mardi, février 27, 2024
Recherches Lacan

LIII LES PSYCHOSES 1955 – 1956 Leçon du 7 décembre 1955

Leçon du 7 décembre 1955

 

Freud, dans deux articles intitulés respectivement « La perte de la réalité dans les névroses et dans les psychoses », et « Névroses et psychoses », a fourni des renseignements intéressants sur la question. Je vais essayer de mettre l’accent sur ce qui différencie la névrose de la psychose quant aux perturbations qu’elles apportent dans les rapports du sujet avec la réalité. C’est une occasion de rappeler de façon très fine et très structurée, ce qu’il faut entendre par refoulement dans la névrose.

C’est là qu’il nous fait remarquer qu’il doit y avoir une rai­son profonde structurale à l’organisation très différente, des rapports du sujet avec la réalité, dans l’une et l’autre. Il est bien clair qu’un névrosé n’a pas les mêmes rapports avec la réalité qu’un psychotique dont le caractère clinique est préci­sément de vous donner, de vous communiquer, de vous rendre compte de la relation avec la réalité profondément per­vertie, c’est ça que l’on appelle le délire. Ce dont il s’agit donc dans Freud, c’est de voir comment il faut articuler dans notre explication cette différence: précisément quand nous parlons de névrose, nous faisons jouer un certain rôle à une fuite, à un évitement, à un conflit de la réalité, à une certaine part, et la part dans le déclenchement c’est la notion de traumatisme, tension initiale de la névrose, c’est une notion étiologique, la fonction de la réalité dans le déclenchement de la névrose est une chose, autre chose est le moment de la névrose où il va y avoir chez le sujet une certaine rupture avec la réalité, Freud le souligne au départ, la réalité qui est sacrifiée dans la névrose est une partie de la réalité psychique, nous entrons déjà dans une distinction très importante, réalité n’est pas synonyme de réalité extérieure; le sujet au départ, au moment où il déclenche sa névrose, élide, scotomise comme on a dit depuis, une partie de sa réalité psychique, où dans un autre langage de son « id », ceci est oublié. Il n’y a pas de raison pour que ceci ne continue pas à se faire entendre d’une façon qui est celle sur laquelle tout mon enseignement met l’accent, à se faire entendre d’une façon articulée, d’une façon symbolique, et, à ce propos, on ne peut pas manquer de citer au passage parmi d’autres témoignages, l’indication qu’il y a dans Freud, et ceci aurait gagné à être mieux articulé, j’entends que dans l’un de ses articles, celui de « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psy­chose », il insiste, il articule des différences, il précise la façon dont le monde fantastique dit-il, c’est ici qu’il le désigne, qui est cette sorte de magasin que le sujet met à part dans la réa­lité et dans lequel il conserve des ressources à l’usage de constructions du monde extérieur, ce magasin, c’est là que la psychose va emprunter le matériel dont nous verrons ce qu’elle a à faire tout à l’heure, mais à ce propos il dit que la névrose est quelque chose de bien différent de cette réalité que le sujet à un moment élidait, il tentera de la faire surgir en lui prêtant une signification particulière et un sens secret que nous appelons symbolique, sans y mettre toujours l’accent convenable. Il souligne bien là, que la façon en quelque sorte impressionniste dont nous usons du terme sym­bolique, n’a jamais été précisée d’une façon qui soit vraiment conforme à ce dont il s’agit.

je vous signale au passage – qu’aussi bien pour le désir de vous donner ce que certains souhaitent, c’est-à-dire des réfé­rences dans le texte, je n’ai pas toujours la possibilité de le faire – parce qu’il faut que mon discours n’en soit pas rompu, et que néanmoins je vous apporte les citations quand il est nécessaire.

Il y a d’autres passages dans Freud qui sont significatifs l’appel, la nécessité ressentie par lui à une pleine articulation de cet ordre symbolique, c’est bien de cela qu’il s’agit dans la névrose, à laquelle il oppose la psychose pour autant que dans la psychose c’est avec la réalité extérieure qu’il y a eu un moment trou et rupture, et que là c’est le fantastique qui va être appelé à remplir la béance.

Pouvons-nous nous contenter entièrement d’une défini­tion, d’une opposition aussi simple ? Il faut bien voir que c’est en somme dans la névrose, au second, temps et pour autant que la réalité ne parvient pas à être pleinement réar­ticulée d’une façon symbolique dans le monde extérieur, qu’il y aura chez elle cette fuite partielle de la réalité, qui prend ici une forme différente, qui prend la forme de ne pas pouvoir toujours affronter cette partie de la réalité, ce vide mène à cette réorganisation d’une façon secrète de la réalité conservée. Est-ce que nous pouvons nous contenter de cela comme division entre névrose et psychose ? D’ailleurs dans la psychose, c’est bel et bien la réalité qui est elle-même pourvue d’abord d’un trou qui est, ensuite comblé avec ce monde fantastique.

Sûrement pas, et Freud lui-même précise à la suite de la lecture du texte de Schreber, qu’il ne nous suffit pas de voir comment sont faits les symptômes, il nous faut voir le méca­nisme de cette formation. Sans doute mettons-nous au pre­mier plan la possibilité de remplacer un trou, une faille, un point de rupture dans la structure du monde extérieur, par la pièce rapportée du fantasme psychotique. Pour l’expliquer nous avons le mécanisme de la projection. Je commence par là aujourd’hui, non par hasard, certes, puisque c’est la suite de mon discours, mais en y mettant un point d’insistance tout à fait particulier, pour la raison qu’il me revient de cer­tains d’entre vous qui travaillent sur les textes freudiens que j’ai déjà commentés, et qui en revenant sur un passage dont j’ai souligné l’importance, sont restés hésitants sur le sens à donner à un morceau pourtant très clair du texte, à propos de cette hallucination épisodique où se montrent les virtua­lités paranoïaques de l’Homme aux loups, et tout en saisis­sant fort bien ce que je veux dire, ce que j’ai articulé, ce que j’ai souligné en disant: « ce qui a été rejeté du symbolique réparait dans le réel ». Là-dessus la discussion peut s’élever sur la façon dont le traduis: le malade n’en veut rien savoir. Agir avec le refoulé par le mécanisme du refoulement, c’est en savoir quelque chose, car le refoulement et le retour du refoulé sont une seule et même chose qui est exprimée ailleurs que dans le langage conscient du sujet. Ce qui a fait difficulté pour certains d’entre eux c’est qu’ils ne saisissent pas ce dont il s’agit, que c’est à la façon dont il y a un savoir.

