mardi, avril 23, 2024
Recherches Lacan

LXIV La logique du fantasme 1966 – 1967 Leçon du 14 Décembre 1966

Leçon du 14 Décembre 1966

 

En attendant cette craie dont je puis avoir besoin et qui j’espère ne va pas tarder à venir, alors, parlons de… de petites nouvelles : c’est une chose curieuse et dont je ne crois pas étranger à ce qui nous réunit ici, de parler : la façon dont ce livre est accueilli dans une certaine zone, justement celle que vous représentez, tous tant que vous êtes, qui êtes là. Je veux dire qu’il est curieux par exemple que, dans des universités éloignées je n’ai pas de raisons de penser que jusqu’ici ce que je me limitais à dire dans mes séminaires avait tant d’écho, eh bien je ne sais pas pourquoi, ce livre est demandé. Alors comme ce à quoi je fais allusion, c’est la Belgique, je signale que ce soir à 22 heures, la troisième chaîne de Radio-Bruxelles, mais sur fréquence modulée (n’en pourront donc bénéficier que ceux qui habitent du côté de Lille, mais je sais que j’ai aussi des auditeurs lillois) eh bien, à 22 heures passera une petite réponse que j’ai donnée à une personne des plus sympathiques qui est venue m’interviewer. Là-dessus il y en a d’autres, bien entendu, d’autres pays encore plus éloignés, où il n’est pas sûr que ça réussisse toujours si bien.

Mais enfin je vais partir — puisqu’il faut bien faire une transition -, je vais partir d’une question idiote qui m’a été posée. Ce que j’appelle une question idiote n’est pas ce qu’on pourrait croire, je veux dire : quelque chose qui d’aucune façon me déplairait — j’adore les questions idiotes — j’adore aussi les idiotes, j’adore aussi les idiots d’ailleurs, ce n’est pas un privilège du sexe. Pour tout dire, ce que j’appelle idiot, est quelque chose, à l’occasion, de tout simplement naturel et propre. Un idiotisme c’est quelque chose qu’on confond trop vite avec la singularité, c’est quelque chose de naturel, de simple, et pour tout dire, de très souvent lié à la situation. La personne en question, par exemple, n’avait pas ouvert mon livre, elle m’a posé la question suivante : “quel est le lien entre vos Écrits” ? Je dois dire que c’est une question qui ne me serait pas venue à l’idée, à moi tout seul. Bien sûr ! Je dois dire aussi que c’est une question dont il ne pouvait pas me venir à l’idée qu’elle viendrait à l’idée de personne. Mais c’est une question très intéressante ! À la vérité, à laquelle j’ai fait tous mes efforts pour répondre.

Et répondre, eh bien mon Dieu, comme elle m’était posée, c’est-à-dire que, comme elle m’était posée à moi-même pour la première fois, elle était pour moi source véritable d’interrogations et, pour aller vite, j’y ai répondu en ces termes : que ce qui me semblait en faire le lien — je pense là non pas tellement à mon enseignement mais à mes Écrits tels qu’ils peuvent se présenter à quelqu’un qui justement va les ouvrir — eh bien, c’est ce à quoi — de l’ordre de ce qu’on appelle “l’identité” — chacun est en droit de se rapporter, pour se l’appliquer à soi-même.

Je veux dire que depuis le stade du miroir jusqu’aux dernières notations que j’ai pu inscrire sous la rubrique de la Subversion du sujet, en fin de compte ce serait ça le lien.

Et comme vous le savez, cette année (je ne le rappelle que pour ceux qui viennent ici pour la première fois), j’ai cru devoir — parlant (je le dis aussi pour ceux-là) de la logique du fantasme — partir de cette remarque qui, pour les familiers d’ici n’a rien de nouveau, mais est essentielle, que le signifiant ne saurait se signifier lui-même. Ce n’est pas tout à fait la même chose que cette question portant sur la sorte d’identité, pour le sujet, qui pourrait lui être à soi-même applicable. Mais enfin, pour dire les choses de façon qu’elles résonnent, le départ — et qui reste un lien jusqu’au terme de ce recueil — est bien ce quelque chose de profondément discuté, c’est le moins qu’an puisse dire, tout au long de ces Écrits et qui s’exprime sous cette formule — qui vient à tous et qui s’y maintient, je dois dire, avec une regrettable certitude — et qui s’exprime ainsi “moi, je suis moi ! »

Je pense qu’il est peu d’entre vous qui n’aient pas à lutter pour mettre cette conviction en branle et quand même, d’ailleurs, l’auraient-ils rayée de leurs papiers, grands et petits, il n’en resterait pas moins qu’elle est toujours fort dangereuse. En effet, ce qui s’engage tout de suite, la voie où l’on glisse est celle-ci, que j’ai resignalée au début de cette année — vous voyez que la question, tout de suite, se pose et de la façon la plus naturelle — les mêmes chez qui est établie si fortement cette certitude, n’hésitent pas à trancher aussi légèrement de ce qui n’est pas d’eux. “Ça c’est pas moi”, “je n’ai pas agi de la sorte”; ce n’est pas le privilège des bébés de dire que “ce n’est pas moi” et même toute une théorie de la genèse du monde pour chacun : — qui s’appelle psychologique fera tout uniment ce départ : que les premiers pas de l’expérience seront, pour celui qui la vit, l’être “infans”, puis ensuite infantile, qu’il fera la distinction (dit le professeur de psychologie) entre le “moi” et le “non-moi”. Une fois engagé dans cette voie, il est bien clair, que la question ne saurait avancer d’un pas puisque s’engager dans cette opposition comme si elle était considérée comme tranchable, entre le “moi” et le “non-moi”, avec la seule limite d’une négation (comportant, en plus, le tiers-exclu je suppose), il est tout à fait hors de champ, tout à fait hors de jeu que soit attaqué ce qui pourtant est la seule question importante, c’est à savoir si “moi je suis moi”.

