mercredi, février 28, 2024
Recherches Lacan

LXIV La logique du fantasme 1966 – 1967 Leçon du 1er Février 1967

Leçon du 1er Février 1967

 

Il est midi et demie et je vous remercie d’être venus si nombreux aujourd’hui, alors que nous sommes, comme personne n’en ignore non plus, un jour de grève. Je vous en remercie d’autant plus que j’ai aussi auprès de certains à m’en excuser, puisque c’est sur l’annonce que j’ai faite — jusqu’à un jour et une heure récente — que je ferais aujourd’hui ce qu’on appelle mon séminaire, que certainement une partie des personnes qui sont ici y sont. J’avais en effet l’intention de le faire, et de le faire sur le thème humoristique dont j’avais déjà écrit — en haut des pages blanches dont je me sers pour suppléer au mauvais éclairage du tableau — dont j’avais écrit ce Cogito, ergo Es, qui, comme vous le soupçonnez au changement d’encre (1), est un jeu de mots et joue sur l’homonymie, l’homophonie approximative du es latin et du Es allemand, qui désigne ce que vous savez dans Freud, à savoir ce que l’on a traduit en français par la fonction du ça.

 

(1) Cogito, ergo en rouge et Es en noir.

 

Sur une logique… une “logique” qui n’est pas une logique, qui est une logique totalement inédite, une logique après tout à laquelle je n’ai pas encore donné – je n’ai pas voulu donner, avant qu’elle ne soit instaurée — sa dénomination. J’en tiens une, qui me semble valable, par devers moi ; encore m’est-il apparu convenable d’attendre de lui avoir donné un suffisant développement, pour lui donner sa désignation.

… Sur une logique, dont le départ — curieux, le fait de ce choix — aliénant, soulignai-je — qui vous est offert d’un je ne pense pas à un je ne suis pas, on peut tout de même se demander quelle est la place, du fait que nous sommes ici, pour quelque chose qui pourrait bien s’appeler un nous pensons ! Déjà ça nous mènerait loin, puisque ce nous, sûrement, vous le sentez — dans les chemins où je m’avance, qui sont ceux de l’Autre barré — pose une question.

Quoi qu’il en soit, ce n’est certainement pas sans être motif à une aussi large audience, que je fasse quelque chose qui ressemble fort à vous entraîner dans les voies de la pensée. Alors ce statut de la pensée mériterait bien d’être, en quelque sorte, au moins indiqué comme faisant question, à partir de telles prémisses.

Mais aujourd’hui, je me limiterai à ceci : c’est que, comme tout homme qui s’emploie — s’imagine, en tout cas, s’employer — à cette opération de la pensée, je suis fort ami de l’ordre et qu’un des fondements les plus essentiels de notre ordre — de l’ordre existant, c’est toujours le seul auquel on ait à se rapporter — c’est la grève ! Or cette grève étant suivie — je l’ai appris malheureusement un petit peu tard — par l’ensemble de la Fonction publique, je n’ai pas l’intention d’y faire exception.

C’est pourquoi je ne ferai pas aujourd’hui la leçon, à laquelle vous pouviez vous attendre et nommément pas — sauf à vous l’annoncer comme telle — sur ce : Cogito, ergo Es.

Je ne me repens pas pourtant d’être ici, pour une cause — celle qui peut-être m’a rendu aveugle, un petit peu plus tard qu’il ne fallait, au fait qu’il était mieux que je ne fasse pas ma leçon — qui est la chose suivante à savoir la présence parmi nous, aujourd’hui, du professeur Roman Jakobson, auquel vous savez tous quelle est notre dette, eu égard à ce qui se poursuit ici comme enseignement. Il devait arriver à Paris hier soir, Paris où il me fait l’honneur d’être mon hôte, et, assurément, je me faisais une joie de faire devant lui ma leçon ordinaire. Il est bien d’accord avec moi, et même tout à fait d’accord, sur ceci : qu’il vaut mieux que je ne la fasse pas. A tout le moins, est-il venu ici et si quiconque a ici une question à lui poser, il est tout prêt à y répondre — acte de courtoisie qui n’a rien à faire avec le maintien, aujourd’hui, de notre réunion.

Donc, je vais encore prononcer quelques mots, pour vous laisser le temps de vous retrouver ; si quelqu’un a le bon esprit d’avoir prête une question à poser nommément et, comme à lui-même, au professeur Roman Jakobson (qui est ici au premier rang) il a le temps — pendant que je vais encore de quelques mots amuser le tapis — de la mijoter, de la mijoter pour tenir à cette occasion quelque chose qui, si en effet la question est une véritable question, peut avoir un grand intérêt pour tout le monde. Voilà !

