mercredi, juin 19, 2024
Recherches Lacan

LVIII Le transfert 1960 – 1961 Leçon du 31 mai 1961

Leçon du 31 mai 1961

Pour situer ce que doit être la place de l’analyste dans le transfert, au double sens où je vous ai dit la dernière fois qu’il faut situer cette place : où [est-ce que] l’analysé le situe-t-il, où [est-ce que] l’analyste doit-il être pour lui répondre est-ce que convenablement ? Il est clair que cette relation [que] – ce qu’on appelle souvent cette situation comme si la situation de départ était constitutive – cette relation ou cette situation ne peut s’engager que sur le malentendu. Il est clair qu’il n’y a pas coïncidence entre ce qu’est l’analyste pour l’analysé au départ de l’analyse et ce que justement l’analyse du transfert va nous permettre de dévoiler quant à ce qui est impliqué – non pas immédiatement mais à ce qui est impliqué vraiment – par le fait qu’un sujet s’engage dans cette aventure, qu’il ne connaît pas, de l’analyse.

 

Vous avez pu entendre, dans ce que j’ai articulé la dernière fois, que c’est cette dimension du « vraiment impliqué » par l’ouverture, la possibilité, la richesse, tout le développement futur de l’analyse, qui pose une question du côté de l’analyste. Est-ce qu’il n’est pas au moins probable, est-ce qu’il n’est pas sensible qu’il doit, lui, déjà se mettre au niveau de ce « vraiment », être vraiment à la place où il devra arriver à ce terme de l’analyse qui est justement l’analyse du transfert, est-ce que l’analyste peut se considérer comme en quelque sorte indifférent à sa position véritable ? Éclairons les choses plus loin, ceci peut vous sembler après tout presque ne pas faire de question, [est-ce que] sa science n’y supplée-t-elle pas ?

 

De quelque façon qu’il se le formule, [quelque chose dans] le fait qu’il sache quelque chose des voies et des chemins de l’analyse ne suffit pas, qu’il le veuille ou non, à le mettre à cette place. Mais c’est ce que les divergences dans cette fonction technique, une fois qu’elle est théorisée, font tout de même apparaître : c’est qu’il y a là quelque chose qui ne suffit pas. L’analyste n’est pas justement le seul analyste, il fait partie d’un groupe, d’une masse, au sens propre qu’a ce terme dans l’article de Freud « Ich-analyse und Massenpsychologie ». Ce n’est pas par une pure rencontre [que] si ce thème que est abordé par Freud [c’est] au moment où il y a déjà une Société des analystes, c’est en fonction de ce qui se passe au niveau du rapport de l’analyste avec sa propre fonction qu’une partie des problèmes auxquels il a affaire (tout ce qu’on appelle la seconde topique freudienne) est articulée. C’est là une [phase] < face > qui pour n’être point évidente n’en mérite pas moins tout spécialement, pour nous analystes, d’être regardée.

 

J’y ai fait dans mes écrits référence à plusieurs reprises. Nous ne pouvons pas, en tout cas, franchir ce moment historique de l’émergence de la seconde topique de Freud, et quel que soit le degré de nécessitation interne que nous lui donnions, < sans entrer > dans les problèmes qui se posent à Freud. Cela est attesté, il n’y a qu’à ouvrir le Jones à la bonne page pour s’apercevoir qu’au moment même où il a amené au jour cette thématique, et nommément ce qui est dans cet article « Ich-analyse und Massenpsychologie », il ne pensait alors qu’à l’organisation de la Société analytique. J’ai fait allusion tout à l’heure à mes écrits, j’y ai pointé d’une façon infiniment plus aiguë peut-être que je suis en train de le faire pour l’instant tout ce que cette problématique a soulevé pour lui de dramatique. Il faut tout de même indiquer ce qui sort, d’une façon suffisamment claire, dans certains passages cités par Jones, de la notion d’une sorte de Komintern, comité secret même, qui est conçu romantiquement comme tel à l’intérieur de l’analyse. C’est quelque chose à la pensée de quoi il s’est nettement abandonné dans telle de ses lettres. En fait, c’est bien ainsi qu’il envisageait le fonctionnement du groupe des sept à qui il faisait vraiment confiance.

 

Dès lors qu’il y a une foule ou masse organisée, [de] ceux qui sont dans cette fonction d’analyste se posent tous les problèmes que soulève Freud effectivement dans cet article et qui sont, comme je l’ai aussi en son temps éclairé, [que] les problèmes d’organisation de la masse dans son rapport à l’existence d’un certain discours. Et il faudrait reprendre cet article en l’appliquant à l’évolution de la fonction analytique, de la théorie que les analystes s’en sont fait, en ont promue pour voir quelle nécessité fait converger – c’est presque immédiatement, intuitivement sensible et compréhensible – quelle gravitation [active] < attire > la fonction de l’analyste vers l’image qu’il peut s’en faire, pour autant que cette image va se situer très précisément au point que Freud nous apprend à dégager, dont Freud mène à son terme la fonction à ce moment de la seconde topique, et qui est [celui de] l’Ich Ideal, traduction : Idéal du Moi.

