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Recherches Lacan

LVI LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION 1958 – 1959 Leçon du 4 février 1959

Leçon du 4 février 1959

Nous voici donc arrivés au moment d’essayer d’interpréter ce rêve du sujet d’Ella Sharpe, entreprise que nous ne pouvons tenter – à titre d’ailleurs purement théorique, comme un exercice de recherche – qu’à cause du caractère exceptionnellement bien développé de ce rêve qui occupe, aux dires d’Ella Sharpe à laquelle nous faisons crédit sur ce point, un point crucial de l’analyse.

Le sujet, qui a fait « un énorme rêve » qu’il faudrait des heures pour le raconter, dont il dit qu’il l’a oublié, qu’il en reste ceci qu’il se passe sur une route de Tchécoslovaquie sur laquelle il se trouve pour avoir entrepris un voyage autour du monde avec sa femme. J’ai même souligné qu’il disait: « un voyage avec ma femme autour du monde». Il se trouve sur une route et là il se passe ceci qu’il est, en somme, en proie aux entreprises sexuelles d’une femme qui, je le fais remarquer, se présente d’une certaine façon qui n’est pas dite dans le premier texte du rêve. Le sujet dit: «Je m’en aperçois à l’instant même, elle était au-dessus de moi, elle faisait tout ce qu’elle pouvait to get my penis. » Telle est l’expression sur laquelle nous aurons à revenir plus loin.

« Bien entendu, dit le sujet, cela ne m’agréait pas du tout, au point que je pensais que devant son désappointement je devrais la masturber. » Il fait une remarque ici sur la nature foncièrement intransitive du verbe to masturbate, en anglais, dont nous avons intérêt déjà, avec l’auteur lui-même, – encore que l’auteur en ait accentué moins directement son fondement sur la remarque en quelque sorte grammaticale du sujet – à remarquer qu’il s’agit bien entendu d’une masturbation du sujet.

Nous avons, la dernière fois, mis en relief la valeur de ce qui apparaît moins encore dans les associations que dans le développement de l’image du rêve. À savoir, que forme ce repli, ce « hood » à la façon du repli d’un chaperon, dont parle le sujet? Et nous avons montré qu’assurément le recours au bagage des images, considérées par la doctrine classique et issues manifestement de l’expérience, quand on les fait agir en quelque sorte comme autant d’objets séparés sans très bien repérer leur fonction par rapport au sujet, pousse peut-être à quelque chose qui peut être forcé. Donc nous avons souligné la dernière fois ce qu’il pouvait y avoir de paradoxal dans l’interprétation trop hâtive de ce singulier appendice, de cette protusion de l’organe génital féminin comme étant d’ores et déjà le signe qu’il s’agit du phallus de la mère.

Aussi bien d’ailleurs une telle chose n’est-elle pas sans entraîner dans la pensée de l’analyste un autre saut, tellement il est vrai qu’une démarche imprudente ne peut se rectifier (contrairement à ce qu’on dit) que par une autre démarche imprudente, que l’erreur est bien moins * érudite * qu’on ne croit car la seule chance de se sauver d’une erreur est d’en commettre une autre qui la compense.

Nous ne disons pas qu’Ella Sharpe a complètement erré, nous essayons d’articuler de meilleurs modes de direction qui auraient pu permettre une adéquation plus complète. Ceci sous toute réserve bien entendu puisque nous n’aurons jamais l’expérience cruciale.

Mais le saut suivant dont je parlais est que ce dont il s’agit, c’est encore bien moins du phallus du partenaire – du partenaire dans l’occasion imaginé dans le rêve – que du phallus du sujet. Ceci nous le savons, le caractère masturbatoire du rêve, nous l’admettons, coordonné par bien d’autres choses, de tout ce qui paraît après dans les dires du sujet. Mais ce phallus du sujet, d’ores et déjà, nous sommes amenés à le considérer comme étant cet instrument de destruction, d’agression, d’un type extrêmement primitif, tel qu’il sort de ce qu’on pourrait appeler l’imagerie. Et c’est dans ce sens que d’ores et déjà s’oriente la pensée de l’analyste, Ella Sharpe dans l’occasion, et encore qu’elle soit loin de communiquer l’ensemble de son interprétation au sujet. Le point sur lequel elle va tout de suite intervenir, en ce sens qu’elle le dit, c’est après lui avoir fait remarquer les éléments qu’elle appelle d’omnipotence. Selon son interprétation, ce qui apparaîtrait en son dire dans le rêve serait deuxièmement, la masturbation, troisièmement cette masturbation est omnipotente dans le sens qu’il s’agit de cet organe perforant et qui mord qu’est le propre phallus du sujet. Il faut bien dire qu’il y a là une véritable intrusion, une véritable extrapolation théorique de la part de l’analyste, car à la vérité rien, ni dans le rêve, ni dans les associations, ne donne aucune espèce de fondement à faire intervenir tout de suite dans l’interprétation cette notion chez le sujet que le phallus ici interviendrait en tant qu’organe d’agression, et que ce qui serait redouté ce serait en quelque sorte le retour, la rétorsion de l’agression impliquée de la part du sujet.

On ne peut pas ne pas souligner là que nous voyons mal à quel moment le sujet passe de ces intrusions à l’analyse de ce qu’elle a effectivement devant les yeux, et qu’elle sent avec tellement de détails et de finesse. Il est clair qu’il s’agit de théorie. Il suffit de lire cette formule pour s’apercevoir qu’après tout, rien ne justifie cela si ce n’est quelque chose que l’analyste ne nous dit pas. Mais encore nous a-t-elle suffisamment informés, et avec assez de soin, des antécédents du rêve, du cas du malade dans ses grandes lignes, pour que nous puissions dire qu’il y a là assurément quelque chose qui constitue un saut.

Qu’il lui soit apparu nécessaire c’est bien après tout ce que nous lui concédons volontiers, mais qu’il nous paraisse à nous aussi nécessaire, c’est sur ce point que nous posons la question et que nous allons essayer de reprendre cette analyse. Non pas en quelque sorte pour substituer aux équivalents imaginaires des interprétations au sens où l’on l’entend à proprement parler (“ceci qui est une donnée doit se comprendre comme cela”). Il ne s’agit pas de savoir ce que veut dire à tel ou tel moment, dans l’ensemble, chaque élément du rêve. Dans l’ensemble on peut dire que ces éléments sont plus que correctement appréciés. Ils sont basés sur une tradition de l’expérience analytique au moment où opère Ella Sharpe. Et d’autre part ils sont certainement perçus avec un grand discernement et une grande finesse.

