lundi, avril 15, 2024
Recherches Lacan

LIV LA RELATION D'OBJET 1956 – 1957 Leçon du 12 décembre 1956

Leçon du 12 décembre 1956

Voici le tableau auquel nous étions arrivés afin d’articuler le problème de l’objet tel qu’il se pose dans l’analyse.

Je vais tâcher aujourd’hui de vous faire sentir par quelle sorte de confusion, de manque de rigueur dans cette matière, on aboutit à ce glissement curieux qui fait qu’en somme l’analyse fait partie d’une sorte de notion que j’appellerai scandaleuse, des relations affectives de l’homme.

 

A la vérité, je crois l’avoir déjà plusieurs fois souligné, ce qui a provoqué au départ tellement de scandale dans l’analyse, qui a mis en valeur le rôle de la sexualité — pas toujours quand même, l’analyse a joué un rôle dans le fait que ce soit un lieu commun, et personne ne songe à s’en offenser — c’est bien précisément qu’elle introduisait en même temps que cette notion, et bien plus encore qu’elle, la notion de paradoxe, de difficulté essentielle interne si on peut dire, à l’approche de l’objet sexuel.

 

Il est en effet singulier qu’à partir de là nous ayons glissé à cette notion harmonique de l’objet dont, pour mesurer la distance avec ce que Freud lui­-même articulait avec la plus grande rigueur, je vous ai choisi une phrase dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité. Les gens les plus mal renseignés concernant la relation d’objet remarquent qu’on peut très bien voir que dans Freud il s’agit de beaucoup de choses concernant l’objet, le choix de l’objet par exemple, mais que la notion par elle-même de relation d’objet n’y est nul­lement mise en valeur ni cultivée, ni même mise au premier plan de la question.

 

Voilà la phrase de Freud qui se trouve dans l’article des pulsions et de leur destin : L’objet de la pulsion est celui à travers lequel l’instinct peut atteindre son but ; il est ce qu’il y a de plus variable dans l’instinct, rien qui lui soit originairement accroché, mais quelque chose qui lui est subordonné, seulement par suite de son appropriation ou de la possibilité à son apaisement sa satisfaction en tant que la position est celle, celle qui se donne pour le principe du plaisir comme but de la tendance, celle d’arriver à son propre apaisement, sa satisfaction, en tant que la position est celle, celle qui se donne pour le principe du plaisir comme but de la tendance, celle d’arriver à son propre apaisement.

La notion donc est articulée qu’il n’y a pas d’harmonie préétablie entre l’objet, la tendance, que l’objet n’y est littéralement lié que par les conditions qui sont avec l’objet. On s’en tire comme on peut, ce n’est pas une doctrine, c’est une citation parmi d’autres, et une des plus significatives.

Ce qu’il s’agit de voir c’est quelle est cette conception de l’objet, par quel détour elle nous mène pour que nous arrivions à concevoir son instance efficace ? Et nous sommes arrivés à mettre ce premier plan en relief grâce à plusieurs points, eux autrement articulés dans Freud, à savoir la notion que l’objet n’est jamais qu’un objet retrouvé à partir d’une Findung primitive, et donc en somme une Wiederfindung qui n’est jamais satisfaisante — l’accent est mis là-dessus avec la notion de retrouvailles — que d’autre part nous avons vu à d’autres carac­téristiques, que cet objet est d’une part inadéquat, d’autre part même se dérobe partiellement à la saisie conceptuelle. Et ceci nous mène à essayer de serrer de plus près les notions fondamentales, en particulier à dissocier la notion mise au centre de la théorie analytique actuelle, cette notion de frustration, une fois entrée dans notre dialectique — encore que je vous ai souligné maintes fois combien elle est marginale par rapport à la pensée de Freud lui-même — à essayer de la serrer de plus près, de la revoir et de voir dans quelle mesure elle a été nécessitée, dans quelle mesure aussi il convient de la rectifier, de la critiquer pour la rendre utilisable, et pour tout dire cohérente avec ce qui fait le fond de la doctrine analytique, c’est-à-dire ce qui reste encore fondamentalement l’enseignement et la pensée de Freud.

 

Je vous ai rappelé ce qui se présentait d’emblée dans la donnée : la cas­tration, la frustration et la privation, comme trois termes dont il est fécond de marquer les différences. Que la castration soit essentiellement liée à un ordre symbolique en tant qu’institué, en tant que comportant toute une longue cohé­rence de laquelle en aucun cas le sujet ne saurait être donné, ceci est suffi­samment mis en évidence, autant par toutes nos réflexions antérieures que par la simple remarque que la castration a été dès l’abord liée à la position centrale donnée au complexe d’Oedipe comme étant l’élément d’articulation essentiel de toute l’évolution de la sexualité, le complexe d’Oedipe comme comportant d’ores et déjà en lui-même et fondamentalement la notion de la loi qui est absolument inéliminable.

 

Je pense que le fait que la castration soit au niveau de la dette symbolique nous paraîtra suffisamment affirmé et suffisamment même démontré par cette remarque appréciée et supportée par toutes nos réflexions antérieures. Je vous ai indiqué la dernière fois qu’assurément ce qui est en cause, ce qui est mis en jeu dans cette dette symbolique instituée par la castration, c’est un objet imaginaire, c’est le phallus comme tel. Du moins est-ce là ce que Freud affirme, et c’est là le point d’où je vais partir et d’où nous allons essayer aujourd’hui de pousser un peu plus loin la dialectique de la frustration.

La frustration elle-même, bien entendu prise comme position centrale sur ce tableau, est quelque chose qui n’a rien non plus qui soit même pour jeter de par soi un désaxement ni un désordre. Si la notion de désir a été mise par Freud au centre de la conflictualité analytique, c’est bien entendu quelque chose qui nous fait assez saisir qu’en mettant l’accent sur la notion de frustration, nous ne dérogeons pas beaucoup à cette notion centrale dans la dialectique freudienne. L’important est de saisir ce que cette frustration veut dire, comment elle a été introduite, et ce à quoi elle se rapporte.

