lundi, juin 17, 2024
Recherches Lacan

LXVI D'un Autre à l'autre 1968 – 1969 LEÇON du 19 MARS 1969

LEÇON du 19 MARS 1969

 

J’annonce la couleur. Je ne ferai pas mon séminaire -appelez cela comme vous voudrez : mon séminaire, ma leçon, enfin, mon truc… Je recommence. Ce n’est pas pour rien que vous ne m’avez pas entendu d’abord. Je ne suis pas porté à parler fort, parce que je ne suis pas porté à parler du tout. Et d’ailleurs c’est ce que je vais faire, ou, plus exactement, ne pas faire. J’ai l’intention de ne pas vous parler aujourd’hui. Ça a un certain côté soulageant. Parce qu’il peut bien arriver que j’en ai ma claque ! Mais enfin, justement, ce n’est pas soulageant parce que, comme vous le voyez, je suis assez fatigué. Fatigué, pour des raisons très simples. Imaginez ce que vous voudrez, une petite Hong Kong, comme ça, pendant le week-end, parce que naturellement un psychanalyste ne peut se permettre d’être malade que pendant le week-end. Enfin, le résultat est là, je ne vous parlerai pas aujourd’hui. D’ailleurs c’était ce à quoi je m’étais résolu, de vous dire “Eh bien !, écoutez, voilà, je me fais porter malade ; le séminaire, comme vous appelez cela, n’aura pas lieu aujourd’hui”, et puis voilà, m’en aller.

Ce serait trop simple. J’ai déjà annoncé la dernière fois le plaisir que je pourrais avoir d’entendre quelque chose qui me viendrait en réponse, un certain témoignage qui pourrait me venir de ce que fait, de ce qui peut arriver à vous de ce que j’essaye de dessiner cette année. Il est évident que bien des choses me poussent à le désirer. D’abord, un certain sentiment de ce que pourrait être, à la limite, ce que je fais en poursuivant ici, ce qui s’épingle, on ne sait pas trop pourquoi, en fait, comme enseignement. Est-ce que ça a vraiment le cadre d’un enseignement, à part que cela se passe dans le périmètre de l’Ecole Normale ? Ce n’est pas sûr. Et puis, mon Dieu, c’est bien le cas de le dire aujourd’hui, pourquoi est-ce qu’il y aurait tant de monde ? C’est vraiment un problème. Mais il faut croire quand même que ça doit avoir quelque chose d’intéressant, comme ça. Je n’ai aucune raison de croire que ce soit à longue portée, du train où vont les choses, je veux dire cet intérêt pris à ce qui se passe ici.

Il m’est arrivé cette semaine, forcément pas très stimulante, n’est-ce pas — j’ai rarement 39°, j’ai mis un certain temps, j’ai mis deux jours à me dire que c’est sûrement parce qu’il doit y avoir quelque chose comme cela, de pas très stimulant dans cet état, qui dure encore — de me demander ce qui se passait ici. Alors j’ai fait une hypothèse de travail, c’est bien le cas de le dire, que ce que je faisais ici, que vous le sachiez ou pas, a vraiment toute la nature d’un travail. C’est ce que, peut-être, peuvent vous permettre d’entrevoir certaines des choses que j’ai dites cette année. Mais enfin, c’est certain. La façon dont je vous parle d’habitude, quand j’ai mes petits papiers, qui peuvent vous étonner, je les regarde plus ou moins ; il y en a beaucoup, il y en a sûrement trop mais enfin, ça a vraiment tous les caractères de ce qui se passe sur un établi, et pourquoi pas ? Voire, sur une chaîne. Les papiers viennent bien de quelque part et finiront aussi par se transmettre à d’autres. Et avec ça, en effet, il se passe quelque chose sur quoi, quand je sors, je suis toujours assez perplexe pour interroger, avec quelquefois un peu d’angoisse, ceux dont je sais qu’ils peuvent me dire quelque chose qui m’intéresse. Il est certain que j’ai fait là-dessus quelque chose qui a vraiment le caractère d’un travail qu’on a réalisé avec un certain matériel et qui est quelque chose de construit, de réalisé, une production.

Evidemment, c’est intéressant ; c’est intéressant à voir faire. Ce n’est pas si répandu, d’avoir l’occasion de voir quelqu’un faire son travail. Pour la plupart d’entre vous, enfin, j’ai le sentiment que ce qu’il vise, ce travail, ce à quoi il est destiné, ne peut que leur échapper complètement. C’est encore plus intéressant. Seulement ça donne à la chose, le fait de regarder travailler quelqu’un sans savoir où ça va, à quoi ça sert, ça donne une dimension un peu obscène à la chose. Naturellement, ce n’est pas vrai pour tout le monde. Il y en a qui savent très bien à quoi ça sert. Enfin, à quoi ça sert à terme limité. Puisque je suis en train de pousser cette métaphore ouvrière, je dirai que mes patrons, eux, savent à quoi ça sert. Ou, inversement, si vous voulez, que ceux qui savent à quoi ça sert sont mes patrons. Il y en a ici qui en font partie. C’est pour eux que je travaille. Et puis il y en a quelques autres qui sont entre les deux classes et qui, eux aussi, ont une idée à quoi ça sert. C’est ceux-là qui, en quelque sorte, insèrent le travail que je fais ici dans un autre texte, ou dans un autre contexte, qui est celui de quelque chose qui se passe, pour l’instant, à ce qu’on appelle le niveau de l’Université. J’y suis très intéressé. Je veux dire qu’il y a quelque chose dans ce qui se passe à nouveau dans l’Université qui a le plus étroit rapport avec ce que je fais comme travail.