Ce n’est pas de cela dont il s’agit. C’est de voir si le problème ne peut pas s’éclairer à être formulé, articulé, d’une façon qui lie mieux l’interprétation avec ce quelque chose sur lequel j’essaie de vous faire mettre l’accent ici, à savoir la topologie inter-subjective, celle qui sous diverses formes est toujours celle qu’ici j’essaie de construire devant vous, de restituer pour autant qu’elle est celle même de notre expérience: celle du sujet, du petit autre, du grand Autre, pour autant que leurs places doivent toujours, au moment de chaque phénomène dans l’analyse, être par nous marquées si nous voulons éviter cette sorte d’écheveau, de nœud véritablement serré comme d’un fil qu’on n’a pas su dénouer et qui forme, si l’on peut dire, le quotidien de nos explications analytiques.

Ce rêve, nous l’avons parcouru déjà sous plusieurs formes et nous pouvons tout de même commencer d’articuler quelque chose de simple, de direct, quelque chose qui n’est pas absent même du tout de l’observation, qui se dégage de cette lecture que nous avons faite. Je dirai qu’au stade de ce qui précède, qui amène le sujet, et du rêve lui-même, il y a un mot qui, après tout ce que nous avons ici comme vocabulaire en commun, semble être celui qui vient le premier et dont il n’aurait pas été exclu qu’il vienne à cette époque à l’esprit d’Ella Sharpe. Ce n’est pas faire intervenir du tout une notion qui ne fut pas à sa portée; nous sommes dans le milieu anglais, à ce moment-là dominé par des discussions telles que celles qui s’élaborent par exemple entre M. Jones et Mine Joan Rivière dont il a déjà été question ici à propos de son livre De la féminité comme une mascarade. Je vous en ai parlé à propos de la discussion concernant la phase phallique et la fonction phallique dans la sexualité féminine.

Il y a un mot dont il fait état à un moment, qui est le mot qui est vraiment nécessaire à Jones pour entrer dans la compréhension de ce qui est bien le point le plus difficile à comprendre, pas simplement à mettre en jeu, de l’analyse, à savoir le complexe de castration. Le mot dont Jones se sert est le mot aphanisis, qu’il a introduit de façon intéressante dans le vocabulaire analytique, et que nous ne pouvons du tout considérer comme absent du milieu anglais, car il en est fait grand état.

Aphanisis c’est “disparition”, autant qu’il l’entend ainsi, et ce qu’il veut dire par là nous le verrons plus loin. Mais je vais en faire un usage tout autre pour l’instant: l’usage en somme impressionniste de ce qui est vraiment là tout le temps au cours du matériel du rêve, de ce qui l’entoure, du comportement du sujet, de tout ce que nous avons déjà essayé d’articuler à propos de ce qui se présente, de ce qui se propose à Ella Sharpe. Ce sujet même qui, avant de se pré-senter à elle d’une façon qu’elle décrit si joliment, avec cette sorte d’absence profonde qui lui donne à elle-même le sentiment qu’il n’y a pas un propos du sujet ni un de ses gestes qui ne soient quelque chose d’entièrement pensé, et que rien ne correspond à quoi que ce soit de senti; ce sujet qui se tient si bien à carreau, qui d’ailleurs ne s’annonce pas, qui apparaît mais qui, aussitôt apparu, est plus insaisissable que s’il n’était pas là; ce sujet qui lui-même nous a donné dans les prémisses de ce qu’il a apporté au sujet de son rêve, cette question qu’il a posée à propos de sa « petite toux ». Et cette « petite toux » est faite pour quoi faire ? Pour faire disparaître quelque chose qui doit être là au-delà de la porte. On ne sait pas quoi. Il le dit lui-même: dans le cas de l’analyste, qu’est-ce qu’il peut bien y avoir à faire disparaître ? Il évoque à ce propos la mise en garde dans d’autres circonstances, dans un autre contexte: qu’il s’agit qu’ils se séparent, qu’ils se désunissent, car la situation pourrait être embarrassante si lui-même entrait, et ainsi de suite…

Dans le rêve, nous sommes en présence de trois personnages, car il ne faut pas oublier qu’il y a sa femme. Le sujet, après l’avoir dit une fois, n’en parle plus. Mais qu’est-ce qui se passe bien exactement entre [lui et] la partenaire sexuelle, celle en somme à laquelle il se dérobe ? Est-ce si sûr qu’il se dérobe ? La suite de ce qu’il énonce prouve qu’il est loin d’être complètement absent et il a mis son doigt, dit-il, dans cette sorte de vagin protu, retourné, cette sorte de vagin prolabé sur lequel j’ai insisté. Là aussi des questions se posent et nous allons les poser. Où est ce qui est enjeu, où est l’intérêt de la scène ? Ce qui-pour autant qu’on puisse poser cette question à propos d’un rêve, et nous ne pouvons la poser que pour autant que toute la théorie freudienne nous impose de la poser – ce qui se produira tout de suite après dans les associations du rêve, c’est quelque chose qui intéresse cette amie, par l’intermédiaire d’un souvenir qui lui est venu concernant le chaperon que constitue l’organe féminin, de quelqu’un qui lui a proposé sur un champ de golf quelque chose dans lequel pourraient être enveloppés ses clubs, et qu’il a trouvé vraiment un drôle de personnage. Il en parle avec cet espèce de réjouissance amusée, et on voit bien ce qui se passe autour de ce personnage vrai. C’est vraiment ce personnage à propos duquel on peut bien se demander où jusque là, il a bien pu rouler sa bosse. C’est le ton sur lequel il en parle. Avec cette gueule, et ce bagout qu’est-ce qu’il a bien pu être ? Peut-être « un boucher? », dit-il. Dieu sait pourquoi, un boucher! Mais le style et l’atmosphère générale, l’ambiance d’imitation à propos de ce personnage – tout de suite d’ailleurs le sujet s’amuse à l’imiter – montrent bien qu’il s’agit bien là…

C’est par là d’ailleurs qu’est introduite la notion d’imitation, et l’association avec son amie qui imite si bien les hommes, qui a un tel talent, et un talent qu’elle exploite à la Broadcasting. Et à ce propos, la première idée qui vient au sujet c’est qu’il en parle trop, qu’il a l’air de se vanter en parlant d’une relation aussi remarquable, « d’en remettre ». J’ai vérifié le mot anglais qu’il utilise: c’est un mot tout récent d’usage, qu’on peut considérer comme étant presque du slang, et que nous avons essayé de traduire ici par « la ramener ». Il l’utilise pour dire: « J’ai scrupule à la ramener à ce propos ». Pour tout dire, il disparaît, il se fait tout petit, il ne veut pas prendre trop de place à cette occasion.

Bref, ce qui s’impose à tout instant, qui revient comme un thème, comme un leitmotiv dans tout le discours, les propos du sujet, c’est quelque chose pour lequel le terme aphanisis apparaît ici bien plus près du “faire disparaître” que du “disparaître”, de quelque chose qui est un perpétuel jeu où nous sentons que sous diverses formes quelque chose – appelons cela si vous voulez l’objet intéressant – n’est jamais là.

