jeudi, mai 30, 2024
Recherches Lacan

LIII LES PSYCHOSES 1955 – 1956 Leçon du 4 juillet 1956

Leçon du 4 juillet 1956

 

Je ne sais pas très bien par quel bout commencer pour finir ce cours. À tout hasard, je vous ai mis au tableau deux petits schémas

-L’un que vous devez connaître qui est ancien. C’est celui d’une espèce de grille, par lequel j’ai commencé cette année à essayer de vous montrer comment se posait le pro­blème du délire, si nous voulions le structurer, lorsqu’il semble bien être apparemment une relation liée par quelque bout à la parole. Ce schéma auquel je pourrai peut-être encore avoir à me référer, je vous le rappelle donc. je pense qu’il est déjà pour vous suffisamment commenté.

-Un autre, qui est différent, tout nouveau, et auquel j’aurai peut-être besoin de me référer tout à l’heure.

Nous partons aujourd’hui du point où je vous ai laissés la dernière fois, c’est-à-dire en fin de compte de descriptions opposées, celle de Freud, celle d’une psychanalyste qui est très loin d’être sans mérite et qui, pour représenter des ten­dances les plus modernes, a au moins l’avantage de le faire fort intelligemment. Ce que je vous ai décrit cette année était avant tout centré sur le souci de remettre l’accent sur la structure du délire. Ce délire, j’ai voulu vous montrer qu’il s’éclairait dans tous ses phénomènes; je crois même pouvoir dire dans sa dynamique, très essentiellement considérée comme une perturbation de la relation à l’Autre, sans doute, et comme tel donc lié à un mécanisme transférentiel. Mais l’intérêt, pour prendre le problème dans le registre où nous l’avons abordé, c’est-à-dire en référence aux fonctions et à la structure de la parole. C’est d’arracher, de libérer ce méca­nisme transférentiel de je na sais quelles confuses et diffuses relations d’objet, qui, par hypothèse, sera chaque fois que nous aurons affaire à un trouble considéré comme imma­ture, mais considéré dans sa globalité, ce qui ne nous laisse pas d’autre jeu qu’une sorte de série linéaire de cette imma­turation de la relation d’objet. Bien loin qu’elle puisse d’une façon quelconque se situer dans une telle référence, déve­loppementale, si tant est justement qu’elle implique, quelles qu’en soient les émergences, cette unilinéarité. je crois que l’expérience montre que nous arrivons à des impasses, à des explications insuffisantes, immotivées, qui se superposent de façon telle qu’elles ne permettent pas de distinguer les différents cas et tout principalement et au premier plan, la différence de la névrose et de la psychose.

À elle seule, l’expérience du délire partiel comme tel, s’oppose à parler d’immaturation, voire de régression ou de simple modification de la relation d’objet pure et simple, comme telle. Et quand même n’aurions-nous pas les psy­choses et seulement les névroses, nous verrons l’année pro­chaine que la notion d’objet n’est pas univoque, quand je vous ai annoncé que je commencerai, je pense, par opposer des phobies à l’objet des perversions. Ce sera une autre façon de reprendre le même problème au niveau de la case « objet » dans les relations du sujet à l’Autre. Ici, au niveau des psychoses, je dirai que c’est là les deux termes opposés.

Limitons-nous ici et résumons rapidement comment en somme, la position de Freud sur le sujet de ce délire se situe, quelles sont les objections qu’on lui apporte et, si ces objec­tions lui étant apportées, on a ébauché le moindre petit commencement de meilleure solution.

Freud, nous dit-on, après l’avoir lu, nous explique que le délire de Schreber est lié à une irruption de la tendance homosexuelle, laquelle est niée par le sujet. Pourquoi est-elle niée ? Nous allons le voir tout à l’heure. Cette négation, je résume… vous pourrez en vous reportant au texte -je pense que vous l’avez fait depuis longtemps -, vous apercevoir si oui ou non mon résumé est exact, équilibré…, cette négation, dans le cas de Schreber qui n’est pas névrosé, aboutit à ce que nous pourrions appeler une érotomanie divine, avec ce mode de double renversement à la fois sur le plan symbo­lique, à savoir d’un accent renversé sur un des termes de la phrase, qui symbolise la situation.

Vous savez comment Freud répartit les diverses dénéga­tions de la tendance homosexuelle. C’est à l’intérieur d’une phrase « je l’aime… » qu’il nous dira, qu’il y a plus d’une manière d’introduire la dénégation dans cette simple néga­tion de la situation. On peut dire: « ce n’est pas moi qui l’aime » ; on peut dire « ce n’est pas lui que j’aime » ; on peut dire: « ce n’est pas d’aimer lui qu’il s’agit pour moi… je le hais », par exemple. Et aussi bien nous dit-il que la situation n’est jamais simple, ni se limite à ce simple renversement symbolique que, pour des raisons d’ailleurs qu’il tient pour suffisamment implicites, mais sur lesquelles, à la vérité, il n’insiste pas, le renversement imaginaire de la situation dans une partie seulement de ses trois termes se produit, à savoir que, par exemple le « je le hais » se transforme en un « il me hait » par un mécanisme imaginaire de la projection; comme par exemple dans notre cas « ce n’est pas lui que j’aime, c’est quelqu’un d’autre », ici, c’est un grand Lui, puisque c’est Dieu lui-même… se renverse en un «il m’aime» comme dans toute érotomanie.

Il est donc clair que Freud nous indique que ce n’est pas sans un renversement très avancé de l’appareil symbolique comme tel que peut se classer, se situer, se comprendre, l’issue terminale de la défense contre la tendance homosexuelle.

Pourquoi cette défense si intense qu’elle va faire au sujet traverser des épreuves qui vont à un moment à rien moins qu’à la déréalisation non seulement du monde extérieur en général, mais des personnes mêmes qui l’entourent et jusqu’aux plus proches, de l’autre comme tel, qui nécessitent toute cette reconstruction délirante que le sujet progressi­vement resituera, mais d’une façon profondément pertur­bée, un monde où il puisse se reconnaître et d’une façon combien également perturbée. Il ne se reconnaîtra pas comme le sujet destiné dans un temps, projeté dans l’incer­titude du futur, dans une échéance indéterminée mais cer­tainement indépassable, à devenir sujet de miracle divin par excellence, d’une récréation de toute l’humanité, dont il sera lui-même le support et le réceptacle féminin.

