’idéalement inaccessible, et d’autre part c’est quelque chose de quasi réel, d’autre part c’est quelque chose qui sera réa­lisé dans le symbolique ou plus exactement qui, grâce au progrès symbolique dans l’analyse, aura été. Et je vous montrerai d’après les textes de Freud que la notion de l’inconscient doit satisfaire à ces trois termes. Pour illustrer le troi­sième qui peut paraître une irruption surprenante, je vais aller plus loin tout de suite et vous donner ce que j’en pense.

N’oubliez pas ceci, que la façon dont Freud explique le refoulement est d’abord une fixation. Mais à ce moment-là il n’y a rien qui ne soit le refoule­ment comme le cas de L’homme aux loups, il se produit bien après la fixation. La Verdrängung est toujours une Nachdrängung. Et alors comment est-ce que vous allez expliquer le retour du refoulé ?je vous le dis dès aujourd’hui, si para­doxal que ce soit, il n’y a qu’une façon d’expliquer le retour du refoulé; si sur­prenant que ça puisse vous paraître, ça ne vient pas du passé, mais de l’avenir. Pour vous faire une idée juste de ce qu’est le retour du refoulé dans un symp­tôme, il faut reprendre la même métaphore que j’ai glanée dans… dans les cybernéticiens, ça m’évite de l’inventer moi-même. Il ne faut pas inventer trop de choses, qui suppose deux personnages dont la dimension temporelle irait en sens inverse l’une de l’autre, ça ne veut rien dire, bien entendu. Et il se trouve tout d’un coup que les choses qui ne veulent rien dire signifient quelque chose, mais dans un tout autre domaine. De sorte que si l’un envoie un message à l’autre, par exemple un carré, le personnage qui va en sens contraire verra d’abord le carré s’effaçant, si c’est un signal, il verra le signal d’abord en train de s’évanouir avant de voir le signal. C’est en fin de compte ce que nous aussi nous voyons: ce que nous voyons dans le symptôme, c’est quelque chose qui se pré­sente d’abord comme une trace, et qui ne sera jamais qu’une trace et restera tou­jours incomprise jusqu’à ce que l’analyse ait procédé assez loin, jusqu’à ce que nous en ayons réalisé le sens. Et dans ce sens on peut dire qu’en effet, de même que la Verdrängung n’est jamais qu’une Nachdrängung, ce que nous voyons sous le retour du refoulé est le signal effacé de quelque chose qui ne prendra sa réalisation symbolique, sa valeur historique, son intégration au sujet que dans le futur, et qui littéralement ne sera jamais qu’une chose qui, à un moment donné d’accomplissement aura été.

Vous verrez que les conditions de ce petit appareil que j’essaie… Je vais vous faire une confidence, je l’amenuise en même temps que je vous en parle. J’y ajoute un petit bout tous les jours. Je ne vous apporte pas ça tout fait, comme Minerve sortant du cerveau d’un Jupiter que je ne suis pas. Nous le suivrons tout au loin jusqu’au jour où, quand il commencera à nous paraître fatigant, nous le lâcherons. Jusque-là, il peut servir à nous montrer qu’on y voit assez clairement la construction, d’une façon vive et arrêtée qui ne présente plus de contradictions, comme Perrier en rencontre tout le temps, dans son texte du moins, comme ces trois faces nécessaires à la notion de l’inconscient pour que nous la comprenions.

Nous en resterons là aujourd’hui, je ne vous ai pas encore montré pourquoi l’analyste se trouve à la place de l’image virtuelle. Mais le jour où vous aurez compris pourquoi l’analyste se trouve là, vous aurez compris à peu près tout ce qui se passé dans l’analyse.

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