 

Il est clair que la notion de frustration pour autant qu’elle est mise au premier plan de la théorie analytique, est liée à l’investigation des traumas, des fixations, des impressions d’expériences en elles-mêmes préœdipiennes, ce qui n’implique pas qu’elles soient extérieures à l’œdipe mais qu’elles en donnent en quelque sorte le terrain préparatoire, la base et le fondement, qu’elles modè­lent d’une façon telle que déjà certaines inflexions sont préparées en lui et don­neront le versant dans lequel le conflit de l’œdipe sera amené à s’infléchir d’une façon plus ou moins poussée, dans un certain sens plus ou moins atypique ou hétérotypique.

 

Cette notion de frustration est donc liée au premier âge de la vie et à un mode de relation qui par lui-même introduit manifestement la question du Réel dans le progrès de l’expérience analytique. Nous voyons mises au premier plan dans le conditionnement, le développement du sujet, nous voyons introduites avec la notion de frustration, ces notions qu’on appelle, traduites dans un langage plus ou moins de métaphore quantitative, des satisfactions, des gratifications d’une certaine somme de bienfaits adaptés, adéquats aux étapes du dévelop­pement du jeune sujet, et dont en quelque sorte la plus ou moins saturation ou au contraire carence est considérée comme un élément essentiel.

 

Je crois qu’il suffit de faire cette remarque pour que ceci nous éveille à des preuves, à se reporter aux textes, à voir quel pas a été franchi dans l’in­vestigation, guidé par l’analyse du fait du simple déplacement d’intérêt dans la littérature analytique. Ca se voit déjà assez facilement, tout au moins pour ceux qui sont assez familiarisés avec ces trois notions pour les reconnaître aisé­ment. Vous verrez que dans un morceau de littérature analytique où se reconnaît facilement cet élément d’articulation conceptuel de la chose, le sens sera mis sur certaines conditions réelles que nous repérons, que nous sommes supposés repérer à l’expérience dans les antécédents d’un sujet.

Cette mise au premier plan de cet élément d’intérêt est quelque chose qui, dès les premières observations analytiques, nous apparaîtra dans l’ensemble absente en ce sens qu’elle est articulée différemment. Nous voilà remis au niveau de la frustration considérée comme une sorte d’élément d’impressions réelles, vécues dans une période du sujet où sa relation à cet objet réel quelqu’il soit est centrée d’habitude sur l’image dite primordiale du sein maternel, et que c’est essentiellement par rapport à cet objet primordial que vont se former chez le sujet ce que j’ai appelé tout à l’heure ses premiers versants et ses premières fixations qui sont celles devant lesquelles ont été décrits les types des différents stades instinctuels, et dont la caractéristique est de nous donner l’anatomie imaginaire du développement du sujet. C’est là que sont arrivées à s’articuler ces relations du stade oral et du stade anal avec leurs subdivisions dites versants phallique, sadique etc… Et toutes marquées par cet élément d’ambivalence par quoi le sujet participe dans sa position même de la position de l’autre, où il est deux, où il participe toujours à une situation essentiellement duelle sans laquelle aucune assomption générale de la position n’est possible.

Voyons donc où tout ceci nous mène, simplement à nous en limiter là.

Nous voilà donc en présence d’un objet que nous prenons dans cette position qui est position de désir. Prenons-le comme on nous le donne, pour être sein en tant qu’objet réel. Nous voilà portés au cœur de la question, de qu’est-ce que ce rapport le plus primitif du sujet avec l’objet réel ?

 

Vous savez combien là-dessus les théoriciens analystes se sont trouvés dans une sorte de discussion qui pour le moins semble manifester toutes sortes de malentendus. Freud nous a parlé du stade vécu d’auto-érotisme, cet auto-éro­tisme a été maintenu comme étant rapport primitif entre l’enfant et cet objet maternel primordial. Il a été maintenu au moins par certains, d’autres ont remarqué qu’il était difficile de se rapporter à une notion qui semble être fondée sur le fait que le sujet qu’il implique ne connaît que lui-même, quelque chose dont bien des traits d’observation directe de ce que nous concevons comme nécessaire à expliquer le développement des relations de l’enfant et de la mère, bien des traits semblent contredire qu’en cette occasion il n’y a pas de relations efficaces avec un objet. Quoi est plus manifestement extérieur au sujet que ce quelque chose dont il a en effet le besoin le plus pressant, est ce qui est par excellence la première nourriture ?

 

A la vérité, il semble qu’il y ait là un malentendu né essentiellement d’une sorte de confusion, et à travers laquelle cette discussion s’avère tellement pié­tinante, aboutit à des formulations diverses, assez diverses d’ailleurs pour que ça doive nous mener assez loin de les énumérer, et c’est pourquoi je ne peux pas le faire tout de suite puisqu’il nous faut faire un certain progrès dans la conceptualisation de ce dont il s’agit ici.