La dernière fois, j’ai insisté là-dessus. Il n’est jamais où on l’attend, glisse d’un point à un autre en une sorte de jeu d’escamoteur. Je vais encore y insister, et vous allez voir où cela va nous mener qui est l’essentiel, la caractéristique à tous les niveaux de la confrontation devant laquelle l’analyste se trouve. Le sujet ne peut rien avancer qu’aussitôt, par quelque côté, il n’en subtilise l’essentiel si l’on peut dire.

Et je ferai la remarque que chez Jones aussi ce terme d’aphanisis est un terme qui s’offre à une critique qui aboutirait à la dénonciation de quelque inversion de la perspective. Jones a remarqué chez ses sujets qu’à l’approche du complexe de castration, ce qu’il sent, ce qu’il comprend, ce qu’il voit en eux, c’est la peur de l’aphanisis, de la disparition du désir. Et en quelque sorte ce qu’il nous dit, c’est que la castration – il ne le formule pas ainsi faute d’en avoir l’appareil – c’est la symbolisation de cette perte.

Nous avons souligné combien cela est un énorme problème que de voir, dans une perspective génétique quelconque, comment un sujet, supposons dans son développement, à quelque moment, à un niveau en quelque sorte animal de la subjectivité, commence à voir la tendance se détacher d’elle-même pour devenir crainte de sa propre perte. Et Jones fait de l’aphanisis la substance de la crainte de la castration.

Ici je ferai remarquer que c’est exactement dans le sens contraire qu’il convient de prendre les choses. C’est parce qu’il peut y avoir castration, c’est parce qu’il y a le jeu de signifiants impliqué dans la castration, que dans le sujet s’élabore cette dimension où il peut prendre crainte, alarme, de la disparition possible et future de son désir.

Observons bien que quelque chose comme le désir si nous lui donnons un sens plein, le sens de la tendance au niveau de la psychologie animale, il nous est difficile de le concevoir en tant que dans l’expérience humaine ce soit quelque chose de tout à fait accessible. La crainte du défaut du désir est quand même un pas qui est à expliquer. Pour l’expliquer je vous dis: le sujet humain, pour autant qu’il a à s’inscrire dans le signifiant, trouve là une position d’où effectivement, il met en question son besoin en tant que son besoin est pris modifié, identifié dans la demande. Et là tout se conçoit fort bien, et la fonction du complexe de castration dans cette occasion, à savoir ce en quoi cette prise de position du sujet dans le signifiant implique la perte, le sacrifice d’un de ses signifiants entre autres, c’est ce que nous laissons pour l’instant de côté.

Ce que je veux simplement dire, c’est que la crainte de l’aphanisis chez les sujets névrosés correspond, contrairement à ce que croit Jones, à quelque chose qui doit être compris dans la perspective d’une insuffisante formation, articulation, d’une partielle forclusion du complexe de castration. C’est pour autant que le complexe de castration ne met pas le sujet à l’abri de cette sorte de confusion, d’entraînement, d’angoisse qui se manifeste dans la crainte de l’aphanisis, que nous la voyons effectivement chez les névrosés. Et ceci nous allons bien avoir l’occasion de le contrôler à propos de ce cas.

Continuons et revenons sur le texte lui-même, sur le texte du rêve, et sur ces images dont nous avons parlé la dernière fois, à savoir sur la représentation du sexe féminin sous la forme de ce vagin prolabé. Dans les images du sujet, cette sorte de fourreau, cette sorte de sac, de gaine, qui fait là une image si étrange qu’on ne peut tout de même pas, encore qu’elle ne soit pas du tout un cas exceptionnel et unique, mais qui n’est tout de même pas fréquente à rencontrer, qui n’a pas été décrite d’une façon parfaitement caractérisée dans la tradition analytique, ici on peut dire que l’image même – qui est employée dans l’articulation signifiante du rêve, à savoir qu’est-ce que cela veut dire entre les personnages qui sont présents – prend sa valeur de ce qui se passe, de ce pourquoi elle est utilisée.

En fait ce que nous voyons, c’est que le sujet va y mettre, comme il dit, le doigt. Il n’y mettra pas son pénis, certes pas, il y mettra le doigt. Il retourne, il ré-engaine, il ré-invagine ce qui est là dé-vaginé, et tout se passe comme si se produisait là presque un geste d’escamoteur. Car en fin de compte il met quelque chose à la place de ce qu’il devrait y mettre, mais aussi, il montre que quelque chose peut y être mis. Et si tant est que quelque chose puisse effectivement être suggéré par la forme de ce qui se présente, à savoir le phallus féminin, tout se passe comme si – ce phallus qui est en effet en question de la façon la plus claire (« to get my penis “) – nous étions en droit de nous demander ce que le sujet est en train de nous montrer puisque beaucoup plus qu’un acte de copulation, il s’agit là d’un acte d’exhibition. Cela se passe, ne l’oublions pas, devant un tiers. Le geste est là, le geste est déjà évoqué du prestidigitateur dans l’exercice qui s’appelle, en français, “le sac à l’œuf”. À savoir ce sac de laine dans lequel le prestidigitateur alternativement fait apparaître l’œuf et le fait disparaître, le fait apparaître au moment où on ne l’attend pas, et le montre disparu là où on croirait le voir, the bag of the eggs dit-on aussi en anglais.

Le geste si l’on peut dire, la monstration dont il s’agit, est d’autant plus frappant que dans les associations du sujet, ce que nous avons vu c’est très exactement toujours d’avertir au moment où il apparaît, de façon à ce que rien ne se voie de ce qu’il y avait avant, ou encore se faire prendre lui-même, dit-il dans son fantasme, pour un chien aboyant, de façon à ce qu’on dise qu’il n’y avait là qu’un chien. Oui, toujours le même escamotage dont nous ne savons pas ce qui est escamoté, et assurément c’est avant tout le sujet lui-même qui est escamoté. Mais le rêve nous indique, et nous permet de préciser qu’en tout cas, si nous cherchons à préciser ce qui se localise dans le rêve comme étant ce qui est enjeu dans cet escamotage, c’est certainement le phallus, le phallus dont il s’agit: « to get my penis».

Et ceci nous y sommes, je dirais, tellement habitués, endurcis par la routine analytique, que nous ne nous arrêtons presque pas à cette donnée du rêve. Néanmoins le choix du sujet du « to get » pour désigner ce qu’ici prétend faire la femme, c’est un verbe à usage extrêmement polyvalent. C’est toujours dans le sens d’obtenir, de gagner, d’attraper, de saisir, de s’adjoindre. Il s’agit de quelque chose qu’on obtient, en gros, dans le sens général. Bien sur nous entendons cela avec la note et l’écho du [femina curam et penem devoret], mais ce n’est pas si simple.

