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Recherches Lacan

LXVI D'un Autre à l'autre 1968 – 1969 LEÇON du 26 MARS 1969

LEÇON du 26 MARS 1969

 

Je vais avancer aujourd’hui des vérités premières, puisqu’aussi bien il apparaît qu’il n’est pas inutile de retoucher ce sol. D’autre part, il semble aussi bien difficile d’organiser ces champs de travail complémentaires qui nous permettraient de nous mettre en accord, d’accorder nos violons avec tout ce qui de contemporain se produit qui est profondément intéressé par ce que peut avancer, au point où nous en sommes, un certain pas de la psychanalyse.

A l’avant-dernière de nos rencontres, j’ai laissé les choses au point où la sublimation devait être interrogée dans son rapport avec le rôle qu’y joue, en somme, l’objet a. C’est ce propos qui m’a montré qu’il était nécessaire, qu’il n’était en tout cas certainement pas inutile que je revienne sur ce qui distingue cette fonction, et que j’y revienne au niveau de l’expérience dont elle est issue, de l’expérience psychanalytique telle qu’elle s’est prorogée depuis Freud. À cette occasion, j’ai été amené à retourner aux textes de Freud pour autant qu’ils ont instauré progressivement ce qu’on appelle la seconde topique qui, assurément, est un échelon indispensable à comprendre tout ce que j’ai pu avancer moi-même, je dirai de trouvailles, en ce point précis où Freud en est resté à la recherche. J’ai déjà mis l’accent sur ce que ce mot veut dire dans ma parole, circare, tourner en rond autour d’un point central, tant que quelque chose n’est pas résolu. Aujourd’hui, j’essaierai de marquer la distance où la psychanalyse jusqu’à mon enseignement est restée, un point vif qui est assurément ce que de toutes parts l’expérience qui la précède a formulé, ce qui s’est ébauché dans certains dires, ce qui n’a pas été absolument purifié, résolu, mis au point, et nous dirons tout au moins maintenant que nous pouvons édifier d’autres pas, mais non qui le corrigent, c’est à savoir cette fonction de l’objet a.

Qu’il nous intéresse au niveau de la sublimation, c’est bien certainement comme avec cette sorte de prudence presque pataude avec laquelle Freud l’a avancé, l’œuvre d’art pour appeler par son nom ce qui aujourd’hui centre, fait la visée de ce que nous énonçons sur la sublimation, l’œuvre d’art ne se présente pas autrement au niveau où Freud la saisit, s’oblige lui-même à ne pouvoir la saisir autrement, que comme une valeur commerciale ; c’est quelque chose de prix, peut-être sans doute d’un prix à part, mais dès lors qu’elle est sur le marché, pas tellement distinguable de tout autre prix. L’accent qui est à mettre, c’est que ce prix, elle le reçoit d’un rapport privilégié de valeur à ce que dans mon discours j’isole et je distingue comme la jouissance, la jouissance étant ce terme qui ne s’institue que de son évacuation du champ de l’Autre et par là même de la position du champ de l’Autre comme lieu de la parole comme telle.

Ce qui fait de l’objet a ce quelque chose qui peut fonctionner comme équivalent de la jouissance, c’est une structure topologique, c’est très précisément dans la mesure où seulement à prendre la fonction par où le sujet n’est plus fondé, n’est plus introduit que comme effet de signifiant et à nous rapporter au schéma que j’ai cent fois répété devant vous depuis le début de l’année du S signifiant comme représentant du sujet pour un signifiant qui, de sa nature, est autre, ce qui fait que ce qui le représente ne peut se poser que comme d’avant cet autre, ce qui nécessite la répétition du rapport de ce S à ce A comme lieu des signifiants autres, dans un rapport qui laisse intact le lieu qui n’est point à prendre comme une partie mais, conformément à tout ce qui s’énonce de la fonction de l’ensemble, comme laissant l’élément lui-même en puissance d’ensemble, égale ce résidu quoique distinct sous la fonction du a au poids de l’Autre dans son ensemble, c’est en tant qu’il est ici une place que nous pouvons désigner du terme conjoignant l’intime à la radicale extériorité, c’est en tant que l’objet a est extime et purement dans le rapport instauré de l’institution du sujet comme effet de signifiant, comme par lui-même déterminant dans le champ de l’Autre cette structure dont il nous est facile de voir la parenté, les variations dans ce qui s’organise de toute structure de bord en tant qu’elle a le choix, si l’on peut dire, de se réunir soit sous la forme de la sphère, en tant que le bord ainsi dessiné se réunit en un point là plus problématique, quoique apparemment la plus simple des structures topologiques, soit que nous poursuivons sous cette forme, de ce que produit le tore, conjoindre les deux bords opposés se correspondant point par point dans une double ligne vectorielle, soit qu’à l’opposé nous ayons la structure — je ne fais ici que la rappeler — du crosscap, soit que nous ayons par combinaison des deux différentes possibilités la structure dite de la bouteille de Klein.

