mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

LIII LES PSYCHOSES 1955 – 1956 Leçon du 6 juin 1956

Leçon du 6 juin 1956

 

Je vous ai indiqué en présence de quelle sorte de problème nous sommes, pour être tout à fait précis, de savoir pourquoi, dans les phénomènes dits hallucinatoires, que rassemble Schreber, ceux dans lesquels à la fois s’expriment le trouble, un manque, et aussi, dans la perspective qui est la nôtre, pro­prement analytique, un effort de guérison, une restitution d’un monde comme psychotique, pourquoi nous avons cer­taines formes dont j’ai indiqué la dernière fois en terminant que nous ne pouvions vraiment les saisir qu’à nous référer à quelque chose, qui soit des dimensions du discours, qui soit de ne pas méconnaître en quoi consiste cet acte privilégié qu’est l’acte de la parole, à ne pas pour tout dire nous conten­ter de cette simple référence. Le sujet entend-il avec son oreille quelque chose qui existe ou qui n’existe pas ? Il est bien évident que ça n’existe pas et que par conséquent c’est de l’ordre de l’hallucination, d’une perception fausse. Est-ce que ceci doit nous suffire ? Est-ce que nous devons avoir à ce propos cette sorte de conception massive de la réalité qui en somme n’aboutit qu’à une sorte d’explication mysté­rieuse, que dans le trou provoqué à la suite de ce que les ana­lystes appellent le « refus de percevoir», dans la réalité, ce qui devrait surgir, une tendance, une pulsion, à ce mo­ment repoussée, rejetée par le sujet, pourquoi dans ce trou apparaîtrait-il quelque chose d’aussi complexe, d’aussi archi­tecturé, d’aussi riche que la parole ?

Certainement, il y a déjà un progrès par rapport à la conception classique de la parole qui laisse le phénomène entièrement mystérieux. Il nous semble que nous pouvons aller plus loin et que pour dire, le phénomène de la psychose nous permet de restaurer le juste rapport qui est de plus en plus méconnu dans l’ensemble du travail analytique.

Le ressort tient tout entier dans le rapport du signifiant et du signifié. je rappelle quelques uns de ces phénomènes, dans le cas de la psychose, dans le cas du président Schreber. je dis qu’il y a à un moment ce qu’on peut appeler à la fin de la période de grande perturbation, de grande dissolution de son monde extérieur, juste à la fin de cette période -et je dirai, s’enracinant dans cette période -nous voyons appa­raître une certaine structuration de ces rapports avec ce qui est pour lui significatif. Et cette structuration se présente en gros comme ceci: il y a toujours à toutes les époques, toutes les périodes de son expérience délirante, telle qu’il nous la rapporte de façon si saisissante dans cet ouvrage sans aucun doute unique dans les annales de la psychopathologie -il y a toujours en gros deux plans. Ces deux plans se retrouvent indéfiniment subdivisés à l’intérieur de chacun d’eux. Mais l’effort même qu’il fait pour construire dans son monde délirant, pour toujours situer dans un rapport qui est un rapport d’abord antérieur, et puis un rapport qui est au-delà de celui-là, quelque chose qui lui est évidemment imposé par son expérience, nous guide sur quelque chose qui est véritablement foncier dans sa structure, et que je vous ai fait quelquefois dans la clinique toucher d’une façon très immé­diate à propos des aveux, confidences du style de cet homme, l’interrogatoire du sujet délirant.

Dans un premier plan, c’est là que se produit quelque chose qui est une sorte de glissement au cours de l’évolution de la psychose; nous voyons surtout des phénomènes qui sont considérés par le sujet comme neutralisés, comme régressant dans quelque chose qui signifie de moins en moins en face de lui un autre véritable. Ce sont des paroles, dit-il très fréquemment, apprises par cœur, qu’on a serinées à ceux qui les lui répètent. Au reste ceux qui sont censés les lui répéter sont eux-mêmes des êtres qui ne savent pas ce qu’ils disent, des oiseaux du ciel, encore que le terme oiseau nous conduise au perroquet; il ne joue là qu’un rôle trans­metteur de quelque chose de vide, de lassant pour le sujet, quelque chose qui l’épuise, qui n’est pas simplement à la limite de la signification, comme nous le verrons quand ces phénomènes sont d’abord naissants, mais qui en est plutôt contraire, le résidu, le déchet, un corps vide, et qui dans une autre forme se présente comme quelque chose aussi d’inter­rompu, qui s’arrête pour suggérer une suite, c’est-à-dire ce que comporte une phrase ou une trame signifiante en tant que telle, c’est-à-dire que l’unité au niveau du signifiant, l’unité pleine dans la phrase, fût-elle d’un mot, on peut dire que la phrase soit, même d’une façon signifiante, possible dans cha­cun de ses éléments repérée, sinon quand elle est achevée.

Ceci peut nous paraître aller un peu plus loin, un peu vite. Je vais tâcher aujourd’hui de vous en illustrer le sens par des exemples. Parce que je crois que c’est là une chose très très importante.

Dans ces phrases arrêtées, ces phrases suspendues, en général suspendues au moment où le mot plein de la phrase qui lui donne son sens manque encore, où il est impliqué. C’est dans le commentaire du sujet que nous trouvons que la phrase veut dire cela, ce que le sujet entend qui donne à la phrase tout son poids, son sens. Les exemples ne manquent pas, je vous en ai déjà révélé plus d’un.