Car après tout, ce qui est mis en cause en cette occasion est quelque chose qui en fin de compte est très loin d’être de ce registre. Et aussi bien la question, s’il s’agit en effet sous quelque forme que ce soit, réelle ou imaginaire, d’obtenir le pénis, la première question à se poser est à savoir: ce pénis où est-il ? Car cela semble aller de soi qu’il est là. À savoir que sous prétexte qu’on a dit, que le sujet dans le compte rendu du rêve a dit qu’elle faisait des manœuvres «to get my penis», on a l’air de croire que pour autant, il est là quelque part dans le rêve. Mais littéralement, si l’on regarde bien le texte, absolument rien ne l’indique.« Que le m’occupe [prenne soin] de la femme et elle [me] dévore le pénis. »

Il ne suffit pas que l’imputation du partenaire soit là donnée pour que nous déduisions que le pénis du sujet y est, suffise en quelque sorte à nous satisfaire sur le sujet de cette question: où est-il ? Il est peut-être tout à fait ailleurs que là où ce besoin que nous avons de compléter, dans une scène où l’on supposerait que le sujet se dérobe… Cela n’est pas si simple. Et à partir du moment où nous nous posons cette question, nous voyons bien en effet que c’est là que se pose toute la question, et que c’est à partir de là aussi que nous pouvons saisir quelle est la discordance singulière, l’étrangeté que présente le signe énigmatique qui nous est proposé dans ce rêve. Car c’est sûr qu’il y a un rapport entre ce qui se passe et une masturbation.

Qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce que cela nous souligne en cette occasion ? Il vaut la peine de le recueillir au passage, car encore que cela ne soit pas élucidé, c’est fort instructif. je veux dire, encore que ce ne soit pas articulé par l’analyste dans ses propos, c’est à savoir que la masturbation de l’autre et la masturbation du sujet c’est tout un, qu’on peut même aller assez loin et dire que tout ce qu’il y a dans la prise de l’autre chez le sujet lui-même qui ressemble à une masturbation, suppose effectivement une secrète identification narcissique qui est moins celle du corps au corps que du corps de l’autre au pénis; que toute une partie des activités de la caresse – et ceci devient d’autant plus évident qu’elle prend un caractère de plaisir plus détaché, plus autonome, plus insistant, voire confinant à quelque chose qu’on appelle plus ou moins proprement en cette occasion un certain sadisme – est quelque chose qui met en jeu le phallus pour autant que, comme je vous l’ai déjà montré, il se profile imaginairement dans l’au-delà du partenaire naturel.

Que le phallus est intéressé comme signifiant dans le rapport du sujet à l’autre, fait qu’il vient là comme ce quelque chose qui peut être recherché dans cet au-delà de l’étreinte de l’autre sur laquelle s’amorce, prend toute espèce de forme-type plus ou moins accentuée dans le sens de la perversion.

En fait, ce que nous voyons là c’est que justement cette masturbation de l’autre sujet diffère du tout au tout de cette prise de phallus dans l’étreinte de l’autre, [ce] qui nous permettrait de faire équivaloir strictement la masturbation de l’autre à la masturbation du sujet lui-même, que ce geste dont je vous ai montré le sens, qui est un geste presque de vérification que ce qui est là en face est assurément quelque chose de tout à fait important pour le sujet, c’est quelque chose qui a le plus grand rapport avec le phallus, mais c’est quelque chose aussi qui démontre que le phallus n’est pas là, que le « to get my penis » dont il s’agit pour le partenaire est quelque chose qui fuit, qui se dérobe, non pas simplement par la volonté du sujet, mais parce que quelque accident structural, qui est vraiment ce qui est en question, ce qui donne son style à tout ce qui revient dans la suite de l’association, à savoir aussi bien cette femme dont il nous parle, qui se conduit si remarquablement en ceci qu’elle imite parfaitement les hommes, que cette sorte d’incroyable escamoteur dont il se souvient après des années, et qui lui propose avec un bagout incroyable quelque chose dont, singulièrement, c’est encore une chose pour une autre, faire une enveloppe de quelque chose avec l’enveloppe qui est faite pour autre chose, nommément le tissu destiné à faire une capote de voiture, et pour faire quoi ? pour lui permettre de mettre ses clubs de golf; cette sorte de fallacieux bonhomme, voilà donc ce qui reviendra.

Tout a toujours ce caractère, de quelque élément qu’il s’agisse, que ce n’est jamais tout à fait de ce qui se présente qu’il s’agit. Ce n’est jamais de la chose vraie qu’il s’agit, c’est toujours sous une forme problématique que les choses se présentent.

Prenons ce qui vient tout de suite après, et qui va jouer son rôle. Le caractère problématique de ce qui insiste devant le sujet se poursuit tout de suite, et par une question qui lui vient à propos, qui va surgir des souvenirs de son enfance. Pourquoi diable a-t-il eu à un autre moment une autre compulsion [que celle] qu’il a eue au début de la séance, à savoir la toux, à savoir couper les lanières de sa sueur ? « Je ne pensais pas que c’était une véritable compulsion. C’est pour la même raison que la toux m’ennuyait. Je suppose que je coupais les sandales de ma sueur dans le même style. J’ai une mémoire assez obscure de l’avoir fait. Je ne sais pas pourquoi, ni ce que je désirais de ce cuir pour lequel je faisais cela, de ces bandes. » Mais enfin il faut croire que « Je voulais en faire quelque chose d’utile mais, je pense, de tout à fait unneccessary. » C’était fort utile dans mon esprit, mais cela n’avait aucune nécessité sérieuse.

Là aussi nous nous trouvons devant une sorte de fuite dans laquelle va suivre une autre fuite encore, à savoir la remarque qu’il pense tout d’un coup aux courroies qui liaient la capote de la voiture, ou plutôt cela lui fait penser aux courroies qu’il y a un pram, qui est une voiture d’enfant.

Et à ce moment là d’une curieuse façon, d’une façon négative, il introduit la notion de pram. Il pense qu’il n’y avait pas de pram chez lui. Or justement, « il n’y a rien de plus bête, dit-il lui-même, de dire qu’il n’y avait pas de pram chez nous. Il y en avait sûrement puisqu’il y avait deux enfants. »

Toujours le même style de choses qui apparaît sous la forme de quelque chose qui manque et qui domine tout le style des associations du sujet. Le pas suivant, enchaîné directement sur cela, quel est-il ? « Tiens je me suis rappelé, là tout de suite, dit-il, que je devais envoyer deux lettres à deux membres qui doivent être admis à notre club. Et je me vantais d’être un meilleur secrétaire que le dernier, c’est tout de même assez drôle, maintenant voilà que je viens justement d’oublier de donner à ceux-ci la permission d’entrer au club. » Autrement dit, je ne leur ai pas écrit. Et enchaîné tout de suite, et indiqué entre guillemets dans le texte d’Ella Sharpe, encore qu’elle n’en fasse pas état parce que pour un lecteur anglais ces lignes n’ont même pas besoin d’être entre guillemets, une citation d’une phrase qui se trouve dans ce qu’on appelle la General Confession, à savoir une des prières du Book of Common Prayer du “Livre de prière pour tout le monde” qui forme le fondement des devoirs religieux des individus dans l’Église d’Angleterre.