Il est certain qu’à ouvrir mon livre, tout lecteur sera serré dans ce lien et très vite, mais que ça n’est pas pour autant une raison pour qu’il s’y tienne, car ce qui est noué par ce lien, lui donne assez d’occasions, assez énormément d’occasions de s’occuper d’autres choses, des choses qui précisément s’éclairent d’être serrées dans ce lien et donc de glisser encore hors de son champ.

C’est ce qui est concevable en ceci : que ce n’est évidemment pas sur le terrain de l’identification elle-même, que la question peut être vraiment résolue. C’est justement à reporter, non seulement cette question, mais tout ce qu’elle intéresse — en particulier la question de l’inconscient, qui présente, il faut le dire, des difficultés qui sautent beaucoup plus immédiatement aux yeux, quant à savoir à quoi il convient de l’identifier — c’est, portant sur cette question de l’identification, mais non pas simplement limitée à ce qui du sujet croit se saisir sous l’identification moi, que nous employons la référence à la structure et qu’il nous faut partir de quelque chose qui est externe à ce qui est donné immédiatement, intuitivement, dans ce champ de l’identification, à savoir par exemple, la remarque que je réévoquais tout à l’heure, à savoir : que nul signifiant ne saurait se signifier lui-même..

Alors, pour partir aujourd’hui de ce pourquoi j’ai demandé ces craies, puisqu’il s’agit de structure — quoiqu’ici une des sources de mon embarras est, quelquefois, qu’il faut que je fasse des détours assez longs pour vous expliquer certains éléments, dont ce n’est certes pas de ma faute s’ils ne sont pas à votre portée, c’est-à-dire dans une circulation assez commune, pour que, si l’on peut dire, des vérités premières soient considérées comme acquises quand je vous parle — je vais vous faire ici le schéma de ce qu’on appelle un groupe. (j’ai fait plusieurs fois allusion à ce que signifie un groupe, en partant par exemple de la théorie des ensembles, je ne vais pas recommencer aujourd’hui, surtout étant donné le chemin que nous avons à parcourir). Il s’agit du groupe de Klein, pour autant que c’est un groupe défini par un certain nombre d’opérations. Il n’y en a pas plus de trois. Ce qui résulte d’elles est défini par une série d’égalités très simples, entre deux d’entre elles et un résultat qui peut être obtenu autrement, c’est-à-dire par l’une des autres par exemple, l’une par l’autre des deux par exemple.

Je ne dis point par l’une des autres, et vous allez voir pourquoi. Ce groupe de Klein, nous allons le symboliser par les opérations en question, à condition qu’elles s’organisent en un réseau tel que chaque trait de couleur réponde à une de ces opérations et (la couleur rose, donc, correspond à une seule et même opération, de cette couleur bleue également, le trait de couleur jaune également) vous voyez donc que chacune de ces opérations — que je peux laisser dans l’indétermination complète, jusqu’à ce que j’en ai donné plus de précision — chacune de ces opérations se trouve à deux places différentes dans le réseau. Nous définissons la relation entre ces opérations, en quoi elles sont fondées comme groupe de Klein : (c’est du même Klein qu’il s’agit, dont j’ai fait état à propos de la bouteille, dite du même nom) une opération de ces trois, qui sont a, b et c, chacune, toutes, ont ce caractère d’être des opérations qu’on appelle involutives. La plus simple, pour représenter ce type d’opération, mais pas non pas la seule, c’est par exemple : la négation. Vous niez quelque chose, vous mettez le signe de la négation sur quelque chose, qu’il s’agisse d’un prédicat ou d’une proposition : il n’est pas vrai que. Vous refaites une négation sur ce que vous venez d’obtenir. L’important est de poser qu’il y a un usage de la négation où peut être admis ceci : non pas, comme on vous l’enseigne, que deux négations valent une affirmation (nous ne savons pas de quoi nous sommes partis, nous ne sommes peut-être pas partis d’une affirmation), mais de quoi que ce soit que nous soyons partis, cette sorte d’opération, dont je vous donne un exemple avec la négation, a pour résultat : zéro. C’est comme si on n’avait rien fait. C’est cela que ça veut dire, que l’opération est involutive. Donc nous pouvons écrire, (si en faisant se succéder les lettres nous entendons que l’opération se répète) que a a, b b, c c, chacun est équivalent à zéro. Zéro par rapport à ce que nous avions avant, c’est-à-dire que si avant par exemple nous avions 1, ça veut dire qu’après a a il y aura toujours 1. Ceci vaut la peine d’être souligné. Mais il peut y avoir bien d’autres opérations que la négation qui ont ce résultat. Supposez qu’il s’agisse du changement de signe (ce n’est pas pareil que la négation). En ayant 1 au début, j’aurai -1 puis, faisant fonctionner le moins sur le moins du -1, j’aurai de nouveau 1 au départ. Il n’en restera pas moins que ces deux opérations, quoique différentes, auront eu pour même manifestation d’être involutives, c’est-à-dire de parvenir à zéro comme résultat. Par contre, il vous suffit de considérer ce diagramme pour vous apercevoir que a auquel succède b a le même effet que c, que b auquel succède c a le même effet que a. Voilà ce qu’on appelle le groupe de Klein.

