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Recherches Lacan

LVI LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION 1958 – 1959 Leçon du 28 janvier 1959

Leçon du 28 janvier 1959

Cette recherche, cet exercice qui est le nôtre pour vous montrer comment, dans l’usage que nous faisons d’ores et déjà dans notre expérience, pratiquement, de la notion du désir, nous supposons sans le savoir un certain nombre de rapports, de coordonnées qui sont celles que j’essaie de situer en vous montrant que ce sont toujours les mêmes, qu’il y a donc intérêt à les reconnaître, car faute de les reconnaître, la pensée glisse toujours un peu plus à droite, un peu plus à gauche, se raccroche à des coordonnées mal définies, et ceci n’est pas toujours sans inconvénients pour la conduite de l’interprétation.

Je vais aujourd’hui continuer l’analyse du rêve que j’ai choisi dans Ella Sharpe précisément pour son caractère exceptionnellement bien élucidé. Et nous allons voir les choses sous cette double face: combien ce qu’elle dit, et ce qu’elle dit de plus aigu, de plus fin, de plus remarquable dans cette observation de la séance où ce rêve est analysé et les deux séances qui suivent, ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que c’est quelque chose qui s’inscrit si bien dans les catégories qui sont celles dont j’essaie de vous apprendre l’usage, que c’est grâce à cela qu’on peut donner à ces éléments toute leur valeur et combien, faute justement de distinguer l’originalité de ces éléments, elle arrive à en réduire en quelque sorte la portée, à en faire tomber d’un niveau la couleur, le relief, à les mélanger, les réduire à des notions plus frustes, plus sommaires qui l’empêchent de tirer tout le parti qu’elle pourrait de ce qu’elle a dans la main.

Mais d’ores et déjà, pour fixer si vous voulez, dans votre esprit quelque chose qui est destiné à se dessiner toujours plus précisément et un peu mieux, je pense que vous commencez d’entrevoir ce que veut dire le double étage du graphe. En somme ce parcours qui retourne sur lui-même, de l’énonciation analytique en tant que, je dirais, libérée par le principe, la règle de l’association libre, il tend à quoi ? A mettre en valeur autant que possible ce qu’il y a d’inclus dans tout discours, une chaîne signifiante en tant que morcelée de tout ce que chacun sait, c’est-à-dire d’éléments interprétables.

Et ces éléments interprétables en tant que morcelés apparaissent précisément dans la mesure où le sujet essaie de se reconquérir dans son originalité, d’être au-delà de ce que la demande en lui a figé, a emprisonné de ses besoins. Et pour autant que le sujet, dans l’expression de ses besoins se trouve primitivement pris, coulé dans les nécessités propres à la demande, et qui sont essentiellement fondées sur le fait que déjà la forme de la demande est altérée, aliénée par le fait que nous devons penser sous cette forme du langage, c’est déjà dans le registre de l’Autre comme tel, dans le code de l’Autre qu’elle doit s’inscrire.

C’est à ce niveau-là que se produit le primitif écart, la primitive distance du sujet par rapport à quelque chose qui, dans sa racine, est son besoin mais qui ne peut pas à l’arrivée être la même chose; puisqu’il ne va être reconquis à l’arrivée (mais conquis au-delà de la demande) que dans une réalisation de langage (dans la forme du sujet qui parle) et que ce quelque chose qui s’appelle ce-que-le-sujet-veut se réfère à ce que le sujet va se constituer comme étant, dans un rapport non plus en quelque sorte immanent, complètement inclus dans sa participation vitale, mais au contraire comme déclarant, comme étant et donc dans un certain rapport à l’être.

Dans cet intervalle, c’est entre le langage purement et simplement quésitif et le langage qui s’articule – où le sujet répond à la question de ce qu’il veut, où le sujet se constitue par rapport à ce qu’il est – c’est dans cet intervalle que va se produire ce quelque chose qui va s’appeler nommément le désir. Et ce désir, dans cette double inscription du graphe, est quelque chose…

Qu’il y ait quelque homologie entre ce désir (pour autant qu’il est situé quelque part dans la partie supérieure de ces coordonnées) et la fonction qu’a le moi pour autant que ce discours de l’Autre se reprend lui-même, et que l’appel à l’autre pour la satisfaction d’un besoin s’institue par rapport à l’Autre dans ce que j’ai appelé quelquefois la parole pleine, la parole d’engagement, dans un rapport tel que celui-ci, où le sujet se constitue lui-même par rapport à l’autre, où il dit à l’autre “tu es mon maître”, “tu es ma femme”, ce rapport qui prend le moi et qui l’institue par rapport à un objet pour revenir ici sous forme de message.

Il y a quelque homologie entre ce rapport où le moi est pris dans le discours de l’Autre et le simple que quelqu’un parle de moi comme moi, de soi comme soi; il y a quelque chose articulé de façon fragmentaire, qui nécessite un déchiffrage d’un ordre spécial dans le désir. De même que le moi se constitue dans un certain rapport imaginaire à l’autre, de même le désir s’institue, se fixe quelque part dans le discours de l’Autre, à mi-chemin de ce discours où le sujet, par toute sa vie tend à s’achever dans quelque chose où son être se déclare à mi-chemin.

Le désir est une réflexion, un retour dans cet effort par où un sujet se situe quelque part en face de ce que je vous désigne par le fantasme, c’est-à-dire le rapport du sujet en tant qu’évanouissant, en tant qu’il s’évanouit en un certain rapport à un objet électif. Le fantasme a toujours cette structure, il n’est pas simplement relation d’objet. Le fantasme est quelque chose qui coupe, un certain évanouissement, une certaine syncope signifiante du sujet en présence d’un objet. Le fantasme satisfait à une certaine accommodation, à une certaine fixation du sujet, à quelque chose qui a une valeur élective. L’électivité de cette valeur, c’est ce que j’essaie cette année de vous démontrer à l’aide d’un certain nombre d’exemples.

Déjà cette opposition du sujet avec un certain objet est quelque chose qui dans le fantasme est implicite, tel qu’il est la préface, le prélude du rêve énoncé par le sujet. Je vous l’ai déjà, je crois, fait sentir la dernière fois. Le sujet arrive et commence à parler de sa toux, message sur le message, de sa toux qui est faite pour mystérieusement avertir, avant d’entrer dans la pièce où pourraient être deux autres, deux autres qui seraient en train de s’aimer, pour les avertir qu’il est temps de se séparer. D’un autre côté, dans les associations, nous voyons que cette toux est quelque chose qui est très proche d’un fantasme qu’il donne tout de suite: c’est à savoir qu’il a imaginé dans un fantasme passé, qu’étant quelque part, et ne voulant pas y être trouvé parce qu’il ne devrait pas y être, dans ce quelque part, il pourrait aboyer comme un chien et tout le monde se dirait “tiens, c’est un chien!”