Mais je vous apporterai un autre fait qui est emprunté au Président Schreber, au moment où Freud nous expliquait le mécanisme propre de la projection, qui bien entendu est immédiatement suggéré comme mécanisme de cette réappa­rition du fantasme dans la réalité. Freud ici s’arrête expres­sément et remarque que nous ne pouvons pas purement et simplement parler de projection, comme il n’est que trop évident à regarder combien la projection a quelque chose qui s’exercerait d’une façon différente dans le délire de jalousie, par exemple, dit projectif, et qui consiste à imputer à son conjoint des infidélités dont on se sent soi-même plus ou moins réellement coupable, imaginativement coupable, et autre chose est l’apparition du délire de persécution qui se manifeste bien en effet par des intuitions interprétatives dans le réel, quand ce dont il s’agit est la fameuse pulsion homosexuelle que notre théorie met à la base du délire, et c’est là qu’il s’exprime: « Il n’est pas correct et exact que la sensation intérieurement réprimée – la Verdrängung est une symbolisation, c’est le retour du refoulé, au contraire Unterdrückung c’est simplement l’indication qu’il y a quelque chose qui est intérieurement réprimé -, il n’est pas exact de la dire projetée de nouveau vers l’extérieur, bien plutôt nous devons dire que ce qui est (vous vous rappelez peut-être l’accent d’insistance qu’il a mis sur l’usage de ce mot et qu’on le sache ou qu’on ne le sache pas, personne ne me fera croire que Freud ne savait pas soulever l’euphé­misme isolé) rejeté, revient de l’extérieur ».

Voilà je pense un texte de plus avec ceux que j’ai déjà cités dans le même registre, qui sont vous le savez les textes ­pivots, et c’est précisément le texte de la Verneinung que nous a commenté M. Hippolyte, et qui nous a permis d’arti­culer de façon précise cette notion qu’il y a un moment qui est si l’on peut dire le moment d’origine de la symbolisation, entendez bien que cette origine n’est pas un point du déve­loppement, qu’il faut un commencement à la symbolisation, et que c’est à tout moment du développement qu’il peut se produire ce quelque chose qui est le contraire de la Bejahung, dans la théorie que développe Freud, qui est une Verneinung primitive, dont la Verneinung dans ses consé­quences cliniques est une suite. Bref, cette distinction essen­tielle, ces deux mécanismes de la Verneinung et de la Bejahung met? le rattachement de la « projection » désor­mais entre guillemets, et qu’il vaudrait mieux abandonner puisque aussi bien c’est quelque chose qui apparaît d’une nature essentiellement différente de la projection psycholo­gique, de celle qui fait qu’à ceux auxquels nous ne portons que des sentiments fort mélangés, nous accueillerons tou­jours d’eux tout ce qu’ils feront avec au moins une attitude de doute perplexe quant à leurs intentions. Cette projection dans la psychose ce n’est pas la même chose, elle n’est que le mécanisme qui fait que ce qui est pris dans la Verwerfung, ce qui a été mis hors de la symbolisation générale structu­rant le sujet, revient du dehors.

Qu’est-ce que c’est que le jeu de la muscade, ce singulier jeu de bateleur auquel nous serions en proie, qui fait que ce qui pour vous dans la façon dont s’enregistre tous ces phé­nomènes, s’inscrit très bien, il y a la symbolique, il l’imagi­naire et le réel ? comme nous ne connaissons pas le bateleur, nous pouvons poser la question que je mets cette année à l’ordre du jour à propos du Président Schreber. Pourquoi

est-ce que je la mets à l’ordre du jour ? Parce que c’est elle qui nous permettra d’articuler d’une façon qui évite les confusions perpétuellement faites dans la théorie analy­tique, au sujet de ce qu’on appelle relation à la réalité, parce que c’est elle qui nous permettra du même coup de conce­voir et d’articuler quel est le but de l’analyse, et quand on parle d’adaptation à la réalité, de quoi parle-t-on, car per­sonne n’en sait rien tant qu’on n’a pas défini ce que c’est que la réalité, ce qui n’est pas quelque chose de simple.

Pour introduire la voie dessinée au problème, je vais par­tir de quelque chose de tout à fait actuel, car il ne peut être dit tout, ceci est purement et simplement un commentaire de texte au sens où il s’agirait d’une pure et simple exégèse, ces choses vivent pour nous tous les jours dans notre pra­tique, sujet dont nous avons affaire dans nos contrôles, dans la façon dont nous dirigeons notre interprétation, notre idée, la façon dont il convient d’en agir avec les résistances. je vais prendre un exemple, celui d’une chose dont une par­tie d’entre nous ont pu entendre vendredi dernier à ma pré­sentation de malade, où j’ai présenté deux personnes dans un seul délire, ce qu’on appelle un délire à deux.

