mercredi, février 21, 2024
Recherches Lacan

LXXIV L'insu que sait de l'une bévue s'aile à mourre 1976 – 1977 Leçon du 8 février 1977

Leçon du 8 février 1977

Aïe ! Je me casse la tête contre ce que j’appellerais, à l’occasion, un mur, un mur, bien sûr, de mon invention. C’est bien ce qui m’ennuie. On n’invente pas n’importe quoi. Et ce que j’ai inventé est fait en somme pour expliquer — je dis expliquer, mais je ne sais pas très bien ce que ça veut dire — expliquer Freud. Ce qu’il y a de frappant, c’est que, dans Freud, il n’y a pas trace de cet ennui ou plus exactement de ces ennuis, de ces ennuis que j’ai et que je vous communique enfin sous cette forme : « je me casse la tête contre les murs. » Ça ne veut pas dire que Freud ne se tracassait pas beaucoup, mais ce qu’il en donnait au public c’était apparemment de l’ordre, je dis de l’ordre d’une philosophie c’est-à-dire qu’il n’y avait pas…, j’allais dire qu’il n’y avait pas d’OS ; mais justement, Il y avait des os et ce qui est nécessaire pour marcher tout seul, c’est-à-dire un squelette, voilà. Je pense que là vous reconnaissez la figure, si toutefois je l’ai bien dessinée, la figure, la figure où j’ai, d’un seul trait figuré l’engendrement du Réel, et que ce Réel se prolonge en somme par l’Imaginaire puisque c’est bien de ça qu’il s’agit, sans qu’on sache très bien où s’arrêtent le Réel et l’Imaginaire. Voilà, c’est cette figure-là [Fig. VI -1], qui se transforme en cette figure-là [Fig. VI -2]. Je ne vous le donne que parce qu’en somme c’est le premier dessin où je ne m’embrouille pas, ce qui est remarquable, parce que je m’embrouille toujours, bien sûr.

Bon, je voudrais quand même passer la parole à quelqu’un à qui j’ai demandé de bien vouloir ici venir émettre un certain nombre de choses qui m’ont paru dignes, tout à fait, dignes d’être énoncées. En d’autres termes, je ne trouve pas le nommé Alain Didier Weil mal engagé dans son affaire. Ce que je peux vous dire, c’est que, pour moi, je me suis beaucoup attaché à mettre à plat quelque chose. La mise à plat participe toujours du système, elle en participe seulement, ce qui n’est pas beaucoup dire. Une mise à plat, par exemple celle que je vous ai faite avec le nœud borroméen, c’est un système. J’essaye, bien sûr de le concasser, ce nœud borroméen, et c’est bien ce que vous voyez dans ces deux images.

L’idéal, l’Idéal du Moi, en somme, ça serait d’en finir avec le Symbolique, autrement dit de ne rien dire. Quelle est cette force démoniaque qui pousse à dire quelque chose, autrement dit à enseigner, c’est ce sur quoi j’en arrive à me dire que c’est ça, le Surmoi. C’est ce que Freud a désigné par le Surmoi qui, bien sûr, n’a rien à faire avec aucune condition qu’on puisse désigner du naturel. Sur le sujet de ce naturel, je dois quand même vous signaler quelque chose, c’est que je me suis attaché à lire quelque chose qui est paru à la Société Royale de Londres et qui est un « Essai sur la rosée ». Ça avait la grande estime d’un nommé Herschel qui a fait quelque chose qui s’intitule Discours préliminaire sur l’étude de la philosophie naturelle. Ce qui me frappe le plus dans cet Essai sur la rosée, c’est que ça n’a aucun intérêt. Je me le suis procuré, bien entendu, à la Bibliothèque Nationale où j’ai comme ça de temps en temps quelque personne qui fait un effort pour moi, une personne qui est là-bas musicologue et qui est en somme pas trop mal placée pour me procurer…, dans l’occasion, comme je n’avais aucun moyen d’avoir le texte original qu’à la rigueur j’aurais pu arriver à lire, c’est une traduction, ce que je lui ai réclamé. Il a été traduit en effet, cet Essai sur la rosée, cet Essai sur la rosée a été traduit de son auteur William Charles Wells, il a été traduit par le nommé Tordeux, maître en pharmacie et il faut vraiment énormément se forcer pour y trouver le moindre intérêt. Ça prouve que tous les phénomènes naturels ne nous intéressent pas autant, et la rosée tout spécialement, ça nous glisse à la surface. C’est tout de même assez curieux que la rosée, par exemple, n’a pas l’intérêt que Descartes a réussi à donner à l’arc-en-ciel. La rosée est un phénomène aussi naturel que l’arc-en-ciel. Pourquoi est-ce que ça ne nous fait ni chaud ni froid ? C’est très étrange et c’est bien certain que c’est en raison de son rapport avec le corps que nous ne nous intéressons pas aussi vivement à la rosée qu’à l’arc-en-ciel, parce que l’arc-en-ciel, nous avons le sentiment que ça débouche… sur la théorie de la lumière, tout au moins nous avons ce sentiment depuis que Descartes l’a démontré. Oui. Enfin, je suis perplexe sur ce peu d’intérêt que nous avons pour la rosée. Il est certain qu’il y a quelque chose de centré sur les fonctions du corps, qui est ce qui fait que nous donnons à certaines choses un sens. La rosée manque un peu de sens. Voilà tout au moins ce dont je témoigne après une lecture que j’ai faite aussi attentive que je pouvais de cet Essai sur la rosée. Et maintenant je vais donner la parole à Alain Didier Weill, en m’excusant de l’avoir un petit peu retardé ; il n’aura plus qu’une heure un quart pour vous parler, au lieu de ce que je croyais avoir pu lui garantir, c’est-à-dire une heure et demie.

Alain Didier Weill va vous parler de quelque chose qui a un rapport avec le Savoir, à savoir le « je sais » ou le « il sait ». C’est ce rapport entre le « je sais » et le « il sait » sur lequel il va jouer.

– Alain Didier Weill : On peut dire que je vais parler de la Passe ?

– Lacan : Vous pouvez parler de la Passe également.

– Alain Didier Weill : Le point d’où j’étais arrivé à proposer au Dr Lacan les élucubrations que je vais vous soumettre, me vient de ce que représente pour moi ce qu’on nomme dans l’École Freudienne, la Passe. Effectivement une rumeur circule depuis quelque temps dans l’école, c’est que les résultats de la Passe qui fonctionnerait depuis un certain nombre d’années ne répondraient pas aux espoirs qui y avaient été mis. Étant donné que cette idée comme ça qu’il y aurait l’idée d’un échec de la Passe, c’est quelque chose que personnellement je supporte mal, dans la passe où pour moi elle semble garantir ce qui peut préserver d’essentiel et de vivant pour l’avenir de la psychanalyse ; j’ai cogité un petit peu la question, et il me semble avoir trouvé éventuellement ce qui pourrait rendre compte d’un montage topologique qui n’existe pas et qui rendrait compte du fait que le jury d’agrément n’arrive peut-être pas à utiliser, et à utiliser ce qui lui est transmis pour faire avancer les problèmes cruciaux de la psychanalyse. Le circuit que je vais mettre en place devant vous prétend métaphoriser par un long circuit dans lequel seraient représentables les mouvements fondamentaux — vous verrez que j’en désigne trois très précisément — à l’issue desquels un sujet et son Autre peuvent arriver à un point précis, très repérable, que j’appellerai B4-R4 — vous verrez pourquoi — et à partir duquel j’articulerai ce qui me semble pouvoir être, et le problème de la Passe, et celui de, peut-être, la nature du court-circuit, de ce qui pourrait court-circuiter topologiquement ce qui se passerait au niveau du jury d’agrément. Bon, je commence donc.

