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Recherches Lacan

LVI LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION 1958 – 1959 Leçon du 14 janvier 1959

Leçon du 14 janvier 1959

Puisque nous avons beaucoup parlé les dernières fois du désir, nous allons commencer d’aborder la question de l’interprétation. Le graphe doit nous servir à quelque chose.

Ce que je vais vous dire aujourd’hui sur un exemple, à savoir sur l’interprétation d’un rêve, je veux l’introduire par quelques remarques sur ce qui résulte des indications que nous donne Freud précisément sur l’interprétation du rêve.

Voici en effet à peu près le sens de la remarque de Freud que je vise actuellement, c’est dans le chapitre VI où il s’intéresse au sentiment intellectuel regardant le rêve. Par exemple au moment où le sujet rapporte un rêve, il a le sentiment qu’il y manque quelque chose qu’il a oublié, ou que quelque chose est ambigu, douteux, incertain. Dans tous ces cas, nous dit Freud, ce qui est dénoncé par le sujet à propos du rêve, concernant son incertitude, sa mise en doute, son ambiguïté – à savoir “c’est ou ceci ou cela”, “je ne me souviens plus”, “je ne peux plus dire” – même son degré de réalité, c’est-à-dire le degré de réalité avec lequel il a été vu, soit que ce fut quelque chose qui s’affirme dans le rêve avec un tel degré de réalité que le sujet le remarque, ou au contraire que ce fut un rêve […], tout ceci nous dit Freud, dans tous ces cas, doit être pris pour énonçant ce que Freud appelle « une des pensées latentes du rêve ».

Ce qui en somme est dit par le sujet en note marginale concernant le texte du rêve, à savoir tous les accents de tonalité, ce qui dans une musique s’accompagne d’annotations comme allegro, crescendo, decrescendo, tout cela fait partie du texte du rêve. je ne pense pas que pour le plus grand nombre d’entre vous que je suppose avoir déjà pris connaissance de la Traumdeutung, de la technique, ceci soit nouveau. C’est là quelque chose de vraiment fondamental pour ce qui est de l’interprétation d’un rêve. je ne fais donc que le rappeler car je n’ai pas le temps d’en donner des exemples qui sont dans Freud, et je vous renvoie au texte de la Traumdeutung. Vous verrez l’usage que fait Freud de ce rappel essentiel.

Il interprète le rêve en intégrant le sentiment de doute, par exemple, qu’il y a dans ce rêve au moment où le sujet le raconte, comme un des éléments du rêve sans lequel le rêve ne saurait être interprété.

Nous partons donc de l’interprétation freudienne, et nous nous posons la question de savoir ce que ceci comporte d’implication. Il ne suffit pas d’accepter ce fait, ou cette règle de conduite, comme devant être reçue religieusement comme l’ont fait bien des disciples de Freud, sans chercher à voir plus loin, faisant confiance à l’inconscient en quelque sorte. Qu’est-ce que cela implique que Freud nous dise, ce n’est pas seulement la tension de votre inconscient qui est là au moment où votre rappel du rêve se dérobe, ou au contraire se met sous une certaine rubrique, sous un certain accent. Il dit: « ceci fait partie des pensées latentes du rêve lui même ». C’est donc ici que, ce que nous sommes convenus d’appeler le graphe nous permet de préciser, d’articuler d’une façon plus évidente, plus certaine ce dont il s’agit quand Freud nous donne une telle règle de conduite dans l’interprétation du rêve.

Voilà en effet ce que nous pouvons dire. Que faisons nous quand nous communiquons un rêve, que ce soit dans ou hors l’analyse ? (on n’a pas attendu l’analyse pour que nous puissions donner de l’énonciation d’un rêve une formule qui la spécifie dans l’ensemble des énonciations possibles comme ayant une certaine structure par rapport au sujet). Dans ce que nous pouvons, dans un discours, apporter comme énoncés événementiels, nous pouvons légitimement distinguer ceci que, parmi ces énoncés concernant des événements, il y en a qui ont une valeur tout à fait digne d’être distinguée au regard du registre signifiant. Ce sont les énoncés que nous pouvons mettre sous cette rubrique générale d’être du discours indirect; ce sont les énoncés concernant les énonciations d’autres sujets; c’est ce qui est rapport des articulations signifiantes de quelqu’un d’autre. Et beaucoup de choses s’introduisent par là, y compris d’autres énoncés, c’est-à-dire le ouï-dire: “on m’a raconté…”, “un tel a attesté que ceci s’est passé…”, “tel ou tel…”. Ce qui est la forme, ou une des formes les plus fondamentales du discours universel, la plupart des choses dont nous avons nous-mêmes à rendre compte faisant partie de ce que nous avons recueilli de la tradition des autres. Disons donc un rapport d’énoncé pur et simple, factuel, que nous prenons à notre compte et, d’autre part, ceci comportant d’une façon latente la dimension de l’énonciation qui n’est pas forcément mise en évidence, mais qui le devient dès lors qu’il s’agit de rapporter l’énoncé de quelqu’un d’autre. Ce peut être aussi bien du nôtre qu’il s’agit. Nous pouvons dire que nous avons dit telle chose, que nous avons porté témoignage devant tel autre, et nous pouvons même nous faire l’énonciation que l’énoncé que nous avons fait est complètement faux. Nous pouvons témoigner que nous avons menti.

Une de ces possibilités est celle qui retient notre attention à l’instant. Qu’est-ce que nous faisons dans l’énonciation d’un rêve ? Nous faisons quelque chose qui n’est pas unique de sa classe, tout au moins dans la façon que nous allons avoir de la définir maintenant. Car d’une façon dont il est intéressant de souligner que c’est la façon spontanée qu’on a vis à vis d’un rêve, avant que nous soyons entrés dans la querelle des sages – à savoir le rêve n’a aucune signification, c’est un produit de décomposition de l’activité psychique, qui est la position dite scientifique qui a été tenue pendant une assez courte période de l’histoire – Freud faisait remarquer lui-même qu’il ne faisait que rejoindre la tradition. C’est déjà une chose considérable que ce que nous avons avancé à l’instant, à savoir que la tradition n’a jamais été sans poser, à tout le moins concernant le rêve, un point d’interrogation quant à sa signification.