 

Ambiguïté, dès maintenant, devant ces termes. Ich Ideal, par exemple, dans un article auquel je vais me référer tout à l’heure, sur « Transfert et amour », pour nous très important, qui a été lu à la Société psychanalytique de Vienne en 1933 par ses auteurs et qui a été publié dans Imago en 1934 (il se trouve que je l’ai, il n’est pas facile de se procurer les Imago, il est plus facile d’avoir le Psychoanalytic Quarterly de 1939 où il a été traduit en anglais sous le titre de Transference and Love), l’Idéal du Moi est traduit en anglais par ego ideal.

 

Ce jeu de la place [l’élan] < dans les langues > du déterminant par rapport au déterminé, de l’ordre pour tout dire de la détermination est quelque chose qui joue son rôle qui n’est point de hasard. Quelqu’un qui ne sait pas l’allemand pourrait croire que Ich Idéal veut dire Moi Idéal. J’ai fait remarquer que dans l’article inaugural où on parle de Ich Idéal, de l’Idéal du Moi, « Einführung zur Narzissmus », il y a de temps en temps Idéal Ich. Et Dieu sait si pour nous tous c’est un objet de débat, moi-même disant qu’on ne saurait même un instant négliger sous la plume de Freud si précise concernant le signifiant une pareille [articulation] < variation >, et d’autres disant qu’il est impossible qu’à l’examen du contexte on s’y arrête d’aucune façon.

 

Il y a une chose pourtant certaine, c’est d’abord que même ceux qui sont dans cette seconde position seront les premiers, comme vous le verrez dans le prochain numéro qui va paraître de l’Analyse, à distinguer effectivement sur le plan psychologique l’idéal du Moi du Moi Idéal. J’ai nommé mon ami Lagache, dont vous verrez que dans son article sur la « Structure de la personnalité », il fait une distinction dont je peux dire, sans du tout < la > diminuer pour autant, qu’elle est descriptive, extrêmement fine, élégante et claire. Dans le phénomène ça n’a absolument pas la même fonction. Simplement vous verrez que dans une réponse que j’ai donnée tout exprès pour ce numéro, élaborée concernant ce qu’il nous donne comme thématique sur la structure de la personnalité, j’ai fait remarquer un certain nombre de points, dont le premier est qu’on pourrait objecter qu’il y a là un abandon de la méthode que lui-même nous a annoncé qu’il se proposait de suivre en matière métapsychologique, en matière d’élaboration de la structure, c’est à savoir d’une formulation comme il s’exprime qui soit distante de l’expérience, c’est-à-dire qui soit à proprement parler métapsychologique – la différence clinique et descriptive des deux termes Idéal du Moi et Moi Idéal étant insuffisamment dans le registre de la méthode qu’il s’est lui-même proposée. Vous verrez bientôt tout cela à sa place.

 

Peut-être vais-je aujourd’hui anticiper d’ores et déjà sur la façon métapsychologique tout à fait concrète dont on peut situer, à l’intérieur de cette grande économie, cette thématique économique introduite par Freud autour de la notion du narcissisme, préciser bien effectivement la fonction de l’un et de l’autre.

 

Mais je n’en suis pas encore là. Simplement ce que je vous désigne c’est le terme de Ich Ideal, ou Idéal du Moi, pour autant même qu’il vient à être traduit en anglais par ego ideal (en anglais cette place du déterminatif, du déterminant, est beaucoup plus ambiguë dans un groupe de deux termes comme ego idéal), que déjà nous trouvons la trace si l’on peut dire sémantique de ce qui s’est passé comme glissement, comme évolution de la fonction donnée à ce terme quand on a voulu l’employer à marquer ce que devenait l’analyste pour l’analysé. On a dit et très tôt : « l’analyste prend pour l’analysé la place de son Idéal du Moi ». C’est vrai ou c’est faux, c’est vrai au sens que ça arrive, ça arrive facilement, je dirai même plus, je vous donnerai tout à l’heure un exemple, à quel point c’est [commun] < commode >, à quel point pour tout dire un sujet peut installer des positions à la fois fortes et confortables [est] < et > bien de la nature de ce que nous appelons résistances, c’est peut-être même plus vrai encore que ne le marque une position occasionnelle et apparente de l’accrochage de certaines analyses. Ça ne veut pas dire du tout que ça épuise la question, ni bien sûr pour tout dire, que l’analyste d’aucune façon ne puisse s’en satisfaire – j’entends se satisfaire à l’intérieur de l’analyse du sujet – qu’il puisse en d’autres termes pousser l’analyse jusqu’à son terme en ne débusquant pas le sujet de cette position que le sujet prend en tant qu’il lui donne la position d’Idéal du Moi. Même donc ça pose la question de ce que cette vérité se révèle devoir être dans le devenir. [A savoir si à la fin, et après l’analyse du transfert, l’analyste ne doit pas < lacune > ce qui n’est pas seulement en jeu] < A savoir à la fin et après l’analyse du transfert, où doit être l’analyste ? Ailleurs, mais où ? > C’est cela qui n’a jamais été dit.

 

Car en fin de compte [ce que revêt] l’article dont je vous parlais tout à l’heure est quelque chose qui, au moment où il sort, n’est même pas tellement une position de recherche – 1933 par rapport aux années 20 où s’élève le « tournant » de la technique analytique, comme s’exprime tout le monde, ils ont eu le temps tout de même de réfléchir et d’y voir clair.