Je dois dire que mes relations avec le Book of Common Prayer ne datent pas d’hier et je ne ferai qu’évoquer ici le très joli objet qui avait été créé il y a vingt ou vingt cinq ans dans la communauté surréaliste par mon ami Roland Penrose qui avait fait un usage, pour les initiés du cercle, du Common Book of Prayer. Lorsqu’on l’ouvrait, de chaque côté du plat intérieur de la couverture il y avait un miroir. Ceci est fort instructif, car c’est là le seul tort qu’on puisse faire à Ella Sharpe pour qui sûrement ce texte était beaucoup plus familier qu’à nous, car le texte du Book of Common Prayer n’est pas tout à fait pareil à la citation qu’en donne le sujet: We have left undone, “nous avons laissées non faites ces choses que nous avions à faire”, au lieu de « nous n’avons pas fait ces choses que nous devons faire ” (citation du sujet). C’est peu de chose, mais à la suite manque une phrase entière qui en est en quelque sorte la contre partie dans le texte de la Prière de confession générale: “Et nous avons fait ces choses que nous ne devions pas faire.”

Ceci, le sujet n’éprouve pas du tout le besoin de s’en confesser, pour une bonne raison, c’est qu’en fin de compte il s’agit vraiment pour lui jamais que de ne pas faire les choses. Mais faire les choses, cela n’est pas son affaire. C’est bien en effet ce dont il s’agit puisqu’il ajoute qu’il est tout à fait incapable de faire quoi que ce soit de crainte de trop bien réussir, comme nous l’a souligné l’analyste.

Et puis, car cela n’est pas la moindre chose, c’est là que je veux en venir, le sujet continue la phrase: « Il n’y a rien de bon en nous ». Ceci est une pure invention du sujet, car dans le Book of Common Prayer, il n’y a rien de tel. Il y a : “Il n’y a pas de santé en nous”. Je crois que ce « those things » qu’il a mis à la place est bien ce dont il s’agit. Je dirais que ce bon objet qui n’est pas là, c’est bien ce qui est en question, et il nous confirme une fois de plus qu’il s’agit du phallus.

Il est très important pour le sujet de dire que ce bon objet n’est pas là, nous retrouvons encore le terme: il n’est pas là, il n’est jamais là où on l’attend. Et c’est assurément un «those things» qui est pour lui quelque chose de la plus extrême importance, mais il est non moins clair que ce qu’il tend à montrer, à démontrer c’est toujours une seule et même chose, à savoir qu’il n’est jamais là. Là où quoi ? Là où on pourrait to get, s’en emparer, le prendre. Et c’est bien ce qui domine l’ensemble du matériel dont il s’agit.

Qu’à la lumière de ce que nous venons ici d’avancer, le rapprochement entre les deux compulsions, celle de la toux et aussi bien celle d’avoir coupé les bandes de cuir des sandales de sa sueur, nous paraisse moins surprenant – car c’est vraiment une interprétation analytique des plus courantes: le fait de couper les bandes de cuir qui retiennent les sandales de sa sueur a un rapport que nous nous contentons ici, comme tout le monde, d’approximer globalement avec le thème de la castration. Vous prendrez M. Fenichel, vous verrez que les coupeurs de tresses sont des gens qui font cela en fonction de leur complexe de castration. Mais comment pouvoir dire, sauf à la pesée la plus exacte d’un cas, si c’est la rétorsion de la castration, l’application de la castration à un autre sujet qu’à eux-mêmes ou, au contraire, apprivoisement de la castration, mise en jeu sur l’autre d’une castration qui n’est pas une vraie castration, et donc qui ne se manifeste pas si dangereuse que cela: domestication si l’on peut dire, ou moins-value, dévaluation de la castration au cours de cet exercice – d’autant plus que coupant les nattes, il est toujours possible, concevable, que les dites nattes repoussent, c’est-à-dire réassurent contre la castration.

Ceci est, bien sûr, tout ce que la somme des expériences analytiques permet sur ce sujet d’embrancher mais qui, dans l’occasion, ne nous apparaît que comme cachant… Mais qu’il y ait liaison avec la castration ceci ne fait aucune espèce de doute.

Mais alors ce dont il s’agit, si nous nous obligeons à ne pas aller plus vite et à soutenir les choses au niveau où nous les avons suffisamment indiquées, c’est-à-dire qu’ici la castration est quelque chose qui fait partie si l’on peut dire, du contexte, du rapport, mais que rien ne nous permet jusqu’à présent de faire intervenir d’une façon aussi précise que l’analyste l’a fait, l’indication du sujet, postulée en l’occasion, pour articuler quelque chose comme étant une intention agressive primitivement retournée contre lui; mais qu’en savons nous après tout ? Est-ce qu’il n’est pas beaucoup plus intéressant de poser, de renouveler sans cesse la question: ce phallus où est-il? Où est-il en effet, où faut-il le concevoir ?

Ce que nous pouvons dire, c’est que l’analyste va très loin, va très fort en disant au sujet: il est quelque part très loin en vous, il fait partie d’une vieille rivalité avec votre père, il est là au principe de tous vos vœux primordiaux de toute puissance, il est là à la source d’une agression dont vous avez en cette occasion la rétorsion. Alors que rien à proprement parler ne permet de saisir dans le texte quelque chose qui s’articule ainsi.

Essayons quant à nous, après tout, de nous poser la question peut-être même un tout petit peu plus hardiment que nous n’y serions portés de nature. Nous ne pouvons pas, semble-t-il, proposer à propos d’une observation imprimée comme cela, écrite, quelque chose qui serait ce que nous demanderions à un élève. S’il s’agissait d’un élève, j’en parlerais beaucoup plus sévèrement, je dirais quelle mouche vous a piqué de dire une chose pareille! Je poserais la question dans un cas semblable: où est l’élément de contre-transfert ?