En d’autres termes, ce que nous énonçons en produisant l’énoncé du rêve, c’est quelque chose à quoi est donné – dans la forme même sous laquelle nous la produisons à partir du moment où nous racontons notre rêve à quelqu’un d’autre – ce point d’interrogation qui n’est pas n’importe lequel, qui suppose que quelque chose est sous ce rêve, dont ce rêve est le signifiant. Je veux dire, nous pouvons écrire ceci dans notre formalisation, qu’il s’agit d’une énonciation d’un [énoncé], qui a lui-même un indice d’énonciation, qui est supposé lui-même prendre valeur, bien entendu non pas factuelle, événementielle.

Il faut que nous y ajoutions un accent supplémentaire pour raconter cela d’une façon et dans une dimension purement descriptive. L’attitude qui reste spontanée, l’attitude traditionnelle, tellement ambiguë du petit enfant qui commence à vous raconter ses rêves, qui vous dit: “cette nuit j’ai rêvé”. Si l’on observe les choses, tout se passe comme si, à quelque moment, avait été décou-verte à l’enfant la possibilité qu’il a d’exprimer ces choses-là, et c’est au point que très fréquemment on ne peut pas vraiment savoir, à l’âge où commence cette activité confidentielle de l’enfant concernant ses rêves, si après tout ce qu’il vous raconte est vraiment bien quelque chose qu’il a rêvé ou quelque chose qu’il vous apporte parce qu’il sait qu’on rêve et qu’on peut raconter des rêves.

Ces rêves de l’enfant ont ce caractère d’être à la limite de l’affabulation, comme le contact avec un enfant le fait sentir. Mais justement, si l’enfant le produit ainsi et le raconte ainsi, c’est avec le caractère de ce petit e indice d’énonciation E(e). Quelque chose est au-delà. Avec cela justement il joue avec vous le jeu d’une question, d’une fascination. Et pour tout dire, la formule de toute espèce de rapport concernant le rêve, qu’elle soit intra ou extra-analytique étant celle-ci E(e), ce que nous dirons être la formule générale de quelque chose qui, donc, n’est pas particulier au rêve, est celle de l’énigme.

À partir de là, que signifie ce que Freud veut dire ? Voyons-le sur notre petit graphe qui se propose comme ceci à l’occasion, à savoir que si nous supposons que la production du rêve… Pour voir comment nous allons nous servir de ce graphe pour y projeter les différents éléments de cette formalisation. Il peut y avoir plusieurs façons. L’intérêt structural du graphe, c’est que c’est une structure qui nous permet de repérer le rapport du sujet avec le signifiant, pour autant que nécessairement, dès que le sujet est pris dans le signifiant – et il est essentiel qu’il y soit pris, c’est ce qui le définit, c’est le rapport de l’individu avec le signifiant, une structure. Et un réseau à ce moment s’impose qui reste en quelque sorte toujours fondamental.

Tâchons ici de voir comment nous pouvons répartir les diverses fonctions intéressées dans l’énonciation du rêve dans ledit graphe dans ce cas. Ce dont il s’agit, le point pivot, l’énoncé je dirai total, le rêve – dans ce fait que création spontanée, il se présente comme quelque chose qui dans son premier aspect a un caractère de relative totalité -il est le fait d’un certain bloc. On dit: “j’ai fait un rêve”, on le distingue de l’autre rêve qui a suivi et qui n’est pas le même. Il a le caractère de ce discours, il se réfléchit en tant que rien n’y fait apparaître, au moment où nous le faisons, ce morcellement, cette décomposition du signifiant sur laquelle nous avons toutes sortes d’indices rétroactifs que ce morcellement est là incident dans la fonction de tout discours. Mais le discours, pour autant que le sujet s’y tienne, suspend à chaque instant notre choix au moment de pousser un discours, sans cela notre façon de communiquer aurait quelque chose d’autrement ardu.

Ce rêve il nous est donné comme un tout. C’est cet énoncé qui se produit, si je puis dire, au niveau inférieur du graphe. C’est une chaîne signifiante qui se présente sous cette forme d’autant plus globale qu’elle est fermée, qu’elle se présente justement sous la forme habituelle du langage, qu’elle est quelque chose sur quoi le sujet a à faire un rapport, une énonciation, à se situer par rapport à elle, à vous le faire passer justement avec tous ses accents, qu’il a à y mettre le plus ou moins d’adhésion à ce qu’il vous raconte. C’est-à-dire qu’en somme c’est au niveau du discours pour l’autre, qui est aussi le discours où le sujet l’assume, ce rêve, que va se produire ce quelque chose qui accompagne le rêve et le commente en quelque sorte de sa positon plus ou moins assumée par le sujet. C’est-à-dire qu’ici, pendant le récit de ce qui s’est passé, il se présente déjà lui-même à l’intérieur de cela comme l’énoncé du rêve. C’est ici, dans le discours où le sujet l’assume pour vous à qui il le raconte, que nous allons voir se produire ces différents éléments, ces différentes accentuations qui sont toujours des accentuations de plus ou moins d’assomption par le sujet. Il me semble, il m’est apparu que ceci s’est passé à ce moment-là.

À ce moment-là tout s’est passé comme si tel sujet était en même temps tel autre, ou se transformait en tel autre. C’est ce que j’ai appelé tout à l’heure ses accents; ces divers modes d’assomption du vécu du rêve par le sujet se situent ici dans la ligne qui est celle du je de l’énonciation, pour autant que justement vis à vis de cet événement psychique, il l’assume plus ou moins dans son énonciation.

Qu’est-ce à dire, sinon que ce que nous avons là, c’est justement ce qui dans notre graphe, se présente sous la forme de la ligne morcelée, discontinue, qu’il vous indique comme étant la caractéristique de ce qui s’articule au niveau de l’énonciation en tant que ceci intéresse le signifiant. Car, remarquez ceci, s’il est vrai que ce qui justifie la ligne inférieure, celle sur laquelle à chaque occasion nous avons placé cette rétroaction du code sur le message qui à chaque instant donne à la phrase son sens, cette unité phrastique est d’ampleur diverse: à la fin d’un long discours, à la fin de mon séminaire ou a la fin de mes séminaires, il y a quelque chose qui boucle rétroactivement le sens de ce que je vous ai énoncé auparavant, mais jusqu’à un certain point, de chacune des parties de mon discours, chacun des paragraphes, il y a quelque chose qui se forme. Il s’agit de savoir à quel degré le plus réduit il faut nous arrêter pour que cet effet que nous appelons l’effet de signification en tant qu’il est quelque chose d’essentiellement nouveau, qui va au-delà de ce qu’on appelle les emplois du signifiant, constitue une phrase, constitue justement cette création de signification faite dans le langage.