Il se révèle, l’aboiement, comme étant le signal par où le sujet s’absente profondément de  là où il est, se signale comme étant autre, et la corrélation de la toux avec ceci qu’un couple d’autres dans lequel une troisième association nous montre que le sujet est aussi inclus – car ce chien qu’il a été pour aboyer, c’est-à-dire pour se faire autre qu’il est, voici maintenant que dans un troisième souvenir, lui du réel, il nous dit que ce chien est un chien qui est venu se masturber contre sa jambe, et qu’est-ce qui serait arrivé si on les avait surpris tous les deux ? Bref, nous voyons se dessiner quelque chose qui, de l’ordre structural, est essentiel.

Quand les deux qui sont à l’intérieur d’une certaine enceinte sont là, confrontés l’un en face de l’autre dans le rapport proprement imaginaire qui fait que ce dont il s’agit est assez bien marqué par le fait que ce chien se masturbe contre sa jambe, ce chien dans l’occasion et par le fantasme même à propos duquel il est amené, est aussi lui-même imaginaire, celui qui montre à se masturber, et aussi bien qu’il n’est pas absent du couple de ces amants.

Mais ce qui est essentiel, ce n’est pas simplement de décrire que l’identification du sujet, comme on peut s’y attendre, est partout. Il est aussi bien avec le sujet qui est dehors et qui s’annonce, et avec le sujet qui est dedans et qui est pris dans la relation du couple avec ce qu’elle comporte de commune fascination imaginaire. C’est que, ou bien les deux éléments du couple imaginaire, duel, restent conjoints dans la commune fascination ici de l’acte, entre l’étreinte, entre l’accou-plement et la fascination spéculaire; ou ils restent conjoints et l’autre ne doit pas être là, ou l’autre se montre et alors les autres se séparent et se dissolvent.

C’est la structure qui est importante à mettre en relief. C’est celle-là qui fausse le problème, car en fin de compte, qu’est-ce que le sujet nous dit? Qu’il a eu une « petite toux » avant d’entrer chez son analyste alors qu’il est clair que si on l’a fait monter, c’est qu’il n’y avait personne d’autre, qu’elle est toute seule; qu’au reste, « ce ne sont pas ces choses-là, dit-il, que je me permettrais de penser à votre propos. » Pourtant, c’est bien le problème…

Le sujet en toussant, c’est-à-dire d’une part en faisant cet acte dont il ne sait pas lui-même la signification, puisqu’il pose la question de la signification, en se faisant par cette toux, comme le chien par son aboiement, autre qu’il n’est, il ne sait pas lui-même quel est ce message, et pourtant il s’annonce par cette toux. Et s’annonçant, qu’est-ce qu’il imagine? Qu’est-ce qu’il imagine qu’il y a à l’intérieur de cette pièce pour que cette toux qu’il nous signale comme étant à cette occasion une impulsion, une compulsion, quelque chose qui l’irrite parce que cela a débordé ? (c’est lui-même qui le signale et j’ai mis en relief à ce propos combien est frappant qu’Ella Sharpe ait cru qu’à ce propos il ne fallait pas qu’elle en parle, que le sujet n’en était pas conscient et qu’il ne fallait pas le rendre conscient, alors que c’est lui-même qui amène ces questions, qui dit c’est un message, je ne sais pas lequel mais c’est très clair). Qu’est-ce qu’il imagine qu’il y a à l’intérieur, quel est l’objet qui est là tandis que lui est à l’extérieur et s’annonce de cette façon qui l’aliène, par ce message qu’il ne comprend pas, par ce message dont l’association de l’aboiement du chien est là pour montrer que c’est pour s’annoncer comme un autre, comme quelqu’un d’autre que lui-même, que cette condition se manifeste ?

Et je vous signale après avoir fait cette boucle, un premier tour où il nous a parlé d’abord de sa toux comme message, ensuite de ce fantasme où il s’est plu à s’imaginer être un chien, nous avoir signalé dans la réalité le couplage de lui-même avec un chien dans une pièce, avoir en quelque sorte tracé ce passage d’une façon flottante, ambiguë parce qu’il passe successivement par quelque chose qui reflète son désir, puis incarne son fantasme, il revient après avoir bouclé la boucle quelque part. Car il va à partir de ce moment changer de registre.

« À ce moment-là (où se terminait ma dernière leçon) le sujet tousse encore » nous dit l’analyste. Il fait une petite toux, comme s’il ponctuait. Après cette petite toux il énonce le rêve que j’ai déjà lu.

Ce que je veux vous dire, c’est quelle va être, à partir de là et dans ce rêve, à propos de ce rêve, notre visée. je vous ai dit, ce qui se manifeste dans le rêve de la relation du désir au fantasme, se manifeste avec une accentuation qui est exactement l’opposée de celle qui était donnée dans ce fantasme qui était venu dans les associations. Là ce qui était accentué, c’était que le sujet, lui, aboie. Il aboie, c’est un message, une annonce. Il s’annonce comme autre essentiellement. C’est sur le plan d’un rapport qui le déguise, en tant qu’il aboie comme un chien, qu’il ne comprend pas pourquoi il procède ainsi, qu’il se met dans la posture ou bien de ne pas être là, ou s’il est là, de s’annoncer comme un autre, et de façon telle que les autres à ce moment-là (c’est-à-dire ce qu’il y a à voir) se séparent, disparaissent, ne montrent plus ce qu’il y a à montrer.

L’énigme, c’est évidemment ce qu’il imagine. Le caractère énigmatique étant bien souligné par le fait qu’en effet, qu’est-ce qu’il peut bien avoir à annoncer, à désirer annoncer pour qu’au moment d’entrer dans le cabinet de son analyste, il ait cette toux ? Ce qui est voilé, c’est ce coté-là du rapport avec cet objet x qui est à cette occasion, je ne dirai pas son analyste, mais ce qui est dans la chambre.

Dans le rêve, ce que nous allons voir mis tout à fait au premier plan, c’est quelque chose qui est ceci, c’est un élément imaginaire nous allons le voir, qui n’est pas n’importe lequel. Et comme il faut vous y attendre, étant dans un rêve, il est marqué d’une certaine fonction. Ce que je vous aurai appris sur le rêve n’aurait pas de sens si cette fonction n’était pas une fonction de signifiant. Nous savons bien que ce qui est de ce côté-là du rapport dans le fantasme du sujet est quelque chose aussi qui doit avoir une fonction complexe, n’être pas seulement une image mais quelque chose de signifiant. Mais ceci nous reste voilé, énigmatique. Nous ne pouvons pas l’articuler comme tel.

