mardi, février 27, 2024
Recherches Lacan

LIV LA RELATION D'OBJET 1956 – 1957 Leçon du 16 janvier 1957

Leçon du 16 janvier 1957

Nous avons terminé notre entretien la fois dernière en tentant de résumer le cas présenté par Freud, d’homosexualité féminine. Je vous avais ébauché au passage en même temps que les péripéties, quelque chose qu’on peut appeler la structure, puisque si ce n’était pas sur le fond de l’analyse structurale que nous le poursuivions, ce n’aurait pas beaucoup plus d’importance qu’un cas pittoresque.

Il convient de revenir sur cette analyse structurale, car ce n’est qu’à condi­tion de la faire progresser, et aussi loin qu’il est possible, qu’il y a intérêt dans l’analyse à s’engager dans cette voie.

Qu’il y ait un manque dans la théorie analytique, c’est ce qu’il me semble voir surgir à chaque instant. Il n’est pas mauvais d’ailleurs de rappeler que c’est pour répondre à ce manque effectivement, qu’ici nous poursuivons notre effort. Bien entendu ce manque est sensible partout, je le voyais récemment encore se réactiver dans mon esprit à voir se confronter les propos de Made­moiselle Anna Freud avec ceux de Mélanie Klein. Sans doute Mademoiselle Anna Freud a-t-elle mis beaucoup d’eau dans son vin depuis, mais elle a fondé les principes de son analyse des enfants sur des remarques telles que celle-ci que par exemple il ne pouvait pas se faire de transfert, tout au moins pas de névrose de transfert, parce que les enfants étant encore inclus dans la situation créatrice de la tension névrotique, il ne pouvait pas y avoir à proprement parler de transfert pour quelque chose qui était en train de se jouer. Que d’autre part, le fait qu’ils puissent être encore en rapport avec les objets de leur attachement inaugural — autre remarque de la même nature en somme, mais différente — devrait changer la position de l’analyste qui ici, interviendrait en quelque sorte entière sur le plan actuel, qui pour autant devrait profondément modifier sa technique. Sa technique d’autre part, fut en quelque sorte profondément modi­fiée, et en ceci Mademoiselle Anna Freud rend hommage à quelque chose qui est comme un pressentiment de l’importance de la fonction essentielle de la parole dans le rapport analytique. Assurément l’enfant pourra être, lui, dans un rapport différent, dit-elle, de celui de l’adulte à la parole pour, en d’autres termes, devoir être pris à l’aide des moyens de jeu qui sont la technique de l’enfant, qui devrait également se trouver dans une position qui ne permet pas à l’analyste de s’offrir à lui dans la position de neutralité ou de réceptivité qui cherche avant tout à accueillir, à permettre de s’épanouir, et à l’occasion de faire écho à la parole.

Je dirais donc que l’engagement de l’analyste dans une autre nature que le rapport de la parole, pour n’être pas développé, même pas conçu, est pourtant indiqué. Madame Mélanie Klein dans ses arguments, fait remarquer que rien au contraire n’est plus semblable que l’analyse d’un enfant, que même à un âge extrêmement précoce déjà, ce dont il s’agit dans l’inconscient de l’enfant n’a rien à faire, contrairement à ce que dit Mademoiselle Anna Freud, avec les parents réels. Que déjà entre deux ans et demi et trois ans la situation est tellement modifiée par rapport à ce qu’on peut constater dans la relation réelle,

qu’il s’agit déjà tellement de quelque chose qui est toute une dramatisation profondément étrangère à l’actualité de la relation familiale de l’enfant, qu’on a pu constater chez un enfant qui avait par exemple été élevé à titre d’enfant unique — chez un personnage qui habitait fort loin des parents, une vieille tante en somme, ce qui le mettait dans un rapport tout à fait isolé, duel avec une seule personne,- on a pu constater que cet enfant pour autant n’en avait pas moins reconstitué tout un drame familial avec père, mère, et même avec frère et sœurs rivaux, je cite. I1 s’agit donc bien d’ores et déjà de révéler dans l’analyse quelque chose qui, dans son fond, n’est pas dans le rapport immédiat pur et simple avec le réel, mais est quelque chose qui déjà s’inscrit dans une sym­bolisation dont à partir de ce moment — je veux dire si nous admettons les affirmations de Mélanie Klein, ses affirmations reposent sur son expérience, et cette expérience nous est communiquée dans des observations qui poussent les choses quelquefois à l’étrange, car à la vérité on ne peut pas ne pas être frappé de voir cette sorte de creuset de sorcière ou de devineresse au fond duquel s’agitent dans un monde imaginaire global, l’idée du contenant du corps mater­nel — tous les fantasmes primordiaux présents, et ceci en quelque sorte dès l’ori­gine, tendent à se structurer dans un drame qui paraît préformé, et pour lequel il faut susciter à tout instant le surgissement des instincts primordiaux les plus agressifs, pour faire en quelque sorte mouvoir la machine.

Nous ne pouvons pas ne pas être frappés, à la fois par le témoignage d’une adéquation entre toute cette fantasmagorie et les données uniques que Madame Mélanie Klein manie ici, et en même temps nous demander en présence de quoi nous sommes. Qu’est-ce que peut vouloir dire cette symbolisation dra­matique qui semble se retrouver plus comblée à mesure qu’on remonte plus loin, comme si à la fin on pouvait admettre que plus nous nous rapprochons de l’origine, plus le complexe d’œdipe est là comblé, articulé, prêt à entrer en action.

 

Ceci mérite au moins qu’on se pose une question, et cette question rejaillit partout, par ce chemin précis par lequel j’essaye de vous mener pour l’instant, qui est celui de la perversion. Qu’est-ce que la perversion ? A l’intérieur d’un même groupe on entend là-dessus les voix les plus discordantes.

 

Les uns, croyant suivre Freud, diront qu’il faut revenir purement et sim­plement à la notion de la persistance d’une fixation portant sur une pulsion partielle et qui traverserait, en quelque sorte indemne, tout le progrès, toute la dialectique qui tend à s’établir de l’œdipe, mais qui n’y subirait absolument pas les avatars qui tendent à réduire les autres pulsions partielles dans un mou­vement qui en fin de compte les unifie et les fait aboutir à la pulsion génitale. C’est la pulsion idéale essentiellement unifiante. Que donc il s’agit dans la perversion d’une chose qui est une sorte d’accident de l’évolution des pulsions. Mais traduisant d’une façon classique la notion de Freud que la perversion est le négatif de la névrose ils veulent purement et simplement faire de la per­version quelque chose où la pulsion n’est pas élaborée.