L’une d’elles, la plus jeune, la fille qui pas plus que la mère n’a été très facile à mettre en valeur, elle avait dû être exami­née et présentée avant que je m’en occupe, – vu la fonction que jouent les malades dans un service d’enseignement – une bonne dizaine de fois, on a beau être délirant ces sortes d’exercices vous viennent assez rapidement par-dessus la tête, et elle n’était pas particulièrement bien disposée: néan­moins certaines choses ont pu être manifestées, ne serait-ce que ceci: par exemple que le délire paranoïaque, puisque c’était une paranoïaque, est quelque chose qui loin de sup­poser cette base caractérielle d’orgueil, de méfiance, de sus­ceptibilité, de rigidité comme on dit, psychologique, présentait, au moins chez la jeune fille, un sentiment au contraire extraordinairement bienveillant, je dirais même presque qu’elle avait un sentiment, à côté de la chaîne d’interprétations difficiles à mettre en évidence dont elle se sentait victime, le sentiment qu’elle ne pouvait au contraire n’être qu’une personne aussi gentille, aussi bonne, et que par-dessus le marché, qu’au milieu de tant d’épreuves subies, elle ne pouvait que bénéficier de la sympathie géné­rale, et en vérité dans le témoignage qu’on voyait sur elle, son chef de service qui avait eu affaire à elle, ne parlait pas autrement d’elle que comme d’une femme charmante et aimée de tous.

Bref, après avoir eu toutes les peines du monde à aborder le sujet et ses rapports avec les autres, j’ai approché du centre qui était là, manifestement présent, car bien entendu son souci fondamental était bien de me prouver qu’il n’y avait aucun élément sujet à des réticences, et de ne pas le livrer à la mauvaise interprétation dont elle était assurée à l’avance qu’aurait pu en prendre le médecin. Tout de même elle m’a livré qu’un jour, dans son couloir, au moment où elle sortait, elle avait eu affaire à une sorte de mal élevé dont elle n’avait pas à s’étonner, puisque c’était ce vilain homme marié qui était l’amant régulier d’une de ses voisines aux mœurs, légères, et à son passage, celui-là, elle ne pouvait quand même pas me le dissimuler, elle l’avait encore sur le cœur, lui avait dit un gros mot, un gros mot qu’elle n’était pas non plus disposée à me dire, parce que comme elle s’exprimait, cela la dépréciait. Néanmoins je crois qu’une certaine dou­ceur que j’avais mise dans son approche, avait fait que nous en étions après cinq minutes d’entretien, quand même à une bonne entente, et là elle m’avoue avec en effet un rire de concession, qu’elle n’était pas là-dedans elle-même tout à fait blanche, c’est-à-dire qu’elle avait quand même, elle, dit quelque chose au passage, et ce quelque chose elle me l’avoue plus facilement que ce qu’elle a entendu, ce qu’elle a dit c’est: « je viens de chez le charcutier ».

Naturellement je suis comme tout le monde, je tombe dans les mêmes fautes que vous, je veux dire que je fais tout ce que je vous dis de ne pas faire, je n’en ai pas moins tort, même si ça me réussit, une opinion vraie n’en reste pas moins purement et simplement une opinion, du point de vue de la science, c’est quelque chose qui a été développé par Spinoza. Si vous comprenez tant mieux, gardez-le pour vous, l’important n’est pas de comprendre, l’important est d’atteindre le vrai: si vous comprenez par hasard, même si vous comprenez, vous ne comprenez pas. Naturellement je comprends, ce qui prouve que nous avons tous en commun avec les délirants un petit quelque chose, c’est-à-dire que j’ai en moi, comme nous tous, ce qu’il y a de délirant dans l’homme normal. « je viens de chez le charcutier », si on me dit qu’il y a quelque chose à comprendre, je peux tout aussi bien articuler qu’il y a là une référence au cochon, je n’ai pas dit cochon, j’ai dit porc, mais elle était bien d’accord et c’était ce qu’elle voulait que je comprenne, c’était peut-être ce qu’elle voulait que l’autre comprenne. Seulement c’est justement ce qu’il ne faut pas faire parce que ce à quoi il faut s’intéresser, c’est à savoir pourquoi elle voulait justement que l’autre comprenne cela, seulement pourquoi elle ne le lui disait pas clairement, pourquoi s’exprimait-elle par allu­sion ? C’est cela qui est l’important, et si je comprends ce n’est pas à cela que je m’arrêterai puisque j’aurais déjà com­pris. Voilà donc ce qui vous manifeste ce que c’est d’entrer dans le jeu du patient, que collaborer à sa résistance, car la résistance du patient c’est toujours la vôtre, et quand une résistance réussit c’est parce que vous êtes dedans jusqu’au cou, parce que vous comprenez. Vous comprenez, vous avez tort, car ce qu’il s’agit précisément de comprendre c’est pourquoi on donne quelque chose à comprendre. C’est à cela qu’il faut que nous arrivions, c’est là le point essentiel, c’est pourquoi elle a dit: « je viens de chez le charcutier » et non pas cochon.

Comprenez d’abord que vous avez là la chance unique de toucher du doigt ce que je n’ai pas eu la chance d’avoir dans beaucoup d’autres expériences dans l’examen des malades, et j’insistais sur le moment même – c’est à cela que j’ai limité mon commentaire car à ce moment-là le temps me manquait pour faire le développement de cet élément – je vous faisais remarquer qu’il s’agissait là d’une perle, et en effet je vous ai montré l’analogie très évidente avec cette découverte qui a consisté à s’apercevoir un jour que certains malades qui se plaignaient d’hallucinations auditives, faisaient manifeste­ment des mouvements de gorge, des mouvements de lèvres, autrement dit que nous saisissions que c’étaient eux-mêmes qui les articulaient. Là c’est quelque chose qui n’est pas pareil, qui est analogue, c’est intéressant parce que c’est ana­logue, c’est encore plus intéressant parce que ce n’est pas pareil. Tâchez de voir et de vous intéresser un instant à ceci cette perle consiste en ce qu’elle nous dit: j’ai dit « je viens de chez le charcutier », et alors là elle nous lâche le coup, qu’a-t-il dit lui ? il a dit « truie ». C’est la réponse comme on dit du berger à la bergère, fil, aiguille, mon âme, ma vie, c’est comme cela que ça se passe dans l’existence.