L’explication de Freud à propos de ce délire, qui se pré­sente bien ici dans sa terminaison avec tous les caractères mégalomaniaques des délires de rédemption, dans leurs formes les plus développées, l’explication de Freud, si on la serre de près, a l’air de tenir toute entière dans la référence au narcissisme. C’est d’un narcissisme menacé que part la défense contre la tendance homosexuelle. La mégalomanie représente ce par quoi la crainte narcissique s’exprime, dans un agrandissement du moi lui-même du sujet aux dimen­sions du monde, dans un fait d’économie libidinale qui se trouve apparemment entièrement sur le plan imaginaire. Le sujet se fait l’objet même de l’amour de l’être suprême; dès lors, il peut bien abandonner ce qui lui semblait au prime abord le plus précieux de ce qu’il devait, en tout cas sauver, à savoir la marque de sa virilité.

En fin de compte, que voyons-nous de l’interprétation de Freud ? Je le souligne, le pivot, le point de concours de la dialectique libidinale auquel se réfère tout le mécanisme et tout le développement de la névrose, est le thème de la cas­tration. C’est la castration qui conditionne la crainte narcis­sique. C’est l’acceptation de la castration qui doit être payée d’un prix aussi lourd que le remaniement de toute la réalité par le sujet.

Cette prévalence sur laquelle Freud ne démord pas, qui est celle dont on peut dire que c’est dans l’ordre matériel explicatif de la théorie freudienne, une invariante d’un bout à l’autre – une invariante, ce n’est pas assez dire, c’est une invariante prévalente, le veux dire dont il n’a jamais, dans le conditionnement théorique de l’inter-jeu subjectif où s’ins­crit l’histoire d’un phénomène psychanalytique quel­conque, dont il n’a jamais tiré, ni subordonné, ni même relativé la place. Donc c’est autour de lui, dans sa commu­nauté analytique, mais jamais dans son œuvre, qu’on a voulu lui donner des symétries, des équivalents, la place centrale de l’objet, disons le centre «phallique» et de sa fonction essentielle dans l’économie libidinale, chez l’homme comme chez la femme. Et ce qui est tout à fait essentiel et caracté­ristique dans les théorisations données et maintenues par Freud, quelque remaniement qu’il ait apporté, rendez-vous compte, c’est cela qui est important, c’est que ceci ne s’est jamais modifié à travers aucune des phrases de la schémati­sation qu’il a pu donner de la vie psychique.

C’est autour de la castration, et ceci d’une manière d’autant plus frappante qu’en fait, si vous lisez le texte avec attention ce sera là la valeur de l’objection de Mme Macalpine, -Je voudrais dire, cela pourrait être sa valeur, parce que c’est la seule chose qu’elle ne mette pas vraiment en évidence; vous verrez, je le dirai tout à l’heure, ce sur quoi elle fait tourner son argumentation – mais si il y a quelque chose qui est vrai dans ses remarques, c’est effectivement qu’il ne s’agit jamais de castration, puisque c’est le terme latin qui sert en allemand « Entmannung », et que quand on lit les textes de Schreber, on s’aperçoit que « Entmannung » veut dire, et bien formellement, « transformation » avec tout ce que ce mot comporte de transition, « transformation en femme »; affectif* de procréation, de fécondité, mais non pas du tout de castration. N’importe, ce qui est frappant et essentiel dans le texte de Freud, c’est que c’est autour du thème de la castration, de la perte de l’objet phallique, qu’il fait tourner toute la dynamique qu’il veut donner du sujet Schreber.

Évidemment, sans explications, nous devons constater ce bilan qu’à travers même certaines – et particulièrement celle-là – faiblesses de son argumentation, le fait de faire pivoter autour des termes: tendance homosexuelle, écono­mie libidinale, inséré dans la dialectique imaginaire du nar­cissisme, point essentiel, enjeu du conflit, l’objet viril assurément nous permet de rythmer, de comprendre les dif­férentes étapes de l’évolution du délire, ses phases et sa construction finale.

Bien plus, nous avons pu noter au passage toutes sortes de finesses, laissées en quelque sorte en amorce dans l’ave­nue ouverte, nom complètement explorée, celles par exemple où il montre que seule la projection ne peut pas expliquer le délire; qu’on ne peut dire qu’il ne s’agisse là que d’un reflet, en quelque sorte, un miroir du sentiment du sujet mais qu’il est indispensable d’y déterminer les étapes et, si l’on peut dire, à un moment donné une perte de la ten­dance qui vieillit. J’ai beaucoup insisté au cours de l’année, que ce qui a été refoulé au dedans reparaît au dehors, res­surgit dans un arrière plan, et ne ressurgit pas dans une structure simple; mais nous l’avons vu, dans une position si l’on peut dire interne, qui fait que le sujet lui-même, qui se trouve être l’agent de la persécution dans les cas présent, est un sujet ambigu, problématique. Il n’est après tout dans son premier abord, que le représentant d’un autre sujet qui, non seulement permet, mais sans aucun doute agit en dernier terme; bref, d’un échelonnement dans l’altérité de l’autre, qui est un des problèmes sur lequel Freud à la vérité nous a conduit mais où il s’arrête.

Tel est à peu près l’état des choses au moment où nous quittons le texte de Freud.

Ida Macalpine, après d’autres termes, mais d’une façon plus cohérente que d’autres, objecte que rien, nous dit-elle, ne nous permet de concevoir ce délire comme étant quelque chose qui suppose la maturité génitale, si j’ose dire, qui expliquerait, ferait comprendre la crainte de la castration. La tendance homosexuelle est loin de se manifester comme quelque chose de primaire. Dès le début, ce que nous voyons ce sont les symptômes, d’abord hypocondriaques, ce sont des symptômes psychotiques ce quelque chose de particulier qui est au fond de la relation psychotique comme de toutes sortes de phénomènes, et spécialement voie d’introduction de la phénoménologie de ce cas. Car cette clinicienne qui s’est tout spécialement occupée des phéno­mènes psychosomatiques, et c’est là qu’elle a pu avoir l’appréhension directe d’un certain nombre de phénomènes, structurés tout différemment de ce qui se passe dans les névroses, à savoir ce quelque chose que nous pourrions appeler je ne sais qu’elle empreinte ou inscription directe d’une caractéristique d’un temps, si l’on peut dire, ou même dans certains cas, du conflit, sur ce que l’on peut appeler directement enfin le tableau matériel que présente le sujet en tant qu’être corporel. Tel symptôme, tel qu’une éruption diversement qualifiée dermatologiquement – qu’importe – de la face, sera quelque chose qui se mobilisera en fonction de tel ou tel anniversaire; et ce sera en quelque sorte, une façon directe, sans aucune dialectique, sans aucun intermé­diaire, sans aucune interprétation que nous pourrons recou­per, équivalent, la correspondance du symptôme avec quelque chose qui est du passé du sujet.