 

D’autres, pourtant, qui ne sont pas d’ailleurs pour autant les plus pers­picaces ni les meilleurs, mais avertis par l’expérience et par quelque chose qui s’impose véritablement dans la pratique de l’analyse, essayeront de montrer que la perversion est bien loin d’être ce quelque chose de pur et qui persiste, et que pour tout dire la perversion fait bien partie elle aussi de quelque chose qui s’est réalisé à travers toutes les crises, fusions et dé-fusions dramatiques, qui présente la même richesse dimensionnelle, la même abondance, les mêmes rythmes, les mêmes étapes qu’une névrose. Ils tenteront alors d’expliquer que c’est le négatif de la névrose, en poussant des formules telles que celle-ci : qu’il s’agit là de l’érotisation de la défense, comme en effet tous ces jeux à travers lesquels se poursuit une analyse de la réduction des défenses. Je veux bien, cela fait image, mais à vrai dire pourquoi cela peut-il être érotisé ? C’est bien là toute la question : d’où vient cette érotisation ? Où est situé le pouvoir invisible qui projetterait cette coloration qui paraît venir là comme une sorte de superflu, de changement de qualité, à mettre sur la défense ce qui est à proprement parler à considérer comme satisfaction libidinale ? La chose à la vérité n’est pas impen­sable, mais le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle n’est pas pensée.

 

En fin de compte, il ne faut pourtant pas croire qu’à l’intérieur de l’évolution de la théorie analytique, Freud se soit avisé d’essayer là-dessus de nous donner une notion qui s’élabore. Je dirais même plus : nous en avons dans Freud même un exemple qui prouve qu’assurément quand il nous dit que la perversion est le négatif de la névrose, cela n’est pas une formule à prendre comme on l’a prise longtemps, c’est à savoir qu’il faudrait tout simplement entendre que dans la perversion ce qui est caché dans l’inconscient quand nous sommes en présence d’un cas névrotique est là à ciel ouvert et en quelque sorte libre. C’est bien autre chose qu’il nous propose. Peut-être après tout faut-il le prendre comme de nous être donné sous ces sortes de formules resserrées auxquelles notre analyse doit trouver son véritable sens, et c’est en essayant d’abord de le suivre et de voir par exemple comment il conçoit le mécanisme d’un phénomène qu’on peut qualifier de pervers, voire d’une perversion catégorique, que nous pourrons en fin de compte nous apercevoir de ce qu’il veut dire, quand il affirme que la perversion est le négatif de la névrose.

 

Si nous regardons les choses d’un peu plus près, si nous prenions cette étude qui devrait être célèbre : Contribution à l’étude de la genèse des per­versions sexuelles, nous remarquerions que l’attention de Freud est carac­téristique, et non moins caractéristique qu’il choisit comme titre ceci, il y insiste dans le texte, c’est quelque chose qui n’est pas simplement une étiquette, mais une phrase extraite directement de la déclaration des malades quand ils abordent ce thème de leurs fantasmes, en gros sado-masochiste, quels que soient le rôle et la fonction qu’ils prennent dans tel et tel cas particulier. Freud nous dit qu’il centre son étude tout spécialement sur six cas qui sont tous plus ou moins des névroses obsessionnelles, quatre de femmes et deux d’hommes, et que derrière il y a toute son expérience de tous les cas sur lesquels il n’a pas lui-même une aussi grande compréhension. Aussi semble- t-il, il y a là une sorte de résumé, de tentative d’organiser une masse considérable d’expériences.Quand le sujet déclare mettre en jeu dans le traitement ce quelque chose qui est le fantasme, il l’exprime ainsi sous cette forme remarquable, par cette imprécision ces questions qu’elle laisse ouvertes et auxquelles il ne répond que très difficilement, et à la vérité auxquelles il ne peut pas donner d’emblée de réponse satisfaisante, il ne peut guère en dire plus pour se caractériser non sans cette sorte d’aversion, voire de vergogne ou de honte qu’il y a non pas à la pratique de ces fantasmes plus ou moins associés, oratoires – et qui dans leur exercice sont en général pris par les sujets comme des activités qui n’entraînent pour eux aucune espèce de charte de culpabilité – mais qui par contre présentent, c’est là quelque chose d’assez remarquable, très souvent non pas seulement de grandes difficultés à être formulés, mais provoquent chez le sujet une assez grande aversion, répugnance, culpabilité à être articulés. Et déjà on sent bien là quelque chose qui doit nous faire dresser l’oreille, entre l’usage fantasmatique ou imaginaire de ces images et leur formulation parlée. Déjà ce signal dans le comportement du sujet est quelque chose qui marque une limite : ce n’est pas du même ordre d’en jouer mentalement ou d’en parler.

 

A propos de ce fantasme : « on bat un enfant », Freud va nous dire ce que son expérience lui a montré, ce que cela signifiait chez les sujets. Nous n’ar­riverons pas au bout de cet article aujourd’hui, je veux simplement mettre en relief certains éléments tout à fait manifestes, parce qu’ils concernent directement le chemin sur lequel je vous ai engagés la dernière fois, abordant le problème par le cas de la psycho-génèse de l’homosexualité féminine.

 

Freud nous dit : le progrès de l’analyse montre qu’il s’agit dans ce fantasme de quelque chose qui s’est substitué par une série de transformations, à d’autres fantasmes, lesquels ont eu un rôle tout à fait compréhensible au moment de l’évolution du sujet. C’est la structure de ces états que je voudrais vous exposer, pour vous permettre d’y reconnaître quelque chose qui semble tout à fait mani­feste à la seule condition d’avoir les yeux ouverts, au moins sur cette dimension dans laquelle nous essayons de nous avancer, et qui se résume sous ce titre de la structure subjective.

Autrement dit, c’est ce contre quoi nous essayons de nous tenir toujours pour essayer de donner leur véritable position à ce qui dans la théorie, se présente souvent comme une ambiguïté, voire une impasse, voire une diplopie. C’est voir à quel niveau de la structure subjective se passe un phénomène. Nous constatons que c’est dans trois étapes où Freud nous dit que se scande l’histoire à mesure qu’elle s’ouvre sous la pression analytique, et qui permet de retrouver l’origine de ces fantasmes. Il dit d’ailleurs qu’il va se limiter dans ce qui lui permet cette première formulation typique du fantasme, qu’il va se limiter pour des raisons qu’il précisera par la suite, mais que nous laisserons de côté nous-même aujourd’hui, dans la première partie de son exposé que nous ne mettrons pas au premier plan cette fois-ci, qu’il va se limiter à ce qui se passe précisément chez les femmes.