Comme peut-être certaines exigences intuitives qui peuvent être les vôtres, aimeraient avoir là-dessus un peu plus à se mettre sous la dent, je peux vous signaler — par ce que là, c’est vraiment, cette semaine, à la portée de tout le monde, dans tous les kiosques — un numéro d’ailleurs assez mince, d’une revue qui… (vous savez ce que je pense des revues déjà et ne vais pas me livrer aujourd’hui à la répétition de certains jeux de mots qui me sont habituels) bref, dans cette revue où il n’y a pas grand-chose, il y a un article sur la structure en mathématique qui évidemment pourrait être plus étendu mais qui — sur la courte surface qu’il a choisie, ma foi à juste titre, puisque c’est justement du groupe de Klein qu’il s’agit — vous mâche les choses avec, je dois dire, un soin extrême. Pour ce que je viens de vous montrer là, qui est très simple, je crois qu’il y en a,     eh bien ma foi… Vingt-quatre pages et où l’on procède, on peut le dire, pas à pas. Néanmoins cela peut être un exercice très utile, en tout cas pour ceux qui aiment les longueurs — un exercice très utile, qui peut fortement vous assouplir à ce qui concerne ce groupe de Klein. Si je le prends c’est parce que — et si je vous le présente dès l’abord — il va nous rendre, du moins je l’espère, quelques services.

Si nous repartons de la structure, vous vous souvenez de certains des pas autour desquels je l’ai fait tourner assez pour qu’il puisse vous venir à l’idée que le fonctionnement d’un groupe ainsi structuré… qui pour fonctionner, vous le voyez, peut se contenter de quatre éléments, lesquels sont représentés ici sur le réseau qui le supporte par les points sommets, autrement dit où se rencontrent les arêtes de cette petite figure que vous voyez ici inscrite. Observez (ça va durer longtemps ?),

Observez que cette figure n’a aucune différence avec celle que je vous crayonne ici rapidement à la craie blanche et qui présente également quatre sommets, chacun ayant la propriété d’être relié aux trois autres. Du point de vue de la structure, c’est exactement la même. Mais nous n’aurons qu’à colorer les traits qui rejoignent les sommets, deux par deux, de la façon suivante, pour que vous vous aperceviez que c’est exactement la même structure. En d’autres termes, le point médian dans ce réseau, dans cette figure, n’a aucun privilège. L’avantage de la représenter autrement est de marquer qu’il n’y a pas, à cet endroit, de privilège. Néanmoins, l’autre figure a encore un autre avantage, c’est de vous faire toucher du doigt qu’il y a là quelque chose entre autres, que la notion de relation proportionnelle peut recouvrir éventuellement. Je veux dire que par exemple, est quelque chose qui fonctionne, mais entre autres, entre autres nombreuses autres structures qui n’ont rien à faire avec la proportion, selon la loi du groupe de Klein. Il s’agit pour nous de savoir si la fonction que j’ai introduite sous les termes, comme celui de la fonction de la métaphore, telle que je l’ai représentée par la structure : S, un signifiant, en tant qu’il se pose dans une certaine position qui est proprement la position métaphorique ou de substitution par rapport à un autre signifiant — S venant donc se substituer à S’ — quelque chose se produit, pour autant que le lien de S’ à S est conservé, comme possible à révéler, il vient en résulter cet effet d’une nouvelle signification autrement dit un effet signifié.

Deux signifiants sont en cause, deux positions de l’un de ces signifiants, et un élément hétérogène, le quart-élément s, effet de signifié, celui qui est le résultat de la métaphore et que j’écris ainsi.

Vous le savez, je donne une grande importance à cette structure pour autant qu’elle est fondamentale pour expliquer la structure de l’inconscient. C’est à savoir que, dans le moment considéré comme premier, original, de ce qui est le refoulement, il s’agit, dis-je, — puisque c’est là le mode qui m’est propre de le présenter — il s’agit, dis-je, d’un effet de substitution signifiante à l’origine. Quand je dis à l’origine, il s’agit d’une origine logique et non point d’autre chose. Ce qui est substitué a un effet que les penchants de la langue, si l’on peut dire, en français, peuvent nous permettre d’exprimer tout de suite d’une façon fort vive : le substitut a pour effet de sub-situer ce à quoi il se substitue. Ce qui se trouve, du fait de cette substitution, dans la position que l’on croit, que l’on imagine, que l’on doctrine même — très à tort, à l’occasion — être effacé, est simplement sub-situé ce qui est la façon dont, aujourd’hui je traduirai — parce qu’elle me semble particulièrement pratique — le Unterdrückt de Freud.

Qu’est-ce donc alors que le refoulé ? Eh bien, si paradoxal que cela paraisse, le refoulé comme tel, au niveau de cette théorie ne se supporte — n’est ÉCRIT — qu’au niveau de son retour. C’est en tant que le signifiant extrait de la formule de la métaphore, vient en liaison, dans la chaîne, avec ce qui a constitué le substitut, que nous touchons du doigt le refoulé, autrement dit : le représentant de la représentation première en tant qu’elle est liée au fait premier – logique — du refoulement.

Est-ce que quelque chose, dont vous sentez tout à fait immédiatement le rapport avec la formule — non pas identique à celle-ci, mais. Parallèle — que LE SIGNIFIANT EST CE QUI REPRÉSENTE UN SUJET POUR UN AUTRE SIGNIFIANT, doit vous apparaître ?

Ici, la métaphore du fonctionnement de l’inconscient le S en tant qu’il ressurgit pour permettre le retour du S’ refoulé — le S se trouve représenter le sujet, le sujet de l’inconscient, au niveau de quelque chose d’autre, qui est là ce à quoi nous avons affaire et dont nous avons à déterminer l’effet comme effet de signification et qui s’appelle : le symptôme.

C’est à ceci que nous avons affaire et c’est, aussi bien, ce qui était nécessaire de rappeler pour autant que cette formule à quatre termes — formule à quatre termes qui est ici la cellule, le noyau où nous apparaît la difficulté propre d’établir — du sujet — une logique primordiale, comme telle — en tant que ceci vient rejoindre ce qui, d’autres horizons, par d’autres disciplines, parvenues à un point de rigueur très supérieur à la nôtre, notamment celle de la logique mathématique, s’exprime en ceci : qu’il n’est plus tenable, maintenant, de considérer qu’il y ait un Univers du discours. Il est clair que dans le groupe de Klein rien n’y implique cette faille de l’Univers du discours. Mais rien n’implique non plus que cette faille n’y soit pas ! Car le propre de cette faille dans l’Univers du discours, c’est que si elle est manifestée en certains points de paradoxe, qui ne sont pas toujours si paradoxaux que cela, d’ailleurs, je vous l’ai dit : le prétendu paradoxe de Russell n’en est pas un’- et c’est autrement exprimé, qu’il faut désigner que l’Univers du discours ne se ferme pas.

