mardi, avril 23, 2024
Recherches Lacan

LVI LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION 1958 – 1959 Leçon du 3 décembre 1958

Leçon du 3 décembre 1958

Je vous ai laissés la dernière fois sur un rêve, ce rêve extrêmement simple – au moins en apparence. Je vous ai dit que nous nous exercerions sur lui ou à son propos, à articuler le sens propre que nous donnons à ce terme ici qu’est le désir du rêve, et le sens de ce qu’est une interprétation. Nous allons reprendre cela. Je pense que sur le plan théorique il a aussi son prix et sa valeur.

Je me plonge ces temps-ci dans une relecture après tant d’autres, de cette Science des rêves dont je vous ai dit que c’était elle que nous allions mettre d’abord en cause cette année à propos du désir et de son interprétation, et je dois dire que jusqu’à un certain point, je me suis laissé aller à faire ce reproche que ce soit un livre, et c’est bien connu, dont on connaît très mal les détours dans la communauté analytique. Je dirais que ce reproche, comme tout reproche d’ailleurs, a une espèce d’autre face qui est une face d’excuse, car à vrai dire il ne suffit pas encore de l’avoir parcourue cent et cent fois pour la retenir, et je crois qu’il y a là un phénomène – cela m’a frappé plus spécialement ces jours-ci – que nous connaissons bien. Dans le fond chacun sait combien tout ce qui regarde l’inconscient s’oublie, je veux dire par exemple qu’il est très sensible, et d’une façon tout à fait significative, et vraiment absolument inexpliquée en dehors de la perspective freudienne, combien on oublie les histoires drôles, les bonnes histoires, ce qu’on appelle les traits d’esprit. Vous êtes dans une réunion d’amis et quelqu’un fait un trait d’esprit, même pas une histoire drôle, fait un calembour au début de la réunion ou à la fin du déjeuner, et alors qu’on passe au café vous vous dites: « Qu’a pu dire de si drôle tout à l’heure cette personne qui se trouve là à ma droite ? » et vous ne remettez pas la main dessus. C’est presque une signature que ce qui est justement trait d’esprit échappe à l’inconscient.

Quand on lit ou relit La Science des rêves, on a l’impression d’un livre, je dirais magique, si le mot magique ne prêtait pas dans notre vocabulaire malheureusement à tant d’ambiguïté, voire d’erreurs. On se promène vraiment dans La Science des rêves comme dans le livre de l’inconscient, et c’est pour cela que l’on a tellement de peine – cette chose est si articulée – à la tenir quand même rassemblée. je crois que s’il y a là un phénomène qui mérite d’être noté à tel point et spécialement, c’est qu’il s’ajoute à cela la déformation véritablement presque insensée de la traduction française dont vraiment, plus je vais, plus je trouve que tout de même on ne peut pas vraiment excuser les grossières inexactitudes. Il y en a parmi vous qui me demandent des explications et je me reporte aussitôt aux textes: il y a dans la quatrième partie, L’élaboration des rêves, un chapitre intitulé Égards pris à la mise en scène dont la traduction française de la première page est plus qu’un tissu d’inexactitudes et n’a aucun rapport avec le texte allemand. Cela embrouille, cela déroute. je n’insiste pas. Évidemment tout cela ne rend pas spécialement facile l’accès aux lecteurs français de La Science des rêves.

Pour en revenir à notre rêve de la dernière fois que nous avons commencé de déchiffrer d’une façon qui ne vous a pas paru peut-être très facile, mais tout de même intelligible (du moins je l’espère!) pour bien voir ce dont il s’agit, pour l’articuler en fonction de notre graphe, nous allons commencer par quelques remarques.

Il s’agit donc de savoir si un rêve nous intéresse, au sens où il intéresse Freud, au sens de réalisation de désir. Ici le désir et son interprétation est d’abord le désir dans sa fonction dans le rêve, en tant que le rêve est sa réalisation. Comment allons-nous pouvoir l’articuler?

je vais d’abord mettre en avant un autre rêve, un rêve premier que je vous ai donné et dont vous verrez la valeur exemplaire. Il n’est vraiment pas très connu, il faut aller le chercher dans un coin. Il y a là un rêve dont je crois personne d’entre vous n’ignore l’existence, il est au début du chapitre III dont le titre est Le rêve est une réalisation de désir, et il s’agit des rêves d’enfants pour autant qu’ils nous sont donnés comme ce que j’appellerais un premier état du désir dans le rêve.

Le rêve dont il s’agit est là dès la première édition de la Traumdeutung, et il nous est donné au début de son appellation devant ses lecteurs d’alors, nous dit Freud, comme la question du rêve. Il faut voir aussi ce côté d’exposition, de développement qu’il y a dans la Traumdeutung, ce qui nous explique bien des choses, en particulier que les choses peuvent être amenées d’abord d’une façon en quelque sorte massive, qui comporte une certaine approximation. Quand on ne regarde pas très attentivement ce passage, on s’en tient à ce qu’il nous dit du caractère en quelque sorte direct, sans déformation, sans Entstellung, du rêve; ceci désignant simplement la forme générale qui fait que le rêve nous apparaît sous un aspect qui est profondément modifié quant à son contenu profond, son contenu pensé, alors que chez l’enfant ce serait tout simple: le désir irait là tout droit, de la façon la plus directe à ce qu’il désire, et Freud nous en donne là plusieurs exemples, et le premier vaut naturellement qu’on le retienne parce qu’il en donne vraiment la formule.