La forme que prend le premier fantasme, celui que l’on peut, nous dit-il y retrouver quand on analyse le fait, est celui-ci : « mon père bât un enfant qui est l’enfant que je hais ». Il s’agit d’un fantasme plus ou moins lié dans l’histoire à l’introduction d’un frère ou d’une soeur, d’un rival qui à un moment se trouve, par sa présence, par les soins qui lui sont donnés, frustrer l’enfant de l’affection des parents. Ici il s’agit tout spécialement du père. Nous n’insisterons pas ici sur ce point, mais nous n’omettrons pas de remarquer qu’il s’agit d’une fille prise à un certain moment déjà où s’est constitué le complexe d’œdipe, où la relation au père s’est instituée. Nous laisserons donc pour le futur l’explication de cette prééminence dans un fantasme tout à fait primitif de la personne du père, étant bien entendu que ce ne doit pas être sans rapport avec le fait qu’il s’agisse d’une fille . Mais laissons de côté ce problème.

 

L’important est ceci : nous touchons là au départ dans une perspective historique qui est rétroactive. C’est du point actuel où nous sommes dans l’ana­lyse que le sujet formule pour le passé, organise une situation primitive dra­matique, d’une façon qui s’inscrit pourtant dans sa parole actuelle, dans son pouvoir de symbolisation présent, et que nous retrouvons par le progrès de l’analyse comme la chose primitive, l’organisation primordiale la plus profonde. C’est quelque chose qui a cette complexité manifeste d’avoir trois personnages – il y a l’agent du châtiment, il y a celui qui subit et qui est un autre que le sujet, nommément un enfant que le sujet hait et qu’il voit par là déchu de cette préférence parentale qui est en jeu, il se sent lui-même privilégié par le fait que l’autre choit de cette préférence. Il y a quelque chose qui, si l’on peut dire, implique une dimension et une tension triple qui suppose le rapport à un sujet avec deux autres dont les rapports eux-mêmes entre eux, sont motivés par quelque chose qui est centré par le sujet. Mon père, peut-on dire, pour accentuer les choses dans un sens, bat mon frère ou ma soeur de peur que je croie qu’on ne me le préfère.

Une causalité ou une tension, une référence au sujet pris comme un tiers, en faveur de qui la chose se produit, est quelque chose qui anime et motive l’action sur le personnage second, celui qui subit. Et ce tiers qu’est le sujet, est lui-même ici invoqué, présentifié dans la situation comme celui aux yeux de qui ceci doit se passer, dans l’intention de lui faire savoir que quelque chose à lui, lui est donné, qui est le privilège de cette préférence, qui est cette préséance, cet ordre, cette structure qui d’une façon réintroduit – de même que tout à l’heure il y avait la notion de peur – c’est-à-dire une sorte d’anticipation, de dimension temporelle, de tension en avant qui est introduite comme motrice à l’intérieur de cette situation triple. Il y a référence au tiers en tant que sujet, en tant qu’il a à le croire ou à inférer quelque chose d’un certain comportement qui se porte sur l’objet second qui dans cette occasion est pris comme instrument de cette communication entre les deux sujets, qui est en fin de compte une communication d’amour, puisque c’est aux dépens de ce second que se déclare pour celui qui est le sujet central, ce quelque chose qu’il reçoit à cette occasion, et qui est l’expression de son vœu, de son désir d’être préféré, d’être aimé. Formation bien entendu déjà elle-même dramatisée, déjà réactionnelle en tant qu’elle est issue d’une situation complexe. Mais cette situation complexe suppose cette référence inter-subjective triple avec tout ce qu’elle nécessite et introduit de référence temporelle, de temps, de scansion, qui suppose l’introduction du second sujet qui est nécessaire.

 

Pourquoi ? Ce qui est à franchir d’un sujet à l’autre, il en est l’instrument, le ressort, le médium, le moyen. En fin de compte nous nous trouvons devant une structure inter-subjective pleine, au sens où elle s’établit dans le fran­chissement achevé d’une parole. I1 ne s’agit pas que la chose ait été parlée, il s’agit que la structure inter-subjective elle-même dans cette situation ternaire qui est instaurée dans le fantasme primitif, porte en elle-même la marque de la même structure intersubjective qui constitue toute parole achevée.

 

La seconde étape par rapport à la première, représente une situation réduite : Freud nous dit qu’on trouve là d’une façon très particulière une situa­tion réduite à deux personnages – je suis là le texte de Freud. Et on l’explique comme on peut. Freud indique l’explication sans y peser d’ailleurs, la décrit comme une étape nécessaire et reconstruite, indispensable pour comprendre toute la motivation de ce qui se produit dans l’histoire du sujet. Cette seconde étape produit : « Moi je suis battue par mon père ».

 

Il s’agit ici d’une situation réduite à deux, dont on peut dire qu’elle exclut tout autre dimension que celle du rapport avec l’agent batteur. Il y a là quelque chose qui peut prêter à toutes sortes d’interprétations, mais ces interprétations elles-mêmes resteront marquées du caractère de la plus grande ambiguïté. Si dans le premier fantasme il y a une organisation et une structure qui y met un sens qu’on pourrait indiquer par une série de flèches, dans l’autre la situation est tellement ambiguë qu’on peut se demander un instant dans quelle mesure le sujet participe avec celui qui l’agresse et le frappe. C’est la classique ambiguïté sado-masochiste. Et si on la résout, on conclura comme le dit Freud, que c’est là quelque chose qui est lié à cette essence du masochisme, mais que le moi dans cette occasion est fortement accentué dans la situation. Le sujet se trouve dans une position réciproque, mais en même temps exclusive : c’est ou lui ou l’autre qui est battu, et ici c’est lui, et par le fait que c’est lui il y a quelque chose qui est indiqué, mais qui n’est pas résolu.

 

On peut, et la suite de la discussion le montre, voir dans cet acte même d’être battu, une transposition ou un déplacement aussi de quelque chose qui, peut-être, est déjà marqué d’érotisme. Le fait même qu’on puisse parler à cette occasion, d’essence du masochisme, est tout à fait indicatif, alors qu’à l’étape précédente, Freud l’a dit, nous étions dans une situation qui, pour extrêmement structurée qu’elle ait été, était en quelque sorte grosse de toute virtualité. Elle n’était ni sexuelle, ni spécialement sadique, elle les contenait en puissance, et ce quelque chose qui se précipite dans un sens ou dans l’autre, mais ambigu, se marque dans la seconde étape, dans cette étape de la relation duelle avec toute problématique qu’elle soulève sur le plan libidinal.