Où cela s’arrête ? Cela s’arrête évidemment à la plus petite unité qui soit et qui est la phrase, justement à cette unité qui dans l’occasion se présente là d’une façon tout à fait claire dans le rapport du rêve sous la forme de ceci que le sujet assume ou n’assume pas, ou croit ou ne croit pas, ou rapporte quelque chose, ou doute de ce qu’il nous raconte. Ce que je veux dire dans l’occasion, c’est que cette ligne, ou boucle de l’énonciation, elle se fait sur des fragments de phrases qui peuvent être plus courts que l’ensemble de ce qui est raconté. Le rêve, à propos de telle ou telle partie du rêve, vous apporte une assomption par le sujet, une prise énonciative d’une portée plus courte que l’ensemble du rêve. En d’autres termes, elle introduit une possibilité de fragmentation d’ampleur beaucoup plus courte au niveau supérieur qu’au niveau inférieur.

Ceci nous met sur la voie de ce qu’implique Freud en disant que cet accent d’assomption par le sujet fait partie des pensées latentes du rêve. C’est nous dire que c’est au niveau de l’énonciation et pour autant qu’elle implique cette forme de mise en valeur du signifiant qui est impliqué par l’association libre; c’est à savoir que si la chaîne signifiante a deux aspects :

-celui qui est l’unité de son sens, la signification phrastique, le monolithisme de la phrase, l’holophrasisme ou plus exactement à savoir qu’une phrase peut être prise comme ayant un sens unique, comme étant quelque chose qui forme un signifiant, mettons transitoire, mais qui, le temps qu’il existe, tient à lui tout seul comme tel;

-et l’autre face du signifiant, qu’on appelle association libre, comporte que [pour] chacun des éléments de cette phrase et aussi loin qu’on peut aller dans la décomposition, s’arrêtant strictement à l’élément phonétique, quelque chose peut intervenir qui, faisant sauter un de ces signifiants, y implante à la place un autre signifiant qui le supplante. Et c’est là-dedans que git la propriété du signifiant c’est quelque chose qui se rapporte à ce côté-là du vouloir du sujet. Quelque chose, une incidente, à chaque instant le recroise, qui implique – sans que le sujet le sache et d’une façon pour lui inconsciente – que dans ce discours même, dirigé au-delà de son intention, quelque chose dans le choix de ces éléments

intervient dont nous voyons émerger à la surface les effets, sous la forme par exemple la plus élémentaire du lapsus phonématique: qu’il s’agisse d’une syllabe changée dans un mot, qui montre là la présence d’une autre chaîne signifiante qui peut venir se recouper avec la première et enter, implanter un autre sens.

Ceci nous est indiqué par Freud: de qui, au niveau de l’énonciation, au niveau en apparence donc le plus élaboré de l’assomption du sujet (au point où le je se pose comme conscient par rapport à, nous ne dirons pas sa propre production puisque justement l’énigme reste entière) de qui est cet énoncé dont on parle ? Le sujet ne tranche pas. S’il dit “j’ai rêvé”, c’est avec une connotation et un accent propre qui fait que celui qui a rêvé, est tout de même quelque chose qui, par rapport à lui, se présente comme problématique. Le sujet de cette énonciation contenue dans l’énoncé dont-il s’agit et avec un point d’interrogation, a longtemps été considéré comme étant « le Dieu », avant de devenir le « lui-même » du sujet (c’est à peu près avec Aristote).

Pour revenir à cet au-delà du sujet qu’est l’inconscient freudien, toute une oscillation, toute une vacillation se produit qui ne le laisse pas moins dans une permanente question de son altérité. Et ce que, de cela, le sujet reprend ensuite est de la même nature morcelante, a la même valeur d’élément signifiant que ce qui se produit dans le phénomène spontané de substitution, de dérangement du signifiant, qui est ce que Freud nous montre d’autre part être la voie normale pour déchiffrer le sens du rêve. En d’autres termes, le morcellement qui se produit au niveau de l’énonciation – en tant que l’énonciation est assomption du rêve par le sujet – est quelque chose dont Freud nous dit qu’elle est sur le même plan et de la même nature que ceci, dont le reste de la doctrine nous montre que c’est la voie de l’interprétation du rêve, à savoir la décomposition signifiante maximale, l’épellement des éléments signifiants pour autant que c’est dans cet épellement que va résider la mise en valeur des  possibilités du rêve; c’est-à-dire de ces entrecroisements, de ces intervalles qu’il laisse et qui n’apparaissent que pour autant que la chaîne signifiante est mise en rapport, est recoupée, entrecroisée par toutes les autres chaînes qui, à propos de chacun des éléments du rêve peuvent s’entrecroiser, s’entremêler avec la première.

En d’autres termes, c’est pour autant, et d’une façon plus exemplaire à propos du rêve que par rapport à n’importe quel autre discours, c’est pour autant que dans le discours du sujet, dans le discours actuel, nous faisons vaciller, nous laissons se décrocher de la signification actuelle ce qui est intéressé de signifiant dans cette énonciation; c’est dans cette voie que nous nous approchons de ce qui chez le sujet est appelé, dans la doctrine freudienne, “inconscient”.

C’est dans la mesure où le signifiant est intéressé, c’est dans les possibilités de rupture, dans les points de rupture de cet inconscient que gît ce sur la piste de quoi nous sommes, ce que nous sommes là pour rechercher, c’est à savoir ce qui s’est passé d’essentiel dans le sujet qui maintient certains signifiants dans le refoulement. Et ce quelque chose va nous permettre d’aller sur la voie précisément de son désir, à savoir de ce quelque chose du sujet qui, dans cette prise par le réseau signifiant est maintenu, doit pour ainsi dire, pour être révélé, passer à travers ces mailles, est soumis à ce filtrage, à ce criblage du signifiant, et est, ce que nous avons pour but de restituer et de restaurer dans le discours du sujet.