« Ma plus jeune fille (c’est Anna Freud) qui avait à ce moment dix-neuf mois, avait eu un beau matin des vomissements et avait été mise à la diète, et dans la nuit qui a suivi ce jour de famine on l’entendit appeler pendant son rêve: « Anna Freud, Er(d)beer (qui est la forme enfantine de prononcer ces fraises), Hochbeer (qui veut dire également fraises), Eier(s)peis (qui correspond à peu près au mot flan), et enfin Papp (bouillie)! » Et Freud nous dit: « Elle se servait donc de son nom pour exprimer sa prise de possession et l’énumération de tous ces plats prestigieux, ou qui lui paraissaient tels, une nourriture digne de désir. » Que les fraises apparussent (là sous la forme de deux variétés, Erdbeer et Hochbeer, je ne suis pas arrivé à re-situer Hochbeer, mais le commentaire de Freud signale deux variétés) est une démonstration, une manifestation contre la police sanitaire de la maison, et a son fondement dans la circonstance fort bien remarquée par elle que la nurse avait la veille attribué son indisposition à un petit abus dans l’absorption de fraises, et de ce conseil importun, incommode, de cette remarque, elle avait pris aussitôt, dans le rêve, sa revanche. »

je laisse de côté le rêve du neveu Hermann qui pose d’autres problèmes. Mais par contre je ferai état volontiers d’une petite note qui n’est pas dans la première édition pour la raison qu’elle a été élaborée au cours de discussions (enfin d’échos rendus d’école), et à laquelle Ferenczi a contribué en apportant à la rescousse le proverbe qui dit ceci: « Le cochon rêve de glands, l’oie rêve de maïs », et dans le texte aussi Freud a alors à ce moment là aussi fait état d’un proverbe que, je crois, il n’emprunte pas tellement au contexte allemand étant donné la forme que le maïs y prend: « De quoi rêve l’oie ? De maïs » ; et enfin le proverbe juif: « De quoi rêve la poule? Elle rêve de millet. »

Nous allons nous arrêter là-dessus, nous allons même commencer par faire une petite parenthèse, parce qu’en fin de compte c’est à ce niveau qu’il faut prendre le problème qu’hier soir j’évoquais à propos de la communication de Granoff sur le problème essentiel, à savoir de la différence de la directive du plaisir et de la directive du désir.

Revenons un peu sur la directive du plaisir, et une bonne fois, aussi rapidement que possible, mettons les points sur les i. Ceci a le rapport évidemment aussi le plus étroit avec les questions qui me sont posées ou qui se posent à propos de la fonction que je donne – dans ce que Freud appelle le processus primaire – à la Vorstellung pour le dire vite, ceci n’est qu’un détour. Il faut bien concevoir ceci: c’est qu’en quelque sorte à entrer dans ce problème de la fonction de la Vorstellung dans le principe de plaisir, Freud coupe court. En somme nous pourrions dire qu’il lui faut un élément pour reconstruire ce qu’il a aperçu dans son intuition, enfin il faut bien dire que c’est le propre de l’intuition géniale que d’introduire dans la pensée quelque chose qui jusque là n’avait été absolument pas aperçu, cette distinction du processus primaire comme étant quelque chose de séparé du processus secondaire. Nous ne nous apercevons pas du tout de ce qu’il y a d’original. Nous pourrions toujours penser comme cela que ce fut quelque chose qui soit en quelque sorte comparable par l’idée que ce soit dans l’instant antérieur. Pourtant dans leur synthèse, dans leur composition ça n’a absolument rien à faire: le processus primaire signifie la présence du désir, mais pas de n’importe lequel, du désir là où il se présente comme le plus morcelé, et l’élément perceptif dont il s’agit, c’est avec cela que Freud va s’expliquer, va nous faire comprendre de quoi il s’agit.

En somme rappelez-vous les premiers schémas que Freud nous donne concernant ce qui se passe quand le processus primaire seul est en jeu. Le processus primaire quand il est seul en jeu aboutit à l’hallucination, et cette hallucination est quelque chose qui se produit par un procès de régression, de régression qu’il appelle très précisément de régression topique. Freud a fait plu-sieurs schémas de ce qui motive, de ce qui structure le processus primaire, mais ils ont tous ceci en commun qu’ils supposent comme leur fond quelque chose qui est pour lui le parcours de l’arc réflexe, voie afférente et afférence de quelque chose qui s’appelle sensation; voie efférente et efférence de quelque chose qui s’appelle motilité.

Sur cette voie, d’une façon je dirais horriblement discutable, la perception est mise comme quelque chose qui se cumule, qui s’accumule quelque part du côté de la partie sensorielle, de l’afflux d’excitations, du stimulus du milieu extérieur, et étant mises à cette origine de ce qui se passe dans l’acte, toutes sortes d’autres choses sont supposées être après – et nommément c’est là qu’il insérera toute la suite des couches superposées qui vont depuis l’inconscient en passant par le préconscient et la suite – pour aboutir ici à quelque chose qui passe ou qui ne passe pas vers la motilité.

Voyons bien ce dont il s’agit chaque fois qu’il nous parle de ce qui se passe dans le processus primaire. Il se passe un mouvement régressif. C’est toujours quand l’issue vers la motilité de l’excitation est pour une raison quelconque barrée, qu’il se produit quelque chose qui est de l’ordre régressif et qu’ici apparaît une Vorstellung, quelque chose qui se trouve donner à l’excitation en cause une satisfaction hallucinatoire à proprement parler.

Voilà la nouveauté qui est introduite par Freud. Ceci littéralement vaut surtout si l’on songe à l’ordre, à la qualité de l’articulation des schémas dont il s’agit, qui sont des schémas qui sont donnés en somme pour leur valeur fonctionnelle, je veux dire pour établir- Freud le dit expressément – une séquence, une suite dont il souligne qu’il est encore plus important d’ailleurs de la considérer comme séquence temporelle que comme séquence spatiale. Ceci vaut, je dirais, par son insertion dans un circuit, et si je dis qu’en somme ce que Freud nous décrit comme étant le résultat du processus primaire, c’est qu’en quelque sorte, sur ce circuit, quelque chose s’allume. je ne ferai pas là une métaphore, je ne ferai que dire en substance ce que Freud tire de l’explication dans l’occasion, de la traduction de ce dont il s’agit. C’est-à-dire vous montrer sur le circuit à fin homéostatique, toujours implicitement, la notion de la réfleximétrie et de distinguer cette série de relais, et que le fait qu’il se passe quelque chose au niveau d’un de ces relais, quelque chose qui en soi prend une certaine valeur d’effet terminal dans certaines conditions, est quelque chose qui est tout à fait identique à ce que nous voyons se produire dans une machine quelconque, sous la forme d’une série de lampes si je puis dire, dont le fait qu’une d’entre elles entrant en activité indique précisément, non pas tant ceci qui apparaît, à savoir un phénomène lumineux, mais une certaine tension, quelque chose qui se produit d’ailleurs en fonction d’une résistance et indique l’état en un point donné de l’ensemble du circuit. Et alors, disons le mot, ceci ne répond nullement au principe du besoin, car bien entendu aucun besoin n’est satisfait par une satisfaction hallucinatoire.

