lundi, juin 17, 2024
Recherches Lacan

LVI LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION 1958 – 1959 Leçon du 20 mai 1959

Leçon du 20 mai 1959

Nous allons aujourd’hui reprendre notre propos au point où nous l’avons laissé la dernière fois, c’est-à-dire au point où c’est d’une sorte d’opération, que j’avais pour vous formalisée sous le mode d’une division subjective dans la demande, qu’il s’agit. Nous allons reprendre ceci pour autant que cela nous conduit à l’examen de la formule du fantasme pour autant qu’elle est le support d’une relation essentielle, d’une relation pivot, celle que j’essaye de promouvoir pour vous cette année dans le fonctionnement de l’analyse.

Si vous vous souvenez, je vous ai la dernière fois inscrit les lettres suivantes imposition, proposition de la demande au lieu de l’Autre, comme étant l’étape idéale primaire. C’est une reconstruction bien entendu, et pourtant rien n’est plus concret, rien n’est plus réel puisque c’est dans la mesure où la demande de l’enfant commence à s’articuler que le processus s’engendre ou que nous prétendons tout au moins montrer que le processus s’engendre, d’où va se former cette Spaltung du discours qui est exprimée dans les effets de l’inconscient.

Si vous vous souvenez, la dernière fois nous avons, à la suite de cette première position du sujet dans l’acte de la première articulation de la demande, fait allusion à ce qui s’en dégage comme ce pendant nécessaire de la position de l’Autre réel, comme celui qui est tout puissant pour répondre à cette demande.

Comme je vous l’ai dit, c’est un stade que nous avons évoqué, qui est essentiel pour la compréhension de la fondation du premier rapport à l’Autre, à la mère, comme donnant dans l’Autre la première forme de l’omnipotence. Mais comme je vous l’ai dit, c’est en considérant ce qui se passe au niveau de la demande que nous allons poursuivre le processus de la génération logique qui se produit à partir de cette demande. De sorte que ce que j’avais exprimé l’autre jour sous la forme qui faisait intervenir l’Autre comme sujet réel – je ne sais plus si c’est sous cette forme ou sous une autre que j’avais écrit au tableau ceci, que la demande ici prend une autre portée, qu’elle devient demande d’amour, qu’en tant qu’elle est demande de satisfaction d’un besoin, elle est revêtue à ce niveau d’un signe, d’une barre qui en change essentiellement la portée. Peu importe que j’ai employé ces lettres ou pas (c’est bien celles-là que j’ai utilisées) puisque ceci est très précisément ce qui peut engendrer toute une sorte de [palette] qui est celle des expériences réelles du sujet, pour autant qu’elles vont s’inscrire dans un certain nombre de réponses qui sont gratifiantes ou frustrantes et qui sont évidemment très essentielles pour que s’y inscrive une cer-taine modulation de son histoire.

Mais ce n’est pas cela qui est poursuivi dans l’analyse synchronique, l’analyse formelle qui est celle que nous poursuivons maintenant. C’est dans la mesure où – au stade ultérieur à celui de la position de l’autre comme autre réel qui répond à la demande – le sujet l’interroge comme sujet, c’est-à-dire où lui-même s’apparaît comme sujet pour autant qu’il est sujet pour l’autre, c’est dans ce rapport de première étape où le sujet se constitue par rapport au sujet qui parle, se repère dans la stratégie fondamentale qui s’instaure dès qu’apparaît la dimension du langage et qui ne commence qu’avec cette dimension du langage; c’est pour autant que l’autre, s’étant structuré dans le langage, de ce fait devient sujet possible d’une tragédie par rapport à laquelle le sujet lui-même peut se constituer comme sujet reconnu dans l’autre, comme sujet pour un sujet. Il ne peut pas y avoir d’autre sujet qu’un sujet pour un sujet et d’autre part, le sujet premier ne peut s’instituer comme tel que comme sujet qui parle, que comme sujet de la parole. C’est donc pour autant que l’Autre lui-même est marqué des nécessités du langage, que l’Autre s’instaure non pas comme autre réel, mais comme Autre, comme lieu de l’articulation de la parole, que se fait la première position possible d’un sujet comme tel, d’un sujet qui peut se saisir comme sujet, qui se saisit comme sujet dans l’autre, en tant que l’autre pense à lui comme sujet.

Vous voyez, je vous l’ai fait remarquer la dernière fois, rien de plus concret que cela. Ce n’est point une étape de la méditation philosophique, c’est ce quelque chose de primitif qui s’établit dans la relation de confiance. Dans quelle mesure, et jusqu’à quel point puis-je compter sur l’autre ? Qu’est-ce qu’il y a de fiable dans les comportements de l’autre ? Quelle suite puis-je attendre de ce qui déjà par lui a été promis ? C’est bien là ce sur quoi un des conflits les plus pri-mitifs – le plus primitif sans doute du point de vue qui nous intéresse – de la relation de l’enfant à l’autre, est quelque chose autour de quoi nous voyons tourner l’instauration et la base même des principes de son histoire, et aussi bien que cela se répète au niveau le plus profond de son destin, de ce qui commande la modulation inconsciente de ses comportements. C’est ailleurs que dans une pure et simple frustration ou gratification.

C’est dans la mesure où il peut se fonder sur quelque autre que, vous le savez, s’institue ce que nous trouvons dans l’analyse, voire dans l’expérience la plus quotidienne de l’analyse, ce que nous trouvons de plus radical dans la modulation inconsciente du patient, névrosé ou non. C’est donc pour autant que devant l’autre comme sujet de la parole, en tant qu’elle s’articule primordialement, c’est par rapport à cet autre que le sujet lui-même se constitue comme sujet qui parle, non point comme sujet primitif de la connaissance, non pas le sujet des philosophes, mais le sujet en tant qu’il se pose comme regardé par l’autre, comme pouvant lui répondre au nom d’une tragédie commune, comme sujet qui peut interpréter tout ce que l’autre articule, désigne de son intention la plus profonde, de sa bonne ou de sa mauvaise foi.