Est-ce là quelque chose qui a poussé Ida Macalpine à se poser le problème très singulier de telles correspondances ? je dis bien, il s’agit bien là de correspondance directe entre le symbole et le symptôme. L’appareil du symbole manque tel­lement au catégories mentales du psychanalyste aujourd’hui que c’est par l’intermédiaire uniquement de l’un des fan­tasmes que peuvent être conçues de telles relations. Et aussi bien toute son argumentation consistera-t-elle à nous rap­porter dans le cas du président Schreber le développement du délire à un thème fantastique, à une fixation imaginaire, selon le terme courant, dans tout développement de cet ordre de nos jours préœdipien, soulignant que ce qui tient le désir, ce qui le soutient, est essentiellement, et avant tout un thème de procréation, si je puis dire, poursuivi par lui-même, asexué dans sa forme, n’entraînant le sujet dans les condi­tions de dévirilisation, de féminisation, comme je vous l’ai dit, également, formellement, que comme une sorte de conséquence à posteriori, si l’on peut dire, de l’exigence dont il s’agissait. Le sujet est quelque chose qui doit être né dans la seule relation de l’enfant à la mère, et pour autant que l’enfant, avant toute constitution d’une relation triangulaire, verrait naître en lui un fantasme de désir, désir d’égaler la mère dans sa capacité de faire un enfant. C’est aussi toute l’argumentation d’Ida Macalpine qu’il n’y a pas de raison de poursuivre ici tous ses détails; ils sont riches, mais après tout ils sont à votre portée. Elle a fait une préface et une postface fort bien nourries à l’édition qu’elle a faite en anglais du texte de Schreber, où elle expose tous ses thèmes. L’important est bien de voir en quoi ceci se rattache à une certaine réorienta­tion de toute la dialectique analytique qui tend à faire de l’économie imaginaire du fantasme et des diverses réorgani­sations ou désorganisations, restructurations ou déstructu­rations fantasmatiques, le point pivot, le point aussi efficace de tout progrès compréhensif, et aussi de tout progrès théra­peutique. Le schéma actuellement accepté de façon si com­mune, frustration, agressivité, régression, est bien là, au fond de tout ce que Mme Ida Macalpine suppose pouvoir expliquer de ce délire. Elle va très loin. Elle dit: il n’y a déclin du monde pour le sujet Schreber, il n’y a crépuscule du monde, et à un moment donné désordre quasi confusionnel de ses appré­hensions de la réalité que parce qu’il faut que ce monde soit recrée, introduisant une sorte de finalisme de l’étape même la plus profonde du désordre mental. Tout le mythe n’est construit que parce que c’est la seule façon que le sujet Schreber arrive à se satisfaire dans son exigence imaginaire d’un enfantement.

À la vérité, sans aucun doute, ce « picturing » peut per­mettre de concevoir, en effet, cette sorte d’imprégnation imaginaire du sujet à renaître. Mais ce que l’on peut alors se demander, c’est si les origines de la mise en jeu imaginaire, et je dirai presque que là je calque un des thèmes du sujet qui est, comme vous le savez la mise en jeu qui va faire toute cette construction délirante.

Qu’est-ce qui nous permet, puisqu’il ne s’agit que de fan­tasmes imaginaires, qu’est-ce qui nous permet dans la pers­pective d’Ida Macalpine de comprendre comment la fonction du père, qui est au contraire si promue, si mise en évidence, que quelque envie, quelque dessein qu’on ait de combattre la prévalence donnée par Freud dans la théorie analytique de la fonction du père, il est tout de même indé­niable, frappant, quelles que puissent être certaines faiblesses de l’argumentation freudienne à propos de la psychose, de voir dans ce délire la fonction du père promue, exaltée, au point qu’il ne faut rien moins que Dieu le père lui-même dans le délire, et chez un sujet qui jusque là, comme il nous l’affirme, ceci n’a eu aucun sens, il faut rien moins que Dieu le père lui-même pour que le délire arrive, si; l’on peut dire, à son point d’achèvement, à son point d’équilibre.

La prévalence, dans toute l’évolution de la psychose de Schreber, des personnages paternels en tant que tels, qui se substituent les uns aux autres, et vont toujours en s’agran­dissant et en s’enveloppant les uns les autres, jusqu’à s’iden­tifier au père divin lui-même, à la divinité marquée de l’accent proprement paternel, est quand même quelque chose qui reste absolument inébranlable et destiné à nous faire reposer le problème; savoir comment il se fait que quelque chose qui donne, si je puis dire, autant de raison à Freud, n’est quand même malgré tout par lui abordé que par certains biais, que sous certains modes qui, incontestable­ment, nous laissent pourtant à désirer?

Tout reste en réalité équilibré. Tout reste, au contraire, ouvert et insuffisant dans la rectification qu’essaie d’en don­ner Mme Ida Macalpine. Ce n’est pas seulement cette énor­mité du personnage fantasmatique du père qui nous permet de dire que nous ne pouvons d’aucune façon nous fonder sur une dynamique de l’irruption du fantasme préœdipien. Il y a bien d’autres choses encore, jusques et y compris ce qui, et dans les deux cas, reste énigmatique, ce à quoi nous sommes spécialement accrochés cette année. Mais ce qu’incontestablement Freud approche beaucoup plus que Mme Ida Macalpine, le côté écrasant, prépondérant, énorme, proliférant, végétant des phénomènes d’auditivation ver­bale, de cette formidable captation du sujet pris dans ce monde de la parole, devenu pour lui non seulement une per­pétuelle coprésence – ce que j’ai appelé la dernière fois un accompagnement parlé de tous ses actes – mais une perpé­tuelle intimation, sollicitation, voir sommation à se mani­fester sur ce plan; puisque ce dont il s’agit c’est que jamais un seul instant, il ne cesse lui-même de témoigner dans l’invite constante de la parole qui l’accompagne; non pas qu’il y réponde, mais qu’il est là, présent et capable, s’il n’y répond pas de ne pas répondre, parce que c’est peut-être, dit-il, qu’on voudrait le contraindre à dire quelque chose de bête; mais à en témoigner que, aussi bien pour sa réponse que pour sa non-réponse, il est quelqu’un de toujours éveillé à ce dialogue intérieur et dont le seul chemin qu’il ferait dans cette présence à ce dialogue témoignerait, serait le signal pour lui de ce qu’il appelle « Verwesung », c’est-à-dire comme on l’a traduit justement une sorte de décomposition.