Rien n’indique donc, à l’avance, qu’une structure si fondamentale, dans l’ordre des références structurantes, que le groupe de Klein ne nous permette pas — à condition de saisir d’une façon appropriée nos opérations — ne nous permette pas de supporter de quelque façon ce qu’il s’agit de supporter, c’est-à-dire en l’occasion — c’est là ma visée d’aujourd’hui — le rapport que nous pouvons donner, à notre exigence de donner son statut structural à l’inconscient avec… avec quoi ? avec le cogito cartésien.

Car il est bien certain que ce cogito cartésien – ce n’est même pas chose à dire, que de remarquer que je ne l’ai pas choisi au hasard — c’est bien parce qu’il se présente comme une aporie, une contradiction radicale au statut de l’inconscient, que tant de débats ont déjà tourné autour de ce statut prétendu fondamental de la conscience de soi. Mais s’il se trouvait, après tout, que ce cogito se présente comme étant exactement le meilleur envers qu’on puisse trouver, d’un certain point de vue, au statut de l’inconscient, il y aurait peut-être quelque chose de gagné dont nous pouvons déjà présumer que ce n’est point invraisemblable, en ceci que je vous ai rappelé qu’il ne pouvait même se concevoir — je ne dis pas une formulation mais même une découverte — de ce qu’il en est de l’inconscient, avant l’avènement, la promotion inaugurale du sujet du cogito, en tant que cette promotion est co-extensive de l’avènement de la science.

Il n’aurait su y avoir de psychanalyse hors de l’ère, structurante pour la pensée, que constitue l’avènement de notre science, c’est sur ce point que nous avons terminé, non pas l’année dernière, mais déjà l’année précédente.

En effet, rappelez-vous le point dont je vous ai déjà signalé l’intérêt, de ce graphe, de ce graphe que la plupart de vous connaissent et auquel vous pouvez maintenant aisément vous reporter dans mon livre ; Nommément, tel qu’il est développé au niveau de l’article : Subversion du sujet et dialectique du désir.

Qu’est-ce que veut dire (il vaut peut-être la peine de le remarquer maintenant) ce qui se trouve au niveau de la chaîne supérieure et à gauche de ce petit graphe ? Qui, dessiné, est fait comme ça Ici, nous avons la marque ou l’indice S (X), que je n’ai pas — depuis des années qu’il existe, qu’il est placé dans ce graphe — sur lequel je n’ai pas porté tellement de commentaires, en tout cas certes pas assez, pour qu’aujourd’hui je n’aie pas l’occasion, là, de vous faire remarquer que ce dont il s’agit, précisément à cette place du graphe, c’est S d’un signifiant, en tant qu’il concernerait, qu’il serait l’équivalent en quelque chose de ceci de la présence de ce que j’ai appelé l’ Un-en-trop, qui est aussi ce qui manque, ce qui manque dans la chaîne signifiante, pour autant très précisément qu’il n’y a pas d’Univers du discours.

“Qu’il n’y a pas d’Univers du discours” veut dire très exactement ceci : qu’au niveau du signifiant, cet Un-en-trop, qui est du même coup le signifiant du manque, est à proprement parler ce dont il s’agit et ce qui doit être maintenu, maintenu comme tout à fait essentiel, conservé à la fonction de la structure, pour autant qu’elle nous intéresse, bien entendu, si nous suivons la trace, où, après tout, jusqu’à présent je vous ai tous plus ou moins emmenés — puisque vous êtes là — que l’inconscient est structuré comme un langage.

Dans un certain lieu, paraît-il, (on me l’a rapporté et je ne vois point pourquoi cette information ne serait pas juste), quelqu’un, dont il ne me déplairait pas qu’un jour il vint se présenter ici, commence ses cours sur l’inconscient en disant : “s’il y a ici quelqu’un pour qui l’inconscient est structuré comme un langage, il peut sortir tout de suite !” (rires).

Nous pouvons un petit peu nous reposer. Je vais tout de même vous raconter comment ces choses sont commentées au niveau des bébés — parce que depuis que mon livre est paru, même les bébés lisent mon livre ! — au niveau des bébés, on m’en a rapporté une que je ne peux me retenir de vous communiquer : on discute donc un peu, de ceci, de cela, et de ceux qui ne sont pas d’accord, il y en a un qui dit ceci (que j’aurais pas inventé en somme) : “là comme ailleurs, il y a les « a-Freud » ! (Rire général). Remarquez que cela ne tombe pas à côté… Juste avant une interview que je me suis laissé surprendre, à la Radio, juste avant moi, il y a quelqu’un, une voix, je dois dire anonyme (de sorte que je ne dérangerai personne en la citant), à qui on a posé la question “faut-il lire Freud ?”. Lire Freud, a répondu ce psychanalyste qu’on qualifiait d’éminent (rires) -“lire Freud ? Que nenni ! Mais, pas nécessaire du tout ! Aucun besoin, aucun besoin, la technique simplement, la technique ! Mais Freud ce n’est pas du tout nécessaire de s’en occuper”…

De sorte que je n’ai vraiment pas beaucoup de peine à me donner pour démontrer qu’il y a des endroits où, “a-Freud” ou pas, on ne s’occupe guère de Freud.