Les sujets que j’ai choisis pour vous présentifier nos deux partenaires analytiques, peuvent vous être rendus familiers en ce qu’ils correspondraient d’une certaine façon aux deux protagonistes les plus absentifiés de l’histoire de La lettre volée que vous connaissez, ceux-là même, dont du début à la fin il est question, à savoir l’émissaire, celui qui serait l’émissaire de la lettre qui est tellement exclu que Poe même, je crois, ne le nomme même pas et à savoir le récepteur de la lettre, qui — nous le savons, Lacan nous l’a montré — est le roi. Si vous le permettez, je baptiserai pour la commodité de mon exposé, le sujet du nom de Bozef et je garderai au destinataire son nom, celui du roi. Tout mon montage va consister à substituer au court-circuit par lequel le conte de Poe tient ses deux sujets hors du cheminement de la lettre, un long circuit en chicane par lequel la lettre partant de la position B1 finira par aboutir à la position B4. Les numérotations 1 et 4 que je vous indique, vous indiquent déjà que le serai amené à distinguer 4 places qui différencieront 4 positions successives du sujet et de l’Autre. Je commence donc par B1.

Vous voyez que B, la série des B, correspond au sujet Bozef, la série des R1, R2, R3 correspond à la progression des savoirs du Roi, R1, R2, R3. Par B1, si vous le voulez, je qualifie l’état, je dirais, d’innocence du sujet, voire de niaiserie du sujet, quand il se soutient uniquement de cette position subjective qui est celle : l’Autre ne sait pas, le roi ne sait pas, ne sait pas quoi ? Eh bien, tout simplement, peu importe le contenu de la lettre, tout simplement ne sait pas que le sujet sait quelque chose à son endroit. R1 représente donc l’ignorance radicale du Roi ; donc on pourrait dire que dans la position B1, ce serait la position biaise du cogito qui pourrait s’écrire : « Il ne sait pas, donc le suis ». L’histoire, si vous voulez, cette position vous est familière dans la mesure où nous savons que c’est une position que nous connaissons par l’analysant ; l’analysant, bien souvent, nous le savons, choisit son analyste en se disant inconsciemment, en se disant : « Je le choisis, celui-là, parce que, lui, je vais le rouler » et nous savons que ce qu’il craint le plus en même temps, c’est d’y arriver. Alors à partir de ce montage élémentaire, je continue.

Avant de mettre en place le graphe de Lacan, voilà comment les choses se passent. Mais maintenant, l’histoire commence; je fais maintenant intervenir quelqu’un que j’appelle, vous voyez que j’ai nommé M, M, j’appellerai ça le messager, c’est-à-dire que en B1 un jour, Bozef qui est en B1 va confier au messager dans la position de M le message que j’ai appelé m1 et en m1 il lui dit : l’Autre ne sait pas, le roi ne sait pas. Le messager est fait pour ça, c’est bien sur un traître, m1 transmet au roi le message ml qui se transforme en m’ de 1, c’est-à-dire que le roi passe de la position de l’ignorance du R1, a la position R2 d’un savoir élémentaire qui est : l’autre sait, c’est-à-dire le sujet sait quelque chose à mon endroit. A partir de là, le message va revenir à Bozef, notre sujet, sous forme inversée. Il va revenir de deux façons disons, il va revenir parce qu’il y aura un mouvement d’aller et retour, le messager va lui dire, va venir le retrouver, si on veut, et va lui dire dit au roi ce que tu m’avais dit. J’ai appelé ce message m l c’est un retour sur le plan de l’axe sur le graphe, sur l’axe 1 de a; si vous voulez, c’est la relation spéculaire. Un autre message arrive à Bozef qui se placera, lui, sur la trajectoire de la subjectivation, que j’ai dessiné en vert, qui arriverait directement donc sur le plan par le plan symbolique. Vous voyez donc que le point important là est le fait que Bozef qui était dans la position d’une niaiserie, de la niaiserie en B 1, du fait de l’inversion du message qui lui revient, c’est-à-dire cette fois l’Autre sait, est déplacé. Il ne peut plus rester en B 1, il se retrouve en B2. Et en B2, je dirai qu’il est là dans la position du semblant, il peut encore se soutenir de la position que je dirai être celle de la duplicité puisqu’en B2 il peut encore se dire : « Oui, il sait, mais il ne sait pas que je sais qu’il sait ». Alors je vais maintenant écrire, avant d’aller plus loin, le premier épisode sur le graphe de Lacan.

Là, la position de l’Autre, le message part de l’Autre; là, c’est la position moïque de Bozef que j’écris BI. Le message part de Bozef qui confie au messager qui serait le petit i’ de a le message que j’ai appelé ml, c’est-à-dire que ce circuit dit : il ne sait pas. Le messager fait son office, transmet ce message par cette voie qui fait passer le roi de R1 en R2. L’effet à partir de là, à partir de la nouvelle position de l’Autre va porter Bozef qui était là B1, ici un effet sujet élémentaire où il se produira, ce que Lacan appellerait le signifié de l’Autre, au niveau B2, c’est-à-dire qu’on peut aussi dessiner cette flèche.

Bozef reçoit également un meSsage, on pourrait dire, au niveau, dans l’axe petit a – petit a’ (lu messager. Vous voyez donc que notre sujet Bozef est en B2, je vais maintenant faire, introduire un autre graphe de Lacan.

je continue donc. J’ai laissé, vous le voyez, Bozef en B2, se soutenant de la position de duplicité que je vous ai décrite, puisqu’il est en position de maintenir l’idée de l’ignorance de l’Autre. Maintenant les choses, c’est là que les choses à devenir vraiment intéressantes pour nous et nettement plus compliquées. A partir de cette position B2 de Bozef, voilà ce qui va se passer : Bozef continue le jeu de la transmission de son savoir, c’est-à-dire qu’au messager que je dessine en position M2, il va transmettre un deuxième message que j’appelle m2 et dans ce message il lui dit : « Oui, il sait, mais il ne sait pas que je sais. » Le messager en M2 fait le même travail, retransmet ce message au roi, le roi passe donc à un nouveau savoir, passe de R2 en R3; le savoir du roi à ce point-là est: « Il sait que je sais qu’il sait que je sais »; mais ça, Bozef ne le sait pas encore, il ne le saura que quand le messager fait une dernière navette, revient vers Bozef et lui confie : «J’ai dit au roi que tu sais qu’il sait que tu sais qu’il sait », c’est-à-dire que, en ce point Bozef que nous avions laissé en B2 est propulsé à une nouvelle position que j’appelle B3, à partir de laquelle nous allons interroger le graphe de Lacan, le deuxième, d’une façon toute particulière et à partir de laquelle nous allons commencer à pouvoir introduire ce qu’il en est de la Passe.

