mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

LVI LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION 1958 – 1959 Leçon du 10 décembre 1958

Leçon du 10 décembre 1958

Je vous ai laissés la dernière fois sur quelque chose qui tend à aborder notre problème, le problème du désir et de son interprétation, une certaine ordination de la structure signifiante, de ce qui s’énonce dans le signifiant comme comportant cette duplicité interne de l’énoncé; procès de l’énoncé et procès de l’acte de l’énonciation. je vous ai mis l’accent sur la différence qui existe du je en tant qu’impliqué dans un énoncé quelconque, du je en tant qu’au même titre que quelque autre, c’est le sujet d’un procès énoncé par exemple – ce qui n’est d’ailleurs pas le seul mode d’énoncé – au je en tant qu’il est impliqué dans toute énonciation, mais d’autant plus en tant qu’il s’annonce comme je de l’énonciation.

Ce mode sous lequel il s’annonce comme le je de l’énonciation, ce mode sous lequel il s’annonce n’est pas indifférent, s’il s’annonce en se nommant comme le fait la petite Anna Freud au début du message de son rêve. je vous ai indiqué qu’il reste là quelque chose d’ambigu, c’est à savoir si ce je, comme je de l’énonciation, est authentifié ou non à ce moment. je vous laisse entendre qu’il ne l’est pas encore et que c’est cela qui constitue la différence que Freud nous donne pour être celle qui distingue le désir du rêve chez l’enfant, du désir du rêve chez l’adulte; c’est que quelque chose n’est pas encore achevé, précipité par la structure, ne s’est pas encore distingué dans la structure qui est justement ce quelque chose dont je vous donnais ailleurs le reflet et la trace; trace tardive puisqu’elle se trouve au niveau d’une épreuve qui, bien entendu, suppose déjà des conditions très définies par l’expérience, qui ne permettent pas de préjuger dans son fond ce qu’il en est dans le sujet, mais la difficulté qui reste encore longtemps pour le sujet de distinguer ce je de l’énonciation du je de l’énoncé, et qui se traduit par cet achoppement encore tardif devant le test que le hasard et le flair du psychologue ont fait choisir par Binet sous la forme: « J’ai trois frères Paul, Ernest et moi » ; la difficulté qu’il y a à ce que l’enfant ne tienne pas pour ce qu’il faut d’ailleurs, cet énoncé: à savoir que le sujet ne sache pas encore se décompter.

Mais cette trace que je vous ai marquée est quelque chose, un indice, et il y en a d’autres, de cet élément essentiel que constitue la distinction, la différence pour le sujet du je de l’énonciation et du je de l’énoncé. Or, je vous l’ai dit, nous prenons les choses non pas par une déduction, mais par une voie dont je ne peux pas dire qu’elle est empirique puisqu’elle est déjà tracée, qu’elle a déjà été construite par Freud quand il nous dit que le désir du rêve chez l’adulte est un désir qui, lui, est emprunté et qui est la marque d’un refoulement, d’un refoulement qu’à ce niveau il apporte comme étant une censure. Quand il entre dans le mécanisme de cette censure, quand il nous montre ce que c’est qu’une censure, à savoir les impossibilités d’une censure, car c’est là-dessus qu’il met l’accent, c’est là-dessus que j’essayais de vous faire un instant arrêter votre réflexion en vous disant une espèce de contradiction interne qui est celle de tout non-dit au niveau de l’énonciation, je veux dire cette contradiction interne qui structure le “je ne dis pas que”.

je vous l’ai dit l’autre jour sous diverses formes humoristiques: “Celui qui dira telle ou telle chose de tel ou tel personnage dont il faut respecter les paroles, ne pas offenser, disais-je, aura affaire à moi!” Qu’est-ce à dire si ce n’est qu’en proférant cette prise de parti qui évidemment est ironique, je prononce, je me trouve prononcer précisément ce qu’il y a à ne pas dire. Et Freud, lui-même, a souligné amplement quand il nous montre le mécanisme, l’articulation, le sens du rêve, combien fréquemment le rêve emprunte cette voie, c’est-à-dire que ce qu’il articule comme ne devant pas être dit est justement ce qu’il a à dire, et ce par quoi passe ce qui dans le rêve est effectivement dit.

Ceci nous porte à quelque chose qui est lié à la structure la plus profonde du signifiant. je voudrais un instant m’y arrêter encore car cet élément, ce ressort du “je ne dis pas” comme tel, ce n’est pas pour rien que Freud, dans son article de la Verneinung, le met à la racine même de la phrase la plus primitive dans laquelle le sujet se constitue comme tel et se constitue spécialement comme inconscient. Le rapport de cette Verneinung avec la Bejahung la plus primitive – avec l’accès d’un signifiant dans la question, car c’est cela une Bejahung – c’est quelque chose qui commence à se poser. Il s’agit de savoir toujours ce qui se pose au niveau le plus primitif: est-ce, par exemple, le couple bon et mauvais ? Selon que nous choisissons ou ne choisissons pas tel ou tel de ces termes primitifs, déjà nous optons pour toute une théorisation, toute une orientation de notre pensée analytique et vous savez le rôle qu’a joué ce terme de bon et de mauvais dans une certaine spécification de la voie analytique; c’est certainement un couple très primitif.