Or il est facile de s’apercevoir que de ces quatre structures topologiques, les objets a tels qu’ils fonctionnent effectivement dans les rapports engendrés du sujet à l’Autre dans le réel, reflètent un par un, il y en a quatre aussi, ces quatre structures. Mais c’est là quelque chose que, pour l’indiquer tout de suite, je ne reviendrai que plus tard, et à d’abord réanimer pour vous la fonction concrète, la fonction que, dans la clinique, joue l’objet a. L’objet a avant d’être possiblement, par les méthodes élaborant sa production sous la forme que tout à l’heure nous avons qualifiée de commerciale est à des niveaux précisément exemplifiés par la clinique, en posture de fonctionner comme lieu de capture de la jouissance.

Et ici je ferai un saut, j’irai vite et droit en un certain vif du sujet auquel peut-être mon premier propos, en venant aujourd’hui ici à vous, donnait plus de détour. Très vite, dans les énoncés théoriques, je parle de ceux de Freud, le rapport entre la névrose et la perversion s’est vu produit. Comment cela a-t-il en quelque sorte forcé l’attention de Freud ? Freud s’introduisait dans ce champ au niveau de patients névrotiques, sujets à toutes sortes de troubles et qui, par leurs récits, tendaient plutôt à l’amener sur le champ d’une expérience traumatique comme il lui est apparu tout d’abord, si assurément le problème de ce qui, cette expérience, l’accueillait en quelque sorte chez le sujet apparemment traumatisé, la question ainsi s’introduisit du fantasme qui est bien en effet ce qui est le nœud de tout ce dont il s’agit concernant une économie pour laquelle Freud a produit le mot de libido. Mais encore devons-nous entièrement nous fier au fait que ces fantasmes nous permettraient, en quelque sorte, de reclasser, de remanier du dehors, à savoir d’une expérience non issue des pervers, ce qui d’abord à la même époque — ai-je besoin de rappeler seulement les noms de Krafft -Ebing et de Havelock Ellis — présentait d’une façon descriptive ce champ dit des perversions sexuelles.

On sait la difficulté que très vite, après ce premier abord, après tout déjà d’un ordre topologique puisqu’il s’agissait de névrose, de trouver en quelque sorte, puisqu’on disait l’envers, je ne sais quoi qui déjà se présentait comme l’annonce de ces surfaces qui tant nous intéressent de ce qui survient quand une coupure les tranche, mais bien vite, la chose a paru n’être aucunement résolue, simplifiée de ce qui de toute façon à se présenter peut-être un peu vite comme une fonction étagée, la névrose assurément, au regard de la perversion, se présentant comme à tout le moins la refoulant pour une part, comme une défense contre la perversion, mais n’est-il pas clair, ne l’a-t-il pas été tout de suite, que nulle résolution ne saurait être trouvée de la seule mise en évidence dans le texte de la névrose d’un désir pervers ? Si cela fait partie de l’épelage, du déchiffrage de ce texte, il rien reste pas moins qu’en aucun cas, ce n’est sur ce plan que le névrosé dans la cure trouve sa satisfaction, si bien qu’à aborder la perversion elle-même, il est bien vite apparu qu’elle ne présentait au regard de la structure pas moins de problèmes et de défenses à l’occasion que la névrose. Tout ceci ressortit à des références techniques dont il semble après tout, à y regarder d’un peu de distance, que leurs impasses ne relèvent peut-être que d’une relative duperie subie par la théorie, du terrain même où, soit chez le névrosé, soit chez le pervers, il a à coller.