C’est là-dessus que nous avons attiré l’attention et que nous insistons pour dire, ce qui fait la valeur de la position freudienne pure, ce qui fait que malgré le paradoxe que pré­sentent certaines manifestations de la psychose par rapport à la dynamique que Freud a reconnue dans la névrose, se trouve quand même abordé d’une façon plus satisfaisante dans la perspective freudienne, c’est que, implicite à cette perspective jamais complètement dégagée, parce que Freud ne l’a pas dégagée par cette voie directement, il ne l’a aperçue que par un autre abord qui est précisément celui, je vous l’ai montré, non sans dessein, l’année dernière à propos du principe du plai­sir. Ce qui seul fait tenir la position de Freud en présence de cette sorte de planification, si on peut dire, des signes instinc­tuels, de l’instinct, imaginé de quoi (…) tend à se réduire après lui la dynamique psychanalytique. C’est que c’est précisé­ment sous la forme de ces termes jamais abandonnés par Freud, exigés par lui pour toute compréhension analytique possible, même là où cela ne colle qu’approximativement, car cela colle encore mieux de cette façon-là, que s’il ne le fai­sait pas entrer en jeu, à savoir la fonction du père, à savoir le complexe de castration. Ce dont il s’agit ce n’est pas purement et simplement d’éléments imaginaires. Ce qu’on a retrouvé dans l’imaginaire, par exemple, sous la forme de mère phal­lique, n’est pas homogène, cela vous le savez tous, au com­plexe de castration en tant qu’il est intégré dans la situation triangulaire de l’Œdipe. La situation triangulaire de l’Œdipe est quelque chose qui n’est pas complètement élucidé dans Freud, mais qui, du seul fait qu’elle est maintenue toujours, est là pour prêter à cette élucidation, et cette élucidation n’est possible que si nous reconnaissons qu’il y a dans l’élément tiers l’élément central pour Freud, et à juste titre, du père, un élément signifiant irréductible à toute espèce de condi­tionnement imaginaire.

Je ne dis pas que le terme du père, le nom du père, soit seul un élément, que nous puissions dire ça; le dirai que cet élé­ment nous pouvons le dégager chaque fois que nous appré­hendons quelque chose qui est à proprement parler de l’ordre symbolique. J’ai relu à ce propos, parmi d’autres choses, une fois de plus, l’article de Jones sur le symbolisme. Quand on voit l’effort que fait ce poupon du maître pour serrer le sym­bole et nous expliquer que c’est là sans doute une déviation Jungienne, je ne sais plus quoi, que de voir dans le symbole quelque chose qui en lui-même réduit tous les caractères d’une grande relation fondamentale, il prend un exemple, il en prend plus d’un. Mais je vais en prendre un des plus notoires. Il nous dit par exemple, pour l’anneau, un anneau, il n’entrera pas en jeu en tant que symbole au sens analytique, en tant qu’il représente le mariage, avec tout ce que le mariage com­porte de culturel, d’élaboré. Foin de tout ceci, la peau nous en horripile… nous ne sommes pas des gens à qui nous par­lerons d’analogisme. Si l’anneau signifie quelque chose ce n’est pas en raison de sa relation à une référence ainsi super­sublimée, car c’est comme cela qu’il s’exprime, c’est quelque part dans la sublimation que nous devons chercher que si l’anneau est le symbole du mariage, eh bien, c’est parce qu’il est le symbole de l’organe féminin. Est-ce que ceci n’est pas de nature à nous laisser rêveur? Nous savons bien naturelle­ment que l’intérêt de la mise en jeu est signifiante dans le symptôme, et justement sans lien avec ce qui est de l’ordre de la tendance et des relations des plus bizarres.

Mais sans se laisser emporter dans une telle dialectique au point de ne pas s’apercevoir que l’anneau ne saurait être en aucun cas la symbolisation naturelle du sexe féminin, c’est vraiment ne pas comprendre que pour rêver qu’on passe à son doigt un anneau au moment où comme dans le conte auquel je pense, que vous connaissez tous, tout au moins le thème, qui s’appelle « l’Anneau de Hans Carvel » qui est une bonne histoire du Moyen Age reprise par Balzac dans ses « Contes Drolatiques ». Le brave homme qu’on dépeint fort coloré, et quelque foison nous dit que c’est un curé qui se retrouve au milieu de la nuit rêvant d’anneau et le doigt passé là où l’anneau est appelé… Et sans y répondre. Il faut vraiment avoir des symbolisations naturelles, des idées les plus étranges, car il faut bien le dire, quoi, dans l’expérience, peut faire correspondre, on peut bien dire les choses en met­tant les points sur les « i », l’expérience de la pénétration dans cet orifice, puisque d’orifice il s’agit, à une expérience qui ressemble en quoi que ce soit à un anneau, si on ne sait pas déjà d’avance ce que c’est qu’un anneau ?

Un anneau, ce n’est pas un objet qui se rencontre dans la nature, et s’il y a quelque chose dans l’ordre de la pénétra­tion, qui ressemble à la pénétration plus ou moins serrée, ce n’est assurément pas cela. je fais appel, comme disait Marie-Antoinette, non pas à toutes les mères, mais à tous ceux qui n’ont jamais mis leur doigt quelque part, ce n’est certaine­ment pas la pénétration en cet endroit, mon dieu, enfin, plu­tôt mollusqual qu’autre chose (…) Si quelque chose dans la nature est destiné à nous suggérer certainement des pro­priétés, cela se limite très précisément à ce à quoi le langage a consacré le terme « anus », qui s’écrit, comme vous le savez en latin avec un seul « n » et qui n’est rien moins que ce pudi­quement, les commentateurs des anciens dictionnaires, commentent… c’est-à-dire justement, l’anneau que l’on peut trouver derrière. Mais pour confondre l’un et l’autre quant à ce qu’il peut s’agir d’une symbolisation naturelle, il faut vraiment qu’on ait eu dans l’ordre de ces perceptions cogitatives… Freud lui-même s’est vraiment désespéré de vous, pour ne pas vous enseigner la différence, qu’il vous ait considéré à l’extrême comme incurable buseaux.

L’élucubration, dans cette occasion de M. Jones, est juste­ment destinée à nous montrer combien nous signifions peut-être quelque chose, là, dans cette occasion, de primitif, que si justement l’anneau peut, en l’occasion être engagé dans un rêve, voire un rêve aboutissant à une action sexuelle, que plus humoristiquement, la traduction gauloise nous donne; c’est précisément en tant que l’anneau existe déjà, comme signi­fiant, et très précisément avec ou sans les connotations. Si ce sont les connotations culturelles qui effraient M. Jones, c’est bien là qu’il a tort; c’est qu’il ne s’imagine pas qu’un anneau c’est justement quelque chose par quoi l’homme, dans toute sa présence au monde, est capable de cristalliser bien autre chose encore que le mariage. L’anneau est primordial par rap­port, par exemple, à toutes sortes d’éléments, l’élément – ce que nous appelons comme éléments, en effet, le cercle indéfini, l’éternel retour, une certaine constance dans la répétition. L’anneau est loin d’être ce qu’en fin de compte, M. Jones a l’air de croire, à la façon des personnes qui croient que pour faire des macaronis, on prend un trou et qu’on met de la farine autour; un anneau n’est pas un trou avec quelque chose autour, un anneau a avant tout une valeur signifiante, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Nous n’avons pas besoin même, de faire entrer un terme comme celui-là au premier plan comme exemple.