Alors, reprenons : il s’agit donc, ce signifiant, ce signifiant de ceci : quelque chose qui concerne le “Un-en-trop” nécessaire, de la chaîne signifiante comme telle, en tant qu’ÉCRITE — je souligne — elle est pour nous le tenant-lieu de l’Univers du discours. Car c’est bien de ceci qu’il s’agit, il s’agit là de ce qui est, pour le départ de cette année, notre fil conducteur — que c’est en tant que nous traitons le langage et l’ordre qu’il nous propose comme structure, par le moyen de l’écriture, que nous pouvons mettre en valeur qu’il en résulte la démonstration, au plan ÉCRIT, de la non-existence de cet Univers du discours.

Si la Logique (ce qu’on appelle) n’avait pas pris les voies qu’elle a prises dans la logique moderne, c’est-à-dire de traiter les problèmes logiques en les purifiant, jusqu’à la dernière limite, de l’élément intuitif qui a pu pendant des siècles rendre si satisfaisante, par exemple, la logique d’Aristote — qui, incontestablement, de cet élément intuitif retenait une grande part — le rendre si séduisant que, pour Kant lui-même — qui n’était certes pas un idiot — que pour. Kant lui-même, il n’y avait rien à ajouter à cette logique d’Aristote. Alors qu’il a suffi de laisser passer quelques années pour voir qu’à traiter — à seulement être tenté de traiter — ces problèmes, par cette sorte de transformation qui résultait simplement de l’usage de l’écriture, telle que depuis déjà alors elle s’était répandue et nous avait rompus à ses formules par le moyen de l’algèbre, soudain, venait à pivoter et changer de sens dans la structure. C’est-à-dire à nous permettre de poser le problème de la logique tout autrement, en atteignant ce qui — loin de diminuer sa valeur, et précisément ce qui lui donne toute sa valeur — en atteignant ce qui en elle, comme telle, est pure structure. Ce qui veut dire : structure-effet du langage.

C’est donc de cela qu’il s’agit.

Et qu’est-ce que cela veut dire, ce grand S avec, dans la parenthèse, ce A barré, (A), si cela ne veut pas dire, au niveau où nous en sommes, la désignation par un signifiant de ce qu’il en est de l’Un-en-trop.

Mais alors, allez-vous me dire — ou plutôt, je l’espère, allez-vous vous retenir de dire — car bien sûr puisque toujours nous sommes sur le fil, sur le tranchant de l’identification — de même que tout naturellement, de la bouche de la personne naïve que vous commencez d’endoctriner : “moi, j’suis pas moi”… Alors, dit-elle : “qui est moi ?”- de même, autour de cette invicible renaissance du mirage de l’identité du sujet, pouvons-nous dire : est-ce qu’à faire fonctionner ce signifiant de l’ Un-en-trop, nous n’opérons pas comme si l’obstacle, si je puis dire, était vincible et si nous laissions dans la circulation de la chaîne ce qui précisément ne saurait y entrer ? C’est à savoir : le catalogue de tous les catalogues qui ne se contiennent pas eux-mêmes, imprimé dans le catalogue, et par conséquent, dévalorisant.

Or ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, car dans la chaîne signifiante ; (que nous pouvons considérer, par exemple, comme faite de toute la série des lettres qui existent en français) c’est pour autant qu’à chaque instant, pour qu’une quelconque de ces lettres puisse tenir lieu de toutes les autres, qu’il faut qu’elle s’y barre, que cette barre donc est tournante et — virtuellement – frappe chacune des lettres, que nous avons, insérée dans la chaîne, la fonction de l’ Un-en-trop parmi les signifiants. Mais ce signifiant en trop vous l’évoquez comme tel pour peu que, comme ici c’est indiqué, nous le mettions hors de la parenthèse où fonctionne la barre, toujours prête à suspendre l’usage de chaque signifiant quand il s’agit qu’il se signifie lui-même, l’indication signifiante de la fonction de l’Un-en-trop, comme tel, est possible. Non seulement est possible, mais est à proprement parler ce qui va se manifester comme possibilité d’une intervention directe sur la fonction du sujet. En tant que le signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant, tout ce que nous ferons qui ressemble à ce S (A) et qui, vous le sentez bien, ne répond à rien de moins qu’à la fonction de l’interprétation., va se juger par quoi ? Par, conformément au système de la métaphore : par l’intervention, dans la chaîne, de ce signifiant qui lui est immanent comme Un-en-Plus et, comme Un-en-Plus, susceptible d’y produire cet effet de métaphore, qui va être ici quoi ? Est-ce par un effet de signifié (comme semble l’indiquer la métaphore) que l’interprétation opère ? Assurément, conformément à la formule, par un effet de signification. Mais cet effet de signification est à préciser au niveau de sa structure logique, au sens technique du terme. Je veux dire que la suite de ce discours, de celui que je vous tiens, vous précisera les raisons pour lesquelles cet effet de signification se précise, se spécifie et doit en quelque sorte délimiter la fonction de l’interprétation dans son sens propre, dans l’analyse, comme un EFFET DE VÉRITÉ.

Mais aussi bien, ceci bien sûr n’est que jalon sur la route, après quoi s’ouvre une parenthèse. Pour pouvoir là-dessus vous donner tous les motifs qui me permettent de préciser ainsi l’effet de l’interprétation. Entendez bien que j’ai dit : effet de vérité, qu’il ne saurait d’aucune façon être préjugé de la vérité de l’interprétation.

Je veux dire si l’indice “vrai”ou “faux”, jusqu’à nouvel ordre peut être ou non affecté au signifiant de l’interprétation elle-même. Ce signifiant jusqu’ici n’était qu’un signifiant en plus, voire en trop — comme tel, jusqu’à ce qu’il vienne, signifiant de quelque manque, de quelque manque précisément comme manquant à l’Univers du discours, je n’ai dit qu’une chose : c’est que l’effet va être un effet de vérité.