Le besoin exige pour être satisfait l’intervention du processus secondaire, et même des processus secondaires car il y en a une grande variété, lesquels processus, eux, ne se paient bien entendu, comme le nom l’indique, que de réalité, ils sont soumis au principe de réalité. S’il y a des processus secondaires qui se produisent, ils ne se produisent que parce qu’il y a eu des processus primaires. Seulement il est non moins évident que cette lapalissade: qu’ici cette partition rend impensable l’instinct sous quelque forme qu’on le conçoive. Il y est volatilisé car, regardez bien à quoi vont toutes les recherches sur l’instinct et plus spécialement les recherches modernes les plus élaborées, les plus intelligentes, elles visent quoi ? À rendre compte comment une structure qui n’est pas purement préformée – nous n’en sommes plus là, ne voyons pas l’instinct comme M. Fabre, c’est une structure qui engendre, qui entretient sa propre chaîne – comment ces structures dessinent dans le réel, des chemins vers des objets pas encore éprouvés.

C’est là le problème de l’instinct et on vous explique qu’il y a un stade appétitif, un stade de conduite, de recherche. L’animal, à l’une de ces phases, se met dans un certain état dont la motilité se traduit par une activité dans toutes sortes de directions. Et au deuxième stade, à la deuxième étape, c’est un stade de déclenchement spécialisé, mais même si ce déclenchement spécialisé aboutit à la fin à une conduite qui les leurre, c’est-à-dire si vous voulez à la prise, du fait qu’il s’empare de quelques chiffons de couleur, il n’en reste pas moins que ces chiffons, ils les ont détectés dans le réel.

Ce que je veux vous indiquer ici, c’est qu’une conduite hallucinée se distingue de la façon la plus radicale d’une conduite d’auto-guidage de l’investissement régressif si on peut dire, de quelque chose qui va se traduire par l’allumage d’une lampe sur les circuits conducteurs. Ceci peut à la rigueur illuminer un objet déjà éprouvé, – si cet objet par hasard est déjà là, il n’en montre nullement le chemin, et encore moins bien entendu s’il le montre, même quand il n’est pas là – ce qui se produit en effet dans le phénomène hallucinatoire; car tout au plus peut-il inaugurer à partir de là le mécanisme de la recherche, et c’est bien ce qui se passe. Freud nous l’articule également à partir du processus secondaire, lequel en somme remplit le rôle du comportement instinctuel mais s’en distingue absolument d’un autre côté puisque ce processus secondaire, du fait de l’existence du processus primaire, va être (Freud l’articule – je ne souscris pas à tout cela, je vous répète le sens de ce que Freud articule) un comportement de mise à l’épreuve de la réalité, cette Erfahrung d’abord ordonnée comme effet de lampe sur le circuit. Cela va être une conduite de jugement, le mot est proféré quand Freud explique les choses à ce niveau.

En fin de compte selon Freud, la réalité humaine se construit sur un fond d’hallucination préalable, lequel est l’univers du plaisir dans son illusoire, dans son essence, et tout ce processus est parfaitement avoué, je ne dis pas trahi, même pas! et parfaitement articulé dans les termes dont Freud se sert sans cesse chaque fois qu’il a à expliquer la succession des empreintes dans lesquelles se décompose le terme, et dans la Traumdeutung au niveau où il parle du processus de l’appareil psychique, il montre cette succession de couches où viennent s’imprimer, et ce n’est même pas s’imprimer, s’inscrire – chaque fois qu’il parle dans ce texte et dans tous les autres, ce sont des termes comme niederschreiben – et qui, enregistrés dans la succession des couches, y seront réglés. Il les articule différemment selon les différents moments de sa pensée. À une première couche par exemple, ce sera par des rapports de simultanéité; dans d’autres, empilées les unes sur les autres; à d’autres couches, elles seront ordonnées. Ces impressions, par d’autres rapports, séparent le schéma d’une succession d’inscriptions, de Niederschriften qui se superposent les unes aux autres dans un mot qu’on ne peut pas traduire. [C’est] par une sorte d’espace typographique que doivent être conçues toutes les choses qui se passent originellement avant l’arrivée à une autre forme d’articulation qui est celle de la préconscience, à savoir très précisément dans l’inconscient.

Cette véritable topologie de signifiants, car on n’y échappe pas (dès que l’on suit bien l’articulation de Freud, c’est de cela qu’il s’agit) et dans la lettre 52 à Fliess, on voit qu’il est amené nécessairement à supposer, à l’origine, une espèce d’idéal, qui ne peut pas être prise comme une simple Wahrnehmung, prise de vrai. Si nous la traduisons littéralement, cette topologie des signifiants on arrive au begreifen, c’est un terme qu’il emploie sans cesse, à la saisie de la réalité, il n’y arrive nullement par voie de tri éliminatoire, de tri sélectif, de quoi que ce soit qui ressemble à ce qui a été donné dans toute théorie de l’instinct comme étant le premier comportement approximatif qui dirige l’organisme dans les voies de la réussite du comportement instinctuel.

Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais d’une sorte de critique véritable, de critique récurrente, de critique de ces signifiants évoqués dans le processus primaire; laquelle critique bien entendu, comme toute critique, n’élimine pas l’antérieur sur quoi elle porte mais le complique. Le complique en le connotant de quoi? D’indices de réalité qui sont eux-mêmes de l’ordre signifiant. Il n’y a absolument pas moyen d’échapper à cette accentuation de ce que j’articule comme étant ce que Freud conçoit et nous présente comme le processus primaire. Pour peu que vous vous reportiez à l’un des textes quelconques qui ont été écrits par Freud, vous verrez qu’aux différentes étapes de sa doctrine il a articulé, répété chaque fois qu’il a eu à aborder ce problème, qu’il s’agisse de la Traumdeutung ou de ce qui est dans l’introduction à La Science des rêves, et ensuite de ce qu’il a repris plus tard quand il a amené le second mode d’exposé de sa topique, c’est-à-dire à partir des articles groupés autour de La Psychologie du moi et de l’Au-delà du principe de plaisir.