Tout ce que nous savons, c’est que de l’autre côté de la relation, le sujet s’est annoncé lui-même comme autre. C’est-à-dire comme sujet marqué du signifiant, comme sujet barré. Dans le rêve, c’est l’image que nous avons, et ce que nous ne savons pas, c’est ce qui est de l’autre côté, à savoir: qu’est-ce qu’il est lui dans ce rêve ? C’est-à-dire ce que Madame Ella Scharpe va, dans son interprétation du rêve, essayer d’articuler pour lui.

Nous prenons maintenant les associations à propos du rêve, tout de suite après que le sujet ait fait cette remarque qui conclut le rêve, à propos de l’usage du verbe “se masturber” qu’il a employé au sens transitif et dont il fait remarquer que c’est intransitivement qu’il aurait dû l’employer pour l’utiliser d’une façon correcte, qu’ayant dit « elle était si désappointée que j’avais eu l’idée de la masturber», il s’agit évidemment d’autre chose. Soit qu’il s’agisse que le sujet se masturbe – c’est bien ce que pense l’analyste et c’est ce qu’elle va tout de suite lui suggérer en soulignant ce que le sujet lui-même vient de faire remarquer, à savoir que le verbe aurait dû être mis en usage au sens intransitif. Le sujet à ce propos fait remarquer qu’en effet, il est excessivement rare qu’il ait masturbé quiconque. Il ne l’a fait qu’une fois avec un autre garçon. «C’est la seule fois dont je puisse me souvenir », et il continue « Le rêve est tout à fait vivant dans ma mémoire. Il n’y a pas eu d’orgasme, […] Je vois le devant de ses parties génitales, la fin de la vulve » et il décrit: « quelque chose de grand qui se projette en avant et qui pendait vers le bas comme un pli sur un chaperon. C’était tout à fait comme un chaperon. C’était ceci dont la femme faisait usage en le manoeuvrant (c’est le terme qu’il avait employé dans le rêve), le vagin semblait serrer mon doigt autour. Le chaperon paraissait très étrange, seemed strange. »

L’analyste reprend: « Qu’est-ce que vous pensez d’autre ? Laissez dire ce qu’il y a dans votre esprit. » Le patient reprend: « Je pense à un antre, une caverne. Il y avait quelque chose comme cela, un antre, une caverne sur la colline où je vivais quand j’étais enfant. Souvent j’y ai été avec ma mère. Elle était visible de la route le long de laquelle nous marchions. Son trait le plus remarquable était que le dessus, the top, était surplombant, overhanging, et il paraissait comme une énorme lèvre ». Quelque chose comme la grotte du Cyclope, à Capri dont la côte est parsemée de choses semblables. Une caverne avec une partie se projetant en avant…

Il fait là-dessus une association très remarquable: « Il y a a joke à propos des lèvres (au sens génital du terme) courant transversalement et non pas longitudinalement. Mais je ne me souviens pas comment ce joke était arrangé, quelque comparaison avec l’écriture chinoise et son rapport avec la nôtre, l’une et l’autre partant de différents côtés, l’une du haut vers le bas, l’autre transversalement. Bien sûr, les lèvres sont side by side (c’est-à-dire côté contre côté), tandis que les parois du vagin sont l’une antérieure, l’autre postérieure, c’est-à-dire l’une longitudinale et l’autre transversale. Je pense encore, dit-il, au chaperon.

Ces jokes qui sont en anglais une sorte de partie du patrimoine culturel sont bien connus, ils sont en général sous la forme de limericks. Le limerick est quelque chose de très important et révélateur. Je n’en ferai qu’état. J’ai cherché dans une collection assez considérable de quelque trois mille limericks. Ce limerick existe sûrement, j’en ai vu d’autres qui s’en approchent, je ne sais même pas pourquoi le thème de la Chine semble justement considéré. Il y avait cette sorte d’inversion de la ligne d’écriture – évoquée chaque fois que quelque chose se rapproche d’une assimilation, encore et en même temps, d’une opposition de la ligne à la fente génitale avec celle de la bouche, transversale, avec aussi ce qu’on suppose derrière la ligne de la fente génitale de la transversalité du vagin.

C’est-à-dire que tout cela est très très ambigu. Ce qui s’en rapproche le plus et ce qui est amusant par le fait qu’on ne voit pas spécialement pourquoi la Chine intervient dans cette association, est celui-ci, limerick 1381 d’un ouvrage sur le limerick traduit, cela perd de son sel, mais il est assez remarquable que c’est en tout cas quelque chose qui est le plus rapproché de notre affaire en cause, dont l’auteur nous souligne que la superposition de deux images, l’une qui est une image de bouche, l’autre qui est une image génitale, est très essentielle.

Qu’est-ce que je vais relever ici ? C’est qu’à propos de quelque chose sur lequel tout de suite la pensée analytique glisse vers des élément imaginaires à savoir assimilation de la bouche au vagin, le sein de la mère considéré comme l’élément d’engloutissement ou de dévoration primitif -et nous avons toutes sortes de témoignages diversement ethnologiques, folkloriques, psychologiques, qui montrent ce rapport primitif comme celui de contenant à contenu, que l’enfant peut avoir par rapport à ce qu’on peut appeler l’image maternelle.

Est-ce qu’il ne vous semble pas que mérite d’être retenu à ce niveau quelque chose dont je dirai que cela a tout à fait le même accent qu’autrefois, le point où je vous ai arrêtés lorsqu’il s’agissait de la grande et de la petite girafe ? Ce n’était pas seulement l’élément entre le petit et le grand, entre la mère et le phallus, ces éléments, c’est ce qu’en faisait le petit Hans. On pouvait s’asseoir dessus, les chiffonner, c’étaient des symboles. C’étaient déjà dans le fantasme des choses transformées en papier, on pourrait dire, d’une façon plus nuancée, plus interrogative, plus soumise à confirmation.

Mais disons, pour ponctuer ce dont il s’agit, que cela n’est pas rien, qu’il n’est pas vain que pour introduire là quelque chose concernant cet élément imaginaire, représenté, déjà tellement remarquable, qui est dans le rêve et qui nous a été dépeint comme quelque chose de très précisément décrit, le repli d’un chaperon. Ce n’est pas rien! C’est quelque chose qui a déjà une certaine structure, qui couvre, qui coiffe – qui se redoute aussi. Et le doigt introduit, to close round, dans cet élément, cette suée aussi, est quelque chose qui nous donne quelque chose de tout à fait précis comme image, quelque chose qu’il n’y a pas lieu de noyer dans une simple structure générale d’enveloppement, ou de dévoration, ou d’engloutissement. C’est déjà mis dans un certain rapport, avec le doigt du sujet précisément. Et je dirai même que toute la question est là. Y met-il ou n’y met-il pas le doigt ? Il est certain qu’il y met le doigt et qu’il n’y met pas autre chose, entre autres qu’il n’y met pas son pénis qui est là présent, que ce rapport avec ce qui vient envelopper, ganter la main, est quelque chose qui est là tout à fait prévalent, mis en avant, poussé en avant au débouché de la figurabilité comme dit Freud pour désigner le troisième élément en action, le travail du rêve, Traumarbeit.