Comment pouvons-nous le faire ? Que signifie que nous puissions le faire ? je vous l’ai dit, le désir est essentiellement lié par la doctrine, par la pratique, par l’expérience freudienne, dans cette position: il est exclu, énigmatique, ou il se pose par rapport au sujet être essentiellement lié à l’existence du signifiant, refoulé comme tel, et sa restitution, sa restauration est liée au retour de ces signifiants.

Mais ce n’est pas dire que la restitution de ces signifiants énonce purement et simplement le désir. Autre chose est ce qui s’articule dans ces signifiants refoulés et qui est toujours une demande, autre chose est le désir, pour autant que le désir est quelque chose par quoi le sujet se situe, du fait de l’existence du discours, par rapport à cette demande. Ce n’est pas de ce qu’il demande qu’il s’agit, c’est de ce qu’il est en fonction de cette demande et ce qu’il est dans la mesure où la demande est refoulée, est masquée, et c’est cela qui s’exprime d’une façon fermée dans le fantasme de son désir, c’est son rapport à un être dont il ne serait pas question s’il n’y avait pas la demande, le discours qui est fondamentalement le langage, mais dont il commence à être question à partir du moment où le langage introduit cette dimension de l’être et en même temps la lui dérobe. La restitution du sens du fantasme, c’est-à-dire de quelque chose d’imaginaire, vient entre les deux lignes, entre l’énoncé de l’intention du sujet et ce quelque chose que d’une façon décomposée il lie, cette intention profondément morcelée, fragmentée, réfractée par la langue. Entre les deux est ce fantasme où d’habitude il suspend son rapport à l’être.

Mais ce fantasme est toujours énigmatique, plus que n’importe quoi d’autre. Et que veut-il ? Ceci, que nous l’interprétions! Interpréter le désir, c’est restituer ceci auquel le sujet ne peut pas accéder à lui tout seul, à savoir l’affect qui désigne, au niveau de ce désir qui est le sien – je parle du désir précis qui intervient dans tel ou tel incident de la vie du sujet, du désir masochiste, du désir-suicide, du désir oblatif à l’occasion. Il s’agit que ceci, qui se produit sous cette forme fermée pour le sujet, en reprenant sa place, son sens par rapport au discours masqué qui est intéressé dans ce désir, reprenne son sens par rapport à l’être, confronte le sujet par rapport à l’être, reprenne son sens véritable, celui qui est par exemple défini par ce que j’appellerai les affects positionnels par rapport à l’être. C’est cela que nous appelons amour, haine ou ignorance essentiellement, et bien d’autres termes encore dont i aura que nous fassions le tour et le catalogue. Pour autant que ce qu’on appelle l’affect n’est pas ce quelque chose de purement et simplement opaque et fermé qui serait une sorte d’au-delà du discours, une espèce d’ensemble, de noyau vécu dont on ne saurait pas de quel ciel il nous tombe, mais pour autant que l’affect est très précisément et toujours quelque chose qui se connote dans une certaine position du sujet par rapport à l’être. je veux dire par rapport à l’être en tant que ce qui se propose à lui dans sa dimension fondamentale est symbolique, ou bien qu’au contraire, à l’intérieur de ce symbolique, il représente une irruption du réel, cette fois fort dérangeante.

Et il est fort difficile de ne pas s’apercevoir qu’un affect fondamental comme celui de la colère n’est pas autre chose que cela: le réel qui arrive au moment où nous avons fait une fort belle trame symbolique, ou ut va fort bien, l’ordre, la loi, notre mérite et notre bon vouloir… On s’aperçoit tout d’un coup que les chevilles ne rentrent pas dans les petits trous! C’est cela, l’origine de l’affect de la colère: tout se présente bien pour le pont de bateaux au Bosphore mais il y a une tempête, qui fait battre la mer. Toute colère, c’est faire battre la mer!

Et puis aussi bien, c’est quelque chose qui se rapporte à l’intrusion du désir lui-même et qui est aussi quelque chose qui détermine une forme d’affect sur laquelle nous reviendrons. Mais l’affect est essentiellement et comme tel, au moins pour toute une catégorie fondamentale d’affects, connotation caractéristique d’une position du sujet, d’une position qui se situe (si nous voyons essentiellement les positions possibles) dans cette mise en jeu, mise en travail, mise en oeuvre de lui-même par rapport aux lignes nécessaires que lui impose comme tel son enveloppement dans le signifiant.

Voyons maintenant un exemple. Cet exemple, je l’ai pris dans la postérité de Freud. Il nous permet de bien articuler ce qu’est le [désir dans] l’analyse. Et pour procéder d’une façon qui ne laisse pas place à un choix plus spécialement arbitraire, j’ai pris le chapitre V de Dream Analysis de Ella Sharpe, où l’auteurprend comme exemple l’analyse d’un rêve simple – je veux dire d’un rêve qu’elle prend comme tel en poussant autant que possible jusqu’au bout son analyse. Vous entendez bien que dans les chapitres précédents, elle a montré un certain nombre de perspectives, de lois, de mécanismes, par exemple l’incidence du rêve dans la pratique analytique, ou même plus loin, les problèmes posés par l’analyse du rêve ou de ce qui se passe dans les rêves des personnes analysées. Ce qui fait le point pivot de ce livre, c’est justement le chapitre où elle nous donne un exemple singulier d’un rêve exemplaire dans lequel elle met en jeu, en oeuvre, elle illustre tout ce qu’elle peut avoir d’autre part à nous produire concernant la façon dont la pratique analytique nous montre que nous devons être effectivement guidés dans l’analyse d’un rêve – et nommément ceci d’essentiel qui est ce que le praticien apporte de nouveau après la Traumdeutung, qu’un rêve n’est pas simplement quelque chose qui s’est révélé avoir une signifiance (c’est la Traumdeutung) mais quelque chose qui, dans la communication analytique, dans le dialogue analytique, vient jouer son rôle actuel, non pas à tel moment de l’analyse comme à tel autre, et que justement le rêve vient d’une façon active, déterminée, accompagner le discours analytique pour l’éclairer, pour prolonger ses cheminements, que le rêve est un rêve en fin de compte fait non seulement pour l’analyse mais souvent pour l’analyste.