 

Il y a dans cet article que je ne peux pas parcourir dans tous ses détails avec vous, mais auquel je vous prie de vous reporter – c’est d’ailleurs quelque chose dont nous reparlerons, nous n’allons pas nous arrêter à cela – d’autant plus que ce que je veux vous dire est ceci qui se rapporte au texte anglais et c’est pourquoi c’est celui-ci que j’ai ici avec moi alors que le texte allemand est plus vif, mais nous n’en sommes pas aux arêtes du texte allemand… Nous en sommes au niveau du glissement sémantique qui exprime ce qui s’est produit en effet au niveau d’une critique interne à l’analyste en tant qu’il est l’analyste, lui tout seul et maître à son bord et mis face à face à son action, à savoir pour lui l’approfondissement, l’exorcisme, l’extraction de soi-même nécessaire pour qu’il ait une juste aperception de son rapport à lui propre avec cette fonction de l’ego idéal, de l’Idéal du Moi, en tant que pour lui, comme analyste, et par conséquent d’une façon particulièrement nécessaire, elle est soutenue à l’intérieur de ce que j’ai appelé la masse analytique.

 

Car s’il ne le fait pas, ce qui se produit est ce qui s’est effectivement produit, à savoir [que par] un glissement, un glissement de sens qui n’est pas à niveau un glissement qui puisse d’aucune façon être conçu comme [à demi] extérieur au sujet, comme une erreur pour tout dire, mais un glissement qui l’implique profondément, subjectivement et dont <témoigne> ce qui se passe dans la théorie. [A savoir que] Si, en 1933, on fait pivoter un article sur « Transfert et amour » tout entier autour d’une thématique qui est proprement celle de l’idéal du Moi et sans aucune espèce d’ambiguïté, vingt ou vingt-cinq ans après, ce dont il s’agit, d’une façon je le dis théorisée dans des articles qui le disent en clair concernant les rapports de l’analysé et de l’analyste, ce sont les rapports de l’analysé en tant que l’analyste a un Moi qu’on peut appeler idéal, mais en un sens bien différent aussi bien de celui de l’Idéal du Moi que du sens concret auquel je faisais allusion tout à l’heure et que vous pouvez donner – je vais y revenir et illustrer tout ça – à la fonction du Moi Idéal. C’est un Moi Idéal si je puis dire réalisé, le Moi de l’analyste, et un Moi Idéal au même sens où on dit qu’une voiture est une voiture idéale. Ce n’est pas un idéal de voiture ni le rêve de la voiture quand elle est toute seule au garage, c’est une vraiment bonne et solide voiture. Tel est le sens que finit par prendre (si ce n’était que ça bien sûr : une chose littéraire) une certaine façon d’articuler que l’analyste a à intervenir comme quelqu’un qui en sait un bout de plus que l’analysé, tout ça serait simplement d’un ordre de la platitude, n’aurait peut-être pas tellement de portée, mais c’est que ça traduit quelque chose de tout à fait différent, ça traduit une véritable implication subjective de l’analyste dans ce glissement même du sens de ce couple de signifiants Moi et Idéal. Nous n’avons point à nous étonner d’un effet de cet ordre, ce n’est qu’un colmatage. Cela n’est que le dernier terme de quelque chose dont le ressort est beaucoup plus constitutif de cette aventure que simplement ce point local, presque caricatural, où vous savez que [c’est celui où] tout le temps nous [accrochons] l’<affrontons>, nous ne sommes ici que pour ça.

 

D’où tout cela est-il provenu ? du « tournant » de 1920. Autour de quoi le tournant de 1920 tourne-t-il ? autour du fait que – ils le disent les gens de l’époque, les héros de la première génération analytique – l’interprétation, ça ne fonctionne plus comme ça a fonctionné, l’air n’est plus à ce que ça fonctionne, à ce que ça réussisse. Et pourquoi ? Ça n’a pas épaté Freud, il l’avait dit depuis bien longtemps. On peut pointer celui de ses textes où il dit, très tôt, dans les Essais techniques : « profitons de l’ouverture de l’inconscient parce que bientôt il aura retrouvé un autre truc ».

 

Qu’est-ce que ça veut dire pour nous qui pouvons de cette expérience faite – et nous-mêmes glissant avec – quand même trouver les repères ? Je dis que l’effet d’un discours – je parle de celui de la première génération analytique – qui, portant sur l’effet d’un discours, l’inconscient, ne le sait pas que c’est de ça qu’il s’agit, parce que encore que ce fût là, et depuis la Traumdeutung où je vous apprends à le reconnaître, à l’épeler, à voir qu’il ne s’agit constamment sous le terme des mécanismes de l’inconscient que de l’effet du discours… c’est bien ceci : l’effet d’un discours qui, portant sur l’effet d’un discours <l’inconscient> [qui] ne le sait pas, aboutit nécessairement à une cristallisation nouvelle de ces effets d’inconscient qui opacifie ce discours. Cristallisation nouvelle, ça veut dire quoi ? ça veut dire les effets que nous constatons, à savoir que ça ne fait plus le même effet aux patients qu’on leur donne certains aperçus, certaines clés, qu’on manie devant eux certains signifiants.