Vous me permettrez un instant d’imager en jouant avec les étymologies, ce que veut dire cette “prise de vrai” qui conduirait une sorte de sujet idéal au réel, à des alternatives par où le sujet induit le réel dans ses propositions, Vorstellung(en), ici je le décompose en articulant comme cela: ces Vorstellung(en) ont une organisation signifiante. Si nous voulions en parler dans d’autres termes que les termes freudiens, dans les termes pavloviens, nous dirions qu’elles font partie dès l’origine, non pas d’un premier système de significations, non pas de quelque chose de branché sur la tendance du besoin, mais d’un second système de significations. Elles ressemblent à quelque chose qui est l’allumage de la lampe dans la machine à sous quand la bille est bien tombée dans le bon trou. Et le signe que la bille est bien tombée dans le bon trou, Freud l’articule également le bon trou, ça veut dire le même trou dans lequel la bille est tombée antérieurement. Le processus primaire ne vise pas la recherche d’un objet nouveau, mais d’un objet à retrouver, et ceci par la voie d’une Vorstellung, réévoquée parce que c’était la Vorstellung correspondant à un premier frayage, alors que l’allumage de cette lampe donne droit à une prime; et ceci n’est pas douteux, et c’est cela le principe du plaisir. Mais pour que cette prime soit honorée, il faut qu’il y ait une certaine réserve de sous dans la machine, et la réserve de sous dans la machine dans l’occasion, elle est vouée à ce second système de processus qui s’appelle les processus secondaires. En d’autres termes, l’allumage de la lampe n’est une satisfaction qu’à l’intérieur de la convention totale de la machine en tant que cette machine est celle du joueur à partir du moment où il joue.

À partir de là, reprenons notre rêve d’Anna. Ce rêve d’Anna nous est donné pour le rêve de la nudité du désir. Il me semble qu’il est tout à fait impossible, dans la révélation de cette nudité, d’éluder, d’élider le mécanisme même où cette nudité se révèle, autrement dit que le mode de cette révélation ne peut pas être séparé de cette nudité elle-même. J’ai l’idée que ce rêve soi-disant nu, nous ne le connaissons dans l’occasion que par ouï-dire – et quand je dis par ouï-dire, ça ne veut pas dire du tout ce que certains m’ont fait dire, qu’en somme il s’agisse là d’une remarque sur le fait que nous ne savions jamais que quelqu’un rêve que par ce qu’il nous raconte, et qu’en somme tout ce qui se rapporte au rêve serait à mettre dans l’inclusion, dans la parenthèse du fait de le rapporter.

Il n’est certainement pas indifférent que Freud accorde autant d’importance à la Niederschrift que constitue ce résidu du rêve, mais il est bien clair que cette Niederschrift se rapporte à une expérience dont le sujet nous rend compte. Il est important de voir que Freud est très très loin de retenir même un seul instant les objections pourtant évidentes qui surgissent du fait qu’autre chose est un récit parlé, autre chose est une expérience vécue. Et c’est à partir de là que nous pouvons brancher la remarque que le fait qu’il les écarte avec une telle vigueur, et même qu’il accorde…, qu’il en fasse partir toute son analyse expressément – jusqu’au point de le conseiller comme une technique du Niederschrift, de ce qui est là “couché en écrits” du rêve – nous montre justement ce qu’il pense dans son fond, de cette expérience vécue, à savoir qu’elle a tout avantage à être abordée ainsi puisqu’il n’a pas essayé bien entendu de l’articuler, elle est déjà elle-même structurée en une série de Niederschriften, dans une espèce d’écriture en palimpseste si l’on peut dire.

Si l’on pouvait imaginer un palimpseste où les divers textes superposés auraient un certain rapport, il s’agirait encore de savoir lequel, les uns avec les autres. Mais si vous cherchiez lequel, vous verriez que ce serait un rapport beaucoup plus à chercher dans la forme des lettres que dans le sens du texte. Je ne suis pas en train donc de dire cela.

Je dis que, dans l’occasion, ce que nous savons du rêve est proprement ce que nous en savons actuellement, au moment où il se passe comme un rêve articulé; autrement dit que le degré de certitude que nous avons concernant ce rêve est quelque chose qui est lié au fait que nous serions également beaucoup plus sûrs de ce dont rêvent cochons et oies si eux-mêmes nous le racontaient.

Mais dans cet exemple originel nous avons plus! C’est-à-dire que le rêve surpris par Freud a cette valeur exemplaire qu’il soit articulé à haute voix pendant le sommeil, ce qui ne laisse aucune espèce d’ambiguïté sur la présence du signifiant dans son texte actuel.

Il n’y a là aucun doute possible à jeter sur un phénomène concernant le caractère, si on peut dire, surajouté d’informations sur le rêve que pourrait y prendre la parole. Nous savons qu’Anna Freud rêve parce qu’elle articule: «  Anna F.eud,Er(d)beer, Hochbeer, Eier(s)peis, Papp !» Les images du rêve, dont nous ne savons rien dans l’occasion, trouvent donc ici un affixe si je puis m’exprimer ainsi à l’aide d’un terme emprunté à la théorie des nombres complexes, un affixe symbolique dans ces mots où nous voyons en quelque sorte le signifiant se présenter à l’état floculé, c’est-à-dire dans une série de nominations, et cette nomination constitue une séquence dont le choix n’est pas indifférent. Car, comme Freud nous le dit, ce choix est précisément de tout ce qui lui a été interdit, interdit, de ce à la demande de quoi on lui a dit que « Non! il ne fallait pas en prendre », et ce commun dénominateur introduit une unité dans leur diversité, sans qu’on puisse s’empêcher également de remarquer qu’inversement cette diversité renforce cette unité, et même la désigne. C’est en somme cette unité que cette série oppose tout à fait à l’électivité de la satisfaction du besoin, tel que l’exemple du désir imputé au cochon comme à l’oie. Le désir d’ailleurs, vous n’avez qu’à réfléchir à l’effet que cela ferait si au lieu, dans le proverbe, de dire que le cochon rêve de kukuruz (de maïs), nous nous mettions à faire une énumération de tout ce dont serait supposé rêver le cochon, vous verriez que ça fait un effet tout différent. Et même si on voulait prétendre que seule une insuffi-sante éducation de la glotte empêche le cochon et l’oie de nous en faire savoir autant, et même si on pouvait dire que nous pourrions arriver à y suppléer en percevant dans un cas comme dans l’autre, et en trouvant l’équivalent, si vous voulez, de cette articulation dans quelques frémissements détectés dans leurs mandibules, il n’en resterait pas moins qu’il serait peu probable qu’il arrivât ceci, à savoir que ces animaux se nommassent comme le fait Anna Freud dans la séquence. Et admettons même que le cochon s’appelle Toto et l’oie Bel Azor, si même quelque chose se produisait de cet ordre, il s’avérerait qu’ils se nommeraient dans un langage dont il serait cette fois bien évident d’ailleurs (ni plus ni moins évident que chez l’homme, mais chez l’homme ça se voit moins) que ce langage n’a précisément rien à faire avec la satisfaction de leur besoin puisque ce nom, ils l’auraient dans la basse-cour, c’est-à-dire dans un contexte des besoins de l’homme et non pas des leurs.