Mais remarquez simplement que quelque chose dont nous avons déjà parlé qui est la théorie de Alice Balint qui cherche à concilier la notion d’auto-érotisme telle qu’elle est donnée dans Freud, avec ce qui semble s’imposer à la réalité de l’objet avec lequel l’enfant est confronté au stade tout à fait primitif de son développement, aboutit à cette conception tout à fait articulée et frappante qui est celle qu’elle appelle le primary love. La seule forme, disent Monsieur et Madame Balint, d’amour dans laquelle l’égoïsme et le don sont parfaitement conciliables, à savoir d’admettre comme fondamentale une parfaite réciprocité dans la position de ce que l’enfant exige de la mère, et d’autre part de ce que la mère exige de l’enfant, une parfaite complémentarité des deux sortes, des deux pôles du besoin – qui est quelque chose de tellement contraire à toute expérience clinique justement dans la mesure où nous avons affaire perpé­tuellement à l’évocation dans le sujet de la marque de tout ce qui a pu survenir de discordances et de discordances vraiment fondamentales que je vais avoir tout à l’heure à rappeler en vous disant que c’est un élément excessivement simple dans le couple, qui n’est pas un couple quelque chose de tellement dis­cordant de la signature donnée dans l’énoncé même de la théorie de ce soi­ disant primitif amour parfait et complémentaire – simplement par la remarque que ceci, nous dit Alice Balint, que les choses là où les rapports sont naturels, c’est-à-dire chez les sauvages, ça s’est fait depuis toujours, là où l’enfant est bien maintenu au contact de la mère, c’est-à-dire toujours ailleurs, au pays des rêves, là où comme chacun le sait, la mère a toujours l’enfant sur son dos.

 

C’est évidemment là une sorte d’évasion peu compatible avec une théo­risation tout à fait correcte qu’en fin de compte doit se formuler l’aveu que donc c’est dans une position tout à fait idéale, sinon idéative, que peut s’articuler la notion d’un amour aussi strictement complémentaire en quelque sorte destiné par lui-même à trouver sa réciprocité.

 

Je ne prends cet exemple à la vérité que parce qu’il est introduit à ce que nous allons tout de suite faire remarquer, et qui va être l’élément moteur de la critique que nous sommes en train de faire à propos de la notion de frustration.

Il est clair que ça n’est pas tout à fait l’image de représentation fondamentale que nous donne une théorie par exemple comme la théorie kleinienne. Il est amusant là aussi de voir par quel biais est attaquée cette reconstruction théorique qui est celle de la théorie kleinienne, et en particulier puisqu’il s’agit de relation d’objet, il s’est trouvé qu’est tombé sous ma main un certain bulletin d’activité qui est celui de l’Association des Psychanalystes de Belgique. Ce sont des auteurs que nous retrouverons dans le volume sur lequel j’ai reporté mes notes de ma première conférence, et dont je vous ai dit que ce volume est proprement centré sur une vue optimiste, sans vergogne et tout à fait contestable de la relation d’objet qui lui donne son sens. Ici dans un bulletin un peu plus confidentiel il me semble que les choses sont attaquées avec plus de nuance, comme si à la vérité c’est du manque d’assurance qu’on se faisait un peu honte pour aller l’émettre dans des endroits où assurément il apparaît quand on en prend connais­sance, qu’il est plus méritoire.

 

Nous pouvons voir qu’un article de Messieurs Pasche et Renard fait la reproduction d’une critique qu’ils ont apportée au congrès de Genève concernant les positions kleiniennes. I1 est extrêmement frappant de voir dans cet article reprocher à Mélanie Klein d’avoir une théorie du développement qui en quelque sorte, au dire des critiques et des auteurs, mettrait tout à l’intérieur du sujet, mettrait en somme d’une façon préformée tout l’œdipe, le développement pos­sible inclus déjà dans le donné instinctuel, et qui serait en somme la sortie, d’après les auteurs, des différents éléments et déjà en quelque sorte potentiellement articulée à la façon dont les auteurs demandent d’en faire la compa­raison, et donc pour certains dans la théorie du développement biologique, le chêne tout entier serait déjà contenu dans le gland. Que rien ne viendrait à un tel sujet en quelque sorte de l’extérieur, et que ce serait par ses primitives pulsions agressives nommément au départ – et en effet la prévalence de l’agres­sivité est manifeste quand on la comprend dans cette perspective chez Mélanie Klein – et puis par l’intermédiaire de chocs en retour de ces pulsions agressives ressenties par le sujet de l’extérieur, à savoir du champ maternel, la progressive construction – quelque chose qui, nous dit-on, ne peut être reçu que comme une sorte de chêne préformé – de la notion de la totalité de la mère à partir de laquelle s’instaure cette soi-disant position dépressive qui peut se présenter dans toute expérience. Toutes ces critiques, il faut les prendre les unes après les autres pour pouvoir les apprécier à leur juste valeur, et je voudrais sim­plement ici vous souligner à quoi paradoxalement l’ensemble de ces critiques aboutissent.

 

Elles aboutissent à une formulation qui est celle-ci et qui fait le cœur et le centre de l’article : c’est qu’assurément les auteurs paraissent ici fascinés par la question de savoir en effet comment ce fait d’expérience, ce qui dans le déve­loppement est apporté de l’extérieur, ce qu’ils croient voir dans Mélanie Klein, ceci nous est déjà donné dans une constellation interne au départ, et qu’il ne serait pas étonnant de voir par la suite mise au premier plan, et d’une façon si prévalente la notion de l’objet interne. Et les auteurs arrivent à la conclusion qu’ils pensent pouvoir sortir l’apport kleinien en mettant au premier plan la notion de chêne préformé dont ils disent qu’il est très difficile de se le représenter, préformé héréditairement. Donc disent-ils :

L’enfant naît avec des instincts hérités, en face d’un monde qu’il ne perçoit pas, mais dont il se souvient et qu’il aura ensuite non pas à faire partir de lui-même, ni de rien d’autre, non pas découvrir par une suite de trouvailles insolites, mais à reconnaître.