Si nous prenons les choses du niveau où nous a permis de l’articuler le retour à cette terre ferme que rien ne se passe dans l’analyse qui ne doive être référé au statut du langage et à la fonction de la parole, nous obtenons ce que j’ai fait une certaine année sous le titre Les Formations de l’Inconscient. Ce n’est pas pour rien que je suis parti de ce qui, en apparence, de ces formations est le plus distant de ce qui nous intéresse dans la clinique, à savoir le mot d’esprit. C’est à partir du mot d’esprit que j’ai construit ce graphe qui aussi bien, pour n’avoir pas encore à tous montré ses évidences, n’en reste pas moins fondamental en l’occasion. Comme chacun sait et peut le voir, il est fait du réseau de trois chaînes dont deux se trouvent déjà marquées sinon élucidées de certaines formules dont certaines ont pu être abondamment commentées, puisque le $ + D est ce qui marque comme fondamental la dépendance du sujet par rapport à ce qui, sous le nom de demande, a été    fortement distancié de ce qu’il en est du besoin, la forme même signifiante, les défilés du signifiant, comme je me suis exprimé, la spécifiant, la distinguant et ne permettant d’aucune façon d’en réduire l’effet aux simples termes d’un appétit physiologique, ce qui bien entendu est d’ores et déjà exigé mais éclairé par ce medium, est d’ores et déjà exigé du seul fait que ces besoins, au niveau de notre expérience, ne nous intéressent que pour autant qu’ils viennent en position d’équivalent d’une demande sexuelle. Les autres jonctions, signifié en tant qu’issu du A posé comme le trésor des signifiants, ne constituent au point où nous en sommes qu’un simple rappel. Ce que je veux ici avancer, puisque aussi bien je ne l’ai jamais vu distinguer par personne, c’est que, encore qu’il s’agisse dans ces trois chaînes de chaînes qui ne sont supposables, instaurables, fixables que pour autant qu’il y a du signifiant dans le monde, que le discours existe, qu’un certain type d’être y est pris qui s’appelle homme, ou être parlant, qu’ici, à partir de l’existence de la concaténation possible comme constituant l’essence même de ces signifiants, ce que nous avons là et ce que le complément de ce graphe démontre, c’est ceci, c’est que si cette fonction symbolique ici de la possibilité de retour court, qui se fait de l’énoncé du plus simple discours, de celui fondamental au niveau de quoi nous pouvons affirmer qu’il n’y a pas de métalangage, que rien de tout ce qui est symbolique ne saurait s’édifier que du discours normal, ceci nous pouvons le spécifier de la catégorie que je distingue comme le symbolique, et nous apercevoir que ce dont il s’agit dans la chaîne supérieure, c’est très précisément de ses effets dans le réel, aussi bien le sujet qui est son premier et majeur effet n’apparaît-il qu’au niveau de cette chaîne seconde. S’il reste ici quelque chose qui assurément, quoique toujours agité et particulièrement dans mon discours de cette année, n’a pas pris, puisque c’est là l’objet de ce qu’à partir de là j’avance, sa pleine instance, c’est ce qu’il en est de ceci, du signifiant comme tel par quoi apparaît l’incomplétude foncière de ce qui constitué se produit comme lieu de l’Autre, ou plus exactement ce qui en ce lieu trace la voie d’un certain type de leurre tout à fait fondamental. Le lieu de l’Autre comme évacué de la jouissance n’est pas seulement place nette, rond brûlé, de ce qu’il est non pas seulement cet Autre, cette place ouverte au jeu des rôles, mais quelque chose de soi-même structuré de l’incidence signifiante, ceci est très précisément ce qui y introduit ce manque, cette barre, cette béance, ce trou qui peut se distinguer du titre de l’objet a. Or c’est ce que j’entends ici vous faire sentir par des exemples pris au niveau de l’expérience qui est celle où recourt Freud lui-même quand il s’agit d’articuler ce qu’il en est de la pulsion.

N’est-il pas étrange qu’après avoir mis dans l’expérience tant d’accent sur la pulsion orale, sur la pulsion anale, prétendues ébauches dites prégénitales de quelque chose qui viendrait à maturité en comblant je ne sais quel mythe de complétude préfiguré par l’oral, je ne sais quel mythe de don, d’émission de cadeau, préfiguré par l’anal, que Freud aille tout au loin en apparence de ces deux pulsions fondamentales à articuler ce qu’il en est du montage de la source, de la poussée, de l’objet, de la fin, du Ziel, à l’aide des pulsions scoptophilique et sadomasochiste. Ce que je voudrais avancer tout à trac, c’est que la fonction du pervers, celle qu’il remplit, loin d’être, comme on l’a dit longtemps, comme on n’ose plus le dire depuis quelque temps et principalement à cause de ce que j’en ai énoncé, est d’être fondée sur quelque mépris de l’autre ou, comme on dit, du partenaire, est quelque chose qui est à jauger d’une façon autrement riche et que, pour faire sentir au moins au niveau d’un auditoire tel que celui que j’ai devant moi, hétérogène, j’articulerai de dire que le pervers est celui qui se consacre à boucher ce trou dans l’Autre, que, jusqu’à un certain point, pour mettre ici les couleurs qui donnent aux choses leur relief, je dirai qu’il est du côté de ce que l’Autre existe, que c’est un défenseur de la foi.