 

Mais observez-le bien, les structures subjectives qui correspondent à cette cristallisation nouvelle, [elles] n’ont pas besoin, elles, d’être nouvelles. À savoir ces registres, ces degrés d’aliénation, si je puis dire, que nous pouvons dans le sujet spécifier, qualifier sous les termes par exemple de Moi, de Surmoi, d’Idéal du Moi, c’est comme des ondes stables (quel que soit ce qui se passe), ces effets qui mettent en recul, immunisent, mithridatisent le sujet par rapport à un certain discours, qui empêchent que ce soit celui-là qui puisse continuer à fonctionner quand il s’agit de le mener là où nous [venons] <devons> le mener, c’est à savoir à son désir. Ça ne change rien sur les points nœuds où lui, comme sujet, va se reconnaître, s’installer. Et c’est cela qu’à ce tournant Freud constate.

 

Si Freud s’essaie à définir quels sont ces [besoins] <points> stables, ces [zones] <ondes> fixes dans la constitution subjective, c’est parce que c’est ça qui lui apparaît très remarquablement à lui comme <une> constante, mais ce n’est pas pour les consacrer qu’il s’en occupe et les articule, c’est [dans la pensée de] <pour> les lever comme obstacles. Ce n’est pas pour instaurer comme une espèce d’inertie irréductible la fonction Ich prétendue synthétique du Moi, même quand il en parle, qu’il la met là au premier plan et c’est pourtant comme ceci que cela a été interprété dans la suite. C’est pour autant que justement il faut que nous reconsidérions cela comme les [acting-out] <artefacts> de l’auto-institution du sujet dans son rapport au signifiant d’une part, à la réalité de l’autre. C’est pour ouvrir un nouveau chapitre de l’action analytique.

 

C’est en tant que masse organisée par l’Idéal du Moi analytique tel qu’il s’est développé effectivement sous la forme d’un certain nombre de mirages, au premier plan desquels est celui-ci par exemple qui est mis dans le terme du Moi fort, si souvent impliqué à tort dans les points où on croit le reconnaître… [que] Je tente ici de faire quelque chose dont on pourrait, avec toutes les réserves que ceci implique, dire que c’est un effort d’analyse au sens propre du terme, que pour renverser le couplement des termes qui font le titre de l’article de Freud auquel je me référais tout à l’heure, une des faces de mon séminaire pourrait s’appeler « Ich-Psychologie und Massenanalyse ». C’est en tant qu’est venu, qu’a été promu au premier plan de la théorie analytique l’Ich-Psychologie qui fait bouchon, qui fait barrage, qui fait inertie depuis plus d’une décade à tout redépart de l’efficace analytique, c’est pour autant que les choses en sont ainsi qu’il convient d’interpeller comme telle la communauté analytique en permettant à chacun de jeter un regard sur ce qui vient à altérer la pureté analytique de sa position vis-à-vis de celui dont il est le répondant, de son analysé, pour autant que lui-même s’inscrit, se détermine de par les effets qui résultent de la masse analytique, je veux dire de la masse des [analyses] <analystes>, dans l’état actuel de leur constitution et de leur discours.

 

Qu’on ne se trompe en rien [de] <sur> ce que je suis en train de dire, il s’agit là de quelque chose qui n’est pas de l’ordre d’un accident historique, l’accent étant mis sur accident. Nous sommes en présence d’une difficulté, d’une impasse qui tient à ce que vous avez entendu tout à l’heure mettre à la pointe de ce que j’exprimais : l’action analytique.

 

S’il y a un lieu où le terme d’action (depuis quelque temps dans notre époque moderne mis en question par les philosophes) peut être réinterrogé d’une façon qui soit peut-être décisive c’est, si paradoxale que paraisse cette affirmation, au niveau de celui dont on peut croire que c’est celui qui s’abstient le plus là-dessus, à savoir l’analyste.

 

Maintes fois ces dernières années dans mon séminaire, rappelez-vous à propos de l’obsessionnel et de son style de performances, voire d’exploits, et vous le retrouverez dans l’écrit que j’ai donné de mon rapport de Royaumont ; <dans> sa forme définitive, j’ai mis l’accent sur ce que notre expérience très particulière de l’action comme acting-out, dans le traitement, doit nous permettre d’introduire comme relief nouveau, original à toute réflexion thématique de l’action. S’il y a quelque chose que l’analyste peut se lever pour [être] <dire>, c’est que l’action comme telle, l’action humaine si vous voulez, est toujours impliquée dans la tentative, dans la tentation de répondre à l’inconscient. Et je propose à quiconque s’occupe à quelque titre que ce soit de ce qui mérite ce nom d’action, à l’historien nommément, pour autant qu’il ne renonce pas [à ceci que bien des façons de la formuler fait vaciller notre esprit, à savoir le] au sens de l’histoire, je lui propose de reprendre en fonction d’une telle formulation la question sur ce que nous <ne> pouvons tout de même éliminer du texte de l’histoire, à savoir que son sens ne nous entraîne pas purement et simplement comme le fameux chien crevé, mais qu’il s’y passe, dans l’histoire, des actions.