Sur ce non-dit et sur la fonction du ne, du ne dans le “je ne dis pas”, c’est là-dessus que je m’arrêterai un instant avant de faire un pas de plus, car je crois que c’est là l’articulation essentielle; cette sorte de ne du “je ne dis pas” qui fait que précisément en disant que l’on ne le dit pas, on le dit – chose qui paraît presque une sorte d’évidence par l’absurde – c’est quelque chose à quoi il faut nous arrêter en rappelant ce que je vous ai déjà indiqué comme étant la propriété la plus radicale si l’on peut dire, du signifiant et, si vous vous souvenez, j’ai déjà essayé de vous porter sur la voie d’une image, d’un exemple vous montrant à la fois le rapport qu’il y a entre le signifiant et une certaine espèce d’indice ou de signe que j’ai appelé la trace que déjà lui-même porte, la marque de je ne sais quelle espèce d’envers de l’empreinte du réel.

je vous ai parlé de Robinson Crusoé et du pas, de la trace du pas de Vendredi, et nous nous sommes arrêtés un instant à ceci: est-ce déjà là le signifiant ? Et je vous ai dit que le signifiant commence non pas à la trace, mais à ceci qu’on efface la trace, et ce n’est pas la trace effacée qui constitue le signifiant, c’est quelque chose qui se pose comme pouvant être effacé qui inaugure le signifiant; autrement dit, Robinson Crusoé efface la trace du pas de Vendredi mais que fait-il à la place ? S’il veut la garder, cette place du pied de Vendredi, il fait au minimum une croix, c’est-à-dire une barre et une autre barre sur celle-ci: ceci est le signifiant spécifique. Le signifiant spécifique est quelque chose qui se présente comme pouvant être effacé lui-même et qui justement dans cette opération de l’effacement comme tel subsiste. je veux dire que le signifiant effacé, déjà se présente comme tel, avec ses propriétés propres au non-dit. En tant qu’avec la barre j’annule ce signifiant, je le perpétue comme tel indéfiniment, j’inaugure la dimension du signifiant comme telle. Faire une croix c’est à proprement parler ce qui n’existe dans aucune forme de repérage qui soit permise d’aucune façon. Il ne faut pas croire que les êtres non-parlants, les animaux, ne repèrent rien, mais qu’ils ne laissent pas intentionnellement avec le dit, mais avec les traces des traces. Nous reviendrons, quand nous aurons le temps, sur les moeurs de l’hippopotame, nous verrons ce qu’il laisse sur ses pas à dessein pour ses congénères.

Ce que laisse l’homme derrière lui c’est un signifiant, c’est une croix, c’est une barre en tant que barrée, en tant que recouverte par une autre barre d’une part, qui indique que comme telle elle est effacée. Cette fonction du non du nom, en tant qu’il est le signifiant qui s’annule lui-même, est quelque chose qui, assurément, mérite à soi tout seul un très long développement. Il est très frappant de voir à quel point les logiciens, pour être comme toujours trop psychologues, ont dans leur classification, dans leur articulation de la négation, ont laissé de côté étrangement le plus originel. Vous savez, ou vous ne savez pas, et après tout je n’ai pas l’intention de vous faire entrer dans les différents modes de la négation, je veux simplement vous dire que plus originellement – que tout ce qui peut s’articuler dans l’ordre du concept, dans l’ordre de ce qui distingue le sens de la négation, de la privation, etc. -, plus originellement c’est dans le phénomène du parler, dans l’expérience, dans l’empirisme linguistique que nous devons trouver à l’origine ce qui pour nous est plus important, et c’est pour cela qu’à cela seul, je m’arrêterai.

Et ici je ne puis, au moins pour un instant, ne pas faire état de quelques recherches qui ont valeur d’expérience et nommément celle qui a été le fait d’Édouard Pichon qui fut, comme vous le savez, un de nos aînés psychanalystes, qui est mort au début de la guerre d’une grave maladie cardiaque. Édouard Pichon, à propos de la négation, a fait cette distinction dont il faut au moins que vous ayez un petit aperçu, une petite notion, une petite idée. Il s’est aperçu de quelque chose, il aurait bien voulu en logicien – manifestement il voulait être psychologue, il nous a écrit que ce qu’il fait c’est une sorte d’exploration “Des mots à la pensée”. Comme beaucoup de monde, il est susceptible d’illusions sur lui-même car, heureusement, c’est ce qu’il y a précisément de plus faible dans son ouvrage, cette prétention de remonter des mots à la pensée. Mais, par contre, il se trouvait être un admirable observateur, je veux dire qu’il avait un sens de l’étoffe langagière qui fait qu’il nous a beaucoup plus renseignés sur les mots que sur la pensée. Et quant aux mots, et quant à cet usage de la négation – c’est spécialement en français qu’il s’est arrêté sur cet usage de la négation – et là, il n’a pas pu ne pas faire cette trouvaille qui fait cette distinction, qui s’articule dans cette distinction qu’il fait, du « forclusif » et du « discordantiel ».Je vais vous donner des exemples tout de suite de la distinction qu’il en fait. Prenons une phrase comme: “Il n’y a personne ici”, ceci est forclusif, il est exclu pour l’instant qu’il y ait ici quelqu’un. Pichon s’arrête à ceci de remarquable que chaque fois qu’en français nous avons affaire à une forclusion pure et simple, il faut toujours que nous employions deux termes: un ne et puis quelque chose qui ici est représenté par le “personne”, qui pourrait l’être par le “pas”: “je n’ai pas où loger”, “je n’ai rien à vous dire” par exemple. D’autre part, il remarque qu’un très grand nombre d’usages du ne et justement les plus indicatifs- là comme partout, ceux qui posent les problèmes les plus paradoxaux – se manifestent toujours, c’est-à-dire que d’abord jamais un ne pur et simple – ou presque jamais – n’est mis en usage pour indiquer la pure et simple négation, ce qui, par exemple en allemand ou en anglais, s’incarnera dans le nicht ou dans le not. Le ne à lui tout seul, livré à lui-même, exprime ce qu’il appelle une « discordance » et cette « discordance » est très précisément quelque chose qui se situe entre le procès de l’énonciation et le procès de l’énoncé.

