lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LIII LES PSYCHOSES 1955 – 1956 Leçon du 18 janvier 1956

Leçon du 18 janvier 1956

 

J’avais l’intention de pénétrer dans l’essence de la folie, et j’ai pensé qu’il y avait là une folie, mais je me suis rassuré en me disant que ce que nous faisons n’est pas une entreprise aussi isolée et donc aussi hasardeuse, mais que nous avons dans ce sens quelques exemples. Ceux-ci nous ont appris qu’il y a quelque chose à tirer du phénomène, et que c’est donc aussi dans une prise en charge de cette recherche sur le phénomène, que se situe notre voie, ce qui tout de même nous rassure; ce n’est pas pourtant que le travail soit si facile, pourquoi ? Parce que dans une sorte de singulière fatalité, toute entreprise humaine et spécialement les plus difficiles, tendent toujours à une sorte de retombée, autre­ment dit à ce quelque chose de mystérieux qu’on appelle la paresse. Il suffit, pour le mesurer, sans préjugés, avec un œil et un entendement lavés de tout le bruit que nous entendons autour des concepts analytiques, le texte de Freud, pour m’apercevoir une fois de plus que c’est un texte extraordi­naire, et qui ne fait guère que nous livrer la voie de l’énigme en fin de compte toute l’explication qu’il nous donne du délire du Président Schreber, vient confluer et faire de cette notion de narcissisme, qui n’est assurément pas quelque chose qu’on puisse considérer, au moins à l’époque où il l’écrit, comme élucidée, quelque chose qui nous prouve que ça n’est pas à réduire le problème, à faire comme si tout ceci était admis, comme si le narcissisme était quelque chose qui se comprenne de soi-même: avant d’aller vers les objets extérieurs il y aurait une étape où le sujet prend son propre corps comme objet. Voilà en effet une dimension et un registre dans lesquels le terme de narcissisme prend son sens, est-ce bien à dire pour autant que ce soit uniquement et sous ce biais et dans ce sens, que le terme de narcissisme soit employé ? Pourtant l’autobiographie du Président Schreber telle que Freud la fait venir à propos de cette notion, nous montre que ce qui répugnait en somme à son narcissisme, c’était l’adoption d’une position féminine à l’endroit de son père, laquelle comportait la castration; c’est quelque chose qui trouve mieux à se satisfaire dans cette relation fondée sur ce qu’on peut appeler fondamentale­ment délire de grandeur, à savoir que la castration ne lui fait plus rien à partir du moment où son partenaire est Dieu.

En somme le schéma que Freud nous donne pourrait se résumer d’une façon conforme aux formules qui nous ont été données dans ce texte même: je ne l’aime pas lui, c’est [p.104,1.6… « c’est Dieu qui m’aime ».] Dieu que j ‘aime, et par renversement c’est Dieu qui m’aime. Nous ne ferions là qu’appliquer strictement les formules don­nées par Freud de la notion générale de la paranoïa dans ce texte même, pour résumer ce qui advient enfin, ce qui est en somme l’épanouissement et la signification de ce délire. je vous ai déjà fait suffisamment remarquer la dernière fois, que ceci n’est peut-être tout de même pas complète­ment satisfaisant pas plus que les formules de Freud ne le sont plus complètement, si éclairantes soient-elles, car de même que nous constatons dans le délire de la persécution que le renversement: je ne l’aime pas, je le hais, avec par ren­versement, il me hait, est quelque chose qui donne une clé, une sorte de cryptogramme qui nous permet de concevoir quelque chose dans le mécanisme de la persécution : il est bien clair que c’est devenu entre temps ce « il » qui mainte­nant me hait. C’est là qu’est tout le problème, car le carac­tère démultiplié, neutralisé, vidé, semble-t-il, de je ne sais quoi que nous allons essayer de dire, et qui n’est autre que sa subjectivité, le caractère de signes indéfiniment répétés que prend le phénomène persécutif, et le persécuteur, pour autant qu’il est son support, est quelque chose qui en désigne l’énigme, à savoir ce qu’est devenu l’autre, le partenaire au cours de la transformation. [Le persécuteur est devenu ombre de l’objet persécuteur].

Ceci n’est pas moins vrai pour ce dieu dont il s’agit dans l’épanouissement du délire du Président Schreber, et je vous ai fait, remarquer au passage quelle distance presque ridicule à être évoquée tellement elle est manifeste, il y a entre la rela­tion Président Schreber et Dieu, et n’importe quoi que nous connaissions tant soit peu approchant à une telle relation du sujet à un être transcendant, par le regard si superficiel soit­-il, avec la moindre production de l’expérience mystique. Dieu, là aussi s’il est nommé Dieu, élaboré, décrit comme tel, et même avec une très grande minutie, ne nous laisse pas moins perplexe sur la nature de ce partenaire divin et unique qu’il se donne à la fin de son délire. Nous sentons donc dès l’abord que le problème dont il s’agit, sans s’éloigner effec­tivement de ce que nous a dit Freud, à savoir de ce retrait de l’intérêt de la libido de l’objet extérieur, est bien en effet au cœur du problème, mais encore qu’il s’agisse pour nous de tâcher d’élaborer ce que cela peut vouloir dire, sur quel plan s’exerce ce retrait, puisque d’un côté nous sentons bien qu’il y a quelque chose qui atteint profondément l’objet, mais que d’autre part il ne suffit pas purement et simplement de nous dire qu’il y a retrait de la libido, puisque nous parlons sans cesse des déplacements de la libido, c’est cela même qui est au fond des mécanismes de la névrose. Comment le concevoir, quels sont les plans et les registres qui peuvent nous permettre d’entrevoir ces modifications du caractère de l’autre, qui sont toujours, nous le sentons bien, le fond de l’essence de l’aliénation, de la folie ?

Ici je vais me permettre un petit retour en arrière, pour essayer de poser le problème, pour voir aussi d’un œil neuf certains aspects de phénomènes déjà familiers. Prenons quelque chose qui n’est pas une psychose, prenons le cas, on peut presque dire inaugural de l’expérience proprement psychanalytique élaborée par Freud, c’est le cas de Dora. Dora est quelqu’un qui est une hystérique, comme telle elle a des rapports singuliers à l’objet, et vous savez quel embar­ras fait dans son observation, et aussi bien dans la poursuite de la cure, l’ambiguïté qui reste sur cette notion, à savoir qu’elle est justement son objet d’amour. Freud en fin de compte a vu son erreur, en disant que c’est sans doute pour avoir méconnu: ce qui était son objet d’amour que toute l’affaire a échoué, c’est-à-dire que la cure s’est rompue pré­maturément sans permettre une résolution suffisante de ce qui était en question. En d’autres termes, le rapport conflic­tuel que Freud a cru entrevoir, à savoir une impossibilité pour elle de se détacher de l’objet premier de son amour, à savoir son père, pour aller, vers un objet plus normal, à savoir un autre homme, que ce n’est absolument pas là la question, à savoir que l’objet pour Dora n’était personne d’autre que cette femme que dans l’observation on appelle Mme K… et qui est précisément la maîtresse de son père.