Il faut nous arrêter un petit instant là-dessus: le voilà bien content vous dites-vous, c’est en ce qu’il nous enseigne dans la parole: le sujet reçoit son message sous une forme inver­sée. Détrompez-vous, ce n’est justement pas cela, il y a même une différence, je crois que c’est en y regardant de près que nous pourrons voir que le message dont il s’agit n’est pas tout à fait identique, bien loin de là, à la parole, tout au moins au sens où je vous l’articule comme cette forme de médiation par où le sujet reçoit son message de l’Autre sous une forme inversée. D’abord quel est ce personnage ? Nous avons dit que c’est un homme marié, l’amant d’une fille qui est elle-­même très impliquée dans le délire dont le sujet est victime, de cette voisine, elle en est, non pas le centre mais le per­sonnage fondamental. Ses rapports avec ses deux person­nages sont ambigus: assurément ce sont des personnages persécuteurs et hostiles, mais sous un mode qui n’est pas tel­lement revendiquant, comme ont pu s’en étonner ceux qui étaient présents à l’entretien, c’est plutôt la perplexité, com­ment ces commères ont-elles pu arriver à faire sans doute cette pétition d’amener les deux patientes à l’hôpital ? C’est là quelque chose qui caractérise plutôt les rapports de ce sujet avec l’extérieur, c’est une tendance à répéter le motif de l’intérêt universel qui leur est accordé, c’est là sans doute ce qui permet de comprendre les ébauches d’éléments éroto­maniaques que nous saisissons dans l’observation, qui ne sont pas à proprement parler des érotomanies, mais c’était en effet des sentiments comme celui qu’on s’intéressait à elles.

Cette « truie » dont il s’agit, qu’est-ce que c’est ? C’est son message en effet, mais est-ce que ce n’est pas plutôt son propre message ? Si nous voyons en effet quelque chose qui s’est passé au départ de tout ce qui est dit, et le sentiment que la voisine poussait deux femmes isolées qui sont restées étroitement liées dans l’existence, qui n’ont pas pu se sépa­rer lors du mariage de la plus jeune, qui ont fui soudain une situation dramatique qui semblait être créée dans les rela­tions conjugales de la plus jeune, qui est partie au maximum semble-t-il, de la peur d’après les certificats médicaux, devant des menaces de son mari qui ne voulait rien moins que de la couper en rondelles: nous avons là le sentiment que l’injure dont il s’agit – puisque le terme d’injure est vrai­ment là essentiel, il a toujours été mis en valeur dans la phé­noménologie clinique de la paranoïa – s’accorde avec le procès de défense, voire d’expulsion auquel les deux patientes se sont senties commandées de procéder par rap­port à la voisine, considérée comme primordialement enva­hissante, elle venait toujours frapper pendant qu’elles étaient à leur toilette, ou au moment où elles commençaient quelque chose, pendant qu’elles étaient en train de dîner, de lire, c’était une personne essentiellement portée à l’intrusion et donc il s’agissait avant tout de l’écarter. Les choses n’ont commencé à devenir problématiques qu’à partir du moment où cette expulsion, ce refus, ce rejet de la patiente a pris force de plein exercice, au moment où elles l’ont vraiment vidée.

Est-ce donc quelque chose que nous allons voir plus ou moins sur le plan de la projection, d’un mécanisme de défense, que les patientes dont la vie intime s’est déroulée en dehors de l’élément masculin, qui a toujours fait de l’élé­ment masculin un étranger avec lequel elles ne se sont jamais accordées, pour qui le monde est essentiellement féminin, et cette relation avec les personnes de leur sexe, est-ce là quelque chose du type d’une projection dans le besoin, dans la nécessité de rester elles-mêmes, de rester en couple, bref de quelque chose que nous sentons apparenté à cette fixation homosexuelle au sens le plus large du terme, en tant qu’il est la base de ce que nous a dit Freud, des relations sociales qui, dans un monde féminin isolé où vivent ces deux femmes, ont fait qu’elles se trouvent, non pas dans la posture de recevoir leurs propres rapports de l’Autre, que de le dire à l’autre elles-mêmes. L’injure est-elle le mode de défense qui revient en quelque sorte par réflexion dans cette relation dont nous voyons combien il est compréhensible qu’elle s’étende à par­tir du moment où elle s’est établie à tous les autres, quels qu’ils soient en tant que tels ? Ceci bien entendu est conce­vable, et déjà laisse entendre que c’est bien de, non pas le message reçu sous une forme inversée, mais du propre mes­sage du sujet qu’il s’agit. Devons-nous là nous arrêter ? Non certes, il ne suffit pas, car ceci peut en effet nous faire com­prendre qu’elle se sente entourée de sentiments hostiles, la question n’est pas là, la question est la suivante: « truie » a été entendu réellement, dans le réel, le personnage en question a dit: « truie ». C’est la réalité qui parle.

Qui est-ce qui parle ? C’est bien le cas où nous saisissons que c’est dans ce terme que se pose la question, puisqu’il y a hallucination, c’est la réalité qui parle, ça fait partie des pré­misses, nous avons posé la réalité comme ce qui est consti­tué par une sensation, une perception, il n’y a pas là-dessus d’ambiguïté, elle ne dit pas: « j’ai eu le sentiment qu’il me répondait truie », elle dit: « j’ai dit, je viens de chez le char­cutier, et il m’a dit truie ».