Essentiellement à ce niveau, si vous me permettez un jeu de mots, le S se pose vraiment non seulement comme le S qui s’inscrit comme une lettre, mais aussi bien à ce niveau comme le Es de la formule topique que Freud donne du sujet, Ça. Ça, sous une forme interrogative, sous la forme aussi où, si vous mettez ici un point d’interrogation, le S s’articule “est-ce ?” C’est là tout ce qu’à ce niveau le sujet formule encore de lui-même. Il est, à l’état naissant, en présence de l’articulation de l’Autre pour autant qu’elle lui répond, mais qu’elle lui répond au-delà de ce qu’il a formulé dans sa demande.

S, c’est à ce niveau que le sujet se suspend et qu’à l’étape suivante, c’est-à-dire pour autant qu’il va faire ce pas où il veut se saisir dans l’au-delà de la parole, est  lui-même comme marqué de quelque chose qui le divise primordialement de lui-même en tant que sujet de la parole, c’est à ce niveau, en tant que sujet barré, $, qu’il peut, qu’il doit, qu’il entend trouver la réponse; et qu’aussi bien il ne la trouve pas pour autant qu’il rencontre dans l’Autre, à ce niveau, ce creux, ce vide que j’ai articulé pour vous en tant que disant qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, qu’aucun signifiant possible ne garantit l’authenticité de la suite des signifiants, qu’il dépend essentiellement pour cela de la bonne volonté de l’Autre, qu’il n’y a rien qui, au niveau du signifiant, garantisse, authentifie en quoi que ce soit la chaîne et la parole signifiante.

Et c’est ici que se produit de la part du sujet ce quelque chose qu’il tire d’ailleurs, qu’il fait venir d’ailleurs, qu’il fait venir du registre imaginaire, qu’il fait venir d’une partie de lui-même en tant qu’il est engagé dans la relation imaginaire à l’autre. Et c’est ce a qui vient ici, qui surgit à la place où se porte, où se pose l’interrogation du [S], sur ce qu’il est vraiment, sur ce qu’il veut vraiment. C’est là que se produit le surgissement de ce quelque chose que nous appelons a, a en tant qu’il est l’objet, l’objet du désir sans doute et non pas pour autant que cet objet du désir se coapterait directement par rapport au désir, mais pour autant que cet objet entre en jeu dans un complexe que nous appelons le fantasme, le fantasme comme tel; c’est-à-dire pour autant que cet objet est le support autour de quoi, au moment où le sujet s’évanouit devant la carence du signifiant qui répond de sa place au niveau de l’Autre, [il] trouve son support dans cet objet.

C’est-à-dire qu’à ce niveau, l’opération est division. Le sujet essaie de se reconstituer, de s’authentifier, de se rejoindre dans la demande portée vers l’Autre. L’opération s’arrête. C’est pour autant qu’ici le quotient que le sujet cherche à atteindre-pour autant qu’il doit se saisir, se reconstituer et s’authentifier comme sujet de la parole – reste ici suspendu, en présence, au niveau de l’Autre, de l’apparition de ce reste par où lui-même, le sujet, supplée, apporte la rançon, vient remplacer la carence au niveau de l’Autre du signifiant qui lui répond.

C’est pour autant que ce quotient et ce reste restent ici en présence l’un de l’autre et, si l’on peut dire, se soutenant l’un par l’autre, que le fantasme n’est rien d’autre chose que l’affrontement perpétuel de cet $, de cet $ pour autant qu’il marque ce moment de fading du sujet où le sujet ne trouve rien dans l’Autre qui le garantisse, lui, d’une façon sûre et certaine, qui l’authentifie, qui lui permette de se situer et de se nommer au niveau du discours de l’Autre, c’est-à-dire en tant que sujet de l’inconscient. C’est répondant à ce moment que surgit comme suppléant du signifiant manquant, cet élément imaginaire [a], que nous appelons dans sa forme la plus générale, pour autant que terme corrélatif de la structure du fantasme, ce support de S comme tel, au moment où il essaie de s’indiquer comme sujet du discours inconscient.

Il me semble qu’ici je n’ai pas plus à en dire. je vais pourtant en dire plus pour vous rappeler ce que ceci veut dire dans le discours freudien, par exemple le « Wo Es war, soli Ich werden », “Là où C’était, là je dois devenir”. C’est très précis, c’est ce Ich qui n’est pas das Ich qui n’est pas le moi, qui est un Ich, le Ich utilisé comme sujet de la phrase. “Là où C’était, là où Ça parle”, c’est-à-dire où à l’instant d’avant quelque chose était qui est le désir inconscient, là je dois me désigner, là “je dois être”, ce Je qui est le but, la fin, le terme de l’analyse avant qu’il se nomme, avant qu’il se forme, avant qu’il s’articule, si tant est qu’il le fasse jamais, car aussi bien dans la formule freudienne ce « soll Ich werden », ce doit être ce “dois-Je devenir” est le sujet d’un devenir, d’un devoir qui vous est proposé.

Nous devons reconquérir ce champ perdu de l’être du sujet, comme dit Freud dans la même phrase, par une jolie comparaison, comme la reconquête de la Hollande sur le Zuiderzee, de terres offertes à une conquête pacifique 198. Ce champ de l’inconscient sur lequel nous devons gagner dans la réalisation du Grand Œuvre analytique, c’est bien de cela qu’il s’agit. Mais avant que ceci soit fait “Là où Ça était”, qu’est-ce qui nous désigne la place de ce Je qui doit venir au jour ? Ce qui nous le désigne, c’est l’index de quoi ? Très exactement de ce dont il s’agit, du désir, du désir en tant qu’il est fonction et terme de ce dont il s’agit dans l’inconscient.