Autrement dit, nous désirons qu’on s’arrête sur le fait, et nous l’avons dit tout à l’heure, que 1°) Anna Freud articule qu’il y a le mécanisme de la motilité, et nous dirons qu’en effet il n’est pas absent de ce rêve, c’est par là que nous le connaissons. Mais ce rêve révèle, par la structuration signifiante de sa séquence que 2°) nous voulons que dans cette séquence on s’arrête au fait qu’en tête de la séquence littéralement il y a un message, comme vous pouvez le voir illustré si vous savez comment on communique à l’intérieur d’une de ces machines compliquées qui sont celles de l’ère moderne, par exemple de la tête à la queue d’un avion. Quand on téléphone d’une cabine à une autre on commence à annoncer quoi? On s’annonce, on annonce celui qui parle. Anna Freud à dix-neuf mois, pendant son rêve-annonce, elle dit, « Anna F.eud », et elle fait sa série. Je dirais presque qu’on n’attend plus qu’une seule chose, après l’avoir entendue articuler son rêve, c’est qu’elle dise à la fin: « Terminé! »

Nous voilà donc introduits à ce que j’appelle la topologie e du refoulement la plus claire, la plus formelle également et la plus articulée, dont Freud nous souligne que cette topologie ne saurait en aucun cas, si elle est celle d’un autre lieu (comme il en a été si frappé à la lecture de Fechner, au point que l’on sent que cela a été pour lui une espèce d’éclair, d’illumination, de révélation), mais en même temps, au moment même où il nous parle, à deux reprises au moins, * alors que quelqu’un * dans la Traumdeutung, de la [andere Schauplatz], il souligne toujours qu’il ne s’agit nullement d’un autre lieu neurologique. Nous disons que cet “autre lieu” est à chercher dans la structure du signifiant lui-même.

Alors ce que j’essaie de vous montrer ici, c’est la structure du signifiant lui-même, dès que le sujet s’y engage, je veux dire avec les hypothèses minimales qu’exige le fait qu’un sujet entre dans son jeu – je dis dès que le signifiant étant donné et le sujet étant défini comme ce qui va y entrer dans le signifiant, et rien d’autre, les choses s’ordonnent nécessairement. Et à partir de cette nécessité, toutes sortes de conséquences vont découler de ceci, qu’il y a une topologie dont il faut et dont il suffit que nous la concevions comme constituée par deux chaînes superposées, et c’est dans cela que nous nous avançons.

Ici, au niveau du rêve d’Anna Freud, comment les choses se présentent-elles ? Il est exact qu’elles se présentent d’une façon problématique, ambiguë, qui permet à Freud – qui légitime jusqu’à un certain point de distinguer une différence entre le rêve de l’enfant et le rêve de l’adulte.

Où se situe la chaîne des nominations qui constitue le rêve d’Anna Freud ? Sur la chaîne supérieure ou sur la chaîne inférieure ? C’est une question dont vous avez pu remarquer que la partie supérieure du graphe représente cette chaîne sous la forme pointillée, mettant l’accent sur l’élément de discontinuité du signifiant, alors que la chaîne inférieure du graphe, nous la représentons continue. Et d’autre part je vous ai dit que bien entendu dans tout processus les deux chaînes sont intéressées.

Au niveau où nous posons la question, qu’est-ce que veut dire la chaîne inférieure ? La chaîne inférieure au niveau de la demande, et pour autant que je vous ai dit que le sujet en tant que parlant y prenait cette solidité empruntée à la solidarité synchronique du signifiant, il est bien évident que c’est quelque chose qui participe de l’unité de la phrase, de ce quelque chose qui a fait parler d’une façon qui a fait couler tellement d’encre, de la fonction de l’holophrase, de la phrase en tant que “tout”. Et que l’holophrase existe, ce n’est pas douteux, l’holophrase a un nom, c’est l’interjection.

Si vous voulez, pour illustrer au niveau de la demande ce que représente la fonction de la chaîne inférieure, c’est “du pain!”, ou “au secours!” -je parle dans le discours universel, je ne parle pas du discours de l’enfant pour l’instant. Elle existe cette forme de phrase, je dirais même que dans certains cas elle prend une valeur tout à fait pressante et exigeante. C’est de cela qu’il s’agit, c’est l’articulation de la phrase, c’est le sujet en tant que ce besoin, qui sans doute doit passer par les défilés du signifiant en tant que besoin, est exprimé d’une façon déformée mais du moins monolithique, à ceci près que le monolithe dont il s’agit c’est le sujet lui-même à ce niveau qui le constitue.

Ce qui se passe dans l’autre ligne, c’est tout à fait autre chose. Ce que l’on peut en dire n’est pas facile à dire, mais pour une bonne raison, c’est que c’est justement ce qui est à la base de ce qui se passe dans la première ligne, celle du bas. Mais assurément ce que nous voyons, c’est que même dans quelque chose qui nous est donné pour aussi primitif que ce rêve d’enfant, le rêve d’Anna Freud, quelque chose nous marque qu’ici, le sujet n’est pas simplement constitué dans la phrase et par la phrase, au sens où quand l’individu, ou la foule, ou l’émeute crie: “du pain!”, on sait très bien que là tout le poids du message porte sur l’émetteur, je veux dire que c’est lui l’élément dominant, et on sait même que ce cri à lui tout seul suffit justement dans les formes que je viens d’évoquer, à le constituer, cet émetteur, même s’il est à cent bouches, à mille bouches, comme un sujet bel et bien unique. Il n’a pas besoin de s’annoncer, la phrase l’annonce suffisamment.