Il s’agit de savoir ce que nous devons faire avec cela. Si nous devons tout de suite le résoudre en une série de significations rédimées, préformées, à savoir tout ce qu’on va pouvoir mettre derrière cela, introduire nous-mêmes, dans cette espèce de sac de prestidigitateur, tout ce que nous sommes habitués à y trouver, ou bien nous arrêter, respecter cela comme quelque chose qui a ici une valeur spécifique.

Vous devez bien vous rendre compte, quand je dis valeur spécifique, pour peu que vous ayez un tout petit peu plus que des notions livresques sur ce que cela peut être, un fantasme semblable, qu’après tout, il y a tout à fait lieu que nous ne noyons pas cela dans la notion par exemple très générale d’intérieur du ventre de la mère, dont on parle tellement dans les fantasmes.

Quelque chose d’aussi élaboré dans le rêve mérite qu’on s’y arrête. Ce que nous avons là devant nous, ce n’est certainement pas l’intérieur d’un utérus. c’est overhanging, ce bord qui se projette. Et d’ailleurs, car elle est extrêmement fine, Ella Scharpe souligne plus loin dans un passage que nous pourrons avoir à rencontrer dans la suite, que l’on est devant quelque chose de remarquable: « c’est une projection » dit-elle, et tout de suite après dans le passage elle annonce « c’est l’équivalent d’un pénis. »

C’est possible, mais pourquoi se presser ? D’autant plus qu’elle souligne aussi à ce moment-là qu’il est difficile de faire de cette projection quelque chose de lié à la présence du vagin. C’est assez accentué dans le rêve, et par la manoeuvre même à laquelle le sujet se prête, je dirais se substitue à lui-même en y mettant le doigt et non pas son pénis. Comment ne pas voir que très précisément ce quelque chose est localisé, si l’on peut dire, dans ce fantasme qui est en effet comme le sujet l’articule, quelque chose qui a le plus étroit rapport avec la paroi antérieure et postérieure du vagin! que pour tout dire, pour un médecin pour qui la profession est de pratiquer la médecine – ce qui n’était pas le cas d’Ella Scharpe qui était professeur de lettres et cela lui donnait de grandes ouvertures sur la psychologie – c’est un prolapsus, quelque chose qui se produit dans la paroi du vagin, où se produit cette prosection de la paroi antérieure, plus ou moins suivie de prosections de la paroi postérieure et qui, dans un stade encore ultérieur, fait apparaître à l’orifice génital, l’extrémité du col. C’est une chose extrêmement fréquente qui pose toute sorte de problèmes au chirurgien.

Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Bien sûr qu’il y a là quelque chose qui met en jeu tout de suite la question et le fantasme de la femme phallique. C’est si vrai que je me souvenais à votre usage (je n’ai pu vérifier le passage, c’est un fait assez connu, je pense, pour qu’il ne soit pas nouveau pour certains d’entre vous) de la reine Christine de Suède, l’amie de Descartes, qui était une rude femme comme toutes les femmes de cette époque – on ne saurait trop insister sur l’influence sur l’histoire des femmes de cette merveilleuse moitié du XVIIle siècle. La reine Christine de Suède un jour vit elle-même apparaître à l’orifice de la vulve la pointe d’un utérus qui, sans que nous en sachions les raisons, se trouva à ce moment de son existence, faire béance dans un cas tout à fait caractérisé de prolapsus utérin. C’est alors que, cédant à une flatterie hénaurme, son médecin tombe à ses pieds en disant “Miracle! Jupiter vous a enfin rendu à votre véritable sexe.” Ce qui prouve que le fantasme de la femme phallique ne date pas d’hier dans l’histoire de la médecine et de la philosophie…

Ce n’est pas cela qui est dans le rêve, ni qu’il faille entendre – l’analyste en fait état plus tard dans l’observation – que la mère du sujet, par exemple, eut un prolapsus. Encore que pourquoi pas, puisque dans l’articulation de sa compréhension de ce qui se passe, l’analyste fait état du fait que, très probablement, le sujet a vu des tas de choses par en dessous, que certaines de ses imaginations laissent à penser qu’il a [pu voir], qu’il doit même avoir [vu], pour que son interprétation soit cohérente, quelque chose d’analogue, c’est-à-dire une certaine appréhension, par dessous les jupes, de l’organe génital (et de celui de sa mère). Pourquoi ne pas aller dans ce sens ?

Mais ce n’est pas cela. Nous serons beaucoup plus légitimés à le faire dans ce sens que l’analyste elle-même, pour autant que, tout à l’heure, elle va passer nécessairement par cette supposition. Pour nous, nous n’en sommes pas là. J’indique simplement que dès lors qu’il s’agit de références par rapport à des images du corps, on va les faire entrer en jeu dans l’interprétation. On ne serait pas précis, pourquoi ne distinguerait-on pas la hantise, ou le désir, ou la crainte du retour au ventre maternel, et le rapport très spécialement avec le vagin, qui après tout n’est pas quelque chose, on le voit bien dans cette simple explication, dont le sujet ne puisse pas avoir quelque appréhension directe ou indirecte ?

Ce que je veux simplement souligner ici, après avoir marqué l’accent spécial de cette image de ce rêve, c’est qu’en tous cas quelque chose doit nous retenir. C’est le fait que le sujet l’associe tout de suite à quelque chose d’un tout autre ordre, à ce jeu poétique et verbal dont ce n’est pas simplement pour m’amuser que j’ai donné un exemple, c’est pour donner une idée du style, d’une extrême rigueur littéraire; c’est un genre qui a des lois, les plus strictes qui soient – et joke ou limerick, peu importe – qui portent dans une histoire définie littérairement, et portant elles-mêmes sur un jeu concernant l’écriture. Car ce que nous n’avons pas retrouvé dans le limerick que nous avons déterré, le sujet, lui, affirme l’avoir entendu: c’était en se référant à la direction différente des lignes d’écriture dans notre façon d’écrire et la chinoise, qu’il évoque à ce moment-là quelque chose qui ne s’impose pas tellement à cette association: à savoir justement ce qui met sur la voie d’un rapprochement entre l’orifice des grandes lèvres et les lèvres de la bouche.