Et le désir est ici soutenu par l’opposition, la coexistence des deux termes qui sont ici le $, le sujet en tant que justement à cette limite il se perd, que là l’inconscient commence – ce qui veut dire qu’il n’y a pas purement et simplement privation de quelque chose qui s’appellerait conscience, c’est qu’une autre dimension commence où il ne lui est plus possible de savoir, où il n’est plus, [quotient a ?]. Ici s’arrête toute possibilité de se nommer. Mais dans ce point d’arrêt est aussi l’index, l’index qui est apporté, qui est la fonction majeure, quelles que soient les apparences de ce qui, à ce moment-là, est soutenu devant lui comme l’objet qui le fascine, mais qui est aussi celui qui le retient devant l’annulation pure et simple, la syncope de son existence. Et c’est cela qui constitue la structure de ce que nous appelons le fantasme.

C’est aujourd’hui à cela que nous allons nous arrêter. Nous allons voir ce que comporte comme généralité d’application cette formule du fantasme. Aussi bien allons-nous le prendre, puisque nous avons dit la dernière fois que c’était dans sa fonction synchronique, c’est-à-dire pour la place qu’il occupe dans cette référence du sujet à lui-même, du sujet à ce qu’il est au niveau de l’inconscient quand – je ne dirai pas, il s’interroge sur ce qu’il est -, quand il est en somme porté par la question sur ce qu’il est, ce qui est la définition de la névrose. Arrêtons-nous d’abord aux propriétés formelles, telles que l’expérience analytique nous permet de les reconnaître, de cet objet a pour autant qu’il intervient dans la structure du fantasme.

Le sujet, disons-nous, est au bord de cette nomination défaillante qui est le rôle structural de ce qui est visé au moment du désir. Et il est au point où il subit, si je puis dire, au maximum, à un point d’acmé, ce qu’on peut appeler la virulence du logos, pour autant qu’il se rencontre avec le point suprême de l’effet aliénant de son implication dans le logos. Cette prise de l’homme dans la combinatoire fondamentale qui donne la caractéristique essentielle du logos, c’est une question que d’autres que moi ont à résoudre, de savoir ce qu’elle peut vouloir dire; je veux dire, ce que veut dire que l’homme soit nécessaire à cette action du logos dans le monde. Mais ici ce que nous avons à voir, c’est ce qu’il en résulte pour l’homme et comment l’homme y fait face, comment il le soutient.

La première formule qui peut nous venir, c’est qu’il faut qu’il le soutienne réellement, qu’il le soutienne de son réel, de lui en tant que réel, c’est-à-dire aussi bien de ce qui lui reste toujours le plus mystérieux. Un détour ici ne serait pas mal venu. C’est d’essayer pour nous d’appréhender – c’est ce sur quoi d’ailleurs certains d’entre vous depuis longtemps s’interrogent – ce que peut bien, au dernier terme, vouloir dire cet emploi que nous faisons ici du terme de réel, pour autant que nous l’opposons au symbolique et à l’imaginaire.

Il faut bien dire que si la psychanalyse, si l’expérience freudienne vient en son temps, à notre époque, il n’est certainement pas indifférent de constater que c’est pour autant que peut venir pour nous, avec la plus grande résistance, ce que je pourrais appeler soit la forme d’une crise de la théorie de la connaissance, ou de la connaissance elle-même. Enfin, ce point sur lequel la dernière fois j’ai essayé déjà d’attirer votre attention, c’est à savoir ce que signifie l’aventure de la science – comment elle s’est créée, greffée, branchée sur cette longue culture – qui a été une prise de position, assez partiale pour que nous puissions l’appeler partielle, qui a été ce retrait de l’homme sur certaines positions en présence du monde qui ont été d’abord des positions contemplatives, celles qui impliquaient non pas la position du désir – sans doute je vous l’ai fait remarquer – mais le choix, l’élection d’une certaine forme de ce désir; désir, ai-je dit, de savoir, désir de connaître. Assurément nous pouvons le spécifier comme une discipline, une ascèse, un choix, et nous savons que ce qui en est sorti, à savoir la science, notre science moderne, notre science pour autant qu’on peut dire qu’elle se distingue pour nous par cette prise exceptionnelle sur le monde qui, d’un certain côté, nous rassure quand nous parlons de réalité.

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Nous savons que nous ne sommes pas sans prise sur le réel, mais laquelle après tout ? Est-ce une prise de connaissance ? Et je ne peux ici que vous indiquer au moins la question. Est-ce qu’il ne semble pas, à la première approche, à la première appréhension que nous avons de ce qui résulte de ce processus, qu’assurément au point où nous en sommes, au point de l’élaboration spéciale-ment de la science physique qui est la forme où la réussite s’est poussée le plus loin de la prise de nos chaînes symboliques sur quelque chose que nous appelons l’expérience, l’expérience construite; est-ce qu’il ne semble pas que moins que jamais nous avons le sentiment d’atteindre à ce quelque chose qui, dans l’idéal de la philosophie incipiente, de la philosophie à ses débuts, se proposait comme la fin, la récompense de l’effort du philosophe, du sage, c’est-à-dire cette participation, cette connaissance, cette identification à l’être qui était visée et qui était représentée dans la perspective grecque, dans la perspective aristotélicienne, comme étant ce qui était la fin du connaître, à savoir l’identification par la pensée du sujet (qui ne s’appelait pas à ce moment-là sujet), de celui qui pensait, de celui qui poursuivait la connaissance, à l’objet de sa contemplation ?