C’est là ce qui peut sembler hardi, de poser une pareille question à propos d’un texte d’un auteur qui, somme toute, est quelqu’un dont nous avons toutes raisons de faire à cette date la plus extrême confiance, à savoir Ella Sharpe. Je me suis souri à moi-même au moment où je me suis posé cette question car elle me paraissait à proprement parler un petit peu exorbitante. Eh bien on n’a jamais tort, en fin de compte, d’être comme cela un tout petit peu trop audacieux. Il arrive que ce soit comme cela qu’on trouve ce que l’on cherche. Et, dans l’occasion, j’ai cherché d’abord avant de trouver, je veux dire que j’avais lu presque distraitement les premières pages de ce livre, je veux dire que comme toujours on ne lit jamais bien, et il y avait pourtant quelque chose d’extrêmement joli.

Tout de suite après avoir parlé du père mort, de ce père qu’elle n’arrive pas à réveiller dans la mémoire du sujet, qu’elle est arrivée à faire bouger un tout petit peu ces derniers temps -vous vous rappelez que le sujet s’émerveillait que son père, dans un temps, avait parlé -, tout de suite après, elle fait remarquer que c’est la même difficulté qu’il y a avec elle, à savoir qu’ « il n’a pas de pensées à mon propos, ce patient ». Il y avait là déjà quelque chose qui aurait pu retenir notre attention. « Il ne sent rien à mon propos. Il ne peut pas croire à cela ». C’est inquiétant, il faut le dire. Que le sujet n’en prenne pas conscience comme tel, cela ne dit pas qu’il n’y a pas de manifestation, car tout de même il y a une espèce de fourragement obscur de l’anxiété à telle ou telle occasion. C’est là que j’avais mal retenu quelque chose qui s’exprime ici. Mais quand on lit cela, on croit que c’est une dissertation générale comme il arrive d’en faire à l’analyste. «Je pense, dit-elle, (il s’agit bien de cela) que l’analyse pourrait être comparée à un jeu d’échecs qui tire en longueur et qui doit continuer ici, dit-elle, jusqu’à ce que je cesse d’être le père qui se venge dans l’inconscient, qui s’emploie à le « cornering him », à le coincer, à le mettre en échec, après quoi il n’y a plus d’autre alternative que la mort. » Cette référence curieuse au jeu d’échec dans cette occasion, qu’à la vérité rien n’implique, est quand même ce qui mérite à cette occasion de retenir notre attention. Je dirai qu’au moment où j’ai lu cette page, je l’ai trouvée effectivement très jolie, que je ne me suis pas tout de suite arrêté à sa valeur dans l’ordre transférentiel. Je veux dire qu’au cours de la lecture, ce que cela a fait vibrer en moi c’est: c’est très joli!

On devrait comparer tout le déroulement d’une analyse au jeu d’échecs. Et pourquoi ? Parce que ce qu’il y a de plus beau et de plus saillant dans le jeu d’échecs, c’est que c’est un jeu qu’on peut décrire ainsi: il y a un certain nombre d’éléments que nous caractériserons comme des éléments signifiants, chacune des pièces est un élément signifiant. Et en somme, dans un jeu qui se joue à l’aide d’une série de mouvements en réplique fondés sur la nature de ces signifiants, chacune ayant son propre mouvement caractérisé par sa positon comme signifiant, ce qui se passe c’est la progressive réduction du nombre de signifiants qui sont dans le coup. Et on pourrait après tout décrire une analyse ainsi: qu’il s’agit d’éliminer un nombre suffisant de signifiants pour qu’il reste seulement en jeu un nombre assez petit de signifiants pour qu’on sente bien où est la position du sujet dans leur intérieur.

Pour y être revenu par la suite, je crois qu’en effet cela peut nous mener assez loin. Mais ce qui est important c’est ceci: c’est qu’Ella Sharpe – effectivement tout ce que je connais ou pouvais connaître par ailleurs de son oeuvre l’indique – a effectivement cette conception de l’analyse, qu’il y a dans son interprétation de la théorie analytique cette espèce de profonde mise en valeur du caractère signifiant des choses. Elle a mis l’accent sur la métaphore d’une façon qui ne dissone absolument pas avec les choses que je vous explique. Et tout le temps, elle sait mettre en valeur cet élément de substitution à proprement parler linguistique, dans les symptômes, qui fait qu’elle l’a porté dans ses analyses de thèmes littéraires qui constituent une part importante de son oeuvre. Et tout ce qu’elle donne comme règles techniques participe aussi de quelque chose qui est tout à fait profondément marqué d’une espèce d’expérience, d’appréhension du jeu de signifiants comme tel.

De telle sorte que la chose dont, dans cette occasion, on puisse dire qu’elle [les] méconnaisse, je dirai que ce sont ses propres intentions qui s’expriment dans ce registre (sur le plan de la parole dont il s’agit au premier plan de cette observation) de “coincer”. Le « cornering him » est là amené d’abord par elle. C’est uniquement dans les séances ultérieures à l’interprétation qu’elle a donnée de ce rêve, que nous verrons apparaître le même mot dans le discours du patient, et je vous dirai tout à l’heure à quel propos.

C’est pourquoi, vous le savez déjà, je vous ai indiqué ce qui se passait aussi deux séances après. À savoir son impossibilité de « corner» son partenaire dans un jeu également, le jeu de tennis, de le coincer pour donner le dernier choc, celui que le type ne peut pas aller rattraper. Il s’agit bien en effet de ceci que c’est sur ce plan que l’analyste se manifeste. Et je ne suis pas du tout en train de dire que le sujet s’en aperçoit.

Il est bien entendu qu’elle est une bonne analyste. Elle le dit de toutes les façons: c’est un cas dans lequel vous avez pu remarquer, dit-elle aux étudiants, que je ne fais que la plus petite remarque, ou que je me tais. Pourquoi, dit-elle, parce qu’il n’y a absolument rien chez ce sujet qui ne m’indique, de toutes les façons, que sa prétention à vouloir être aidé veut dire exactement le contraire, à savoir qu’avant tout il veut rester à l’abri, et avec sa petite couverture, sa capote de voiture sur lui.

Le « hood », c’est vraiment une position tout à fait fondamentale. Cela, elle le sent, tout ce qui se passe à propos du souvenir du pram qui est effacé, c’est quand même ceci qu’il a été dans son lit « pinned in bed », c’est-à-dire “épinglé”. D’ailleurs il apparaît qu’il a des notions très précises sur ce que peut provoquer chez un enfant le fait d’être plus ou moins ligoté, encore qu’il n’y ait rien de particulier dans son souvenir qui lui permette de l’évoquer, mais qu’assurément à cette position liée, il tient beaucoup.

Donc elle est bien loin de laisser transparaître cet élément de contre-transfert, c’est-à-dire quelque chose qui serait trop interventionniste dans le jeu. Un jeu agressif dans ce jeu d’échecs. Mais ce que je dis, c’est parce qu’elle en sent si bien la portée de cette notion, cet exercice agressif du jeu analytique, qu’elle ne voit pas sa portée exacte, à savoir que ce dont il s’agit, c’est de quelque chose qui a les plus étroits rapports aux signifiants.