 

Je pense que la plupart d’entre vous reconnaissent le caractère platonicien de cette formulation qui ne peut pas échapper. Ce monde dont on n’a qu’à se souvenir, ce monde donc qui s’instaurera en fonction d’une certaine pré­paration imaginaire, auquel le sujet se trouve d’ores et déjà adéquat, est quelque chose qui assurément représente une critique d’opposition, mais dont nous aurons à voir si à l’épreuve elle ne va pas non seulement à l’encontre de tout ce qu’a écrit Freud, mais si nous ne pouvons pas entrevoir d’ores et déjà que les auteurs sont eux-mêmes bien plus près qu’ils ne le croient de la position qu’ils reprochent à Mélanie Klein à savoir que c’est eux qui indiquent d’ores et déjà chez le sujet l’existence à l’état de chêne préformé et prêt à apparaître à point nommé tous les éléments qui permettront au sujet de se compter à une série d’étapes qui ne peuvent être dites idéales que pour autant que c’est pré­cisément les souvenirs, et très précisément les souvenirs phylogénétiques du sujet qui en donneront le type et la norme.

 

Est-ce cela qu’a voulu dire Madame Mélanie Klein ? Il est strictement impensable même de le soutenir, car s’il y a justement quelque chose dont Madame Mélanie Klein donne idée, et c’est d’ailleurs le sens de la critique des auteurs, c’est assurément que la situation première est beaucoup plus chao­tique, véritablement anarchique au départ, que le bruit et la fureur des pulsions est caractéristique à l’origine. Ce qu’il s’agit justement de savoir, c’est comment quelque chose comme un ordre peut s’établir à partir de là.

Qu’il y ait dans la conception kleinienne quelque chose de mythique, ce n’est absolument pas douteux. Il est bien certain que la contradiction, si elle apporte un mythe qu’ils ne retrouvent pas, bien qu’il ressemble au fantasme kleinien, est tout à fait parfaite. Ces fantasmes n’ont en effet bien entendu qu’un caractère rétroactif, c’est dans la construction du sujet que nous verrons se reprojeter sur le passé à partir de points qui peuvent être très précoces qu’il s’agit de définir, et pourquoi ces points peuvent être si précoces, pourquoi dès deux ans et demi nous voyons déjà Madame Mélanie Klein lire en quelque sorte comme la personne qui lit n’importe quel miroir mantique, miroir divi­natoire, elle lit rétroactivement dans le passé d’un sujet extrêmement avancé, elle trouve un moyen de lire rétroactivement quelque chose qui n’est rien d’autre que la structure oedipienne.

 

Il y a à cela quelque raison, car bien entendu il y a quelque manière de mirage, il est bien entendu qu’il ne s’agit pas de la suivre quand elle nous dit que l’œdipe était en quelque sorte déjà là sous les formes mêmes morcelées du pénis se déplaçant au milieu de différentes sortes, des frères, des soeurs à l’intérieur de l’ensemble de cette sorte de champ défini de l’intérieur de corps maternel, mais que cette articulation soit décelable, articulable dans un certain rapport à l’enfant, et ceci très précocement, voilà quelque chose qui assurément nous pose une question féconde, que toute articulation théorique est en quelque sorte purement hypothétique qui nous permet de donner au départ quelque chose qui peut mieux satisfaire notre idée des harmonies naturelles, mais qui n’est pas conforme avec ce à quoi nous montre l’expérience. Et en effet je crois que ceci commence à vous indiquer le biais par où nous pouvons introduire quelque chose de nouveau dans cette confusion qui reste au niveau du rapport primordial mère-enfant.

 

Je crois que ceci tient au fait que ne partant pas d’une notion centrale, à savoir de la frustration qui est le vrai centre, ce n’est pas de la frustration qu’on part, ce n’est pas de ce qu’elle ne devrait pas être, il s’agit de savoir comment se posent, se situent les relations primitives de l’enfant. Beaucoup peut être éclairé si nous abordons les choses de la façon suivante qui est que dans cette frustration il y a dès l’origine deux versants dont nous retrouvons d’ailleurs jusqu’au bout l’accolade. Il y a l’objet réel et, comme on nous dit, il est bien certain qu’un objet peut commencer à exercer son influence dans les relations du sujet bien avant d’avoir été perçu comme objet, l’objet réel, la relation directe. Et c’est uniquement en fonction de cette périodicité où peu­vent apparaître des trous, des carences, que va s’établir un certain mode de relation du sujet dans lequel nous pouvons introduire quelque chose qui pour l’instant ne nécessiterait absolument pas pour nous d’admettre même que pour le sujet il y ait distinction d’un moi et d’un non-moi, par exemple la position auto-érotique au sens où ceci est entendu dans Freud à savoir qu’il n’y a pas à proprement parler constitution de l’autre et d’abord de la relation tout à fait concevable.

La notion – dans ce rapport fondamental qui est rapport de manque à quelque chose qui est en effet l’objet, mais l’objet en tant qu’il n’a d’instance que par rapport au manque – la notion de l’agent est quelque chose qui doit nous permettre d’introduire une formulation tout à fait essentielle dès le départ de la façon dont se situe la position générale. L’agent dans l’occasion est la mère, et qu’avons-nous vu dans notre expérience de ces dernières années, et nommément de ce que Freud a articulé concernant la position tout à fait prin­cipielle de l’enfant vis-à-vis des jeux de répétition ? La mère est autre chose que cet objet primitif et qui d’ailleurs, conformément à l’observation, n’apparaît pas en tant que tel dès le départ, dont Freud nous a bien souligné qu’elle apparaît à partir de ce premier jeu qui est celui saisi et attaqué d’une façon si fulgurante dans le comportement de l’enfant, à savoir ce jeu de prise d’un objet en lui­-même parfaitement indifférent, d’un objet sans aucune espèce de valeur bio­logique, qui est la balle dans l’occasion, mais qui peut être aussi bien n’importe quoi par lequel un petit enfant de six mois le fait passer par dessus le bord de son lit pour le rattraper ensuite.