À quoi nous identifions-nous au terme de la science moderne ? Je ne crois même pas qu’il y ait une seule branche de la science, que ce soit celle où nous sommes arrivés aux résultats les plus parfaits, les plus poussés, que ce soit celle même où la science essaie de s’ébaucher, de faire le premier pas, comme dans les termes d’une psychologie qui s’appelle behaviourisme; si bien que nous sommes sûrs d’être déçus au dernier terme quant à ce qu’il y a à connaître, que même quand nous nous trouvons dans une des formes de cette science qui est encore balbutiante, – qui prétend imiter, comme le petit personnage de la Melancholia de Dürer, le petit ange, qui aux côtés de la grande Mélancolie commence à faire ses premiers cercles – quand nous commençons une psychologie qui se prétend scientifique, nous posons au principe que nous allons faire du simple behaviourisme, c’est-à-dire que nous allons nous contenter de regarder, surtout que nous nous refusons au départ même toute visée qui comporte cette assomption, cette identification à ce qui est là devant nous. Au-delà de la méthode, cela va consister d’abord à nous refuser de croire que nous puissions, au but, arriver à ce qui est dans l’antique idéal de la connaissance.

Il y a sans doute là quelque chose de véritablement exemplaire et qui est de nature à nous faire méditer sur ce qui se passe quand d’autre part une psychologie (qui, elle, bien entendu, si nous ne la posons et ne l’articulons comme une science, est quand même une chose qui se pose comme paradoxale par rapport à la méthode jusqu’ici définie sur l’apport scientifique), la psychologie freudienne, elle, nous dit que le réel du sujet n’est pas à concevoir comme le corrélatif d’une connaissance.

Le premier pas où se situe le réel comme réel, comme terme de quelque chose où le sujet est intéressé, ce n’est pas par rapport au sujet de la connaissance qu’il se situe, puisque quelque chose dans le sujet s’articule qui est au-delà de sa connaissance possible, et qui pourtant est déjà le sujet et, qui plus est, le sujet qui se reconnaît à ceci qu’il est sujet d’une chaîne articulée. Que quelque chose qui est de l’ordre d’un discours dès l’abord, que soutient donc quelque support, quelque support dont il n’est pas abusif de le qualifier du terme d’être si après tout nous donnons à ce terme d’être sa définition minima, si le terme d’être veut dire quelque chose, c’est le réel pour autant qu’il s’inscrit dans le symbolique, le réel intéressé dans cette chaîne que Freud nous dit être cohérente et commander, au-delà de toutes ces motivations accessibles au jeu de la connaissance, le comportement du sujet. C’est bien quelque chose qui, au sens complet, mérite d’être nommé comme de l’ordre de l’être, puisque c’est déjà quelque chose qui se pose comme un réel articulé dans le symbolique, comme un réel qui a pris sa place dans le symbolique, et qui a pris cette place au-delà du sujet de la connaissance.

C’est au moment, dirais-je, et c’est là que se boucle la parenthèse que j’avais ouverte tout à l’heure, c’est au moment où dans notre expérience de la connaissance quelque chose pour nous se dérobe dans ce qui s’est développé sur l’arbre de la connaissance, où quelque chose dans ce rameau qui s’appelle la science s’avère, se manifeste à nous comme étant quelque chose qui a trompé l’espoir de la connaissance.

Si d’autre part, on peut dire que cela a été peut-être beaucoup plus loin que toute espèce d’effet attendu de la connaissance, c’est en même temps et à ce moment que, dans l’expérience de la subjectivité, dans celle qui s’établit dans la confidence, dans la confiance analytique, Freud nous désigne cette chaîne où les choses s’articulent d’une façon qui est structurée de façon homogène avec toute autre chaîne symbolique, avec ce que nous connaissons comme discours, qui pourtant n’est pas accessible, comme dans la contemplation, n’est pas accessible au sujet en tant qu’il pourrait s’y reposer comme l’objet où il se reconnaît. Bien au contraire, fondamentalement il se méconnaît. Et dans toute la mesure où il essaie, à cette chaîne, d’aborder, où il essaye là de se nommer, de se repérer, c’est là précisément qu’il ne s’y trouve pas. Il n’est là que dans les intervalles, dans les coupures. Chaque fois qu’il veut se saisir, il n’est jamais que dans un inter-valle, et c’est bien pour cela que l’objet imaginaire du fantasme, sur lequel il va chercher à se supporter, est structuré comme il l’est – c’est ce que je veux vous montrer maintenant.

Il y a bien d’autres choses à démontrer sur cette formalisation $ poinçon a, mais je veux vous montrer comment est fait a. je vous l’ai dit, c’est comme coupure et comme intervalle que le sujet se rencontre au point terme de son interrogation. C’est aussi bien essentiellement comme forme de coupure que le a, dans toute sa généralité, nous montre sa forme. Ici je vais simplement regrouper un certain nombre de traits communs que vous connaissez déjà concernant les différentes formes de cet objet. Pour ceux qui ici sont analystes, je peux aller vite, quitte ensuite à entrer dans le détail, à recommenter. S’il s’agit que l’objet dans le fantasme soit quelque chose qui ait la forme de la coupure, dans quoi allons-nous pouvoir le reconnaître ? Franchement, je dirai qu’au niveau du résultat, je pense que déjà vous me devancerez, du moins j’ose l’espérer.

Dans ce rapport qui fait que le $, au point où il s’interroge comme $, ne trouve à se supporter que dans une série de termes qui sont ceux que nous appelons ici a, en tant qu’objets dans le fantasme, nous pouvons dans une première approximation en donner trois exemples. Cela n’implique pas que ce soit complètement exhaustif, ce l’est presque. je dis que cela ne l’est pas complètement pour autant que prendre les choses au niveau de ce que j’appellerai le résultat, c’est-à-dire du a constitué, n’est pas une démarche tellement légitime. je veux dire que com-mencer par là c’est simplement vous faire partir d’un terrain déjà connu dans lequel vous vous retrouviez pour faire le chemin plus facile. Cela n’est pas la voie la plus rigoureuse comme vous le verrez quand nous aurons à rejoindre ce terme par la voie plus rigoureuse de la structure. C’est-à-dire la voie qui part du sujet en tant qu’il est barré, en tant que c’est lui qui soulève, qui suscite le terme de l’objet. Mais c’est de l’objet que nous partirons parce que c’est de là que vous vous reconnaîtrez le mieux.