Je vais continuer donc, terminer le schéma avant de continuer. Voici M2, m’ 1, m”1.

Bozef que j’avais laissé en B2 ici (2), je le remets ici en B2 (1), c’est-à-dire qu’ici il transmet à M2, il lui transmet m2, il lui dit : « Il sait, mais il ne sait pas que je sais qu’il sait». Comme tout à l’heure ce message parvient à l’Autre également comme ceci (2) et le retour de ce message à Bozef le met dans cette position très particulière d’être confronté à un Autre auquel il ne peut plus rien cacher. Le Roi…

Bon, j’espère que vous me suivez, quoique ce soit un peu en chicane. Qu’est-ce qui se passe donc quand le roi est en R3, c’est-à-dire quand il est dans la position du savoir que je vous ai indiqué et que ce savoir est connu par le retour du messager à Bozef, c’est-à-dire que Bozef peut penser : « Le roi sait que je sais qu’il sait que je sais ». Ce qui va se produire à ce moment-là et ce qui va nous introduire à la suite, c’est que, alors que, en B2, Bozef dans le semblant, pouvait encore prétendre à un petit peu d’être en se disant : « Il sait, mais il ne sait pas et je peux quand même en être encore », en B3, du fait du savoir, qu’on pourrait dire entre guillemets « absolu » de l’Autre, Bozef, la position du cogito de Bozef serait d’être complètement dépossédé de sa pensée. A ce niveau-là, si l’Autre sait tout, c’est pas que l’Autre sait tout, c’est qu’il ne pourrait plus rien cacher à l’Autre, mais le problème c’est cacher quoi ? Parce que, ce qui se révèle à l’Autre à ce moment-là, c’est pas tellement le mensonge dans lequel le tenait Bozef, c’est qu’émerge pour Bozef à ce moment-là le fait que son mensonge lui révèle qu’en fait, derrière ce mensonge, était caché un mensonge d’une tout autre nature et d’une toute autre dimension. Si le roi est dans une position, dans cette position R3 où il saurait tout, ce tout, c’est-à-dire l’incognito le plus radical de Bozef, qui disparaît, Bozef est en position, la position dans laquelle il se trouve et ce que je vais vous démontrer, correspond à ce que Lacan nomme la position d’éclipse du sujet, de fading devant le signifiant de la demande, ce qui s’écrit sur le graphe – cela désigne aussi la pulsion, mais je ne vais pas parler de ça maintenant – S barré poinçon de la demande, $D.

Il faut avant que je continue, je voudrais que vous sentiez bien que, puisqu’en R3 plus rien ne peut être caché, alors s’ouvre pour le sujet B3 la dernière cachette, c’est-à-dire celle qu’il ne savait pas cachée. Et ce qu’il découvre, c’est qu’en cachant volontairement, en ayant un mensonge qu’il pouvait désigner, il éludait en fait un mensonge dont il ne savait rien, qui l’habitait et qui le constituait comme sujet. Donc, ce savoir dont il ne savait rien va surgir en R3 au regard de l’Autre qui désormais sait tout. Quand je dis «surgir au regard de l’Autre», c’est véritablement au sens propre qu’il faut entendre cette expression, car ce qui surgit par le regard de cet Autre, c’est précisément ce qui avait été soustrait lors de la création originaire du Sujet, ce qui avait été soustrait du sujet, le signifiant S2, et qui l’avait constitué comme tel, comme sujet supportant la parole, comme sujet accédant à la parole dans la demande du fait de la soustraction de ce signifiant S2. Or, que se passe-t-il ? Voici que ce signifiant S2 réapparaît dans le Réel, car c’est ça qu’il faut dire.

Effectivement le problème du refoulement originaire, on ne peut pas dire que le retour du refoulé originaire se produit au sein du Symbolique comme le ferait le refoulement secondaire, puisqu’il en est lui-même l’auteur. S’il revient, ce ne saurait être que dans le Réel et c’est en tant que tel qu’il se manifeste, je dirais, par un regard, un regard du Réel, devant lequel le Sujet est absolument sans recours.

Je ne vais pas épiloguer là-dessus, mais si vous y réfléchissez, vous verrez que la position de savoir impliquée par R3, par l’Autre en R3, pourrait correspondre à ce qui se passe, si vous voulez, dans ce que serait le Jugement Dernier, dans ce point où le sujet ne serait pas tant accusé finalement de mentir dans le présent, puisque justement au point B3-R3 il ne ment plus, puisqu’il est révélé dans son non-être, mais par l’après-coup ce qui lui est révélé, c’est qu’à l’imparfait il ne cessait de mentir, alors même qu’il disait un mot. Cette position pourrait aussi vous indiquer, le Savoir en R3 peut aussi ouvrir des perspectives, si vous voulez réfléchir, sur ce que serait le savoir raciste ou ségrégationniste, mais ça serait une position de savoir dont je verrais le sujet d’incarner ce SZ dans le Réel.

Vous le voyez, c’est des pistes que je lance là, puisque c’est pas notre sujet et j’y reviens pas. Il faudrait également articuler le retour de ce SZ dans le Réel avec ce qu’il en est du délire, articuler sérieusement l’aphanisis avec la position délirante dans la mesure où dans les deux cas le signifiant revient dans le Réel, mais cependant on pourrait dire que dans le cas du non-psychotique qui perd la parole comme le psychotique, néanmoins on pourrait comparer sa position à celle de ces peuples envahis par l’étranger qui font la politique de la terre brûlée, qui brûlent tout, qui brûlent tout pour maintenir quelque chose, c’est-à-dire que pour que l’envahissement ne soit pas total. Et ce qui est maintenu effectivement, ce qui reste une fois que le sujet disparaît, parce que, si vous y réfléchissez, ce qui se passe en R3, c’est que le signifiant de l’Urverdrüngung revenant dans le Réel, ce n’est rien de moins que le refoulement originaire, le sujet de l’inconscient qui disparaît : si vous voulez, la barre de l’inconscient, cette barre qui sépare a et S2 se barrant, fait apparaître là S2 dans le Réel et le a dans le Réel, et c’est ça qui reste, et que ça. C’est une position de désubjectivation totale.