Ce rapprochement comme tel, affectons-le à l’ordre symbolique. Ce qui peut avoir plus de symbolique, ce sont les lignes de caractères chinois, parce que c’est quelque chose qui est là, qui nous désigne qu’en tous cas cet élément-là dans le rêve est un élément qui a une valeur signifiante, que dans cette sorte d’adaptation, d’adéquation, d’accommodement du désir en tant qu’il se fait quelque part par rapport à un fantasme qui est entre le signifiant de l’Autre [S(A)]  et le signifié de l’Autre [s (A)] car c’est cela la définition du fantasme en tant que le désir a à s’accommoder à lui.

Et qu’est ce que je dis là si ce n’est exprimer d’une façon plus articulée ce qui est notre expérience lorsque nous cherchons à centrer ce qu’est le désir du sujet ? C’est cela, quelque chose qui est une certaine position du sujet en face d’un certain objet, pour autant qu’il le met quelque part, intermédiaire entre une pure et simple signification, une chose assumée, claire, transparente pour lui, et quelque chose d’autre qui n’est pas du tout un fantasme, qui n’est pas un besoin, qui n’est pas une poussée, un feeling, mais qui est toujours de l’ordre du signifiant en tant que signifiant, quelque chose de fermé, d’énigmatique. Entre les deux, il y a ce qui ici apparaît sous la forme d’une représentation sensible extrêmement précise, imagée. Et le sujet, par les associations mêmes nous avertit: ceci est-ce qui est signifiant.

Que vais-je faire maintenant ? Est-ce que je vais entrer dans la façon dont l’analyste l’interprète ? Il faut donc que je vous fasse connaître tout le matériel que nous avons. Que dit l’analyste, poursuivant à ce moment ? Eh bien quoi ? Elle revient au fait que le sujet reprend après avoir toussé, revient sur le chaperon.

«- Je pense au chaperon. – Eh bien quoi, dit l’analyste ? – Un drôle de bonhomme, répond-il, une fois, sur un de mes premiers terrains de golf, je me souviens. (Il me courrait après et) il m’a dit qu’il pourrait me donner un sac pour les clubs, à bon marché et que le matériel serait du tissu qui est celui dont on se sert pour les capotes de voiture ». Là dessus, il fait une imitation après avoir dit « C’est de son accent dont je me souviens, l’imiter ainsi (en parlant de lui-même) me rappelle une amie dont les imitations à la radio (Broadcast est le mot qui est important) sont extrêmement astucieuses et malignes very clever, mais tout de même, je la ramène un peu en vous racontant quelque chose comme cela, autant que si je vous racontais que j’avais la plus merveilleuse T.S.F. qu’on puisse avoir, elle prend toutes les stations sans la moindre difficulté. Mon amie a une splendide mémoire, dit-il. Elle se souvient aussi bien de son enfance, mais ma mémoire à moi est rudement mauvaise au-dessous de onze ans. Je me rappelle pourtant une des premières  chansons que nous avons entendues au théâtre, et elle a imité l’homme dont il s’agit, après. » C’est une chanson du bon genre anglais du music-hall, qu’on peut traduire à peu près “Où est-ce que tu as pêché ce chapeau-là, où est-ce que t’as pêché cette tuile?” La “tuile” désigne plus spécialement ce qu’on appelle dans l’occasion un “tube”, le chapeau haute-forme. Cela peut signifier aussi “bitos” ou “galurin”.

« Mon esprit, continue t-il, est revenu au chaperon de nouveau, et je me souviens d’un premier car que j’ai eu au début. Mais à cette époque, bien sûr, il n’était pas appelé car mais motor-car (le sujet est assez âgé) […] la capote de ce motor avait des traits tout à fait remarquables. Elle était serrée avec des courroies en arrière quand elle n’était pas rabattue. L’intérieur avait des dessins écarlates. Et il continue, la pointe de vitesse de ce car était environ soixante miles… » Il parle de ce car comme si on parlait de_ la vie d’un cari comme s’il était humain. «Je me souviens que j’ai été malade dans ce car, et cela me fait souvenir di~temps où j’ai dû uriner dans un sac en papier quand j’étais enfant […]. Je pense encore au chaperon. »

Nous allons nous arrêter là dans les associations. Elles ne vont pas encore très loin, mais je veux quand même contre-pointer ce que je vous apporte ici avec la façon dont l’analyste commence à interpréter cela. « La première chose d’importance, dit-elle, est de trouver le fil cardinal de la signification du rêve. Nous pouvons le faire, dit-elle très justement, en notant juste le moment où les choses viennent dans l’esprit du patient. » Et là-dessus elle commence à parler du chien qui se masturbait contre sa jambe au moment où juste auparavant, il a parlé du chien pour dire qu’il imitait lui-même ce chien, puis de la toux, puis du rêve dont il s’est réveillé transpirant.

« La déduction, dit-elle, concernant la signification générale de l’ensemble du rêve est donc, pour elle, celle d’une fantaisie masturbatoire. » Ici je suis tout à fait d’accord, ceci est de première importance, nous sommes d’accord avec elle.

« La chose suivante à noter, dit-elle, est, en connexion avec cette fantaisie de masturbation, le thème de la puissance. » Elle l’entend non pas dans le sens de puissance sexuelle, mais dans le sens de la puissance au sens le plus universel du terme, comme elle va le dire plus loin, de l’omnipotence.

« Il fait un voyage autour du monde; c’est le plus long rêve qu’il ait jamais eu » (c’est ce que dit le sujet), cela prendrait toute une heure de le raconter. Avec cela, nous pouvons mettre en rapport l’excuse de le faire à l’épate en parlant des imitations de son amie qui est à la radio. Et qui est à la radio pour le monde entier, ajoute l’analyste, et son propre appareil de T.S.F. qui attrape toutes sortes de stations. Notons aussi sa propre imitation de l’homme dont l’accent l’a si fort amusé, un accent fortement cockney, et incidemment ce qu’il a dit de cet homme. »

« Les imitations par la voix de son amie et par sa voix elle-même ont la signification d’imitations d’une personne plus forte. » Se trompe-t-elle ? « C’est un fil conducteur de plus vers le sens de la fantaisie de masturbation, c’est-à-dire la fantaisie dans laquelle il incarne une autre personne. C’est une signification d’un pouvoir de puissance immense. »

Voilà donc ce qui est tenu pour l’analyste comme allant de soi. C’est-à-dire que le simple fait de ces incarnations mimées intervenant plus ou moins avec – la fantaisie masturbatoire étant supposée au fond de ce qui se passe – le seul fait que le sujet se soit excusé d’en trop mettre, de se vanter, de se pousser un peu trop, signifie que nous avons une fantaisie de toute puissance qui doit être mise au tout premier plan.