Ce à quoi ce discours tend, c’est quelque chose qui vient enfin de compte à la parole, et par cette voie. C’est que rien n’expliquera jamais dans l’expérience, qu’un homme entend, ce qui s’appelle entendre quelque chose à la formu­lation la plus simple, quelle qu’elle soit pour qu’elle s’ins­crive dans le langage, et qu’elle se réduise à la forme de la parole la plus élémentaire de la fonction du langage, au « c’est cela », en tant que pour un homme cette formule a un sens explicatif. Il a vu quelque chose, n’importe quoi, quelque chose qui est là. « C’est cela… » quelle que soit la chose. Ce « c’est cela » est déjà quelque chose qui se situe, en présence de quoi il est, qu’il s’agisse du plus singulier, du plus bizarre, du plus ambigu. « C’est cela maintenant » ceci repose quelque part ailleurs que là où c’était auparavant, c’est-à-dire nulle part. Maintenant il sait ce que c’est.

Je voudrais un instant prendre en main le tissu le plus inconsistant, exprès, le plus mince de ce qui peut se présenter à l’homme, et pour cela nous avons un domaine où nous n’avons qu’à aller le chercher, parce qu’il est exemplaire, c’est celui du météore, quel qu’il soit. Par définition, le météore est justement « cela », c’est réel, et en même temps, c’est quoi ? C’est illusoire. Ce serait tout à fait erroné de dire que c’est imaginaire. L’arc en ciel, « c’est cela. » Quand vous dites que l’arc en ciel « c’est cela », vous dites « ça » ; eh bien, après ça vous cherchez. On s’est cassé la tête pendant un cer­tain temps, jusqu’à M. Descartes qui a complètement réduit la petite affaire; on a dit que c’était une région qui s’irise, là, quelque part, dans des menues petites gouttes d’eau qui sont en suspension, qu’on appelle un nuage. Bon. Et après ? Après, il reste ce que vous avez dit, le rayon d’un côté, et puis les gouttes plus ou moins condensées de l’autre. « C’est cela. » Ce n’était qu’apparence… C’est « cela. »

Remarquez que l’affaire n’est absolument pas réglée parce que le rayon de lumière est, comme vous le savez, onde ou corpuscule, et cette petite goutte d’eau est tout de même une curieuse chose; puisqu’en fin de compte cela n’est pas vraiment la forme gazeuse, c’est la condensation, c’est la retombée à un état qui est précisément l’état liquide, mais qui est retombée suspendue, entre les deux; elle est parvenue à l’état de nappe expansive qu’est l’eau.

Quand nous disons donc: « c’est cela », nous impliquons quelque chose qui n’est que cela… ou, ce n’est pas cela… à savoir l’apparence à laquelle nous nous sommes arrêtés. Mais ceci nous prouve que tout ce qui est sorti dans la suite, à savoir le « ce n’est que cela », ou le « ce n’est pas cela » était déjà impliqué dans le « c’est cela » de l’origine.

Autrement dit, ce phénomène véritablement est sans espèce d’intérêt imaginaire, précisément, vous n’avez jamais vu un animal faire attention à un arc-en-ciel, et à la vérité l’homme ne fait pas attention à un nombre incroyable de manifestation tout à fait voisines. Des manifestations d’iri­sations diverses sont excessivement répandues dans la nature et, mis à part des dons d’observation ou une recherche spéciale, personne ne s’y arrête. Si l’arc-en-ciel est quelque chose qui existe, c’est précisément dans cette rela­tion à ce « c’est cela », qui fait que nous l’avons nommé l’arc-en-ciel, et que, quand on parle à quelqu’un qui ne l’a pas encore vu, il y a un moment où on lui dit: «l’arc-en-ciel, c’est cela ». Or, que l’arc-en-ciel soit cela avec tout ce que « c’est cela » suppose, à savoir l’implication qui, justement, nous allons nous y engager jusqu’à ce que nous en perdions le souffle de savoir qu’est-ce qu’il y a de caché derrière l’arc-en-ciel, à savoir quelle est la cause de l’arc-en-ciel, en quoi nous allons pouvoir réduire l’arc-en-ciel. Remarquez bien que, justement le caractère de l’arc-en-ciel et du météore, depuis l’origine, et tout le monde le sait, puisque c’est pré­cisément pour ça qu’on l’appelle météore, c’est que très pré­cisément, il n’y a rien de caché derrière. Il est justement tout entier dans cette apparence, et que néanmoins ce qui le fait subsister pour nous, au point que nous puissions nous poser sur lui des questions, tient uniquement dans le « c’est cela » de l’origine, dans la nomination comme telle de l’arc-en-ciel. Il n’y a rien d’autre que ce nom.

Autrement dit, si vous voulez aller plus loin, cet arc-en-ciel, il ne parle pas, mais on pourrait parler à sa place. Jamais personne ne lui parle, c’est très frappant. On interpelle l’aurore, et toute espèce d’autres choses. L’arc-en-ciel, il lui reste ce privilège, avec un certain nombre d’autres manifes­tations de cette espèce, de faire qu’on ne lui parle pas. Il y a sans doute des raisons pour cela. Il est justement tout spécialement inconsistant, et c’est bien pour cela qu’il est choisi d’ailleurs. Mais mettons qu’on lui parle à cet arc-en-ciel; il est tout à fait clair que puisqu’on lui parle, on peut même le faire parler. On peut lui faire parler à qui on veut, si c’est le lac qui lui parle… Si l’arc-en-ciel n’a pas de nom, ou si l’arc-en-ciel ne veut rien entendre de son nom, qu’il ne sait pas qu’il s’appelle « arc-en-ciel », ce lac n’a d’autres res­sources que de lui montrer les mille petits mirages de l’éclat du soleil sur ses vagues et les traînées de buée qui s’élèvent, il essaiera de rejoindre l’arc-en-ciel, mais il ne le rejoindra pas, jamais pour une simple raison, c’est que, autant les petits morceaux de soleil qui dansent à la surface du lac, de la buée qui s’en échappe, n’ont rien à faire avec la produc­tion de l’arc-en-ciel, l’arc-en-ciel commence très exactement à une certaine hauteur d’inclinaison du soleil, à une certaine densité des gouttelettes en cause, à quelque chose qui est relation, indice et rapport, à quelque chose qui comme tel, dans une réalité en tant que réalité qui est pleine, et absolu­ment insaisissable, il n’y a aucune raison de rechercher ni cette inclinaison favorable du soleil, ni aucun des indices qui déterminent le phénomène de l’arc-en-ciel tant que le phé­nomène n’est pas en tant que tel nommé.

