mardi, février 27, 2024
Recherches Lacan

LIX L'IDENTIFICATION 1961 – 1962 Leçon du 29 novembre 1961

Leçon du 29 novembre 1961

Je vous ai donc amenés la dernière fois à ce signifiant qu’il faut que soit en quelque façon le sujet pour qu’il soit vrai que le sujet est signifiant. Il s’agit très précisément du un en tant que trait unique ; nous pourrons raffiner sur le fait que l’instituteur écrit le un comme cela, 1, avec une barre montante qui indique en quelque sorte d’où il émerge. Ce ne sera pas un pur raffinement d’ailleurs parce qu’après tout c’est justement ce que nous aussi nous allons faire, essayer de voir d’où il sort.

Mais nous n’en sommes pas là. Alors, histoire d’accommoder votre vision mentale fortement embrouillée par les effets d’un certain mode de culture, très précisément celui qui laisse béant l’intervalle entre l’enseignement primaire et l’autre dit secondaire, sachez que je ne suis pas en train de vous diriger vers l’Un de Parménide, ni l’Un de Plotin, ni l’Un d’aucune totalité dans notre champ de travail dont on fait depuis quelque temps si grand cas. Il s’agit bien du 1 que j’ai appelé tout à l’heure de l’instituteur, de l’1 du « élève X vous me ferez cent lignes de 1 », c’est-à-dire des bâtons, « élève Y, vous avez un 1 en français ! ». L’instituteur sur son carnet, trace l’einziger Zug, le trait unique du signe à jamais suffisant de la notation minimale. C’est de ceci qu’il s’agit, c’est du rapport de ceci avec ce à quoi nous avons affaire dans l’identification. Si j’établis un rapport, il doit peut-être commencer à apparaître à votre esprit comme une aurore, que ça n’est pas tout de suite collapsé, l’identification, ce n’est pas tout simplement ce un, en tout cas pas tel que nous l’envisageons ; tel que nous l’envisageons, il ne peut être, vous le voyez déjà le chemin par où je vous conduis, que l’instrument, à la rigueur, de cette identification et vous allez voir, si nous y regardons de près, que cela n’est pas si simple. Car si ce qui pense, l’être-pensant de notre dernier entretien, reste au rang du réel en son opacité, il ne va pas tout seul qu’il sorte de quelque être où il n’est pas identifié ; j’entends, pas d’un quelque être même où il est en somme jeté sur le pavé de quelque étendue, qu’il a fallu d’abord une pensée pour balayer et rendre vide. Même pas, nous n’en sommes pas là. Au niveau du réel, ce que nous pouvons entrevoir, c’est l’entrevoir parmi tant d’être aussi — en un seul mot tand’être, d’un être-étant — où il est accroché à quelque mamelle, bref tout au plus capable d’ébaucher cette sorte de palpitation de l’être qui fait tant rire l’enchanteur au fond de la tombe où l’a enfermé la cautèle de la dame du lac. Rappelez-vous il y a quelques années, l’année du séminaire sur le Président Schreber, l’image que j’ai évoquée lors du dernier séminaire de cette année, celle, poétique, du monstre Chapalu après qu’il se soit repu du corps des sphinx meurtris par leur saut suicidaire, cette parole, dont rira longtemps l’enchanteur pourrissant, du monstre Chapalu : « Celui qui mange n’est plus seul. » Bien sûr, pour que de l’être vienne au jour, il y a la perspective de l’enchanteur ; c’est bien elle, au fond, qui règle tout. Bien sûr, l’ambiguïté véritable de cette venue au jour de la vérité est ce qui fait l’horizon de toute notre pratique, mais il ne nous est point possible de partir de cette perspective dont le mythe vous indique assez qu’elle est au-delà de la limite mortelle, l’enchanteur pourrissant dans sa tombe. Aussi n’est-ce pas là un point de vue qui soit jamais complètement abstrait pour y penser, à une époque où les doigts en haillons de l’arbre de Daphné, s’ils se profilent sur le champ calciné par le champignon géant de notre toute-puissance toujours présente à l’heure actuelle à l’horizon de notre imagination, sont là pour nous rappeler l’au-delà d’où peut se peser le point de vue de la vérité. Mais ce n’est pas la contingence qui fait que j’ai ici à parler devant vous des conditions du véritable. C’est un incident beaucoup plus minuscule, celui qui m’a mis en demeure de prendre soin de vous en tant que poignée de psychanalystes dont je vous rappelle que de la vérité, vous n’en avez certes pas à revendre, mais que quand même c’est ça votre salade, c’est ce que vous vendez.