Ou bien nous nous contentons de nous dire: voilà, elle est hallucinée d’accord: ou nous essayons – ce qui peut paraître une entreprise insensée, mais n’est-ce pas le rôle des psycha­nalystes, jusqu’à présent de s’être livrés à des entreprises insensées ? – nous essayons d’aller un petit peu plus loin, de voir ce que ceci veut dire. Est-ce que d’abord la réalité dans la façon dont nous l’entendons, la réalité des objets, presque quelque chose de réel au sens vulgaire du mot, est-ce que c’est cela? D’abord qui parle ?Est-ce que avant de nous demander qui parle, nous ne pouvons pas nous demander qui d’habitude parle dans la réalité pour nous ? Est-ce justement la réalité quand quelqu’un nous parle ? je crois que l’intérêt des remarques que je vous ai faites la dernière fois sur l’autre et l’Autre, l’autre avec un petit a et l’Autre avec un grand A, c’est de vous faire remarquer que si c’est l’Autre qui parle [avec un grand A], l’Autre n’est pas purement et simplement la réalité devant laquelle vous êtes, à savoir l’individu qui articule, l’autre est au-delà de cette réalité puisque dans la vraie parole, l’Autre c’est ce devant quoi vous vous faites reconnaître, parce que cette parole… mais vous ne pouvez strictement vous en faire reconnaître que parce qu’il est d’abord reconnu, il doit être reconnu pour que vous puissiez vous faire recon­naître. Cette réciprocité, cette dimension supplémentaire qui est nécessaire pour que ce soit un Autre avec qui la parole dont je vous ai donné des exemples typiques, avec qui la parole donnait le « tu es mon maître », ou « tu es ma femme », comme d’autre part la parole mensongère qui en est, tout en étant le contraire, l’équivalent, suppose précisément ce quelque chose qui est reconnu comme un Autre absolu, quelque chose qui est visé au-delà de tout ce que vous pour­rez connaître, quelque chose pour qui la reconnaissance n’a justement à valoir que parce qu’il est au-delà du connu, que parce que c’est en le reconnaissant et dans la reconnaissance que vous l’instituez, non pas comme un élément pur et simple de la réalité, un pion, une marionnette, mais quelque chose qui est irréductible, quelque chose de l’existence duquel comme sujet dépend la valeur même de la parole dans laquelle vous vous faites reconnaître, quelque chose qui naît, que ce soit en disant à quelqu’un « tu es ma femme », vous lui disiez implicitement « je suis ton homme », mais vous lui dites d’abord « tu es ma femme », c’est-à-dire que vous l’instituez dans la position d’être par vous reconnue, moyennant quoi elle pourra vous reconnaître.

Cette parole est donc toujours un au-delà du langage, même à travers le discours, et les choses sont tellement vraies qu’à partir d’un tel engagement, comme d’ailleurs à partir de n’importe quelle autre parole, fut-ce un mensonge, tout le discours qui va suivre, et là j’entends discours y com­pris des actes, des démarches, un acte de contorsion, qui dès lors prendront en effet la marionnette, mais la première de celles qui seront prises dans le jeu c’est vous-même, et à par­tir d’une parole, c’est à partir d’une parole que s’institue ce jeu, en tout comparable à ce qui se passe dans « Alice au Pays des Merveilles », quand serviteurs et autres personnages de la Cour de la Reine se mettent à jouer aux cartes en s’habillant de ces cartes, et en devenant eux-mêmes le roi de cœur, la dame de pique et le valet de carreau, vous êtes enga­gés à partir d’une parole non pas simplement à la soutenir ou à la renier, ou la récuser, ou à la réfuter, ou à la confirmer par votre discours, mais la plupart du temps à faire toutes sortes de choses qui soient dans la règle du jeu, et quand bien même la Reine changerait à tout moment la règle, que ça ne changerait en rien la question, c’est à savoir qu’une fois introduit dans le jeu des symboles, vous êtes tout de même toujours forcés de vous comporter selon une certaine règle. En d’autres termes, chacun sait que quand une marionnette parle, ce n’est pas elle qui parle, c’est quelqu’un qui parle derrière. La question est de savoir quelle est la fonction du personnage rencontré en cette occasion, et ce que nous pou­vons dire pour le sujet, c’est qu’il est, lui, manifestement quelque chose de réel qui parle, et c’est cela qui est intéres­sant, elle ne dit pas que c’est quelqu’un derrière elle qui parle, elle en reçoit sa propre parole, non pas inversée, mais sa propre parole dans l’autre qui est elle-même, son reflet dans le miroir, son semblable, sans, même discuter la ques­tion. « Truie » est donnée du tac au tac, et on ne sait pas quel est le premier tac avec le « je viens de chez le charcutier ».

La parole s’exprime dans le réel, elle s’exprime dans la marionnette, l’Autre dont il s’agit, dans cette situation n’est pas au-delà du partenaire, il est au-delà du sujet lui-même, et c’est cela qui est le signe, la structure de l’allusion, elle s’indique elle-même dans un au-delà de ce qu’elle dit. En d’autres termes, si nous plaçons dans un schéma le jeu des quatre qu’implique ce que je vous ai dit la dernière fois, le S, le A, le petit a, le petit a’, le petit a c’est le monsieur qu’elle rencontre dans le couloir, il n’y a pas de grand A, il y a quelque chose qui va de a à a’, a’ c’est ce qui dit «Je viens de chez le charcutier», et de qui dit-on « je viens de chez le charcutier » ? de S. Petit a lui dit « truie », a’ la personne qui nous parle et qui a parlé en tant que délirante, reçoit sans aucun doute son propre message de quelque part sous une forme inversée, elle le reçoit du petit autre, et ce qu’elle dit concerne l’au-delà qu’elle est elle-même en tant que sujet, et dont par définition, simplement parce qu’elle est sujet humain, elle ne peut parler que par allusion, il n’y a qu’un seul moyen de parler de ce S, de ce sujet que nous sommes radicalement, c’est soit de s’adresser vraiment à l’Autre grand A et d’en recevoir le message qui vous concerne sous une forme inversée, soit, autre moyen, d’indiquer sa direc­tion, son existence sous la forme de l’allusion. C’est en cela qu’elle est proprement une paranoïaque, le cycle pour elle comporte une exclusion de ce grand Autre, le circuit se ferme sur les deux petits autres qui sont la marionnette en face d’elle qui parle, et dans laquelle résonne son message à elle, et elle-même qui, comme moi, est toujours un autre et qui parle par allusion. C’est même cela qui est important, elle en parle tellement bien par allusion qu’elle ne sait pas ce qu’elle en dit, car en fin de compte, si nous regardons les choses de près, que dit-elle ? Elle dit: « je viens de chez le charcutier », qui vient de chez le charcutier ? un cochon découpé, elle ne sait pas qu’elle le dit, mais le dit quand même. Cet autre à qui elle parle, elle lui dit d’elle-même « moi la truie, je viens de chez le charcutier », « je suis déjà disjointe, corps morcelé, membra dispecta, délirante, de sorte que mon monde s’en va en morceaux, comme moi-­même », c’est cela qu’elle lui dit, et en effet cette façon déjà de s’exprimer si compréhensible qu’elle nous paraisse, quand même le moins qu’on puisse dire, est un tout petit peu drôle.