 

Ce couplage présence-absence articulé extrêmement précocement par l’en­fant, est le quelque chose qui caractérise, qui connote la première constitution de l’agent de la frustration, à l’origine la mère, en tant qu’agent de cette frus­tration, de la mère en tant qu’on nous en parle comme introduisant cet élément nouveau de totalité à une certaine étape du développement, qui est celui de la position dépressive et qui est en effet caractérisé moins par l’opposition d’une totalité par rapport à une sorte de chaos d’objets morcelés qui serait l’étage précédent, mais dans cette caractéristique de la présence-absence, non seulement objectivement déposée comme telle, mais articulée par le sujet comme telle, centrée par le sujet autour de quelque chose qui est – nous l’avons déjà articulé dans nos études de l’année précédente – ce quelque chose qui fait que présence-­absence est quelque chose qui pour le sujet est articulé, que l’objet maternel est ici appelé quand il est absent, rejeté selon un même registre qu’est l’appel, à savoir par une vocalise, quand il est présent. Cette scansion essentielle de l’appel est quelque chose qui ne nous donne pas bien entendu, loin de là, dès l’abord tout l’ordre symbolique, mais qui nous montre l’amorce et qui nous montre, qui nous permet de dégager comme un élément distinct de la relation d’objet réel, quelque chose d’autre qui est très précisément ce qui va offrir pour la suite la possibilité du rapport, de ce rapport de l’enfant à un objet réel avec sa scansion, les marques, les traces qui en restent, qui nous offrent la possibilité du rapport de cette relation réelle avec une relation symbolique comme telle.

 

Avant de le montrer d’une façon plus manifeste, je veux simplement mettre en évidence ce que comporte le seul fait que dans les rapports de l’enfant soit introduit par cette relation à la personne constituant le couple d’opposition présence-absence, ce qui est par là introduit dans l’expérience de l’enfant et ce qui au moment de la frustration tend naturellement à s’endormir. Nous avons donc l’enfant entre la notion d’un agent qui déjà participe de l’ordre de la symbolicité, nous l’avons vu, nous l’avons articulé la dernière année, c’est le couple d’opposition présence-absence, la connotation plus-moins, qui nous donne le premier élément. Il ne suffit pas à lui tout seul à constituer un ordre symbolique puisqu’il faut une séquence ensuite, et une séquence groupée comme telle, mais déjà dans l’opposition plus et moins, présence et absence il y a vir­tuellement l’origine, la naissance la possibilité, la condition fondamentale, d’un ordre symbolique.

 

Comment devons-nous concevoir le moment de virage où cette relation primordiale à l’objet réel peut s’ouvrir à quelque chose d’autre ? Qu’est-ce à la vérité que le véritable virage, le moment tournant où la dialectique mère­-enfant s’ouvre à une relation plus complexe, s’ouvre à d’autres éléments qui vont y introduire à proprement parler ce que nous avons appelé dialectique ? Je crois que nous pouvons le formuler de façon schématique en posant la ques­tion, si ce qui constitue l’agent symbolique – la mère comme telle – essentiel de la relation de l’enfant à cet objet réel, qu’est-ce qui se produit si elle ne répond plus, si à cet appel elle ne répond plus ?

 

Introduisons la réponse nous-même. Qu’est-ce qui se produit si elle ne répond plus, si elle déchoit ? Cette structuration symbolique qui la fait objet présent-absent en fonction de l’appel, elle devient réelle à partir de ce moment-­là, elle devient réelle pourquoi ? Qu’est-ce que veut dire cette notion que, sortie de cette structuration qui est celle même dans laquelle jusque là elle existe comme agent, nous l’avons dégagée de l’objet réel qui est l’objet de la satisfaction de l’enfant, elle devient réelle, c’est-à-dire qu’elle ne répond plus, elle ne répond plus en quelque sorte qu’à son gré, elle devient quelque chose où entre aussi l’amorce de la structuration de toute la réalité, pour la suite elle devient une puissance. Par un renversement de la position, cet objet, le sein, prenons le comme exemple, on peut le faire aussi enveloppant qu’il soit, peu importe puis­qu’il s’agit là d’une relation réelle, mais par contre à partir du moment où la mère devient puissance et comme telle réelle, c’est d’elle que pour l’enfant va dépendre, et de la façon la plus manifestée, l’accès à ces objets qui étaient jusque là, purement et simplement objets de satisfaction, ils vont devenir de la part de cette puissance objets de don, et comme tels de la même, façon, mais pas plus que n’était la mère jusqu’à présent, susceptibles d’entrer dans une conno­tation présence-absence, mais comme dépendante de cet objet réel, de cette puissance qui est la puissance maternelle, bref, les objets en tant qu’objets au sens où nous l’entendons, non pas métaphoriquement, mais les objets en tant que saisissables, en tant que possédables.

La notion de not me, de non moi, c’est une question d’observation de savoir si elle entre d’abord par l’image de l’autre ou par ce qui est possédable, ce que l’enfant veut retenir auprès de lui d’objets qui eux-mêmes à partir de ce moment là n’ont plus tellement besoin d’être objets de satisfaction que d’être objets qui sont la marque de la valeur de cette puissance qui peut ne pas répondre et qui est la puissance de la mère. En d’autres termes, la position se renverse la mère est devenue réelle et l’objet devient symbolique ; l’objet devient avant tout témoignage du don venant de la puissance maternelle. L’objet à partir de ce moment là a deux ordres dé propriété satisfaisantes, il est deux fois pos­siblement objet de satisfaction pour autant qu’il satisfait à un besoin, assurément comme précédemment, mais pour autant qu’il symbolise une puissance favorable, non moins assurément.