Pour tout dire et pour illustrer tout de suite ce dont il s’agit, je vais justement vous donner l’exemple sur lequel effectivement Pichon s’arrête le plus car il est spécialement illustratif : c’est l’emploi de ces ne que les gens qui ne comprennent rien, c’est-à-dire les gens qui veulent comprendre, appellent le « ne explétif ». je vous le dis parce que j’ai déjà amorcé cela la dernière fois, j’y ai fait allusion à propos d’un article qui m’avait paru légèrement scandaleux dans Le Monde, sur soi-disant le « ne explétif » ; ce « ne explétif » – qui n’est pas un « ne explétif », qui est un ne tout à fait essentiel à l’usage de la langue française – est celui qui se trouve dans la phrase telle que: “je crains qu’il ne vienne”. Chacun sait que “je crains qu’il ne vienne” veut dire “je crains qu’il vienne” et non pas “je crains qu’il ne vienne pas” mais, en français, on dit: “je crains qu’il ne vienne”.

En d’autres termes, le français à ce point de son usage linguistique saisit, si je puis dire, le ne quelque part au niveau si l’on peut dire, de son errance, de sa descente d’un procès de l’énonciation où le ne porte sur l’articulation de l’énonciation, porte sur le signifiant pur et simple dit en acte: “je ne dis pas que…”, “je ne dis pas que je suis ta femme” par exemple, au ne de l’énoncé où il est: “je ne suis pas ta femme”.

Sans aucun doute ne sommes-nous pas ici pour faire la genèse du langage, mais quelque chose est impliqué même dans notre expérience. Ceci, c’est ce que je veux vous montrer qui nous indique en tout cas l’articulation que donne Freud du fait de la négation, implique que la négation descende de l’énonciation à l’énoncé; et comment en serions-nous étonnés puisque après tout, toute négation dans l’énoncé comporte un certain paradoxe, puisqu’elle pose quelque chose pour le poser en même temps – disons dans un certain nombre de cas – comme non-existant, entre les deux, quelque part, quelque part entre l’énonciation et l’énoncé et dans ce plan où s’instaurent les discordances, où quelque chose dans ma crainte devance le fait qu’il vienne et, souhaitant qu’il ne vienne pas, se peut-il autrement que d’articuler ce “je crains qu’il vienne” comme un “je crains qu’il ne vienne” accrochant au passage, si je puis dire, ce ne de « discordance » qui se distingue comme tel dans la négation du ne forclusif.

Vous me direz, ceci est un phénomène particulier à la langue française, vous l’avez vous-même évoqué tout à l’heure en parlant du nicht allemand ou du not anglais. Bien entendu, seulement l’important n’est pas là, l’important est que dans la langue anglaise par exemple, où nous articulons des choses analogues, à savoir que nous nous apercevrons – et cela je ne peux pas vous faire y assister puisque je ne suis pas ici pour vous faire un cours de linguistique – que c’est quelque chose d’analogue qui se manifeste dans le fait qu’en anglais par exemple, la négation ne peut pas s’appliquer d’une façon purement…, pure et simple au verbe en tant qu’il est le verbe de l’énoncé, le verbe désignant le procès dans l’énoncé; on ne dit pas: “I eat not”, mais “I dont eat”. En d’autres termes, il se trouve que nous avons des traces dans l’articulation du système linguistique anglais de ceci, c’est que pour tout ce qui est de l’ordre de la négation, l’énoncé est amené à emprunter une forme qui est calquée sur l’emploi d’un auxiliaire, l’auxiliaire étant typiquement ce qui dans l’énoncé introduit la dimension du sujet. “I don’t eat”, “I won’t eat” ou “I won’t go” qui est à proprement parler “je n’irai pas”, qui n’implique pas seulement le fait, mais la résolution du sujet à ne pas y aller, le fait que pour toute négation en tant qu’elle est négation pure et simple, quelque chose comme une dimension auxiliaire apparaît et ici dans la langue anglaise, la trace de ce quelque chose qui relie essentiellement la négation à une sorte de position originelle de l’énonciation comme telle.

Le deuxième temps ou étape de ce que la dernière fois j’ai essayé d’articuler devant vous, est constitué par ceci: que pour vous montrer par quel chemin, par quelle voie le sujet s’introduit à cette dialectique de l’Autre en tant qu’elle lui est imposée par la structure même de cette différence de l’énonciation et de l’énoncé, je vous ai menés par une voie que j’ai faite, je vous l’ai dit, exprès empirique (ce n’est pas la seule), je veux dire que j’y introduis l’histoire réelle du sujet.