Il est clair que, à venir vers vous, c’est après du vrai qu’on court, je l’ai dit l’avant dernière fois que c’est du vrai de vrai qu’on cherche. C’est justement pour cela qu’il est légitime que, concernant l’identification je sois parti d’un texte dont j’ai essayé de vous faire sentir le caractère assez unique dans l’histoire de la philosophie pour ce que la question du véritable y étant posée de façon spécialement radicale, en tant qu’elle met en cause, non point ce qu’on trouve de vrai dans le réel, mais le statut du sujet en tant qu’il est chargé de l’y amener, ce vrai, dans le réel, je me suis trouvé, au terme de mon dernier discours, celui de la fois dernière, aboutir à ce que je vous ai indiqué comme reconnaissable dans la figure pour nous déjà repérée du trait unique, de l’einziger Zug, pour autant que c’est sur lui que se concentre pour nous la fonction d’indiquer la place où est suspendue dans le signifiant, où est accrochée, concernant le signifiant, la question de sa garantie, de sa fonction, de ce à quoi ça sert ce signifiant, dans l’avènement de la vérité. C’est pour cela que je ne sais pas jusqu’où aujourd’hui je pousserai mon discours, mais il va être tout entier tournant autour de la fin d’assurer dans vos esprits cette fonction du trait unique, cette fonction du un. Bien sûr, c’est là du même coup mettre en cause, c’est là du même coup faire avancer — et je pense rencontrer de ce fait en vous une espèce d’approbation, de cœur au ventre — notre connaissance de ce que c’est que ce signifiant.

Je vais commencer, parce que cela me chante, par vous faire faire un peu d’école buissonnière. J’ai fait allusion l’autre jour à une remarque gentille, toute ironique qu’elle fût, concernant le choix de mon sujet de cette année comme s’il n’était point absolument nécessaire. C’est une occasion de mettre au point ceci, ceci qui est sûrement un peu connexe du reproche qu’elle impliquait, que l’identification ça serait la clef à tout faire, si elle évitait de se référer à un rapport imaginaire qui seul en supporte l’expérience, à savoir, le rapport au corps. Tout ceci est cohérent du même reproche qui peut m’être adressé dans les voies que je poursuis, de vous maintenir toujours trop au niveau de l’articulation langagière telle que précisément je m’évertue à la distinguer de toute autre. De là à l’idée que je méconnais ce qu’on appelle le préverbal, que je méconnais l’animal, que je crois que l’homme en tout ceci a je ne sais quel privilège, il n’y a qu’un pas, d’autant plus vite franchi qu’on n’a pas le sentiment de le faire. C’est à y repenser, au moment où plus que jamais cette année je vais faire virer autour de la structure du langage tout ce que je vais vous expliquer, que je me suis retourné vers une expérience proche, immédiate, courte, sensible et sympathisante, qui est la mienne, et qui peut-être éclairera ceci, que j’ai moi aussi ma notion du préverbal qui s’articule à l’intérieur du rapport du sujet au verbe d’une façon qui ne vous est peut-être point à tous apparue.