Le rêve, à l’intérieur de l’analyse, se trouve en somme porteur d’un message. L’auteur en question ne recule pas, pas plus que les auteurs qui ont depuis eu à parler de l’analyse des rêves. Il s’agit seulement de savoir quelle pensée, quel accent nous lui donnerons. Et, vous le savez, j’ai attiré l’attention là-dessus dans mon rapport de Royaumont, ce n’est pas la moindre question que pose la question de la pensée à l’égard du rêve, que certains auteurs croient pouvoir s’en détourner pour autant qu’ils y voient quelque chose comme une activité.

Du moins assurément, c’est quelque chose… je veux dire que le fait en effet que le rêve se présente comme une matière à discours, comme matière à élaboration discursive est quelque chose que, si nous ne nous apercevons pas que l’inconscient n’est point ailleurs que dans les latences, non pas de je ne sais quelle besace psychique où il serait à l’état inconstitué, mais bel et bien, en tant qu’inconscient, en deçà ou – c’est une autre question – immanent à la formulation du sujet, au discours de lui-même, à son énonciation, nous verrons comment il est bel et bien légitime de prendre le rêve, comme il a toujours été considéré, pour “la voie royale” de l’inconscient.

Voici donc comment les choses se présentent dans ce rêve que nous présente l’auteur. je vais commencer par lire le rêve lui-même, je vais montrer la façon dont les problèmes se posent à son propos. Elle nous donne d’abord un bref avertissement sur le sujet, dont nous aurons à faire grand cas. Tout le chapitre devra d’ailleurs être revu, critiqué, pour nous permettre de saisir comment ce qu’elle nous énonce est à la fois, mieux que dans tout autre registre, applicable sur les repères qui sont les nôtres – et en même temps, comment ces repères peut-être pourraient nous permettre de mieux nous orienter.

Le patient arrive à sa séance ce jour-là dans certaines conditions que je rappellerai tout à l’heure. C’est seulement après certaines associations dont vous verrez qu’elles sont extrêmement importantes, qu’il se rappelle: « ceci me rappelle… » – je reviendrai sur ces associations naturelles.

« Je ne sais pourquoi, je viens justement de penser, dit-il, à mon rêve de la nuit dernière. C’était un rêve terrible, tremendous. J’ai dû rêver pendant des éternités […] ; je ne vais pas vous embêter avec cela pour la bonne raison que je ne m’en souviens plus. Mais c’était un rêve très excitant, plein d’incidents et plein d’intérêt. Je me suis réveillé chaud et transpirant… »

Il dit qu’il ne se souvient pas de cette infinité de rêve, de cette mer de rêve, mais ce qui surgit c’est cela, [c’est] une scène assez courte qu’il va nous raconter.

« J’ai rêvé que je faisais un voyage avec ma femme… », il y a ici une très jolie nuance qui n’est peut-être pas assez accentuée quant à l’ordre normal des compléments dans la langue anglaise. Je ne crois pas me tromper pourtant en disant que «J’avais entrepris un voyage avec ma femme autour du monde… » est quelque chose qui mérite d’être noté. Il y a une différence entre “un voyage autour du monde avec ma femme”, ce qui semblerait l’ordre français normal des compléments circonstanciels, et «j’ai entrepris un voyage avec ma femme autour du monde». Je crois qu’ici, la sensibilité de l’oreille en anglais doit être la même.

«[ . ..] nous sommes arrivés en Tchécoslovaquie, où toutes sortes de choses arrivaient. Je rencontrais une femme sur une route, une route qui maintenant me fait remémorer la route que je vous ai décrite dans deux autres rêves il y a quelque temps, et dans lesquels j’avais un jeu sexuel avec une femme devant une autre femme. » Là-dessus, c’est à juste titre que l’auteur change la typographie, car c’est une réflexion latérale: « C’est ainsi que cela se passait dans ce rêve. »

«  Cette fois, (il reprend le récit du rêve) ma femme était là pendant que l’événement sexuel se produisait. La femme que je rencontrais avait un aspect très passionné, very passionned looking. » Et là, changement typographique à juste titre parce que c’est un commentaire, c’est déjà une association. « Et ceci me faisait me rappeler une femme que j’avais vue la veille dans un restaurant. Elle était brune, dark, et avait les lèvres très pleines, très rouges, passionned looking, (même expression, même aspect passionné) et il est évident que si je lui avais donné le moindre encouragement, elle aurait répondu. Elle peut bien avoir stimulé ce rêve. Dans ce rêve, la femme voulait avoir avec moi un rapport sexuel et elle prenait l’initiative, ce qui, comme vous le savez, est une chose qui m’aide grandement,» et il commente « si la femme veut bien faire cela, je suis grandement aidé. »

« Dans le rêve, la femme réellement était sur moi; cela vient juste de me venir à l’esprit. Elle avait évidemment l’intention de s’introduire mon pénis. […1 Je n’étais pas d’accord, mais elle était très désappointée, en sorte que je pensais que je devrais bien la masturber, but she was so désappointed I thought I would masturbate ber. »

Ici, reprise du commentaire: « Cela sonne tout à fait mal, wrong, d’user de ce verbe d’une façon transitive, on doit dire «I masturbated, je me masturbais. » Le propre du verbe anglais est de ne pas avoir la forme réfléchie qu’il a dans la langue française. Quand on dit I masturbate (en anglais) cela veut dire “Je me masturbe”. « […] cela est tout à fait correct, mais il est tout à fait incorrect, fait-il remarquer, d’user du mot transitivement.» L’analyste ne manque pas de tiquer sur cette remarque du sujet… Et le sujet, à propos, fait en effet quelques remarques confirmatives, il commence d’associer sur ses propres masturbations. Ce n’est d’ailleurs pas là qu’il en reste.

Voici l’énoncé de ce rêve. Il doit amorcer l’intérêt de ce que nous allons dire. C’est, je dois dire, un mode d’exposition tout à fait arbitraire d’une certaine façon, je pourrais m’en passer. Ne croyez pas non plus que ce soit la voie systématique sur laquelle je vous conseille de vous appuyer pour interpréter un rêve. C’est seulement histoire de jeter un jalon qui montre ce que nous allons chercher de voir et de démontrer.