Je vous ai dit que le pas suivant de ce par quoi à l’origine le sujet se constitue dans le procès de la distinction de ce je de l’énonciation d’avec le je de l’énoncé, c’est la dimension du “n’en rien savoir”, pour autant qu’il l’éprouve, qu’il l’éprouve en ceci que c’est sur fond de ce que l’Autre sait tout de ses pensées, – puisque ses pensées sont, par nature et structuralement à l’origine, ce discours de l’Autre – que c’est dans la découverte que, c’est un fait, que l’Autre n’en sait rien de ses pensées, que s’inaugure pour lui cette voie qui est celle que nous cherchons : la voie par où le sujet va développer cette exigence contradictoire du pondit, et trouver le chemin difficile par où il a à effectuer ce non-dit dans son être et devenir cette sorte d’être auquel nous avons affaire, c’est-à-dire un sujet qui a la dimension de l’inconscient. Car c’est cela le pas essentiel que, dans l’expérience de l’homme, nous fait faire la psychanalyse, c’est ceci: c’est qu’après de longs siècles où la philosophie s’est, en quelque sorte, je dirais, obstinée et de plus en plus, à mener toujours plus loin ce discours dans lequel le sujet n’est que le corrélatif de l’objet dans le rapport de la connaissance – c’est-à-dire que le sujet est ce qui est supposé par la connaissance des objets, cette sorte de sujet étrange dont je ne sais plus où j’ai dit quelque part qu’il pouvait faire les dimanches du philosophe, parce que le reste de la semaine, c’est-à-dire pendant le travail bien entendu, tout un chacun peut le négliger abondamment, ce sujet qui n’est que l’ombre en quelque sorte et la doublure des objets – ce quelque chose qui est oublié dans ce sujet, [c’est] à savoir que le sujet est le sujet qui parle.

Nous ne pouvons plus l’oublier uniquement à partir d’un certain moment, à savoir le moment où son domaine de sujet qui parle tient tout seul, qu’il soit là ou qu’il ne soit pas là. Ce qui change complètement la nature de ses relations à l’objet, c’est ce point crucial de la nature de ses relations à l’objet qui s’appelle justement le désir. C’est dans ce champ que nous essayons d’articuler les rapports du sujet à l’objet au sens où ils sont des rapports de désir, car c’est dans ce champ que l’expérience analytique nous apprend qu’il a à s’articuler. Le rapport du sujet à l’objet n’est pas un rapport de besoin, le rapport du sujet à l’objet est un rapport complexe que j’essaye précisément d’articuler devant vous.

Pour l’instant commençons d’indiquer ceci : c’est parce qu’il se situe là, ce rapport d’articulation du sujet à l’objet, que l’objet se trouve être ce quelque chose qui n’est pas le corrélatif et le correspondant d’un besoin du sujet, mais ce quelque chose qui supporte le sujet au moment précisément où il a à faire face, si l’on peut dire, à son existence, qui supporte le sujet dans son existence, dans son existence au sens le plus radical, à savoir en ceci justement qu’il existe dans le langage; c’est-à-dire qu’il consiste en quelque chose qui est hors de lui, en quelque chose qu’il ne peut saisir dans sa nature propre de langage qu’au moment précis où lui, comme sujet, doit s’effacer, s’évanouir, disparaître derrière un signifiant, ce qui est précisément le point, si l’on peut dire, “panique” autour duquel il a à se raccrocher à quelque chose et c’est justement à l’objet en tant qu’objet du désir qu’il se raccroche.

Quelque part quelqu’un que, pour ne pas faire d’embrouilles, je ne vais pas nommer tout de suite aujourd’hui, quelqu’un de tout à fait contemporain (mort), a écrit: «Arriver à apprendre ce que l’avare… Arriver à savoir ce que l’avare a perdu quand on lui a volé sa cassette, on apprendrait beaucoup. » C’est exactement ce que nous avons à apprendre, je veux dire à apprendre pour nous-mêmes et à apprendre aux autres. L’analyse est le premier lieu, la première dimension dans laquelle on peut répondre à cette parole, et bien entendu, parce que l’avare est ridicule, – c’est-à-dire beaucoup trop proche de l’inconscient pour que vous puissiez le supporter – il va falloir que je trouve un autre exemple plus noble pour vous faire saisir ce que je veux dire.

Je pourrais commencer à vous l’articuler dans les mêmes termes que tout à l’heure en ce qui concerne l’existence et dans deux minutes vous allez me prendre pour un existentialiste, et ce n’est pas ce que le désire. Je vais prendre un exemple dans La Règle du jeu, le film de Jean Renoir. Quelque part le personnage qui est joué par Dalio, qui est le vieux personnage comme on en voit dans la vie dans une certaine zone sociale – et il ne faut pas croire que ce soit même limité à cette zone sociale – c’est un collectionneur d’objets et plus spécialement de boîtes à musique. Rappelez-vous, si vous vous souvenez encore de ce film, du moment où Dalio découvre devant une assistance nombreuse sa dernière découverte: une plus spécialement belle boîte à musique. À ce moment là, le personnage littéralement est dans cette position que nous pourrions appeler et que nous devons appeler exactement celle de la pudeur: il rougit, il s’efface, il disparaît, il est très gêné. Ce qu’il a montré il l’a montré. Mais comment ceux qui sont là pourraient-ils comprendre que nous nous trouvons là, à ce niveau, à ce point d’oscillation que nous saisissons, qui se manifeste, à l’extrême, dans cette passion pour l’objet du collectionneur? C’est une des formes de l’objet du désir.

Ce que le sujet montre ne serait rien d’autre que le point majeur, le plus intime de lui-même; ce qui est supporté par cet objet, c’est justement ce qu’il ne peut dévoiler, fût-ce à lui-même, c’est ce quelque chose qui est au bord même du plus grand secret. C’est cela, c’est dans cette voie que nous devons chercher à savoir ce qu’est pour l’avare sa cassette. Il faut que nous fassions certainement un pas de plus pour être tout à fait au niveau de l’avare et c’est pour cela que l’avare ne peut être traité que par la comédie.