A savoir que si nous nous demandons où est le phallus, c’est dans ce sens que nous devons le chercher. Autrement dit que, si vous voulez, dans le quadrangle du schéma du sujet, de l’autre, du moi en tant qu’image de l’autre et du grand Autre, c’est de cela qu’il s’agit: de là où peut apparaître le signifiant comme tel. C’est à savoir que ce phallus qui n’est jamais là où nous l’attendons, il est quand même là. Il est là comme la lettre volée, où on l’attend le moins, et là où pourtant tout le désigne.

Pour s’exprimer, comme vraiment la métaphore du jeu d’échecs nous permet de l’articuler, je dirais que le sujet ne veut pas perdre sa dame, et je m’explique. Dans le rêve, le phallus ce n’est pas le sujet qui est là et qui le regarde. Ce n’est pas là qu’il est le phallus. Car pour ce sujet en effet, – comme le perçoit obscurément à travers un voile l’analyste dans son interprétation – le sujet a un certain rapport à l’omnipotence, à la potence tout simplement, à la puissance. Sa puissance, dans cette occasion le phallus, ce qu’il convient qu’il préserve à tout prix, [qu’il parvienne] à maintenir hors du jeu parce que ce phallus il peut le perdre dans le jeu, est ici dans le rêve représenté tout simplement par le personnage auquel on penserait le moins qu’il le représente, à savoir sa femme qui est là, bien loin d’être l’apparent témoin qu’elle est – car à la vérité de cette fonction de voir, il n’est nullement indiqué que ce soit là quelque chose d’essentiel…

Chez ce sujet comme chez beaucoup de sujets – et je vous prie de retenir ceci parce que c’est un fait clinique tellement évident qu’on est absolument stupéfait que ce ne soit un lieu commun de la psychanalyse – le partenaire féminin en tant qu’Autre est justement ce qui représente pour le sujet ce qu’il y a en quelque sorte de plus tabou dans sa puissance, et aussi qui se trouve du même coup dominer toute l’économie de son désir.

C’est parce que sa femme est son phallus que je dirais qu’il a fait cette espèce de lapsus infime que je vous ai noté au passage, à savoir faire « un voyage avec ma femme autour du monde» – « a journey with my wife round the world » – et non pas round the world with my wife. L’accent d’omnipotence est mis sur «round the world» par notre analyste. je crois que le secret de l’omnipotence chez ce sujet est dans le « with my wife», et que ce dont il s’agit c’est qu’il ne perde pas cela, c’est-à-dire qu’il ne s’aperçoive pas justement que c’est là ce qui est à mettre en cause, c’est-à-dire de s’apercevoir que sa femme est, dans l’occasion, l’analyste.

Car en fin de compte c’est de cela qu’il s’agit. Le sujet ne veut pas perdre sa dame, dirons-nous, à la façon des mauvais joueurs d’échecs qui se figurent que perdre sa dame c’est perdre la partie, alors que gagner aux échecs, c’est en fin de compte arriver à ce que l’on appelle une fin de partie, c’est-à-dire avec le sujet, la faculté de déplacement la plus simple et la plus réduite et le minimum de droits – je veux dire qu’il n’a pas le droit d’occuper une case qui est mise en échec par une autre – et avec cela trouver l’avantage de la position.

On a au contraire tout avantage dans l’occasion à sacrifier sa dame. C’est ce que ne veut en aucun cas faire le sujet parce que le signifiant phallus est ce qui pour lui est identique à tout ce qui S’est produit dans la relation à sa mère.

Et c’est ici qu’apparaît, comme l’observation le laisse nettement transsuder, le caractère déficient, boiteux, de ce qu’à pu apporter le père dans l’occasion. Et bien entendu, nous retombons dans quelque chose, dans un versant déjà connu de la relation du sujet au couple parental. L’important ce n’est pas cela. L’important, c’est effectivement d’accentuer ce rapport très caché, très secret, du sujet à son partenaire, parce qu’il est tout ce qu’il y a de plus important à mettre en évidence au moment où il apparaît dans l’analyse. Dans l’analyse où en somme le sujet, par son discret toussotement, avertit de ce qui se passe à l’intérieur, son analyste, si par hasard elle avait, comme ce qui se passe dans le rêve, retourné si l’on peut dire son sac ou son jeu, d’avoir à le rentrer avant que lui n’arrive, parce qu’à voir ceci, à voir qu’il n’y a rien qu’un sac, il a tout à perdre.

C’est là la prudence dont le sujet fait preuve et qui en quelque sorte maintient dans un lien serré – avec tout le pram pinned de la position de son enfance – le sujet dans un rapport à son désir qui ne peut être que fantasmatique, à savoir qu’il lui faut qu’il soit lui-même ligoté dans un pram ou ailleurs, et bel et bien serré et boudiné pour que puisse être ailleurs le signifiant, l’image d’une toute-puissance rêvée.

Et c’est bien ainsi aussi qu’il nous faut comprendre le rôle pour lui capital de l’omnipotence, toute cette histoire et cette observation de l’automobile. L’automobile, cet instrument problématique de notre civilisation dont chacun sent bien le rapport d’une part à la puissance (les chevaux, la vitesse, le «pin of speed »), et chacun de dire évidemment “équivalent phallique”, équivalent de la puissance de secours des impuissants. Mais d’autre part, chacun sait bien le caractère infiniment couplé, féminin aussi. Car automobile, ce n’est pas pour rien que nous le disons au féminin, que nous lui donnons à l’occasion, à cette automobile, toutes sortes de menus surnoms qui ont aussi le caractère d’un partenaire de l’autre sexe.

Eh bien, cette automobile dans l’occasion, sur laquelle il fait ces remarques si problématiques: à savoir, « c’est drôle qu’on en parle comme d’un être vivant»; ce sont là banalités bien entendu, mais cette automobile, chose très curieuse, est tellement évidemment ce en quoi se produit cette sorte d’ambiguïté signifiante qui fait que c’est à la fois ce qui le protège, ce qui le lie et l’enveloppe, ce qui par rapport à lui a exactement la même position que dans le rêve le chaperon protru (il s’agit d’ailleurs du même mot qui est employé dans les deux cas), que dans le rêve cette bizarre protubérance sexuelle sur laquelle il se trouve mettre le doigt, que d’autre part – j’ai bien souligné cela que j’ai mal traduit – il ne faut pas lire “striée de rouge”, mais « doublée de rouge »… Mais que nous dit l’analyste ? L’analyste ici ne s’y est pas trompée. Le moment, nous dit-elle, où elle porte son intervention décisive n’est pas le moment où elle commence à le mettre sur la voie de son agression, avec comme résultat chez ce sujet, d’ailleurs, cette curieuse manifestation qu’on peut appeler psychosomatique, dont elle ne relève pas tout à fait le caractère, à savoir qu’à la place de la toux, le lendemain il éprouve une petite colique avant d’entrer.