Par exemple, « parlez-vous encore » ? Et la phrase s’arrête. Et ça veut dire: parlez-vous encore des langues étrangères ? Et ceci est toute une signification. Ce qu’on appelle la conception des âmes c’est tout ce dialogue beau­coup plus plein que les âmes échangent avec lui sur son propre sujet, nous faisant détecter des différents types de pen­sée: les pensées-dessous et les pensées de désir, toute une psy­chologie qui est celle qui s’échange à un niveau plus reculé, si on peut dire, avec quelque chose avec quoi il parle, quelque chose qui s’est d’abord manifesté par ses modes d’expres­sion au sens plein, voire ineffable, mais eux très chargés, savoureux, qui a été ce qu’il semble avoir rencontré d’une façon assez proche au début de son délire, et qui de plus en plus s’éloigne, devient énigmatique, se situe, passe dans les plans en arrière, le Dieu ou les royaumes de Dieu d’au-delà, postérieurs, au niveau desquels se produisent ces surpre­nantes hallucinations, qui ne peuvent pas manquer de pro­voquer notre intérêt, notre arrêt, et qui est celle où dans la période plus avancée du délire, au moment où se sont mul­tipliées les voix proches qui l’importunent, les voix qui l’énoncent, qui le connotent, qui l’interrogent mais d’une façon toujours absurde, on peut dire qu’en arrière de ces voix d’autres voix sont là qui s’expriment avec certaines formules saisissantes parmi lesquelles certaines que je vous ai déjà indiquées, d’autres que je vais vous donner aujourd’hui.

je vous en citerai une qui n’est pas des moins frappantes et que je vous ai déjà citée: « Et maintenant manque la pen­sée principale ».

Ou encore « La Gesinnung. » (« Gesinnung » peut vouloir dire conviction et foi.) C’est dans le second sens que le sujet l’interprète quand il dit que : « La Gesinnung » est quelque chose que nous devons à tout homme de bien, et aussi bien même au plus noir pêcheur, sous réserves des exigences de purification inhérentes à l’ordre de l’univers que nous lui devons dans l’échange, dans cette sorte de référence qui est celle qui doit régler nos rapports avec les êtres humains. »

C’est bien là de la foi qu’il s’agit, bonne foi minimum qu’implique le fait que nous reconnaissons l’existence de l’Autre.

Nous allons encore beaucoup plus loin à tel moment de ses hallucinations où nous avons l’expression vraiment très sin­gulière… « avec mon consentement quelque chose doit être ». Ce n’est pas la solution. Ce n’est pas quelque chose extrê­mement facile à traduire. C’est un mot rare, c’est un mot, dirai-je, après consultation de personnes qui s’y entendent, j’en étais arrivé à la notion qu’il s’agit de rien d’autre que ce que j’appelle le mot de base. C’est vraiment la clef. C’est peut-être quelque chose qui se rapproche de la solution. Mais c’est bien plutôt la cheville dernière, le mot de base. C’est un terme qui a une connotation très particulière, une connotation tech­nique dans l’art de la chasse. Ce serait quelque chose que les chasseurs appellent de ce nom allemand usité en français, les fumets, c’est-à-dire les traces du gros bétail.

Bref, si nous nous arrêtons à ces choses très brièvement, je vous indique dans ce qui me parait être le relief essentiel, à savoir ce que j’ai appelé la dernière fois cette migration du sens, ou ce recul du sens, cette dérobade du sens sur un plan que le sujet est amené à situer comme arrière-plan. D’autre part, cette opposition entre deux modes, deux styles, deux portées si on peut dire -j’emploie le mot portée parce qu’il est le plus proche d’un mot employé par les linguistes sous le nom de portée, ce pourrait être visée aussi -le style visé, halluci­natoire, en tant qu’elle concerne le sujet; ce style d’autre part problématique, cette sorte de scansion, d’interruption qui joue sur la propriété du signifiant comme tel, et une espèce de forme implicite au texte d’interrogation dont le sujet subit en quelque sorte, au sens le plus plein du terme, jusqu’à y compris son sens de contrainte, et puis cette sorte de sens qui lui, a pour nature de se dérober, voire de s’accu­ser comme quelque chose qui se dérobe, mais qui lui serait ce sens extrêmement plein, un sens de la limite, et comme en quelque sorte aspirant par sa fuite, sa dérobade et par la poursuite qui, si le sujet expérimente, qui donnerait le cœur, le centre, une espèce d’ombilic de tout le phénomène déli­rant, ceci appréhendé comme tel, vous savez que ce terme d’ombilic que j’emploie est employé par Freud et tout spé­cialement pour désigner un certain point où le sens du rêve semble s’achever dans une sorte de trou, de nœud au-delà duquel c’est vraiment au cœur de l’être que se rattache le phénomène du rêve lui-même. Freud l’a exprimé en ces termes. Pour cette description phénoménologique, elle n’est rien de plus. Tâchez d’en tirer quelque chose, le maximum. Quant à ce dont il s’agit ici, je le souligne, c’est de trou­ver un mécanisme, l’explication, c’est de trouver un méca­nisme, c’est à proprement parler se livrer à un travail d’analyse scientifique simplement portant sur quelque chose dont les registres, dont les différents modes de mani­festations ne nous sont pas, en tant que médecins, et en tant que praticiens, familiers. Et je suis là pour vous dire que la condition de familiarité avec cela est absolument essentielle pour que nous ne laissions pas toute entière glisser d’un seul côté toute l’expérience analytique et que nous n’en perdions pas littéralement le sens. Cette relation phénoménale est absolument essentielle à conserver. Elle tient toute entière dans cette distinction cent fois soulignée du signifiant et du signifié, à mesure que je la fais apparaître Sans aucun doute vous devez bien finir par vous dire : mais enfin de compte, quand il nous parle de ce signifié et de ces significations, est-ce qu’il n’a pas toujours plus ou moins présent à l’intérieur quelque chose qui est évidemment du signifiant ? Et toute l’expérience analytique ne nous montre-­t-elle pas combien les significations qui sont celles qui orientent, polarisent l’expérience analytique, que ce signi­fiant est donné, et tout simplement par le corps propre ? Et inversement depuis quelque temps, est-ce que là quand nous parlons de signifiant, de ce signifiant dont tel élément peut en quelque sorte se trouver absent, ne fait-il pas là une sorte de tour de passe-passe dont il serait sensé avoir le secret, en fait de nous mettre au sommet du signifiant, quelque chose qui est la signification la plus pleine et par conséquent de faire toujours passer sous je ne sais quelle muscade d’un registre dans l’autre pour les besoins de sa démonstration.