Il y en a trois espèces repérées dans l’expérience analytique, identifiées bel et bien jusqu’à présent comme telles (a, φ, d).

– La première espèce est celle que nous appelons habituellement, à tort ou à raison, l’objet prégénital.

– La deuxième espèce est cette sorte d’objet qui est intéressé dans ce qu’on appelle le complexe de castration, et vous savez que sous sa forme la plus générale, c’est le phallus.

– La troisième espèce, c’est peut-être le seul terme qui vous surprendra comme une nouveauté mais, à la vérité, je pense que ceux d’entre vous qui ont pu étudier d’assez près ce que j’ai pu écrire sur les psychoses ne s’y trouveront tout de même pas essentiellement déroutés, la troisième espèce d’objet remplissant exactement la même fonction par rapport au sujet à son point de défaillance, de fading, cela n’est rien d’autre et ni plus ni moins que ce qu’on appelle communément le délire et très précisément, ce pourquoi Freud, depuis presque le début de ses premières appréhensions, a pu écrire: « Ils aiment leur délire comme soi-même », Sie lieben also den Wahn wie sich selbst.

Nous allons reprendre ces trois formes d’objet pour autant qu’elles nous permettent de saisir quelque chose dans leur forme qui leur permet de remplir cette fonction, de devenir les signifiants que le sujet tire de sa propre substance pour soutenir devant lui, précisément, ce trou, cette absence du signifiant au niveau de la chaîne inconsciente.

1. En tant qu’objet prégénital, qu’est-ce que veut dire le a ?

Dans l’expérience animale, pour autant qu’elle se structure en images, ne devons-nous pas ici évoquer le terme même par où plus d’une réflexion matérialiste arrive à résumer ce qu’est après tout le fonctionnement d’un organisme, tout humain qu’il soit, au niveau des échanges matériels ? Précisément – ce n’est pas moi qui ai inventé la formule – cet animal, tout humain qu’il soit, n’est après tout qu’un boyau avec deux orifices, celui par où ça rentre et l’autre par où ça sort. Et aussi bien, c’est là ce par quoi se constitue l’objet dit “pré-génital” pour autant qu’il vient remplir sa fonction signifiante dans le fantasme. C’est pour autant que ce dont le sujet se nourrit se coupe à quelque moment de lui, voire qu’à l’occasion – c’est le renversement de la position, le stade sadique oral – lui-même le coupe, ou tout au moins fasse effort pour le couper et mordre. C’est donc l’objet en tant qu’objet de sevrage, ce qui veut dire à proprement parler objet de coupure d’une part, et d’autre part à l’autre extrémité du boyau, pour autant que ce qu’il rejette se coupe de lui – et aussi bien que tout l’apprentissage, lui, est fait des rites et des formes de la propreté – qu’il apprend que ce qu’il rejette, il le coupe de lui-même.

C’est essentiellement en tant que ce dont nous faisons, dans l’expérience analytique commune, la forme fondamentale de l’objet des phases dites orale et anale, à savoir le mamelon (cette partie du sein que le sujet peut tenir dans son orifice buccal, et aussi ce dont il est séparé), c’est aussi bien cet excrément qui devient aussi pour le sujet à un autre moment la forme la plus significative de son rapport aux objets; [ces objets] sont pris, choisis très précisément en tant qu’ils sont spécialement exemplaires, manifestant dans la forme la structure de la coupure, qu’ils sont intéressés à jouer ce rôle de support au niveau où le sujet se trouve lui-même situé comme tel dans le signifiant, en tant qu’il est structuré par la coupure.

Et c’est ce qui nous explique que ces objets-là, entre autres et de préférence à d’autres, soient choisis. Car on n’a pas pu ne pas remarquer que s’il s’agissait que le sujet érotise telle ou telle de ses fonctions en tant simplement que vitale, pourquoi n’y aurait-il pas aussi une phase plus primitive que les autres et, semble-t-il plus fondamentale, qui est qu’il serait rattaché à une fonction du point de vue de la nutrition tout aussi vitale que celle qui se passe par la bouche pour se finir par l’excrétion de l’orifice intestinal, c’est la respiration. Oui, mais la respiration ne connaît nulle part cet élément de coupure. La respiration ne se coupe pas, ou si elle est coupée, c’est d’une façon qui ne manque pas d’engendrer quelque drame. Rien ne s’inscrit dans une coupure de la respiration si ce n’est de façon exceptionnelle. La respiration, ce rythme, la respiration est pulsation, la respiration est alternance vitale, elle n’est rien qui permette sur le plan imaginaire de symboliser précisément ce dont il s’agit, à savoir l’intervalle, la coupure.

Ce n’est pas dire pourtant que rien de ce qui passe par l’orifice respiratoire ne puisse, comme tel, être scandé, puisque précisément c’est par ce même orifice que se produit l’émission de la voix et que l’émission de la voix est, elle, quelque chose qui se coupe, qui se scande; et c’est aussi bien pourquoi celle-là, nous la retrouverons tout à l’heure et précisément au niveau de ce troisième type du a que nous avons appelé le délire du sujet. Pour autant que cette émission justement n’est pas scandée, pour autant qu’elle est simplement  (pneuma) flatus, il est évidemment très remarquable – et ici je vous prie de vous reporter aux études de Jones – de voir que, du point de vue de l’inconscient, elle n’est pas individualisée, au point le plus radical, comme étant quelque chose qui soit de l’ordre respiratoire; mais précisément, en raison justement de cette imposition de la forme de la coupure, rapportée au niveau le plus profond de l’expérience que nous en avons dans l’inconscient (et c’est le mérite de Jones de l’avoir vu) au flatus anal qui se trouve, paradoxalement et par cette sorte de déplaisante surprise que les découvertes analytiques nous ont apportée, se trouve symboliser au plus profond ce dont il s’agit chaque fois qu’au niveau de l’inconscient, c’est le phallus qui se trouve symboliser le sujet.