Est-ce là quelque chose à quoi dès l’abord nous pouvons souscrire ? Une fois de plus je vous prie ici simplement de relever que le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a quelque confusion peut-être à dire qu’il s’agit d’une toute puissance souhaitée, ou plus ou moins secrètement assumée par le sujet alors que, semble-t-il, ce sujet, si nous nous en tenons au premier abord du rêve, son contenu manifeste dans cette occasion est plutôt au contraire à réduire, à minimiser.

Et l’analyste elle-même le souligne, à une autre occurrence du chaperon. L’analyste est tellement en fait, beaucoup plus loin que sa propre interprétation, sous le coup d’une certaine appréhension de cela, de ce côté réduit du sujet dans toute sa présence dans ce fantasme qu’elle dit toujours, « il a vu ou il a aperçu cela quand il était un minuscule enfant ». En fait, qu’est-ce que nous voyons ? Nous voyons plutôt le sujet se faisant bien petit en présence de cette espèce d’appendice vaguement tentaculaire vers lequel, tout au plus, ose-t-il approcher un doigt dont on ne sait s’il doit être par lui coiffé, couvert, protégé, en tous cas éloignant de lui et de l’exercice propre de sa puissance, en tous cas sexuelle, cet objet signifiant. Peut-être est-ce aller un peu loin, et c’est toujours la même confusion, que de confondre l’omnipotence imputée au sujet comme même plus ou moins déniée, avec ce qui est par contre tout à fait clair en cette occasion, l’omnipotence de la parole.

Mais c’est qu’il y a un monde entre les deux parce que c’est précisément au contact de la parole que le sujet est en difficulté. C’est un avocat, il est plein de talent, il est pris de phobies les plus sévères chaque fois qu’il s’agit pour lui de comparaître, de parler. On nous dit au début que son père est mort à trois ans, que le sujet a eu toutes les peines du monde à le faire un peu revivre dans son souvenir. Mais quel est le seul souvenir qui lui reste absolument clair ? C’est qu’on lui a transmis dans la famille que la dernière parole du père avait été “Robert prendra ma place”. Quel sens ? La mort du père est-elle redoutée ? Est-ce en tant que le père est mort ou en tant que le père mourant a parlé, a dit “il doit prendre ma place” – c’est-à-dire “là où je suis [ou bien] où je meurs” ?

La difficulté du sujet à l’endroit de la parole, cette distance qui fait que la parole il s’en sert justement pour être ailleurs, et qu’inversement rien n’est plus difficile pour lui non seulement que de parler mais que de faire parler son père – « ce pas n’a été que tout récemment franchi et cela a été une espèce d’émerveillement pour lui, nous dit l’analyste, de voir que son père parlait » – ce n’est pas quelque chose qui à tout le moins doive nous inciter à accentuer pour lui plus que pour un autre cette division entre l’autre en tant que parlant et l’autre en tant qu’imaginaire. Parce que pour tout dire, est-ce qu’une certaine prudence ne s’impose pas à ce niveau ?

L’analyste trouvera une confirmation de l’omnipotence du sujet dans le caractère énorme du rêve. Le caractère énorme du rêve, nous ne pouvons le savoir que par le sujet. C’est lui qui nous dit qu’il a fait un rêve énorme, qu’il y avait une énorme histoire auparavant, qu’il y a eu tout un tour du monde, cent mille aventures qui prendraient un temps énorme à raconter, qu’il ne va pas ennuyer l’analyste avec. Mais en fin de compte, la montagne accouche d’une toute petite histoire, d’une souris. S’il y a aussi là une notion de quelque chose qui est indiqué comme un horizon de toute puissance, c’est un récit… mais un récit qui n’est pas fait. L’omnipotence est toujours du côté de l’Autre, du côté du monde de la parole en tant que tel.

Est-ce que nous devons tout de suite voir le sujet en cette occasion comme étant, ce que suppose et ce que toute la suite impliquera dans la pensée de l’analyste, comme étant la structure du sujet – non seulement ce fantasme comme omnipotent mais avec l’agressivité que cela comporte ?

C’est à cela que nous devons dès l’abord nous arrêter pour situer justement ce que je suis en train d’essayer de vous faire remarquer, à savoir ce qui se produit parfois, semble-t-il, de partialité dans les interprétations, dans toute la mesure où est ignorée une différence de plan qui, quand elle est suffisamment accentuée dans la structure elle-même, doit être respectée. C’est à cette seule condition que nous savons que cette différence de plan existe.

« Quelle est la question qui se pose tout de suite après ? nous dit l’analyste, c’est pourquoi cette fantaisie d’extrême puissance ? La réponse est donnée dans le rêve. Il fait un tour du monde. Je mettrais cela comme relié avec l’idée du souvenir réel qui lui vient quand il décrit le chaperon dans le rêve, qui était si étrange, car ceci met en avant non seulement le fait qu’il a décrit une projection, un repli du chaperon, mais aussi que le chaperon était surplombant comme la lèvre d’une caverne. Ainsi, nous obtenons ceci que le chaperon et les lèvres de la vulve sont comparés avec une grande caverne sur le flanc de la colline où il se promenait avec sa mère. La fantaisie de masturbation est donc une fantaisie associée avec une puissance immense parce qu’il rêve d’étreindre, d’embrasser la terre-mère, d’être à la hauteur, au niveau de l’énorme caverne, sous ses lèvres projetées en avant. Ceci est la seconde chose d’importance. »

Vous voyez comment procède dans cette occasion la pensée de l’analyste. Incontestablement, vous ne pouvez pas ne pas sentir ici un saut. Qu’il y ait un rapport du fait de l’association, ceci est démontré, entre ce souvenir d’enfant, où lui-même subit une couverture comme on dit, et celui dont il s’agit à savoir la valeur signifiante du fantasme que j’appellerai fantasme de prolapsus, ceci bien sûr n’a pas à être écarté. Que le sujet soit considéré de ce fait même comme étant le sujet classique, si je puis dire, de la relation œdipienne, c’est-à-dire le sujet qui se hausse au niveau de cette étreinte de la mère, qui ici devient l’étreinte même de la terre-mère, du monde tout entier, il y a là quelque chose qui me semble être un pas franchi peut-être un peu vite. Surtout quand nous savons combien, à côté de ce schéma classique, grandiose, du héros œdipien pour autant qu’il se montre à la hauteur de la mère, combien à la différence de ce schéma, nous pouvons voir ceci que [Freud] a si bien détaché d’une phase de l’évolution de l’enfant, à savoir le moment où très précisément l’intégration de son organe comme tel est liée à un sentiment de l’inadéquation – contrairement à ce que dit l’analyste – avec ce dont il s’agirait dans une entreprise telle que la conquête ou l’étreinte de la mère. Effectivement, cet élément peut jouer un rôle, joue un rôle incontestable, manifesté d’une façon tout à fait instante dans un très grand nombre d’observations concernant précisément ce rapport narcissique du sujet à son pénis en tant que, par lui, il est considéré comme plus ou moins insuffisant, trop petit.