J’en arrive maintenant au point le plus énigmatique de l’affaire, c’est que de cette position où le sujet se trouve sidéré sous le regard du S2 dans le Réel, position sidérée, sans parole devant ce regard monstrueux, le mot monstrueux ne vient pas là par hasard, puisqu’il s’agit du fait que se montre, que se « monstre », ce qui précisément est l’incognito le plus radical et que, si ce S2 se montre, ce qui soutient la parole elle-même, c’est-à-dire son effacement, ne peut plus advenir, et si un monstre est monstrueux, ça n’est pas d’autre chose que de couper la parole.

Le point d’énigme où nous arrivons, c’est d’essayer d’interpréter en quoi Bozef étant en B3, si nous posons qu’il ne va pas y rester toute sa vie, dans l’éternité comme le sujet médusé, figé en pierre sous le regard de la Méduse, qu’est-ce qui va faire que le sujet en B3 va pouvoir en sortir ? Et comment va-t-il en sortir ?

Alors le premier pas que je pose, c’est que vous voyez qu’à ce moment-là, il n’a plus le support du messager; le messager a été au bout de sa course et au bout du recours de Bozef et pour la première fois Bozef est confronté directement à l’Autre et il ne peut pas faire, cet Autre, c’est-à-dire celui à qui la lettre était véritablement destinée et dont il éludait la rencontre le plus possible, à ce moment-là il est face à cet Autre et il ne peut pas faire autre chose que de dire une parole en reconnaissant cet Autre, une parole et une seule. L’important, c’est de voir le lien qu’il y a entre le fait qu’il ne peut dire qu’une parole, avec le fait, au moment ou il renonce au messager, c’est-à-dire le moment où ils ne se mettent pas à deux pour transmettre à l’Autre le message. C’est également donc le moment où l’Autre va recevoir un message qui lie viendra pas de deux, ce ne sera plus la duplicité, on pourrait dire que la position de la duplicité à ce moment-là, intériorisée par Bozef, le métamorphose en le divisant, c’est ça la division et le prix de « une parole ».

Vous voyez là d’ailleurs ceci que la duplicité est sans doute la meilleure défense contre la division. Le fait qu’il y ait un lien entre une seule parole possible, Bozef va être confronté au Roi en R3, il a une seule parole possible sur laquelle je reviendrai tout à l’heure, quelle est la seule chose qu’il peut lui dire ? Il lui dira : « C’est toi. » Un « c’est toi » qui se prolonge d’ailleurs reviendrai tout a l’heure – en un « c’est nous ». Et cette seule parole qu’il peut lui dire, il lui dit en même temps : « Il n’y en a qu’un à qui je peux la dire », et c’est déjà de la topologie de voir que « fine parole» ne peut se rendre qu’à un lieu et la langue elle-même vous

démontre qu’elle connaît cette

topologie, puisqu’elle vous dit que quelqu’un qui est de parole n’en a qu’une et ne peut en avoir qu’une; quelqu’un qui n’est pas de parole, qui il’ a pas de parole, justement il en a plus d’une ou il n’en a pas qu’une, et en même temps il y a la notion dans la langue de la destination, puisque, pour donner sa parole, ça n’est concevable que si on peut la tenir, c’est-à-dire en fait en être tenu. Le point donc auquel j’arrive, c’est que le message délivré c’est le «c’est toi », et je vais vous l’écrire d’une façon emportant niveau, je vais écrire une lettre qui va aller de B3 à R3, B3 et R3 vont se rencontrer au niveau de ce message que j’expliciterai maintenant plus avant comme étant cet énigmatique S de A barré, S (A). je vais vous en donner une première écriture.

Ce que j’ai dessiné sur le schéma de gauche, c’est que, quand Bozef mis au pied du mur cette fois, ne peut dire qu’une parole au roi, du fait même qu’il adresse cette parole au roi, le roi une dernière fois est déplacé, émigre, émigre du lieu où il était, c’est-à-dire du Réel, émigre de nouveau dans le lieu, dans le lieu symbolique et se trouve en position R4, Bozef disant « C’est toi » est en position B4, le S de A je l’écris de la rencontre, de la communion entre B4 et R4, tous deux mettant à ce moment-là en commun leur barre et c’est pour ça que j’ai écrit dans la lunule S2 et S de A; j’espère pouvoir expliciter ça plus rigoureusement dans ce qui va suivre.

Le point d’énigme sur lequel je voudrais vous retenir, c’est que, dans le message délivré en S de A, dans le « C’est toi », c’est que le sujet qui tient sa parole – on l’a vu – est là en position beaucoup plus que de la tenir, mais de la soutenir, ce qui est tout à fait autre chose. Qu’est-ce que ça veut dire que de soutenir une parole ? C’est beaucoup plus facile d’abord de dire ce que ça n’est pas, par exemple quelqu’un qui vous dit «je pense que, quand Lacan dit que l’inconscient est structuré comme un langage, je pense qu’il a raison, je suis d’accord avec lui », même si le sujet peut s’assurer de sa pensée de toute bonne foi en pensant penser que l’inconscient est structuré comme un langage, je vous demande Qu’est-ce que ça prouve ? Rien du tout. Autrement dit : est-ce que c’est parce qu’un sujet pense penser quelque chose qu’il le pense réellement, c’est-à-dire est-ce que parce qu’il pense le penser que l’énonciation, le sujet de l’inconscient qui est en lui, répond de ce qu’il dit, autrement dit est-il responsable de ce qu’il dit ? C’est ça soutenir sa parole, entre autres. C’est un premier abord. Ceci dit, que notre énonciation réponde, soutienne notre énoncé, j’allais dire, Dieu soit loué, il n’y en a pas de preuves. Il n’y a pas de preuves, mais ce qu’il y a éventuellement, c’est une preuve et c’est comme ça que je crois qu’on peut comprendre la Passe, la Passe comme un montage topologique qui permettrait de rendre compte si effectivement quand un sujet énonce quelque chose, il est capable de témoigner, c’est-à-dire de transmettre l’articulation de son énonciation à son énoncé. Autrement dit, il s’agit pas de dire, mais de montrer en quoi il est possible de ne pas se dédire.