Là-dessus, pour vous maintenir en haleine, j’indiquerai quelle voie — vous l’avez je pense déjà senti (à quoi bon seriez-vous ici, si assidus, si vous ne prévoyiez pas à quel moment plus ou moins brillant la suite de notre discours nous conduit !). (Comme j’avais, déjà, alors, prévu que mercredi prochain — ceci, pour des raisons de convenance personnelle, — et lié à ce qu’on appelle le temps d’arrêt, transformé cette année en assez larges vacances du Mardi-gras — je ne ferais pas non plus mon séminaire, sachez-le — et, cette fois-ci, sachez-le d’avance : je ne le ferai pas mercredi prochain. C’est donc au 15 février que je vous donne rendez-vous ; j’espère que le fil ne se sera pas trop détendu de ce qui nous unit, cette année, sur une même ligne d’attention.)

… Pour tout de même pointer ce dont il s’agit, ce Cogito, ergo Es, vous voyez bien dans quel sens il nous mène. Et que c’est une façon de reposer la question de ce que c’est que ce fameux “Es”, qui ne va pas, tout de même, tellement de soi, puisque aussi bien, je me suis permis de qualifier d’imbéciles ceux qui ne trouvent que trop aisément à s’y retrouver, à y voir une sorte d’autre sujet et.. pour tout dire, de moi autrement constitué, de qualité suspecte, d”‘out-law” du moi ou comme certains l’ont tout crûment dit, de “mauvais Moi”.

Bien sûr, ce n’est pas facile de donner son statut à une telle entité ! Et penser qu’il convient de le substantifier simplement de ce qui nous vient d’une obscure poussée interne, ça n’est nullement écarter le problème du statut de ce Es. Car, à la vérité, si c’était ça, ce ne serait rien d’autre que ce qui, depuis toujours et très légitimement, a constitué cette sorte de sujet qu’on appelle le Moi.

Vous sentez bien que c’est à partir de l’Autre barré, dont il s’agit, que nous allons avoir non pas à le repenser, mais à le penser tout simplement. Et que cet Autre barré, pour autant que nous en partons comme du lieu où se situe l’affirmation de la parole, c’est bien quelque chose qui met en question, pour nous, le statut de la deuxième personne.

Depuis toujours, une sorte d’ambiguïté s’est instaurée, de la nécessité même de la démarche qui m’a fait introduire, par la voie de “fonction et champ de la parole et du langage”, ce dont il s’agit concernant l’inconscient.

Le terme d’ intersubjectivité assurément rôde encore et rôdera longtemps, puisqu’il y est écrit en toutes lettres dans ce qui fut le parcours de mon enseignement. Ce n’est jamais sans l’accompagner de quelques réserves — mais de réserves qui n’étaient pas, pour l’auditoire que j’avais, intelligibles alors — que je me suis servi de ce terme d’intersubjectivité. Chacun sait qu’il n’est que trop aisément reçu, et que, bien sûr, il restera la forteresse de tout ce que, précisément, je combats de la façon la plus précise.

Le terme d’intersubjectivité, — avec les équivoques qu’il maintient dans l’ordre psychologique, et, précisément, au premier plan, celle que depuis toujours j’ai désignée comme une des plus dangereuses à marquer, à savoir le statut de la réciprocité, rempart de tout ce qui, dans la psychologie, EST LE PLUS FAIT POUR ASSEOIR TOUTES LES MECONNAISSANCES CONCERNANT LE DEVELOPPEMENT PSYCHIQUE, — pour vous             le symboliser, le marquer, en quelque sorte d’une image éclatante et grossière à la fois, je dirai que le statut de la réciprocité, en tant qu’il marque la limite statutaire où la maturité du sujet s’instaurerait quelque part dans le développement, est représenté, si vous le voulez bien, pour tous ceux qui auront vu ce quelque chose– et je pense qu’il y en aura suffisamment dans l’assemblée pour que ma parole porte ; quelles autres se renseignent — pour ceux qui ont lu ou vu au cinéma “les désarrois de l’élève Törless”, je dirai que le statut de la réciprocité c’est ce qui fait la bonne assiette de ce collège des professeurs qui supervisent, et qui ne veut en somme rien savoir, n’avoir rien à toucher de cette atroce histoire, ce qui ne rend que plus manifeste que pour ce qui est de la formation, de la formation d’un individu et tout spécialement d’un enfant, les éducateurs feraient mieux de s’enquérir quelles sont les meilleures voies qui lui permettent de se situer, comme étant, de par son existence même, la proie des fantasmes de ses petits camarades, avant de chercher à s’apercevoir à quelle étape, à quel stade, il sera capable de considérer que le je et le tu sont réciproques.