Alors que nous nous trouvons tout de même devant ceci, que le sujet humain, quand il opère avec le langage, se compte, et c’est même tellement sa position primitive que je ne sais pas si vous vous souvenez d’un certain test de M. Binet, à savoir les difficultés qu’a le sujet à franchir cette étape que je trouve quant à moi bien plus suggestive que telle ou telle étape indiquée par M. Piaget, et cette étape (je ne vous dirai pas parce que je ne veux pas entrer dans le détail) paraît comme distinctive et consiste à ce que le sujet s’aperçoive qu’il y a quelque chose qui cloche à la phrase: « J’ai trois frères, Paul, Ernest et moi. » Jusqu’à une étape assez avancée, cela lui paraît tout naturel et pour une meilleure raison, parce qu’à vrai dire tout est là de l’implication du sujet humain dans l’acte de la parole: c’est qu’il s’y compte, c’est qu’il s’y nomme, et que par conséquent c’est là l’expression, si je puis dire, la plus naturelle, la plus coordonnée. Simplement l’enfant n’a pas trouvé la bonne formule qui serait évidemment celle-ci: « Nous sommes trois frères, Paul, Ernest et moi », mais à ceci près que nous serions très loin d’avoir à lui reprocher d’en donner les ambiguïtés de la fonction de l’être et de l’avoir. Il est clair qu’il faut qu’un pas soit franchi pour qu’en somme ce dont il s’agit, à savoir que la distinction du je en tant que sujet de l’énoncé et du je en tant que sujet de l’énonciation, soit faite, car c’est de cela qu’il s’agit.

Ce qui s’articule au niveau de la première ligne quand nous faisons le pas suivant, c’est le procès de l’énoncé. Dans notre rêve de l’autre jour, « il est mort ». Mais quand vous annoncez quelque chose de semblable dans lequel, je vous fais remarquer en passant, toute la nouveauté de la dimension qu’introduit la parole dans le monde est déjà impliquée, car pour pouvoir dire « il est mort », ça ne peut que se dire, autrement dit, dans toute autre perspective que celle du dire, « Il est mort » ça ne veut absolument rien dire; « il est mort », c’est: “il n’est plus”, donc il n’a pas à le dire, il n’est déjà plus là. Pour dire « il est mort », il faut que ce soit déjà un être supporté par la parole. Mais ceci on ne demande à personne de s’en apercevoir, bien entendu, mais simplement par contre de ceci, c’est que l’acte de l’énonciation de: « il est mort » exige communément dans le discours lui-même toutes sortes de repères qui se distinguent des repères pris à partir de l’énoncé du procès.

Si ce que je dis là n’était pas évident, toute la grammaire se volatiliserait. Je suis en train simplement de vous faire remarquer pour l’instant la nécessité de l’usage du futur antérieur, pour autant qu’il y a deux repérages du temps. Un repérage du temps concernant l’acte dont il va s’agir: “à telle époque je serai devenu son mari”, par exemple, et il s’agit du repérage de ce qui va se transformer par mariage dans l’énoncé; mais d’autre part, parce que vous l’exprimez dans le terme du futur antérieur, c’est, au point actuel d’où vous parlez, de l’acte d’énonciation qui vous repère. Il y a donc deux sujets, deux je, et l’étape à franchir pour l’enfant au niveau de ce test de Binet, à savoir la distinction de ces deux je, me paraît quelque chose qui n’a littéralement rien à voir avec cette fameuse réduction à la réciprocité dont Piaget nous fait le pivot essentiel quant à l’appréhension de l’usage des pronoms personnels.

Mais laissons donc ceci pour l’instant de côté. Nous voilà arrivés à quoi ? À l’appréhension de ces deux lignes comme représentant: l’une ce qui se rapporte au procès de l’énonciation, l’autre au procès de l’énoncé. Quelles soient deux – ça n’est pas que chacune représente une fonction – c’est que toujours cette duplicité, chaque fois qu’il va s’agir des fonctions du langage, nous devions la retrouver. Disons encore que non seulement elles sont deux, mais qu’elles auront toujours des structurations opposées, discontinue ici par exemple pour l’une quand l’autre est continue, et inversement.

Où se situe l’articulation d’Anna Freud?

Ce à quoi sert cette topologie, ce n’est pas à ce que je vous donne la réponse, je veux dire que je déclare comme cela tout de go parce que ça m’irait, ou même parce que je verrais un petit peu plus loin étant donné que c’est moi qui ai fabriqué le truc et que je sais où je vais, que je vous dise: elle est ici ou là. C’est que la question se pose. La question se pose de ce que représente cette articulation dans l’occasion, qui est la face sous laquelle se présente pour nous la réalité du rêve d’Anna Freud, et qui chez cette enfant qui a été fort bien capable de percevoir le sens de la phrase de sa nourrice – vrai ou faux, Freud l’implique, et Freud le suppose, et à juste titre bien entendu, car une enfant de dix-neuf mois comprend très bien que sa nourrice va lui faire un “emmerdement” – s’articule sous cette forme que j’ai appelée floculée (cette succession de signifiants dans un certain ordre, ce quelque chose qui prend sa forme de son empilement, de sa superposition si je puis dire, dans une colonne, du fait de se substituer les unes aux autres, ces choses comme autant chacune de métaphores de l’autre). Ce qu’il s’agit alors de faire jaillir, est à savoir la réalité de la satisfaction en tant qu’inter-dite, et nous n’irons pas avec le rêve d’Anna Freud plus loin.

Néanmoins nous ferons le pas suivant. Alors, une fois que nous aurons suffisamment commencé de débrouiller cette chose en nous demandant maintenant ce que, puisqu’il s’agit de topologie du refoulement, ce à quoi va pouvoir nous servir ce que nous commençons d’articuler quand il s’agit du rêve de l’adulte, à savoir comment, quelle est la véritable différence entre ce que nous voyons bien être une certaine forme que prend le désir de l’enfant à cette occasion dans le rêve, et une forme assurément plus compliquée puisqu’elle va donner bien plus de tintouin, en tout cas dans l’interprétation, à savoir ce qui se passe dans le rêve de l’adulte.

Freud là-dessus ne fait aucune espèce d’ambiguïté, il n’y a aucune difficulté, il suffit de lire l’usage et la fonction de ce qui intervient, c’est de l’ordre de la censure. La censure s’exerce très exactement en ceci que j’ai pu illustrer au cours de mes séminaires antérieurs. Je ne sais pas si vous vous souvenez de la fameuse histoire qui nous avait tant plu, celle de: “Si le roi d’Angleterre est un con alors tout est permis”, dit la dactylo prise dans la révolution irlandaise. Mais ce n’était pas de cela qu’il s’agissait. Je vous en avais donné une autre explication, à savoir ce qui est dans Freud pour expliquer les rêves de châtiment. Tout spécialement nous avions supposé la loi: “Quiconque dira que le roi d’Angleterre est un con aura la tête tranchée”, et, je vous évoquais: la nuit suivante je rêve que j’ai la tête tranchée!