Vous croyez que c’est tout ce qu’on peut en tirer,  non il a encore autre chose, il y a quelque chose dans l’ordre d’une certaine temporalité, d’une certaine succession des temps, il est tout à fait clair dans les propos de la patiente, qu’on ne sait pas qui a parlé le premier, selon toute appa­rence ce n’est pas notre patiente, ou tout au moins ça ne l’est pas forcément, en tout cas nous n’en saurons jamais rien, nous n’allons pas chronométrer les paroles déréelles avec une articulation, mais je vous fais remarquer que, si le déve­loppement que je viens de faire est correct, si la parole du sujet est bel et bien dans l’ordre, le moins que nous puissions dire, c’est que l’allocution, à savoir le « je viens de chez le charcutier », présuppose la réponse « truie »,justement parce que la réponse est l’allocution (avec l’), c’est-à-dire ce que vraiment la patiente dit.

J’ai fait remarquer qu’il y a quelque chose de tout à fait différent de ce qui se passe dans la parole vraie, dans le « tu es ma femme » ou le «tu es mon maître », où tout au contraire l’allocution est la réponse, ce qui répond à la parole c’est en effet cette consécration de l’autre comme ma femme, ou comme mon maître, et donc ici la réponse, contrairement à l’autre cas, présuppose l’allocution.

Voilà donc la situation dans le cas du sujet et de la parole délirante, l’Autre est exclu véritablement, il n’y a pas de vérité derrière cette parole délirante en tant que telle, et reçue de lui, aussi bien d’ailleurs il y en a si peu que le sujet lui-même n’y met aucune vérité, il est vis-à-vis de ce phé­nomène dans la perplexité, du phénomène brut en fin de compte, et il faut longtemps pour qu’il essaie autour de cela de reconstituer un ordre que nous appellerons l’ordre déli­rant, il le restitue non pas comme on le croit par déduction et construction, mais d’une façon dont nous verrons ulté­rieurement qu’elle ne doit pas être sans rapport avec le phé­nomène primitif lui-même.

L’Autre donc est exclu véritablement, et ce qui concerne le sujet est dit par l’autre réellement, mais par quel autre ? Par le petit autre, par une ombre d’autre, comme s’exprimera le sujet, notre Schreber, par exemple quand il nous dira que tous ces partenaires depuis quelque temps, tous les êtres humains qu’il rencontre sont des bonshommes « foutus à la six-quatre-deux ». Marquons bien aussi cette espèce de carac­tère irréel tendant à l’irréel que ce petit autre des ombres donne, mais ce n’est pas tout de même dans le texte. Donc des hommes bâclés à la six-quatre-deux, je ne suis pas encore capable de vous donner une traduction valable complète­ment, il y a des résonances en allemand que j’ai essayé de vous donner dans le « foutu ». Mais alors nous allons peut-être nous apercevoir ici de quelque chose, c’est qu’après nous être intéressés à la parole, nous allons maintenant nous inté­resser au langage. Il apparaît clairement que la répartition triple du symbolique, de l’imaginaire et du réel s’applique justement au langage, car le soin qu’il prend d’éliminer l’arti­culation motrice de son analyse du langage, montre bien qu’il en distingue l’autonomie, et que le langage réel c’est le discours concret, parce que le langage ça parle, et c’est sûre­ment dans une relation qui est de l’autre, celle du symbolique et de l’imaginaire, que se trouve la distinction des deux autres termes dans lesquels il articule la structure du langage, c’est­-à-dire le signifiant, il faut entendre le matériel signifiant tel qu’il est. Et je vous dis au passage que si vous n’y voyez pas bel et bien de matériel signifiant comme quelque chose dont je vous dis toujours ce que c’est, c’est-à-dire le matériel signi­fiant est là sur la table, dans ces livres, il est là, vous n’y pou­vez rien et vous n’y pouvez rien comprendre, et les langues artificielles sont toujours faites en essayant de se relier sur la signification. Comme je le disais récemment à quelqu’un qui me rappelait les formes de déduction qui règlent l’espéranto, quand on connaît bœuf, on peut déduire vache génisse, veau, et tout ce qu’on voudra, et je lui répondais: « demandez donc comment on dit « mort aux vaches » en espéranto, ça doit se déduire de « vive le roi ». Et ceci seul suffit à réfuter l’exis­tence des langues artificielles qui ont pour propriété de mor­celer la signification, c’est pour cela qu’elles sont stupides et généralement inutilisées.