2. Au deuxième niveau, et il ne s’agit là bien entendu que d’un artifice d’exposition, car il n’y a ni premier ni deuxième niveau. Au point où nous nous déplaçons ici, tous les a ont la même fonction. Ils ont la même fonction, il s’agit de savoir pourquoi ils prennent une forme ou l’autre, mais dans la forme que nous décrivons dans la synchronie, ce que nous essayons de dégager, ce sont les traits, ce sont les caractères communs. Ici, au niveau du complexe de castration, nous lui trouvons une autre forme qui est celle de la mutilation. En effet s’il s’agit de coupure, il faut et il suffit que le sujet se sépare de quelque partie de lui-même, qu’il soit capable de se mutiler. Et après tout la chose – les auteurs analystes l’ont aperçue – n’implique pas même une modalité tellement nouvelle au premier aspect, puisqu’ils ont rappelé à propos de la mutilation, pour autant qu’elle joue un rôle si important dans toutes les formes, dans toutes les manifestations de l’accès de l’homme à sa propre réalité, dans la consécration de sa plénitude d’homme – nous savons par l’histoire, nous savons par l’ethnographie, nous savons par la constatation de tous les procédés initiatiques par où l’homme cherche, dans un certain nombre de formes de stigmatisation, à définir son accès à un niveau supérieur de réalisation de lui-même – nous savons cette fonction de la mutilation comme telle, et ce n’est pas ici que j’aurai à vous en rappeler le catalogue et l’éventail.

Il faut simplement, et il suffit, que je vous rappelle ici, simplement pour vous le faire à cette occasion toucher du doigt, que sous une autre forme c’est encore ici de quelque chose que nous pouvons appeler coupure qu’il s’agit, et bien et bellement pour autant qu’elle instaure le passage à une fonction signifiante, puisque ce qu’il en reste de cette mutilation, c’est une marque. C’est ce qui fait que le sujet qui a subi la mutilation comme un individu particulier dans le troupeau, porte désormais sur lui la marque d’un signifiant qui l’extrait d’un état premier pour le porter, l’identifier à une puissance d’être différente, supérieure. C’est le sens de toute espèce d’expérience de traversée initiatique, pour autant que nous retrouvons sa signification au niveau du complexe de castration comme tel.

Ce n’est pas aussi bien, je vous le fais remarquer au passage, épuiser la question, car depuis le temps que j’essaye, avec vous, de m’approcher de ce dont il s’agit au niveau du complexe de castration, vous avez bien dû vous apercevoir des ambiguïtés qui règnent autour de la fonction de ce phallus. En d’autres termes, que s’il est simplement le résultat de voir que, par quelque côté, c’est lui qui est marqué, c’est lui qui est porté à la fonction de signifiant, il reste que pour autant, la forme de la castration n’est pas entièrement impliquée dans ce que nous pouvons avoir à l’extérieur, dans les résultats des cérémonies qui aboutissent à telle ou telle déformation, circoncision.

La marque portée sur le phallus n’est pas cette espèce d’extirpation, de fonction particulière de négativation apportée au phallus dans le complexe de castration. Ceci nous ne pouvons pas le saisir à ce niveau de l’exposé, nous y reviendrons je pense la prochaine fois, quand nous aurons à expliquer ce qui, je vous l’indique simplement aujourd’hui, est le problème qui se pose maintenant que nous ré-abordons ces choses, que nous en refaisons l’inventaire. C’est à savoir en quoi et pourquoi Freud a pu, au départ, faire cette chose énorme que de lier le complexe de castration à ce quelque chose à quoi un examen attentif montre qu’il n’est pas tellement solidaire, à savoir d’une fonction dominatrice, cruelle, tyrannique, d’une sorte de père absolu. C’est là un mythe assurément. Et comme tout ce que Freud a apporté, c’est un fait très miraculeux, c’est un mythe qui tient, nous essayerons d’expliquer pourquoi.

Il n’en reste pas moins que, dans leur fonction fondamentale, les rites d’initiation qui se marquent, qui s’inscrivent dans un certain nombre de formes de stigmatisations, de mutilations, ici au point où nous les abordons aujourd’hui, à savoir en tant qu’ils jouent ce rôle du a, en tant qu’ils sont par les sujets eux-mêmes qui les expérimentent destinés à changer de nature. Ce qui chez le sujet jusque-là, dans la liberté des stades pré-initiatiques qui caractérisent les sociétés primitives, a été laissé à une sorte de jeu indifférent des désirs naturels, les rites d’initiation prennent la forme de changer le sens de ces désirs, de leur donner, à partir de là précisément, une fonction où s’identifie, où se désigne comme tel l’être du sujet, où il devient si l’on peut dire homme, mais aussi bien femme de plein exercice; où la mutilation sert ici à orienter le désir, à lui faire prendre précisément cette fonction d’index, de quelque chose qui est réalisé et qui ne peut s’articuler, s’exprimer que dans un au-delà symbolique et un au-delà qui est celui que nous appelons aujourd’hui l’être, une réalisation d’être dans le sujet.