 

Cette seconde étape qui elle, est duelle, et où le sujet se trouve inclus dans un rapport duel, et donc ambigu, avec l’autre comme tel dans cette sorte d’ou bien – ou bien qui est fondamental de cette relation duelle, Freud nous dit que nous sommes presque toujours forcés de la reconstruire, tellement elle est fugi­tive. Cette fugitivité est sa caractéristique, et très vite la situation se précipite dans la troisième étape, celle où l’on peut dire, le sujet est réduit à son point le plus extrême et retrouve apparemment sa position tierce sous la forme de ce pur et simple observant, qui en quelque sorte réduit cette situation inter­subjective avec la situation temporelle, après être passé à la situation seconde, duelle et réciproque, à la situation tout à fait désubjectivée qui est celle du fantasme terminal, à savoir : on bat un enfant.

Bien sûr cet « on »est quelque chose où l’on peut retrouver vaguement la fonction paternelle, mais en général le père n’est pas reconnaissable, ce n’est qu’un substitut. D’autre part quand on dit : « on bat un enfant », c’est la formule du sujet que Freud a voulu respecter, mais il s’agit souvent de plusieurs enfants, la production fantasmatique le fait éclater en le multipliant en mille exemplaires. Et cela montre bien le caractère de désubjectivation essentiel qui se produit dans la relation primordiale, et il reste cette objectivation, cette désubjectivation en tout cas radicale, de toute la structure au niveau de laquelle le sujet n’est plus là que comme une sorte de spectateur réduit à l’état de spectateur, ou simplement d’œil, c’est à dire ce qui caractérise toujours à la limite et au point de la dernière réduction tout espèce d’objet. Il faut moins, non pas toujours un sujet, mais un œil pour le voir, un œil, un écran sur lequel le sujet est institué.

 

Que voyons-nous là ? Comment pouvons-nous traduire cela dans notre langage au point précis où nous en sommes de notre procès ? Il est clair qu’au niveau du schéma du Sujet, de l’Autre et de la relation imaginaire du moi du sujet plus ou moins fantasmatisée, la relation imaginaire s’inscrit dans cette direction et dans ce rapport plus ou moins marqué de spécularité, de réciprocité entre le moi et l’autre. Nous nous trouvons en présence de quelque chose qui est une parole inconsciente, celle qu’il a fallu retrouver à travers tous les artifices de l’analyse du transfert, qui est celle-ci : mon père en battant un enfant qui est l’enfant que je hais, me manifeste qu’il m’aime, ou : mon père bat un enfant de peur que je croies que je ne sois pas préféré, ou tout autre formule qui d’une façon quelconque mette en valeur un des accents de cette relation dramatique. Ceci qui est exclu, qui n’est pas présent dans la névrose, qu’il faut retrouver et qui va avoir des évolutions qui se manifestent par ailleurs dans tous les symptômes constitutifs de cette névrose, ceci est retrouvé dans un élément du tableau clinique qui est ce fantasme.

 

Comment se présente-t-il ? Il se présente d’une façon qui porte en lui encore très visible le témoignage des éléments signifiants de la parole articulée au niveau de ce trans-objet si on peut dire, c’est le grand Autre, le lieu où s’articule la parole inconsciente, le Es en tant qu’il est parole, histoire, mémoire, structure articulée.

 

La perversion, ou disons pour nous limiter là, le fantasme pervers, a une propriété que nous pouvons maintenant dégager. Qu’est-ce que cette sorte de résidu, de réduction symbolique qui progressivement a éliminé toute la structure subjective de la situation, pour n’en laisser émerger que quelque chose d’en­tièrement objectivé, et en fin de compte énigmatique qui garde à la fois – toute la charge, mais la charge non révélée, inconstituée, non assumée par le sujet, de ce qui est au niveau de l’Autre comme structure articulée où le sujet est engagé ? Nous nous trouvons là au niveau du fantasme pervers, de quelque chose qui en a à la fois tous les éléments, mais qui en a  perdu tout ce qui est signification, à savoir la relation intersubjective, c’est en quelque sorte le maintien à l’état pur de ce qu’on peut appeler là-dedans des signifiants à l’état pur, sans la relation intersubjective, les signifiants vidés de leur sujet, une sorte d’objectivation des signifiants de la situation comme telle.

 

Ce quelque chose qui est indiqué dans le sens d’une relation structurante fondamentale de l’histoire du sujet au niveau de la perversion, est à la fois maintenu, contenu, mais sous la forme d’un pur signe. Et qu’est-ce que c’est d’autre que tout ce que nous retrouvons au niveau de la perversion ? Repré­sentez-vous maintenant ce que vous savez par exemple du fétiche, ce fétiche dont on vous dit qu’il est explicable par cet au-delà jamais vu, et pour cause ! C’est le pénis de la mère phallique, et qui est lié par le sujet – le plus souvent après un bref effort analytique, tout au moins dans les souvenirs encore acces­sibles au sujet – à une situation où si l’on peut dire, l’enfant dans son observation s’est arrêté, au moins dans son souvenir, au bord de la robe de la mère où nous nous trouvons voir une sorte de remarquable concours entre la structure de ce qu’on peut appeler le souvenir-écran, c’est-à-dire le moment où la chaîne de la mémoire s’arrête – et elle s’arrête en effet au bord de la robe, pas plus haut que la cheville, et c’est bien pour cela que c’est là qu’on rencontre la chaussure, et c’est bien pour cela aussi que la chaussure peut, tout au moins dans certains cas particuliers, mais c’est un cas exemplaire, prendre sa fonction de substitut de ce qui n’est pas vu, mais de ce qui est articulé, formulé comme étant ici vraiment pour le sujet de la mère qui possède ce phallus, imaginaire sans doute, mais essentiel à sa fondation symbolique comme mère phallique.

 

Nous nous trouvons là aussi devant quelque chose qui est du même ordre, devant ce quelque chose qui fige, réduit à l’état d’instantané le cours de la mémoire en l’arrêtant à ce point qui s’appelle souvenir-écran, à la façon de quelque chose qui se déroulerait assez rapidement et s’arrêterait tout d’un coup en un point, figeant tous les personnages comme dans un mouvement ciné­matographique. Cette sorte d’instantané qui est la caractéristique de cette réduc­tion de la scène pleine, signifiante, articulée de sujet à sujet, à quelque chose qui s’immobilise dans ce fantasme, qui reste chargé de toutes les valeurs éro­tiques qui sont incluses dans ce qu’il a exprimé, et dont il est en quelque sorte le témoignage, le support, le dernier support restant.

 

Nous touchons là du doigt comment se forme ce qu’on peut appeler le moule de la perversion, à savoir cette valorisation de l’image pour autant qu’elle reste le témoin privilégié de quelque chose qui dans l’inconscient, doit être articulé, remis en jeu dans la dialectique du transfert, c’est-à-dire dans ce quelque chose qui doit reprendre ses dimensions à l’intérieur du dialogue ana­lytique.