Mais donc ce dont il s’agit, ce par quoi nous sommes introduits est ceci: c’est que ce dans quoi, à partir d’un certain moment, le sujet se trouve engagé, c’est à ceci, à articuler son voeu en tant que secret. Le vœu, ce qui est le vœu s’exprime comment ? Dans ces formes de la langue auxquelles j’ai fait allusion la dernière fois, pour lesquelles selon les langues, les modes, les registres, les cordes diverses ont été inventées. Ne vous fiez pas toujours là-dessus à ce que disent les grammairiens, le subjonctif n’est pas aussi subjonctif qu’il en a l’air et le type de vœu… – je cherche dans ma mémoire quelque chose qui puisse en quelque sorte vous l’imager et, je ne sais pas pourquoi, m’est revenu du fond de ma mémoire ce petit poème que j’ai eu quelque peine d’ailleurs à recomposer, voire à re-situer « Être une belle fille blonde et populaire qui mette de la joie dans l’air lorsqu’elle sourit donne de l’appétit aux ouvriers de Saint-Denis. »

Ceci a été écrit par une personne qui est notre contemporaine, poétesse discrète mais dont l’une des caractéristiques est d’être petite et noire et qui sans aucun doute exprime, dans sa nostalgie de donner de l’appétit aux ouvriers de Saint Denis, quelque chose qui peut s’attacher assez fortement à tel ou tel moment de ses rêveries idéologiques. Mais on ne peut pas non plus dire que ce soit là son occupation ordinaire.

Ce sur quoi je voudrais vous faire un instant vous arrêter, autour de ce phénomène qui est un phénomène poétique, c’est d’abord ceci que nous y trouvons quelque chose d’assez important quant à la structure temporelle. Peut-être est-ce là la forme pure, je ne dis pas du vœu mais du souhaité, c’est-à-dire de ce qui dans le vœu est énoncé comme souhaité. Disons que le sujet primitif est élidé, mais ceci ne veut rien dire, il n’est pas élidé parce que ce qui est articulé ici c’est le souhaité, c’est quelque chose qui se présente à l’infinitif, comme vous le voyez, et dont – si vous essayez de vous introduire à l’intérieur de la structure – vous verrez que ceci se situe dans une position, une position d’être devant le sujet et de le déterminer rétroactivement. Il ne s’agit là ni d’une aspiration pure et simple, ni d’un regret: il s’agit de quelque chose qui se pose devant le sujet comme le déterminant rétroactivement dans un certain type de l’être.

Ceci se situe tout à fait en l’air. Il n’en reste pas moins que c’est comme ceci que le souhaité s’articule, nous donnant déjà quelque chose qu’il y a lieu de retenir quand nous cherchons à donner un sens à la phrase par où se termine La Science des rêves, à savoir que « Le désir indestructible modèle le présent à l’image du passé. » Ceci dont nous entendons le ronron comme quelque chose que nous inscrivons tout de suite au bénéfice de la répétition ou de l’après-coup n’est peut-être pas sûr, à y regarder de très près: c’est à savoir que si le désir indestructible modèle le présent à l’image du passé, c’est peut-être parce que, comme la carotte de l’âne, il est toujours devant le sujet, produisant toujours rétroactivement les mêmes effets.

Ceci nous introduit du même coup, à l’ambiguïté de cet énoncé par ses caractéristiques structurales parce qu’après tout, le caractère si l’on peut dire gratuit de cette énonciation a quelques conséquences dans lesquelles rien ne nous retient de nous engager. Je veux dire que rien ne nous retient de nous engager dans la remarque suivante: que ce vœu poétiquement exprimé (intitulé comme par hasard – m’étant reporté au texte – Vœux secrets, c’est donc cela que j’avais retrouvé dans ma mémoire après vingt cinq ou quelques trente ans, en cherchant quelque chose qui nous porterait au secret du vœu), ce vœu secret bien entendu, se communique. Car c’est là tout le problème, comment communiquer aux autres quelque chose qui s’est constitué comme secret? Réponse: par quelque mensonge, car en fin de compte ceci – pour nous qui sommes un tout petit peu plus malins que les autres – peut se traduire:

« Aussi vrai que je suis une belle fille blonde et populaire, je désire mettre de la joie dans l’air et donner de l’appétit aux ouvriers de Saint Denis » et il n’est pas dit que tout être, ni même généreux, même poétique, même poétesse, ait tellement envie que cela de mettre de la joie dans l’air. Après tout pourquoi ? Pourquoi, sinon dans le fantasme, sinon dans le fantasme et pour démontrer à quel point l’objet du fantasme est métonymique ? C’est-à-dire que c’est la joie qui va circuler comme cela-quant aux ouvriers de Saint Denis, ils ont bon dos, qu’ils se partagent l’affaire entre eux, ils sont en tous cas déjà assez nombreux pour que l’on ne sache pas auquel s’adresser…

Sur cette digression, je vous introduis à la structure du vœu par la voie de la poésie. Nous pouvons maintenant y entrer par la voie des choses sérieuses, c’est-à-dire par le rôle effectif que le désir joue, et ce désir dont nous avons vu, comme il fallait s’y attendre, qu’il devait bien en effet, avoir à trouver sa place quelque part entre ce point d’où nous sommes partis en disant que le sujet s’y aliène, essentiellement dans l’aliénation de l’appel, de l’appel du besoin, pour autant qu’il a à entrer dans les défilés du signifiant; et cet au-delà où va s’introduire comme essentielle la dimension du non-dit, il faut bien qu’il s’articule quelque part.