A cause de cette température et de cette halte qu’elle me donnait, enfin, on ne peut pas savoir combien on est heureux de profiter d’un 39°, je veux dire, on est forcément, on peut habituellement se mettre à la position horizontale ; c’est très agréable. Enfin, quand ça se tasse un peu, à un certain tournant, on peut aussi ouvrir des choses, des journaux amusants. Il y en a un, vous savez, celui qui est dirigé par le nommé Jean Daniel, qu’on appelle “Le Nouvel Observateur”. On l’appelle sans doute ainsi pour faire croire qu’il y a du nouveau dans l’observé. On aurait tort de s’y attendre, et la preuve c’est que ce que j’ai pu y lire comme ça, à l’horizontale, c’est une espèce de truc qui, si mon souvenir est bon, est quelque chose qui s’appelle “La jeunesse piégée”. Je ne sais pas pourquoi, c’est peut-être dû à mon 39°, mais ça m’a rendu enragé. D’abord, le titre, n’est-ce pas. Que toute personne qui emploie le mot piégé sache qu’on considère l’usage de ce mot comme répugnant, — c’est une idée à moi — une façon de chatouiller grossièrement l’angoisse de la castration, surtout quand on parle à la jeunesse, et pour l’instant ça me paraît du plus mauvais ton. Et puis, ma foi, il n’y a que des choses, bien sûr, très astucieuses, très pertinentes. Il n’y en a peut-être pas une seule qui, à la prendre comme phrase, comme indication de justification, légitimation de tout ce que vous voudrez, pas une phrase contre laquelle je puisse évidemment, sérieusement élever une opposition. Tout cela est très bien. Il est très ennuyeux que ça laisse complètement de côté ce dont il s’agit. Car, bien sûr, je ne suis contre aucune des formes, fussent-elles les plus extrémistes, de ce qui associe, pour l’instant, la contestation comme s’exprime la contestation étudiante avec les conjonctions les plus révolutionnaires. Mais je pense que rien de tout ça n’échappe à l’axe de quelque chose qui s’est produit comme suite à certains faits, de certains faits qui sont ceux-ci, que l’Université était insuffisante à remplir sa fonction et que, tout d’un coup, ça a été à un tel point, à un tel excès, croit-on, que c’est pour ça qu’il y a eu “Mai”, disons. C’est un point très sérieux, quant à l’interprétation de la chose. Elle était insuffisante au regard d’une certaine fonction traditionnelle, d’un certain temps de gloire qui a pu être la sienne et qui a répondu à l’emploi, selon les époques, de diverses fonctions, qui ont eu des incidences diverses, justement selon les époques, concernant la transmission du savoir.

Si nous nous plaçons du point de vue de la qualité, de l’éclat, du rayonnement historique, il est certain que depuis quelque temps ça ne prenait pas une tournure particulièrement brillante, mais enfin, il y avait des îlots qui tenaient encore très bien. Si elle s’est montrée insuffisante à un certain niveau, c’est qu’en raison de certaines exigences sociales elle n’était plus à la hauteur. Il faudrait se poser la question si le fait qu’elle ne fut pas à la hauteur — pas de toutes, mais de certaines — ça n’était pas, en fin de compte, intentionnel. Je veux dire, si, à prendre les choses sous l’angle du pouvoir, ce n’était pas là quelque chose qui était réglé justement de façon à ne pas lui faire trop d’embarras. Il est certain que certaine évolution, qui est celle de la science, risque de poser des problèmes tout à fait nouveaux, inattendus, aux fonctions du pouvoir. Après tout, la chose s’annonçait peut-être depuis quelque temps. C’est peut-être ainsi et, il faut bien le dire, ce serait vraiment avoir un effet de sens rétroactif que de s’apercevoir que c’est peut-être en fonction de ça que le mot révolution a pris un autre sens, un accent différent de celui qu’il a toujours eu dans l’histoire, où les révolutions, par définition, ne sont pas neuves. De toujours, les pouvoirs n’ont fini que par les révolutions. La Révolution, comme ça, avec un grand R, ne s’est peut-être pas aperçue assez tôt que c’est lié à quelque chose de nouveau qui se pointe du côté d’une certaine fonction du savoir, quelque chose qui se passe, qui le rend à vrai dire peu maniable de la façon traditionnelle.

Pour tout de même un petit peu indiquer ce que je veux dire par là, je le ramènerai à ce quelque chose que j’avais indiqué tout à l’heure, à ce qui peut se produire de fascination concernant un travail dont on ne sait pas ce qu’il veut dire, ni où il mène. De façon à exemplifier, pris dans le modèle que vous donne ce qui motiverait, dans ce supposé, votre présence ici, parce qu’évidemment, d’un certain côté, la référence que j’ai prise dans le rapport ouvrier-patron, il a aussi là ses prolongements. Le patron sait ce que fait l’ouvrier, au sens qu’il va lui rapporter des bénéfices, mais il n’est pas sûr qu’il ait une idée plus nette que l’ouvrier du sens de ce qu’il fait.

Quand il s’agit de la chaîne chez Fiat, ou ailleurs, je parle de celle de Fiat parce que je l’ai déjà évoquée, ici ou ailleurs; j’y ai été; j’ai eu vivement ce sentiment, en effet, de voir des gens occupés à un travail sans que je sache absolument ce qu’ils faisaient. Moi ça m’a fait honte. A vous ça ne vous le fait pas, tant mieux. Mais enfin, j’ai été très gêné. J’étais justement avec le patron, Johnny, comme on l’appelle, comme je l’appelle. Johnny était aussi manifestement … enfin, lui aussi avait honte. Ça s’est traduit, après, par des questions qu’il m’a posées, qui avaient toutes cette visée apparente destinée à dissimuler son embarras, cette visée apparente de me faire dire que, selon toute apparence, ils étaient plus heureux là, chez lui, que chez Renault.

Je n’ai pas pris au sérieux cette question que je n’ai interprétée, comme vous le voyez, que comme un déplacement, ou peut-être une façon d’éviter de ma part la question: “Enfin, à quoi est-ce que tout cela sert?” Pas que je dise que le capitalisme ne serve à rien. Non. Le capitalisme sert justement à quelque chose et nous ne devrions pas l’oublier. C’est les choses qu’il fait qui ne servent à rien. Mais ça c’est une toute autre affaire. C’est justement son problème. Enfin, ce sur quoi il s’appuie, et c’est une grande force, devrait s’éclairer. Elle joue dans le même sens que celui que je vous disais tout à l’heure, elle va contre le pouvoir. Elle est d’une autre nature. Et elle donne au pouvoir de grands embarras. Là aussi, c’est évidemment nachträglich ; c’est après coup qu’il faut voir le sens de ce qui se passe. Le capitalisme a tout à fait changé les habitudes du pouvoir. Elles sont peut-être devenues plus abusives, mais, enfin, elles sont changées. Le capitalisme a introduit ceci, qu’on n’avait jamais vu, ce qu’on appelle le pouvoir libéral.