De même que dans le rêve de Freud, pris dans Freud, rêve de mort dont nous avons parlé, nous avons pu désigner d’une façon dont vous avez pu voir en même temps qu’elle ne manque pas d’artifice, quels sont les signifiants du il est mort « selon son voeu », que son fils le souhaitait; de même ici d’une certaine façon on le verra, le point où culmine effectivement le fantasme du rêve, à savoir «Je n’étais pas d’accord, mais elle était très désappointée, en sorte que je pensais que je devrais la masturber», avec la remarque que le sujet fait tout de suite, que « c’est tout à fait incorrect d’employer ce verbe transitivement » ; toute l’analyse du rêve va nous montrer que c’est effectivement en rétablissant cette intransitivité du verbe que nous trouvons le sens véritable de ce dont il s’agit.

Elle est « très désappointée… » de quoi ? Il semble que tout le texte du rêve l’indique suffisamment. À savoir du fait que notre sujet n’est guère participant quoiqu’il indique que tout dans le rêve soit fait pour l’y inciter – à savoir qu’il serait normalement très grandement aidé dans une telle position. Sans doute est-ce là ce dont il s’agit et nous dirons que la seconde partie de la phrase tombe bien dans ce que Freud nous articule comme étant une des caractéristiques de la formation du rêve, c’est à savoir l’élaboration secondaire: qu’il se présente comme ayant un contenu compréhensible.

Néanmoins le sujet nous fait remarquer lui-même que cela ne va pas tout seul puisque le verbe même qu’il emploie est quelque chose dont il nous indique qu’il ne trouve pas que cet emploi sonne bien. Selon même l’application de la formule que nous donne Freud, nous devons retenir cette remarque du sujet comme nous mettant sur la voie, sur la trace de ce dont il s’agit, à savoir de la pensée du rêve. Et c’est là le désir. En nous disant que «I thought» doit comporter comme suite que la phrase soit restituée sous la forme suivante : I thought she could masturbate, ce qui est la forme normale dans laquelle le vœu se présenterait, « Qu’elle se masturbe si elle n’est pas contente! », le sujet nous indique ici avec assez d’énergie que la masturbation concerne une activité qui n’est pas transitive au sens de passant du sujet sur un autre mais, comme il s’exprime, intransitive. Ce qui veut dire dans l’occasion une activité du sujet sur lui-même. Il la souligne bel et bien: quand on dit I masturbated, cela veut dire “je me suis masturbé”.

Ceci est un procédé d’exposition, car l’important ce n’est pas, bien entendu, de trancher sur ce sujet-encore que, je le répète, il soit important de nous apercevoir qu’ici, d’ores et déjà, immédiatement, la première indication que nous donne le sujet soit une indication dans le sens de la rectification de l’articulation signifiante.

Qu’est-ce que cela nous permet, cette rectification ? C’est à peu près ceci tout ce que nous allons maintenant avoir à considérer est, au premier abord, l’entrée en jeu de cette scène, de cette séance. L’auteur nous la donne par une description qui n’est pas nécessairement une description générale du comportement de son sujet; même elle a été jusqu’à nous donner un petit préambule de ce qui concerne sa constellation psychique. En bref, nous aurons à y revenir puisque ce qu’elle a mis dans ces prémisses se retrouvera dans ses résultats et que ces résultats, nous aurons à les critiquer.

Pour aller tout de suite à l’essentiel, je veux dire à ce qui va nous permettre d’avancer, nous allons dire qu’elle nous fait remarquer que ce sujet est un sujet évidemment très doué et qu’il a un comportement…, on le verra de mieux en mieux à mesure que nous allons centrer les choses. C’est un monsieur d’un certain âge, déjà marié, qui a une activité, nommément au barreau. Et elle nous dit, cela vaut la peine d’être relevé dans les termes propres dont le sujet se sert, que « dès que le sujet a commencé son activité professionnelle, il a développé de sévères phobies. À poser les choses brièvement, (c’est à ceci que se limite l’exposé du mécanisme de la phobie) cela signifie, dit-elle, (et nous lui faisons grande confiance car c’est une des meilleures analystes, une des plus intuitives et pénétrantes qui ait existé) non pas qu’il n’ose pas travailler avec succès, successfully, mais qu’il doit s’arrêter de travailler en réalité parce qu’il ne serait que trop successfull. »

La note que l’analyste apporte ici, que cela n’est pas d’une affinité à l’échec qu’il s’agit mais que le sujet s’arrête, si l’on peut dire, devant la possibilité immédiate de mise en relief de ses facilités, est quelque chose qui mérite d’être retenu. Vous verrez quel usage nous en ferons par la suite.

Laissons de côté ce que, dès le début, l’analyste indique comme étant quelque chose qui ici peut être mis en rapport avec le père. Nous y reviendrons. Sachons seulement que le père est mort quand le sujet avait trois ans et que pendant très longtemps, le sujet ne fait pas d’autre état de ce père que précisément de dire qu’il est mort ». Ce qui, à bien juste titre, retient l’attention de l’analyste, dans ce sens qu’elle entend par là, ce qui est bien évident, qu’il ne veut point se sou-venir que son père ait vécu – ceci ne parait guère pouvoir être contesté – et que « quand il se souvient de la vie de son père, assurément, dit-elle, c’est un événement tout à fait startling », il l’effraie, il produit en lui une espèce d’effroi.

Très vite, la position du sujet de l’analyse impliquera que le vœu de mort que le sujet a pu avoir à l’endroit de son père est là au ressort et de cet oubli, et de toute l’articulation de son désir, pour autant que le rêve le révèle. Entendons bien pourtant que rien, vous allez le voir, ne nous indique d’aucune façon cette agressive intention en tant qu’elle serait à l’origine d’une crainte de rétorsion. C’est justement ce qu’une étude attentive du rêve va nous permettre de préciser. En effet, que nous dit l’analyste de ce sujet ? Elle nous dit ceci: « Ce jour-là comme les autres jours, je ne l’ai pas entendu arriver. » Là, petit paragraphe très brillant concernant la présentation extra-verbale du sujet, et qui correspond à une certaine mode. À savoir tous ces menus incidents de son comportement qu’un analyste qui a l’œil sait repérer. « Celui-là, nous dit-elle, je ne l’entends jamais arriver. » On comprend dans le contexte qu’on arrive dans son bureau en montant un escalier: « Il y a ceux qui montent deux marches par deux marches, et ceux-là, je les repère par un pff, pff »; le mot anglais, [a thud], n’a pas d’équivalent: en anglais, il veut dire un bruit mat, sourd, ce bruit qu’un pied a sur une marche d’escalier couverte par une moquette, et qui devient un peu plus fort lorsqu’on monte deux marches à la fois. « Un autre arrive, se précipite… » Tout le chapitre est comme cela, et il est littérairement fort savoureux. C’est d’ailleurs un pur détour car la chose importante est ce que fait le patient.