Dieu sait s’il a serré son [jeu] pour cela car, comme je l’ai dit tout à l’heure, il a tout à perdre au moment d’entrer pour la séance suivante dans le cabinet de l’analyste. Mais l’interprétation qui, à Ella Sharpe elle-même, paraît la plus illuminante, c’est à la deuxième séance après cette interprétation quand le sujet lui raconte qu’il a encore eu la colique en quittant la dernière fois la séance. Puis il parle de quoi ? il dit: « Je n’ai pas pu avoir ma voiture, le garagiste n’avait pas fini; je n’ai pas pu l’engueuler parce qu’il est si gentil qu’on ne peut pas lui en vouloir, il est brave comme tout […] et puis je n’en ai aucun besoin de cette voiture. (Et il ajoute avec un accent d’irritation) Mais vraiment j’en ai tout de même bougrement envie, je la veux, j’aime cela. »

Et elle ne s’y trompe pas. « Pour la première fois, dit-elle, j’avais devant moi [l’opportunité d’avoir à faire à] des libidinal wishes», ici il s’agit de la libido. Donc nous sommes bien d’accord avec elle. Si je fais cette critique d’Ella Sharpe, c’est parce que je la trouve en tous points, dans cette observation, admirablement sensible. Elle comprend l’importance de cela, à savoir ce qui est présent dans la vie d’un sujet proprement comme désir, le désir étant caractérisé par son caractère non-motivé – il n’a aucun besoin de cette voiture; le fait qu’il lui déclare son désir, que c’est la première fois qu’elle  entend un discours pareil, est quelque chose qui se présente soi-même comme déraisonnablement dans le discours du sujet.

Elle nous dit qu’elle saute là-dessus, c’est-à-dire qu’elle le lui souligne. Chose curieuse, ici nous avons comme une espèce de flottement de l’appareil de projection. Alors qu’elle nous a toujours tellement dit ce qu’elle a dit au sujet, même les choses les plus audacieuses, les plus hasardées, là nous ne savons pas exactement ce qu’elle lui a dit. C’est très agaçant! Ce qu’elle nous dit, c’est qu’elle était vraiment ivre de joie de l’occasion de lui dire: là vous avouez que vous désirez quelque chose. Mais qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, nous ne le saurons pas. Nous savons simplement qu’elle a pu tout de même lui dire quelque chose d’assez orienté dans le sens de ce qu’elle lui avait dit avant pour que ce soit justement après ce qu’elle lui a dit que le lendemain, le sujet vienne lui dire, mi-content, mi-figue, mi-raisin, que cette nuit-là, il a mouillé son lit.

Nous ne pouvons pas considérer que ce soit, je vous l’ai dit déjà, en soi-même un symptôme qui, si transitoire et si significatif soit-il de ce qu’un coup a été porté, qui certainement a retenti, puisse être tout de même quelque chose qui nous confirme absolument dans ce que je pourrais appeler le sens de la bonne direction du dire – si dire il y a. C’est à savoir que si nous avons la notion de ce quelque chose que représente une énurésie, c’est certainement de la mise en action, je dirais personnelle, du pénis.

Mais enfin ce n’est tout de même pas une mise en action génitale, c’est justement le pénis comme réel qui intervient en écho très fréquemment – c’est ce que la clinique nous montre chez les enfants – de l’activité sexuelle des parents; c’est pour autant que les sujets masculins ou féminins, enfants, sont dans une période où ils sont très profondément intéressés par le commerce sexuel des parents qu’il arrive ces manifestations énurétiques qui dans l’occasion sont la mise en jeu sur le plan du réel de l’organe comme tel. Mais l’organe comme tel, comme réel, non plus comme signifiant, qui est bien quelque chose qui nous montre qu’en cette occasion l’intervention d’Ella Sharpe a eu en effet une certaine portée.

Cette portée est-elle opportune ? C’est bien entendu ce qui reste à voir de plus près. Il est bien clair que ce qui suit, à savoir l’arrivée, le surgissement, certaines réactions que le sujet alors a lui-même, semble-t-il avec une certaine conscience de satisfaction, à son actif et qui est le fait qu’au jeu il ne s’est plus laissé railler par ses camarades (c’est-à-dire qu’il en a pris un au collet et qu’il lui a serré le kiki dans un coin avec assez de force pour qu’il n’ait plus envie de recommencer) ne peut d’aucune façon être considéré comme quelque chose qui soit vraiment dans la ligne qui est à obtenir.

N’oublions quand même pas que s’il y a quelque chose qui est à permettre au sujet, c’est-à-dire de corner l’autre dans un jeu, cela n’est absolument pas la même chose que de le corner à la gorge à propos de ce jeu. C’est justement là la réaction inadéquate, celle qui ne le rend pas un instant plus capable de le corner au jeu, c’est-à-dire en tant que là où se passe les relations avec l’Autre, l’Autre comme lieu de la parole, comme lieu de la loi, comme lieu des conventions du jeu. C’est justement cela qui se trouve, par cette légère déclinaison de l’acte d’intervention analytique, raté.

Je crois que nous avons aujourd’hui poussé les choses assez loin. Je ferai la prochaine fois le dernier séminaire de ce qui se groupe ici autour de l’analyse littéraire à propos du désir et de son interprétation, et j’essayerai de rassembler pour vous en quelques formules comment nous devons concevoir cette fonction du signifiant phallique dans toute sa généralité à propos de la relation […] et de la façon dont le sujet se situe dans le désir. J’essayerai de rassembler autour des notions que j’essaie ici d’articuler à l’aide du graphe cette fonction que nous devons donner très précisément au signifiant phallique.

J’essayerai de vous montrer aussi où se situe exactement, comment à titre de repérage dans votre exercice d’analyse vous pouvez essayer de situer le signifiant phallique dans ce schéma. Pour tout dire, et pour donner quelque chose qui est emprunté à l’œuvre d’un écrivain auquel J’ai fait déjà allusion ici, Lewis Carroll, je vous montrerai ce que Lewis Carroll quelque part dit à peu près ainsi: Il pensait qu’il avait vu une porte de jardin- cette fameuse porte du jardin paradisiaque de l’intérieur du ventre maternel (autour duquel se centrent actuellement, ou s’engouffrent même, toutes les théories analytiques) -Qui s’ouvrait avec une clé.Il regarda de plus près et s’aperçut que c’était une double règle de trois.

La prochaine fois je vous montrerai quelle est cette règle de trois.

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