J’irai plus loin. J’accorderai qu’il y a en effet quelque chose qui est de cet ordre et qui est justement ce que je vou­drais vous expliquer aujourd’hui.

Car en fin de compte le problème est de vous faire sentir de la façon la plus vivante ce quelque chose dont tout de même vous devez avoir l’intuition globale, c’est que je vous ai montré certains phénomènes caractéristiques dans l’ana­lyse de la pensée freudienne l’année dernière. Par exemple, de tel ou tel phénomène de la névrose en l’illustrant par ces lettres, ce qui est dit dans le « suivras » (as), c’est-à-dire que tout changera, à propos de la psychose que vous devez sentir qu’il importe pour que vous en fassiez un élément toujours présent dans mon expérience comme dans notre pratique, c’est que s’il y a des significations élémentaires, s’il y a ce quelque chose que nous appelons le désir, ou les états, ou les sentiments, ou l’affectivité, sans aucun doute assez vague, ces fluctuations, ces ombres, voire ces résonances, c’est quelque chose à l’intérieur de quoi nous pouvons définir une certaine dynamique et une certaine économie. Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de tout ce qui arrive, tout ce qui est à portée de notre main comme phénomène de ceci, c’est que tout aussi important que cette dynamique propre, à laquelle il manque tellement d’éléments pour que nous l’expliquions, souvent à laquelle nous sommes tellement for­cés tout le temps d’introduire des espèces de présupposés, plus ou moins d’introduire en contrebande, quand nous nous mettons à expliquer les choses purement sur le plan de cette dynamique, il y a autre chose qui est justement à propre­ment parler ce plan du signifiant en tant qu’il est structurant, en tant qu’il ne fait pas simplement que nous donner l’enve­loppe, un récipient de ce qui est en instance, la signification en tant qu’à proprement parler il la polarise, il la structure, il l’installe dans l’existence; et que sans cet ordre propre du signifiant et une connaissance exacte de ses propriétés, quelque chose qui est simplement ce que nous commençons d’essayer ici d’articuler, de déchiffrer, il est tout à fait impos­sible de comprendre quoi que ce soit, je ne dis pas à la psy­chologie, il suffit de définir la psychologie, de la limiter d’une certaine façon pour que ceci ne devienne plus vrai, mais certainement pas à l’expérience psychanalytique. Cette opposition du signifiant et du signifié est, vous le savez, à la base de la théorie linguistique de Ferdinand de Saussure. Elle a été exprimée quelque part dans l’un de ses chapitres explicatifs, dans le fameux schéma des deux courbes.

Il s’agit très précisément de ce dont je vous parle, à savoir du signifiant et du signifié, en ce sens que rien n’y est plus significatif même que le flottement du vocabulaire saussu­rien. A ce niveau ici, il nous dit : nous avons la suite des pen­sées, il le dit sans la moindre conviction, puisque précisément tout son développement de sa théorie consiste à réduire ce terme de pensée et à l’amener au terme beau­coup plus précis de signifié, en tant qu’il est distingué du signifiant et de la chose.

Le seul fait qu’il insiste sur le côté masse amorphe de ce dont il s’agit que nous pouvons appeler provisoirement la masse sentimentale de ce qui se passe dans le courant du dis­cours, dans le confus qu’il y a exprimé, où des unités appa­raissent, des îlots, une image, un sentiment, un cri, un appel, mais quelque chose qui est fait d’une suite, d’un continu et en dessous le signifiant considéré comme pure chaîne du discours, comme succession de mots et précisément en met­tant au premier plan même dans le signifiant, que rien n’est isolable de cette chaîne.

C’est ce que je voudrais vous montrer aujourd’hui par une expérience.

Hier soir, après une semaine où je cherchais dans des ouvrages comment faire sortir des références ce dont il s’agit et qui est au premier plan pour nous, la différence éternelle du je et du moi, j’ai cherché du côté pronom personnel si on ne pouvait pas vous imager dans la langue française en quoi ce je et ce moi se distinguent et sont différents, en quoi jus­tement le sujet peut perdre leur maîtrise, sinon perdre leur contact dans l’expérience de la psychose; un peu plus loin dans la structure du terme lui-même, car dès qu’on cherche la notion de personne et son fonctionnement, on va tout de suite au-delà, c’est-à-dire qu’on ne peut pas s’arrêter à cette incarnation pronominale, et c’est de la structure du terme comme tel qu’il s’agit. Et c’est évidemment le terme qu’il faut aller chercher, au moins pour nos langues, ce dont il s’agit quand il s’agit de la personne du sujet. Tout ceci sans aucun doute assure les pas que vous faire faire aujourd’hui. Je dirai qu’arrivé à hier soir, j’avais une telle masse à cet égard de ma théorie, et, étant donné les modes d’abord des linguistes dans des documents certains contradictoires, qui nécessiteraient tellement de plans pour vous montrer ce que ça veut dire, pourquoi tel auteur s’en est occupé.