Mais ce n’est pas non plus pour rien que, certaines choses, je les avance, comme je le peux, chacune à son tour, comme on pousse quelquefois un troupeau de moutons. Et que si je vous ai fait, la dernière fois, la remarque, la remarque que dans l’ordre de l’implication, en tant qu’implication matérielle, c’est-à-dire en tant qu’il existe ce qu’on appelle la conséquence dans la chaîne signifiante, ce qui ne veut rien dire d’autre qu’antécédent et conséquent, protase et apodose — et que je vous ai fait remarquer qu’il n’y a aucun obstacle, pour que soit coté de l’indice vérité, à ce qu’une prémisse soit fausse pourvu que sa conclusion soit vraie.

Donc, suspendez votre esprit sur ce que j’ai appelé effet de vérité, avant que nous en sachions un peu plus long, que nous puissions en dire un peu plus sur ce qu’il en est de la fonction de l’interprétation.

Maintenant, nous allons être amenés simplement, aujourd’hui, à produire ceci qui concerne le cogito. Le cogito cartésien, dans le sens où vous le savez, ce n’est pas tout simple, puisque parmi les gens qui consacrent à l’œuvre de Descartes — ou qui ont consacré — leur existence, il reste, sur ce qu’il en est de la façon dont il convient de l’interpréter et le commenter, de très larges divergences.

Vais-je ou fais-je jusqu’à présent quelque chose qui consisterait à m’immiscer, moi, spécialiste… non spécia-liste (rires), ou spécialiste d’autre chose, à m’immiscer dans ces débats cartésiens ? Bien sûr, après tout, y ai-je autant de droits que tout le monde, je veux dire que le Discours sur la Méthode ou les Méditationes me sont aussi bien qu’à tout le monde, adressées. Et qu’il m’est_loisible, sur quelque point, qu’il s’en agisse, de m’interroger sur la fonction de l’ergo, par exemple, dans le cogito, ergo sum. Je veux dire qu’il m’est, autant qu’à tout le monde, permis de relever que, dans la traduction latine que Descartes donne du Discours de la Méthode, très précisément en 1644, apparaît, comme traduction du Je pense, donc je suis : Ergo sun sive existo ; et d’autre part, dans les Méditationes, dans la deuxième Méditation et juste après qu’il se sent quelque enthousiasme, il compare au point d’Archimède, ce point dont on peut tellement attendre, nous dit-il : “Si je n’ai touché, je n’ai inventé (invenero), que celui-ci, minimum, qui comporte quelque chose de certain et d’inébranlable” (certum et inconcussum), que c’est dans le même texte qu’il formule (cette formule qui n’est pas absolument identique) : Ergo sun, ego existo. Et qu’enfin dans les Principes de la recherche de la vérité par la lumière naturelle, c’est : dubito ergo sun ; ce qui, pour le psychanalyste, a une tout autre résonance — mais une résonnante où je n’essaierai pas aujourd’hui de m’engager, c’est un terrain trop glissant, pour que… (avec les coutumes actuelles, celles qui permettent de parler de M. Robbe-Grillet en lui appliquant les grilles de la névrose obsessionnelle) (rires) — présente pour les psychanalystes trop de dangers d’achoppement, voire de ridicule, pour que j’aille loin dans ce sens.

Mais par contre, je souligne que ce dont il s’agit pour nous est quelque chose qui nous offre un certain choix. Le choix que je fais, en l’occasion, est celui-ci : de laisser suspendu tout ce que le logicien peut soulever de questions autour du cogito ergo sun. C’est à savoir : l’ordre d’implication dont il s’agit. Si c’est seulement de l’implication matérielle, vous voyez où cela nous conduit. Si c’est de l’implication matérielle — selon la formule que j’ai écrite la dernière fois au tableau (et que je veux bien récrire pour peu qu’on m’en redonne la place) — c’est uniquement dans la mesure où de l’implication, en tant que le donc l’indiquerait, la seconde proposition — je suis — serait fausse, que le lien d’implication entre les deux termes pourrait être rejeté. Autrement dit, seul important de savoir si je suis est vrai, il n’y aurait aucun inconvénient à ce que ce je pense      soit faux — je dis : pour que la formule soit recevable en tant qu’implication.

Je pense : c’est moi qui le dis. Après tout, il se peut que je croie que je pense, mais que je ne pense pas. Ça arrive même tous les jours et à beaucoup. Puisque l’implication : qu’il est — qui je vous le répète, dans l’implication pure et simple, celle qu’on appelle implication matérielle — n’exige, qu’une chose : c’est que la conclusion soit vraie. En d’autres termes, la logique comportant référence aux fonctions de vérité, en établissant le tableau dans un certain nombre de matrices, ne peut définir — pour rester cohérente avec elle-même — ne peut définir certaines opérations comme l’implication, qu’a les admettre comme fonctions qui seraient encore mieux nommées : conséquences. Conséquences ne voulant par là dire que ceci : l’ampleur du champ dans lequel, dans une chaîne signifiante, nous pouvons mettre la connotation de vérité. Nous pouvons mettre la connotation de vérité sur la liaison d’un faux abord, d’un vrai ensuite et non pas l’inverse.- Ceci, bien entendu — c’est certain — nous laisse loin de l’ordre de ce qu’il y a à dire du cogito cartésien comme tel, dans son ordre propre, qui sans doute implique, intéresse la constitution du sujet comme tel, c’est-à-dire complique ce qu’il en est de l’écriture en tant que réglant le fonctionnement de l’opération logique, le dépasse précisément, en ceci : que cette écriture même ne fait sans doute, là, que représenter un fonctionnement plus primordial de quelque chose, qui à ce titre mérite bien pour nous d’être posé en fonction d’écriture, en tant que c’est de là que dépend le véritable statut du sujet et non pas de son intuition d’être celui-qui-pense. Intuition justifiée par quoi, si ce n’est par quelque chose qui lui est à ce moment-là profondément caché, à savoir : qu’est-ce qu’il veut en cherchant cette certitude sur ce terrain qui est celui de l’évacuation progressive, du nettoyage, du balayage de tout ce qui est mis à sa portée concernant la fonction du savoir.