Nous le voyons dans ce rêve que j’ai choisi, ce rêve qui est un rêve assurément des plus problématiques en tant que rêve de l’apparition d’un mort. Ce rêve de l’apparition d’un  mort, dont Freud – à la page 433 de la Traumdeutung dans l’édition allemande, à la page 366 et à la page 367 de La Science des rêves, – concernant l’apparition des morts, est très loin de nous avoir encore tout à fait livré leur secret, encore que déjà il y articule beaucoup de choses, ceci est essentiel. Et c’est à ce propos que Freud a marqué avec le plus d’accent tout au long de cette analyse des rêves dans la Traumdeutung, ce qu’il y a de profond dans le premier abord qui a été celui de la psychologie de l’inconscient, à savoir l’ambivalence des sentiments à l’égard des êtres aimés et respectés. C’est quelque chose d’ailleurs qui, dans le rêve dont j’ai fait le choix pour commencer d’essayer d’articuler devant vous la fonction du désir dans le rêve, est réabordé.

Vous avez pu voir que j’ai fait la relecture récente de la Traumdeutung dans la première édition à certaines fins et qu’en même temps, la dernière fois, j’avais fait une allusion au fait que, la Traumdeutung, on oublie toujours ce qu’il y a dedans. J’avais oublié qu’en 1930 ce rêve avait été rajouté. Il a d’abord été rajouté en note peu après la publication dans les Sammelung Kleiner Schriften Für Neurosen Lehre,1913, tome III, page 271 de la 2e édition, et puis dans l’édition de 1930, il est rajouté dans le texte, il est donc dans le texte de la Traumdeutung.

Ce rêve est ainsi constitué, je vous le répète: le sujet voit apparaître son père devant lui, – ce père qu’il vient de perdre après une maladie qui a constitué pour lui de longs tourments – il le voit apparaître devant lui et il est pénétré, nous dit le texte, d’une profonde douleur à la pensée que son père est mort et qu’« il ne le savait pas», formulation dont Freud insiste sur son caractère résonnant absurdement, dont il dit qu’il se complète, il se comprend si l’on ajoute qu’il était mort « selon son vœu » : qu’il ne savait pas que c’était selon son vœu, bien entendu, qu’il était mort.

Voici ce que j’inscris sur le graphe selon l’étagement suivant «Il ne savait pas» se rapporte essentiellement à la dimension de la constitution du sujet, pour autant que c’est sur un «Il ne savait pas» inutile que le sujet a à se situer, et c’est précisément là – ce que nous allons tâcher de voir dans le détail, à l’expérience – qu’il a à se constituer lui-même comme ne sachant pas, seul point d’issue qui lui est donné pour que ce qui est non-dit prenne effectivement portée  de non-dit.

C’est au niveau de l’énoncé que cela se fait mais, sans aucun doute, aucun énoncé de ce type ne peut se faire, sinon comme supporté par la sous-jacence d’une énonciation, car pour tout être qui ne parle pas – nous en avons des preuves – «Il était mort» ne veut rien dire. je dirais plus: nous en avons le test, jusqu’à l’indifférence immédiate que porte la plupart des animaux aux déchets, aux cadavres de leurs semblables dès lors qu’ils sont cadavres. Pour qu’un animal s’attache à un défunt, on cite l’exemple des chiens, il faut précisément que le chien soit dans cette posture exceptionnelle de faire que s’il n’a pas d’inconscient, il a un surmoi- c’est-à-dire que quelque chose soit entré en jeu qui permette ce qui est de l’ordre d’une certaine ébauche d’articulation signifiante. Mais laissons ça de côté.

Que cet «Il était mort» déjà suppose le sujet introduit à quelque chose qui est de l’ordre de l’existence, l’existence n’étant pas autre chose que le fait que le sujet à partir du moment où il se pose dans le signifiant ne peut plus se détruire, qu’il entre dans cet enchaînement intolérable, qui pour lui se déroule immédiatement  dans l’imaginaire, qui fait qu’il ne peut plus se concevoir sinon comme rejaillissant toujours dans l’existence.

Ceci n’est pas construction de philosophe, je l’ai pu constater chez ceux qu’on appelle des “patients” et je me souviens d’une patiente, dont ce fut un des tournants de son expérience intérieure, qu’à un certain rêve, précisément où elle toucha sans aucun doute, pas à n’importe quel moment de son analyse, à quelque chose d’appréhendé, de vécu oniriquement qui n’était autre qu’une sorte de sentiment pur d’existence, d’exister si l’on peut dire d’une façon indéfinie. Et du sein de cette existence rejaillissait toujours pour elle une nouvelle existence et celle-ci s’étendant, pour son intuition intime si l’on peut dire, à perte de vue; l’existence étant appréhendée et sentie comme quelque chose qui, de par sa nature, ne peut s’éteindre qu’à toujours rejaillir plus loin, et ceci était accompagné pour elle, précisément d’une douleur intolérable.

Ceci est quelque chose qui est tout proche de ce que nous donne le contenu du rêve. Car enfin, qu’avons-nous ? Nous avons ici un rêve qui est celui d’un fils. Il est toujours bon de faire remarquer à propos d’un rêve que celui qui le fait c’est le rêveur; il faut toujours s’en souvenir quand on commence à parler du personnage du rêve.

Qu’avons-nous ici ? Le problème de ce qu’on appelle “identification” se pose avec des facilités toutes particulières car dans le rêve nul besoin de dialectique pour penser qu’il y a quelque rapport d’identification entre le sujet et ses propres fantaisies de rêve.