Auprès de moi, parmi l’entourage de Mitsein où je me tiens comme Dasein, j’ai une chienne que j’ai nommée Justine en hommage à Sade, sans que, croyez-le bien, je n’exerce sur elle aucun sévice orienté. Ma chienne, à mon sens et sans ambiguïté, parle. Ma chienne a la parole sans aucun doute. Ceci est important, car cela ne veut pas dire qu’elle ait totalement le langage. La mesure dans laquelle elle a la parole sans avoir le rapport humain au langage est une question d’où il vaut la peine d’envisager le problème du préverbal. Qu’est-ce que fait ma chienne quand elle parle, à mon sens ?je dis qu’elle parle, pourquoi ? Elle ne parle pas tout le temps; elle parle, contrairement à beaucoup d’humains, uniquement dans les moments où elle a besoin de parler. Elle a besoin de parler dans des moments d’intensité émotionnelle et de rapports à l’autre, à moi-même, et quelques autres personnes. La chose se manifeste par des sortes de petits couinements gutturaux. Cela ne se limite pas là. La chose est particulièrement frappante et pathétique à se manifester dans un quasi-humain qui fait que j’ai aujourd’hui l’idée de vous en parler; c’est une chienne boxer, et vous voyez sur ce faciès quasi humain, assez néandertalien en fin de compte, apparaît un certain frémissement de la lèvre, spécialement supérieure, sous ce mufle, pour un humain un peu relevé, mais enfin, il y a des types comme cela, j’ai eu une gardienne qui lui ressemblait énormément, et ce frémissement labial, quand il lui arrivait de communiquer, à la gardienne, avec moi en tels sommets intentionnels, n’était point sensiblement différent. L’effet de souffle sur les joues de l’animal n’évoque pas moins sensiblement tout un ensemble de mécanismes de type proprement phonatoire qui, par exemple, prêterait tout à fait aux expériences célèbres qui furent celles de l’abbé Rousselot, fondateur de la phonétique. Vous savez qu’elles sont fondamentales et consistent essentiellement à faire habiter les diverses cavités dans lesquelles se produisent les vibrations phonatoires par de petits tambours, poires, instruments vibratiles qui permettent de contrôler à quels niveaux et à quels temps viennent se superposer les éléments divers qui constituent l’émission d’une syllabe, et plus précisément tout ce que nous appelons le phonème, car ces travaux phonétiques sont les antécédents naturels de ce qui s’est ensuite défini comme phonématique. Ma chienne a la parole, c’est incontestable, indiscutable, non seulement de ce que les modulations qui résultent de ses efforts proprement articulés, décomposables, inscriptibles in loco, mais aussi des corrélations du temps où ce phénomène se produit, à savoir la cohabitation dans une pièce où l’expérience a dit à l’animal que le groupe humain réuni autour de la table doit rester longtemps, que quelques reliefs de ce qui se passe à ce moment-là, à savoir les agapes, doivent lui revenir; il ne faut pas croire que tout soit centré sur le besoin, il y a une certaine relation sans doute avec cet élément de consommation mais l’élément communionel du fait qu’elle consomme avec les autres y est aussi présent.

Qu’est-ce qui distingue cet usage, en somme très suffisamment réussi pour les résultats qu’il s’agit d’obtenir chez ma chienne, de la parole, d’une parole humaine ? Je ne suis pas en train de vous donner des mots qui prétendent couvrir tous les résultats de la question, je ne donne des réponses qu’orientées vers ce qui doit être pour nous ce qu’il s’agit de repérer, à savoir le rapport à l’identification. Ce qui distingue cet animal parlant de ce qui se passe du fait que l’homme parle, est ceci, qui est tout à fait frappant concernant ma chienne, une chienne qui pourrait être la vôtre, une chienne qui n’a rien d’extraordinaire, c’est que, contrairement à ce qui se passe chez l’homme en tant qu’il parle, elle ne me prend jamais pour un autre. Ceci est très clair, cette chienne boxer de belle taille et qui, à en croire ceux qui l’observent, a pour moi des sentiments d’amour, se laisse aller à des excès de passion envers moi dans lesquels elle prend un aspect tout à fait redoutable pour les âmes plus timorées telles qu’il en existe, par exemple, à tel niveau de ma descendance; il semble qu’on y redoute que, dans les moments où elle commence à me sauter dessus en couchant les oreilles et à gronder d’une certaine façon, le fait qu’elle prenne mes poignets entre ses dents puisse passer pour une menace. Il n’en est pourtant rien. Très vite, et c’est pour cela qu’on dit qu’elle m’aime, quelques mots de moi font tout rentrer dans l’ordre, voire au bout de quelques réitérations, par l’arrêt du jeu. C’est qu’elle sait très bien que c’est moi qui suis là, elle ne me prend jamais pour un autre, contrairement à ce que toute votre expérience est là pour témoigner de ce qui se passe dans la mesure où, dans l’expérience analytique, vous vous mettez dans les conditions d’avoir un sujet pur parlant, si je puis m’exprimer ainsi, comme on dit un pâté pur porc.