Bref, hier soir reproduisant sur un papier cette double chaîne, ce double filet de la chaîne de discours prise dans son caractère purement verbal et notable de l’autre, en effet, c’est quelque chose dont nous avons bien le sentiment que c’est toujours fluide, toujours prêt à se défaire; nous savons, nous comme analystes plus que quiconque, ce qu’est cette expérience, ce qu’elle a d’insaisissable, combien lui-même peut hésiter avant de s’y lancer, et toujours prêt à y revenir, combien nous sentons qu’il y a là à la fois quelque chose d’irréductible et en même temps qui nous donne le plus authentiquement d’artifices pour essayer de vous dire ce que je crois qui nous permet de faire un pas en avant dans notre expérience, pour compléter ce que c’est, mais pour lui don­ner un sens vraiment utilisable.

Vous le savez, de Saussure essaie de définir les segments et leur longueur dans lesquels peut en quelque façon se sai­sir une correspondance entre ces deux flots.

Le seul fait que son expérience reste ouverte, c’est-à-dire laisse problématique la locution, la phrase entière, nous montre bien à la fois et le sens de la méthode et ses limites.

Eh bien, je reprends quelque chose et je me dis ceci: sur quoi allons-nous partir pour prendre une expérience ? Je cherche une phrase et un peu à la manière d’un personnage qui recréait la démarche poétique, et qui, n’ayant rien à dire, rien à écrire, se promenait de long en large en commençant par dire « to be or not to be », et il restait là longtemps sus­pendu, jusqu’à ce qu’il trouve la suite en reprenant le début de la phrase « to be or not to be ». Je commence donc par un « oui ». Et comme je ne suis pas anglophone mais de langue française, ce qui me vient après c’est « Oui, je viens dans son temple adorer l’Eternel », ce qui veut dire que le signifiant n’est pas isolable.

C’est très facile à toucher du doigt tout de suite. Si vous arrêtez cela à « oui je », pourquoi pas ? Si vous aviez une oreille véritablement semblable à une machine, à chaque ins­tant le déroulement de la phrase suivrait un sens, et « oui je » a un sens. C’est même probablement de cela qu’il s’agit dans la portée de ce texte. Tout le monde se demande pourquoi le rideau se lève sur ce « oui, je viens… » On dit: c’est la conver­sation qui continue, c’est d’abord parce que ça fait sens.

Et je dirai que, sans vouloir empiéter sur ce que nous allons voir, c’est-à-dire l’autre côté de la question, ce « oui » inaugural a bel et bien un sens, qui est justement lié à cette espèce d’ambiguïté qui reste dans le mot « oui » en français. Vous savez très bien qu’il ne suffit pas de raconter l’histoire de la femme du monde pour nous apercevoir que « oui » veut quelquefois dire « non », et que quelquefois « non » veut dire « peut-être ». Le « oui » en français apparaît tard, après le « si », après le « da » que nous retrouvons gentiment dans notre époque sous le mot « dac ». Le « oui », est quelque chose de bien particulier, et du fait qu’il vient de quelque chose qui veut dire « comme c’est bien ça», le « oui » est en général confirmation, pour le moins une concession, le plus souvent un « oui, mais » est bien dans le style. Si vous n’oubliez pas quel est le personnage qui se pré­sente là en se poussant lui-même un tout petit peu, c’est le nommé Abner: « oui »…

Eh bien, là, au début, « je viens dans son temple »… Il est clair qu’une phrase n’existe qu’achevée, car son anticipé, par lequel nous allons enfin savoir après coup, nécessité à tout prix que nous soyons arrivés tout à fait jusqu’au bout, c’est­-à-dire du côté de ce fameux Eternel qui est là, Dieu sait pour­quoi, mais à vrai dire si vous vous souvenez de quoi il s’agit, à savoir un officier de la reine, de la nommée Athalie, qui donne son titre à la petite histoire, et qui domine assez tout ce qui se passe pour en être le personnage effectivement prin­cipale, le fait qu’un personnage commence par dire « oui », je viens dans son temple… », on ne sait pas du tout où ça va aller, et ça peut aussi bien se terminer par n’importe quoi: « je viens dans son temple arrêter le grand Prêtre », par exemple. Il faut vraiment que ce soit terminé pour qu’on sache de quoi il s’agit. Nous sommes dans l’ordre des signifiants.

J’espère vous avoir fait sentir ce que c’est que la conti­nuité du signifiant, à savoir que dans une unité signifiante, se prend au bout une certaine boucle bouclée qui situe les différents éléments du signifiant. C’était là-dessus que je m’étais un instant arrêté -et à vrai dire tout ce que je viens arrêté de vous raconter ne me paraît signifier grand chose -cette

petite amorce a un intérêt beaucoup plus grand, c’est qu’elle m’a fait apercevoir que la scène toute entière est une très jolie occasion de vous faire sentir d’une façon beaucoup plus efficace et beaucoup plus pleine là ou toujours, en fin de compte, les psychologues s’arrêtent, parce que bien entendu leur fonction étant de comprendre quelque chose à laquelle ils ne comprennent rien, et que les linguistes s’arrêtent parce que, ayant une méthode merveilleuse entre les mains, ils n’osent pas la pousser jusqu’au bout.