Et puis, après tout, qu’est-ce que c’est que ce cogito ?

Ago : je pousse, (comme tout à l’heure, j’en parlais — mes moutons : ça fait partie de mon travail quand je suis ici, ce n’est pas forcément le même quand je suis tout seul ni non plus quand je suis dans mon fauteuil d’analyste).

Cogo : je pousse ensemble

Cogito ! : tout ça, ça remue !

En fin de compte, s’il n’y avait pas ce désir de Descartes qui oriente de façon si décisive cette cogitation, le cogito nous pourrions le traduire, comme on peut le traduire après tout, partout où ça cogite, on pourrait le traduire : je trifouille !…

Pourquoi cogito et pas puto, par exemple, qui a aussi son sens en latin. Cela veut même dire : élaguer ; ce qui pour nous analystes, a de petites résonances… Enfin, puto ergo sum aurait peut-être un autre nerf, un autre style, peut-être d’autres conséquences. on ne sait pas, s’il avait commencé par élaguer — vraiment au sens d’élaguer — il élaguerait peut-être Dieu, à la fin ! Tandis qu’avec cogito c’est autre chose.

Et d’ailleurs cogito… cogito c’est écrit, d’abord, si nous nous sommes aperçus que cogito, ça pouvait s’écrire. Quant à ce qui est de l’ensemble de la formule : Cogito : “ergo sum”, c’est bien là que nous pouvons ressaisir l’intuition et faire saisir que quelque… contenu, ce liquide qui remplit ce qui dérive de… – proprement : de structure — de l’appareil du langage.

N’oublions pas, concernant certaines fonctions, en tant peut-être… (je dis “peut-être” parce que je commence à l’amenez et que j’aurai à y revenir)… en tant, peut-être, que ce sont celles où le sujet ne se trouve pas simplement en position de l’ être-agent, mais en position de sujet ; très précisément pour autant que le sujet est plus qu’intéressé, est foncièrement déterminé par l’acte même dont il s’agit.

Les langues antiques avaient un autre registre : diathèse, comme disent, sur ce terrain, ceux qui ont le vocabulaire, ça s’appelle la diathèse moyenne, c’est pour ça que — concernant ce dont il s’agit et qui s’appelle le langage, pour autant qu’il détermine cette autre chose où le sujet se constitue comme être parlant — on dit : loquor.

Et puis, ce n’est pas d’hier que j’essaie d’expliquer toutes ces choses à ceux qui viennent m’entendre, quelles que soient les préoccupations qui les y rendent plus ou moins sourds ; qu’ils se souviennent du temps où je leur expliquais la différence de celui qui te suivrai et celui qui te suivra. “Je suis celui qui te suivrai” n’a pas le même sens que “je suis celui qui te suivra”. S’il y en a deux, qui ne se reconnaissent qu’à cette différence de temps, après l’opacité du relatif et du celui qui désigne le sujet, c’est parce qu’il n’y a pas de voix moyenne en français, qu’on ne voit pas que suivre ne peut se dire que sequor, pour autant que du seul fait de suivre, on n’est pas le même que de ne pas avoir suivi.

Ce ne sont pas des choses compliquées. Ce sont des choses qui nous intéressent concernant ce qu’on pourrait dire d’une pensée qui en serait une. Une vraie de vraie, de pensée ! Comment cela se dirait en latin par la voix moyenne ? Ce qui serait préférable, ce serait d’en trouver une qui serait parmi ce qu’on appelle les media tantum : où le verbe n’existe qu’au moyen, comme les deux que je viens de vous citer.

C’est une devinette ! Personne ne lève la main pour proposer quelque chose ? Je le regrette. Je vous le dirai. Mais enfin ce serait peut-être aller un peu vite que de vous le dire maintenant. Peut-être que, justement, c’est à l’occasion de ce que fait le psychanalyste, quand il interprète, que je serai amené à vous le dire … Mais enfin, il faut encore avancer, comme nous le faisons, pas à pas.

Pour vous donner quand même, sur cette voix, une petite indication, je vous renvoie (vous comprenez que, tout cela, je ne le tire pas de mon cru, uniquement) à l’article de Benveniste, dans son recueil récent, aussi, qu’il a fait, lui. Il recueille un article, qu’heureusement nous avons tous lu depuis très longtemps dans le Journal de Psychologie, sur la voix active et la voix moyenne. Il vous expliquera une chose que, peut-être, si j’y pense maintenant, peut vous ouvrir un peu les idées.

Il parait qu’en sanscrit on dit : “Je sacrifie” de deux façons. Ce n’est pas un verbe media tantum, ni activa tantum, il y a les deux, comme pour beaucoup de verbes d’ailleurs en latin. Mais enfin, on emploie la voix active quand ? Pour le verbe sacrifier. Eh bien, c’est quand le prêtre fait le sacrifice au Brahma, ou à tout ce que vous voudrez – pour un client. Il lui dit : -“Venez, il faut faire un sacrifice au Dieu”, et le type : “très bien, très bien”, il lui remet son machin et puis, hop ! un sacrifice. Ca, c’est actif ! Il y a une nuance : on met la voix moyenne quand il officie    EN SON NOM.

C’est un peu compliqué, que je vous avance ça maintenant ; parce que ça ne fait pas simplement intervenir une faille, qu’il faudrait mettre quelque part entre le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé, ce qui va tout de suite pour ce qui est de loquor, mais là c’est un petit peu plus compliqué, parce qu’il y a l’Autre. L’Autre, qu’avec le sacrifice, on prend au piège. Ce n’est pas pareil de prendre l’Autre au piège en son nom ou si c’est plus simplement pour le client, qui a besoin d’avoir rendu un devoir à la divinité et qui va chercher le technicien. Une devinette : (je sens que je vais de devinette en devinette !) où sont les analogues, dans le rapport dit de la situation analytique ? Qu’est-ce qui officie et pour qui ? C’est une question qu’on peut se poser.