Le sujet pur parlant comme tel, c’est la naissance même de notre expérience, est amené, du fait de rester pur parlant, à vous prendre toujours pour un autre. S’il y a quelque élément de progrès dans les voies où j’essaie de vous mener, c’est de vous [faire remarquer] qu’à vous prendre pour un autre, le sujet vous met au niveau de l’Autre, avec un grand A. C’est justement cela qui manque à ma chienne, il n’y a pour elle que le petit autre. Pour le grand Autre, il ne semble pas que son rapport au langage lui en donne l’accès.

Pourquoi, puisqu’elle parle, n’arriverait-elle point comme nous à constituer ces articulations d’une façon telle que le lieu, pour elle comme pour nous, se développe de cet Autre où se situe la chaîne signifiante ? Débarrassons-nous du problème en disant que c’est son odorat qui l’en empêche, et nous ne ferons que retrouver là une indication classique, à savoir que la régression organique chez l’homme de l’odorat est pour beaucoup dans son accès à cette dimension Autre. Je suis bien au regret d’avoir l’air, avec cette référence, de rétablir la coupure  entre l’espèce canine et l’espèce humaine. Ceci pour vous signifier que vous auriez tout à fait tort de croire que le privilège par moi donné au langage participe de quelque orgueil à cacher cette sorte de préjugé qui ferait de l’homme, justement, quelque sommet de l’être. Je tempérerai cette coupure en vous disant que s’il manque à ma chienne cette sorte de possibilité, non dégagée comme autonome avant l’existence de l’analyse, qui s’appelle la capacité de transfert, cela ne veut pas du tout dire que ça réduise avec son partenaire, je veux dire avec moi-même, le champ pathétique de ce qu’au sens courant du terme j’appelle justement les relations humaines. Il est manifeste, dans la conduite de ma chienne, concernant précisément le reflux sur son propre être des effets de confort, des positions de prestige, qu’une grande part, disons-le, pour ne pas dire la totalité du registre de ce qui fait le plaisir de ma propre relation, par exemple, avec une femme du monde, est là tout à fait au complet. Je veux dire que, quand elle occupe une place privilégiée comme celle qui consiste à être grimpée sur ce que j’appelle ma couche, autrement dit le lit matrimonial, la sorte d’œil dont elle me fixe en cette occasion, suspendue entre la gloire d’occuper une place dont elle repère parfaitement la signification privilégiée et la crainte du geste imminent qui va l’en faire déguerpir, n’est point une dimension différente de ce qui pointe dans l’œil de ce que j’ai appelé, par pure démagogie, la femme du monde; car si elle n’a pas, en ce qui concerne ce qu’on appelle le plaisir de la conversation, un spécial privilège, c’est bien le même œil qu’elle a, quand après s’être aventurée dans un dithyrambe sur tel film qui lui parait le fin du fin de l’avènement technique, elle sent sur elle suspendue de ma part la déclaration que je m’y suis emmerdé jusqu’à la garde, ce qui du point de vue du nihil mirari, qui est la loi de la bonne société, fait déjà surgir en elle cette suspicion qu’elle aurait mieux fait de me laisser parler le premier.