 

La valeur donc, de dimension imaginaire apparaît prévalente chaque fois qu’il s’agit d’une perversion, et c’est en tant que cette relation imaginaire est sur le chemin de ce qui se passe du sujet à l’Autre, ou plus exactement de ce qui reste du sujet situé dans l’Autre, pour autant que justement c’est refoulé, que la parole qui est bien celle du sujet et qui pourtant comme elle est de par sa nature de parole un message qu’il doit recevoir de l’Autre sous forme inversée, peut aussi bien y rester dans l’Autre, c’est à dire y constituer le refoulé de l’inconscient, instaurant une relation possible mais non réalisée. Possible d’ail­leurs ça n’est pas tout dire, il faut bien aussi qu’il y ait là-dedans quelque impossibilité, sans cela ce ne serait pas refoulé, et c’est bien justement parce qu’il y a cette impossibilité dans les situations ordinaires qu’il faut tous les artifices du transfert pour rendre de nouveau passable, formulable, ce qui doit se communiquer de cet Autre, grand Autre, au sujet, en tant que le je du sujet vient à être.

 

A l’intérieur de cette indication que nous donne l’analyse freudienne de la façon la plus nette – et tout est dit et articulé encore beaucoup plus loin que ce que je dis là – Freud marque bel et bien à cette occasion que c’est à travers les avatars et l’aventure de l’œdipe, à l’avancement et la résolution de l’œdipe, que nous devons prendre la question, le problème de la constitution de toute perversion.

Il est stupéfiant qu’on ait pu même songer à maintenir l’indication, la traduction en quelque sorte populaire, de la perversion comme étant le négatif de la névrose, simplement en ceci que la perversion serait une pulsion non élaborée par le mécanisme oedipien et névrotique, purement et simplement sur­vivance, persistance d’une pulsion partielle irréductible. Alors que Freud, à propos de cet article primordial et en beaucoup d’autres points encore, indique suffisamment qu’aucune structuration perverse, si primitive que nous la sup­posions – de celle en tout cas qui vienne à notre connaissance à nous analystes – n’est articulable que comme moyen, cheville, élément de quelque chose qui en fin de compte se conçoit, se comprend et s’articule dans, par et pour, et uniquement dans, par et pour le procès, l’organisation, l’articulation du complexe d’œdipe.

 

Essayons d’inscrire notre cas de l’autre jour dans cette relation croisée du Sujet à l’Autre, en tant que c’est là que doit s’avérer, s’établir la signification symbolique, tout la genèse actuelle du sujet, et l’interposition imaginaire qui est d’autre part ce en quoi il trouve son statut, sa structure d’objet par lui reconnue comme telle installée dans une certaine capture par rapport à des objets, disons pour lui immédiatement attrayants, qui sont les correspondants de ce désir, pour autant qu’il s’engage dans les voies, dans les rails imaginaires qui forment ce qu’on appelle ses fixations libidinales.

 

Essayons simplement – quoique aujourd’hui nous ne le pousserons pas jusqu’à son terme – de résumer. Que voyons-nous ? On peut mettre cinq temps pour décrire les phénomènes majeurs de cette instauration, non seulement de la perversion – que nous la considérions comme fondamentale ou acquise, peu importe, dans cette occasion nous savons quand cette perversion s’est indiquée, puis établie, puis précipitée, nous en avons les ressorts et nous en avons le départ, c’est une perversion qui s’est constituée tardivement, cela ne veut pas dire qu’elle n’avait pas ses prémisses dans des phénomènes tout à fait primordiaux – mais tâchons de comprendre ce que nous voyons au niveau où Freud lui-même a dégagé les avenues.

 

Il y a un état qui est primordial au moment où cette femme est installée au moment de la puberté vers treize-quatorze ans. Cette fille chérit un objet qui lui est lié par ses liens d’affection, un enfant qu’elle soigne, elle se montre aux yeux de tous particulièrement bien orientée dans ce sens, précisément dans les voies que tous peuvent espérer comme étant la vocation typique de la femme celle de la maternité. Et c’est sur cette base que quelque chose se produit qui va faire chez elle une espèce de retournement, celui qui va s’établir quand elle va s’intéresser à des objet d’amour qui vont être d’abord marqués du signe de la féminité, ce sont des femmes en situation plus ou moins maternelle, néo­maternisantes, puis finalement qui l’amèneront à cette passion qu’on nous appelle littéralement dévorante, pour cette personne qu’on nous appelle éga­lement « la dame » – et ce n’est pas pour rien – pour cette dame qu’elle traite dans un style de rapports chevaleresques et littéralement masculins, un style hautement élaboré du plan et du point de vue masculin. Cette passion pour la dame est servie en quelque sorte sans aucune exigence, sans désir, sans espoir même de retour avec ce caractère de don, de projection de l’aimant au-delà même de toute espèce de manifestation de l’aimé, qui est une des formes les plus caractéristiques, les plus élaborées de la relation amoureuse dans ses formes les plus hautement cultivées.

 

Comment pouvons-nous concevoir cette transformation ? je vous en ai donné le temps premier, et entre les deux il s’est produit quelque chose, et l’on nous dit quoi.

Cette transformation nous allons l’impliquer dans les mêmes termes qui ont servi à analyser la position.

 

Nous savons par Freud que l’élément par quoi le sujet masculin ou féminin – c’est là le sens de ce que nous dit Freud quand il parle de la phase phallique de l’organisation génitale infantile – arrive juste avant la période de latence, est cette phase phallique qui indique le point de réalisation du génital. Tout y est, jusque y compris le choix de l’objet. I1 y a cependant quelque chose qui n’y est pas, c’est une pleine réalisation de la fonction génitale pour autant qu’elle est structurée, organisée réellement. Il reste ce quelque chose de fantasmatique, d’essentiellement imaginaire qui est la prévalence du phallus, moyennant quoi il y a deux types d’êtres dans le monde : les êtres qui ont le phallus et ceux qui ne l’ont pas, c’est-à-dire qui en sont châtrés, Freud formule ceci ainsi. I1 est tout à fait clair qu’il y a là quelque chose qui vraiment suggère une pro­blématique dont à la vérité les auteurs n’arrivent pas à sortir, pour autant qu’il s’agit de justifier cela d’une façon quelconque par des motifs déterminés pour le sujet dans le réel.