Il y a des choses très simples dont, après tout, je ne peux parler que d’expérience très personnelle. Observez ceci: de mémoire d’historien on n’a jamais entendu parler d’organe de gouvernement qu’on quitte en donnant sa démission. Là où des pouvoirs authentiques, sérieux, subsistants, existent, on ne donne pas sa démission, parce que c’est très grave comme conséquence. Ou alors c’est une simple façon de s’exprimer, on donne sa démission, mais on vous abat à la sortie. J’appelle ça des endroits où le pouvoir est sérieux. L’idée de considérer comme un progrès, et encore libéral, les institutions où, quand quelqu’un a bien saboté tout ce qu’il avait à faire pendant trois ou six mois et s’est révélé un incapable, il n’a qu’à donner sa démission et il ne lui arrive rien ; au contraire, on lui dit d’attendre pour qu’il revienne la prochaine fois ; ça veut quand même dire quoi ? On n’a jamais vu ça à Rome, enfin ! Aux endroits où c’était sérieux ! On n’a jamais vu un consul donner sa démission, ni un tribun du peuple ! C’est, à proprement parler, inimaginable. Ça veut simplement dire que le pouvoir est ailleurs.

Il est évident – tout le XIXè siècle l’éclaire – que si les choses se déroulent par cette fonction de la démission, c’est que le pouvoir est dans d’autres mains. Je parle du pouvoir positif. L’intérêt, le seul, de la révolution communiste, je parle de la révolution russe, est d’avoir restitué les fonctions du pouvoir. Seulement on voit que ce n’est pas commode à tenir, justement parce que dans le temps où c’est le capitalisme qui règne, le capitalisme règne parce qu’il est étroitement conjoint avec cette montée de la fonction de la science. Seulement même ce pouvoir, ce pouvoir camouflé, ce pouvoir secret et, il faut bien le dire, aussi anarchique, je veux dire divisé contre lui-même, et ceci sans aucun doute de par son appareillement avec cette montée de la science, il en est aussi embarrassé qu’un poisson d’une pomme maintenant, parce qu’il se passe quand même, du côté de la science, quelque chose qui dépasse ses capacités de maîtrise. Alors ce qu’il faudrait c’est qu’il y ait au moins un certain nombre de petites têtes qui n’oublient pas ceci, c’est qu’une certaine association permanente est vaine, de la contestation avec des initiatives non contrôlées dans le sens de la révolution. Eh bien! c’est encore ce qui dans le système, le système capitaliste, peut le mieux le servir.

Je ne suis pas en train de vous dire qu’il faut rentrer dans la réforme. La réforme elle-même, conséquence incontestable de l’émoi de Mai, est exactement de nature à en aggraver les effets. Si vous aviez des enseignants insuffisants, on vous en donnera à la pelle, et d’encore plus insuffisants, soyez-en sûrs ! Les effets iront, par la réforme, toujours s’aggravant. La question est de savoir que faire au regard de ce phénomène. Il est certain qu’il ne peut pas y être répondu par un mot d’ordre, mais qu’un processus qui irait à éliminer les meilleurs, à la longue, par le biais de la contestation, qui s’impose, en effet, aux meilleurs, aurait exactement l’effet souhaité, qui serait de barrer à ces meilleurs mêmes la route intéressante, ce joint, cet accès à un point tournant, à un point sensible, à un point mis au présent, concernant la fonction du savoir sous son mode le plus subversif. Car ce n’est évidemment pas au niveau des clameurs agitatoires que peuvent s’affiner, se traiter, se produire ce qui peut faire tournant décisif en quelque chose. Je ne dis pas quoi, et pour les meilleures raisons, c’est justement qu’on ne peut pas le dire. Mais ce n’est pas ailleurs que là que peut se présenter un nouveau, le seul nouveau au nom duquel peut apparaître ce qui fonde la mise en question de ce qui s’est présenté jusqu’ici, comme tel ou tel, comme philosophie à savoir toute fonction tendant à mettre de l’ordre, un ordre universel, un ordre unitaire, ce mode de rapport à nous-mêmes qui s’appelle le savoir.

Ce piège, qui consiste à refuser et à ne rien faire de plus, est, à proprement parler, pour l’instant, pour tout ce qui existe, pour tout ce qui subsiste, le plus lourd d’inconvénients. La promesse assurée de subsister et de la plus fâcheuse manière, pour quiconque se fait des illusions sur ce qu’on appelle le progrès, et j’entends poser ceci, je ne puis – pour revenir à ce quelque chose, comme ça, qui y a servi d’occasion – qu’y trouver un signe de plus, dans le fait que l’entourage de celui sous le nom duquel – puisque c’est une interview qui a permis cet article sous le titre de “Jeunesse piégée” – et que, puisqu’il en est ainsi, je ne puis faire, à ce niveau, que lui décerner le titre de ce qui, à ce propos, a toujours été ma pensée, à savoir qu’après tout, la pensée ne va pas plus loin, objectivement, que celle d’un amuseur. Ceci est assez grave. C’est le témoignage, après tout, d’un homme qui a vécu assez longtemps pour témoigner, en quelque sorte, de deux entre-deux guerres. Celle entre les deux précédentes, que j’ai vécue avec Giraudoux, Picasso et les autres surréalistes, et il n’y avait que Giraudoux, dans tout ça, d’original, c’est vous dire que je ne me suis pas beaucoup amusé. Picasso existait de bien avant. Quoique vous en pensiez, les surréalistes c’était un réédition. Tout ce qui a fait leur nerf avait existé avant 1914, tout ce qui a projeté ce je ne sais quoi d’irréductiblement insatisfaisant dans leur présence entre 1918 et 1939. On observera que j’ai été leur ami et que je n’ai jamais signé avec eux la moindre chose. Cela n’a pas empêché une petite crapule, du nom de Laurin, qui était canadien, de s’en apercevoir et d’en faire – je ne sais pas … comme ça pour initier le public du Saskatchewan – de ce que je pouvais être, afin de faire grand état de cette racine surréaliste, il y avait aussi Parcheminey, toute spéciale tête de pipe de la première équipe avec laquelle j’ai été associé qui tenait beaucoup à ça. Je lui ai dit expressément qu’il n’y avait pas lieu d’en tenir compte, puisque moi-même j’avais pris soin de ne marquer, à aucun degré, mon lien. Ça ne l’a pas empêché d’écrire “Lacan et les surréalistes”… On ne saurait nourrir avec trop d’exactitude l’erreur.