Ceci, pour tempérer, ou plus exactement pour rétablir le sens de la question que je pose concernant les rapports de la parole au langage, est destiné à introduire ce que je vais essayer de dégager pour vous concernant ce qui spécifie un langage comme tel, la langue comme on dit, pour autant que, si c’est le privilège de l’homme, ça n’est pas tout de suite tout à fait clair, pourquoi cela y reste confiné ? Ceci vaut d’être épelé, c’est le cas de le dire. J’ai parlé de la langue; par exemple, il n’est pas indifférent de noter, du moins pour ceux qui n’ont pas entendu parler de Rousselot ici pour la première fois, c’est tout de même bien nécessaire que vous sachiez au moins comment c’est fait, les réflexes de Rousselot, je me permets de voir tout de suite l’importance de ceci, qui a été absent dans mon explication de tout à l’heure concernant ma chienne, c’est que je parle de quelque chose de pharyngal, de glottal, et puis de quelque chose qui frémissait tout par-ci par-là, et donc qui est enregistrable en termes de pression, de tension. Mais je n’ai point parlé d’effets de langue, il n’y a rien qui fasse un claquement par exemple, et encore bien moins qui fasse une occlusion; il y a flottement, frémissement, souffle, il y a toutes sortes de choses qui s’en approchent, mais il n’y a pas d’occlusion. je ne veux pas aujourd’hui trop m’étendre, cela va reculer les choses concernant le un; tant pis, il faut prendre le temps d’expliquer les choses. Si je le souligne au passage, dites-vous le bien que ce n’est pas pour le plaisir, c’est parce que nous en retrouverons, et nous ne pourrons le faire que bien après coup, le sens. Ce n’est peut-être pas un pilier essentiel de notre explication, mais cela prendra en tout cas bien son sens à un moment, ce temps de l’occlusion; et les tracés de Rousselot, que peut-être vous aurez consultés dans l’intervalle de votre côté, ce qui me permettra d’abréger mon explication, seront peut-être là particulièrement parlants. Pour bien imager dès maintenant pour vous ce que c’est que cette occlusion, je vais vous en donner un exemple. Le phonéticien touche d’un seul pas, et ce n’est pas sans raison, vous allez le voir, le phonème pa et le phonème ap, ce qui lui permet de poser les principes de l’opposition de l’implosion ap à l’explosion pa, et de nous montrer que la consonance du p est, comme dans le cas de votre fille, d’être muette. Le sens du p est entre cette implosion et cette explosion. Le p s’entend précisément de ne point s’entendre, et ce temps muet au milieu, retenez la formule, est quelque chose qui, au seul niveau phonétique de la parole, est comme qui dirait une sorte d’annonce d’un certain point où, vous verrez, je vous mènerai après quelques détours. je profite simplement du passage par ma chienne pour vous le signaler au passage, et pour vous faire remarquer en même temps que cette absence des occlusives dans la parole de ma chienne est justement ce qu’elle a de commun avec une activité parlante que vous connaissez bien et qui s’appelle le chant.

S’il arrive si souvent que vous ne compreniez pas ce que jaspine la chanteuse, c’est justement parce qu’on ne peut pas chanter les occlusives, et j’espère aussi que vous serez contents de retomber sur vos pieds et de penser que tout s’arrange, puisqu’en somme ma chienne chante, ce qui la fait rentrer dans le concert des animaux. Il y en a bien d’autres qui chantent et la question n’est pas toujours démontrée de savoir s’ils ont pour autant un langage. De ceci on en parle depuis toujours, le chaman dont j’ai la figure sur un très beau petit oiseau gris fabriqué par les Kwakiutl de la Colombie britannique porte sur son dos une sorte d’image humaine qui communique d’une langue qui le relie avec une grenouille; la grenouille est censée lui communiquer le langage des animaux. Ce n’est pas la peine de faire tellement d’ethnographie puisque, comme vous le savez, saint François leur parlait, aux animaux; ce n’est pas un personnage mythique, il vivait dans une époque formidablement éclairée déjà de son temps par tous les feux de l’histoire. Il y a des gens qui ont fait de très jolies petites peintures pour nous le montrer en haut d’un rocher, et on voit jusqu’au fin bout de l’horizon des bouches de poissons qui émergent de la mer pour l’entendre, ce qui quand même, avouez-le, est un comble. On peut à ce propos se demander quelle langue il leur parlait. Cela a un sens toujours au niveau de la linguistique moderne, et au niveau de la linguistique moderne et au niveau de l’expérience psychanalytique. Nous avons appris à définir parfaitement la fonction dans certains avènements de la langue, de ce qu’on appelle le parler babyish, cette chose qui à certains, à moi par exemple, tape tellement sur les nerfs, le genre « guili-guili, qu’il est mignon le petit ». Cela a un rôle qui va bien au-delà de ces manifestations connotées à la dimension niaise, la niaiserie consistant en l’occasion dans le sentiment de supériorité de l’adulte.