Partons de l’observation, je commenterai après. Vous savez qu’en somme l’histoire est constituée dans une sorte de menuet occupé par quatre personnages: Mme K…, le père, Dora et M. K… M. K… sert en somme à Dora de moi, d’ego, en d’autres termes c’est par l’intermédiaire de M. K… qu’elle peut effectivement soutenir le rapport de Mme K…, toute l’observation le montre. je demande simplement qu’on me suive, qu’on me fasse confiance, j’ai suffisam­ment écrit dans une intervention à propos du rapport du Dr Lagache sur le transfert, pour qu’il vous soit déjà facile de vous y reporter.

Cette position a un caractère significatif en ceci, qu’elle permet à Dora de soutenir une relation supportable, ce qui est tout à fait claire, car elle ne consent à se faire soigner qu’à partir du moment où quelque chose est modifié dans ce que j’appelais le menuet à quatre et on peut concevoir que la situation est beaucoup plus soutenable sans rien dire de plus pour l’instant-il y a des raisons beaucoup plus profondes pour le motiver, mais d’une façon générale, je formulerai les choses ainsi-qu’elle est beaucoup plus soutenable dans ce rapport en quadrilatère, que s’il n’y avait pas M. K.. En d’autres termes, ce n’est pas parce que l’objet de son affection est du même sexe qu’elle, que ce quart médiateur est essentiel au maintien de la situation, c’est parce que, si elle était en riva­lité avec son père, vis-à-vis duquel elle a les relations les plus profondément motivées qui sont justement des relations d’identification encore accentuées par le fait que la mère dans le couple parental est un personnage tout à fait effacé, c’est parce que quelque chose est tout spécialement insoutenable dans ce rapport triangulaire, que la situation s’est maintenue dans un rapport – non seulement supportable, mais soutenu effectivement dans cette composition de groupe.

Ce qui le prouve, c’est ce qui advient en effet le jour où est prononcée par M. K… cette parole en quelque sorte fati­dique: « ma femme n’est rien pour moi », la situation devient à proprement parler intolérable et non tolérée à par­tir du moment où une formulation expresse de M. K.. vient dans le jeu avertir Dora que ce M. K.., n’est pas un support suffisant, il ne s’intéresse pas du tout à Mme K.., c’est exac­tement comme si, à ce moment là, tout se passait comme si elle lui répondait: alors que pouvez vous bien être pour moi ?, elle le gifle instantanément après cette phrase, alors que jusque-là elle avait maintenu avec lui une sorte de rela­tion ambiguë qui était justement celle qui était nécessaire pour maintenir le groupe à quatre: c’est là exactement que se produit la rupture d’équilibre de la situation.

Et, ce sur quoi je veux insister, c’est que l’une des faces la plus évidente – car Dora n’est qu’une petite hystérique, elle a peu de symptômes, ils s’interprètent très légèrement dans ses registres, je pense que vous vous souvenez de l’accent que j’ai mis sur cette fameuse aphonie qui ne se produit que dans les moments de tête à tête et de confrontation avec l’objet de son amour, et qui est certainement liée à ce moment-là à une érotisation très spéciale du rapport oral comme tel, la fonction orale se trouve soustraite à ses usages habituels dans toute la mesure où elle approche de trop près l’objet de son désir, c’est-à-dire Mme K…, mais tout cela est peu de choses, une petite aphonie pendant les absences de M. K… ce n’est pas quelque chose qui la précipiterait chez Freud et qui non plus aurait fait considérer la situation comme suffisamment intolérable à son entourage, pour qu’il l’y pousse, c’est qu’il se produit nettement à partir du moment où la situation se décompense, où le quatrième per­sonnage s’en va, un petit syndrome de persécution tout sim­plement, de Dora par rapport à son père, car enfin il est bien clair que jusque-là la situation était un peu scabreuse, mais elle ne dépassait pas la mesure où ce n’était pas appréhendé autrement que dans la mesure de ce que nous appellerons l’opérette viennoise; Dora se comportait admirablement, comme toutes les observations ultérieures le soulignent, pour qu’il n’y ait pas d’histoires, pour que son père ait avec cette femme aimée, car la question de la nature des relations avec cette femme reste assez dans l’ombre, des relations nor­males, Dora se comportait de façon à ce que les choses se passent bien, elle couvrait l’ensemble de la situation et elle n’en faisait pas tant d’histoires, elle y était assez à l’aise en fin de compte. Mais à partir du moment où la situation se décompense, elle formule, elle revendique, elle affirme que son père veut la prostituer et la livre à ce M. K… en échange du maintien des relations ambiguës qu’il a avec Mme K…

Vais-je dire que Dora est une paranoïaque ? Je n’ai jamais dit cela et je suis assez scrupuleux en matière de diagnostic de psychose. Je me suis dérangé ici pour venir voir une patiente qui a évidemment un comportement tout à fait dif­ficile, conflictuel avec son entourage: on me faisait venir en somme pour dire que c’était une psychose et non pas pure­ment et simplement comme il apparaît au premier abord, une névrose obsessionnelle. Je me suis refusé à porter le dia­gnostic de psychose pour une raison tout à fait décisive, et qui est je crois ce que nous devons exiger pour porter ce dia­gnostic, c’est qu’il est certaines perturbations, celles qui sont précisément l’objet de notre étude cette année, et auxquelles j’essaie de vous introduire et de vous montrer qu’il faut savoir les distinguer, qui sont les troubles de l’aliénation dans l’ordre du langage, la formule générale qui nous per­mettrait tout de même de délimiter une frontière, de saisir une limite: il ne suffit pas d’avoir saisi, par la revendication contre les personnages qui sont censés agir contre vous, d’entrer dans le conflit revendicatif à l’endroit d’un person­nage du milieu extérieur, pour que nous soyons pour autant dans la psychose, cela peut être une revendication injustifiée de participer du délire de la présomption, ce n’est pas pour autant une psychose, mais ce n’est pas sans rapport avec elle, la preuve c’est que jusqu’à ce que je vous dis aujourd’hui, jusqu’à cette limite que je vous propose d’adopter provisoi­rement comme une convention, on a parfaitement fait la continuité entre les uns et les autres, et qu’on a toujours su définir le paranoïaque comme un monsieur susceptible, intolérant, méfiant et en état de conflit verbalisé avec son entourage: en d’autres termes il y a autre chose, il y a un petit délire, car on peut aller jusqu’à l’appeler ainsi.