Et puis, depuis la nouvelle entre-deux guerres, entre-deux guerres ratée puisque le bout n’y est pas, c’est bien ce qui les embarrasse, c’est bien là l’échéance, c’est que le pouvoir capitaliste, ce singulier pouvoir dont je vous prie de mesurer la nouveauté, a besoin d’une guerre tous les vingt ans. Ce n’est pas moi qui ai inventé cela; d’autres l’ont dit avant moi. Cette foisci, il ne peut pas la faire, mais enfin, il va bien y arriver quand même. Il ne peut pas la faire et pendant ce temps il est bien embêté. Enfin, dans cette entre-deux guerres il y a eu Sartre. Il n’était pas plus amusant que les autres. Alors moi ça ne m’a pas ému. Je n’en ai jamais rien dit, mais enfin c’est curieux, n’est-ce pas, qu’on éprouve le besoin d’encourager tellement ces jeunes à se ruer contre les obstacles qu’on met devant eux, comme ça, à aller au casse-pipe, en somme, et un casse-pipe tout à fait médiocre. C’est très beau, n’est-ce pas, de pouvoir aller contre les appariteurs musclés, parce que j’approuve ce quelque chose qu’on appelle le courage. Le courage ce n’est pas un très grand mérite, le courage physique. Je ne me suis jamais aperçu que ça fasse un problème. Je ne pense pas que ce soit à ce niveau-là que ça soit décisif. C’est surtout sans aucun intérêt. Dans l’occasion, se ruer contre les obstacles qu’on vous présente, c’est exactement faire comme le taureau, n’est-ce pas. Il s’agirait justement de passer ailleurs que là où il y a des obstacles ; en tout cas, de ne pas s’intéresser spécialement aux obstacles.

Il y a, dans tout ça, une véritable tradition d’aberration. On commence par dire que les philosophies par exemple au cours des siècles n’ont été que des idéologies, à savoir le reflet de la superstructure, des classes dominantes. Alors la question est réglée. Elles n’ont aucun intérêt. Il faut viser ailleurs. Pas du tout! On continue à se battre contre des idéologies en tant qu’idéologies. Elles sont là pour ça. C’est tout à fait vrai que toujours il y a eu, naturellement, des classes dominantes ou jouissantes, ou les deux, et qu’elles ont eu leurs philosophes. Ils étaient là pour se faire engueuler à leur place. On le fait, c’est-à-dire qu’on suit la consigne. En fait, ce n’est pas du tout exact, n’est-ce pas, ce n’est pas du tout exact ! Kant n’est pas le représentant de la classe dominante à son époque. Kant est encore non seulement parfaitement recevable, mais vous feriez bien d’en prendre de la graine, ne serait-ce que pour essayer de comprendre un petit peu ce que je suis en train de vous raconter concernant l’objet petit a. Enfin ce qui va venir là-dessus. Oui.

La fois dernière, je vous ai parlé de la sublimation. Alors, évidemment, il ne faut pas tout de même, en rester là. Ce n’est pas par hasard, quand même, que c’est en ce point qu’il y a une petite suspension, ou un petit suspense, comme vous voudrez. Essayer de décrire les rapports de cette co-présence vue de votre côté ? Du mien ? La question se pose. Mettons-là du côté de la sublimation. Il vaut mieux, en tout cas, la mettre là aujourd’hui, parce que ça vous met en position de pôle féminin. Ça n’a rien de déshonorant, surtout au niveau où je l’ai placé, la plus haute élévation de l’objet.

Il y a des choses que je n’ai pas soulignées la dernière fois, mais, enfin, j’espère qu’il y a de bonnes oreilles. L’idée que la sublimation c’est cet effort pour permettre que l’amour se réalise avec la femme, et pas seulement … enfin, de faire semblant que ça se passe avec la femme. Je n’ai pas souligné que dans cette institution de l’amour courtois, en principe, la femme n’aime pas. Tout au moins, qu’on n’en sait rien. Vous vous rendez compte quel soulagement ? D’ailleurs, il arrive quand même quelquefois, dans les romans, il arrive qu’elle s’enflamme. On voit aussi ce qui arrive à la suite. Au moins, dans ces romans-là, on sait où on va. Enfin, dans une sublimation comme celle qui peut-être se réalise ici, je dis ça parce qu’il est grand temps de le dire avant que nous abordions une autre phase, que j’ai amorcée la dernière fois, de la sublimation, celle qui est au niveau pulsionnel et qui, hélas ! peut-être nous concerne bien plus, dont j’ai donné le premier prototype dans la forme de la fonction du grelot. Quelque chose de rond avec un petit truc, l’objet petit a, qui s’agite fortement à l’intérieur. Usons donc, avant cette entrée en scène, de formes plus agréables.

Au niveau, donc, des rapports homme-femme, si du côté de mon audience je n’ai pas à craindre qu’il arrive des folies, néanmoins, si quelqu’un maintenant voulait bien tout de même m’apporter un signe d’audition en posant une question, soit à propos de ce que je viens de dire, soit, ce que j’aimerais mieux, à propos de ce que j’énonce depuis le début de l’année, j’aimerais qu’une question ou deux me viennent, sur ce terrain sympathique pour lequel, vous voyez, je fais moi-même l’effort courtois de ne pas faire défaut, même le jour où je suis à bout de forces.

Qui est-ce qui veut poser quelques questions ?

Ne m’incitez pas trop au découragement. Parce que, après tout, je pourrais aussi, moi, être tenté par la démission … Supposez, par exemple, que ceux que j’ai appelés mes patrons, à savoir les gens pour qui je travaille, ne menacent pas, dès que mon travail prend des conséquences qui les intéressent, ne menacent pas, eux, de leur démission. Ça pourrait arriver un jour. Eh bien! je me contenterai de faire mon travail devant eux. Vous n’êtes là, tous, tous ceux qui ne sont pas, en somme, des psychanalystes à mes yeux, enfin, de mon point de vue, ma principale utilité c’est de leur donner bien le sentiment qu’ils ne peuvent pas, eux, m’empêcher de continuer à faire mon travail. Même si personne ne me répond, de ce champ qui est celui des non-psychanalystes, je vois des figures très intéressantes là-bas. Je connais mon monde, quand même.

Si personne de ceux qui ne sont pas psychanalystes ne me donne jamais une réponse, mais vraiment une réponse qui m’amuse un peu, supposez qu’un jour je sois arrivé quand même à les décrocher, les psychanalystes, à leur montrer qu’il serait tout aussi intéressant pour eux de travailler parce qu’ils croient que c’est le privilège du psychanalysant, ce qu’il y a d’absolument abusif dans ma façon de travailler pour eux, c’est que je fais, en somme, ce que fait le psychanalysant. Eux, ont remis définitivement le travail dans les mains du psychanalysant. Ils se réservent l’écoute. Il y en a un là, aux dernières nouvelles, celui qui les convoque … “Venez m’écouter écouter. Je vous convoque à l’écoute de mon écoute.”