Qu’avons-nous ? Nous avons le sujet qui est là devant son père, pénétré de la plus profonde douleur et en face de lui nous avons le père qui ne sait pas qu’il est mort – ou plus exactement, car il faut bien le mettre au temps où le sujet l’appréhende et nous le communique, «Il ne savait pas». J’y insiste sans pouvoir tout a fait y insister jusqu’au bout pour l’instant, mais j’entends toujours ne pas vous donner des choses approximatives qui me mènent quelquefois à l’obscurité; puisque aussi bien cette règle de conduite m’empêche de ne vous donner les choses qu’à peu près, et comme je ne peux pas les préciser tout de suite, naturellement cela laisse des portes ouvertes. Néanmoins, il est important pour ce qui est du rêve, de vous souvenir que la façon dont il nous est communiqué est toujours un énoncé.

Le sujet nous rend compte de quoi? D’un autre énoncé, mais il n’est pas du tout suffisant de dire cela. D’un autre énoncé qu’il nous présente comme une énonciation, car c’est un fait que le sujet nous raconte le rêve pour que précisément, nous en cherchions la clef, le sens, c’est-à-dire ce qu’il veut dire; c’est-à-dire pour tout autre chose que l’énoncé qu’il nous rapporte. Le fait donc que ceci, « il ne savait pas», soit dit à l’imparfait a dans cette perspective tout à fait son importance. «Il ne savait pas », dans ce que j e vous énonce-ceci pour ceux que la question des rapports du rêve avec la parole par laquelle nous le recueillons [intéresse] – peut aborder dans le dessin le premier plan du clivage (1).

Mais continuons. Voilà donc comment les choses se répartissent

D’un côté (2), du côté de ce qui se présente dans le rêve comme le sujet, quoi ? Un affect, la douleur, douleur de quoi ? « Qu’il était mort » ;

Et de l’autre côté (3), correspondant de cette douleur: «il ne savait pas» quoi ? La même chose: « qu’il était mort ». Freud nous dit que s’y trouve son sens et implicitement son interprétation, et cela a l’air d’être tout simple. Je vous ai quand même suffisamment indiqué que cela ne l’était pas.

– En complément (4) : « selon son vceu ».

Mais qu’est-ce que ceci veut dire ? Si nous sommes – comme Freud nous indique formellement de le faire, non pas simplement dans ce passage, mais dans celui auquel je vous ai priés de vous reporter, concernant le refoulement – si nous sommes au niveau du signifiant, vous devez voir tout de suite que nous pouvons faire de ce « selon son vœu » plus d’un usage. « Il était mort selon son vœu », à quoi cela nous porte-t-il ? Il me semble que certains d’entre vous au moins peuvent se souvenir de ce point où autrefois, je vous ai menés, celui du sujet qui, après avoir épuisé sous toutes les formes la voie du désir, (en tant qu’il est du sujet non connu, est le châtiment de quel crime ? d’aucun autre crime que celui d’avoir justement existé dans ce désir) se trouve mené au point où il n’a plus d’autre exclamation à proférer que ce mé phûnai, ce « ne pas être né » où aboutit l’existence arrivée à l’extinction, très précisément, de son désir. Et cette douleur que ressent le sujet dans le rêve – n’oublions pas que c’est un sujet dont nous ne savons rien d’autre que cet antécédent immédiat qu’il a vu mourir son père dans les affres d’une longue maladie pleine de tourments cette douleur est proche dans l’expérience, de cette douleur de l’existence quand plus rien d’autre ne l’habite que cette existence elle-même, et que tout, dans l’excès de la souffrance, tend à abolir ce terme indéracinable qu’est le désir de vivre.

Cette douleur d’exister, d’exister quand le désir n’est plus là, si elle a été vécue par quelqu’un, ça a été par celui qui est loin d’être un étranger pour le sujet; mais en tout cas ce qui est clair, c’est que dans le rêve, cette douleur le sujet la savait. Le sens de cette douleur, nous ne saurons jamais si celui qui l’éprouva dans le réel le savait ou ne le savait pas, mais par contre, ce qui est sensible, c’est que ni dans le rêve bien sûr, ni hors du rêve très sûrement – avant que l’interprétation nous y conduise – le sujet, lui, ne sait pas que ce qu’il assume c’est cette douleur-là en tant que telle. Et la preuve c’est qu’il ne peut dans le rêve l’articuler que d’une façon fidèle, cynique, qui répond absurdement à quoi? Freud y répond si nous nous reportons au petit chapitre de La Traumdeutung où il parle des rêves absurdes, très spécialement à propos de ce rêve – et c’est une confirmation de ce que j’essayais de vous articuler ici avant de l’avoir relu – nous verrons qu’il précise que si le sentiment d’absurdité est souvent lié dans les rêves cette sorte de contradiction, lié à la structure de l’inconscient lui-même et qui débouche dans le risible, dans certains cas, cet absurde – il le dit à propos de ce rêve – s’introduit dans le rêve comme élément de quoi? Comme élément expressif d’une répudiation particulièrement violente du sens ici désigné et assurément en effet, le sujet peut voir que son père ne savait pas son vœu, lui, du sujet: que son père meure pour en finir avec ses souffrances. C’est-à-dire qu’à ce niveau là, il sait lui, le sujet, quel est son vœu.