La question donc où je vais aller plus avant, c’est que si ce S de A auquel accède Bozef en R4, s’il y accède selon ce que je montre, c’est que c’est d’un certain lieu – peu importe le mot qu’il emploie, il est banal, « c’est toi », c’est du baratin, c’est rien du tout – le poids de vérité de ce message, c’est que c’est un lieu. La question que je vais poser maintenant et développer, c’est : est-ce que ce lieu d’où parle le sujet est transmissible ? Peut-il arriver, par exemple dans le cas de la Passe, peut-il arriver au jury d’agrément? Bon. L’énigme du moment où un sujet est capable, plus que de tenir sa parole, de la soutenir, c’est-à-dire d’être dans un point où il accède à quelque chose qu’il faut bien reconnaître être de l’ordre d’une certitude et d’un certain désir, essayons d’en rendre compte, c’est pas facile. C’est pas facile parce que justement en S de A l’objet du désir ou l’objet de la certitude, c’est quelque chose dont on ne peut rien dire. Mais, remarquez déjà, enfin pour mieux cerner ce que je veux dire, c’est que d’une façon générale les gens qui, dans la vie, vous inspirent confiance, comme on dit, c’est des gens que précisément vous sentez désirants, mais d’un désir qui à eux-mêmes reste, je dirais, énigmatique, et tout au contraire, ceux qui vous inspireront je dirais un jugement éthique éventuellement de méfiance, qui vous feront dire : c’est un hypocrite, c’est un faux-jeton ou c’est un ambitieux, enfin des termes de ce genre, ça n’a pas d’importance, c’est précisément des gens dont vous sentez que l’objet du désir ne leur est pas à eux-mêmes inconnu, qu’ils peuvent le désigner très précisément, je dirais même que ce qui vous inquiète peut-être en eux, c’est que la voix du fantasme est chez eux si forte qu’il n’y aurait comme pas d’espoir pour la voix du S de A; puisque je parle de confiance, vous voyez bien que ça pose le problème des conditions par lesquelles un analyste a à être digne de confiance. En quoi l’est-il ? Sommairement, je dirais, pour l’instant, précisément que son désir ne doit pas être placé comme celui que je viens de décrire, mais que son désir ne doit pas avoir pour voix de colmater la barre en faisant émerger l’objet, mais que son désir est de la maintenir, cette barre, et de la porter à incandescence comme ce qui se passe au point B4-R4 où la barre est portée à ce point d’extrême incandescence, je dirais sommairement. Tout ceci ne nous rend pas compte encore pourquoi en S de A, alors que le sujet n’a pas de garanties, qu’est-ce qui fait qu’il accède au fait de pouvoir soutenir ce qu’il dit ? Et comment il faut rendre compte du fait que, s’il y arrive, c’est par le chemin en B3-R3, – vous vous rappelez – quand l’Autre est en position de Savoir absolu, le sujet peut arriver en S de A après avoir fait l’expérience de la dépossession de sa pensée, dépossession totale de sa pensée.

Supposons, si vous voulez, pour aller un peu plus loin, un analyste qui ne soit pas passé par cette dépossession de la pensée et qui entretiendrait avec la théorie psychanalytique des rapports de possédant, des rapports de possédant comparables à ceux, si vous voulez, de l’Avare et de sa cassette. Un tel analyste, dans son rapport à la théorie, naturellement ne peut voir que le gain de l’opération; le gain de l’opération est évident; la chose est à portée de la main et par définition ce qu’il ne voit pas, c’est ce qu’il perd dans l’opération. Qu’est-ce qu’il perd? Précisément ce qu’il perd, c’est la dimension de la topologie qu’il y a en lui, c’est-à-dire la dimension du lieu de l’énonciation, c’est-à-dire la dimension de la présence qui en lui peut répondre présente, répondre de ce qu’il énonce. Ce que je dirais alors, c’est que, dans cette position, est-ce que le sujet, l’analyste en question, n’est pas en position qui correspond psychanalytiquement au démenti, c’est-à-dire, est-ce qu’il est possible d’un côté de dire oui au savoir, et de l’autre de dire non au lieu d’où ce savoir est émis. Si ce clivage a été opéré, on peut penser que la vérité qui est dans le sujet ayant opéré ce clivage, d’être restée en dehors du circuit de la parole, va court-circuiter le circuit de la parole comme, si vous voulez, lui rappeler une nostalgie absolument douloureuse qu’il ne faudra jamais réveiller. Et c’est pourquoi je dirais, si un « parl’être » se met à la ramener à ce moment-là et à faire entendre un autre son de cloche, Lacan par exemple, comme aux temps héroïques, l’analyste en question – pensons à l’I.P.A. ou même, sans aller si loin, à ce qui se passait chez nous – ne peut littéralement pas supporter l’écho que cela renvoie en lui. Ce clivage dont je vous parle, qu’il est tentant d’opérer, puisqu’il évite la division, il implique en effet pour l’analyste, si lui est clivé, ça implique que son Autre aussi est clivé et son Autre est clivé, je dirais, entre un Autre qui ne mentirait jamais et un Autre qui mentirait toujours, si vous voulez, le Malin, celui qui trompe, et dont pour se défier il suffit, pour ne pas errer, il suffit de n’être pas dupe. Vous savez bien que « les non-dupes errent », et vous voyez que c’est de la renonciation à cette duplicité de l’Autre que le sujet est nécessairement en position de passant, c’est-à-dire d’hérétique. Et je vous ferai remarquer que Lacan, plus d’une fois, s’est désigné nommément comme hérétique, et nommément, comme passant. Mon hypothèse transitoire, c’est de dire que dans la flèche rouge qui amène à B4-R4 (1), qui font communier S2 et S de A, flèche que j’ai écrit en haut violette (3), qui fait passer du fading $  de D à S de A, c’est là la Passe, le mouvement par lequel quelque chose de la Passe peut être dit.

Maintenant approfondissons encore, si vous voulez, le caractère scandaleux, c’est le mot, du message transmis en S de A, message de l’hérétique. je vous l’ai dit d’abord, il n’y a plus ces deux divinités, il n’y a donc plus la garantie de la cassette. Le sujet parle avec en lui un répondant de ce qu’il dit. Ce qui est très intéressant, quand nous lisons, – je fais une parenthèse rapide – Le manuel des Inquisiteurs, et ils sont intéressants parce qu’ils correspondent à la lettre à ce qui s’est passé dans un passé récent pour nous – c’est que l’Inquisiteur repère parfaitement bien de quoi il est question dans ce S de A; il le repère dans sa façon de définir l’hérétique : l’hérétique, c’est pas celui qui erre, qui est dans l’erreur, « errare humanum est », c’est celui qui persévère, c’est-à-dire celui qui dit « je dis et je répète », c’est-à-dire celui qui pose un « je » dont un autre « je » diabolique – « errare diabolicum » – diabolique répond, et effectivement ce «je» de l’énonciation, il est diabolique parce que comme le diable, il est diaboliquement insaisissable : le diable ne ment pas toujours. S’il mentait toujours ça reviendrait au fait de dire la vérité. Vous voyez que l’Inquisiteur, il repère bien de quoi il s’agit, c’est-à-dire d’une articulation entre les deux « je », au niveau de ce S de A. Et c’est pourquoi, quoi qu’il dise, il ne demande pas à l’hérétique son aveu, mais son désaveu. Vous sentez la nuance qu’il y a entre les deux, puisque je vous ai parlé tout à l’heure, de désaveu au sein même de l’Inquisiteur dans ce clivage des deux Autres. Ce désaveu d’ailleurs, remarquez que je ne jette la pierre à personne, ce désaveu nous guette à tous les instants. Il n’est pas tellement rare de voir par exemple un analyste en contrôle qui, à un moment donné de son parcours, préfère s’allonger sur le divan plutôt que de continuer le contrôle, et ce que l’on voit souvent c’est que, s’il préfère s’allonger, c’est comme si allongé, la règle étant de pouvoir dire n’importe quoi, comme si, à ce moment-là, il était dégagé du fait qu’il avait à répondre de ce qu’il dit, qu’il pouvait parler sans responsabilité. Cet analysant peut croire ça un certain temps jusqu’au jour où il découvre, allongé, que, de ces signifiants dont il pensait ne pas avoir à répondre au sens de la responsabilité, il a à en répondre, et ce jour là peut-être, l’analysant, pour lui, se profile la passe parce que, à ce moment-là, on pourrait dire qu’il n’est plus le disciple seulement de Lacan ou de Freud, mais qu’il devient le disciple de son symptôme, c’est-à-dire qu’il s’en laisse enseigner et que si par exemple l’analysant en question était Bozef, si compliqué que soit le trajet de Bozef, il ne pourrait que découvrir qu’en écrivant ce tracé, que ce tracé d’une certaine façon avait été dessiné déjà, avant même peut-être qu’il ne sache lire, sur les graphes d’un certain docteur Lacan. On peut dire à ce moment-là que l’analysant n’a plus à se faire le porte-parole du maître, car il n’a plus à en être, il n’a plus à être, je dirais, porté par le savoir du maître, puisqu’il s’en fait le portant, et c’est ce qu’il délivre en S de A. je tourne en rond pour me rapprocher petit à petit, de plus en plus près, du vif de ce S de A. C’est-à-dire, au point où nous en sommes, je pourrais dire que Bozef, ça serait à l’issue de ce parcours qu’il serait responsable des graphes qu’il écrit et seulement à ce moment-là.