Maintenant, peut-être, je vais arriver à faire basculer quelque chose du côté de ce terrain étrange, étroitement lié en ses points vifs, sur ce qu’il en est de cette subversion de la fonction du savoir. Mais je ne ferai pas de séminaire ouvert. Je trouve ça pas très sérieux. D’une façon, je m’interroge devant le mot “manier le savoir”, parce que ce mot “manier” commence à prendre une extension inquiétante. Il y en a un, un type en or d’ailleurs, qui est venu me trouver, qui fera très bien. Naturellement, dans la première rencontre avec moi, il arrive des choses. Il est revenu la seconde fois parce qu’il faut voir quelqu’un au moins deux fois. Il m’a dit que la fois précédente il y avait “manipulé”. Je me suis creusé la cervelle … Je lui ai fait expliquer … Ça voulait dire que je l’avais manipulé. Il est toujours intéressant de voir le glissement des mots. Le mot “manipuler” est devenu, maintenant, dans le vocabulaire permanent, par une espèce de fascination qui tient à ceci, qu’on ne pense pas qu’il puisse y avoir d’action efficace sur un groupe quelconque sans le “manipuler”. Ceci, comme ça, d’une façon désormais admise, reconnue. Et, après tout, ce n’est pas sûr qu’en effet, comme on dit, le pire est peut-être sûr, mais enfin, c’est peut-être bien ça, oui. Mais alors, que ça prenne une valeur active quand on est manipulé, c’est là un point de bascule que je vous signale. S’il doit se répandre, vous m’avertirez si vous le voyez se poursuivre comme ça.

Enfin, ce n’est évidemment pas les meilleures conditions pour la poursuite des questions concernant le savoir au niveau où elles sont présentifiées, dans la mesure où la psychanalyse peut y apporter quelque chose. J’ai, la dernière fois, mis en valeur le livre de ce cher Deleuze sur la Logique du Sens. J’ai demandé à Jacques Nassif, puisqu’à la vérité je ne suis pas étonné, je suis, comme on dit, très amertumé de l’absence totale de réponse après une provocation poussée aussi loin. Ce n’est pas de la manipulation, justement. Il y a d’autres façons d’opérer. Mais ce total silence, cette totale absence de réponse à mes appels désespérés d’au moins un petit témoignage ! … Je vous laisse un examen de rattrapage, on peut m’écrire. L’écrit se passe après l’oral. Enfin, si un jour, à la fin de l’année, je faisais deux ou trois séances à portes closes, sachez qu’à part les personnes que je connais déjà, les personnes qui m’auront écrit auront un privilège.

Nassif, est-ce que vous vous sentez encore le courage, après cette séance épuisante, du moins pour moi, de prendre ici la parole ? Eh bien ! vous êtes rudement gentil !

J. Nassif : Avec le temps qui me reste, je vais devoir aller très vite à l’essentiel. La seule chose que j’aurais voulu dire concernait la demande que Lacan avait faite en ce qui concerne une note située à quasiment la dernière page du livre de Deleuze, page 289, c’est-à-dire au bout de pas mal de séries, comme il s’exprime. Je me demande comment c’est possible. Si Deleuze met cette note à la fin, c’est sans doute que véritablement toutes les séries qu’il a développées convergent. Il est donc pratiquement impossible, surtout avec le temps qui me reste, d’essayer de répondre à Deleuze en ce qui concerne le texte qu’il cite. Je vous relis du moins cette note, page 289 “Ne pouvant pas suivre ici la thèse de Jacques Lacan, du moins comme nous la connaissons, par Laplanche et Leclaire – dans l’Inconscient p. 111 et suivante des Temps modernes de juillet 61,- d’après cette thèse, l’ordre primaire de langage se définirait par un glissement perpétuel du signifiant sur le signifié, chaque mot étant supposé n’avoir qu’un seul sens et renvoyer aux autres mots par une série d’équivalents que ce sens lui ouvre. Au contraire dès qu’un mot a plusieurs sens qui s’organisent d’après la loi de la métaphore, il devient stable d’une certaine manière, en même temps que le langage échappe au processus primaire et fonde le processus secondaire. C’est donc l’univocité qui définirait le primaire et l’équivocité la possibilité du secondaire (page 112). Mais l’univocité est considéré ici comme celle du mot, non pas comme celle de l’Etre qui se dit en un seul et même sens pour toute chose, ni du tout du langage qui le dit. On suppose que l’univoque est le mot, quitte à conclure qu’un tel mot n’existe pas, n’ayant aucune stabilité et étant une fiction. Il nous semble au contraire que l’équivocité caractérise proprement la voix dans le processus primaire, et s’il y a un rapport essentiel entre la sexualité et l’équivocité, c’est sous la forme de cette limite à l’équivoque comme véritable caractère de l’organisation secondaire inconsciente”. Et pour essayer de voir ce qui est en question ici, je crois que le mieux serait, très vite, d’essayer de reprendre devant vous l’analyse que fait Deleuze dans sa troisième série, employons son mot, qui concerne la proposition.

Je vais essayer, à propos de cette série, d’expliciter d’une façon nouvelle ce que Lacan présente comme axiome quand il dit qu’il n’y a pas de métalangage, en essayant d’introduire du même pas la catégorie de sens, ou la catégorie d’événement qui sont articulés l’une à l’autre et qui permettraient justement de voir à quel point le texte de Laplanche que j’ai relu passe à côté de quelque chose que le livre de Deleuze permet, au contraire, de voir et de mettre en place de façon tout à fait neuve et, pour nous, fondamentale. En effet, Deleuze écrit aussi, quelque part dans ce livre, que la psychanalyse devrait se faire science de l’événement. C’est cette formule que je m’étais permise, au Congrès de Strasbourg, que je vais essayer de commenter en suivant ce chapitre.

Il commence, en effet, par ce postulat: il appartient aux événements d’être exprimés ou exprimables. Ces événements sont exprimés dans des propositions. Mais il y a beaucoup de rapports dans la proposition. Quel est celui qui convient aux événements ? Et alors Deleuze analyse différentes catégories de ce rapport. La première est la désignation. C’est le rapport de la proposition à un état de choses extérieur. La désignation, deuxièmement, opère par associations de mots avec les images qui doivent représenter plus ou moins bien ce qui est en question à l’extérieur, le datum, qui est individué, ce qui implique donc la nécessité d’une sélection qui permet de dire, c’est cela, ou, ce n’est pas cela, au niveau du langage. Troisièmement, il y a des indicateurs qui permettent de désigner et qui sont comme des formes fixes pour la sélection des images auxquelles on les rapporte. Enfin, logiquement, quatrièmement, la désignation a pour critère et pour élément, le vrai et le faux.