Dora éprouve à l’endroit de son père un phénomène significatif, il reste dans certaines limites un phénomène interprétatif, voire hallucinatoire, il ne va pas jusqu’à pro­duire un délire, mais néanmoins c’est quelque chose qui est extrêmement sur la voie de ce rapport ineffable, intuitif, de l’hostilité, de la mauvaise intention d’autrui concernant pré­cisément la situation où le sujet a véritablement participé de la façon élective la plus profonde, essentielle au maintien de cette situation, c’est quelque chose dont le phénomène est bien là fait pour nous retenir.

Qu’est-ce que ceci veut dire ? Ceci veut dire que par le défaut des éléments du quadrilatère dont il s’agit, que quelque chose vient de se modifier dans ce qu’on peut appe­ler le niveau d’altérité d’un tel personnage, la situation se dégrade en raison de l’absence d’un des composants qui lui permettait de se soutenir. Nous pouvons en effet si nous savons la manier avec prudence, faire usage de cette notion de distanciation dont on fait un usage à tort et à travers, mais dont ce n’est pas non plus une raison de nous en refuser l’usage, à condition que nous essayions de lui donner préci­sément une application plus conforme à ce que nous pou­vons voir et juger dans les faits, et ceci nous mène au cœur du problème du narcissisme.

Quelle notion pouvons-nous nous faire du narcissisme, à partir du moment où tout notre travail nous l’a fait élaborer. Nous considérons la relation du narcissisme comme la rela­tion imaginaire centrale pour le rapport interhumain. Qu’est-ce qui ressort de tout cela, qu’à concentré, cristallisé autour de cette notion, l’expérience de l’analyste ? C’est avant tout son ambiguïté, c’est à la fois une relation érotique, c’est par la voie de la relation narcissique que se fait toute identification érotique, toute prise, toute saisie par l’image de l’autre dans un rapport de capture ou de captivation éro­tique, c’est aussi la même relation qui nous est donnée pour être à la base de ce qu’on peut appeler de la tension agressive.

Ceci ne peut pas manquer de frapper, et je dirais même que maintenu à cet état d’élaboration, si on peut dire élé­mentaire, sans plus approfondir ce qu’est cette relation agres­sive, quel mode particulier elle prend dans le registre humain, nous avons là d’ores et déjà quelque chose d’incon­testable, c’est à partir du moment où la notion du narcis­sisme intervient dans la théorie analytique, que de plus en plus et progressivement la note de l’agressivité est mise au centre des préoccupations des analystes, et je dirais même des préoccupations techniques des analystes. L’important je crois est d’essayer d’aller plus loin, vous le savez c’est très exactement ce à quoi sert le stade du miroir, c’est mettre en évidence quelle est la nature particulière de cette relation agressive, ce qu’elle signifie, c’est de montrer que cette rela­tion agressive n’intervient pas pour rien dans l’affaire et dans l’ordre de ce qui s’appelle le moi, c’est qu’elle est constituante de la formation de ce qui s’échelonne, s’appelle le moi, c’est que le moi est par lui-même et déjà un autre, et que le moi s’instaure dans une dualité interne au sujet, c’est que le moi est cette sorte de maître que le sujet trouve dans un autre et qu’il instaure à l’état de fonction de maîtrise au cœur de lui-même. C’est donc que dans tout ce rapport avec l’autre, il y aura cette ambiguïté pour le sujet qu’il s’agit en quelque sorte de choisir, c’est lui ou moi, que dans toute relation avec l’autre, même érotique, il y aura quelque écho qui se produira de cette relation d’exclusion qui s’établit, à, partir du moment où l’être humain est un sujet qui, sur le plan imaginaire est constitué d’une façon telle que l’autre est toujours près de reprendre cette place de maîtrise par rap­port à lui, alors qu’en lui il y a un moi qui est toujours en partie quelque chose qui lui est en quelque sorte étranger, qui est une sorte de maître implanté en lui par-dessus l’ensemble de ses tendances, de ses comportements, de ses instincts, de ses pulsions. Ceci n’est rien d’autre que d’expri­mer d’une façon un peu plus rigoureuse, en mettant en évi­dence le paradoxe, à savoir qu’il y a des conflits entre les pulsions et le moi, et qu’il faut faire un choix entre eux, il y en a de bons, il y en a de mauvais, il y en a qu’il adopte, il y en a qu’il n’adopte pas, et ce qu’on appelle fonction de syn­thèse du moi, on ne sait pas pourquoi puisque justement cette synthèse ne se fait jamais, c’est quelque chose qu’on ferait mieux d’appeler fonction de maîtrise. Et ce maître où est-il ? À l’intérieur, à l’extérieur ? Il est toujours à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, et c’est pour cela que tout équi­libre purement imaginaire à l’autre est toujours frappé d’une sorte d’instabilité fondamentale.

En d’autres termes, faisons ici un tout petit rapproche­ment avec la psychologie animale. Nous savons que les ani­maux, tout au moins le croyons-nous par ce que nous voyons, ça parait porter en soi une suffisante évidence pour que depuis toujours les animaux servent aux hommes de point de référence, les animaux ont une vie beaucoup moins compliquée que nous, ils ont des rapports avec l’autre quand l’envie les en prend. Il y a deux façons d’en voir envie: 1°) les manger, 2°) les baiser; ceci se produit selon un rythme qu’on appelle naturel, c’est ce qu’on appelle le rythme des comportements instinctuels. Le rapport des animaux à leurs semblables se maintient dans un rapport imaginaire très exactement: bon gré, mal gré; on l’a porté au jour en met­tant en valeur le caractère fondamental de l’image, précisé­ment dans le déclenchement de ces cycles, il a été mis particulièrement en évidence dans ces deux registres et on nous a montré que les poules et autres volailles, entrent dans un état d’affolement à la vue d’un certain profil qui est celui du rapace auquel elles peuvent être plus ou moins sensibili­sées; ce profil pourra provoquer la réaction de fuite, de pépiement et de piaillement chez les dites volailles, alors qu’un profil légèrement différent ne les produit pas. La mise en évidence même de ces profils nous montre assez à quel point le caractère imaginaire est essentiel. Même remarque pour le comportement des déclenchements sexuels, à savoir qu’on peut fort bien tromper aussi bien le mâle que la femelle de l’épinoche. La partie dorsale de l’épi­noche qui est un poisson, prend une certaine couleur chez l’un des deux partenaires, au moment de la parade, et peut déclencher chez l’autre tout le cycle des actions de compor­tements qui permettent leur rapprochement final, mais on peut pousser beaucoup plus loin, jusqu’à une espèce d’aide donnée à la couvade de la femelle, qui constitue l’ensemble du comportement sexuel.

Ce point limitrophe entre l’éros et la relation agressive n’a pas de raison de ne pas exister chez l’animal; personne ne semble encore avoir tiqué avec l’accent qui convient sur la parade. Lorenz commence par une très jolie image où l’épi­noche est devant le miroir, l’épinoche mâle a en effet été confrontée par Lorenz à sa propre image, et elle a un com­portement bien étrange, tous les éléments sont dans le livre, pour les éclairer je dois simplement dire que Lorenz ne le met pas en évidence pour n’avoir pas participé à mes séminaires, il est très curieux néanmoins qu’il ait cru devoir mettre en évidence cette image, la plus énigmatique, en tête du livre. Par contre si on regarde le texte, on trouve l’explication, voici en effet ce qu’on peut lire dans le livre.