 

Mais l’action à laquelle nous avons affaire, c’est l’action analytique. Et pour elle c’est tout de même pas contestable qu’elle est tentative de répondre à l’inconscient. Et il n’est pas contestable non plus que chez notre sujet ce qui se passe, <ce à quoi> notre expérience <nous> a habitués, ce quelque chose qui fait un analyste, ce qui fait que nous savons ce que nous disons, même si nous ne savons pas très bien le dire, quand nous disons : « Ça c’est un acting-out chez le sujet en analyse… » <C’est> la formule la plus générale qu’on en puisse donner, et il est important de donner la formule la plus générale, parce que ici si on donne des formules particulières le sens des choses s’obscurcit, si on dit : « c’est une rechute du sujet » par exemple ou si on dit : « c’est un effet de nos conneries » on se voile ce dont il s’agit ; bien sûr que ça peut être ça, [éminemment] <évidemment> ce sont des cas particuliers de ces définitions que je vous propose concernant l’acting-out. C’est que, puisque l’action analytique est tentative, est tentation aussi à sa manière de répondre à l’inconscient, l’acting-out c’est ce type d’action par où à tel moment du traitement, sans doute pour autant qu’il est spécialement sollicité, c’est peut-être par notre bêtise, ça peut être par la sienne – mais ceci est secondaire, qu’importe – le sujet exige une réponse plus juste.

 

Toute action, acting-out ou pas, action analytique ou pas, a un certain rapport à l’opacité du refoulé et l’action la plus originelle au refoulé le plus originel, à l’Urverdrängt. Et alors nous devons aussi… c’est là l’important de la notion de l’Urverdrängt (qui est dans Freud et qui peut y apparaître comme opaque, c’est pourquoi j’essaie de vous en donner un sens), il tient en ceci [qu’il] <qui> est la même chose que ce que d’une certaine façon j’ai essayé la dernière fois pour vous d’articuler quand je vous disais que nous ne pouvons faire que de nous engager nous-mêmes dans la Versagung la plus originelle, c’est la même chose qui s’exprime sur le plan théorique dans la formule suivante que malgré toutes les apparences il n’y a pas de métalangage.

 

Il peut y avoir un métalangage au tableau noir, quand j’écris des petits signes, a, b, x, kappa, ça court, ça va et ça fonctionne, c’est les mathématiques. Mais concernant ce qui s’appelle la parole, à savoir qu’un sujet s’engage dans le langage, on peut parler de la parole sans doute, et vous voyez que je suis en train de le faire, mais ce faisant sont engagés tous les effets de la parole, et c’est pour ça qu’on vous dit qu’au niveau de la parole il n’y a pas de métalangage ou, si vous voulez, qu’il n’y a pas de métadiscours. Il n’y a pas d’action, pour conclure, qui transcende définitivement les effets de refoulé ; peut-être, s’il y en a une au dernier terme, tout au plus c’est celle où le sujet comme tel se dissout, s’éclipse et disparaît. C’est une action à propos de quoi il n’y a rien de dicible. C’est, si vous voulez, l’horizon de cette action qui donne sa structure à ma notation du fantasme. Et ma petite notation c’est pour ça qu’elle est algébrique, qu’elle ne peut que s’écrire avec de la craie au tableau noir, que la notation du fantasme est S<>a qu’on peut [dire] <lire>, désir de petit a, l’objet du désir. Vous verrez que tout ceci nous amènera peut-être tout de même à apercevoir d’une façon plus précise la nécessité essentielle qu’il y a à ce que nous n’oubliions pas cette place justement indicible en tant que le sujet s’y dissout, que la [notion] <notation> algébrique seule peut préserver dans la formule que je vous donne du fantasme.

 

Dans cet article « Transfert et amour » des dénommés Jekels et Bergler, ils ont donc dit en 1933, alors qu’ils étaient encore à la Société de Vienne… Il y a une intuition clinique brillante qui donne comme il est d’usage son poids, sa valeur à cet article, ce relief, ce ton qui fait que ça en fait un article de ce qu’on appelle la première génération. Puis encore maintenant, ce qui nous plaît dans un article, c’est quand il amène quelque chose comme ça. Cette intuition c’est qu’il y a un rapport, rapport étroit entre le terme de la berquinade courante, l’amour et la culpabilité.

 

Jekels et Bergler nous disent, contrairement à la bergerie où l’amour baigne dans la béatitude : « observez un peu ce que vous voyez, c’est pas simplement que l’amour soit souvent coupable, c’est qu’on aime pour échapper à la culpabilité ». Ça évidemment c’est pas des choses qu’on peut dire tous les jours. Quand même c’est un petit peu [nanan] <gênant> pour les gens qui n’aiment pas Claudel, pour moi c’est du même ordre qu’on vienne nous dire des choses comme ça. Si on aime, en somme, c’est parce qu’il y a encore quelque part l’ombre de celui qu’une femme tordante avec laquelle nous voyagions en Italie appelait il vecchio con la barba, celui qu’on voit partout chez les primitifs. Eh bien ! c’est très joliment soutenu cette thèse que dans son fond l’amour est besoin d’être aimé par qui pourrait vous rendre coupable. Et justement, si on est aimé par celui-là ou par celle-là, ça va beaucoup mieux.