Il n’y a pourtant aucune distinction essentielle entre ce qu’on appelle ce parler babyish et, par exemple, une sorte de langue comme celle qu’on appelle le pidgin, c’est-à-dire ces sortes de langues constituées quand entrent en rapport deux espèces d’articulations langagières, les tenants de l’une se considérant comme à la fois en nécessité et en droit d’user de certains éléments signifiants qui sont ceux de l’autre aire, et ceci dans le dessein de s’en servir pour faire pénétrer dans l’autre aire un certain nombre de communications qui sont propres à leur aire propre, avec cette sorte de préjugé qu’il s’agit dans cette opération de leur faire passer, de leur transmettre des catégories d’un ordre supérieur. Ces sortes d’intégrations entre aire et aire langagière sont un des champs d’étude de la linguistique, donc méritent comme telles d’être prises dans une valeur tout à fait objective grâce au fait qu’il existe justement, par rapport au langage, deux mondes différents, dans celui de l’enfant et dans celui de l’adulte. Nous pouvons d’autant moins ne pas en tenir compte, nous pouvons d’autant moins le négli-ger que c’est dans cette référence que nous pouvons trouver l’origine de certains traits un peu paradoxaux de la constitution des batteries signifiantes, je veux dire la très particulière prévalence de certains phonèmes dans la désignation de certains rapports qu’on appelle de parenté, la non pas universalité, mais écrasante majorité des phonèmes pa et ma pour désigner, pour fournir au moins un des modes de désignation du père et de la mère; cette irruption de quelque chose qui ne se justifie que d’éléments de genèse dans l’acquisition d’un langage, c’est-à-dire de faits de pure parole, ceci ne s’explique que précisément, à partir de la perspective d’un rapport entre deux sphères de langage distinctes. Et vous voyez ici s’ébaucher quelque chose qui est encore le tracé d’une frontière. Je ne pense pas là innover puisque vous savez ce qu’a tenté de commencer à pointer sous le titre de Confusion of tongues Ferenczi, très spécifiquement à ce niveau du rapport verbal de l’enfant et de l’adulte.