Cette limite entre l’éros et l’instinct d’agression est tout à fait possible à manifester et même à extérioriser dans l’éten­due chez l’épinoche; l’épinoche en effet a un territoire, elle ne l’a pas toujours mais elle l’a tout particulièrement quand cette période de parade suivie de cette période de frai dont je vous parlais tout à l’heure, arrive, c’est à savoir que dans un certain espace, un certain champ, il se passe tout ce que je vous ai indiqué avec la femelle, et il y a une chose certaine, c’est que tout ceci demande une certaine place dans les fonds de rivière plus ou moins herbus, dans lesquels ceci se passe. Alors supposons que cette place soit là-dedans, il y a une chose qui parait sûre, c’est qu’il ne semble pas avoir de rap­ports directs, même avec l’acte de cette sorte de vol nuptial, car en effet il y a une véritable danse, tout ce qui se passe à l’intérieur de cela a sa fonction; il s’agit d’abord de charmer la femelle, puis ensuite de l’induire doucement à se laisser faire, puis ensuite à l’aller nicher dans une sorte de petit tun­nel que le mâle lui a préalablement confectionné. Mais il y a quelque chose qui ne s’explique pas bien, c’est que tout ceci étant fait, ce mâle trouve encore le temps de faire des tas de petits trous par-ci, par-là. Je ne sais pas si vous vous souve­nez de la phénoménologie du trou dans « L’Être et le néant », mais vous savez quelle importance lui a donnée Sartre dans la psychologie de l’être humain et dans le bourgeois en train de se distraire sur la plage en particulier, il y a vu quelque chose qui n’est pas loin de confiner à une des manifestations factices de la négativité. Je crois que là-dessus l’épinoche n’est pas en retard, lui aussi fait ses petits trous et imprègne de sa négativité à lui le milieu extérieur, je dirais même que ces trous nous laissent tout lieu de penser que c’est bien en effet de cela qu’il s’agit, d’une impression de l’animal dans ce que on appelle ce quelque chose dont il s’approprie d’une façon tout à fait manifestée, il n’est pas question qu’un autre mâle entre dans l’aire marquée par ses petits trous, car aus­sitôt là se déclenchent les réflexes de combat.

Toute manifestation érotique, de la négativité que sont les trous de l’épinoche, nous frappe encore d’une autre façon, c’est que les expérimentateurs pleins de curiosité ont essayé de se rendre compte jusqu’où fonctionnait la dite réaction de combat, ils l’ont essayé de deux façons: selon le plus ou moins d’approche de sujets mâles, rival mâle; et puis ils l’ont essayé en donnant à ce rival mâle en le réduisant essentielle­ment à une réduction du semblable mâle éventuel, c’est-à­-dire qu’ils ont remplacé le personnage attaquant par des leurres. Voilà donc les deux façons qu’il y a d’essayer de marquer la limite de la réaction d’attaque, et dans l’un et l’autre cas ils ont observé quelque chose qui est frappant, c’est que ces trous sont faits pendant la parade et même avant, c’est un acte essentiellement lié au comportement érotique et au comportement sexuel. Quand le mâle est vrai mâle, celui qui vient envahir le champ de l’épinoche s’approche à une certaine distance du lieu défini comme ter­ritoire, la réaction d’attaque se produit; quand il est à une certaine autre distance, elle ne se produit pas. Il y a donc une sorte de point-limite où l’épinoche sujet va se trouver entre le « attaquer» et le « ne pas attaquer » ; peut-être en effet le passage, le franchissement du « ne pas attaquer » à « l’attaquer » n’est pas ce qui se produit, ce n’est pas simplement le passage du plus au moins, la présence d’un certain comporte­ment-limite, ou son absence, nous l’avons définie ainsi par la différence de distance, ou nous l’avons aussi définie par une caractérisation suffisante, et à la limite où la caractérisation est justement un peu insuffisante, il se produit la chose sin­gulière qui est fuite du déplacement de cette partie du com­portement érotique qui est justement, lui, de creuser des trous. Autrement dit quand le mâle de l’épinoche ne sait pas que faire sur le plan de ce qui est sa relation normale avec son semblable du même sexe, quand il ne sait pas s’il faut

attaquer ou ne pas attaquer, il se met à faire quelque chose qu’il fait alors il s’agit de faire l’amour.

Je vous ai donné cette réaction à propos de l’épinoche, elle n’est pas du tout spéciale à l’épinoche, il est très fréquent chez les oiseaux qu’un combat s’arrête brusquement pour qu’un oiseau se mette à lisser ses plumes éperdument, comme il le fait d’habitude quand il s’agit de plaire à la femelle. Cette sorte de déplacement qui n’a pas aussi man­quer de frapper l’ethnologiste, est quelque chose qui a exac­tement la même valeur, ce qui est ce sur quoi, sans y mettre plus d’accent, je voulais que vous vous arrêtiez, c’est que c’est très exactement sur l’image, ce qu’était en train de faire l’épinoche mâle devant le miroir, il baisse le nez, il est dans cette position oblique, la queue en l’air et le nez en bas qui est très exactement la position qu’il n’a jamais au cours de toutes ces images nombreuses que nous fournit ce compor­tement, que quand il va piquer du nez dans le sable pour y faire ses trous. En d’autres termes son image dans le miroir n’est assurément pas quelque chose qui le laisse indifférent, ce n’est pas non plus quelque chose qui l’introduit à l’ensemble du cycle du comportement érotique, qui aurait très exactement pour effet de le mettre dans cette sorte de réaction-limite entre l’éros et l’agressivité qui est justement signalée par ce creusage du trou. Ce quelque chose d’impor­tant est cette réaction qui vous le voyez est si curieusement illustrée même chez l’animal, et pour autant qu’il est acces­sible à l’énigme d’un leurre, je veux dire mis dans une situa­tion nettement artificielle, ambiguë, qui comporte chez lui déjà cette sorte de dérèglement, de déplacement des com­portements qui se manifeste d’une façon singulière. Nous avons probablement beaucoup moins à nous étonner à par­tir du moment où nous avons saisi l’importance pour l’homme de l’image dans le miroir, pour autant que cette image est pour lui une image fonctionnellement essentielle.