Aussi bien, à regarder d’un peu près les observations, on verra, à cette lumière qui fait du pervers un singulier auxiliaire de Dieu, s’éclairer des bizarreries qui sont avancées sous des plumes que je qualifierai d’innocentes. Dans un traité de psychiatrie ma foi fort bien fait au regard des observations qu’il collationne, nous pouvons voir qu’un exhibitionniste ne se manifeste pas dans ses ébats seulement devant les petites filles ; il lui arrive aussi de le faire devant un tabernacle. Ce n’est certes pas seulement sur des détails semblables que quelque chose peut s’éclairer, mais seulement d’abord d’avoir pu repérer, ce qui fut fait, et ici, déjà dès longtemps, la fonction isolable dans tout ce qu’il en est du champ de la vision, à partir du moment où ces problèmes se posent au niveau de l’œuvre d’art, ce qu’il en est de la fonction du regard. Par définition, ce n’est pas facile à dire, ce que c’est qu’un regard. C’est même une question qui peut très bien soutenir une existence et la ravager. J’ai pu voir en un temps une jeune femme pour qui c’est proprement cette question conjointe à une structure que je n’ai pas ici plus à indiquer, qui s’est trouvée aller jusqu’à entraîner une hémorragie rétinienne dont les séquelles furent durables.

Qu’est-ce qui empêche de s’apercevoir qu’avant de s’interroger sur ce qu’il en est des effets d’une exhibition, à savoir si ça fait peur ou pas au témoin qui paraît la provoquer, à savoir si c’est bien dans l’intention de l’exhibitionniste de provoquer cette pudeur, cet effroi, cet écho, ce quelque chose de farouche ou de consentant, qui ne voit pas d’abord que l’essentiel de cette face que vous qualifierez comme vous voulez, active ou passive, je vous en laisse le choix, de la pulsion scoptophilique – en apparence elle est passive puisqu’elle donne à voir – c’est à proprement et avant tout de faire apparaître au champ de l’Autre le regard ? Et pourquoi sinon pour y évoquer ce rapport topologique de ce qu’il en est de la fuite, de l’insaisissable du regard dans son rapport avec la limite imposée à la jouissance par la fonction du principe du plaisir. C’est à la jouissance de l’Autre que l’exhibitionniste veille. Il semble qu’ici, ce qui fait mirage, illusion, et donne, suggère cette pensée qu’il y a mépris du partenaire, c’est l’oubli de ceci qu’au-delà du support particulier de l’Autre que donne ce partenaire, il y a cette fonction fondamentale qui est pourtant là toujours bien présente chaque fois que la parole fonctionne, celui dans lequel tout partenaire n’est qu’inclus à savoir du lieu de la parole, du point de référence où la parole se pose comme vraie.