je sais que ce long détour ne me permettra pas d’aborder aujourd’hui la fonction de l’un, cela va me permettre d’y ajouter, car il ne s’agit en fin de compte dans tout cela que de déblayer, à savoir que vous ne croyiez pas que là où je vous mène ce soit un champ qui soit, par rapport à votre expérience, extérieur, c’est au contraire le champ le plus interne puisque cette expérience, celle par exemple que j’ai évoquée tout à l’heure nommément dans la distinction ici concrète de l’autre à l’Autre, cette expérience nous ne pouvons faire que la traverser. L’identification, à savoir ce qui peut faire très précisément, et aussi intensément qu’il est possible de l’imaginer, que mettre sous quelque être de vos relations la substance d’un autre, c’est quelque chose qui s’illustrera dans un texte ethnographique à l’infini, puisque justement c’est là-dessus qu’on a bâti, avec Lévy-Bruhl, toute une série de conceptions théoriques qui s’expriment sous les termes « mentalité prélogique », voire même plus tard « participation mystique », quand il a été amené à plus spécialement centrer sur la fonction de l’iden-tification l’intérêt de ce qui lui semblait la voie de l’objectivation du champ pris pour le sien propre. je pense ici que vous savez sous quelle parenthèse, sous quelle réserve expresse seulement peuvent être acceptées les rapports intitulés de telles rubriques. C’est quelque chose d’infiniment plus commun, qui n’a rien à faire avec quoi que ce soit qui mette en cause la logique ni la rationalité, d’où il faut partir pour situer ces faits, archaïques ou non, de l’identification comme telle. C’est un fait de toujours connu et encore constatable pour nous, quand nous nous adressons à des sujets pris dans certains contextes qui restent à défi-nir, que ces sortes de faits, je vais les intituler par des termes qui bousculent les barrières, qui mettent les pieds dans le plat, de façon à bien faire entendre que je n’entends ici m’arrêter à aucun cloisonnement destiné à obscurcir la primarité de certains phénomènes, ces phénomènes de fausse reconnaissance, disons d’un côté de bilocation, disons de l’autre au niveau de telle expérience, dans les rapports à relever, les témoignages foisonnent. L’être humain, il s’agit de savoir pourquoi c’est à lui que ces choses-là arrivent; contrairement à ma chienne, l’être humain reconnaît, dans le surgissement de tel animal, le personnage qu’il vient de perdre, qu’il s’agisse de sa famille ou de tel personnage éminent de sa tribu, le chef ou non, président de telle société de jeunes ou qui que ce soit d’autre; c’est lui, ce bison, c’est lui, ou comme dans telle légende celtique, dont c’est pur hasard si elle vient ici pour moi puisqu’il faudrait que) e parle pendant l’éternité pour vous dire tout ce qui peut se lever dans ma mémoire à propos de cette expérience centrale, je prends une légende celtique qui n’est point une légende, qui est un trait de folklore relevé du témoignage de quelqu’un qui fut serviteur dans une ferme. À la mort du maître du lieu, du seigneur, il voit apparaître une petite souris, il la suit. La petite souris va faire le tour du champ, elle se ramène, elle va dans la grange où il y a les instruments aratoires, elle s’y promène sur ces instruments, sur la charrue, la houe, la pelle et d’autres, puis elle disparaît. Après cela le serviteur, qui savait déjà de quoi il s’agissait concernant la souris, en a confirmation dans l’apparition du fantôme de son maître qui lui dit en effet: «J’étais dans cette petite souris, j’ai fait le tour du domaine pour lui dire adieu, je devais voir les instruments aratoires parce que ce sont là les objets essentiels auxquels l’on reste plus longtemps attaché qu’à tout autre, et c’est seulement après avoir fait ce tour que j’ai pu m’en délivrer, etc. » avec d’infinies considérations concernant à ce propos une conception des rapports du trépassé et de certains instruments liés à de certaines conditions de travail, conditions proprement paysannes, ou plus spécialement agraires, agricoles.

Je prends cet exemple pour centrer le regard sur l’identification de l’être concernant deux apparitions individuelles aussi manifestement et aussi fortement à distinguer de celle qui peut concerner l’être qui, par rapport au sujet narrateur, a occupé la position éminente du maître avec cet animalcule contingent, allant on ne sait où, s’en allant nulle part. Il y a là quelque chose qui, à soi tout seul, mérite d’être pris non pas simplement comme à expliquer, comme conséquence, mais comme possibilité qui mérite comme telle d’être pointée.

Est-ce à dire qu’une telle référence puisse engendrer autre chose que la plus complète opacité ? Ce serait mal reconnaître le type d’élaboration, l’ordre d’effort que j’exige de vous dans mon enseignement, que de penser que je puisse d’aucune façon me contenter, même à en effacer les limites, d’une référence folklorique pour considérer comme naturel le phénomène d’identification; car une fois que nous avons reconnu ceci comme fond de l’expérience, nous n’en savons absolument pas plus, justement dans la mesure où à ceux à qui je parle ça ne peutpas arriver, sauf cas exceptionnels. Il faut toujours faire une petite réserve, soyez sûrs que ça peut encore parfaitement arriver dans telle ou telle zone paysanne. Que ça ne puisse pas, vous à qui je parle, vous arriver, c’est ça qui tranche la question; du moment que ça ne peut pas vous arriver, vous ne pouvez rien y comprendre et, ne pouvant rien y comprendre, ne croyez pas qu’il suffise que vous connotiez l’événement d’une tête de chapitre, que vous l’appeliez avec M. Lévy Brühl « participation mystique », ou que vous le fassiez rentrer avec le même, dans le plus grand ensemble de la « mentalité prélogique » pour que vous ayez dit quoi que ce soit d’intéressant. Il reste que ce que vous pouvez en apprivoiser, en rendre plus familier à l’aide de phénomènes plus atténués, ne sera pas pour autant plus valable puisque ça sera de ce fond opaque que vous partirez. Vous retrouvez encore là une référence d’Apollinaire : « Mange tes pieds à la sainte Ménehould », dit quelque part le héros [l’héroïne] des Mamelles de Tirésias à son mari. Le fait de manger vos pieds à la Mitsein n’arrangera rien. Il s’agit de saisir pour nous le rapport de cette possibilité qui s’appelle identification, au sens où de là surgit ce qui n’existe que dans le langage et grâce au langage, une vérité, à quoi c’est là une identification qui ne se distingue point pour le valet de ferme qui vient de vous raconter l’expérience dont je vous ai tout à l’heure parlé; et pour nous qui fondons la vérité sur A est A, c’est la même chose parce que ce qui sera le point de départ de mon discours de la prochaine fois, ce sera ceci, pourquoi A est A est-il une absurdité ?