Maintenant le problème est de rendre compte effectivement de la nature de cette certitude et de cette jouissance de l’Autre dont nous parle Lacan. je suis obligé d’aller vite parce que le temps passe effectivement.

En S de A, il se passe un phénomène contradictoire, qui est celui d’une communion – le mot est de Lacan dans les « Formations de l’inconscient », vous le trouverez – est celui d’une communion coïncidant avec une séparation entre le sujet et l’Autre. Le paradoxe, c’est de comprendre pourquoi c’est au moment de la dissolution du transfert, qu’une certitude puisse naître pour le sujet, et peut-être uniquement à ce moment-là. Pour ça, je suis obligé de faire un rapide retour en arrière, qui est celui du point où nous étions en B3-R3, point de désêtre.

En ce point là, je dirais – je suis obligé parce que pour comprendre ce que c’est que la nature de l’émergence du sujet à l’état pur – en B3R3, rapidement, le sujet était dans une position où le refoulement originaire aurait disparu, fixé par le regard du Réel. Qu’est-ce qui va permettre au sujet de se défixer – rappelez-vous d’ailleurs, qu’au sujet de la fixation Freud l’articule au refoulement originaire – qu’est-ce qui va permettre au sujet de se défixer, qu’est-ce qui va permettre à l’Autre qui est dans le Réel de réintégrer son site symbolique ? C’est là d’ailleurs que l’art de l’analyste devra savoir se faire entendre. Un exemple : un analysant dans cette position, où pour lui le savoir de l’Autre se balade comme ça dans le Réel, presse son analyste pour voir de quelle façon l’analyste va se manifester, d’où il parle, lui téléphone un jour pour presser un rendez-vous pour voir la réaction, l’analyste répond : « S’il le fallait, nous nous verrions ». Le message, le signifié, n’a rien de très original, pourtant ce message fait effet d’interprétation radicale pour l’analysant, l’effet étant d’arriver à revéhiculer l’Autre dans son lieu symbolique, tout simplement à cause de l’articulation syntaxique, qui a fait que l’analyste en trouvant la formule « s’il le fallait », par l’introduction du « il », s’assujettissant comme l’analysant à la dominance, à la prédominance du signifiant.

Dans le point B3-R3 où le sujet est sans recours, il est sans recours pour comprendre la notion de ce « sans recours », évoquez ce que sont les terreurs nocturnes de l’enfant. Pourquoi effectivement dans le noir l’enfant est-il dans cette position ? je dirais que précisément, dans le noir, ce qui se passe pour l’enfant, c’est qu’il n’a pas un coin où aller d’où il ne soit sous le regard de l’Autre; car dans le noir il n’y a pas de recoin. Et c’est précisément en réponse au fait que sous le regard du Réel, il n’y a pas, pour le sujet, en B3-R3, de recours au moindre coin, que le secours appelé par le signifiant du Nom du Père va être de créer un recoin, c’est-à-dire un recoin qui va le soustraire à l’Autre, mais qui va le soustraire également à lui-même en le constituant comme ne sachant pas, puisque c’est justement ce coin lui-même, le coin dans ce qu’il a de plus lui-même, de plus symbolique de lui-même qui va être évaporé. je dirais qu’à ce moment-là – les Écritures nous disent « que la lumière soit » – ce dont il s’agit à ce moment-là c’est « Fiat trou », c’est une expression de Lacan. Et c’est peut-être ce qui s’est passé dans la formule syntaxique que j’évoquai tout à l’heure. Ceci dit, qu’est-ce qui fait que le sujet -je tourne tout le temps autour de ça, vous voyez – qui a perdu la parole, va la retrouver et va pouvoir dire ce « c’est toi » ? Eh bien, je dirais que, du fait de l’opération de l’intervention du signifiant du Nom du Père, qui a recréé le refoulement originaire, qui a fait disparaître le SZ et remis l’objet a à sa place, du fait de l’opération de ce signifiant du Nom du Père, le Sujet accède à un autre point de vue, à un point de vue où il ne sait pas l’équivalence entre le savoir de l’Autre et la clé qui en lui, manque. Il découvre que ce n’est pas parce que l’Autre reconnaît qu’il manque, qu’il n’y a pas en lui la clé, qu’il manque de la clé essentielle de son être, ce n’est pas parce que l’Autre la reconnaît qu’il la connaît. Je dirais même que, quand il découvre que l’Autre peut reconnaître l’existence de cette clé tout en ne la connaissant pas, c’est-à-dire en ne pouvant pas la lui restituer, si, dans un premier temps il peut tomber dans la désespérance, en vérité c’est à l’espoir que ça peut l’introduire, parce que si l’Autre est en position de reconnaître ce qu’il ne connaît pas, ça introduit la dimension, du fait que l’Autre lui-même a perdu cette même clé, qu’il sait bien de quel manque il s’agit, et l’espoir qui s’ouvre alors, c’est que présentifier l’absence de cette chose perdue, l’ininscriptible, et l’espoir, c’est précisément que l’ininscriptible puisse cesser de ne pas s’écrire. Et c’est ce qui se délivre en S de A.

Le paradoxe invraisemblable sur lequel on débouche, si on peut dire, c’est comment un signifiant, ce signifiant du S de A, peut-il assumer cette impensable contradiction, d’être à la fois ce qui maintient ouverte la béance du ce qui ne cesse pas de s’écrire – quand vous lisez, quand vous entendez une musique qui vous bouleverse ou un poème qui vous bouleverse, le mot qui fait mouche en vous, on peut dire que c’est qu’il rouvre au maximum cette dimension du refoulement originaire – comment donc ce signifiant peut-il assumer cette contradiction de maintenir cette béance et en même temps d’être ce qui cesse de ne pas s’écrire, par exemple une note très banale de la gamme diachronique, un la tout bête?