Vous savez pourquoi je vous ai dit que cette image deve­nait fonctionnellement essentielle, c’est pour autant que c’est sous cette forme, et d’une façon aliénée, que lui est donné si on peut dire, le complément orthopédique d’une sorte d’insuffisance, de déconcert, de désaccord constitutif lié à son essence d’être animal prématuré quant à la naissance, et jamais complètement unifié en raison du fait précisément que cette unification s’est faite par une voie aliénante sous la forme d’une image étrangère qui constitue une fonction psychique originale à l’intérieur du principe d’activité que donne le désaccord, le conflit, la tension agressive de ce « moi ou l’autre » qui est absolument intégré à toute espèce de fonctionnement imaginaire chez l’homme. C’est de cela qu’il s’agit, c’est là le point que nous devons essayer de nous représenter ce que cela implique comme conséquence pour le comportement humain d’une façon mythique, elle-même complètement imaginaire, pour la raison que le comporte­ment humain n’est jamais purement et simplement réduit à la relation imaginaire. Mais supposons un instant qu’un être humain dans une sorte d’Eden à l’envers où il serait entière­ment réduit pour ses relations avec ses semblables, à cette capture assimilante et en même temps dissimilante, voire occupée à la fois par les deux pôles de ses deux fonctions à l’image de son semblable, qu’en résulte-t-il ? Pour bien l’illustrer il m’est déjà arrivé de prendre ma référence dans le domaine des petites machines, à savoir que depuis quelques temps nous nous amusons à faire des machines qui ressemblent à des animaux, elles ne leur ressemblent pas du tout bien entendu, il y a tout une série de mécanismes qui sont très heureusement montés pour étudier un certain nombre de comportements et voir ce qui se passe, et là-des­sus vous avez une petite peau de renard, cela ne change rien à l’ordre de la machine, néanmoins on nous dit que ça res­semble à des comportements animaux. C’est vrai dans un certain sens, et même une part de ce comportement peut être étudiée comme quelque chose d’imprévisible, et ceci a un certain intérêt pour recouvrir les conceptions que nous pou­vons nous faire d’un fonctionnement qui s’auto-alimente lui-même. Prenons-le et c’est à partir de là que nous pour­rions imaginer ce que pourrait être la représentation de ce rapport humain imaginaire tel que nous devons le conce­voir, si nous nous mettons à faire une machine, et qui est aussi d’ébaucher un modèle suffisamment établi. Dans ce sens ce serait très évidemment quelque chose qui ne pour­rait qu’aller à un blocage général du système, en d’autres termes, il faudrait supposer une machine qui n’aurait pas ses dispositifs d’autorégulation, à l’intérieur, si ce n’est d’une façon fragmentée, qui ne pourrait prendre son harmonie, à savoir si vous voulez, l’organe destiné à faire marcher la patte droite, ne pourrait s’harmoniser avec l’organe destiné à faire marcher la patte gauche, que si quelque appareil de réception plus ou moins photo-électrique, mettait à l’instant même où ceci doit fonctionner, l’image d’un autre en train de fonctionner harmonieusement, comme étant la condition essentielle pour qu’à l’intérieur du sujet déterminé les choses fonctionnent harmonieusement. En d’autres termes, si nous en supposions un certain nombre dans le circuit à la façon de ce qui se passe dans les foires, quand nous voyons de petites automobiles lancées à toute pompe dans un espace vide, et dont le principal amusement est de s’entrechoquer, ce n’est sans doute pas pour rien que ces sortes de manèges font tellement de plaisir, c’est qu’en effet le coup de s’entre­choquer doit être quelque chose de bien fondamental chez l’être humain; mais ce qui se passerait dans le cas d’un cer­tain nombre de petites machines comme celles-là, chacune étant en quelque sorte unifiée et réglée par la vision de l’autre, il ne serait pas absolument impossible d’en établir l’équation mathématique générale, en concevant que ceci ne peut aboutir qu’à une concentration au centre d’un manège de toutes les petites machines respectivement bloquées dans une sorte de conglomérat unique qui n’aurait d’autres limites à sa réduction que la résistance extérieure des machines, à savoir que ça devrait aboutir à une sorte d’écra­bouillement général dans une collision fondamentale à la situation elle-même.

Ceci n’a qu’une valeur d’apologue destinée à vous mon­trer que dans cette ambiguïté essentielle, soutenue fonda­mentalement dans un rapport imaginaire de l’être humain à l’autre, il est inscrit dans la nature même de cette déficience ou béance de la relation imaginaire, il est essentiel qu’il y ait quelque chose d’autre qui permette précisément de conser­ver ce qui ne serait pas conservé, jusqu’où mon apologue serait juste ou non, pour vous faire comprendre ce dont il s’agit, qu’il est essentiel que quelque chose d’autre main­tienne relation, fonction et distance. Ceci n’est encore rien dire de nouveau, c’est le sens même du complexe d’œdipe; le complexe d’œdipe veut dire ceci: toute relation est fon­damentalement incestueuse et tendue en elle-même, conflic­tuelle sur le plan imaginaire, la relation naturelle chez l’être humain est en elle-même vouée au conflit et à la ruine; pour que l’être humain puisse établir la relation la plus naturelle, celle du mâle et de la femelle, il faut que quelque chose se fasse par l’intermédiaire d’un tiers fonctionnant comme image, comme modèle de quelque chose de réussi qui repré­sente une harmonie, qui elle permet d’établir une relation naturelle au sens de simplement viable, mais qui justement n’est pas naturelle en ce sens qu’elle comporte en elle-même une loi, une chaîne, un ordre symbolique, et pour tout dire l’intervention dans l’ordre humain de ce quelque chose qui s’appelle l’ordre de la loi, autrement dit ce qui est stricte­ment la même chose, l’ordre de la parole, c’est-à-dire parce que le père non pas est le père naturel mais s’appelle le père, et qu’un certain ordre est fondé sur l’existence de ce nom « père » et c’est à partir de là que quelque chose est possible, qui n’aboutit pas toujours à la collision, à l’éclatement et à la fracture de la situation dans l’ensemble.

je redis cela parce qu’après tout c’est quelque chose de tout à fait essentiel, ce qui est essentiel à vous mettre en évi­dence, c’est à quel point l’ordre symbolique doit être conçu comme quelque chose de superposé, comme quelque chose sans quoi il n’y aurait pas de vie animale simplement pos­sible pour cette sorte de sujet biscornu qu’est l’homme, que c’est en tous les cas comme cela que les choses nous sont données, que tout laisse à penser qu’il en a toujours été ainsi pour des raisons qui sont absolument manifestes, à savoir qu’à chaque fois que nous trouvons quelque chose qui res­semble à un squelette humain plus ou moins parent de l’humanité, nous l’appelons humain quand nous le trouvons dans un sépulcre, c’est-à-dire dans quelque chose qui est complètement « cinglé », c’est-à-dire quelle raison peut-il y avoir de mettre cette sorte de débris de la vie qu’est un cadavre dans une sorte d’enceinte de pierre, il faut déjà pour cela qu’il y ait instauré tout un ordre symbolique, à savoir qu’un monsieur a été monsieur Untel dans l’ordre social; ce fait nécessite qu’on lui mette autour quelque chose qui rap­pelle simplement cela, comme il se doit sur la pierre des tombes, à savoir qu’il s’est appelé Untel, et que le fait qu’il s’est appelé Untel est quelque chose qui dépasse en soi, ça ne suppose aucune croyance à l’immortalité de l’âme, ça sup­pose que son nom n’a rien à faire avec son existence vivante, et que son nom en lui-même est quelque chose qui se per­pétue par rapport à cette existence.