L’analyse stricte de la fonction du signifiant, pour autant que c’est par elle que j’entends introduire pour vous la question de la signification, c’est à partir de ceci, c’est que si le A est A, a constitué, si je puis dire, la condition de tout un âge de la pensée dont l’exploration cartésienne par laquelle j’ai commencé est le terme, ce qu’on peut appeler l’âge théologique, il n’en est pas moins vrai que l’analyse linguistique est corrélative à l’avènement d’un autre âge, marqué de corrélations techniques précises parmi lesquelles est l’avènement mathématique, je veux dire dans les mathématiques, d’un usage étendu du signifiant. Nous pouvons nous apercevoir que c’est dans la mesure où le A est A doit être mis en question que nous pouvons faire avancer le problème de l’identification. je vous indique d’ores et déjà que si le A est A ne va pas, je ferai tourner ma démonstration autour de la fonction de l’un, et pour ne pas vous laisser totalement en suspens et pour que peut-être vous envisagiez chacun de commencer à vous formuler quelque chose sur la voie de ce que je vais là-dessus vous dire, je vous prierai de vous reporter au chapitre du Cours de linguistique de De Saussure qui se termine à la page 168. Ce chapitre se termine par un paragraphe qui commence page 167 et je vous en lis le paragraphe suivant : « Appliqué à l’unité, le principe de différenciation peut se formuler ainsi: les caractères de l’unité se confondent avec l’unité elle-même. Dans la langue, comme dans tout système sémiologique, » – ceci méritera d’être discuté – « ce qui distingue un signe, voilà tout ce qui le constitue. C’est la différence qui fait le caractère, comme elle fait la valeur et l’unité. » Autrement dit, à la différence du signe, et vous le verrez se confirmer pour peu que vous lisiez ce chapitre, ce qui distingue le signifiant, c’est seulement d’être ce que tous les autres ne sont pas; ce qui, dans le signifiant, implique cette fonction de l’unité, c’est justement de n’être que différence. C’est en tant que pure différence que l’unité, dans sa fonction signifiante, se structure, se constitue. Ceci n’est pas un trait unique, en quelque sorte il constitue une abstraction unilatérale concernant la relation par exemple synchronique du signifiant. Vous le verrez la prochaine fois, rien n’est proprement pensable, rien de la fonction du signifiant n’est proprement pensable, sans partir de ceci que je formule: l’Un comme tel est l’Autre. C’est à partir de ceci, de cette foncière structure de l’un comme différence que nous pouvons voir apparaître cette origine, d’où l’on peut voir le signifiant se constituer, si je puis dire, c’est dans l’Autre que le A du A est A, le grand A, comme on dit le grand mot, est lâché.

Du processus de ce langage du signifiant, ici seulement peut partir une exploration qui soit foncière et radicale de ce comme quoi se constitue l’identification. L’identification n’a rien à faire avec l’unification. C’est seulement à l’en distinguer qu’on peut lui donner, non seulement son accent essentiel, mais ses fonctions et ses variétés.

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