Si je viens de faire cette longue étude à propos de quelque chose dont je pense que vous devez bien voir qu’il est là à cause de son caractère de ceinture sphérique, à savoir de quelque chose qui peut être à la fois déployé et reployé à quelque chose près, qui est l’intérêt dans lequel l’homme est engagé, la dialectique imaginaire est exactement de la même structure. je veux dire que dans les rapports mère-enfant, auxquels maintenant tend de plus en plus à se limiter la dia­lectique imaginaire dans l’analyse, ce que nous voyons, c’est que ces rapports, il n’y aurait vraiment aucune raison qu’ils ne se suffisent point.

L’expérience nous montre quoi? Une mère dont on nous dit qu’une de ses exigences est très précisément de se pour­voir d’une façon quelconque d’un phallus imaginaire. Eh bien, on nous l’a également expliqué, son enfant lui sert très bien de support, et même très suffisamment réel de ce pro­longement imaginaire.

Quant à l’enfant, nous savons également que cela ne fait pas un pli. Mâle ou femelle, le phallus, il le localise, nous dit­-on très tôt et il l’accorde généreusement, en miroir ou pas en miroir, à la mère. Il est donc bien clair que s’il intervient quelque chose, c’est quelque chose qui doit se passer au niveau d’une médiatisation, ou plus exactement d’une fonc­tion médiatrice de ce phallus.

Le couple qui s’accorderait si bien en miroir autour de cette commune illusion de la phallisation réciproque, s’il se trouve au contraire, dans une situation de conflit, voire d’aliénation interne, chacun de son côté, c’est très précisé­ment parce que le phallus, si je puis m’expliquer ainsi, est baladeur, qu’il est ailleurs, et chacun sait, bien entendu, où le met la théorie analytique; c’est le père qui en est supposé le porteur. Est-ce que justement, il n’y a pas lieu de s’arrêter et d’être frappé de ceci ? C’est que, si en effet, quelque chose qui ressemble à des échanges imaginaires, affectifs, si vous voulez, entre la mère et l’enfant, s’établissent autour de ce manque imaginaire du phallus, qui en fait l’élément de com­position, de coaptation intersubjective, le père, lequel est supposé en être le véritable porteur, celui autour duquel va s’instaurer la crainte de la perte du phallus, chez l’enfant, la revendication, la privation ou l’ennui, la nostalgie du phal­lus de la mère, le père dans cette dialectique freudienne, je ne sais pas si vous avez remarqué qu’il ne lui jamais supposé rien du tout en tant que père, il l’a. Il a le sien, c’est tout, il ne l’échange, ni ne le donne, il n’y aucune circulation, il n’y aucune espèce de fonction dans le trio, sinon de représenter celui qui est porteur, le détenteur du phallus. Le père en tant que père a le phallus, un point c’est tout. Le père en d’autres termes, est ce qui, dans cette dialectique imaginaire, est ce quelque chose qu’il faut qui doit exister pour que le phallus soit autre chose, lui, qu’un météore.

Aussi bien est-ce là quelque chose de si fondamental que si nous devons quelque part situer dans un schéma ce quelque chose qui fait tenir debout la conception freudienne du complexe d’Œdipe, vous l’avez vu, ce n’est pas du tri­angle père-mère-enfant dont il s’agit, c’est du triangle père­phallus mère-enfant. Et où est le père là-dedans ? Il est dans l’anneau précisément qui fait tenir tout ensemble.

La notion de père ne se suppose précisément que pourvu de toute une série de connotations signifiantes qui sont celles qui lui donnent son existence et sa consistance qui sont très loin de se confondre avec celle du génital, dont il est sémantiquement à travers toutes les traditions linguis­tiques différent.

Je n’irai pas jusqu’à vous citer Homère et St. Paul pour vous dire que quand on invoque le père, que ce soit Zeus ou quelqu’un d’autre, c’est tout à fait autre chose à quoi on se réfère qu’à purement et simplement la fonction génitrice. Le père a bien d’autres fonctions. Et à partir du moment où nous serons sûrs que c’est un signifiant, nous nous apercevrons que sa fonction principale est très précisément celle-ci, d’être quelque chose qui, dans la lignée des générations, pour autant que les êtres vivants s’engendrent manifestement, n’est-ce pas, dans ce quelque chose qui, d’une femme, fait sortir un nombre indéfini d’êtres, que nous supposerons mas­culins ou féminins, et vous voudrez bien pour un instant ne voir que des femmes… nous y viendrons d’ailleurs bientôt, d’après la presse, la parthénogenèse est en route, et les femmes engendreront un nombre considérable de filles sans l’aide de personne… Et bien, remarquez que s’il intervient là-dedans des éléments quels qu’ils soient, masculins, ces éléments masculins dans un tel schéma peuvent jouer leur rôle, leur fonction tant qu’on en a pas besoin, fécondatrice, à n’importe quel niveau de la lignée, sans être autre chose, comme dans l’animalité, qu’une espèce d’aide latérale, de circuit latéral indispensable. Rien n’introduit là-dedans aucun autre élément structurant qu’en effet l’engendrement des femmes par les femmes, avec l’aide de ces sortes d’avor­tés latéraux qui peuvent servir, en effet, à quelque chose pour relancer le processus. Mais à partir du moment où nous cherchons à inscrire la descendance en fonction des mâles, et uniquement à partir de là, il interviendra quelque chose dans la structure qui fait que nous ne pourrons pas faire ce tableau, qu’il faudra l’écrire d’une autre façon.

Schéma au tableau – Voilà un frère, nous n’allons pas nous arrêter à quelque chose d’aussi léger qu’une indication de l’inceste entre frère et sœur… nous les ferons communier ensemble et nous obtiendrons un mâle. C’est uniquement à partir du moment où nous parlons de descendance, de rap­ports de mâle à mâle, que nous voyons s’introduire à partir du moment où nous en parlons, une coupure… Et à chaque fois une coupure, c’est-à-dire la différence entre les généra­tions. L’introduction du signifiant, du père, introduit d’ores et déjà une ordination dans la lignée, une série des généra­tions, et cette série des générations est quelque chose qui à soi tout seul introduit un élément signifiant absolument essentiel.

Nous ne sommes pas là pour développer toutes les faces de cette fonction du père. Je vous en fait remarquer une et une des plus frappantes, qui est nettement l’introduction d’un ordre, et d’un ordre mathématique qui est, par rapport à l’ordre naturel, une nouveauté, une structure différente. C’est de cela qu’il s’agit.