 

je vous ai déjà dit que je mettrai entre parenthèses les extraordinaires modes d’explication auxquels ceci a contraint les auteurs. Leur mode général se résume à peu près à ceci : il faut bien que, comme chacun sait, tout soit déjà deviné et inscrit dans les tendances inconscientes, que le sujet ait déjà la préformation de par sa nature de ce quelque chose qui rend adéquate la coopération des sexes. Il faut donc bien que ceci soit déjà une espèce de formation où le sujet trouve quelque avantage, et que déjà il doit y avoir là un processus de défense. Ceci n’est pas, en effet, inconcevable dans une espèce de perspective, mais c’est reculer le problème, et cela en effet engage les auteurs dans une série de construc­tions qui ne font que remettre à l’origine toute la dialectique symbolique, et qui deviennent de plus en plus impensables à mesure que l’on remonte vers l’origine.

 

Admettons cela simplement pour le moment, et admettons aussi cette chose plus facile à admettre pour nous que pour les auteurs : c’est simplement que dans cette occasion le phallus se trouve cet élément imaginaire – c’est un fait qu’il faut prendre comme fait – par lequel le sujet au niveau génital est introduit dans la symbolique du don.

La symbolique du don et la maturation génitale sont deux choses différentes, elles sont liées par quelque chose qui est inclus dans la situation humaine réelle par le fait que c’est au niveau des règles instaurées par la loi dans l’exercice de ses fonctions génitales en tant qu’elles viennent effectivement en jeu dans l’échange inter-humain, c’est parce que les choses se passent à ce niveau, qu’ef­fectivement il y a un lien tellement étroit entre la symbolique du don et la maturation génitale. Mais c’est quelque chose qui n’a aucune espèce de cohé­rence inter-biologique individuelle pour le sujet. Par contre il s’avère que le fantasme du phallus à l’intérieur de cette symbolique du don au niveau génital, prend sa valeur, et Freud y insiste. Il n’a pas pour une bonne raison, la même valeur pour celui qui possède réellement le phallus, c’est à dire l’enfant mâle, et pour l’enfant qui ne le possède pas, c’est à dire pour l’enfant femelle.

 

Pour l’enfant femelle c’est très précisément en tant qu’elle ne le possède pas qu’elle va être introduite à la symbolique du don, c’est-à-dire que c’est en tant qu’elle phallicise la situation, c’est-à-dire qu’il s’agit d’avoir ou de n’avoir pas le phallus, qu’elle entre dans le complexe d’œdipe, alors que ce que nous souligne Freud, c’est que pour le garçon ce n’est pas là qu’il y entre, c’est par là qu’il en sort. C’est-à-dire qu’à la fin du complexe d’œdipe, c’est-à-dire au moment où il aura réalisé sur un certain plan la symbolique du don, il faudra effectivement qu’il fasse don de ce qu’il a, alors que si la fille entre dans le complexe d’œdipe, c’est pour autant que ce qu’elle n’a pas, elle a à le trouver dans le complexe d’œdipe, mais ce qu’elle n’a pas – parce que nous sommes déjà au niveau et au plan où quelque chose d’imaginaire entre dans une dia­lectique symbolique, dans une dialectique symbolique – ce qu’on n’a pas est simplement quelque chose qui est tout aussi existant que le reste, et qui est marqué du signe moins, simplement elle entre donc avec ce moins.

 

Y entrer avec le moins ou y entrer avec le plus n’empêche pas que ce dont il s’agit – il faut qu’il y ait quelque chose pour qu’on puisse mettre plus ou moins, présence ou absence – que ce dont il s’agit est là en jeu, et c’est cette mise en jeu du phallus qui, nous dit Freud, est le ressort de l’entrée de la fille dans le complexe d’œdipe.A l’intérieur de cette symbolique du don, toutes sortes de choses peuvent être données en échange, tellement de choses peuvent être données en échange qu’en fin de compte c’est bien pour cela que nous avons tellement d’équivalents du phallus dans ce qui se passe effectivement dans les symptômes. Et Freud va plus loin. Vous trouverez dans cet : « on bat un enfant », l’indication formulée en termes tout crus, que si tellement d’éléments des relations prégénitales entrent enjeu dans la dialectique oedipienne, c’est-à- dire si des frustrations au niveau anal, oral tendent à se produire qui sont pourtant quelque chose qui vienne réaliser les frustrations, les accidents, les éléments dramatiques de la relation oedipienne, c’est-à-dire quelque chose qui d’après les prémisses devrait se satis­faire uniquement dans l’élaboration génitale, Freud dit ceci : c’est que, par rapport à ce quelque chose d’obscur qui se passe au niveau du moi, car bien entendu l’enfant n’en a pas l’expérience, les éléments, les objets qui font partie des autres relations prégénitales sont plus accessibles à des représentations ver­bales. Il va jusqu’à dire que si les objets prégénitaux sont mis en jeu dans la dialectique oedipienne c’est en tant qu’ils se prêtent plus facilement à des repré­sentations verbales, c’est à dire que l’enfant peut se dire plus facilement que ce que le père donne à la mère à l’occasion c’est son urine, parce que son urine c’est quelque chose dont il connaît bien l’usage, très bien la fonction et l’existence comme objet qu’il est plus facile de symboliser, c’est-à-dire de pourvoir du signe plus ou moins qu’un objet qui a pris une certaine réalisation dans l’imagination de l’enfant, que quelque chose qui reste malgré tout extrêmement difficile à saisir, et difficile d’accès pour la fille.

 

Voici donc la fille dans une position dont on nous dit que la première introduction dans la dialectique de l’œdipe, tient à ceci que le pénis qu’elle désire, elle en recevra du père à la façon d’un substitut, l’enfant. Mais dans l’exemple qui nous occupe, il s’agit d’un enfant réel car elle pouponne un enfant consistant qui est dans le jeu.

 

D’autre part l’enfant qu’elle pouponne, puisque cela peut satisfaire en elle quelque chose qui est la substitution imaginaire phallique, c’est en le substituant et en se constituant elle comme sujet sans le savoir, comme mère imaginaire, qu’elle se satisfait en ayant cet enfant. C’est bien d’acquérir ce pénis imaginaire dont elle est fondamentalement frustrée, donc en mettant ce pénis imaginaire au niveau du moi.

 

Je ne fais rien d’autre que de mettre en valeur ceci qui est caractéristique de la frustration originaire, c’est que tout objet qui est introduit au titre de la frustration, je veux dire qui est introduit par une frustration réalisée, ne peut être et ne saurait être qu’un objet que le sujet prend dans cette position ambiguë qui est celle de l’appartenance a son propre corps. Je vous le souligne car lors­ qu’on parle des relations primordiales de l’enfant et de la mère, on met entiè­rement l’accent sur la notion prise passivement de frustration.