C’est au niveau de ce champ, du champ de l’Autre en tant que déserté par la jouissance, que l’acte exhibitionniste se pose pour y faire surgir le regard. C’est en cela qu’on voit qu’il n’est pas symétrique de ce qu’il en est du voyeur, car ce qui importe au voyeur, et très souvent de ce qu’ait été en quelque sorte profané à son niveau tout ce qui peut être vu, c’est justement d’interroger dans l’Autre ce qui ne peut se voir, ce qui au niveau d’un corps grêle, d’un profil de petite fille, est l’objet du désir du voyeur, c’est très précisément ce qui ne peut s’y voir qu’à ce qu’elle le supporte de l’insaisissable même, d’une ligne où il manque, c’est-à-dire le phallus. Que le petit garçon se soit vu maltraité assez pour que rien de ce qui, pour lui, peut s’accrocher à ce niveau de mystère ne paraisse retenir l’attention d’un œil indifférent, voilà ce qui d’autant plus la projette, cette chose en lui négligée, à la restituer dans l’Autre, à en supplémenter le champ de l’Autre, à l’insu même de ce qui en est le support. Ici, de cet insu, la jouissance pour l’Autre, c’est-à-dire la fin même de la perversion se trouve en quelque sorte échapper, mais c’est aussi bien ce qui démontre d’abord que nulle pulsion n’est simplement le retour de l’autre, qu’elles sont dissymétriques et que ce qui est essentiel dans cette fonction est celle d’un supplément, de quelque chose qui au niveau de l’Autre interroge ce qui manque à l’Autre comme tel, et qui y pare. C’est bien en cela que certaines analyses, et toujours en effet les plus innocentes, sont exemplaires. Il m’est impossible, après avoir comme je l’ai fait la dernière fois jeté le doute de quelque manque de sérieux sur une certaine philosophie de ne pas me souvenir aussi de l’extraordinaire pointe de ce qui est saisi dans l’analyse de la fonction du voyeur. Celui qui, au moment où il regarde par le trou de la serrure, qui est véritablement ce qui ne peut pas se voir, rien assurément ne peut le faire choir de plus haut que celui d’être surpris dans la capture où il est de cette fente, dont ce n’est pas pour rien qu’une fente elle-même, on l’appelle un regard, voire un jour. Le retour est ce dont il s’agit, à savoir sa réduction à la position humiliée, voire ridicule qui n’est pas du tout liée à ceci qu’il est justement au-delà de la fente, mais de ce qu’il puisse être saisi par un autre dans une posture qui ne déchoit que du point de vue du narcissisme de la position debout, de celle de celui qui ne voit rien tellement il est bien sûr de lui. Voilà ce qui, à une page que vous retrouverez aisément de l’Etre et du Néant, a quelque chose en effet d’impérissable, quel que soit le côté partial de ce qui en est déduit quant au statut de l’existence.

Mais le pas suivant n’a pas moins d’intérêt. Quel est donc l’objet a dans la pulsion sado-masochiste ? Est-ce qu’il ne vous semble pas qu’à mettre en relief l’interdit propre à la jouissance, c’est cela qui doit nous permettre aussi de remettre à sa place ce dont on croit faire la clé de ce qu’il en est du sado-masochisme, quand on parle du jeu avec la douleur, pour aussitôt se rétracter et dire qu’après tout, ce n’est amusant que si la douleur ne va pas trop loin. Cette sorte d’aveuglement, de leurre, de faux effroi, de chatouillage de la question reflétant en quelque sorte après tout le niveau où reste tout ce qui peut se pratiquer dans le genre, est-ce que ceci ne risque pas, n’est pas en fait le masque essentiel grâce à quoi échappe ce qu’il en est de la perversion sadomasochiste ?

Vous le verrez tout à l’heure, si tout ceci peut vous paraître point trop osé, voire spéculation très peu propice à une Einfühlung, et pour cause, en majorité, tous tant que vous êtes, quoi que vous puissiez en croire, ce qu’il en est de la perversion, de la vraie perversion, ça vous échappe ; ce n’est pas parce que vous rêvez de la perversion que vous êtes pervers. Cela peut servir à tout autre chose, de rêver de la perversion, et principalement, quand on est névrosé, à soutenir le désir, ce dont, quand on est névrosé, on a bien besoin ! Mais ça ne permet pas du tout de croire qu’on comprend les pervers. Il suffit d’avoir pratiqué un exhibitionniste pour bien s’apercevoir qu’on ne comprend rien à ce qui en apparence je ne dirai pas le fait jouir, puisqu’il ne jouit pas, mais il jouit quand même, et à cette seule condition de faire le pas que je viens de dire, à savoir que la jouissance dont il s’agit, c’est celle de l’Autre. Naturellement, il y a une béance. Vous n’êtes pas des croisés, vous; vous ne vous consacrez pas à ce que l’Autre, c’est-à-dire je ne sais quoi d’aveugle et peut-être de mort, jouisse. Mais lui, l’exhibitionniste, ça l’intéresse. C’est comme ça, c’est un défenseur de la foi.

C’est pour ça que pour rattraper, je me suis laissé aller à parler de croisés, croire à l’Autre, la croix, les mots français s’enchaînant comme ça, chaque langue a ses échos et ses rencontres – croa-croa, comme disait aussi Jacques Prévert – les croisades, ça a existé, c’était aussi pour la vie d’un Dieu mort; ça signifiait bien quelque chose de tout aussi intéressant que de savoir ce qui, depuis 1945, fait le jeu entre communisme et gaullisme. Ça a eu d’énormes effets. Pendant que les chevaliers se croisaient, l’amour pouvait devenir civilisé là où ils avaient vidé les lieux, cependant que, quand ils étaient ailleurs, ils rencontraient la civilisation, c’est-à-dire ce qu’ils allaient chercher, un haut degré de perversion, et que du même coup ils flanquaient tout par terre. Byzance ne s’en est point relevée, des croisades. Il faut faire attention à ces jeux parce que ça peut encore arriver, même maintenant, au nom d’autres croisades.