Il y a des formes plus simples encore que Freud également articule. Puisque depuis quelques temps on réussit à me faire lire Tintin, je lui emprunterai mon exemple. J’ai une manière de franchir la censure quand il s’agit de ma qualité de Tintinesque, je peux articuler tout haut: “Quiconque dira devant moi que le général Tapioca ne vaut pas mieux que le général Alcazar, aura affaire à moi”. Or, il est bien clair que si j’articule une chose semblable, ni les partisans du général Tapioca, ni ceux du général Alcazar ne seront satisfaits, et je dirais que ce qui est bien plus surprenant, c’est que les moins satisfaits seront ceux qui seront les partisans des deux.

Voilà donc ce que nous explique Freud de la façon la plus précise, c’est qu’il est de la nature de ce qui est dit de nous mettre devant une difficulté très très particulière qui en même temps ouvre également des possibilités très spéciales. Ce dont il s’agit est simplement ceci: ce à quoi l’enfant avait affaire, c’était à l’inter-dit, au “dit que non”. Tout le procès de l’éducation, quels que [soient les] principes de la censure, va donc former ce “dit que non”, puisqu’il s’agit d’opérations avec le signifiant, en un dicible, et ceci suppose aussi que le sujet s’aperçoive que le “dit que non”, s’il est dit, et même s’il n’est pas exécuté, reste dit. De là le fait que de “ne pas le dire” est distinct d’ “obéir” à “ne pas le faire”: autrement dit que la vérité du désir est à elle seule une offense à l’autorité de la loi.

Alors l’issue offerte à ce nouveau drame est de censurer cette vérité du désir. Mais cette censure n’est pas quelque chose qui, de quelque façon qu’elle s’exerce, puisse se soutenir d’un trait de plume, parce que là c’est le procès de l’énonciation qui est visé, et que pour l’empêcher, quelque pré-connaissance du procès de l’énoncé est nécessaire, et que tout discours destiné à bannir cet énoncé du procès de l’énoncé va se trouver en délit plus ou moins flagrant avec sa fin. C’est la matrice de cette impossibilité qui à ce niveau – et elle vous donnera bien d’autres matrices – est donnée dans notre graphe. Le sujet, du fait d’articuler sa demande, est pris dans un discours dont il ne peut faire qu’il n’y soit lui-même bâti en tant qu’agent de l’énonciation, ce pourquoi il ne peut y renoncer sans cet énoncé, car c’est s’effacer alors tout à fait comme sujet, sachant ce dont il s’agit.

Le rapport de l’une à l’autre de ces deux lignes du procès de l’énonciation avec le procès de l’énoncé, c’est bien simple, c’est toute la grammaire! Une grammaire rationnelle qui s’articule dans ces termes…, si la chose vous amuse je pourrai vous dire où et comment, en quels termes et en quels tableaux ceci a été articulé. Mais pour l’instant ce à quoi nous avons affaire est ceci, c’est que nous voyons que lorsque le refoulement s’introduit, il est essentiellement lié à l’appa-rition absolument nécessaire que le sujet s’efface et disparaisse au niveau du procès de l’énonciation.

Comment, par quelles voies empiriques le sujet accède-t-il à cette possibilité ? Il est tout à fait impossible même de l’articuler si nous ne voyons pas quelle est la nature de ce procès de l’énonciation. je vous l’ai dit: toute parole part de ce point de croisement que nous avons désigné par le point A, c’est-à-dire que toute parole en tant que le sujet y est impliqué, est discours de l’Autre. C’est pour cela précisément que, d’abord, l’enfant ne doute pas que toutes ses pensées ne soient connues, c’est parce que la définition d’une pensée n’est pas, comme ont dit les psychologues, quelque chose qui serait un acte amorcé. La pensée est avant tout quelque chose qui participe de cette dimension du non-dit que je viens d’introduire par la distinction du procès de l’énonciation et du procès de l’énoncé, mais que ce non-dit subsiste bien entendu, en tant que pour qu’il soit un non-dit, il faut dire, il faut le dire au niveau du procès de l’énonciation, c’est-à-dire en tant que discours de l’Autre. Et c’est pourquoi l’enfant ne doute pas un seul instant que ce qui représente pour lui ce lieu où se tient ce discours, c’est-à-dire ses parents, ne sac sachent toutes ses pensées.

C’est en tout cas son premier mouvement, c’est un mouvement qui subsistera aussi longtemps qu’il ne se sera pas introduit quelque chose de nouveau que nous n’avons pas encore ici articulé concernant ce rapport de la ligne supérieure avec la ligne inférieure, à savoir ce qui les maintient en dehors de la grammaire, dans une certaine distance.

La grammaire, je n’ai pas besoin de vous dire comment elle les maintient à distance, les phrases comme: “je ne sache pas qu’il soit mort”, “il n’est pas mort, que je sache”, “je ne savais pas qu’il fût mort”, “c’est la crainte qu’il ne fût mort”. Tous ces taxièmes subtils qui vont du subjonctif ici à un ne, que M. Le Bidois appelle (d’une façon véritablement incroyable chez un philologue qui écrit dans Le Monde!) le « ne explétif ». Tout ceci est fait pour nous montrer que toute une partie de la grammaire, la partie essentielle, les taxièmes, sont faits pour maintenir l’écart nécessaire entre ces deux lignes.

je vous projetterai la prochaine fois sur ces deux lignes les articulations dont il s’agit, mais pour le sujet qui n’a pas encore appris ces formes subtiles il est bien clair que la distinction des deux lignes se fait bien avant. Il y a des conditions exigibles, et ce sont celles-là qui forment la base de l’interrogation que je vous apporte aujourd’hui. Cette distinction est très essentiellement liée, comme chaque fois bien entendu que vous voyez qu’il s’agit de quelque chose qui n’est pas un repérage temporel, mais un repérage tensionnel, c’est-à-dire d’une différence de temps entre ces deux lignes, vous voyez bien le rapport qu’il peut y avoir entre cela et la situation, et la topologie du désir.