Nous avons été formés dans l’analyse par l’expérience des névroses; à l’intérieur de l’expérience des névroses, la dialectique imaginaire peut suffire si, dans le cadre que nous dessinons de cette dialectique, il y a déjà cette relation signi­fiante impliquée pour l’usage pratique qu’on en veut faire. On mettra au moins deux ou trois générations à ne plus rien comprendre, et à faire qu’à l’intérieur des interprétations, des développements, une chatte n’y retrouve plus ses petits, mais dans l’ensemble, tant que le thème du complexe d’Œdipe restera là, on gardera cette notion de structure signifiante essentielle pour se retrouver dans les névroses.

Mais quand il s’agit des psychoses, il s’agit de quelque chose d’autre. Dans les psychoses, c’est de la relation du sujet, non pas à un lien signifié à l’intérieur des structures signifiantes existantes qu’il s’agit, mais d’une rencontre, je dis exprès « rencontre », parce qu’il s’agit là de l’entrée dans la psychose, d’une rencontre du sujet dans des conditions électives avec le signifiant comme tel…

Dans le cas du président Schreber, nous avons tous ces éléments, quand nous les voyons et les cherchons de près. Le président Schreber arrive à un moment de sa vie où, à plus d’une reprise, il a été mis en situation, en attente de devenir père. Il se dit lui-même qu’il a été tout d’un coup investi d’une fonction certainement considérable sociale­ment et très chargée de valeur pour lui, qui est celle-ci: il s’élève président, nous dit-on, président à la cour d’appel puisque dans la structure administrative des fonctionnaires dont il s’agit, dans laquelle il vit encore, il s’agit de quelque chose qui ressemble plutôt au Conseil d’État. Le voilà intro­duit non pas au sommet de la hiérarchie législative, mais législatrice, des hommes qui font des lois. Et le voilà intro­duit au milieu de gens qui ont tous vingt ans de plus que lui, perturbation dans cet ordre des générations. Et par quoi ? Par un appel express des ministres, il est tout d’un coup promu à un niveau de son existence nominale qui est quelque chose qui, de toute façon, sollicite de lui une inté­gration rénovante, un passage à cet autre échelon dont il s’agit, et qui est peut-être quand même celui qui est impliqué dans toute la dialectique freudienne. Il s’agit pour le sujet, puisque c’est du père qu’il s’agit et que c’est autour de la question du père qu’est centrée toute la recherche freu­dienne, toutes les perspectives qu’il a introduites dans l’expérience subjective, il s’agit en fin de compte de savoir si le sujet deviendra ou non père. Vous direz qu’on l’oublie parfaitement. je le sais bien. Avec la relation d’objet la plus récente technique analytique, je dirai sans hésiter, si vous vous souvenez de ce que nous écrit tel ou tel quand il s’agit de ce qui paraît être l’expérience suprême, cette fameuse dis­tance prise dans la relation d’objet qui consiste finalement à fantasmatiser l’organe sexuel de l’analyste et à l’absorber imaginairement. Je dirai que la théorie analytique d’une fel­lation, et je ne badine pas, pour une simple raison, c’est qu’il y a un rapport entre l’usage du terme et la racine felo, felal… Mais enfin, ça n’est pas très précisément, en tous cas la ques­tion est ouverte de savoir si l’expérience analytique est ou non cette sorte de chaîne obscène qui consiste dans cette absorption imaginaire d’un objet enfin dégagé des fan­tasmes, ou s’il s’agit d’autre chose, s’il s’agit de quelque chose qui, à l’intérieur d’un certain signifiant, comporte une cer­taine assomption du désir.

En tout cas, pour la phénoménologie de la psychose, il nous est impossible de méconnaître l’originalité du signifiant comme tel, à savoir que c’est de l’accès, de l’appréhension d’un signifiant auquel le sujet est appelé, et auquel pour quelque raison, pour laquelle le ne m’appesantis pas pour l’instant, et autour de laquelle tourne toute la notion de la « Verwerfung » dont je suis parti, et pour laquelle, incidem­ment tout bien réfléchi, je vous propose en fin d’année, puisque nous aurons à le reprendre, d’adopter définitive­ment cette traduction que je crois la meilleure: la forclusion, parce que notre rejet et tout ce qui s’ensuit, en fin de compte ne donne pas satisfaction. Mais laissons le phénomène de la « Verwerfung » en tant que tel comme point de départ. Ce qu’il y a de tangible dans le phénomène, même de tout ce qui se déroule dans la psychose, c’est qu’il s’agit de l’abord par le sujet d’un signifiant comme tel, et du seul fait de l’impos­sibilité de l’abord même du signifiant comme tel, de la mise en jeu d’un processus qui dès lors se structure en relation avec lui, ce qui constitue ordinairement les relations du sujet humain par rapport au signifiant, la mise en jeu d’un proces­sus qui comprend ce quelque chose, première étape que nous avons appelé cataclysme imaginaire, à savoir que plus rien ne peut être amodié de cette relation mortelle qu’est en elle-même la relation à l’autre, au petit autre imaginaire chez le sujet lui-même puis le déploiement d’une façon séparée de la relation signifiée, de la mise en jeu de tout l’appareil signi­fiant comme tel, c’est-à-dire de ces phénomènes de dissocia­tion, de morcellement, de la mise enjeu du signifiant en tant que parole – que parole jaculatoire, que parole insignifiante, ou parole trop signifiante, lourde d’insignifiance, inconnue, cette décomposition du discours intérieur qui marque toute la structure de la psychose dont le président Schreber, après la rencontre, la collision, le choc avec le signifiant, qu’on ne peut pas assimiler et que dès lors il s’agit de reconstituer, et qu’il reconstitue, en effet, qu’il reconstitue puisque ce père ne peut être un père tout simple, si je puis dire, un père tout rond, l’anneau de tout à l’heure, le père qu’est le père pour tout le monde, personne ne sait qu’il est inséré dans le père. Néanmoins, je voudrais quand même vous faire remarquer, avant de vous quitter cette année, que pour être des médecins, vous pouvez être des innocents, mais que pour être des psy­chanalystes, il conviendrait quand même que vous méditiez de temps en temps, que vous méditiez sur un thème comme celui-ci, cela ne vous mènera pas loin, le soleil et la mort ne pourront se regarder en face. je ne dirai pas que le moindre petit geste pour soulever un mal donne des possibilités d’un mal plus grand, mais entraîne toujours un mal plus grand, est une chose à laquelle il conviendrait quand même qu’un psy­chanalyste s’habitue, parce que sans cela, je crois qu’il n’est absolument pas capable de mener en toute conscience sa fonction professionnelle. Cela ne vous mènera pas loin. D’ailleurs, ce que je dis là, tout le monde le sait, dans les jour­naux, on nous le dit: les progrès de la science, Dieu sait si c’est dangereux, etc. Mais cela ne nous fait ni froid ni chaud, pour­quoi ? Parce que vous êtes tous, moi-même avec vous, insé­rés dans ce signifiant majeur qui s’appelle le Père Noël… Le Père Noël, c’est un père… Le père Noël, cela s’arrange tou­jours, et je dirais plus, non seulement ça s’arrange toujours, mais ça s’arrange bien. Or, ce dont il s’agit chez le psycho­tique, supposez quelqu’un qui vraiment ne croit pas au Père Noël, c’est-à-dire quelqu’un pour l’instant d’impensable pour nous, quelqu’un qui vraiment a pu se réaliser, par une suffisante méditation dans notre temps, un Monsieur que l’on appelle daltoniste, si tant est que cela ait jamais existé; ne croyez pas que j’accorde aucune importance à ces racontars, à ces ouï-dire. Mais enfin cela consistait justement, précisément, à se discipliner, à ne pas croire que quand on fait quelque chose de bien, par exemple, à être vraiment convaincu que tout ce qu’on fait de bien entraîne un mal équivalent et que, par conséquent, il ne faut pas le faire.