Mais revenons à nos sado-masochistes qui sont justement toujours séparés, à savoir que puisque, je l’ai dit tout à l’heure, il y en a un au niveau de la pulsion scoptophilique qui réussit ce qu’il a à faire, à savoir la jouissance de l’Autre, et un autre qui n’est là que pour boucher le trou avec son propre regard, sans faire que l’autre y voie même sur ce qu’il est un petit peu plus. C’est à peu près le même cas dans les rapports entre le sadique et le masochiste, à cette seule condition qu’on s’aperçoive où est l’objet a.

Il est étrange que, vivant à une époque en somme où nous avons très bien ressuscité toutes les pratiques de la question, de la question au temps où ça jouait un rôle dans les mœurs judiciaires à un niveau élevé, maintenant qu’on a laissé ça à des opérateurs qui font ça au nom de je ne sais quelle folie dans le genre intérêt de la patrie ou de la troupe, il est curieux, après avoir vu aussi quelques petits jeux de scène avec lesquels, après la guerre où il s’est passé pas mal de choses, la dernière dans ce genre, on prolongeait un peu le plaisir sur les planches en nous en montrant des simulacres, il est étrange qu’on ne s’aperçoive pas de la fonction essentielle que joue à ce niveau d’abord la parole, l’aveu ; malgré tout, les jeux sadiques, ce n’est pas simplement intéressant dans les rêves des névrosés, on peut tout de même voir, là où ça se produit, il a beau y avoir des raisons, nous savons très bien ce qu’il faut penser des raisons, les raisons sont secondaires auprès de ce qui se passe dans la pratique. Si effectivement c’est toujours autour de quelque chose où il s’agit de peler un sujet de quoi ? de ce qui le constitue dans sa fidélité, à savoir sa parole, on pourrait peut-être se dire que ça a quelque chose à faire dans la question. C’est une approche. Je vous le dis tout de suite, ce n’est pas la parole qui est là l’objet a, mais c’est pour vous mettre sur la voie. C’est très favorable à malentendu d’aborder la question sous ce biais, vous allez le voir tout de suite, c’est à savoir qu’il va y avoir justement ce que je repousse, à savoir une symétrie, à savoir que le masochiste floride, le beau, le vrai, Sacher Masoch lui-même, il est certain qu’il organise toute chose de façon à n’avoir plus la parole.

En quoi est-ce que ça peut tellement l’intéresser ? Eclairons notre lanterne. Ce dont il s’agit, c’est de la voix. Que le masochiste fasse de la voix de l’autre à soi tout seul ce à quoi il va donner le garant d’y répondre comme un chien, cela est l’essentiel de la chose et s’éclaire de ceci que ce qu’il va chercher, c’est justement un type d’autre qui, sur ce point de la voix, peut être mis en question. La chère mère, comme l’illustre Deleuze, à la voix froide et parcourue de tous les courants de l’arbitraire, est là quelque chose qu’avec la voix, cette voix que peut-être il n’a que trop entendue ailleurs, du côté de son père, vient en quelque sorte compléter et là aussi boucher le trou. Seulement il y a quelque chose dans la voix qui est plus spécifié topologiquement, à savoir que nulle part le sujet n’est plus intéressé à l’autre que par cet objet a là. Et c’est bien pour ça que la comparaison topologique, celle qui s’illustre ici du trou dans une sphère qui rien est pas une puisque précisément c’est dans ce trou qu’elle se replie elle-même, un examen un peu attentif de ce qui se passe au niveau de structures organiques, très nommément de l’appareil du vestibule ou des canaux semi-circulaires, nous porte à ces formes radicales dont déjà je vous donnai il y a quinze jours l’aperçu avec le recours à un type d’animal des plus primitifs ; ajoutons à celui que j’ai nommé le crustacé dit Palémon, joli nom plein d’échos mythiques. Mais qu’il ne nous distraie pas de ceci que l’animal, quand, à chacune de ses mues, il est dépouillé de tout l’extérieur de ses appareils, s’oblige et pour cause, parce que sans cela il ne saurait d’aucune façon se mouvoir, à se retaper, dans le creux ouvert à son niveau animal à l’extérieur, dans le creux de ce qui n’en est pas moins bel et bien une oreille quelques petits grains de sable, histoire que ça le chatouille là-dedans. Il est strictement impossible de concevoir ce qu’il en est de la fonction du Surmoi si l’on ne comprend pas – ça n’est pas tout mais c’est un des ressorts – l’essentiel de ce qu’il en est de la fonction de l’objet “a” réalisée par la voix en tant que support de l’articulation signifiante, par la voix pure en tant qu’au lieu de l’Autre, elle est, oui ou non, instaurée d’une façon perverse ou pas.