Le patient a cette attitude d’une parfaite correction un peu guindée « qui ne change jamais. Il ne va jamais vers le divan que d’une seule façon. Il fait toujours un petit salut parfaitement conventionnel avec le même sourire, un sourire tout à fait gentil, qui n’a rien de forcé et qui n’est pas non plus couvrant d’une façon manifeste des intentions hostiles. » Ici, le tact de l’analyste s’y oriente très bien, « il n’y a rien qui puisse révéler qu’une chose pareille puisse exister. […] rien n’est laissé au hasard, les vêtements sont parfaitement corrects, […] pas un cheveu qui bouge, […] Il s’installe, il croise ses mains, il est bien tranquille… » Et jamais aucune espèce d’événement tout à fait immédiat et dérangeant comme le pourrait être le fait que justement, avant de partir, sa bonne lui ait fait quelque tour, ou -l’ait mis en retard, on ne saura jamais cela qu’après un long moment tout à fait à la fin de la séance, ou voire de la séance suivante. « Ce qu’il racontera pendant toute l’heure, il le fera d’une façon claire, avec une excellente diction, sans aucune hésitation, avec beaucoup de pauses. De cette voix distincte et tout à fait égale, il exprime tout ce qu’il pense et jamais, ajoute-t-elle, ce ..qu’il sent. »

Ce qu’il faut penser d’une distinction de la pensée et du sentiment, bien sûr nous serons tous du même avis devant une présentation comme celle-là, l’important est évidemment de savoir ce que signifie ce mode particulier de communication. Tout analyste penserait qu’il y a là chez le sujet une chose qu’il redoute, une sorte de stérilisation du texte de la séance, ce quelque chose qui doit faire désirer à l’analyste que nous ayons dans la séance quelque chose de plus vécu. Mais naturellement, le fait de s’exprimer ainsi doit bien avoir aussi un sens. Et l’absence de sentiments, comme elle s’exprime, n’est tout de même pas quelque chose qui ne soit absolument rien à porter dans la rubrique du chapitre sentimental.

Tout à l’heure, j’ai parlé de l’affect comme concernant le rapport du sujet à l’être et le révélant. Nous devons nous demander ce qui dans cette occasion peut, par cette voie, communiquer. Il est d’autant plus opportun de se le demander, que c’est bien là-dessus, ce jour-là, que s’ouvre la séance. Et la discordance qu’il y a entre la façon dont l’analyste aborde ce problème de cette sorte de […] passant devant elle, et la façon qui, elle-même le note, le surprend, montre bien quelle sorte de pas supplémentaire est à faire sur la position ordinaire de l’analyste pour, justement, apprécier ce qu’il en est spécialement dans ce cas. Car ce qui commence à s’ouvrir là, nous le verrons de plus en plus s’ouvrir jusqu’à l’intervention finale de l’analyste et son fruit stupéfiant. Car il est stupéfiant pas seulement que ce soit produit, mais que ce soit consigné comme une interprétation exemplaire par son côté fructuel et satisfaisant.

L’analyste, ce jour-là, est frappée de ceci qu’au milieu de ce tableau qui se distingue par une sévère rectitude, une “tenue à carreau” du sujet avec lui-même, quelque chose se produit qu’elle n’a jamais jusque là entendu. Il arrive à sa porte et, juste avant d’entrer, il fait “hum, hum! ” Ce n’est pas encore trop, c’est la plus discrète des~toux. C’était une femme fort brillante, tout l’indique dans son style; elle fut quelque chose comme institutrice avant d’être analyste et c’est un très bon point de départ pour la pénétration des faits psychologiques. Et c’est certainement une femme d’un très grand talent.

Elle entend cette « petite toux » comme l’arrivée de la colombe dans l’Arche de Noé. C’est une annonciatrice, cette toux: il y a quelque part, derrière, l’endroit où vivent des sentiments. “Oh, mais jamais je ne vais lui parler de cela car si j’en dis un mot, il va tout rengainer!”, c’est la position classique en pareil cas, ne jamais faire de remarque à un patient à une certaine étape de son analyse, au moment où il s’agit de le voir venir, sur son comportement physique – sa façon de tousser, de se coucher, de boutonner ou déboutonner son veston, tout ce que comporte l’attitude motrice réflexive sur son propre compte, pour autant qu’elle peut avoir une valeur de signal, pour autant que cela touche profondément à ce qui est du registre narcissique.

C’est là que se distingue la puissance, la dimension symbolique pour autant qu’elle s’étend, qu’elle s’étale sur tout ce qui est du registre du vocal; c’est que la même règle ne s’appliquera pas du tout à quelque chose comme « une petite toux » parce qu’une toux, quoi qu’il en soit et indépendamment de ce que cela donne par l’impression d’un événement purement somatique, cela est de la même dimension que ces “hum, hum…” ces “ouais, ouais…” que certains analystes utilisent quelquefois tout à fait décisivement, qui ont décidément toute la portée d’une relance.

La preuve, c’est qu’à sa grande surprise, c’est la première chose dont lui parle le sujet. Il lui dit très exactement avec sa voix ordinaire, tout à fait égale mais très délibérée

« Je suis en train de remarquer cette petite toux que j’ai eue juste avant d’entrer dans la chambre. Ces jours derniers j’ai toussé, je m’en suis rendu compte, et je me demande si vous l’avez remarqué. Aujourd’hui quand la camériste qui est en bas m’a dit de monter, j’ai préparé mon esprit en me disant que je ne voulais pas tousser. À mon grand ennui, j’ai tout de même toussé quand j’ai fini de monter l’escalier. C’est tout de même embêtant qu’une pareille chose puisse vous arriver, ennuyeux, d’autant plus ennuyeux qu’elle vous arrive en vous et par vous, par soi-même, (entendez) ce que vous ne pouvez pas contrôler et ce que vous ne contrôlez pas. On se demande à quoi sert une pareille chose, on se demande pourquoi cela peut bien arriver, quel purpose peut bien être servi par une petite toux de ce genre. »

L’analyste avance avec la prudence du serpent et relance « Mais oui, quel propos cela peut-il servir ? »

« Évidemment, dit-il, c’est une chose qu’on est capable de faire si on entre dans une chambre où il y a des amants. » Il raconte qu’il a fait quelque chose de semblable dans son enfance, avant d’entrer dans la chambre où était son frère avec sa girl friend. Il a toussé avant d’entrer parce qu’il pensait qu’ils étaient peut-être en train de s’embrasser et que cela valait mieux qu’ils s’arrêtent avant et que, comme cela, ils se sentiraient moins embarrassés que s’il les avait surpris.