On pourrait à cette occasion faire quelques remarques latérales et nous apercevoir que si quelque chose s’offre à l’atteinte, à la marque signifiante du rite d’initiation, ce n’est bien entendu pas par hasard que ce soit tout ce qui peut s’y offrir comme appendice. Vous savez aussi bien que l’appendice phallique n’est pas le seul qui en l’occasion est employé, que sans aucun doute aussi le rapport que le sujet peut établir dans toute référence à lui-même, et qui est celui où nous pouvons concevoir que l’appréhension vécue puisse être la plus remarquable, à savoir le rapport de tumescence, désigne bien entendu au premier plan le phallus comme quelque chose qui s’offre d’une façon privilégiée, a cette fonction de pouvoir s’offrir à la coupure et aussi bien d’une façon qui sera assurément, plus que dans tout autre objet, redoutée et scabreuse.

C’est ici que pour autant que la fonction du narcissisme est rapport imaginaire du sujet à soi-même, elle doit être prise pour le point de support où s’inscrit, au centre, cette formation de l’objet significatif. Et là aussi nous pouvons peut-être apercevoir comment ce qui est ici important dans l’expérience que nous avons de tout ce qui se passe au niveau du stade du miroir – à savoir l’inscription, la situation où le sujet peut placer sa propre tension, sa propre érection, par rapport à l’image d’au-delà de lui-même qu’il a dans l’autre – nous permet d’apercevoir ce que peuvent avoir de légitime certaines des approches que la tradition des psychologues-philosophes avait déjà faites de cette appréhension de la fonction du moi.

je fais ici allusion à ce que Maine de Biran nous a apporté dans son analyse si fine du rôle du sentiment de l’effort, le sentiment de l’effort pour autant qu’il est poussée, appréhendée par le sujet des deux côtés à la fois, pour autant qu’il est l’auteur de la poussée mais qu’il est aussi bien l’auteur de ce qui la contient, pour autant qu’il éprouve cette poussée de lui comme telle à l’intérieur de lui-même. Voilà qui, rapproché de cette expérience de la tumescence, nous fait bien apercevoir combien peut se situer là et entrer en fonction, à ce même niveau de l’expérience (comme ce par quoi le sujet s’éprouve sans jamais pourtant pouvoir se saisir, puisque aussi bien ici il n’y a pas à proprement parler de marque possible, de coupure possible) quelque chose dont je crois que le lien ici doit être repéré pour autant qu’il prend valeur symbolique, symptomatique, au même niveau de l’expérience qui est celui que nous essayons d’analyser ici dans l’expérience, qui est celui si paradoxal de la fatigue.

Si l’effort ne peut servir d’aucune façon au sujet, pour la raison que rien ne permet de l’empreindre de la coupure signifiante, inversement il semble que ce quelque chose dont vous savez le caractère de mirage, le caractère inobjectivable au niveau de l’expérience érotique, qui s’appelle la fatigue du névrotique, cette fatigue paradoxale qui n’a rien à faire avec aucune des fatigues musculaires que nous pouvons enregistrer sur le plan des faits – cette fatigue, en tant qu’elle répond, elle est en quelque sorte l’inverse, la séquelle, la trace d’un effort que j’appellerai de “signifiquantité”.

C’est là que nous pourrions trouver – et je crois qu’au passage il importait de le noter – ce quelque chose qui est, dans sa forme la plus générale, ce qui au niveau de la tumescence, de la poussée comme telle du sujet, nous donne les limites où vient s’évanouir la consécration possible dans la marque signifiante. 3. Nous arrivons à la troisième forme de ce petit a, pour autant qu’il peut ici

servir d’objet. Ici j’aimerais bien qu’on ne se méprenne pas et assurément je n’ai pas devant moi assez de temps pour pouvoir mettre l’accent sur ce que je vais essayer ici d’isoler dans tous ses détails. Ce que je crois le plus favorable à vous montrer ce dont il s’agit et comment je l’entends – hors d’une relecture attentive que je vous prie de faire de ce que j’ai écrit sur le sujet D’une question préalable à tout traitement possible de la psychose, à savoir ce que j’ai articulé de ce que nous permet, d’une façon si poussée, si élaborée, d’articuler le délire de Schreber – c’est ce qui va nous permettre de saisir la fonction de la voix dans le délire comme tel.

je crois que c’est pour autant que nous aurons cherché à voir en quoi la voix dans le délire répond tout spécialement aux exigences formelles de ce a, pour autant qu’il peut être élevé à la fonction signifiante de la coupure, de l’intervalle comme tel, que nous comprendrons les caractéristiques phénoménologiques de cette voix. Le sujet produit la voix et, je dirai plus, nous aurons à faire intervenir cette fonction de la voix pour autant que faisant intervenir le poids du sujet, le poids réel du sujet dans le discours, dans la formation de l’instance du surmoi, la grosse voix est à faire entrer en jeu comme quelque chose qui représente l’instance d’un Autre se manifestant comme réel.

Est-ce de la même voix qu’il s’agit dans la voix du délirant? La voix du délirant, est-elle ce quelque chose dont M. Cocteau a essayé d’isoler la fonction dramatique sous le titre La Voix humaine? Il suffit de se rapporter à cette expérience que nous pouvons en avoir en effet, sous une forme isolée, là où Cocteau, avec beaucoup de pertinence et de flair, a su lui-même nous en montrer l’incidence pure, à savoir au téléphone. Qu’est-ce que la voix nous apprend comme telle, au-delà du discours qu’elle tient au téléphone ? Il n’y a assurément pas là à varier et à vous faire un petit kaléidoscope des expériences qu’on en peut avoir; qu’il vous suffise d’évoquer qu’essayant de demander un service dans n’importe quelle maison de commerce, ou n’importe quoi d’autre, vous vous trouvez avoir au bout du fil une de ces voix qui vous en apprennent assez sur le caractère d’indifférence, de mauvaise volonté, de volonté bien établie d’éluder ce qu’il peut y avoir de présent, de personnel dans votre demande, et qui est très essentiellement cette sorte de voix qui vous en apprend assez déjà sur le fait que vous n’avez rien à attendre de celui que vous interpellez; une de ces voix que nous appellerons une voix de contremaître, ce terme si véritablement magnifiquement fait par le génie de la langue, non pas qu’il soit contre le maître, mais il est le contraire du maître véritablement. Cette voix, cette sorte de présentification de la vanité, de l’inexistence, du vide bureaucratique que peut vous donner quelques fois certaines voix, est-ce cela que nous désignons lorsque nous parlons de la voix dans la fonction où nous avons à la faire intervenir au niveau de a ?