Il analyse que ce n’est pas la désignation qui permet de voir ce qui est en question dans l’événement ; alors, serait-ce la manifestation ? La manifestation c’est le rapport de la proposition, non pas à ce qui lui est extérieur, qui est un état de chose, mais au sujet qui parle et qui s’exprime. Elle n’opère pas par association de mots, mais elle énonce des désirs et des croyances qui sont des inférences causales et non pas des associations. La manifestation rend possible la désignation. Ce sont les associations qui dérivent des inférences, et non l’inverse. Ceci peut se confirmer par l’analyse linguistique qui, justement, montre la fonction des manifestants ou des embrayeurs, dont le “je”, qui est le manifestant de base et auquel se rapporte l’ensemble des indicateurs. Mais alors, ce qu’il faut voir c’est qu’il y a, quatrièmement, un déplacement des valeurs logiques; ce n’est plus le vrai et le faux, mais la véracité et la tromperie qui concernent la manifestation. Ce qui est évident, si on retourne à Descartes.

Le troisième rapport auquel on a à faire dans la proposition, ce n’est plus, justement, un rapport de la proposition à ce qui est extérieur ou au sujet qui l’énonce, mais un rapport du mot, considéré comme élément de la proposition avec des concepts universels ou généraux, et des liaisons syntaxiques de ces mots avec des implications de concepts. Alors, ce rapport c’est la signification, qui permet de considérer tout élément de la proposition comme signifiant des implications de concept, et la proposition n’intervient, à son tour, que comme élément d’une démonstration, soit comme prémisse, soit comme conclusion.

Sur le plan linguistique, les signifiants sont essentiellement “implique” et “donc”, c’est-à-dire les signes de l’implication et de l’assertion qu’il faut rigoureusement distinguer, nous allons voir pourquoi un peu plus loin. L’implication c’est le signe du rapport entre prémisse et conclusion. L’assertion c’est le signe de la possibilité d’affirmer la conclusion pour elle même, à l’issue des implications.

Cette signification se distingue donc de la désignation qui renvoie au procédé direct, alors que la signification de la proposition ne se trouve toujours que dans le procédé indirect qui lui correspond, c’est-à-dire dans son rapport avec d’autres propositions, ce qui signifie, sur le plan logique, la quatrième partie, chacun de ces rapports est analysé suivant quatre angles. Sur le plan logique, donc, la signification se définit comme une démonstration au sens le plus général, donc non seulement syllogistique et mathématique, mais aussi au sens physique des probabilités, ou au sens moral des promesses et des engagements ; et la valeur logique de la signification ainsi comprise, ce n’est plus la vérité par opposition au faux, le vrai par opposition au faux, la vérité par opposition à la tromperie, mais la condition de vérité. La proposition conditionnée ou conclue peut être fausse. Ce qui importe c’est l’ensemble des conditions sous lesquelles une proposition serait vraie. Ainsi, la condition de vérité ne s’oppose pas au faux, mais à l’absurde. Ce qui est sans signification ne peut être ni vrai, ni faux.

Alors, la question qui se pose est de savoir lequel de ces trois rapports fonde l’autre. Si on reste au niveau de la parole, la manifestation est première, c’est le “je”, qui est premier non seulement par rapport à toute désignation qu’il fonde, mais par rapport aussi aux significations qui l’enveloppent. Mais de ce point de vue les significations conceptuelles ne valent pas et ne se définissent pas elles-mêmes, elles restent sous-entendues par le “je” qui est lui-même une signification immédiatement comprise, identique à sa propre manifestation. Dans l’ordre de la langue, au contraire, les significations justement valent et se développent pour elles-mêmes. La proposition apparaît comme prémisse ou conclusion et comme signifiant des concepts, avant de manifester un sujet ou de désigner un état de choses. Et c’est le rapport du mot au concept qui jouit seul de la nécessité, alors que sur le plan linguistique les autres rapports de la proposition au sujet qui parle, et de la proposition à l’état de chose, sont manifestes et restent arbitraires. Ils n’en sortent qu’en tant qu’on les réfère à un rapport de signification, justement. C’est donc que seule la constance du concept peut permettre de faire varier les images associées au mot, ou dans la désignation, et que seuls les concepts et implications de concepts permettent de faire des désirs un ordre d’exigences distinct de l’urgence des besoins, de faire des croyances un ordre d’inférence distinct des simples opinions.

Alors, la question qui se pose est de savoir si la signification va permettre de fonder les deux autres rapports. C’est ici que les choses se nouent. Le problème pourrait s’exprimer en ces termes : l’Assertion après le “donc” suppose qu’on l’affirme pour elle-même, indépendamment des prémisses, c’est-à-dire que nous la rapportons à l’état de choses qu’elle désigne, indépendamment des implications qui en constituent la signification. On peut détacher, donc, la désignation de l’assertion, la signification de l’implication. A cela il faut deux conditions

1) que les prémisses soient vraies; et on voit bien qu’on est obligé, à ce moment, de sortir du pur ordre de l’implication et de les rapporter à un état de choses désigné qu’on présuppose.

2) mais supposons que les prémisses soient vraies. Est-ce que la proposition Z, qu’on conclut de A et B, ne peut être détachée des prémices et affirmée pour soi que si l’on admet que la proposition C, suivant laquelle si A et B sont vrais alors Z est vrai, est vraie ? Et ainsi de suite.

J’aurais voulu vous lire une partie du Paradoxe de Lewis Carroll “Ce que Achille dit à la Tortue” où les choses sont dites de façon très incisive, mais je me contenterai de vous y renvoyer. Le principal, c’est que la signification … en somme on peut dire que la signification n’est jamais homogène ou que les deux signes “implique” et “donc” restent hétérogènes. Il y a donc une sorte de hiatus inévitable entre l’ordre de la signification et les autres ordres de la manifestation et de la désignation ; mais surtout, entre signification et désignation, si bien que, dans tous les cas, la désignation ne peut être fondée par la signification, ce qui se traduit en logique, justement par la distinction entre langage et métalangage. Ce que le paradoxe de Carroll a impliqué c’est la distinction entre langage et métalangage. Et là encore, je vous renvoie aux dernières pages de La Logique sans peine, où Monsieur Gattegno écrit un petit texte extrêmement éclairant là-dessus. Alors, justement, si on est obligé, pour se tirer de la difficulté du paradoxe de Carroll de supposer une distinction entre langage et métalangage, on peut toujours dire : oui, mais ne faudra-t-il pas un métalangage du métalangage ? C’est d’ailleurs là-dessus que se termine ce petit texte: “La tortue, qui s’apprêtait à aller jouer au football … etc.”