Donc il y a le signifiant, le symbolique, c’est le matériel et puis il y a la signification, laquelle renvoie toujours à la signification, et bien entendu, le signifiant peut être pris là-dedans à partir du moment où vous lui donnez une signifi­cation, que vous créez un autre signifiant en tant que signifiant quelque chose dans cette fonction de signification. C’est pour cela qu’on peut parler du langage, mais la parti­tion signifiant-signifié se reproduira toujours: que la signi­fication d’autre part soit de la nature de l’imaginaire, ce n’est pas douteux, car en fin de compte elle est comme l’imagi­naire, toujours évanescente, elle est strictement liée comme on dit à ce qui vous intéresse, c’est-à-dire à ce en quoi vous êtes pris, et que vous sauriez que la faim et que l’amour c’est la même chose, vous seriez comme tous les animaux vérita­blement motivés, mais ce qui, grâce à l’existence du signi­fiant vous entraîne beaucoup plus loin, c’est toujours votre petite signification personnelle, à la fois d’une généricité absolument désespérante, humaine, trop humaine qui vous entraîne. Seulement comme il y a ce sacré système du signi­fiant dont vous n’avez pas encore pu comprendre, ni com­ment il est là, ni comment il existe, ni a quoi il sert, ni a quoi il vous mène, c’est par lui que vous êtes amenés. Que se passe-t-il ? Nous avons plusieurs remarques à faire dans cette distinction essentielle.

D’abord il y a une modification qui se produit dans le signifiant: le signifiant présente des espèces de phénomènes du type de précipitation, alourdissement subit de certains de ses éléments, qui justement donnent le poids, la force d’iner­tie qui prennent de façon surprenante dans le système des structures, dans l’ensemble synchronique de la langue en tant que donnée. Quoi qu’il fasse quand il parle, le sujet a à sa disposition l’ensemble du matériel de la langue, et c’est à partir de là que se forme le discours concret, il y a d’abord un ensemble synchronique qui est la langue en tant que sys­tème simultané des groupes d’opposition structurés qui la constituent, et puis il y a ce qui se passe diachroniquement dans le temps qui est le discours. On ne peut pas ne pas mettre le discours dans un certain sens du temps et dans un sens qui est défini d’une façon linéaire, nous dit M. de Saussure. Je lui laisse la responsabilité de cette affirmation, non pas que je la crois fausse, car c’est fondamentalement vrai, il n’y a pas de discours sans un certain ordre temporel et par conséquent sans une certaine succession concrète, même si elle est virtuelle. Il est bien certain que si je lis cette page en commençant par le bas et en remontant à l’envers, ça ne fera pas la même chose que si je lis dans le bon sens, et dans certains cas ça peut engendrer une très grave confu­sion: je suis le fils de mon père et dire en même temps mon père est mon fils, ça n’a pas le même sens, il suffit de renver­ser la phrase, ce n’est pas tout à fait exact que ce soit une simple ligne, nous dirions que c’est plus probablement une portée, mais il y a des lignes. Diachroniquement donc c’est dans ce diachronisme que s’installe le discours: ce signifiant comme existant synchroniquement le voilà déjà suffisam­ment caractérisé dans le parler délirant par quelque chose qu’il faut noter, à savoir que certains de ces éléments s’iso­lent, prennent une valeur, se chargent de signification, mais une signification tout court, qui caractérise avant tout le sens, le poids particulier que prend le mot comme par exemple Nervenanhang [adjonction de nerfs], dans ce cas ce mot est lui-même un mot de la langue fondamentale, c’est-­à-dire que le sujet, Schreber, distingue parfaitement les mots qui lui sont venus d’une façon inspirée précisément par la voie des Nervenanhang, et qui sont des mots qui lui sont venus et qui lui ont été répétés dans leur signification élec­tive qu’il ne comprend pas toujours bien: assassinat d’âme par exemple est pour lui problématique, mais il sait que ça a un sens particulier, et en quelque sorte le livre en est fleuri, parsemé, mais il en parle dans un discours qui est bien le nôtre, c’est-à-dire que son livre est remarquablement écrit, clair, aisé et est quelque chose d’aussi cohérent que bien des systèmes philosophiques, par rapport à ce qui se passe de notre temps où nous voyons perpétuellement tout d’un coup un monsieur se piquer au détour d’un chemin d’une tarentule qui lui fait apercevoir le Bovarysme et aussi bien la durée comme étant tout d’un coup la clé du monde, et qui se met à reconstruire le monde entier autour d’une notion alors qu’on ne sait pas pourquoi c’est celle-là qu’il a choisie et qu’il a été ramasser. je ne vois pas que le système de Schreber soit d’une moindre valeur que celle de ces philo­sophes dont je viens de vous profiler le thème général, je dirai même que, comme vous le verrez certainement, il y a quelquefois plus à apprendre dans le texte de Schreber, car il va extrêmement loin et ce qui en fin de compte apparaît dans Freud au moment où il termine son développement, c’est au fond que ce type a écrit des choses tout à fait épa­tantes, cela ressemble à ce que j’ai écrit dit Freud.

Ce livre, qui est écrit dans un discours qui est le discours commun, nous signale les mots qui ont pris ce poids dont on peut dire que déjà il dissocie, il rompt l’ensemble du système signifiant comme tel; nous appellerons cela érotisation, et nous éviterons les explications trop simples. Il s’agit d’analy­ser ce qui se passe: le signifiant est chargé de quelque chose et le sujet s’en aperçoit très bien, il y a même un moment où Schreber emploie pour définir les diverses forces articulées du monde auquel il a affaire, le terme instance, lui aussi a ses petites instances et il dit cela, « instance c’est de moi, ce ne sont pas les autres qui me l’ont dit, c’est mon discours ordinaire ».