Nous allons essayer, nous, de passer entre les deux, et d’aller un peu plus loin. Joad, le grand prêtre, est en train de mijoter le petit complot qui va aboutir à la montée sur le trône de son fils adoptif qu’il a dérobé au massacre à l’âge de deux mois et demi, et élevé dans une profonde retraite, il écoute Abner. Évidemment, vous supposez dans quels sentiments il écoute cette déclaration: « Oui, je viens dans son temple ado­rer l’Éternel ». Et le vieux peut bien se dire en écho: « Qu’est­-ce qu’il vient faire ? », et en effet, le thème continue «

Je viens dans son temple adorer l’Éternel,

je viens selon l’usage antique et solennel,

Célébrer avec vous la fameuse journée

Où sur le Mont Sinaï la loi nous fut donnée. »

Bref, on en cause. Et après que l’Éternel ait été laissé là un peu en plan, on n’en parlera plus jamais, jusqu’à la fin de la pièce. On évoque des souvenirs: « c’était le bon temps » – « le peuple saint en foule inondait les portiques », enfin les choses ont bien changé, « d’adorateurs zélés à peine un petit nombre ». Là nous commençons à voir le bout: « un petit nombre d’adorateurs ». Nous commençons à comprendre de quoi il retourne. C’est un type qui pense que c’est le moment de rejoindre la Résistance. Alors là, nous sommes sur le plan de la signification. C’est-à-dire que pendant que le signifiant poursuit son petit chemin, « adorateurs zélés » indique ce dont il s’agit. Et, bien entendu, l’oreille du grand prêtre n’est pas, nous l’imaginons bien, sans recueillir ce zèle au passage – zèle vient du grec et veut dire quelque chose comme émulation, rivalité, imitation; parce qu’on ne gagne à ce jeu évidemment qu’à faire ce qu’il convient, à se mettre au semblant des autres.

Bref, la pointe apparaît à la fin du premier discours, à savoir que

« Athalie à ne rien vous cacher, Vous-même à l’autel vous faisant arracher N’achève enfin sur vous ses vengeances funestes etc.»

Là, nous voyons surgir un mot qui a beaucoup d’impor­tance, « tremble » – c’est le même mot étymologiquement que « craindre », et nous allons voir la crainte apparaître.

Il est certain qu’il y a là quelque chose qui montre la pointe significative du discours, c’est-à-dire apporter une indication qui a double sens. Si nous nous plaçons au niveau du registre supérieur, à savoir ce dont il s’agit lorsque Saussure appelle la masse amorphe des pensées, ce n’est pas simplement une masse amorphe parce qu’il faut que l’autre la devine. Elle est en soi une masse amorphe. Nous allons le voir dans la suite. Abner est là, zélé sans aucun doute, mais d’un autre côté quand tout à l’heure le grand prêtre va le prendre un peu à la gorge et va lui dire: pas tant d’histoires, de quoi retourne-­t-il ? A quoi convient-il qu’on reconnaisse ceux qui sont vrai­ment autre chose que des zélés ? Abner va bien montrer combien après tout les choses sont embarrassantes depuis cette chute très grande de celle qui s’est manifestée, Dieu n’a pas donné beaucoup de preuves de sa puissance; par contre celle d’Athalie et des siens s’est manifestée jusqu’alors tou­jours triomphante. De sorte que lorsqu’il aborde cette sorte de nouvelle menace, nous ne savons pas très bien où il veut en venir. C’est à double tranchant; c’est aussi bien un aver­tissement, un bon conseil, un conseil de prudence, voire un conseil de ce qu’on appelle sagesse.

L’autre a des réponses beaucoup plus brèves. Il a beau­coup de raisons pour cela, et principalement il est le plus fort, lui a l’atout maître si on peut dire: « D’où vient aujourd’hui… répond-il simplement… ce noir pressenti­ment » ? Et le signifiant colle parfaitement avec le signifié.

Mais vous pouvez voir qu’il ne livre strictement rien de ce que le personnage a à dire. Là-dessus nouveau développement d’Abner qui commence, ma foi, à entrer un peu plus dans le jeu significatif, mélange de pommade: «Vous êtes saint et juste infiniment », et de cafardage qui consiste à nous raconter qu’il y a un certain Mathan qui, lui, est de toute façon indominable, s’il ne s’avance pas très loin dans la dénonciation de la superbe Athalie, qui reste quand même sa reine. Il y a là un bouc émissaire qui se trouve très bien à sa place pour continuer l’amorçage si on peut dire.

On ne sait toujours pas à quoi on veut en venir, si ce n’est « Croyez-moi, plus j’y pense et moins je puis en douter » Que sur vous son courroux ne soit prêt d’éclater,

Car je l’observais hier… »

Nous voilà sur le plan de l’officier de renseignements et je voyais ses yeux

Lancer sur le Lieu saint des regards furieux ».

Je voudrais vous faire remarquer qu’après tout ces bons procédés qu’Abner donne en gage au cours de cette scène, si nous restons sur le plan de la signification, à la fin de la scène, il ne se sera, si l’on peut dire, rien passé. Tout peut se résu­mer, si nous restons sur le plan de la signification, en ceci quelques amorces; chacun en sait un petit peu plus long que ce qu’il est prêt à affirmer, l’un en sait évidemment beaucoup plus long, c’est Joad, et il ne donne qu’une allusion pas plus, pour aller à la rencontre de ce que l’autre prétend savoir qu’il y a anguille sous roche, autrement dit un Eliacin dans le sanctuaire. Il sait en effet ce quelque chose qui est de l’ordre d’une communication.

Mais puisque vous avez les témoignages tout à fait vifs et même saisissants de la façon véritablement précipitée dont le nommé Abner saute sur l’allusion, je dirais presque l’appel, incitant sa fureur: « Elle s’était trompée », dit-il plus tard, c’est-à-dire « avait-elle loupé une partie de massacre » ? c’est-à-dire: « S’il restait quelqu’un de cette fameuse famille de David? »

Cette offre montre déjà assez que si Abner vient là, c’est attiré par la chair fraîche. Il n’en sait en fin de compte ni plus ni moins à la fin du dialogue qu’au début et cette première scène pourrait, pour se révéler avec sa plénitude significa­tive, et sa totale efficacité, se résumer à ceci:

-Je viens à la Fête-Dieu

-Très bien, dit l’autre, passez, rentrez dans la procession et ne parlez pas dans les rangs.