Ceci méritait d’être rappelé, parce que si vous ne voyez pas là que c’est l’originalité de l’analyse d’en avoir mis la chose en relief, on se demande ce que vous faites dans l’ana­lyse; seulement à partir du moment où on a bien marqué que c’est là le ressort essentiel, à partir de ce moment-là, peut devenir intéressant comme celui que nous avons à lire, qui est tel qu’il va nous montrer d’une façon exemplaire quelque chose qu’il faut savoir prendre dans la phénoméno­logie structurale telle qu’elle se présente, parce qu’on ne s’arrête aux choses que quand on les considère comme pos­sibles, je veux dire qu’autrement on dit: c’est comme cela, mais après tout on cherche à ne pas voir que c’est comme cela. Si vous avez d’abord ce schéma dans la tête, à savoir du caractère fondamental pour son existence même mais dis­tincte de son existence, de ce caractère fondamental de l’arti­culation de la loi, d’un ordre symbolique qu’il faut considérer d’une certaine façon comme subsistant hors de chaque sujet, vous ne serez pas frappé quand vous verrez une longue observation, sans doute exceptionnelle, remar­quable, mais qui n’est certainement pas unique, elle n’est en fin de compte unique probablement qu’en raison d’un cer­tain nombre de hasards du fait que le Président Schreber était en mesure de faire publier son livre quoique censuré, du fait aussi que Freud s’y est intéressé, vous y verrez la cor­rélation de quelque chose qui est un véritable envahissement de tout ce qu’on peut appeler la subjectivité imaginaire par une dominance tout à fait frappante d’un rapport en miroir, par une dissolution tout à fait frappante de l’autre en tant qu’identité, car vous verrez à chaque instant que cela s’accentue, c’est que tous les personnages dont il parle à par­tir du moment où il peut en parler, car il y a un long moment où il n’a pas le droit d’en parler – nous reviendrons sur la signification de ce long moment – à partir du moment où il nous en parle, il va nous parler de ses semblables sous forme de deux catégories dont vous allez voir qu’elles sont malgré tout d’un même côté d’une certaine frontière: ceux qui en apparence vivent, se déplacent, ses gardes, ses infirmiers, sont des ombres d’hommes bâclés à la six-quatre-deux, comme l’a dit Pichon qui est à l’origine de cette traduction, et les personnages qui sont plus importants, qui eux jouent un rôle, qui sont envahissants au point de s’introduire dans le corps de Schreber, à un certain moment, sont des âmes, et la plupart des âmes, et plus ça va plus toutes les âmes sont en fin de compte des morts, peu importe qu’ils restent là quel­quefois, qu’on les rencontre, qu’ils montrent leur apparence, ce ne sont que des apparences, des substituts; pour parler par exemple de Flechsig: Flechsig est mort, le sujet lui-même n’est qu’une espèce d’exemplaire second de sa propre iden­tité, il a à un moment la révélation qu’il a dû se passer quelque chose l’année précédente, qui n’est rien d’autre que sa propre mort, qui d’ailleurs lui a été annoncée par les jour­naux, et de cet ancien collègue, Schreber s’en souvient comme de quelqu’un qui était plus doué que lui, il est un autre. Cette dissolution de l’identité, cette fragmentation de l’identité, car il est un autre, mais il est quand même le même, il se souvient de l’autre, tout ceci marque de son sceau tout ce qui est sur le plan imaginaire, la relation avec ses semblables. Il parle également à d’autres moments de Flechsing, il est mort lui aussi et il est donc monté là où seules existent à proprement parler les âmes et les âmes en tant qu’elles sont humaines, c’est-à-dire dans un au-delà où elles sont peu à peu assimilées à la grande unité divine, mais bien entendu non pas sans avoir progressivement perdu leur caractère individuel, et pour y arriver il faut qu’elles subis­sent une sorte d’épreuve qui les libère d’une impureté qui n’est rien d’autre que celle de leurs passions, tout ce qui est en eux signifiant de tout ce qui est leur désir à proprement parler, car c’est de cela qu’il s’agit, est nommément articulé par Schreber, et n’est que pour arriver à cette accession aux hautes sphères de libération, ce détachement de ce qu’il y a d’impur dans les dites âmes, ne se produit pas quand il est lit­téralement fragmentation, c’est-à-dire le sujet, d’ailleurs sans excuse, voulait sans doute être choqué de cette atteinte por­tée à la notion de la self identité, l’identité de soi-même, mais c’est comme cela, je ne peux porter témoignage, dit-il, que des choses dont j’ai eu révélation, et c’est pour cela que nous voyons au long de son histoire un Flechsig fragmenté, un Flechsig supérieur, le Flechsig lumineux. Je vous passe beau­coup de choses pleines de relief auxquelles j’aimerais que vous vous intéressiez assez pour, que nous puissions le suivre dans le détail, et puis une espèce de partie inférieure qui elle à un moment, va jusqu’à être fragmentée entre quarante et soixante petites âmes, bref cette sorte de style se prend extrê­mement formulé avec cette grande force d’affirmation dont je vous donnais l’autre jour les caractéristiques essentielles du discours délirant, c’est quelque chose qui ne peut pas manquer de nous frapper par le caractère convergeant avec la notion qu’il y a quelque chose dans l’identité imaginaire de l’autre qui est profondément en relation avec la possibilité d’une fragmentation, un morcellement, une conception de l’autre comme étant quelque chose de structurellement dédoublable et démultipliable, qui est là manifesté, affirmé dans le délire. Il y a quelque chose qui est beaucoup plus loin et qui est beaucoup plus frappant, c’est que l’idée même, l’image de ce qu’on pourrait appeler le télescope de ces images entre elles dans cette sorte d’interrelation purement imaginaire qui est développée dans le délire, et donné de deux façons: les rapports que Schreber a avec ces images morcelées, ces identités multiples au même personnage, ou au contraire ces petites identités tout à fait énigmatiques sur lesquelles, encore qu’il témoigne de leur présence et même de leur opération, diversement taraudante et nocive à l’inté­rieur de lui-même, ce qu’il appelle par exemple les petits hommes, image qui a beaucoup frappé l’imagination des psychanalystes qui ont cherché si c’étaient des enfants ou des spermatozoïdes, ou bien quelque chose d’autre, pour­quoi ne serait-ce pas tout simplement de petits hommes ?