Je ne la pose que pour vous faire sentir ceci : qu’il y a une fonction de la déchéance de la parole à l’intérieur de la technique analytique. Je veux dire que c’est un artifice technique qui soumet cette parole aux seules lois de la conséquence, on ne se fie à rien d’autre : cela doit s’enfiler, simplement. Ce n’est pas tellement naturel, nous le savons, par expérience, les gens n’apprennent ce métier là, comme dit quelqu’un, pas tout de suite. Ou bien il faut qu’ils aient vraiment l’envie d’officier. Parce que cela ressemble beaucoup à un office, justement, qu’on lui demande do faire, comme doit le faire le brave bramine, quand il a un petit peu de métier, en dévidant ses petites prières ou en repensant à autre chose.

Cogito ergo sum… Qu’est-ce qui      sum dans ce sum là ? C’est ceci qui est de nature à nous faire entendre que de toute façon, quelle que soit la juste place de nos réflexions quant à ce (lui concerne le pas cartésien – qu’il ne s’agit bien entendu, pas du tout, de réduire, vous savez que je lui fais sa suffisante place historique – pour qu’ici, vous le voyez bien, il tic! s’agit que d’une utilisation, mais d’une utilisation, (d’ailleurs, qui reste pertinente ! A savoir que c’est à partir de là, dans ce cas là, si ce que je dis est vrai, c’est à partir du moment où on traite la pensée – c’est quelque chose la pensée, cela avait son passé, ses titres de noblesse: ! – Je sais bien qu’avant on ne songeait pas, personne n’avait jamais songé, à faire tourner le rapport au monde autour de : “Moi, je suis moi” ! La division du moi et du non-moi, voilà une chose qui n’était jamais venue à l’idée de personne, avant quelque siècle récent ! C’est la rançon, c’est le prix qu’on paye quoi ? – Le fait d’avoir jeté la pensée à la poubelle, peut-être.

Cogito, après tout, dans Descartes, c’est le déchet ; puisqu’il le met effectivement au panier, tout ce qu’ il a examiné dans son cogito . Je pense que ceux qui me suivent voient un petit peu l’intérêt et le rapport que tout cela a avec ce que je suis en train d’avancer.

A partir de la formulation écrite de la nouvelle logique, on a énoncé un certain nombre de choses, qui n’étaient pas apparues avec évidence, et qui ont pourtant bien  leur intérêt . Par exemple ceci : si vous voulez nier a et b je mets la barre, et, par convention, c’est ça qui constitue la négation :

_____

a  et  b

 

L’avantage de ces procédés écrits est bien connu ; c’est qu’il faut que ça fonctionne comme une moulinette pas besoin de réfléchir ! ça consiste à écrire : non-a ou non-b, voilà, c’est tout.

 

Vous irez chercher dans M. de Morgan, qui a trouvé la chose et dans M. Boole qui l’a retrouvée, à quoi ça correspond.

Bon, je vais quand-même – à mon grand regret – vous l’imager. Parce que je sais qu’il y aurait des personnes qui seraient agacées si je ne le faisais pas. Mais je regrette, parce que ces personnes vont probablement être satisfaites et croire qu’elles ont compris quelque chose … C’est d’ailleurs pour ça que je vais le leur montrer, mais, à ce moment-là, elles seront définitivement enfoncées dans l’erreur ! Néanmoins, qu’est-ce que cela veut dire ?

Voilà deux ensembles, a et b : … ou l’un, ou l’autre. Ou non-a, ou non-b, là-dedans. C’est naturellement exclu : ça (partie hachurée), c’est à dire ce qu’on appelle .la différence symétrique; c’est ce qu’on appelle le complément, dans cet ensemble. C’est là, interprétée au niveau des ensembles, la fonction de la négation – la négation étant ce qui n’est pas cet a et b, ce sont les deux autres aires de ces deux ensembles qui, comme vous le voyez, ont un secteur commun -ce sont les deux autres aires indifféremment -indifféremment je dis–qui remplissent cette fonction.

Je vous annonce – aux fins (puisqu’il est deux heures) de le remettre pour la prochaine fois – que nous examinerons toutes les façons que nous pouvons chercher, pour opérer sur ce   Je pense, donc je suis, pour y définir des opérations qui nous permettraient de saisir son rapport, d’abord à sa mise en faux

“Je pense et je ne suis pas” A une autre transformation, également, qui est possible et dont vous verrez l’intérêt brûlant , quand je vous dirai que c’est la position aristotélicienne

“Je ne pense pas ou je suis”

 

 

Et puis la quatrième qui recouvre très exactement celle-ci et qui s’inscrit ainsi

 

 

 

Tout ce cercle, symbolisant – puisque j’ai choisi de donner un support pour que vous en reteniez aujourd’hui quelque

chose de mon point de chute

“Ou je ne pense pas ou je ne suis pas”.

J’essaierai d’avancer un tel appareil comme étant la meilleure traduction que nous puissions donner à notre usage du cogito cartésien, pour servir de point de cristallisation au sujet de l’inconscient.

Cet inverse – et vous sentez bien que cet inverse n’est négation que par rapport à l’ensemble où nous le faisons fonctionner – cet inverse que le ou je ne suis pas ou je ne pense pas réalise par rapport au cogito, il va s’ agir pour nous de l’interroger, d’une façon telle que nous découvrions – et le sens de ce vel (ou) qui l’unit – et la portée exacte que la négation ici peut prendre, pour nous rendre compte de ce qu’il en est du sujet de l’inconscient.

C’est ce que je ferai donc le 21 décembre, c’est ce qui clorera (1), je l’espère, finement – si je tiens jusque là – cette année, ce qui nous permettra le juste départ, par la suite, de ce qu’il convient cette année que nous parcourions comme logique du fantasme.

 

« clorera », forme fautive du verbe clore.

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