 

Ce sont de ces aperçus analytiques que je qualifierai être justement de l’ordre de ces vérités de bon aloi qui sont aussi naturellement du mauvais, parce que c’est un aloi, autrement dit un alliage et que ce n’est pas véritablement distingué, que c’est une vérité clinique mais [c’est] comme telle si je puis dire une vérité collabée, il y a là une espèce d’écrasement d’une certaine articulation. Ce n’est pas goût de la berquinade qui me fait vouloir que nous re-séparions ces deux métaux, l’amour et la culpabilité en l’occasion, c’est que l’intérêt de nos découvertes repose tout entier sur ces effets de tassement du symbolique dans le réel, dans la réalité comme on dit, auxquels nous avons sans cesse affaire. Et c’est avec cela que nous progressons, que nous montrons des ressorts efficaces, ceux auxquels nous avons affaire.

 

Et il est tout à fait clair, certain que si la culpabilité n’est pas toujours et immédiatement intéressée dans le déclenchement, dans les origines d’un amour, dans l’éclair si je puis dire de l’énamoration, du coup de foudre, il n’en reste pas moins certain que même dans des unions inaugurées sous des auspices si poétiques, avec le temps il arrive que sur l’objet aimé viennent s’appliquer, se centrer tous les effets d’une censure active. Ce n’est pas simplement qu’autour de lui vienne se regrouper tout le système des interdits, mais aussi bien que c’est à lui qu’on vient <dans> cette fonction de la conduite, si constitutive de la conduite humaine, qui s’appelle demander la permission.

 

Le rôle, je ne dis pas de l’Idéal du Moi, mais du Surmoi bel et bien comme tel et dans sa forme la plus opaque et la plus déroutante, l’incidence du Surmoi dans des formes très authentiques, dans des formes de la meilleure qualité de ce qu’on appelle la relation amoureuse, c’est quelque chose qui certes n’est point du tout à négliger.

 

Et alors, il y a d’un côté cette intuition dans l’article de nos amis Jekels et Bergler, et puis de l’autre il y a l’utilisation partielle et vraiment comme ça brutale comme un rhinocéros de ce que Freud a apporté d’aperçus économiques sous le registre du narcissisme.

 

L’idée que toute finalité de l’équation libidinale vise au dernier terme à la restauration d’une intégrité primitive, à la réintégration de tout ce qui est, si mon souvenir est bon, abtrennung, tout ce qui a été amené à un certain moment par l’expérience à être considéré par le sujet comme de lui séparé, cette notion théorique, elle, est des plus précaire à être appliquée dans tous les registres et à tous les niveaux. La question de la fonction que ça joue au moment de l’Introduction au narcissisme, dans la pensée de Freud, est une question… Il s’agit de savoir si nous pouvons y faire foi, de savoir si comme les auteurs le disent en termes clairs – car on savait tout le pourtour des apories d’une position à cette génération où on n’était pas formé en série – on peut formuler ceci sous le terme du miracle de l’investissement des objets. Et en effet dans une telle perspective c’est un miracle. Si le sujet est vraiment, au niveau libidinal, constitué d’une façon telle que sa fin et sa visée soient de se satisfaire d’une position entièrement narcissique, eh bien, comment n’arrive-t-il pas en gros et dans l’ensemble à y rester ? Pour tout dire, que si quelque chose peut faire tant soit peu cette monade dans le sens d’une réaction, on peut très bien théoriquement concevoir que toute [que] sa fin soit quand même de revenir à cette position de départ. On voit très difficilement ce qui peut conditionner cet énorme détour qui pour le moins constitue une structuration tout de même complexe et riche qui est celle à laquelle nous avons affaire dans les faits.

 

Et c’est bien de ça qu’il s’agit et à quoi tout au long de cet article les auteurs vont s’efforcer de répondre. Pour cela ils s’engagent, assez servilement je dois dire, dans des voies ouvertes par Freud, qui sont [celles-ci c’est] que le ressort de la complexification de cette structure du sujet (dont vous voyez que c’est aujourd’hui ce qui fait l’équilibre, le thème unique de ce que je vous développe), cette complexification du sujet, à savoir l’entrée enjeu de l’Idéal du Moi, Freud, dans l’Introduction au narcissisme », nous indique que c’est l’artifice par quoi le sujet va pouvoir maintenir son idéal – disons pour abréger parce qu’il est tard – de toute puissance.

 

Dans le texte de Freud, inaugural, surtout si on le lit, ça vient, ça passe et puis ça éclaire à ce moment-là déjà suffisamment de choses pour que nous ne lui demandions pas plus. Il est bien clair que comme la pensée de Freud a quelque peu couru à partir de là, nos auteurs se trouvent devant une complexification un peu sérieuse de cette première différenciation, qu’ils ont à faire face à la distance, à la différence qu’il y a d’un Idéal du Moi qui serait en fin de compte tout fait pour justement restituer au sujet, vous voyez dans quel sens, les bénéfices de l’amour. L’Idéal du Moi c’est ce quelque chose qui, d’être en soi-même originé dans les premières lésions du narcissisme, redevient apprivoisé d’être introjecté. C’est ce que nous explique Freud d’ailleurs. Pour le Surmoi, on s’apercevra qu’il faut bien tout de même admettre qu’il doit y avoir un autre mécanisme, car tout en étant introjecté, le Surmoi ne devient pas pour autant beaucoup plus bénéfique. Et je m’arrête là, je reprendrai.