On nous dit : l’enfant fait la première épreuve du rapport du principe de plaisir et du principe de réalité dans les frustrations ressenties de la part de la mère, et à la suite de cela vous voyez employé indifféremment le terme de frustration de l’objet ou de perte de l’objet d’amour. Or s’il y a quelque chose sur quoi j’ai insisté dans les précédentes leçons, c’est bien sur la bipolarité ou l’opposition tout à fait marquée qu’il y a entre l’objet réel, pour autant que l’enfant peut en être frustré, à savoir le sein de la mère, et d’autre part la mère en tant qu’elle est en posture d’accorder ou de ne pas accorder cet objet réel.

Ceci suppose qu’il y ait distinction entre le sein et la mère comme objet total, et que c’est ce dont parle Madame Mélanie Klein quand elle parle des objets partiels d’abord, et pour la mère pour autant qu’elle s’institue comme objet total et qu’elle peut créer chez l’enfant la fameuse position dépressive. Ceci est en effet une façon de voir les choses, mais ce qui est éludé dans cette position, c’est que ces deux objets ne sont pas de la même nature. Mais qu’ils soient distingués ou non, il reste que la mère en tant qu’agent est instituée par la fonction de l’appel, qu’elle est d’ores et déjà sous la plus rudi­mentaire prise comme objet marqué et connoté d’une possibilité de plus ou de moins en tant que présence ou absence, que la frustration réalisée par quoi que ce soit qui se rapporte à la mère comme telle, est frustration d’amour, que tout ce qui vient de la mère comme répondant à cet appel, est quelque chose qui est don, c’est-à-dire autre chose que l’objet. En d’autres termes il y a une différence radicale entre le don comme signe d’amour – et qui comme tel est quelque chose qui radicalement vise un au-delà, quelque chose d’autre, l’amour de la mère – et d’autre part l’objet quel qu’il soit qui vienne là pour la satisfaction des besoins de l’enfant.

 

La frustration de l’amour et la frustration de la jouissance sont deux choses, parce que la frustration de l’amour est en elle-même grosse de toutes les relations inter-subjectives telles qu’elles pourront se constituer par la suite. Mais la frus­tration de la jouissance n’est pas du tout en elle-même grosse de n’importe quoi. Contrairement à ce qu’on dit, ce n’est pas la frustration de la jouissance qui engendre la réalité, comme l’a fort bien aperçu avec la confusion ordinaire qui se lit dans la littérature analytique, mais très bien entendu tout de même Mr. Winnicott. Nous ne pouvons pas fonder la moindre genèse de la réalité à propos du fait que l’enfant a ou n’a pas le sein : s’il n’a pas le sein il a faim et il continuera à crier. Autrement dit, qu’est-ce que produit la frustration de la jouissance. Elle produit la relance du désir tout au plus, mais aucune espèce de constitution d’objet quel qu’il soit, et en fin de compte c’est bien pour cela que M. Winnicott est amené à nous faire la remarque que la chose véritablement saisissable dans le comportement de l’enfant, qui nous permet d’éclairer qu’il y ait effectivement un progrès, progrès qui est constitué et qui nécessite une explication originale, ce n’est pas simplement parce que l’enfant est privé du sein de la mère qu’il en fomente l’image fondamentale, ni non plus aucune espèce d’image, il est nécessaire que cette image en elle-même soit prise comme une dimension originale, cette pointe du sein qui est absolument essentielle, c’est à lui que se substituera et se superposera le phallus. Ils montrent à cette occasion eux-mêmes qu’ils ont en commun ce caractère de devoir nous arrêter en tant qu’ils se constituent comme image, c’est-à-dire que ce qui subsiste, ce qui succède, c’est une dimension originale.

 

Ce qui succède à la frustration de l’objet de jouissance chez l’enfant, c’est quelque chose qui se maintient dans le sujet à l’état de relation imaginaire, qui n’est pas simplement quelque chose qui polarise la lancée du désir à la façon où, comme chez l’animal, c’est toujours un certain leurre en fin de compte qui s’oriente – ces comportements ont toujours quelque chose de significatif – dans les plumes ou dans les nageoires de son adversaire, qui en fait un adversaire, et on peut toujours lui trouver ce quelque chose qui individualise l’image dans le biologique. C’est là présent sans doute, mais avec ce quelque chose qui l’ac­centue chez l’homme, et qui est observable dans le comportement de l’enfant.

Ces images sont référées à cette image fondamentale qui lui donne son statut global, comme cette forme d’ensemble à laquelle il s’accroche à l’autre comme tel, qui fait qu’il y a là aussi cette image autour de laquelle peuvent se grouper et se dégrouper les sujets, comme appartenance ou non appartenance, et en somme le problème n’est pas de savoir à quel degré plus ou moins grand le narcissisme conçu au départ comme une espèce d’auto-érotisme imaginé et idéal s’élabore, c’est au contraire de connaître quelle est la fonction du nar­cissisme originel dans la constitution d’un monde objectal comme tel.

 

C’est pour cela que Winnicott s’arrête sur ces objets qu’il appelle objets transitionnels et dont sans eux, nous n’aurions aucune espèce de témoignage de la façon dont l’enfant pourrait constituer un monde au départ, de ses frus­trations, car bien entendu il constitue un monde. Mais il ne faut pas nous dire que c’est à propos de l’objet de ses désirs dont il est frustré à l’origine. Il constitue un monde pour autant que se dirigeant vers quelque chose qu’il désire, il peut se rencontrer avec quelque chose contre lequel il se cogne ou se brûle, mais ce n’est pas du tout un objet comme engendré d’une façon quelconque par l’objet du désir, ce n’est pas quelque chose qui puisse être modelé par les étapes du développement du désir en tant qu’il s’institue et s’organise dans le déve­loppement infantile, c’est autre chose. L’objet pour autant qu’il est engendré par la frustration elle-même, c’est quelque chose dans lequel nous devons admettre l’autonomie de cette production imaginaire dans sa relation à l’image du corps, à savoir comme cet objet ambigu qui est entre les deux, à propos duquel on ne peut parler ni de réalité, ni parler d’irréalité.

C’est ainsi que s’exprime avec beaucoup de pertinence Mr Winnicott, et au lieu de nous introduire dans tout ce que cela ouvre comme problèmes à propos de l’introduction de cet objet dans l’ordre du symbolique, il y vient comme malgré lui parce qu’on est forcé d’y aller du moment qu’on s’engage dans cette voie de ces objets mi-réels qui sont les objets transitionnels qu’il désigne. Ces objets auxquels l’enfant tient par une espèce d’accrochage qui sont un petit coin de son drap, un bout de bavette – et ceci ne se voit pas chez tous les enfants, mais chez la plupart – ces objets dont il voit très bien quelle doit être la relation terminale avec le fétiche, qu’il a tort d’appeler fétiche pri­mitif, mais en effet qui en est l’origine, Monsieur Winnicott s’arrête et se dit qu’après tout cet objet qui n’est ni réel ni irréel, est ce quelque chose auquel nous n’accordons ni pleine réalité, ni un caractère pleinement illusoire.