Vous voyez que cette gageure pourtant, c’est ce qui est réalisé dans notre troisième temps du S de A, dont on pourrait dire que la production, de ce S de A, est le résultat d’une ultime dialectique entre le sujet et l’Autre par laquelle l’un et l’autre, en s’y mettant à deux, si j’ose dire, ressuscitent littéralement en un mouvement de rencontre – par lequel, je le répète, Lacan n’a pas hésité à employer le mot de communion, dans la production du mot d’esprit, – cette barre même, cette barre même dont le paradoxe est d’associer et de dissocier dans le même temps. De cette, si vous voulez, de cette rencontre du sujet et de l’Autre, quelques précisions, trois précisions : d’abord il s’agit d’une communion, il ne s’agit pas d’une collaboration. Nous savons ce dont le sujet est capable quand il se fait collaborateur. Autre point: ce mode de communion qui se produit en S de A est un mode dans lequel, à ce moment-là, le sujet ne reçoit pas son message sous forme inversée, puisqu’il serait le seul temps invraisemblable, hors du temps, véritablement hors du temps, où le sujet et l’Autre communieraient dans le même savoir au même temps. Quand j’entends savoir, c’est précisément le savoir de cette barre, de ce non-être. Vous voyez que l’expérience de ce manque à être en S de A et justement il faut savoir la distinguer de l’aphanisis qui, lui, est, on pourrait dire, une excommunication du sujet – là il ne s’agit pas de l’être, là on pourrait dire qu’il s’agit effectivement d’une communion dans le non-être et que c’est dans cette mise en commun du signifiant S2 et du signifiant qui manque à l’Autre qu’est délivré ce signifiant que j’articule, que je vais maintenant articuler de plus près à la Passe.

On pourrait dire, si vous voulez, que la barre du sujet et de l’Autre, à communier ensemble, porte le sujet, dans l’incandescence de ce manque partagé, aux sources même de l’existence, bien au-delà de l’objet, bien au-delà du fantasme. Le fait même que dans cette voie le sujet renonce au fantasme, le court-circuite, démontre, à ce moment-là, que ce qui est accentué par lui est la recherche de cette expérience du manque à l’état pur. Enfin vous voyez que le propre de cette réponse, le « c’est toi », tel que je le définis en ce moment, que le propre de cette réponse est qu’elle est une métaphore à l’état pur. Si vous voulez, si le sujet avait répondu : « C’est toi » à l’Autre qui lui aurait demandé : « Alors, oui on non, c’est moi ? » et qu’alors il lui aurait répondu, sa parole, son énoncé aurait été le même, mais n’aurait pas eu cet effet de message de S de A de se situer dans un contexte, je dirais, purement métonymique, comme cet aphasique décrit par Jakobson qui, par aphasie métaphorique, ne pouvait pas énoncer l’adverbe « non » – n-o-n -, sauf si on lui disait

« Dites, non », à ce moment-là il pouvait répondre : « Non, puisque je vous dis que je ne peux pas dire… » démontrant, si vous voulez, par là que le mot lui-même, s’il est déchu de son lieu d’énonciation, chute lui-même comme un simple reste métonymique et perd sa valeur de message métaphorique, tant vous voyez que – j’y reviens -, ce S de A n’a de sens qu’articulé à son lieu d’émission.

Bon, comme il est tard, je vais donc terminer par le problème de la Passe en sautant un certain nombre de choses.

Reprenons notre histoire de Bozef. Pouvons-nous dire que Bozef, telles que les choses se sont passées là, a passé la Passe, c’est-à-dire nous voyons que Bozef est arrivé en délivrant son message « C’est toi », correspond à ce que j’ai repéré, c’est-à-dire être arrivé à se passer d’un intermédiaire, on n’est plus 2, on est qu’1, pour s’adresser à un lieu. Bozef, donc est arrivé au point, le point topologique d’énonciation articulé à son message énoncé. Mais Bozef étant ce point, est-ce que pour autant, s’il est, comme on dirait, « passant », est-ce que pour autant il est capable de témoigner, de rendre compte qu’il est dans la Passe d’où il parle ? Est-ce qu’il en est capable ? Le roi lui-même, qui serait, en R4, dans la position de l’analyste, lui est capable de reconnaître le lieu d’où parle Bozef. Il l’entend. Mais le roi – ce n’est pas par hasard que le roi qui est l’analyste – le roi n’est pas le jury d’agrément. J’en reviens à ma question : si toute la valeur du message S de A est qu’il soit émis un certain lieu, comment ce lieu peut être transmis, arriver jusqu’au jury ? Parce que, en S de A, Bozef peut soutenir ce qu’il dit, mais au nom d’une vérité qu’il se trouve éprouver, mais dont il ne sait rien : il ne sait rien de ce lieu. Autrement dit : si Bozef est, d’une certaine façon, dans la Passe, je ne dirais pas pour autant qu’il occupe la position de passant, pour autant qu’étant placé au lieu de vérité, à ce moment-là, il n’est pas placé pour en dire quelque chose. Peut-on en même temps parler de ce lieu, B4-R4, et dire ce lieu ?

Nous l’avons déjà dit, si le propre de ce S de A est de ne pouvoir être recelable dans aucune cassette, pour revenir à notre métaphore de l’analyste possédant, nous faisons un pas de plus et nous disons maintenant, qu’en temps que lieu, ce lieu ne se dit pas tel quel et ne peut pas arriver tel quel au jury.

Bon, je vais illustrer ça de la façon suivante : quand vous entendez un analyste lacanien, un disciple lacanien, parler du passant Lacan, puisque Lacan s’est défini comme ne cessant pas de passer la Passe, quand vous l’entendez, ce passeur, est-ce que vous pouvez dire qu’en entendant ce passeur vous entendez d’où parle Lacan ? Vous ne pouvez pas le dire. D’où parle Lacan, le S de A de Lacan, vous pouvez le repérer éventuellement quand vous l’entendez ou quand vous le lisez; mais, quand vous l’entendez, je vous ferai remarquer et je fais un pas de plus là, qu’il se supporte toujours d’un écrit. Autre exemple : pensez-vous que ce qui était advenu de la psychanalyse, avant que Lacan n’y mette la main, soit imputable uniquement au fait que les analystes d’alors étaient de mauvais passeurs ou bien que le jury d’agrément qu’ils représentaient, l’agréait d’un façon qui n’était pas ça. Les deux hypothèses sont peut-être vraies, mais pas suffisantes. Si Lacan, à un temps donné, rappelait aux analystes qu’ils feraient mieux de lire Freud que de lire Fenichel, qu’est-ce qu’il leur a dit en leur rappelant ça, sinon que pour, s’ils voulaient réellement agréer Freud, il leur fallait un passeur, j’allais dire, digne de cette définition, c’est-à-dire le dispositif topologique, l’écrit de Freud qui témoigne que Freud ne disjoint pas ce qu’il dit du lieu d’où il le dit, et que si on veut opérer, comme dans certaines sociétés de psychanalyse, un nivellement dans l’œuvre de Freud – vous entendez que dans nivellement le mot « vel » est barré, c’est-à-dire qu’on entend plus la dimension du « parl’être Freud » : Ce à quoi l’on aboutit, c’est effectivement à une prise de possession de la théorie que l’on peut mettre en cassette.