 

Ce à quoi les auteurs sont amenés nécessairement, c’est à recourir à toute une dialectique d’Éros et Thanatos qui n’est pas alors une petite affaire. Ça va un peu fort et même c’est assez joli, reportez-vous à cet article, vous en aurez pour votre argent.

 

Mais avant de vous quitter je voudrais tout de même vous suggérer quelque chose de vif et d’amusant, destiné à vous donner l’idée de ce qu’une introduction plus juste à la fonction du narcissisme permet je crois de mieux articuler, et d’une façon que confirme toute la pratique analytique depuis que ces notions ont été introduites.

 

Moi Idéal, Idéal du Moi ont bien entendu le plus grand rapport avec certaines exigences de préservation du narcissisme. Mais ce que je vous ai proposé dans la suite, dans la filière de mon premier abord d’une modification nécessaire à la théorie analytique telle qu’elle s’engageait dans la voie où je vous ai montré tout à l’heure que le Moi était utilisé, c’est bien cet abord qui s’appelle dans ce que je vous enseigne ou enseignais, [le statut] <le stade> du miroir. Quelles en sont les conséquences concernant cette économie du Moi Idéal, de l’Idéal du Moi et de leur rapport avec la préservation du narcissisme ?

 

Eh bien, parce qu’il est tard, je vous l’illustrerai d’une façon j’espère qui vous paraîtra amusante. J’ai parlé tout à l’heure de voiture, tâchons de voir ce que c’est que le Moi Idéal. Le Moi Idéal, c’est le fils de famille au volant de sa petite voiture de sport. Avec ça il va vous faire voir du pays. Il va faire le malin. Il va exercer son sens du risque, ce qui n’est point une mauvaise chose, son goût du sport comme on dit, et tout va consister à savoir quel sens il donne à ce mot sport si, du sport ça ne peut pas être aussi le défi à la règle je ne dis pas seulement du code de la route mais aussi bien de la sécurité. Quoi qu’il en soit c’est bien le registre où il aura à se montrer ou à ne pas se montrer et à savoir comment il convient de se montrer plus fort que les autres, même si ceci consiste à dire qu’on y va un peu fort. Le Moi Idéal c’est ça.

 

Je n’ouvre qu’une porte latérale – car ce que j’ai à dire c’est le rapport avec l’Idéal du Moi – une porte latérale avec ceci qu’il ne laisse pas tout seul et sans objet le Moi Idéal, parce qu’après tout dans telle occasion, pas dans toutes, s’il se livre à ces exercices scabreux c’est pour quoi ? pour attraper une gamine. Est-ce que c’est tellement pour attraper une gamine que pour la façon d’attraper la gamine ? Le désir importe peut être moins ici que la façon de le satisfaire. Et c’est bien en quoi et pourquoi, comme nous le savons, la gamine peut être tout à fait accessoire, même manquer. Pour tout dire, ce côté-là qui est celui où ce Moi Idéal vient prendre sa place dans le fantasme, nous voyons mieux, plus facilement qu’ailleurs ce qui règle la hauteur de ton des éléments du fantasme, et qu’il doit y avoir quelque chose ici, entre les deux termes, qui glisse pour que l’un des deux puisse si facilement s’élider. Ce terme qui glisse, nous le connaissons. Pas besoin ici d’en faire état avec plus de commentaire, c’est le petit phi (f) le phallus imaginaire et ce dont il s’agit, c’est bien de quelque chose qui se met à l’épreuve.

 

Qu’est-ce que c’est que l’Idéal du Moi ? L’Idéal du Moi qui a le plus étroit rapport avec ce jeu et cette fonction du Moi Idéal est bel et bien constitué par le fait qu’au départ, je vous ai dit, s’il a sa petite voiture de sport, c’est parce qu’il est le fils de famille et qu’il est le fils à papa et que, pour changer de registre, si Marie-Chantal comme vous le savez s’inscrit au parti communiste, c’est pour faire chier père. De savoir si elle ne méconnaît pas dans cette fonction sa propre identification à ce qu’il s’agit d’obtenir en faisant chier père, c’est encore une porte latérale que nous nous garderons de pousser. Mais disons bien que l’une et l’autre, Marie Chantal et le fils à papa au volant de sa petite voiture, seraient tout simplement englobés dans ce monde organisé comme ça par le père s’il n’y avait pas justement le signifiant père, qui permet si je puis dire de s’en extraire pour s’imaginer, et même pour arriver à le faire chier. C’est ce qu’on exprime en disant qu’il ou elle introjecte dans l’occasion l’image paternelle.