Elle relance: « À quoi cela peut-il servir que vous toussiez avant d’entrer ici?»

– « Oui, c’est un peu absurde, dit-il, parce que naturellement, je ne peux pas me demander s’il y a quelqu’un ici, car si on m’a dit en bas de monter, c’est qu’il n’y a plus personne. […] Il n’y a aucune espèce de raison que je puisse voir à cette petite toux. Et cela me remet en mémoire une fantaisie, un fantasme que j’ai eu autrefois (quand j’étais enfant). C’était un fantasme qui concernait ceci, d’être dans une chambre où je n’aurais pas dû être, et penser que quelqu’un pourrait entrer, pensant que j’étais là. Et alors je pensais pour empêcher que quiconque n’entre, coming in, et me trouve là, que je pourrais aboyer comme un chien. Cela déguiserait ma présence, parce que celui qui pourrait entrer se dirait: « Oh, ce n’est qu’un chien qui est là! »

– « A dog? » relance l’analyste avec prudence.

– « Ceci me rappelle, continue le patient assez aisément, un chien qui est venu se frotter contre ma jambe, réellement, il se masturbait. Et j’avais assez honte de vous raconter cela parce que je ne l’ai pas arrêté, je l’ai laissé continuer, et quelqu’un aurait pu entrer. » Là-dessus il tousse légèrement et c’est là-dessus qu’il embranche son rêve.

Nous reprendrons ceci en détail la prochaine fois, mais d’ores et déjà, est-ce que nous ne voyons pas qu’ici, le souvenir même du rêve est venu tout de suite après un message que, selon toutes probabilités – et d’ailleurs l’auteur bien entendu, n’en doutera pas et le fera entrer dans l’analyse du rêve, et tout à fait au premier plan – cette « petite toux » était un message, mais il s’agit de savoir de quoi.

Mais elle était d’autre part, en tant que le sujet en a parlé, c’est-à-dire en tant qu’il a introduit le rêve, un message au second degré. À savoir de la façon la plus formelle, non pas inconsciente: un message, que c’était un message puisque le sujet n’a pas simplement dit qu’il toussait. Aurait-il dit même “J’ai toussé”, c’était déjà un message. Mais en plus il dit “J’ai toussé et cela veut dire quelque chose” et tout de suite après, il commence à nous raconter des histoires qui sont singulièrement suggestives. Cela veut évidemment dire: “je suis là, si vous êtes en train de faire quelque chose qui vous amuse et qu’il ne vous amuserait pas que cela soit vu, il est temps d’y mettre un terme.”

Mais ce ne serait pas voir justement ce dont il s’agit si nous ne tenions pas compte aussi de ce qui, en même temps, est apporté. C’est à savoir ceci qui se présente comme ayant tous les aspects du fantasme; d’abord parce que le sujet le présente comme tel, et comme un fantasme développé dans son enfance, et en plus parce que peut-être, si le fantasme s’est [développé] par rapport à un autre objet, il est tout à fait clair que rien ne réalise mieux que ce fantasme, celui dont il nous parle quand il nous dit: “j’ai pensé dissimuler ma présence – je dirais comme telle, comme présence de me voir, le sujet, dans une chambre – très précisément en faisant quelque chose dont il est bien évident que ce serait tout à fait fait pour attirer l’attention, à savoir d’aboyer.”

Cela a bien toutes les caractéristiques du fantasme qui remplit le mieux les formes du sujet pour autant que c’est par l’effet du signifiant qu’il se trouve paré. C’est à savoir de l’usage par l’enfant de ce qui se présente comme étant déjà des signifiants naturels pour servir d’attributs à quelque chose qu’il s’agit de signifier (l’enfant qui appelle un chien “ouah-ouah”). Là nous sommes inclus dans une activité fantasmatique: c’est le sujet lui-même qui s’attribue le “ouah-ouah”. Si en somme ici, il se trouve signaler sa présence, en fait, il la signale justement en tant que dans le fantasme – ce fantasme étant tout à fait inapplicable – c’est par sa manifestation même, par sa parole même qu’il est censé se faire autre qu’il

n’est, se chasser même du domaine de la parole, se faire animal, se rendre absent, naturalisé littéralement. On n’ira pas vérifier que lui est là parce qu’il se sera fait, présenté, articulé bel et bien dans un signifiant le plus élémentaire, comme étant non pas “Il n’y a rien là” mais littéralement “Il y a personne”. C’est vraiment, littéralement ce que nous annonce le sujet dans son fantasme: pour autant que je suis en présence de l’autre, je ne suis personne. C’est le “Où est-il” d’Ulysse en face du Cyclope.

Ce ne sont là que des éléments. Mais nous allons voir en poussant plus loin l’analyse que c’est ce que le sujet a associé à son rêve, qui va nous permettre de voir comment se présentent les choses, à savoir en quel sens et comment est-il personne. La chose ne va pas sans corrélatifs du côté précisément de l’autre qu’il s’agit là d’avertir, à savoir dans l’occasion qui se trouve être, comme dans le rêve, une femme – ce qui n’est certainement pas pour rien dans la situation, ce rapport avec la femme comme telle. Ce qui va nous permettre d’articuler concernant le quelque chose que le sujet n’est pas, ne peut pas être, vous le verrez, c’est quelque chose qui nous dirigera vers le plus fondamental, nous l’avons dit, des symboles concernant l’identification du sujet. Si le sujet veut absolument que, comme tout l’indique, sa partenaire féminine se masturbe, s’occupe d’elle, c’est assurément pour qu’elle ne s’occupe pas de lui. Pourquoi il ne veut pas qu’elle s’occupe de lui, et comment il ne veut pas, c’est aussi ce qu’aujourd’hui la fin normale du temps qui nous est assigné pour cette séance ne nous permet pas d’articuler et que nous remettrons à la prochaine fois.

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