Tout ce qui se passe à l’endroit de ces identités toutes conçues comme une fantasmatique, et qui ont par rapport à sa propre identité une valeur d’instance ou de fonction, qui peuvent essentiellement le pénétrer, le diviser lui-même, l’envahir, l’habiter, la notion qu’il a de ses rapports avec ces images est telle que cela lui suggère que ces images de par elles-mêmes, et pour beaucoup d’entre elles, il en note le phénomène, doivent en quelque sorte de plus en plus se résorber, s’amenuiser, être en quelque sorte absorbées par sa propre résistance à lui, Schreber, et pour qu’elles se main­tiennent dans leur autonomie, ce qui veut dire d’ailleurs pour lui, qu’elles puissent continuer à lui nuire car elles sont en général des images extrêmement nocives, il faut qu’elles réalisent l’opération qu’il appelle lui-même l’attachement aux terres. Il s’agit de choses qui ont une valeur fondamen­tale, l’attachement aux terres, ce n’est pas seulement le sol, c’est aussi bien les terres planétaires, les terres astrales et très précisément le registre que dans mon petit carré magique je vous appelais des astres et que je n’ai pas inventé pour la cir­constance. Il y a bien longtemps que je vous parle dans la réalité humaine de la fonction des astres, ce qui n’est certai­nement pas pour rien, que depuis toujours et dans toutes les cultures, le nom donné aux constellations joue un rôle tout à fait essentiel dans l’établissement d’un certain nombre de rapports symboliques fondamentaux qui sont parfois extrê­mement loin, qui sont d’autant plus évidents que nous nous trouvons en présence d’une culture que nous appellerons « plus primitive » ; c’est pour autant que tel ou tel fragment d’âme va s’attacher quelque part, Cassiopée joue un très grand rôle, il y a les frères de Cassiopée, ce n’est pas du tout une idée en l’air, car tout cela est lié aux histoires de confé­dérations d’étudiants, les frères de Cassiopée étaient en même temps des gens qui faisaient partie de confédérations d’étudiants au temps où il faisait des études, et le rattache­ment à ces confraternités dont le caractère narcissique, voire homosexuel, semble être très suffisamment mis en évidence dans l’analyse, pour que nous y reconnaissions une marque caractéristique des antécédents imaginaires dans l’histoire de Schreber, et ceci nous montre assez de quelle nature sont les choses, mais ce qui est intéressant c’est très précisément de voir que jusque dans le schéma socialisant de l’imagination, l’idée pour que tout d’un coup ne se réduise pas à rien, pour que toute la toile de la relation imaginaire qui aurait été déve­loppée dans les délires ne se renroule pas tout d’un coup, et ne disparaisse pas dans une sorte de noir béant dont Schreber au départ n’était pas très loin, avec une fin totale, du moins d’effacement de tout ce voile. Ceci me paraît assez suggestif, car on peut dire la façon dont elle recouvre l’ébauche, le réseau comme étant absolument essentiel à la conservation d’une certaine sensibilité de l’image dans les rapports inter­humains sur le plan imaginaire. Mais ce qui est de beaucoup le plus intéressant, ce n’est pas cela, ceci est-ce sur quoi sans aucun doute les psychanalystes se sont le plus penchés, ils ont même fignolé toutes ces relations comportant la dissolu­tion, la fragmentation des sujets, ils ont épilogué avec je ne sais combien de détails pendant extrêmement longtemps sur la signification que pouvait avoir à l’intérieur de ce qu’on suppose être les investissements libidinaux du sujet, le fait qu’à tel moment Fleschig soit dominant dans le délire, qu’à tel autre moment c’est une image divine diversement située dans les étages de Dieu, car Dieu aussi a ses étages, il y en a un antérieur et un postérieur, combien tout cela a pu intéres­ser les psychanalystes, et tout ce qu’on a pu en déduire! Mais bien entendu tout cela n’est pas insusceptible d’un certain nombre d’interprétations, mais il y a quelque chose qui semble n’avoir attiré l’attention de personne, c’est que si riche que soit cette fantasmagorie, si amusante soit-elle à développer, si souple soit-elle aussi à ce que nous y retrou­vions les différents objets avec lesquels nous poursuivions notre petit jeu analytique, le fait que, écrasant par rapport à tous ces phénomènes, il y ait d’un bout à l’autre du délire de Schreber des phénomènes d’audition extrêmement nuancés, qualifiés depuis le chuchotement léger, un frémissement, jusqu’à la voix des eaux quand il est confronté la nuit avec Ahriman, il rectifie par la suite qu’il n’y avait là que Ahriman, il devrait y avoir Ormuzd aussi, les deux Dieux du bien et du mal ne pouvant pas être dissociés, isolés, et avec Ahriman il y a un instant de confrontation qu’il voit avec 1’œil de l’esprit et non pas à la façon d’un certain nombres d’autres de ces visions, d’une façon qui comporte cette net­teté photographique. Il est donc face à face avec Dieu, et Dieu lui dit la parole significative, il met les choses à leur place, comme le message divin par excellence, Dieu dit à Schreber, Schreber, le seule homme qui soit resté après ce crépuscule total du monde: « charogne ». Prenons ce mot dans un sens allemand, c’est le mot dont on se sert dans la traduction française, mais c’est un mot plus familier en alle­mand qu’il ne l’est en français, il est rare qu’en français, entre copains on se traite de charogne, sauf dans des moments particulièrement expansifs, d’autres mots nous servent: il est plus utilisé en allemand, il ne comporte pas cette face d’annihilation, il y aurait des sous-jacences qui l’apparente­raient à quelque chose qui serait mieux dans la note avec la convergence vers la féminisation du personnage, ce serait peut-être mieux traduit en français par ce mot qui en effet peut être plus facile à rencontrer dans les conversations amicales, celui de douce pourriture.