 

Ceci est très important parce qu’une des notions les plus encombrantes de toute la théorie analytique telle qu’elle se formule depuis qu’elle est devenue, selon une formule, une psychanalyse génétique, c’est la notion d’omnipotence soi-disant de la pensée, de toute-puissance qu’on impute à tout ce qui est le plus éloigné de nous. Comme il est concevable que l’enfant ait la notion de la toute-puissance, il en a en effet peut-être l’essentiel, mais il est tout à fait absurde et il aboutit à des impasses de concevoir que la toute-puissance dont il s’agit c’est la sienne. La toute-puissance dont il s’agit c’est le moment que je suis en train de vous décrire de réalisation de la mère, c’est la mère qui est toute-puissante, ça n’est pas l’enfant, moment décisif, le passage de la mère à la réalité à partir d’une symbolisation tout à fait archaïque, c’est celui-là, c’est le moment où la mère peut donner n’importe quoi. Mais il est tout à fait erroné et complètement impensable de penser que l’enfant a la notion de sa toute-puissance, rien non seulement n’indique dans son développement qu’il l’ait, mais à peu près tout ce qui nous intéresse et tous les accidents sont pour nous montrer que cette toute-puissance et ses échecs ne sont rien dans la ques­tion, mais comme vous allez le voir, les carences, les déceptions touchant à la toute-puissance maternelle.

 

Cette investigation peut vous paraître un peu théorique, mais elle a tout au moins l’avantage d’introduire des distinctions essentielles, les ouvertures qui ne sont pas celles qui sont effectivement mises en usage. Vous allez voir main­tenant à quoi cela nous conduit, et ce que nous pouvons d’ores et déjà en indi­quer.

 

Voilà donc l’enfant qui est en présence de quelque chose qu’il a réalisé comme puissance, comme quelque chose qui tout d’un coup est passé d’un plan de la première connotation présence-absence à quelque chose qui peut se refuser et qui détient tout ce dont le sujet peut avoir besoin, et aussi bien même s’il n’en a pas besoin, et qui devient symbolique à partir du moment où cela dépend de cette puissance.

 

Posons la question maintenant tout à fait à un autre départ. Freud nous dit : il y a quelque chose qui dans ce monde des objets a une fonction tout à fait décisive, paradoxalement décisive, c’est le phallus, cet objet qui lui-même est défini comme imaginaire, qu’il n’est en aucun cas possible de confondre avec le pénis dans sa réalité, qui en est à proprement parler la forme, l’image érigée. Ce phallus a cette importance si décisive que sa nostalgie, sa présence, son instance dans l’imaginaire se trouve plus importante semble-t-il encore pour les membres de l’humanité auxquels il manque, à savoir la femme, que pour celui qui peut s’assurer d’en avoir réalité, et dont toute la vie sexuelle est pourtant subordonnée au fait qu’imaginairement bel et bien il assume et il assume en fin de compte comme licite, comme permis l’usage, c’est-à-dire l’homme.

C’est là une donnée. Voyons maintenant notre mère et notre enfant en question, confrontons-les comme d’abord je confronte ce que Michel et Alice Balint selon eux, de même que dans les époux Mortimer à l’époque de Jean Cocteau n’ont qu’un seul cœur, la mère et l’enfant pour Michel et Alice Balint n’ont qu’une seule totalité de besoins. Néanmoins je les conserve comme deux cercles extérieurs. Ce que Freud nous dit, c’est que la femme a dans ses manques d’objets essentiels le phallus, que non seulement cela a le rapport le plus étroit avec sa relation à l’enfant pour une simple raison, c’est que si la femme trouve dans l’enfant une satisfaction, c’est très précisément pour autant qu’elle sature à son niveau, qu’elle trouve en lui ce quelque chose qui la calme plus ou moins bien, ce pénis, ce besoin de phallus. Si nous ne faisons pas entrer ceci nous méconnaissons, non seulement l’enseignement de Freud, mais quelque chose qui se manifeste par l’expérience à tout instant.

 

Voilà donc la mère et l’enfant qui ont entre eux un certain rapport : l’enfant attend quelque chose de la mère, il en reçoit aussi quelque chose dans cette dialectique dans laquelle nous ne pouvons pas ne pas introduire ce que j’in­troduis maintenant : l’enfant en quelque sorte, peut, disons d’une façon approxi­mative à la façon dont Monsieur et Madame Balint le formulent, se croire aimé pour lui-même.

La question est celle-ci : dans toute la mesure où cette image du phallus pour la mère n’est pas complètement ramenée à l’image de l’enfant, dans toute la mesure où cette image du phallus pour la mère n’est pas complètement rame­née à l’image de l’enfant, dans toute la mesure où cette diplopie, cette division de l’objet primordial désiré soi-disant, qui serait celui de la mère en présence de l’enfant est en réalité doublée par d’une part le besoin d’une certaine satu­ration imaginaire, et d’autre part par ce qu’il peut avoir en effet de relations réelles efficientes, instinctuelles, à un niveau primordial qui reste toujours mythique avec l’enfant, dans toute la mesure où pour la mère il y a quelque chose qui reste irréductible dans ce dont il s’agit, en fin de compte si nous suivons Freud, c’est dire que l’enfant en tant que réel symbolise l’image.

 

S’il est important que l’enfant, en tant que réel pour la mère, prenne pour elle la fonction symbolique de son besoin imaginaire, les trois termes y sont, et toutes sortes de variétés vont là pouvoir s’introduire. L’enfant mis en présence de la mère, toutes sortes de situations déjà structurées existent entre lui et la mère, à savoir à partir du moment où la mère s’est introduite dans le réel à l’état de puissance, quelque chose pour l’enfant ouvre la possibilité d’un inter­médiaire comme tel, comme objet de don.

La question est de savoir à quel moment et comment, par quel mode d’accès l’enfant peut être introduit directement à la structure – Symbolique, Imaginaire, Réel – telle qu’elle se produit pour la mère ? Autrement dit à quel moment l’enfant peut entrer, assumer d’une façon nous verrons plus ou moins symbolisée, la situation imaginaire, réelle de ce qu’est le phallus pour la mère, à quel moment l’enfant peut jusque dans une certaine mesure, se sentir dépossédé lui-même de quelque chose qu’il exige de la mère en s’apercevant que ce n’est pas lui qui est aimé, mais quelque chose d’autre qui est une certaine image.