Si l’on peut parler d’un certain masochisme moral, ce ne peut être fondé que sur cette pointe de l’incidence de la voix de l’Autre non pas dans l’oreille du sujet mais au niveau de l’Autre qu’il instaure comme étant complété de la voix et, à la façon dont tout à l’heure jouit l’exhibitionniste, c’est dans ce supplément de l’Autre et non sans que soit possible une certaine dérision qui apparaît dans les marges du fonctionnement masochiste, c’est au niveau de l’Autre et de la remise à lui de la voix que l’axe de fonctionnement, l’axe de gravité du masochiste joue. Disons-le, il suffit d’avoir vécu à notre époque pour saisir, pour savoir qu’il y a une jouissance dans cette remise à l’Autre, et d’autant plus qu’il est moins valorisable, qu’il a moins d’autorité, dans cette remise à l’Autre de la fonction de la voix. D’une certaine façon, ce mode de dérobement, de vol de la jouissance peut être, de toutes celles perverses imaginables, la seule qui soit jamais pleinement réussie.

Il n’en est certainement pas de même au niveau où le sadique essaie à sa façon, lui aussi, et inverse, de compléter l’Autre, en lui ôtant la parole, certes, et en lui imposant sa voix. En général, ça rate. Qu’il suffise à cet égard de se référer à l’œuvre de Sade où il est vraiment impossible d’éliminer cette dimension de la voix, de la parole, de la discussion, du débat. Après tout, on nous raconte tous les excès les plus extraordinaires exercés à l’endroit de victimes dont on ne peut être en tous cas surpris que d’une chose, c’est de leur incroyable survie. Mais il n’y a pas un seul de ces excès qui ne soit en quelque sorte non seulement commenté mais en quelque sorte fomenté d’un ordre dont le plus étonnant est qu’aussi bien il ne provoque aucune révolte mais dont après tout aussi nous avons pu voir par des exemples historiques que c’est comme ça que ça peut se passer. On n’a jamais vu apparemment dans ces troupeaux qui se sont trouvés poussés vers lés fours crématoires quelqu’un tout d’un coup se mettre simplement à mordre le poignet d’un gardien. Le jeu de la voix trouve ici son plein registre, il n’y a qu’une seule chose, c’est que la jouissance ici, exactement comme dans le cas du voyeur, échappe ; sa place est masquée par cette domination étonnante de l’objet a, mais la jouissance, elle, n’est nulle part. Il est tout à fait clair que le sadique ici n’est que l’instrument de quelque chose qui s’appelle supplément donné à l’Autre, mais dont dans ce cas l’Autre ne veut pas. Il ne veut pas, mais il y obéit quand même. Telle est la structure de ces pulsions, pour autant qu’elles révèlent qu’un trou topologique à soi seul peut fixer toute une conduite subjective et met un relatif éminent dans tout ce qui peut être forgé autour de prétendues Einfühlung.

Puisque l’heure s’est avancée et qu’aussi bien ceci a été subtil à produire pour que j’y aie mis tout ce temps, j’annonce pourtant que le problème du névrosé est celui-ci. Vous vous référerez à l’article que j’ai fait sous le titre Remarque sur un discours de Daniel Lagache. Il est indispensable pour nous retrouver dans ceci d’égaré qu’à tout ce qui s’est dit au niveau du texte freudien concernant l’identification, le flottement, la contradiction nette qu’il y a à travers ses ouvrages, à travers ses énoncés sur ce qu’il en est de ce qu’il appelle réservoir de la libido qui, tantôt est produit comme l’Ich, à savoir le narcissisme, tantôt au contraire comme ça, l’égo étant évidemment inséparable du narcissisme et se trouvant en position problématique, c’est à savoir, est-ce au titre de l’objet qu’il offre, convoitise du Ça, il faut bien le dire que l’égo vient à s’introduire comme instance efficace où rejaillirait à son tour l’intérêt porté sur les objets.