Tout ce au milieu de quoi un bon citoyen anglais vit en sachant d’avance comment il faut se comporter, c’est-à-dire vos idées philosophiques, c’est-à-dire votre système religieux, personne ne songe à dire que vous croyez à telle ou telle doctrine en matière religieuse ou philosophique, personne non plus ne songe à vous les retirer, c’est ce domaine entre les deux. Et il n’a pas tort en effet, c’est bien au milieu de cela que se situe la vie, mais comment organiser le reste s’il n’y avait pas cela ?

 

I1 fait remarquer qu’il ne faut pas non plus là avoir trop d’exigence, et que le caractère de demi-existence dans lequel ces choses sont instituées est bien marqué par la seule chose à laquelle personne ne songe – à moins d’être forcé de l’imposer aux autres comme étant un objet auquel il faut adhérer -l’authenticité ou la réalité dur comme fer de ce que vous promouvez en tant qu’idée religieuse ou qu’illusion philosophique. Bref, que le monde bien inspiré indique que chacun a le droit d’être fou, et à condition de rester fou séparément, et c’est là que commencerait la folie d’imposer sa folie privée à l’ensemble des sujets constitués chacun dans une sorte de monadisme de l’objet transitionnel.

 

Cet objet transitionnel, ce pénis imaginaire du fait d’avoir son enfant, ce n’est pas autre chose qu’on nous dit en nous affirmant qu’en somme elle l’a son pénis imaginaire du moment qu’elle pouponne son enfant. Alors que faut-­il pour qu’elle passe au troisième temps, c’est à dire à la seconde étape des cinq situations que nous ne verrons pas aujourd’hui, à laquelle arrive cette jeune fille amoureuse.

Elle est homosexuelle, et elle aime comme un homme nous dit Freud, bien que le traducteur ait traduit cela par féminin. Notre homosexuelle va être dans la position virile, c’est à dire que ce père qui était au niveau du grand A dans la première étape, est au niveau du moi, pour autant qu’elle a pris la position masculine. Ici il y a la dame, l’objet d’amour qui s’est substitué à l’enfant, puis le pénis symbolique, c’est-à-dire ce qui est dans l’amour à son point le plus élaboré, ce qui est au-delà du sujet aimé. Ce qui dans l’amour est aimé, c’est ce qui est au-delà du sujet, c’est littéralement ce qu’il n’a pas, c’est en tant précisément que la dame n’a pas le pénis symbolique – mais elle a tout pour l’avoir car elle est l’objet élu de toutes les adorations pour le sujet – qu’elle est aimée.

 

Il se produit une permutation qui fait que le père symbolique est passé dans l’imaginaire par identification du sujet à la fonction du père. Quelque chose d’autre est venu ici dans le moi en matière d’objet d’amour, c’est justement d’avoir cet au-delà qui est le pénis symbolique qui se trouvait d’abord au niveau imaginaire.

 

Faisons simplement remarquer ceci : que s’est-il passé entre les deux ? Le deuxième temps et la caractéristique de l’observation, et que l’on retrouve au quatrième , c’est qu’il y a eu au niveau de la relation imaginaire introduction de l’action réelle du père, ce père symbolique qui était là dans l’inconscient. Car quand l’enfant réel commence à se substituer au désir du pénis, un enfant que va lui donner le père, c’est un enfant imaginaire ou réel déjà là. C’est assez inquiétant qu’il soit réel, mais il l’était d’un père qui lui, reste quand même – et d’autant plus que l’enfant était réel – inconscient comme progéniteurs.

 

Seulement le père a donné réellement un enfant, non pas à sa fille, mais à la mère, c’est-à-dire que cet enfant réel désiré inconsciemment par la fille, et auquel elle donnait ce substitut dans lequel elle se satisfaisait, montre déjà sans aucun doute une accentuation du besoin qui donne à la situation son dramatisme. Le sujet en a été frustré d’une façon très particulière par le fait que l’enfant réel comme venant du père en tant que père symbolique a été donné à sa propre mère.

 

Voilà la caractéristique de l’observation. Quand on dit que c’est sans aucun doute à quelque accommodation des instincts ou des tendances, ou de telle pulsion primitive, que nous devons dans tel cas que les choses se soient précisées dans le sens d’une perversion, fait-on toujours bien le départ de ces trois éléments absolument essentiels, à condition de les distinguer, que sont imaginaire, sym­bolique et réel ?

 

Ici vous pouvez remarquer que c’est en tant que s’est introduit le réel, un réel qui répondait à la situation inconsciente au niveau du plan de l’ima­ginaire, que la situation s’est révélée pour des raisons très structurées, relation de jalousie. Le caractère intenable de cette satisfaction imaginaire à laquelle l’enfant se confinait est que par une sorte d’interposition il est là, réalisé sur

le plan de la relation imaginaire, il est entré effectivement en jeu, et non plus comme père symbolique.

A ce moment là s’instaure une autre relation imaginaire que l’enfant complètera comme elle le pourra, mais qui est marqué de ce fait que ce qui était articulé d’une façon latente au niveau du grand Autre, commence à la façon de la perversion – et c’est pour cela d’ailleurs que ça aboutit à une per­version et pas pour autre chose – commence à s’articuler d’une façon imaginaire en ceci que la fille s’identifie à ce moment au père, elle prend son rôle et devient elle-même le père imaginaire, et elle aussi aura gardé son pénis et s’attache à un objet auquel nécessairement il faut qu’elle donne ce quelque chose que l’objet n’a pas. C’est cette nécessité de motiver, d’axer son amour sur, non pas l’objet, mais sur ce que l’objet n’ a pas, ce quelque chose qui nous met justement au cœur de la relation amoureuse comme telle et du don comme tel, ce quelque chose qui rend nécessaire la constellation tierce de l’histoire de ce sujet.

C’est là que nous reprendrons les choses la prochaine fois. Ceci nous per­mettra d’approfondir à la fois la dialectique du don en tant qu’elle est vue et éprouvée tout à fait primordialement par le sujet, à savoir de voir l’autre face, celle que nous avons laissé de côté tout à l’heure.

 

J’ai accentué les paradoxes de la frustration du côté de l’objet, mais je n’ai pas dit ce que donnait la frustration d’amour, et ce qu’elle signifiait comme telle.

Print Friendly, PDF & Email