I1 y a quelque chose qui va plus loin, c’est que cette image phallique, l’enfant la réalise sur lui-même, c’est là qu’intervient à proprement parler la relation narcissique. Dans quelle mesure au moment où l’enfant appréhende par exemple la différence des sexes, cette expérience vient-elle s’articuler avec ce qui lui est offert dans la présence même et l’action de la mère, à la reconnaissance de ce tiers terme imaginaire qu’est le phallus pour la mère ? Bien plus, dans quelle mesure la notion que la mère manque de ce phallus, que la mère est elle-même désirante, non pas seulement d’autre chose que de lui- même, mais désirante tout court, c’est-à-dire atteinte dans sa puissance, est-il quelque chose qui pour le sujet peut être, va être plus décisif que tout ?

 

je vous ai annoncé la dernière fois l’observation d’une phobie. je vous indique tout de suite quel va être son intérêt : c’est une petite fille, et nous avons grâce au fait que c’est la guerre et que c’est une élève d’Anna Freud, toutes sortes de bonnes conditions, l’enfant sera observée de bout en bout, et comme c’est une élève de Madame Anna Freud, dans toute cette mesure elle sera une bonne observatrice parce qu’elle ne comprend rien, elle ne comprend rien parce que la théorie de Madame Anna Freud est fausse et que par consé­quent cela la mettra devant les faits dans un état d’étonnement qui fera toute la fécondité de l’observation. Et alors on note tout au jour le jour.

 

La petite fille s’aperçoit que les garçons ont un fait-pipi comme on s’ex­prime dans l’observation du petit Hans. Pendant tout un moment elle se met à fonctionner en position de rivalité – elle a deux ans et cinq mois – c’est-à­-dire qu’elle fait tout pour faire comme les petits garçons. Cette enfant est séparée de sa mère, pas seulement à cause de la guerre, mais parce que sa mère a perdu au début de la guerre son mari. Elle vient la voir, les relations sont excellentes, la présence-absence est régulière, et les jeux d’amour, de contact avec l’enfant sont des jeux d’approche, elle s’amène sur la pointe des pieds, et elle distille son arrivée, on voit sa fonction de mère symbolique. Tout va très bien, elle a les objets réels qu’elle veut quand la mère n’est pas là, quand la mère est là elle joue son rôle de mère symbolique.

Cette petite fait donc la découverte que les garçons ont un fait-pipi, il en résulte assurément quelque chose, à savoir qu’elle veut les imiter et qu’elle veut manipuler leur fait-pipi, il y a un drame, mais qui n’entraine absolument rien comme conséquences. Or cette observation nous est donnée pour être celle d’une phobie, et en effet une belle nuit elle va se réveiller saisie d’une frayeur folle, et ce sera à cause de la présence d’un chien qui est là, qui veut la mordre, qui fait qu’elle veut sortir de son lit et qu’il faut la mettre dans un autre. Cette observation de phobie évolue un certain temps.

 

Cette phobie suit-elle la découverte de l’absence de pénis ? Pourquoi posons-nous la question ? Nous posons la question parce que ce chien, nous saurons dans toute la mesure où nous analyserons l’enfant, c’est-à-dire où nous suivrons et comprendrons ce qu’il raconte, ce chien est manifestement un chien qui mord, et qui mord le sexe.

 

La première phrase – car c’est une enfant qui a un certain retard – vraiment longue et articulée qu’elle prononce dans son évolution, est pour dire que les chiens mordent les jambes des méchants garçons, et c’est en plein à l’origine de sa phobie. Vous voyez aussi le rapport qu’il y a entre la symbolisation et l’objet de la phobie. Pourquoi le chien ? Nous en parlerons plus tard, mais ce que je veux maintenant vous faire remarquer, c’est que ce chien est là comme agent qui retire ce qui d’abord a été plus ou moins admis comme absent. Allons-­nous court-circuiter les choses et dire qu’il s’agit simplement dans la phobie d’un passage au niveau de la loi, c’est-à-dire que quelque chose comme je vous le disais tout à l’heure, pourvu de puissance, est là pour intervenir et pour justifier ce qui est absent d’être absent parce que pour avoir été enlevé, mordu ? C’est dans ce sens que je vous indiquais que j’ai essayé d’articuler aujourd’hui comme schéma ce qui nous permet de faire le franchissement, de voir cette chose qui parait très sommaire. On le fait à chaque instant. Monsieur Jones nous dit très nettement : pour l’enfant après tout le surmoi n’est peut-être qu’un alibi, les angoisses sont primordiales, primitives, imaginaires, et en quelque sorte là il retourne à une sorte d’artifice, c’est la contre-partie ou la contravention morale, en d’autres termes c’est toute la culture et toutes ses interdictions, c’est quelque chose de caduc à l’abri de quoi ce qu’il y a de fondamental – à savoir les angoisses dans leur état incontenu – vient prendre en quelque sorte son repos.

 

I1 y a là-dedans quelque chose de juste, c’est le mécanisme de la phobie, et l’étendre comme le fait Monsieur Pasche à la fin de cet article dont je vous ai parlé, au point de dire que ce mécanisme de la phobie c’est ce quelque chose qui explique au fond l’instinct de mort par exemple, ou encore que les images du rêve c’est une certaine façon que le sujet a d’habiller ses angoisses, de les personnaliser comme on peut dire, c’est-à-dire de revenir toujours à la même idée qu’il n’y a pas là méconnaissance de l’ordre symbolique, mais, l’idée que c’est là une espèce d’habillement et de prétexte de quelque chose de plus fondamental, est-ce cela que je veux vous dire en amenant cette observation de phobie ? Non.