Nous en sommes là. L’enfant pendant un temps est en somme entièrement pris dans le jeu de ces deux lignes. Pour que puisse se produire le refoulement, que faut-il ici ? je dirais que j’hésite avant de m’engager dans une voie dont après tout je ne voudrais pas qu’elle paraisse ce qu’elle est pourtant, une voie concessive. À savoir que je fasse appel à des notions de développement à proprement parler, je veux dire que tout soit impliqué, dans le processus empirique au niveau duquel ceci se produit, d’une intervention, d’une incidence empirique et certainement nécessaire, mais la nécessité à laquelle cette incidence empirique, cet accident empirique, la nécessité dans laquelle elle vient retentir, qu’elle précipite dans sa forme, est d’une nature autre.

Quoiqu’il en soit, l’enfant s’aperçoit  à un moment donné que ces adultes qui sont censés connaître toutes ses pensées, et ici justement il ne va pas franchir ce pas…  d’une certaine façon il pourra reproduire plus tard la possibilité qui est la possibilité fondamentale de ce que nous appellerons en bref et rapidement la forme dite “mentale” de l’hallucination, qu’apparaît cette structure primitive de ce que nous appelons cet arrière-fond du procès de l’énonciation, parallèlement à l’énoncé courant de l’existence qui s’appelle l’écho des actes, l’écho des pensées expresses. Que la connaissance d’une Verwerfung, un , c’est-à-dire de quoi ? de ce dont je vais vous parler maintenant, n’ait pas été réalisée, et qui est quoi ? Qui est ceci, que l’enfant à un moment s’aperçoit que cet adulte qui connaît toutes ses pensées, ne les sait pas du tout. L’adulte, il ne sait pas, qu’il s’agisse dans le rêve de « il sait » ou « il ne sait pas qu’il est mort ». Nous verrons la prochaine fois la signification exemplaire dans l’occasion de ce rapport, mais pour l’instant nous n’avons pas à rapprocher ces deux termes pour la raison que nous ne sommes pas encore assez loin avancés dans l’articulation de ce qui va être frappé dans le refoulement. Mais la possibilité fondamentale de ce qui ne peut être que la fin de ce refoulement, s’il est réussi, c’est-à-dire non pas simplement qu’il affecte le non-dit d’un signe “non” qui dit qu’il n’est pas dit tout en le laissant dit, mais qu’effectivement le non-dit soit un tel truc, sans aucun doute cette négation est une forme tellement primordiale qu’il n’y a aucune espèce de doute que Freud met la Verneinung qui parait pourtant une des formes les plus élaborées, chez le sujet, du refoulement – puisque nous le voyons chez des sujets d’une haute efflorescence psychologique – que tout de même Freud la mette tout de suite après la Bejahung primitive, donc c’est bien comme je suis en train de vous le dire, par une possibilité, par une genèse, et même par une déduction logique qu’il procède – comme je le fais pour l’instant devant vous – et non pas génétique. Cette Verneinung primitive, c’est ce dont je suis en train de vous parler à propos du non-dit, mais le « il ne sait pas » est l’étape suivante, et c’est précisément par l’intermédiaire de ce « il ne sait pas » que l’Autre qui est le lieu de ma parole est le gîte de mes pensées, et que peut s’introduire l’Unbewusste dans lequel va entrer pour le sujet le contenu du refoulement.

Ne me faites pas aller plus loin ni plus vite que je ne vais. Si je vous dis que c’est à l’exemple de cet Autre que le sujet procède pour qu’en lui s’inaugure le processus du refoulé, je ne vous ai pas dit que c’était un exemple facile à suivre. D’abord déjà je vous ai indiqué qu’il y en a plus d’un mode puisque j’ai énoncé à ce propos la Verwerfung et que j’ai fait reparaître là -je le réarticulerai la prochaine fois – la Verneinung.

La Verdrängung, refoulement, ne peut pas être quelque chose qui soit si aisé à appliquer. Car si dans le fond, ce dont il s’agit c’est que le sujet s’efface, il est bien clair que ce qui est tout à fait facile à [faire] apparaître dans cet ordre, [c’est] à savoir que les autres, les adultes, ne savent rien. Naturellement le sujet qui entre dans l’existence ne sait pas que s’ils ne savent rien, les adultes, comme chacun sait, c’est parce qu’ils sont passés par toutes sortes d’aventures, précisément les aventures du refoulement. Le sujet n’en sait rien, et pour les imiter, il faut dire que la tâche n’est pas facile, parce que pour qu’un sujet s’escamote lui-même comme un sujet, c’est un tour de prestidigitation un petit peu plus fort que bien d’autres que je suis amené à vous présenter ici. Mais disons qu’essentiellement et d’une façon qui ne fait absolument aucun doute, si nous avons à réarticuler les trois modes sous lesquels le sujet peut le faire, en Verwerfung, Verneinung et Verdrängung. La Verdrängung va consister en ceci que pour frapper d’une façon qui soit au moins possible, sinon durable, ce qu’il s’agit de faire disparaître de ce non-dit, le sujet va opérer par la voie que je vous ai appelée la voie du signifiant. C’est sur le signifiant, et sur le signifiant comme tel, qu’il va opérer, et c’est pour cela que le rêve que j’ai proféré la dernière fois – autour duquel nous continuons à tourner ici malgré que je ne l’ai pas réévoqué complètement dans ce séminaire d’aujourd’hui, le rêve du père mort–, c’est pour cela que Freud articule à ce propos que le refoulement porte essentiellement sur la manipulation, l’élision de deux clausules, à savoir nommément « nach seinem Wunsch » est après « il ne savait pas » que c’était « selon son vœu », qu’il en fût ainsi « selon son vœu ».

Le refoulement se présente dans son origine, dans sa racine, comme quelque chose qui dans Freud ne peut s’articuler autrement que comme quelque chose portant sur le signifiant.

Je ne vous ai pas fait faire un grand pas aujourd’hui, mais c’est un pas de plus, car c’est le pas qui va nous permettre de voir au niveau de quelle sorte de signifiant porte cette opération du refoulement. Tous les signifiants ne sont pas également lésables, refoulables, fragiles. Que ce soit déjà sur ce que j’ai appelé deux clausules que ça ait porté, ceci est d’une importance essentielle. D’autant plus essentielle que c’est cela qui va nous mettre à portée de désigner ce dont il s’agit à proprement parler quand on parle du désir du rêve d’abord, et du désir tout court ensuite.

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