Ce n’est pas cela du tout, à une seule condition, c’est que vous vous aperceviez du rôle du signifiant. Si vous vous apercevez du rôle du signifiant, vous verrez ceci, c’est qu’il y a un certain nombre de mots essentiels, de mots-clefs, qui sont sous-jacents au discours des personnages et qui se recouvrent en partie. Il y a le mot « trembler », le mot « crainte », le mot « extermination » ; les mots « trembler » et « crainte » sont employés d’abord par Abner. Il nous a menés jusqu’au point que je viens de vous indiquer, c’est-à­-dire au moment où Joad prend à proprement dit la parole. Il prend la parole et voici les premiers vers

« Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots, Soumis avec respect à sa volonté sainte,

je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte. » Il continue et engage des choses sur ceci

«Je crains Dieu, dites-vous… lui renvoie-t-il, alors qu’il n’a jamais dit cela, Abner

«… Sa vérité me touche, Voici comment ce Dieu vous répond par ma bouche. » Et nous voyons paraître ici le mot que je vous ai signalé au début, le mot « zèle »

« Du zèle de ma loi que sert de vous parer … Vous pensez m’honorer,

Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices, … De mon peuple exterminé les crimes… (Reprise du thème extermination)

« Vous viendrez alors m’immoler des victimes. »

Les victimes dont il s’agit, il ne faudrait pas croire que ce sont d’innocentes victimes sous des formes plus ou moins fixes dans des lieux appropriés.

Quand Abner fait remarquer que « l’arche sainte est muette et ne rend plus oracles », on lui rétorque vivement que

« Toujours les plus grandes merveilles

Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles,

Faut-il Abner, faut-il vous rappeler le cours des prodiges Des prodiges fameux accomplis en nos jours

… L’implacable détruit et de son rang trempé Le champ où par le meurtre il avait usurpé… Près de ce champ fatal

Jézabel immolée sous les pieds des chevaux… De son rang inhumain les chiens désaltérés

Et de son corps hideux les membres déchirés…

Nous savons donc de quelle sorte de victime il va s’agir. Donc, ce qu’il vient de nous dire deux vers auparavant, est annoncé au moment où on dit que Dieu n’est pas là, n’inter­vient pas, nous avons la phrase qu’il faut rappeler: « le cours des prodiges fameux accomplis en nos jours ».

Voici les deux vers que j’ai sautés tout à l’heure: « Et Dieu trouve fidèle en toutes ces menaces » (Ça c’est une métaphore).

Bref, quel est le rôle de ce que j’appelle la fonction du signifiant ? C’est très précisément la distinction qui existe entre la peur, avec ce qu’elle a de particulièrement ambiva­lent et flottant, à savoir que, comme nous autres analystes ne l’ignorons pas, c’est aussi bien quelque chose qui vous pousse en avant et quelque chose qui vous tire en arrière, c’est quelque chose qui fait de vous essentiellement un être double et qui quand vous l’exprimez devant un personnage avec qui vous voulez jouer à avoir peur ensemble, vous met à chaque instant dans la posture de quelqu’un qui est lui, qui est vous, mais en face de cela, il y a quelque chose qui est synonyme et qui s’appelle la crainte de Dieu.

C’est cela que Joad parle au moment très précis où on avertit Joad d’un danger, Joad sort de sa poche le signifiant, et qui lui, est plutôt rigide, et lui explique ce que c’est que la crainte de Dieu.

La crainte de Dieu, je voudrais vous faire remarquer que ce terme culturel, absolument essentiel dans une certaine ligne de pensée religieuse dont vous auriez tort de croire que c’est simplement la ligne générale. La crainte de Dieu, ou la crainte des Dieux, dont Lucrèce veut libérer ses petits cama­rades, est tout à fait autre chose. C’est quelque chose d’infi­niment plus multiforme, plus confus, plus panique que cette crainte de Dieu sur laquelle une tradition qui remonte à Salomon, est fondée, comme le principe et le commencement d’une sagesse, et qui plus, est bien plus que toute une tradi­tion qui est très précisément la nôtre. Mais au fondement même de l’amour de Dieu, la crainte de l’amour de Dieu, c’est un signifiant qui ne traîne pas partout. Il a fallu quelqu’un pour inventer cela, proposer aux hommes, comme remède à un monde fait de terreurs multiples, la crainte d’un être qui ne peut après tout pas exercer ses sévices d’une autre façon, très précisément que ceux qui sont là, multiplement présents dans la vie humaine, c’est-à-dire remplacer les innombrables craintes par la crainte, qui n’a dans le fond, aucun autre moyen de manifester sa puissance précisément que ce qui est craint derrière ces innombrables craintes.

Vous me direz: « voilà bien une idée de curé! » Eh bien, vous avez tort. Les curés n’ont absolument rien inventé dans ce genre. Pour inventer une chose pareille il faut être poète ou prophète. Autrement dit c’est précisément dans la mesure où ce Joad l’est un peu, au moins par la grâce de Racine, qu’il peut user de la façon dont il use, de l’introduc­tion, si je puis dire, de ce signifiant majeur et primordial. Je n’ai pas pu vous indiquer l’histoire culturelle de ce signifiant. Mais qu’il faille le situer et qu’il ne soit à propre­ment parler situé dans cette histoire que ce soit quelque chose qui soit absolument inséparable d’une certaine struc­turation qui est celle-là et pas n’importe laquelle, qu’en soi-même, je vous l’ai suffisamment indiqué, ce soit le signifiant qui domine la chose, car pour ce qui est des significations, elles ont complètement changé.