L’intérêt de ceci c’est de s’apercevoir que la phobie a mis bien plus d’un mois pour éclater, elle a mis bien plus de temps, mais un temps marqué entre la découverte de son aphallice ou aphallicisme pour cette enfant et l’éclosion de la phobie, il a fallu qu’il se passe dans l’intervalle quelque chose qui est que d’abord la mère a cessé de venir parce qu’elle était tombée malade et qu’il a fallu l’opérer. La mère n’est plus la mère symbolique, la mère a manqué. Elle revient, elle rejoue avec l’enfant, il ne se passe encore rien. Elle revient appuyée sur une canne, elle revient faible, elle n’a plus ni la même présence ni la même gaieté, ni les mêmes relations d’approche, d’éloignement qui fon­daient tout l’accrochage avec l’enfant, suffisant, qui se passaient tous les huit jours. Et c’est à ce moment donc, dans un troisième temps très éloigné, que naît la découverte que grâce aux observateurs nous pouvons savoir que l’œdipe vient non pas du phallus, de la deuxième rupture dans le rythme de l’alternance de la venue/être-venue de la mère comme telle, il a fallu encore que la mère apparaisse non seulement comme quelqu’un qui pouvait manquer – et son manque s’inscrit dans la réaction, dans le comportement de l’enfant, c’est-à-­dire que l’enfant est très triste, il a fallu l’encourager il n’y avait pas de phobie – c’est quand elle revoit sa mère sous une forme débile, appuyée sur un bâton, malade, fatiguée, qu’éclate le lendemain le rêve du chien et le développement de la phobie.

 

Il n’y a qu’une seule chose dans l’observation plus significative et plus paradoxale que cela, nous reparlerons de cette phobie de la façon dont les thé­rapeutes l’ont attaquée, ce qu’ils ont cru comprendre. Je veux simplement vous marquer dans les antécédents de la phobie, c’est qu’au moins cela pose la ques­tion de savoir à partir de quel moment c’est en tant que la mère elle, manque de phallus que le quelque chose qui se détermine et qui s’équilibre dans la phobie a rendu la phobie nécessaire. Pourquoi elle est suffisante, c’est une autre question que nous aborderons la prochaine fois.

Il y a un autre point non moins frappant, c’est qu’après la phobie la guerre cesse, la mère reprend son enfant, elle se remarie. Elle se trouve avec un nouveau père, et avec un nouveau frère, le fils du monsieur avec lequel la mère se remarie, et à ce moment-là le frère qu’elle a acquis d’un seul coup et qui est nettement plus âgé qu’elle, environ cinq ans de plus qu’elle, se met avec elle à se livrer à toutes sortes de jeux à la fois adoratoires et violents, parmi lesquels la requête de se montrer nus, et manifestement le frère fait précisément sur elle quelque chose qui est entièrement lié à l’intérêt qu’il porte à cette petite fille en tant qu’elle est apénienne, et là la psychothérapeute de s’étonner. C’aurait dû être une belle occasion de rechute de sa phobie puisque dans la théorie de l’environmental qui est celle sur laquelle se fonde toute la thérapeutique d’Anna Freud, c’est à savoir que c’est dans la mesure où le moi est plus ou moins bien informé de la réalité que les discordances s’établissent. Est-ce à ce moment là, de nouveau représentifié avec son manque, avec la présence d’homme-frère, de personnage non seulement phallique, mais porteur du pénis, est-ce qu’il n’y aurait pas là une occasion de rechute ? Bien loin de là, elle ne s’est jamais portée si bien, il n’y a pas trace à ce moment de trouble mental, elle se développe parfaitement bien. On nous dit d’ailleurs exactement pourquoi

C’est qu’elle est manifestement préférée par sa mère à ce garçon, mais néanmoins le père est quelqu’un d’assez présent pour introduire précisément un nouvel élément, l’élément dont nous n’avons pas encore parlé jusqu’à présent, mais qui tout de même est essentiellement lié à la fonction de la phobie. Un élément symbolique au delà de la relation de puissance ou d’impuissance avec la mère, le père à proprement parler, lui-même comme dégageant de ses relations avec la mère la notion de puissance, bref ce qui au contraire nous parait avoir été saturé par la phobie, à savoir ce qu’elle redoute en l’animal castrateur comme tel qui s’est avéré de toute nécessité avoir été l’élément d’articulation essentiel qui a permis à cette enfant de traverser la crise grave où elle était entrée devant l’impuissance maternelle.

 

Elle retrouve là son besoin saturé par la présence maternelle et par surcroît par le fait que quelque chose dont justement c’est la question de savoir si la thérapeute voit si clair que cela, à savoir qu’il y a peut-être toutes sortes de possibilités pathologiques dans cette relation où elle est déjà fille du père, car nous pouvons nous apercevoir sous une autre face à ce moment là, qu’elle est devenue, elle toute entière, quelque chose qui vaut plus que le frère. En tout cas elle va devenir assurément la sœur phallus, dont on parle tellement et dont il s’agit de savoir dans quelle mesure pour la suite elle ne sera pas impliquée dans cette fonction imaginaire. Mais pour l’immédiat nul besoin essentiel n’est à combler par l’articulation du phantasme phallique, le père est là, il y suffit, il suffit à maintenir entre les trois termes de la relation mère-enfant-phallus l’écart suffisant pour que le sujet n’ait à donner de soi, à y mettre du sien d’aucune façon pour maintenir cet écart.Comment cet écart est-il maintenu, par quelle voie, par quelle identification, par quel artifice ? C’est ce que nous commencerons la prochaine fois d’essayer d’attaquer en reprenant un peu cette observation, c’est-à-dire en vous intro­duisant par là même à ce qu’il y a de plus caractéristique dans la relation d’objet préœdipienne, à savoir la naissance de l’objet fétiche.

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