Non, absolument pas! Si ici la voix se présente bel et bien et comme telle, comme articulation pure et c’est bien ce qui fait le paradoxe de ce que nous communique le délirant quand nous l’interrogeons et que quelque chose qu’il a à communiquer sur la nature des voix paraît se dérober toujours de façon si singulière, rien de plus ferme pour lui que la consistance et l’existence de la voix comme telle. Et bien sûr, c’est justement parce qu’elle est réduite sous sa forme la plus tranchante, au point pur où le sujet ne peut la prendre que comme s’imposant à lui.

Et aussi bien ai-je mis l’accent, quand nous analysions le délire du Président Schreber, sur ce caractère de coupure qui est tellement mis en évidence que les voix entendues par Schreber sont exactement les débuts de phrases: « Sie sollen werden, etc. » et justement des mots, les mots significatifs qui s’interrompent, qui se poussent, laissant surgir après leur coupure l’appel à la signification. Le sujet y est intéressé en effet ici, mais à proprement parler en tant que lui-même disparaît, succombe, s’engouffre tout entier dans cette signification qui ne le vise que d’une façon globale. Et c’est bien dans ce mot: il l’intéresse, que je résumerai aujourd’hui, au moment de vous quitter, ce quelque chose que j’ai essayé d’appréhender et de saisir pour vous aujourd’hui.

je conviens que cette séance a été peut-être une des plus difficiles de toutes celles que j’ai eu à vous tenir. Vous en serez, j’espère, récompensés la prochaine fois. Nous aurons à procéder par des voies moins arides. Mais je vous ai demandé aujourd’hui de vous soutenir autour de cette notion d’intérêt, c’est le sujet comme étant dans l’intervalle, comme étant ce qui est dans l’intervalle du discours de l’inconscient, comme étant à proprement parler la métonymie de cet être qui s’exprime dans la chaîne inconsciente.

Si le sujet se sent éminemment intéressé par ces voix, par ces phrases sans queue ni tête du délire, c’est pour la même raison que dans toutes les autres formes de cet objet que je vous ai aujourd’hui énumérées, c’est au niveau de la coupure, c’est au niveau de l’intervalle qu’il se fascine, qu’il se fixe pour se soutenir à cet instant où, à proprement parler, il se vise et il s’interroge comme être, comme être de son inconscient.

C’est bien là ce autour de quoi nous posons la question ici, et je ne veux tout de même pas finir, au moins pour ceux qui viennent ici pour la première fois, sans leur faire sentir quelle est la portée d’une telle analyse, de ce petit chaînon qu’est mon discours d’aujourd’hui par rapport à ceux qui se succèdent depuis des jours. C’est qu’aussi bien ce dont il s’agit, c’est justement de voir ce que nous devons faire par rapport à ce fantasme, car ce fantasme je vous en ai montré ici les formes les plus radicales, les plus simples, celles dans lesquelles nous savons qu’il constitue les objets privilégiés du désir inconscient du sujet. Mais ce fantasme, il est mobile, si on le taquine il ne faut pas croire qu’il puisse, comme cela, laisser tomber, lui, un de ses membres. Il n’y a pas d’exemple qu’un fantasme convenablement attaqué ne réagisse pas en réitérant sa forme de fantasme.

Aussi bien nous savons à quelles formes de complications ce fantasme peut atteindre pour autant, justement, que sous sa forme dite perverse il insiste, il maintient, il complique sa structure, il essaie de plus en plus près de remplir sa fonction. Est-ce qu’interpréter le fantasme, comme on dit, doit être purement et simplement ramener le sujet à un actuel à notre mesure, l’actuel de la réalité que nous pouvons définir comme hommes de science, ou comme hommes qui nous imaginons qu’après tout, tout est réductible en termes de connaissance ?

Il semble bien que ce soit quelque chose vers quoi penche toute une direction de la technique analytique, de réduire le sujet aux fonctions de la réalité, cette réalité que je vous rappelais la dernière fois, cette réalité qui, pour certains analystes, paraît ne devoir pas pouvoir s’articuler autrement que comme ce que j’ai appelé un monde d’avocats américains! Est-ce que sans aucun doute, l’entreprise n’est pas hors de la portée des moyens d’une certaine persuasion ? Est-ce que la place occupée par le fantasme ne nous requiert pas de voir qu’il y a une autre dimension où nous avons à tenir compte de ce qu’on peut appeler les exigences vraies du sujet ? Précisément cette dimension non point de la réalité, d’une réduction au monde commun, mais d’une dimension d’être, d’une dimension où le sujet porte en lui quelque chose, mon Dieu! qui est peut-être aussi incommode à porter que le message d’Hamlet, mais qui aussi bien, pour devoir peut-être le promettre à un destin fatal, n’est pas quelque chose non plus dont nous, analystes, – si tant est que nous, analystes, nous pouvons dans l’expérience du désir trouver plus qu’un simple accident, que quelque chose d’après tout bien gênant, mais dont il n’y a en somme qu’à attendre que ça se passe et que la vieillesse vienne pour que le sujet retrouve tout naturellement les voies de la paix et de la sagesse – ce désir nous désigne à nous, analystes, autre chose; cette autre chose qu’il nous désigne, comment devons-nous, avec, opérer ? Quelle est notre mission, quel est en fin de compte notre devoir ? C’est là la question que je pose en parlant de l’interprétation du désir.

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