C’est une chose qui vous paraîtra peut-être discutable dans la perspective du Père Noël, mais il suffit que vous l’admettiez, ne serait-ce qu’un instant, pour concevoir que, par exemple, toutes sortes de choses peuvent en dépendre qui sont vraiment fondamentales et au niveau du signifiant. Eh bien, le psychotique a sur vous ce désavantage mais aussi ce privilège d’être dans un rapport diversement posé. Il n’a pas fait exprès, il ne s’est pas extrait du signifiant, il s’est trouvé placé un tout petit peu de travers, de traviole; il faut, à partir du moment où il est sommé de s’accorder à ces signi­fiants, qu’il fasse un effort de rétrospective considérable qui aboutit à des choses, comme on dit, extraordinairement far­felues, et qu’on appelle tout le développement d’une psy­chose. Mais à la vérité ce développement tel qu’il nous est présenté, peut être plus ou moins exemplaire, plus ou moins significatif, plus ou moins joli. Il est tout spécialement riche. Exemple: il est significatif dans le cas du président Schreber, mais je vous assure qu’à partir du moment où vous aurez cette perspective, vous vous apercevrez avec nous, dans ma démonstration de malades, je vous l’ai montré précisément pendant cette année, qu’on en voit au moins un peu plus avec les malades dans cette perspective qu’on en voit habi­tuellement, même avec les malades les plus communs. Le dernier que j’ai montré était quelqu’un qui était très, très curieux, car on aborde au bord de l’automatisme mental, sans y être encore tout à fait. Tout le monde, justement était pour lui suspendu dans une sorte d’état d’artifice dont il définissait fort bien, en effet, les coordonnées, exactement comme ça. Il s’était aperçu que le signifiant dominait de beaucoup l’existence des êtres et qu’après tout son existence à lui, lui paraissait en fin de compte beaucoup moins certaine que n’importe quoi d’autre qui se présentait devant lui avec une certaine structure signifiante. Il le disait tout crûment, carrément, comme ça. Vous avez remarqué que je lui ai posé la question: « quand est-ce que tout a commencé ? Pendant la grossesse de votre femme ? » Il a été un petit peu étonné pendant un certain temps, après il a dit: « oui, c’est vrai, je n’y ai pas pensé. » Ce qui vous prouve quand même que ces notions ne sont pas absolument sans valeur de référence à l’intérieur de la réalité clinique.

Il y en a une autre. C’est assurément ceci. C’est qu’il est tout à fait clair que dans la perspective imaginaire, et de plus en plus, ce que nous disions en passant dans l’analyse n’a strictement aucune espèce d’importance, puisqu’il s’agit uniquement de frustration ou de pas frustration. On le frustre, par conséquent on n’a qu’à l’accoupler. Il est agres­sif, il régresse et nous allons comme ça jusqu’au surgisse­ment des fantasmes les plus primordiaux.

Malheureusement, ce n’est pas tout à fait la théorie cor­recte. Autrement dit, je n’en reviens pas encore à vous dire peut-être qu’il faut dire certaines choses, mais encore en sachant vraiment ce qu’on dit, c’est-à-dire en faisant interve­nir les signifiants, non pas du tout à la façon de « je te tape dans le dos… t’es bien gentil… t’as eu un mauvais papa… Ça s’arrangera », mais peut-être de faire intervenir et de raison­ner les signifiants autrement, ou en tout cas, de n’en pas employer certains, ni à mauvais escient, ni même en aucun cas par exemple. Les indications négatives concernant certains contenus d’interprétations sont là quelque chose qui est mis par une telle perspective au premier plan à l’ordre du jour.

Enfin, je voudrais simplement laisser ces questions comme ça ouvertes… l’année se termine en patois, et pour­quoi se terminerait-elle autrement ?

je voudrais pour terminer, passer à un autre genre de style que le mien, et me référant à celui d’un admirable qui s’appelle Guillaume Apollinaire, j’y ai trouvé, il y a déjà quelques semaines que je m’étais promis de finir là-dessus, une très jolie page. Il s’agit de « L’enchanteur pourrissant ». Mademoiselle… Qui nous a fait l’honneur de venir assister à ma dernière conférence cette année ne me contredira pas, dans l’Enchanteur pourrissant, on trouve l’image fondamentale de ce crue représente dans son essence, en effet, l’analyse…

A la fin d’un des chapitres, l’enchanteur, qui pourrit dans son tombeau et qui, comme tout bon cadavre, je ne dirai pas bafouille, comme dirait Barrès, mais même là, comme c’est un enchanteur, enchante et parle au contraire très bien. Puis, il y a la dame du lac assise sur le tombeau; c’est elle qui l’y a fait rentrer en lui disant qu’il en sortirait extrêmement faci­lement; mais elle aussi avait ses trucs, et l’enchanteur est là, et il pourrit, et de temps en temps il parle. Et voilà où nous en sommes quand arrivent au milieu de divers cortèges quelques fous, et vous pourrez imaginer à notre compagnie habituelle, un monstre que j’espère vous allez reconnaître ce monstre c’est vraiment celui qui a trouvé la clé… analy­tique, le ressort des hommes, et tout spécialement dans la relation du père-enfant à la mère.

«J’ai miaulé, miaulé, dit le monstre Chapalu, je n’ai rencontré que des chats-huants qui m’ont assuré qu’il était mort. Je ne serai jamais prolifique. Pourtant ceux qui le sont ont des qualités. J’avoue que je ne m’en connais aucune. Je suis solitaire. J’ai faim, j’ai faim. Voici que je me découvre une qua­lité; je suis affamé. Cherchons à manger. Celui qui mange n’est plus seul. »

(Applaudissements.)

Print Friendly, PDF & Email