La parole la voilà au niveau du signifiant; ce qui se passe au niveau de la signification, vous êtes justement en train de voir aussi ce qui se passe incontestablement et qui se situe au niveau du rêve comme une injure et c’est toujours une rup­ture du système du langage, le mot d’amour aussi. De toute façon que « truie » soit chargé de sens obscur, ce qui est pro­bable, ou qu’il ne le soit pas, nous avons déjà l’indication de cette dissociation, la signification comme toute signification qui se respecte, renvoie à une autre signification, c’est même cela qui caractérise dans le cas du sujet, l’allusion: elle a dit « je viens de chez le charcutier », elle nous indique que ça renvoie à une autre signification, naturellement ça oblique un peu, c’est-à-dire qu’elle préfère que ce soit moi qui comprenne – méfiez-vous toujours des gens qui vous diront: vous comprenez, c’est toujours pour vous envoyer ailleurs que là où il s’agit d’aller, là aussi elle le fait, elle m’indique, vous comprenez bien – ça veut dire qu’elle-même n’en est pas très sûre et que sa signification renvoie, non pas tellement à un système de signification qui soit continu, accordable, mais à la signification en tant qu’inef­fable, à la signification de sa réalité, à elle, foncière, et comme je vous l’ai dit à son morcelage personnel. Et puis il y a le réel bel et bien de l’articulation, et c’est cela la mus­cade en tant qu’elle est passée dans l’autre. Ce qui est impor­tant de voir c’est en quoi la parole réelle, j’entends la parole en tant qu’articulée, apparaît en un autre point du champ et en un point qui n’est pas n’importe lequel, qui est l’autre, la marionnette en tant qu’élément du monde extérieur.

Je crois que je vais vous laisser là aujourd’hui, je pensais pousser plus loin ce discours, et je ne dis pas qu’il fasse ainsi un système clos, mais je ne veux pas vous renvoyer trop tard.

Cette analyse de structure a une fin: c’est de vous mon­trer, de vous amorcer ce dans quoi j’entrerai la prochaine fois, c’est à savoir que la parole en tant qu’elle est le médium du sujet, du grand S, qui est toujours ce qui est pour nous le problème et dont l’analyse nous avertit qu’elle n’est pas ce qu’un vain peuple pense, c’est-à-dire qu’il y a la personne réelle qui est devant vous en tant qu’elle tient de la place, en tant qu’à la rigueur vous pouvez en mettre dix dans votre bureau et que vous ne pouvez pas en mettre cent-cinquante, il y a cela dans la présence d’un être humain, ça tient de la place, et puis il y a ce que vous voyez qui n’est pas n’importe quoi qui est quelque chose qui manifestement vous captive et qui est capable de vous faire tout d’un coup vous faire vous jeter à son cou – acte inconsidéré qui est de l’ordre de l’imaginaire et puis il y a’ autre chose, l’Autre dont nous par­lions qui est aussi bien le sujet qui n’est pas ce que vous croyez, ce n’est pas le reflet de ce que vous voyez en face de vous, ce n’est pas purement et simplement ce qui se produit en tant que vous vous voyez vous voir. Si ce n’est pas vrai cela veut dire que Freud n’a jamais rien dit de vrai, car l’inconscient veut dire cela.

Il s’agit avec cette parole de voir ce qui se passe dans ce rapport du grand S au grand A, ce dont il s’agit pour nous c’est de voir où, dans tout cela, se situe la réalité, mais pour le savoir il faut que nous parlions de ce qui est le matériel : il y a le sujet, et puis il y a le a, l’autre de l’altérité: dans cette altérité il y a plusieurs altérités possibles. Nous allons voir comment va se manifester cette altérité dans un délire com­plet comme celui de Schreber. je vous indique déjà que là, l’autre de l’altérité en tant que correspondant à cet S, c’est-­à-dire à ce grand Autre, est quelque part, il y a dans cette altérité des Autres qui sont des sujets, mais qui ne sont pas connus de nous, et dans cette altérité il y a d’abord la base, l’ordre du monde, le jour et la nuit, le soleil et la lune, les choses qui reviennent toujours à la même place, ce que Schreber appelle l’ordre naturel du monde, on ne peut pas marcher sans cela. Il y a une altérité qui est de la nature du symbolique, c’est l’autre auquel on s’adresse au-delà de ce qu’on voit, et puis dans le milieu il y a les objets, nous avions les trois dans la parole : signifiant, signification et discours [réel] concret, et puis nous avons au niveau du S quelque chose qui est au niveau de l’imaginaire, le moi et le corps morcelé ou pas, mais plutôt morcelé.

Si vous prenez ce petit tableau général, nous verrons la prochaine fois et nous essaierons de comprendre ce qui se passe chez Schreber, le délirant parvenu à l’épanouissement complet, le délirant parfaitement adapté en fin de compte, car c’est cela qui caractérise le cas Schreber, il n’a jamais cessé de « débloquer à plein tuyau » mais quand même il s’était si bien adapté que le directeur de la maison de santé disait : « il est tellement gentil ». Nous avons la chance d’avoir là un homme qui nous communique tout le système, et à un moment où il est arrivé à son plein épanouissement. Avant de nous demander comment il y est entré, avant de faire l’histoire de la « phase prépsychotique », avant de nous demander les choses dans le sens du développement, nous allons rendre les choses telles qu’elles nous sont données, et il y a bien quelques raisons pour cela, telles qu’elles nous sont données dans l’observation de Freud qui n’a jamais eu que le livre, il n’a jamais vu le patient: nous allons partir comme on le dit toujours, ce qui est la source d’inexplicables confusions, d’une idée de la genèse, nous en arriverons peut­-être ensuite à prendre le texte, le premier, le deuxième cha­pitre du délire de Schreber. Nous allons tâcher à l’intérieur de cela de voir ce qui se passe, de voir comment l’affaire est pleinement développée: vous verrez comment se modifient les différents éléments d’un système construit en fonction des coordonnées du langage, ce qui est quand même légitime quand il s’agit de quelque chose qui ne nous est donné que par un livre: c’est peut-être ce qui nous permettra de recons­tituer efficacement la dynamique du cas, mais pour com­mencer, partons de la dialectique.

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