Ce regard narquois, c’est celui qui nous fait dire qu’il n’y a pas de métalangage. Comment le dire ? Comment pouvoir l’affirmer ? Pour cela, il faut introduire une quatrième catégorie, qui est la catégorie du sens. Le sens peut-il être localisé dans une des trois dimensions de la désignation, de la manifestation et de la signification ? C’est une question de fait et nous allons essayer d’y répondre en essayant de voir si c’est possible dans la désignation. Le sens ne peut pas consister dans ce qui rend la proposition vraie ou fausse. S’il en était ainsi, il faudrait supposer une correspondance entre les mots et les choses qui fait tout de suite surgir toutes sortes de paradoxes. Les mots devraient pouvoir être reconnus comme se rapportant à des choses. Bien plus, comment les noms auraient-ils un répondant ? Ou si les choses ne répondent pas à leur nom, qu’est-ce qui les empêche de perdre leur nom ? Il ne resterait plus, alors, que l’arbitraire des désignations auxquelles rien ne répond, ou le vide des indicateurs du type “cela”. Il est donc certain que toute désignation suppose le sens et que l’on s’installe d’emblée dans le sens pour opérer toute désignation.

Mais alors, pourrait-on mettre le sens dans la manifestation ? Dans un premier temps, sans aucun doute, si les désignants eux aussi n’ont de sens que par le “je” qui se manifeste dans la proposition. Mais si le “je” fait commencer la parole, enfin si le sens réside dans les croyances ou les désirs de celui qui l’exprime, il est évident que le sens c’est la manifestation. Comme le dit très bien Humpty Dumpty : “Il suffit d’être le maître”. Mais, d’une part, l’ordre des croyances et des désirs est fondé, nous l’avons vu, sur l’ordre des implications conceptuelles de la signification et l’identité du moi qui parle est garantie par la permanence de certains signifiés, sinon elle se perd elle-même, ce dont Alice fait la douloureuse expérience. Il n’y a pas d’ordre de la parole sans celui de la langue pour finir.

Alors, si le sens ne peut se trouver dans la manifestation, se trouvera-t-il dans la signification. Mais là, c’est retourner dans le cercle du paradoxe de Carroll : comment le fondement fait cercle avec le fondé, va-ton se demander ? Pour cela, il faudra essayer de redéfinir la signification comme condition de vérité, avons-nous dit, qui confère un caractère qui est déjà celui du sens. Mais comment la signification en use-t-elle pour son compte, de cette condition de vérité ? La condition de vérité nous élève au-dessus du vrai et du faux, ce qui fait qu’une proposition fausse a encore un sens, ou une signification, sans distinguer. Mais cela n’est rien d’autre, en fait, que la forme de possibilité de la proposition même. Or, des formes de possibilités, il y en a beaucoup. Une forme de possibilité peut être logique, géométrique, physique. Kant en invente, d’ailleurs, d’autres, la possibilité transcendantale et la possibilité morale. Mais cette forme qui consiste à s’élever du conditionné à la condition, ne peut concevoir le conditionné que comme rendu possible par la condition, c’est-à-dire que le fondé reste ce qu’il était, indépendamment de ce qui le fonde. Alors Deleuze en vient, ici, à écrire : “Pour que la condition de vérité échappe à ce défaut, il faudrait qu’elle dispose d’un élément propre, distinct de la forme du conditionné. Il faudrait qu’elle ait quelque chose d’inconditionné.” Mais alors cette condition ne peut plus se définir simplement comme forme de possibilité conceptuelle, mais c’est une matière, une couche idéelle, c’est-à-dire non plus la signification mais le sens.

Il était dans mon propos maintenant d’essayer de voir quel était ce mode d’existence du sens par son rapport aux trois autres : la signification, la désignation et la manifestation. Je n’en ai pas le temps et je vous renvoie au livre de Deleuze. Ce que je voudrais faire, c’est très rapidement, retournant au texte de Laplanche, voir en quoi c’est la catégorie du sens qui lui manque. Ce texte, vous le connaissez tous, je vais donc être très rapide. Il commence par l’opposition entre Sens et Lettre, tiré de Politzer. Or, tout de suite, il est dit que le sens n’est rien d’autre que la manifestation, alors que la lettre serait une signification à la deuxième ou troisième personne. Je voudrais vous faire remarquer que Lacan a déjà dit qu’il ne s’agissait même pas de la deuxième ou troisième personne, mais de ce qui était le “pas-je”. Quant à Deleuze, il propose la quatrième personne du singulier, reprenant pour décrire l’humour cette idée du poète Ungaretti. Le deuxième reproche que Politzer ferait à la psychanalyse, ce serait un reproche de réalisme. Il y aurait immanence du sens, ou de la catégorie générale de signification. Vous voyez, on ne distingue pas. Alors que justement l’inconscient n’est autre que la construction de l’Autre, comme sujet-connaissant, c’est-à-dire une signification désignée par une manifestation au sens que j’ai essayé de mettre en place. Mais il est bien évident que l’inconscient n’est pas la simple manifestation de l’Autre. Puis c’est la métaphore de la traduction qui est passée au crible dans ce texte, et la signification ne serait autre que le renvoi d’un message à différents codes possibles. Or, cette signification n’est autre qu’une dérivation par rapport à une impossible désignation et Laplanche parle d’une manifestation privilégiée, d’une formation propre à l’inconscient. C’est exactement les concepts qu’on emploie qui viennent sous sa plume.

Enfin, la dernière opposition on pourrait la reprendre entre savoir et connaissance. Il y aurait opposition entre travail du rêve et dévoilement. Or cette opposition elle-même passe à côté de l’opposition entre savoir et vérité ou surtout entre signification et sens, que nous venons de mettre en place. Est-ce qu’on va s’en tirer en remplaçant … à côté du sens, en parlant d’une structure permettant de lire différentes lacunes ? Ce serait la structure des lacunes du texte. Mais encore une fois, ce mot de “structure” élude le sens par la désignation d’un géométral, qu’on pose comme unique, de toutes ces lacunes. Qui nous dit qu’il y a un géométral unique et que l’inconscient doit être rapporté à celui d’un individu ? La catégorie du sens permet, justement, de ne pas avoir à faire ce pas. Enfin, on oppose élément et système. La représentation est tantôt une inscription, tantôt un terme isolé sur quoi s’applique l’énergie. Dans l’un et l’autre cas, cette inscription est à rapporter, nous dit-on, au système inconscient. Mais, encore une fois, cette opposition élément-système élude l’événement qui peut, seul, apporter un élément à son système. Le système, c’est aussi bien la série ou le procès qui risquent d’être éludés, et c’est l’exemple de la bonne forme que Laplanche propose à ce moment-là.