Est-ce au contraire, de l’objet fomenté au niveau du Ça, que l’égo se trouverait se valoriser secondairement, comme semblable, aussi bien que des objets ? Ceci nous introduit à poser d’une façon radicale, à reposer toute la question de ce qu’il en est de l’identification. Ce n’est que pour autant que le névrosé se veut être l’Un dans le champ de l’Autre, ce n’est que pour autant que l’idéalisation joue un rôle logique primordial qu’il se trouve à partir de là confronté avec les problèmes narcissiques. Mais faire seulement cette remarque, que je vous suggère du même coup, de nous demander si nous ne subissons pas, avec Freud dans l’imagination du narcissisme primaire, un effet après coup, imagé, voire indiciblement faussé, nous en rajoutons un tout petit peu, juste ce qu’il faut pour tomber dans le panneau du névrosé, à savoir que c’est dans la mesure où le narcissisme secondaire, sous sa forme caractérisée de capture imaginaire, est le niveau où se présente pour lui d’une façon dont le problème est tout à fait différent de ce qu’il en est d’avec le pervers, c’est ce que j’essayerai de vous faire sentir la prochaine fois. C’est dans cette mesure que nous croyons pouvoir penser qu’il y a eu quelque part cette relation non pas de supplément, mais de complément à l’Un et que nous investissons la pulsion orale qu’il présente, pourtant très apparemment à une seule condition qu’on se dessille de la fascination du névrosé, qui présente très apparemment le même caractère d’être centré autour d’un objet tiers qui se dérobe, aussi insaisissable en son genre que le regard ou la voix et ce fameux sein, dont à l’aide de jeux de mots, on fait le giron maternel. Derrière le sein et tout aussi plaqué que lui sur le mur qui sépare l’enfant de la femme, le placenta est là pour nous rappeler que loin que l’enfant dans le corps de la mère et avec lui fasse un seul corps, il n’y est même pas enfermé dans ses enveloppes, il n’y est point un neuf normal, il est brisé, rompu dans cette enveloppe par cet élément de placage par lequel aussi bien, nous le savons maintenant, peuvent lier et jouer tous les conflits, qui ressortissent à la place de byzantinisme, au mélange des sangs et à l’incompatibilité de tel groupe avec tel autre.

Cette fonction d’un objet tiers que j’ai appelé plaque , pendeloque encore dirai-je, car nous le reverrons sous ses formes éminentes dans tout ce qui de la culture s’édifie, la chose accrochée au mur et qui leurre. Est-ce que ce n’est pas ce qui apparaît effectivement dans l’expérience du névrosé ? Je veux dire qu’à la convertir, qu’à la combler du mythe d’une unité primitive, d’un paradis perdu, soi-disant achevé du trauma de la naissance, nous ne tombons pas dans ce qui est justement en jeu dans l’affaire du névrosé. Ce dont il s’agit pour lui, nous le verrons, je l’articulerai en détail et déjà vous pouvez en trouver les premières lignes dessinées d’une façon parfaitement claire dans cet article, c’est de l’impossibilité de faire rentrer sur le plan imaginaire cet objet petit a en conjonction avec l’image narcissique. Nulle représentation ne supporte la présence de ce qui s’appelle le représentant de la représentation. On ne voit que trop ici la distance marquée par ce terme qu’il n’y a de l’une à l’autre, du représentant à la représentation, aucune équivalence. C’est ce qui me permet d’amorcer, d’indiquer le point où tout ceci sera réordonné, la troisième ligne du graphe, celle qui croise les deux autres, c’est à proprement parler, ce qui d’une concaténation symbolique se rapporte à l’imaginaire où elle trouve son lest. C’est sur cette ligne que dans le graphe complet vous rencontrez le Moi, le désir, le fantasme et enfin l’image spéculaire avant que sa pointe, sa pointe qui n’est ici à gauche, en bas, saisissable que comme d’un effet rétroactif, sa pointe ne consiste qu’en illusion rétroactive également d’un narcissisme primaire. C’est autour de cela que sera recentré le problème du névrosé, la manifestation aussi du fait que, en tant que névrosé, il est précisément voué à l’échec de la sublimation. Donc, si notre formule de S barré poinçon de petit a ($  a), en tant que formule du fantasme est à mettre en avant au niveau de la sublimation, ce n’est très précisément pas avant qu’une critique soit portée sur toute une série d’implications latérales qui ont été données de façon injustifiée en raison du fait que l’expérience qui n’aurait pourtant pas pu avoir lieu autrement, que l’expérience des incidences du signifiant sur le sujet ait été faite au niveau des névrosés.

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