L’important est que ce mot de « charogne » qui a dominé le moment unique de la rencontre face à face de Dieu avec Schreber, n’est pas du tout quelque chose d’isolé mais qui est très fréquent dans tout ce qui se passe entre Schreber et ce qu’on appelle l’autre face de ce monde imaginaire, la contre­partie si l’on peut dire, qui est absolument essentielle, celle dans laquelle se passe alors tout ce qui est une relation éro­tique, si nous ne voulons pas nous y engager d’emblée, tout de suite pathétique, tout ce sur quoi porte la lutte, le conflit de Schreber, tout ce qui vraiment lui importé, tout ce à quoi il est en butte, tout ce dont il est l’objet, à savoir les rayons divins avec l’immense développement, c’est là qu’est sa cer­titude, et c’est là le point où je vais conclure et introduire la leçon de la prochaine fois, où se retrouve sous une forme elle aussi composée, mais aussi décomposée avec la richesse abso­lument extraordinaire, tout le domaine du langage, là vous avez trouvé le point maximum de la parole, car enfin l’injure annihilante, c’est un des pics de l’acte de la parole, autour de ce pic toutes les chaînes de montagnes de ce champ verbal vont vous être développées en une perspective magistrale par Schreber, et c’est cela sur quoi je voudrais attirer votre attention, c’est à savoir que tout ce qu’on peut imaginer du point de vue linguistique comme décomposition de la fonc­tion du langage, se rencontre dans ce que Schreber éprouve et qu’il différencie avec une délicatesse de touche dans les nuances, qui ne laisse rien à désirer quant à l’information quand il nous parle de choses qui appartiennent à propre­ment parler à la langue fondamentale, c’est-à-dire ce qui va régler les véritables rapports qu’il a avec à la fois le seul et unique être qui dès lors existe, à savoir ce Dieu singulier. Il les appelle et il les distingue quand ils ont ce qu’il appelle d’un côté « echt », qui est presque intraduisible pour autant qu’il veut dire authentique, vrai, et qui lui est toujours donné sous des formes verbales qui méritent à elles seules de retenir l’attention, parce qu’il y en a plusieurs espèces et elles ne sont pas sans être très suggestives, car nous pouvons les concevoir sur la fonction du signifiant: à côté de cela il y en a d’autres dont il nous dit avec beaucoup de nuances et de détails, que ce sont des formes apprises par cœur, qui à cer­tains de ses éléments périphériques de la puissance divine, voire déchus de la puissance divine, sont inculquées, inocu­lées, et qui sont là données avec une absence totale de sens, au seul et unique titre de ritournelle destinée nettement à le cacher; entre les deux il ajoute une variété de modes d’un flux oratoire qui nous permettent de voir isolément, de nous arrêter un instant puisque nous n’avions jamais l’occasion de le faire, à moins que nous soyons linguiste, sur les diffé­rentes dimensions dans lesquelles se développe le phéno­mène de la phrase, je ne dis pas le phénomène de la signification, car là nous pouvons toucher du doigt la fonc­tion de la phrase en elle-même, pour autant qu’elle n’est pas forcée de porter sa signification avec soi, le phénomène par exemple de la phrase interrompue est très souvent, je dirais presque toujours dans une période de sa vie, constamment surgi dans cette subjectivité comme de quelque chose qui est bel et bien donné comme tel, comme phrase interrompue, c’est-à-dire pour laisser une suspension de sens, lequel est donné en même temps, mais ce qui est auditivité, c’est une phrase coupée dans le milieu, le reste qui n’est nullement dans la lettre de la phrase est impliqué en temps que signifi­cation, et comme chute de la phrase; qu’il y avait là une mise en valeur de la chaîne symbolique dans sa dimension de continuité, c’est-à-dire dans le sens d’une phrase interrom­pue qui appelle une certaine chute, et cette chute peut être d’une très grande gamme indéterminée, mais elle ne peut pas non plus être n’importe laquelle. Dans l’autre cas, c’est de l’autre dimension, celui de l’assimilation aux oiseaux du ciel identifiés aux jeunes filles, c’est tout à fait autre chose; avec elles les choses continues n’ont aucune espèce de sens. Freud est sûr à partir de là qu’il s’agit bien d’un dialogue avec les femmes, avec elles pas besoin de se fatiguer, ce dont il s’agit c’est simplement de produire un doux murmure, et ce qui est absolument frappant c’est cette sorte de décomposition.

Ceci aussi mérite de nous retenir dans son détail, l’évolu­tion en tant que telle de la relation du sujet au langage, le fait pendant longtemps qu’il y a là pour lui la même chose que dans le monde imaginaire, un danger perpétuellement su, que toute la fantasmagorie ne se réduise à une unité qui en fin de compte annihile, non pas son existence, mais juste­ment l’existence de Dieu qui est essentiellement langage – il l’écrit formellement – il dit: les rayons doivent parler. Le fait qu’il faut donc qu’il se produise à tout instant des phéno­mènes de diversion pour que Dieu soit Schreber, fait d’une complète résorption dans l’existence centrale du sujet, n’est pas non plus quelque chose qui mérite pour nous d’être tenu comme allant de soi, et qui va en tout cas nous illustrer ce qu’il y a de fondamentalement vrai dans les rapports créa­teurs, c’est-à-dire aussi bien du moment que c’est créateur le fait d’en retirer la fonction et l’essence, nous fait en effet aboutir à la conception d’une sorte de néant corrélatif qui est sa doublure. La parole se produit ou ne se produit pas, si elle se produit, c’est aussi dans une certaine mesure par l’arbitraire du sujet et d’une certaine façon le sujet est créa­teur, et fortement dans la relation de l’autre, non pas en tant qu’objet, voire non pas en tant qu’image, ni en tant qu’ombre d’objet, ni en tant que corrélatif imaginaire, mais à l’autre vraiment dans sa dimension essentielle toujours plus ou moins élidée par nous, tout de même décisif pour la constitution du monde humain, à savoir à cet autre en tant qu’il est irréductible à quoi que ce soit d’autre qu’à la notion d’un autre sujet, à savoir à l’autre en tant que lui, car ce qui caractérise le monde de Schreber, c’est que ce « lui» est perdu, le tu subsiste. C’est là quelque chose de très impor­tant, mais c’est certainement quelque chose de très insuffi­sant. La notion du sujet corrélatif à l’existence comme telle de quelque chose dont on peut dire: c’est lui qui fait cela, non pas celui que je vois là, qui bien entendu fait mine de rien, mais le « c’est lui », l’existence d’une dimension dans l’Autre comme tel, l’existence de cet être qui est le répon­dant de mon propre être, et sans lequel son propre être lui-même ne pourrait même pas être un je: ce rapport à lui pour autant que son drame sous-tend toute la dissolution du monde de Schreber, cette sorte de réduction du lui à un seul partenaire, en fin de compte de Dieu à la fois asexué et polysexué, et englobant en lui tout ce qui existe encore dans le monde auquel Schreber est affronté, et qui présente sur ce sujet deux faces très énigmatiques. Assurément grâce à lui subsiste quelqu’un qui peut dire une vraie parole, et c’est de lui à lui qu’elle est suspendue; mais cette parole a pour propriété d’être toujours extrêmement énigmatique, c’est là la caractéristique de toutes les paroles de la langue fonda­mentale. Mais d’autre part ce Dieu paraît lui aussi l’ombre de Schreber, à savoir qu’il est atteint par cette dégradation imaginaire de l’altérité qui fait que c’est un personnage qui est comme Schreber, qui est frappé de cette espèce de féminisation qui est à l’origine.

C’est là que nous devons centrer notre étude du phéno­mène, nous n’avons bien entendu aucun moyen puisque nous ne connaissons pas ce sujet, et que nous ne pouvons y entrer autrement d’une façon approfondie que par la phéno­ménologie de son langage, c’est donc autour du phénomène du langage, des phénomènes de langage, plus ou moins hal­lucinés, parasitaires, étranges, intuitifs, persécutifs, dont il s’agit dans le cas de Schreber, que nous avons la voie d’amor­cer par là ce qui peut nous éclairer, c’est par là qu’il apporte une dimension nouvelle non éclairée jusqu’ici dans la phé­noménologie des psychoses.

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