 

Est-ce que ça n’est pas aussi dire que c’est l’instrument grâce à quoi les deux personnages, masculin et féminin, peuvent s’extrojecter eux de la situation objective ? L’introjection, c’est en somme ça, s’organiser subjectivement de façon à ce que le père en effet, sous la forme de l’Idéal du Moi pas pas si méchant que ça, soit un signifiant d’où la petite personne, mâle ou femelle, vienne à se contempler sans trop de désavantage au volant de sa petite voiture ou brandissant sa carte du parti communiste. En somme, si de ce signifiant introjecté le sujet tombe sous un jugement qui le réprouve, il prend par là la dimension du réprouvé ce qui, comme chacun sait, n’a rien de narcissiquement si désavantageux.

 

Mais alors, il en résulte que nous ne pouvons pas parler si simplement de la fonction de l’ego idéal comme [de] réalisant d’une façon en quelque sorte massive la coalescence de l’autorité bienveillante et de ce qui est bénéfice narcissique comme si c’était purement et simplement inhérent à un seul effet au même point.

 

Et pour tout dire, ce que j’essaie pour vous d’articuler avec mon petit schéma de l’autre fois – que je ne referai pas parce que je n’ai pas le temps mais [ce] qui est encore présent j’imagine à un certain nombre de mémoires – qui est celui de l’illusion du vase renversé pour autant que ce n’est que d’un point qu’on peut voir surgir autour des fleurs du désir cette image réelle, observons-le, du vase produit par l’intermédiaire de la réflexion d’un miroir sphérique, autrement dit [de] <que> la structure particulière de l’être humain en tant qu’hypertrophie de son <Moi> semble être liée à sa prématuration.

 

La distinction nécessaire du lieu où se produit le bénéfice narcissique avec le lieu où l’ego idéal fonctionne nous force d’interroger différemment le rapport de l’un et de l’autre avec la fonction de l’amour – ce rapport avec la fonction de l’amour qu’il ne s’agit pas d’introduire, et moins que jamais au niveau où nous sommes de l’analyse du transfert, d’une façon confusionnelle.

 

Laissez-moi encore, pour terminer, vous parler d’un cas d’une patiente. Disons qu’elle prend plus que liberté avec les droits sinon les devoirs du lien conjugal et que, mon Dieu, quand elle a une liaison elle sait en pousser les conséquences jusqu’au point le plus extrême de ce qu’une certaine limite sociale, celle du respect offert par le front de son mari, lui commande de respecter. Disons que c’est quelqu’un pour tout dire qui sait admirablement tenir et déployer les positions de son désir. Et j’aime mieux vous dire qu’avec le temps elle a su, dans l’intérieur de sa famille, je veux dire sur son mari et sur d’aimables rejetons, maintenir tout à fait intact le champ de force d’exigences strictement centrées sur ses besoins libidinaux à elle. Quand Freud nous parle quelque part, si mon souvenir est bon de la <neue> morale, ça veut dire la morale des nouilles concernant la femme, à savoir des satisfactions exigées, il ne faut pas croire que ça rate toujours. Il y a des femmes qui réussissent excessivement bien, à ceci près qu’elle, <elle> a quand même besoin d’une analyse.

 

Qu’est-ce que, pendant tout un temps, je réalisais pour elle ? les auteurs de cet article nous donneront la réponse. J’étais bien son Idéal du Moi pour autant que j’étais bien le point idéal où l’ordre se maintient et d’une façon d’autant plus exigée que c’est à partir de là que tout le désordre est possible. Bref, il ne s’agissait pas à cette époque que son analyste passât pour un immoraliste. Si j’avais eu la maladresse d’approuver tel ou tel de ses débordements, il aurait bien fallu voir ce qui en eût résulté. Bien plus, ce qu’elle pouvait entrevoir de telle ou telle atypie de ma propre structure familiale ou des principes dans lesquels j’élevais ceux qui sont sous ma coupe n’était pas sans ouvrir pour elle toutes les profondeurs d’un abîme vite refermé.

 

Ne croyez pas qu’il soit si nécessaire que l’analyste offre effectivement, Dieu merci, toutes les images idéales qu’on se forme sur sa personne. Simplement elle me signalait à chaque occasion tout ce dont, me concernant, elle ne voulait rien savoir. La seule chose véritablement importante, c’est la garantie qu’elle avait, assurément vous pouvez m’en croire, que concernant sa propre personne je ne broncherais pas.

 

Que veut dire toute cette exigence de conformisme moral ? Les moralistes du courant ont, vous l’imaginez, la réponse bien naturellement que cette personne pour mener une vie si comblée ne devait pas être tout à fait d’un milieu populaire. Et donc le moraliste politique vous dira que ce qu’il s’agit de conserver c’est surtout un couvercle sur les questions qu’on pouvait se poser concernant la légitimité du privilège social. Et ceci d’autant plus que, comme bien vous pensez, elle était un tant soit peu progressiste.

 

Eh bien, vous le voyez, à considérer la vraie dynamique des forces, c’est ici que l’analyste a son petit mot à dire. Les abîmes ouverts, on pouvait en faire comme de ce qu’il en est pour la parfaite conformité des idéaux et de la réalité de l’analyste. Mais je crois que la vraie chose, celle qui devait être maintenue en tous les cas à l’abri de tout thème de contestation, c’est qu’elle avait les plus jolis seins de la ville, ce à quoi, vous pensez bien, les vendeuses de soutien-gorge ne contredisent jamais.

Print Friendly, PDF & Email