Cette fameuse crainte de Dieu et ce qui en fait précisé­ment le tour de passe-passe, c’est qu’elle transforme d’une minute à l’autre toutes les craintes en un parfait courage, toutes les craintes (je n’ai point d’autre crainte) sont échan­gées contre ce quelque chose qui s’appelle la crainte de Dieu, et qui est exactement le contraire d’une crainte, si contrai­gnant que ce soit.

Et à la fin de la scène ce qui s’est passé, c’est très exacte­ment ceci, c’est que la crainte de Dieu, avec l’aspect que nous venons de dire, le nommé Joad l’a passée à l’autre, et comme il faut, par le bon côté et sans douleur. Et Abner s’en va, tout à fait solide, avec ce mot qui fait écho à ce Dieu fidèle « en toutes ses menaces ». Il ne s’agit plus de zèle. À ce moment là il va se joindre à la troupe fidèle. Bref, il est devenu lui-même à partir de ce moment-là, le support, le sujet enfilé sur très précisément l’amorce ou l’hameçon où va venir se cro­cher la Reine, car toute la pièce à ce moment-là est déjà jouée, est finie, c’est dans toute la mesure où Abner ne dira pas un mot des dangers véritables que court la Reine, que la Reine va prendre à ce crochet, à cet hameçon que désormais il représente.

L’important là-dedans c’est ceci, que de part la vertu du signifiant, c’est-à-dire de ce mot « crainte », dont si vous voulez l’efficace a été de transformer le zèle au début dans la fidélité de la fin, mais par une transmutation qui est à pro­prement parler de l’ordre du signifiant comme tel, c’est-à­-dire de quelque chose qu’aucune accumulation, qu’aucune le point où viennent se nouer le signifié et le signi­fiant entre la masse toujours flottante des significations qui circulent réellement entre ces deux personnages, et le texte. C’est à ce texte admirable, et non à la signi­fication, qu’Athalie doit de n’être pas une pièce de bou­levard. Le point de capiton est le mot « crainte »…

superposition, aucune somme de significations prise dans leur ensemble ne peut suffire à se justifier, c’est dans cette transmutation de la situation par l’intervention du signifiant comme tel que réside le progrès de ce dialogue qui fait pas­ser un personnage du zèle avec tout ce mot comporte ici d’ambigu, voire de douteux, voire de toujours prêt à tous les retournements; cette scène serait autrement dit une scène de deuxième bureau s’il n’y avait pas cet usage du signifiant par le Grand prêtre, ce que j’appelle la fonction du signifiant dans un discours quelconque, qu’il s’agisse d’un texte sacré, d’un roman, d’un drame, d’un monologue ou de n’importe quelle conversation, est quelque chose que vous me per­mettrez de représenter par une sorte d’artifice, de compa­raison spatialisante. Mais nous n’avons aucune raison de nous en priver par ce quelque chose qui est le véritable point central autour de quoi doit s’exercer toute analyse concrète du discours. Je l’appellerai un point de capiton, et cette sorte d’aiguille de matelassier qui est entrée au moment « Dieu fidèle dans toutes ses menaces », qui ressort; et le gars dit: « Je vais me joindre à la troupe fidèle », c’est là le point de passage où nous est indiqué ce qui, si nous analysions cette scène comme on pourrait l’analyser, comme une partition musicale, c’est le point où vient se nouer ce qui est de l’ordre de cette masse amorphe et toujours flottante des significations de ce qui se passe réellement entre ces deux personnages et ce quelque chose qui le relie à ce texte purement admirable qui fait qu’au lieu que ce soit une pièce de boulevard, c’est très précisément une tragédie racinienne. Et le mot crainte est ce signifiant, avec toutes ces connotations transsignificatives, qui est le quelque chose autour de quoi tout s’irradie, tout s’organise, à la façon si vous voulez de toutes ces petites lignes de force qui sont formées à la surface d’une trame par le point de capiton; ce sont là les points de convergence qui permettent de situer à la fois rétroactivement et prospectivement tout ce qui se passe dans ce sens dans ce discours.

Eh bien, cette notion, cette idée, ce schéma, cette image du point capiton, c’est de cela qu’il s’agit quand il s’agit de l’expérience humaine, et à proprement parler de minimum de schéma de l’expérience humaine que Freud nous a don­née dans le complexe d’Œdipe, qui garde pour nous sa valeur complètement irréductible, et est malgré tout on peut dire énigmatique pour tous ceux qui s’en sont approchés; pourquoi, après tout, cette valeur absolument privilégiée autour du complexe d’Œdipe ? Pourquoi ce fait que Freud veut toujours, avec tellement d’insistance, retrouver ? Pourquoi est-ce là pour lui ce nœud qui lui paraît le nœud essentiel de tout le progrès de sa pensée, au point qu’il ne peut l’abandonner même pas dans la moindre observation particulière, si ce n’est parce que la notion de père, qui est très voisine de la notion de crainte de Dieu, est quelque chose qui lui donne l’élément essentiel le plus sensible dans l’expérience de ce que j’ai appelé point de capiton entre le signifiant et le signifié.