Il n’y a pas que le rapport avec les semblables, les rivaux masculins qui entre en jeu. L’expérience clinique nous montre au contraire que l’inadéquation du pénis à l’organe féminin comme supposé tout à fait énorme par rapport à l’organe masculin, est quelque chose de trop important pour que nous puissions ici aller si vite.

L’analyste continue: « Maintenant j’attirerai votre attention sur l’association concernant les lèvres et les lèvres vulvaires. La femme qui fut un stimulant pour ce rêve avait des lèvres rouges, pleines, passionnées. Dans le rêve, il a une très vive peinture de l’image des lèvres et du chaperon. Il y a la caverne avec une lèvre surplombante. Il pense à des choses longitudinales, […] et d’autres en travers – ce qui maintenant nous suggère la bouche comparée avec la vulve. » Ceci sans commentaires… « Il pense d’autre part au premier motor, la première voiture qu’il a eue et à sa capote serrée par des courroies, en arrière quand elle n’est pas rabattue, au dessin écarlate de cette capote. Il pense immédiatement à la vitesse du car, à la “pointe de sa vitesse” qui était de tant de miles à l’heure. Il parle ensuite de “la vie du car”, et il note qu’il parle du car comme s’il était un être vivant. Du fait de la description […] je déduirai de cela que la mémoire de la caverne véritable qu’il a visitée avec sa mère constitue un souvenir écran. je déduirai que ceci est projeté sur la voiture avec son chaperon écarlate, que c’est le même souvenir dont il s’agit dans les deux cas, nous dit-elle, et que la pointe de vitesse a la même signification que la projection des parties génitales dans le rêve – la pointe de la vitesse est donc la pointe du chaperon. je déduis que c’est un souvenir réel, réprimé, d’avoir vu les organes génitaux de quelqu’un de beaucoup plus âgé que lui, quand il était tout à fait petit; et le car, et la caverne, et faire le tour du monde en même temps, je les mets en conjonction avec cette puissance immense par nous requise. La pointe, le chaperon, je les interprète comme le clitoris. »

Tout de même, ici, un peu à la façon dont je disais tout à l’heure que la montagne du rêve annoncée accouche d’une souris, il y a quelque chose d’analogue, de décelable dans ce que j’appellerais presque les ânonnations de l’analyste.

je veux bien que cette “pointe de vitesse” soit identifiable au chaperon, mais si c’est vraiment quelque chose de si pointu, de si énorme, comment l’associer à un souvenir réel, vécu, de l’enfance. Il y a tout de même quelque excès à conclure aussi hardiment qu’il s’agit là chez le sujet d’un souvenir écran concernant une expérience effective de l’organe génital féminin en tant qu’il s’agirait du clitoris. C’est bien en effet ce à quoi pourtant se résout l’analyste en faisant état à ce moment-là comme d’un élément clef, du fait que « sa sueur a huit ans de plus que lui, et aux références qu’il a faites à la voix de femme et à la voix d’homme imitée, qui sont semblables par l’imitation. De cette référence à elle et en connexion avec une incarnation mâle, je déduis que, au moins quand il était tout petit, il vit les organes de sa sueur, s’aperçut du clitoris et l’entendit uriner […] étendu sur le tapis. » Il lui faut d’ailleurs tout de suite après évoquer plus loin, « considérant l’ensemble du travail d’analyse fait précédemment, qu’en addition, il y avait quelque situation enfantine dans laquelle il a eu quelque occasion de voir les parties génitales de sa mère. » Tous les détails supposent dans ces souvenirs, dans ces images, qu’il aurait été à ce moment-là couché sur le tapis, qu’il aurait vu ceci ou cela. je vais quand même vous ponctuer ici quelque chose qui vous indique à tout le moins où je veux en venir dans ces critiques où je vous apprends à regarder, à épeler si l’on peut dire, dans quel sens vont un certain nombre d’inflexions dans la compréhension de ce qui nous est présenté, qui n’est pas destiné, je crois, à en augmenter l’évidence, ni non plus surtout, vous le verrez quand nous y arriverons, à lui donner sa juste interprétation.

Il faut quand même que j’éclaire un peu ma lanterne, que je vous dise où je veux en venir, ce que j’entends dire – à l’opposé de ce couloir dans lequel s’engage la pensée de l’analyste. Et vous verrez que ces interprétations seront à cet égard extrêmement actives, voire même brutales, suggérant que le fond de la question est le caractère agressif de son propre pénis. Vous le verrez, que c’est son pénis en tant qu’organe agressif, en tant qu’organe faisant rentrer en jeu le caractère nocif et délétère de l’eau qu’il émet, à savoir de l’urination que vous avez vue évoquée à l’occasion et sur laquelle nous aurons à revenir, que l’analyste obtient un effet dont il n’y a pas tellement à être surpris, qu’un sujet adulte et assez en âge, se trouve faire une miction dans la nuit qui suit. Mais laissons cela de côté.

Ce que je veux dire est ceci: je crois que ce rêve, pour anticiper un peu sur ce que je crois pouvoir vous démontrer en continuant ce travail pénible et lent d’analyse ligne par ligne de ce qui nous est présenté… Où la question se pose-t-elle dans ce qu’on peut appeler le fantasme fondamental du sujet pour autant qu’il est présentifié ? Le sujet imagine quelque chose, nous ne savons pas quoi, concernant son analyste – je vous dirai ce que l’analyste pense elle-même du point où on en est du transfert. Ce transfert est à ce moment-là un transfert du type nettement imaginaire. L’analyste est focalisée, centrée comme quelque chose qui est essentiellement, par rapport au sujet, dans un rapport d’un autre moi. Toute l’attitude rigide, mesurée, de défense (comme l’analyste le sent très bien) en présence d’Ella Sharpe, est quelque chose qui indique un rapport spéculaire des plus étroits avec l’analyste. Et contrairement à ce que dit Ella Sharpe, c’est très loin d’être l’indication- qu’il n’y a pas de transfert. C’est un certain type de transfert à la source, duel, imaginaire.

Cette analyste, en tant qu’elle est l’image de lui, elle est en train de quoi faire ? Déjà, cela s’impose, il est bien clair que ce contre quoi le sujet la prémunit avec sa « petite toux », c’est qu’elle rêve de se masturber. C’est cela qu’elle est censée être en train de faire. Mais comment le savons-nous ? Nous ne le savons pas tout de suite, et ceci est très important. Comment pouvons nous savoir ? C’est pour autant que, dans le rêve, la chose alors est tout à fait claire, puisque c’est justement ce que le sujet est en train de dire, à savoir qu’il y a quelqu’un qui se masturbe.