Je saute la partie clinique et j’en viens à la partie où Laplanche fait l’hypothèse de langage réduit. Il est dit que le processus primaire aurait comme axe de fonctionnement les lois fondamentales de la linguistique. Je crois que le livre de Deleuze permet définitivement de mettre entre parenthèses cette fausse collusion de la psychanalyse avec la linguistique, dans la mesure où si la psychanalyse est théorie de l’événement, elle n’est justement pas théorie de la performance. Mais dans Freud, objecte-t-on tout de suite, dans Freud c’est le langage de la psychose. Alors, pour lever la contradiction, on va supposer que le processus primaire est lesté par ce qu’on appelle la chaîne inconsciente et le processus primaire plus la chaîne inconsciente, plus ce lest, produiraient par une réaction quasi chimique, le langage. Et alors on fait l’hypothèse d’un langage sur un seul plan. Avec ce langage on se dit, voilà, on a atteint à ce qu’on appelle la surface. Le langage de l’inconscient ce serait une sorte de surface qui serait justement la surface du sens. Le sens se situe comme la limite entre les états de choses et les propositions. En fait, il n’en est rien. Un moment on pourrait le croire, mais alors il est dit que la barre entre signifiant et signifié doit se prêter à des effets de sens. Avec ce concept d’effet de sens de Lacan, on voit en effet que la catégorie du sens pourrait apparaître. Eh bien ! tout de suite, cette catégorie du sens on dit que c’est l’ouverture du langage vers le monde des significations.

Qu’est-ce que c’est que ce monde des significations ? Pour l’expliquer, on apporte l’exemple du fort-da. Mais les choses se gâtent, car cet exemple du fort-da -supposons maintenant que ce système peut être considéré comme la cellule initiale à partir de laquelle tout le langage va être formé- sur cet exemple réduit à la simplicité de ses quatre termes, présence et absence signifiées, signifiants du O et du A, la coextensivité des deux systèmes signifiant et signifié apparaît en toute clarté, ainsi que le fait strict que le A ne renvoie par exemple à la “présence” que pour autant qu’il renvoie à son opposé phonématique, le O. “Supposons maintenant que le système s’enrichisse en se différenciant, par l’introduction de ces dichotomies successives qui, depuis Platon jusqu’à la linguistique moderne, caractérisent le moment de la définition, les caractères structuraux demeurent les mêmes …” Mais entre Platon et la linguistique moderne, il y a les stoïciens, disait Deleuze, et on ne peut pas faire le saut des stoïciens. Ce que ces stoïciens permettent de voir c’est que la définition n’a aucun privilège et que ce n’est pas à un monde des significations que le langage a à faire, mais à la surface du sens.

Alors ces éléments, on va essayer de les fixer par la position qu’ils occupent dans ce système. Mais, là encore, ne confondons pas le critère pertinent avec le critère d’univocité. Ne rabattons pas la signification sur le sens. Et Laplanche va jusqu’à écrire : “… ce qui donne une correspondance parfaite, sans aucun chevauchement.” Mais, justement, un des enseignements de la linguistique, c’est qu’il y a du signifiant flottant. Alors, ici, c’est véritablement un humour involontaire qu’on pourrait voir dans ce passage que je vais vous lire : “Si l’on en reste là, le système obtenu ressemble par plus d’un aspect au langage schizophrénique, et c’est par une malice qui n’exclut pas une certaine profondeur que Freud rapproche ce dernier de la pensée philosophique abstraite. ” On le sent à se reporter à l’expérience vertigineuse du dictionnaire. Laplanche en est-il sorti ? Laplanche dit aussi: “… chaque mot, de définition en définition, renvoie aux autres, par une série d’équivalents, toutes les substitutions synonymiques sont autorisées, comme Freud l’indiquait à propos du schizophrène, mais finit par se boucler sur la tautologie, sans qu’à aucun moment on ait pu accrocher le moindre signifié”. Est-ce de cela qu’il s’agit, d’accrocher un signifié ? Ou bien de voir ce qui est en question avec l’introduction du sens et d’un effet de sens ? Mais, suprême méconnaissance, “c’est ici que Jacques Lacan introduit sa théorie dite des “points de capiton” par lesquels, en certains points privilégiés, la chaîne signifiante viendrait se fixer au signifié. On aurait tort de voir là un retour subreptice à une théorie nominaliste, (mais c’est justement là une théorie nominaliste) ou la fonction de réfréner la ronde du langage serait dévolue à un lien avec quelque objet “réel”, (il n’en a jamais été question !) à ce lien d’habitude qu’une certaine expérimentation moderne désigne comme conditionnement”. Ce n’est évidemment pas cela ! Dire cela à propos de ce concept un peu difficile, on peut dire métaphorique, c’est passer à côté de ce que Lacan apporte. Car, sous ce concept, sous ce terme de “points de capiton”, la seule chose qu’on puisse voir c’est le concept d’événement. A ce moment-là, il est bien évident que si nous reprenons l’exemple du dictionnaire, le langage à l’état réduit ce n’est évidemment pas un langage comme le dit Laplanche “qui n’est pas univoque”, “qui comporte plusieurs définitions, c’est l’ensemble des sens b, c, etc. … qui empêche un vocable X de filer par la porte que lui ouvre le sens a. On voit que notre fiction d’un “langage à l’état réduit” rejoint ici la fiction d’un langage sans équivoque, et que ce langage sans équivoque serait, paradoxalement, celui où aucun sens stable ne pourrait être tenu.” Un langage à l’état réduit, qui est peut-être exactement ce à quoi on a à faire au niveau du sens, à la surface, comme s’exprime Deleuze, c’est justement un langage où toute équivoque est possible.

Je m’excuse d’avoir été si rapide et peut-être si allusif, mais je voulais montrer uniquement ce que l’introduction de cette catégorie du sens et de l’événement pouvaient éviter au discours psychanalytique.

Print Friendly, PDF & Email