Ceci dit, qu’est-ce que tout ceci implique ? J’ai peut-être mis longtemps pour vous expliquer cela, je crois néanmoins que cela fait image et que c’est un point tout à fait essentiel pour vous faire saisir, pour faire comprendre comment, dans une certaine expérience qui est l’expérience psychotique, il peut se passer quelque chose qui nous présente tout d’un coup sous une forme complètement divisée le signifiant et le signifié. Car nous pouvons dire – et on l’a dit – que dans une psychose tout est encore là, dans le signifiant, tout à l’air d’y être. Le président Schreber a l’air d’excessivement bien com­prendre ce qu’après tout c’est que d’être enfilé par le profes­seur Fleschig, puisque quelques autres viennent se substituer à lui, les infirmières, etc. L’ennuyeux pour notre théorie, c’est que très précisément, il le dit de la façon la plus claire, de sorte qu’on se demande vraiment pourquoi ça provoque de si grands troubles économiques puisqu’il le dit en clair. C’est dans un autre registre qu’il nous faut comprendre ce qui se passe dans la psychose. Et si vous n’entrevoyez pas ce quelque chose que j’appellerai à cette occasion l’impossibi­lité pour une raison quelconque, d’un de ces X parce que je n’en connais pas le nombre, mais ce n’est pas impossible.

Comment un discours tient-il debout ? Jusqu’à quel point un discours qui a l’air personnel peut-il, rien que sur le plan du signifiant, porter assez de traces d’im­personnalisation pour que le sujet ne le reconnaisse pas pour sien ?

qu’on arrive à le déterminer, ce nombre de X, de points d’attache fondamentaux entre le signifiant et le signifié, minimum de structuration essentielle entre le signifiant et le signifié qui est nécessaire à ce qu’un être humain soit dit normal, à ce que ce quelque chose quelque part ne soit jamais établi ou ait lâché, à savoir que ce quelque chose, il arrive qu’il manifeste une indépendance depuis longtemps établie entre le signifiant et le signifié, ou au contraire qu’il la laisse éclater, qu’il fasse sauter si l’on peut dire, les relations au sens fondamental entre le signifiant et le signifié.

Ceci est tout à fait grossier. Ce que je veux simplement vous dire, c’est que c’est le point de précision essentielle à partir de quoi nous allons pouvoir, la prochaine fois nous poser la question de savoir quel est le rôle de la personnai­son du sujet, à savoir, de la façon dont le sujet dit «Je » ou dit « moi », ou dit « tu », ou dit « il ». Quel est le rôle, quelle est la relation qu’il y a entre cette personnaison et ce mécanisme fondamental, cette relation du signifiant et du signifié?

C’est exactement ce que j’ai ouvert tout à l’heure en vous disant: ceci peut se rechercher, s’appréhender à travers l’usage des pronoms, comme à travers l’usage du verbe.

Bien entendu, et c’est là le point sur lequel je voudrais atti­rer votre attention, aujourd’hui, aucune langue particulière n’a de privilège dans cet ordre de signifiant. Car si nous pre­nons le problème du discours en tant qu’il représente le (…) ce qui définit ce matériel signifiant, nous devons nous aper­cevoir que les ressources de chaque langue sont à cet endroit extrêmement différentes et toujours limitées. Or, il est bien clair d’autre part que, n’importe quelle langue peut toujours servir à couvrir touts espèce de signification. Donc, il s’agit, quand j e vous pose la question: où est dans le signifiant la per­sonne ? Comment un discours peut-il tenir debout ? Et jusqu a quel point peut-il tenir debout ? Par exemple par un pronom impersonnel. Et Jusqu’à quel point un discours qui a l air per­sonnel peut-il déjà rien que sur le plan du signifiant, porter assez de traces d’impersonnalisation, du fait d’un mécanisme de cet ordre, pour que le sujet ne le reconnaisse pas pour sien ?

C’est là qu’est la question de la personnalisation ou de la dépersonnalisation du discours. Je ne vous dis pas que c’est là le ressort du mécanisme de la psychose, je dis que le méca­nisme de la psychose y est aussi. Je dis qu’avant de trouver, de centrer et de cerner le point précis du mécanisme de la psychose il faut que nous exercions à reconnaître aux diffé­rents étages du phénomène en quels points le capiton est sauté. Si nous faisons un catalogue complet de ces points, nous pourrons voir que ça n’est pas de n’importe quelle façon que le sujet dépersonnalise son discours, nous pour­rons aussi nous apercevoir que c’est pour nous une expé­rience vraiment à la portée de notre main, qu’il suffit que quelque chose – et Clérambault lui-même s’en est aperçu, parce qu’il s’intéressait à ces choses. Clérambault fait quelque part allusion à ce qui se passe quand nous sommes tout d’un coup pris par l’évocation à proprement parler affective de quelque chose de plus ou moins difficile à sup­porter dans notre passé ou dans notre souvenir, et faisant allusion à cet espèce de point de fuite, de perte de l’évocation significative, il s’agit de quelque chose qui n’est pas du tout de l’ordre commémoratif, il s’agit de ce quelque chose qui est la résurgence d’un aspect comme tel, qui fait que, nous souvenant d’une encore l’humiliation d’une rupture d’illu­sion, que littéralement nous la vivons comme rompue, c’est­-à-dire comme la nécessité de réorganiser tout notre équilibre, notre champ significatif au sens proprement de champ social, qu’à ce moment-là, c’est le moment le plus favorable pour la sortie, pour l’émergence, qu’il appelle lui, purement automatique, de lambeaux ou de bribes de phrases qui sont quelquefois pris dans l’expérience la plus immédiate, la plus récente, et qui n’ont à proprement parler aucune espèce de rapport significatif avec ce dont il s’agit. Ces phénomènes d’automatisme à la vérité sont admirable­ment observés, mais il y en a bien d’autres, cette sorte de manifestation concrète, qu’il nous suffit d’avoir le schéma adéquat pour situer dans le phénomène, non plus d’une façon purement descriptive, mais véritablement explicative.

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