L’analyste reconnaît avec beaucoup de justesse qu’il s’agit d’une masturbation du sujet, que c’est lui qui rêve. Mais que le rêve est l’intention manifestée dans le sujet de la masturber- ajoutant que ceci est un verbe intransitif – nous met suffisamment sur la voie de ceci: que le fantasme signifiant dont il s’agit est celui d’une étroite liaison d’un élément mâle et femelle, pris sur le thème d’une sorte d’enveloppement. je veux dire que le sujet n’est pas simplement pris, contenu dans l’autre, pour autant qu’il la masturbe, il se masturbe, mais aussi bien ne se masturbe-t-il pas.

je veux dire que l’image fondamentale dont il s’agit, qui est là présentifiée par le rêve, est d’une sorte de gaine, de gant. Ce sont d’ailleurs en somme les mêmes mots, gaine est le même mot que vagin 65.

Voilà deux rencontres linguistiques qui ne sont pas sans signification. Sur la gaine, le gant, le fourreau, il y aura beaucoup à dire du point de vue linguistique, car je crois qu’il y a là toute une chaîne d’images qu’il est extrêmement important de repérer parce qu’elles sont beaucoup plus constantes, vous allez le voir, et présentes, pas seulement dans le cas particulier mais dans beaucoup d’autres cas.

Ce dont il s’agit, c’est que le personnage imaginaire, signifiant, est quelque chose où le sujet voit en quelque sorte enveloppée, prise, toute sorte de possibilité de sa manifestation sexuelle. C’est par rapport à cette image centrale qu’il situe son désir et que son désir est en quelque sorte englué.

je vais essayer de vous le montrer parce qu’il faut bien que je fasse un peu plus pour justifier cette notion qui est ceci: dans la suite des associations, va apparaître une idée qui a traversé l’esprit du sujet, nous dit l’analyste, lors des associations précédentes. Le sujet par ses fonctions doit aller dans un endroit où le roi et la reine doivent se rendre. Il est hanté par l’idée d’avoir une panne de voiture au milieu de la route et de bloquer par là le passage de l’auto royale. L’analyste y voit une fois de plus les manifestations de l’omnipotence redoutée du sujet pour lui-même et va même jusqu’à y voir-nous verrons tout cela en détail la prochaine fois – le fait que le sujet a eu l’occasion, lors de quelque scène primitive, d’intervenir de cette façon, arrêtant quelque chose, les parents lors de cette scène primitive. Ce qui est tout à fait frappant, nous semble-t-il par contre, c’est la fonction justement de la voiture sur laquelle nous reviendrons. Le sujet est dans une voiture et, bien loin que lors de cet arrêt il sépare qui que ce soit, il arrête sans aucun doute les autres (qu’il arrête tout, nous le savons bien puisqu’il s’agit de cela, il est en analyse pour cela), tout s’arrête, il arrête le couple royal, parental, à l’occasion dans une voiture, et bel et bien dans une seule voiture qui les enveloppe comme la capote de sa voiture, celle qu’il évoque par ses associations, reproduisant le caractère de couverture de la caverne.

Nous sommes à l’époque où Mélanie Klein commence à monter dans la Société anglaise, et à apporter des choses articulées qui sont d’une haute qualité clinique. Et est-ce que c’est bien la peine d’avoir tellement parlé du parent ambigu, du monstre bi-parental, pour ne pas savoir ici reconnaître d’une façon particulièrement spécifiée, un certain caractère ambigu, lié à un certain mode de l’appréhension de la relation sexuelle.

Disons pour accentuer encore notre pensée que ce qui est en question dans le sujet, c’est justement cela précisément de les séparer, les parents, de séparer en eux les principes mâle et femelle. Et je dirais, d’une certaine façon, ce qui se propose comme visée à l’horizon de l’interprétation analytique, ce n’est rien d’autre qu’une espèce d’opération de circoncision psychique. Car en fin de compte, ce vagin protrus, prolabé qui est là et qui vient ici se présenter sous la forme de quelque chose qui d’autre part n’est nulle part, qui se dérobe – j’ai parlé tout à l’heure de sac de prestidigitateur, mais à la vérité, nous la connaissons, cette opération du prestidigitateur, cela s’appelle le sac à l’œuf qu’on tourne et qu’on retourne et où on trouve alternativement et ne trouve pas ce qu’on y glisse par quelque chose d’adroit. Cette sorte de perpétuelle présence et non-présence du sujet, c’est aussi quelque chose qui a une autre face: c’est ce qu’il y a dans la masturbation qui déjà y implique un certain élément femelle présent. C’est pour cela que je parle d’une certaine circoncision. Cette sorte d’élément protrus, c’est aussi le prépuce qu’il rêve, par certains côtés. Et ce dont il s’agit chez ce sujet – et qu’une autre partie de ses souvenirs va nous faire apparaître c’est incontestable, il y a un certain rapport entre lui et la conjonction sexuelle. Il y en a eu une dans son enfance. Mais où était-il ? Il était dans son lit et, vous le verrez, sévèrement boudiné avec des épingles mises à ses draps. On a d’autres éléments qui nous montrent aussi le sujet dans sa voiture d’enfant avec des courroies, des lanières.

La question pour le sujet, telle qu’elle nous est présentée ici est ceci: dans toute la mesure où il est lié, où il est arrêté lui-même, il peut jouir de son fantasme précisément et y participer par cette activité de supplément, cette activité dérivée, déplacée qu’est l’urination compulsionnelle. Dans toute la mesure où il était lié, à ce moment-là même cette sorte de supplément, de fausse jouissance que lui donne cette urination que nous constatons justement chez les sujets, si fréquemment en rapport avec la proximité du coït parental, à ce moment-là, il devient quoi ? justement ce partenaire dont il nous dit qu’elle a tellement besoin, que c’est lui qui doit lui montrer tout et qu’il faut qu’il fasse tout, qu’il se féminise. Pour autant qu’il est impuissant, si l’on peut dire, il est mâle. Et que ceci ait ses compensations sur le plan de la puissance ambitieuse, bien sûr! nous y reviendrons la prochaine fois, mais pour autant qu’il est libéré, il se féminise.

C’est dans cette sorte de jeu de cache-cache, de double jeu, de non-séparation des deux faces en lui de la féminité et de la masculinité, dans ce type d’appréhension fantasmatique unique, foncièrement masturbatoire, que reste pour lui l’appréhension du désir génital, que git le problème. Et j’espère montrer, la prochaine fois combien nous sommes justifiés à orienter nos interprétations dans ce sens pour permettre au sujet le pas en avant.

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