Il peut voir ou ne pas voir, tout dépend du point de l’analyse où il en est, que ce vœu ce fut le sien dans le passé, que son père meure – et non pas pour son père, mais pour lui, le sujet, qui était son rival. Mais ce qu’il ne peut pas voir du tout, au point où il en est, c’est ceci qu’en assumant la douleur de son père sans le savoir, ce qui est visé c’est de maintenir devant lui, dans l’objet, cette ignorance qui lui est absolument nécessaire, celle qui consiste à ne pas savoir qu’il vaut mieux ne pas être né. Il n’y a rien au dernier terme de l’existence que la douleur d’exister, plutôt l’assumer comme celle de l’autre qui est là et qui pare toujours comme moi, le rêveur, je continue à parler, que de voir se dénuder ce dernier mystère qui n’est quoi en fin de compte ? que le contenu le plus secret de ce vœu – celui dont nous n’avons aucun élément dans le rêve lui-même si ce n’est ce que nous savons par la connaissance – ce qui est le contenu de ce vœu, c’est à savoir le vœu de la castration du père, c’est-à-dire le vœu par excellence qui, au moment de la mort du père, fait retour sur le fils parce que c’est à son tour d’être châtré. C’est-à-dire que ce qu’il ne faut à aucun prix voir – et je ne suis pas en train de poser pour l’instant les termes du point et du moment et des temps où doivent se poser donc, l’interprétation – il serait facile déjà sur ce schéma de vous montrer qu’il y a une première interprétation qui se fait tout de suite: il n’a aucune peine, il ne savait pas votre père, selon votre vœu, l’énonciation du vœu.

Nous sommes là au niveau de ce qui est déjà dans la ligne pleine de la parole du sujet et c’est très bien qu’il en soit ainsi, mais il faut qu’une certaine introduction de par l’analyste, soit telle que déjà quelque chose de problématique soit introduit dans cette remarque qui est de nature à faire surgir ce qui jusque là est refoulé et pointillé, à savoir qu’il était mort déjà depuis longtemps « selon son vœu », selon le vœu de l’œdipe; et à faire surgir cela comme tel de l’inconscient.

Mais il s’agit de savoir, de donner sa pleine portée à ce quelque chose qui, comme tout à l’heure, va bien au-delà de la question de ce qu’est ce vœu car ce vœu de châtrer le père, avec son retour sur le sujet, est quelque chose qui va bien au-delà de tout désir justifiable. Si c’est, comme nous le disons, une nécessité structurante, une nécessité signifiante, – et ici le vœu n’est que le masque de ce qu’il y a de plus profond dans la structure du désir tel que le dénonce le rêve – ce n’est rien d’autre, non pas qu’un vœu, mais que l’essence du « selon », du rapport, de l’enchaînement nécessaire qui défend au sujet d’échapper à cette concaténation de l’existence en tant qu’elle est déterminée par la nature du signifiant.

Ce « selon », c’est là le point de ce que je veux vous faire remarquer, c’est qu’en fin de compte dans cette problématique de l’effacement du sujet, qui en l’occasion est son salut, dans ce point dernier où le sujet doit être voué à une dernière ignorance, le ressort, la Verdrängung, c’est là le sens dans lequel j’ai essayé de vous introduire tout à fait à la fin de la dernière fois, repose tout entier ce ressort de la Verdrängung, sur non pas le refoulement de quelque chose de plein, de quelque chose qui se découvre, de quelque chose qui se voit et qui se comprenne, mais dans l’élision d’un pur et simple signifiant: du nach, du « selon », de ce qui signe l’accord ou a discordance, l’accord ou le discord entre l’énonciation et le signifiant, entre ce qui est du rapport dans l’énoncé de ce qui est dans les nécessités de l’énonciation. C’est autour de l’élision d’une clausule, d’un pure et simple signifiant, que tout subsiste et qu’en fin de compte, ce qui se manifeste dans le désir du rêve, c’est ceci qu’« il ne savait pas ». Qu’est-ce que veut dire le fait en l’absence de toute autre signification que nous ayons à notre portée ?

Nous verrons que quand nous prendrons un rêve de quelqu’un que nous connaissons mieux, car nous prendrons la prochaine fois un rêve de Freud, celui qui est tout près de celui-là, le rêve que Freud fait concernant son père, celui qu’il fait quand il le revoit sous la forme de Garibaldi; là nous irons plus loin et nous verrons vraiment ce qu’est le désir de Freud. Et ceux qui me reprochent de ne pas faire assez état de l’érotisme anal en auront pour leur argent! Mais pour l’instant restons en là, à ce rêve schématique, à ce rêve de la confrontation du sujet avec la mort.

Qu’ est-ce que cela veut dire ? En appelant cette ombre c’est ce sens qui va tomber car cela veut dire que ce rêve n’est rien d’autre que: lui n’est pas mort, il peut souffrir à la place de l’autre. Mais derrière cette souffrance ce qui se maintient c’est le leurre autour duquel en ce moment crucial, il est le seul auquel il puisse encore s’accrocher, celui justement du rival, du meurtre du père, de la fixation imaginaire. Et c’est aussi là que nous reprendrons les choses la prochaine fois, autour de l’explication que je pense avoir suffisamment préparée par l’articulation d’aujourd’hui, l’élucidation de la formule suivante comme étant la formule constante du fantasme dans l’inconscient: $ poinçon a.

Ce rapport du sujet en tant qu’il est barré, annulé, aboli par l’action du signifiant et qu’il trouve son su or dans l’autre, dans ce qui définit pour le sujet qui parle l’objet comme tek, à savoir que c’est à l’autre que nous essayerons d’identifier, que nous identifierons très rapidement parce que – ceux qui ont assisté à la première année de ce séminaire en ont entendu parler pendant un tri-mestre – cet autre, cet objet prévalent de l’érotisme humain, est l’image du corps propre au sens large que nous lui donnerons. C’est là, dans l’occasion dans ce fantasme humain qui est fantasme de lui, et qui n’est plus qu’une ombre; c’est là que le sujet maintient son existence, maintient le voile qui fait qu’il peut continuer d’être un sujet qui parle.

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