Qu’est-ce qui se passe, n’est-ce pas, le danger, si l’analyste donc ne se fait pas passant, c’est-à-dire si, je pourrais dire que la lecture même de Freud, du passeur Freud, en tant que manifestant sa décision, n’opère pas sur eux-mêmes un effet de division, c’est-à-dire cette exigence du S de A qui fait sentir que Freud, en lui, témoigne de ce lieu indivisible de ce qu’il dit et qui en fait le répondant hérétique de sa parole. Parce que le propre d’un écrit, n’est-ce pas, – je vous donne ce dernier exemple avant de conclure – le propre d’un écrit quel qu’il soit, c’est que dans un écrit le sujet de l’énoncé et le sujet de l’énonciation peuvent bien être présents, mais ce n’est pas pour autant que l’écrit sera passeur : l’écrit ne sera passeur que si les deux « je » sont, de façon transmissible, articulés. Prenez l’exemple un peu caractéristique de l’interprète, du comédien; un interprète déchiré, quand il interprète un texte, un écrit, il sera déchirant pour ce jury qu’est le spectateur, ses pleurs vous arracheront des pleurs et quoi qu’il dise qu’il joue la comédie, on peut dire que s’il pleure, s’il est bouleversé, quelque part, c’est son énonciation qui est mise en branle par les signifiants de l’auteur; en sorte que ce que je vous dis, c’est que ce n’est pas l’interprète qui est le passeur du texte, c’est le texte qui est le passeur de l’énonciation du comédien. J’ai même entendu dire à l’École freudienne, ce sont des choses qui se disent, que certains des passants qui auraient été agréés par le jury, si le passant est agréé, c’est qu’il aurait su susciter chez son passeur une énonciation du passeur qui, elle, passe auprès du jury et qui, passant, fait passer le reste, c’est-à-dire le passant.

J’en reviens à mon point de départ pour vous montrer que c’est encore plus compliqué que ça. Si l’auteur lui-même, dont je parle, jouait son propre rôle dans la fiction que je vous disais, ça ne prouve pas, s’il jouait son propre personnage, qu’il le jouait à la perfection, criant de vérité comme on dit, – c’est arrivé à de grands auteurs comme Molière -, ça ne prouve pas que, si le hasard acceptait cette fiction, si le hasard de la vie le faisait rencontrer la même situation que celle qu’il avait décrite à son personnage, ça ne prouve pas que, à ce moment-là, il ne serait pas gauche, emprunté; et pourtant, les signifiants en question, il ne s’agit pas, comme pour le comédien, de signifiants empruntés, ce serait en principe les siens. J’en arrive donc à l’idée que l’auteur n’est pas du tout superposable à celui qu’il met en scène et j’en reviens à Bozef. Et je termine là-dessus.

Bozef donc, en S de A est dans la position d’être passant, mais il n’est pas dans la position de témoigner d’où il est passant. Qu’est-ce qui peut rendre compte de la position, je vous le demande, d’où il parle, sinon cet enchaînement de graphes que je vous ai dessinés – je ne les ai pas terminés malheureusement – que je vous ai dessinés au tableau. Si cette hypothèse est vraie, c’est-à-dire si le passeur, cet écrit, ces graphes ont fonctionné comme passeurs en ceci qu’ils témoignent du lieu de l’énonciation strictement articulé à l’énoncé, qui est le passant, puisque ce n’est pas Bozef ? Je répondrai assez simplement et je dirai que, dans le fond, le passant, c’est l’écrivant de celui qui a mis en place, qui a écrit, qui a écrit cet écrit, ces graphes. Je dirai même que par exemple, si Lacan dit qu’il ne cesse pas de passer la Passe, c’est peut-être pour cette raison; il ne cesse pas et nous pouvons penser qu’il ne cessera jamais; il ne cesse pas parce que, séminaire après séminaire, il crée, il ressuscite le passeur, qu’est son écrit, c’est-à-dire qu’il crée les conditions de sa division. Il crée, comme Bozef, à un moment donné dans son parcours, mis au pied du mur, se met à la place du transmetteur pour se faire en même temps émetteur et transmetteur, dans la flèche violette, quand il renonce à l’intermédiaire, Lacan, séminaire après séminaire, créant et recréant son passeur, ne peut effectivement pas cesser de passer la Passe, d’autant que l’Autre auquel il s’adresse n’est certainement pas un jury dont il attend un Amen quelconque. Si… j’imagine les réactions, n’est-ce pas, négatives qu’on me rétorquera, de dire qu’un écrit pourrait faire fonction de passeur auprès d’un jury; j’ai d’ailleurs incidemment appris par Jean Clavreul, que c’est une proposition qu’il avait faite, il y a quelques années, de penser à cette notion d’un écrit comme passeur; l’objection qu’on me fera immédiatement, c’est de dire : faire d’un écrit un passeur, effectivement alors il s’agit de faire un rapport, un rapport, pourquoi pas une maîtrise universitaire ? Naturellement, la réponse que je donnerai tout de suite à ce contradicteur, sera de dire si celui qui écrit, si l’Autre auquel il s’adresse, est identifiable à un jury, effectivement ce qu’il produira sera éventuellement effectivement un rapport peut-être excellent, mais effectivement universitaire. Mais si, dans cet écrit, il témoigne, comme je pense avoir essayé de le faire, du lieu de la façon dont un énoncé et une énonciation s’articulent topologiquement de façon fondée et articulable, et que, outre ce qui est articulé entre les lignes, passe la présence qui répond de l’écrit, la présence répondante hérétique, qui, elle, est le garant qu’il ne s’agit pas d’un écrit universitaire, mais effectivement d’un écrit qui crée les dispositions topologiques où en même temps un « parl’être » assume, enfin vit en même temps sa division passeur-passant.

Bon, en conclusion, ce que je vous dirai, c’est que ce n’est pas pour autre chose que les conséquences mêmes de cette hypothèse de travail qui ne m’autorisait pas à faire la Passe telle que topologiquement elle fonctionne en ce moment dans l’École freudienne, qui m’ont fait produire ce qui m’apparaît être comme ce passeur qu’est cet écrit, qui, par son dispositif topologique mis en place, m’a permis de rendre compte d’une articulation transmissible possible entre les deux «je ». A qui cet écrit était-il destiné quand je l’ai fait, je n’en savais strictement rien avant que le Dr Lacan m’ait demandé de vous en parler.

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