Voilà évidemment ce dont il s’agit dans ce sur quoi nous avançons cette année sous le nom de Logique du fantasma, il s’agit de quelque chose qui emporte avec soi des intérêts d’importance. Bien sûr, ceci ne va nullement dans le sens d’un solipsisme, mais justement dans le sens de savoir ce dont il s’agit concernant ce grand Autre. Ce grand Autre dont la place a été soutenue, dans la tradition philosophique, par l’image de cet Autre divin, vide, que Pascal désigne sous le nom du Dieu des philosophes et dont nous ne saurions absolument plus nous contenter. Ceci, non pas pour des raisons de pensée , ou de libre pensée (la Libre Pensée c’est comme la libre association… n’en parlons pas…). Si nous sommes ici pour suivre le fil et la trace de la pensée de Freud, je profite de l’occasion pour le dire, à savoir pour en finir avec je ne sais quelle forme de taon (t.a.o.n) dont je pourrais, à l’occasion, me trouver la victime désignée ; ça n’est pas la pensée de Freud au sens où l’historien de la philosophie peut – fûtce à l’aide de la critique de textes la plus attentive – la définir, au sens, en fin de compte, de la minimiser. C’est-à-dire de faire remarquer qu’en tel ou tel point, Freud n’est pas allé au-delà : qu’on ne saurait lui imputer quelque chose d’autre que je ne sais quelle faille, de trou, reprise mal faite, en tel tournant de ce qu’il a énoncé.

Si Freud nous retient, ça n’est pas de ce qu’il a pensé en tant qu’individu à tel ou tel détour de sa vie efficiente. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas la pensée de Freud ; c’est l’ OBJET qu’a découvert Freud.

La pensée de Freud a pour nous son importance, de ce que nous constatons, qu’il n’y a pas de meilleure voie pour retrouver les arêtes de cet objet, que d’en suivre la trace, de cette pensée de Freud. Mais ce qui légitime cette place que nous lui donnons, c’est justement qu’à tout instant ces traces ne font que nous marquer – et de façon en quelque sorte d’autant plus déchirante, que ces traces sont déchirées – de quel objet il s’agit et de nous ramener à ceci, à ceci qui est ce dont il s’agit ; à savoir qu’il s’agit de ne pas le méconnaître. Ce qui est assurément la tendance irrésistible et naturelle, dans l’état actuel des choses, de toute subjectivité constituée.

C’est bien ce qui redouble le drame de ceci qui s’appelle recherche et dont assurément vous savez aussi que le statut, pour moi, n’est pas sans être suspect. Nous sommes tout près d’y revenir et de reposer la question (je pense le faire la prochaine fois) du statut que nous pouvons donner à ce mot “recherche”, derrière lequel s’abrite chez nous, ordinairement, la plus grande mauvaise fois.

Qu’est-ce que la recherche ? Rien d’autre, assurément, que ce que nous pouvons fonder comme l’origine radicale de la démarche de Freud concernant son objet, rien d’autre ne peut nous le donner que ce qui apparaît comme le point de départ irréductible de la nouveauté freudienne, à savoir la répétition. ou bien cette recherche est en quelque sorte elle-même répétée par la question que soulève ce que j’appellerai nos rapports. A savoir ce qu’il en est d’un enseignement qui suppose qu’il y a des sujets pour qui le nouveau statut du sujet, qu’implique l’objet freudien, est réalisé. Autrement dit, qui suppose qu’il y a des analystes. C’est-à-dire des sujets qui soutiendraient en eux-mêmes quelque chose qui se rapproche d’aussi près que possible de ce nouveau statut du sujet, celui que commandent l’existence et la découverte de l’objet freudien. Des sujets qui seraient ceux qui soient à la hauteur de ceci : que l’Autre, le grand Autre traditionnel, n’existe pas et que pourtant il a bien une Bedeutung.

Cette Bedeutung – pour tous ceux qui m’ont jusqu’ici assez suivi pour que, pour eux, les mots que j’emploie (je dis : que j’emploie) aient un sens – cette Bedeutung , qu’il suffise que je l’épingle ici de ce quelque chose qui n’a pas d’autre nom que celui-ci, à savoir : la STRUCTURE, en tant qu’elle est REELLE.

Si j’ai fait étaler ces petites images sur lesquelles devait aujourd’hui courir ma leçon, et vous reconnaîtrez une fois de plus la bande de Moebius, la bande de Moebius coupée en deux pour autant que cela ne la divise pas, la bande de Moebius une fois coupée en deux, qui se glisse en quelque sorte sur elle-même, pour se redoubler de la façon la plus aisée (comme vous pouvez le constater, si vous savez bien copier ce que j’ai pris la peine de dessiner) et donc, à la fin du compte, pour obtenir ce quelque chose qui est parfaitement clos, qui a un dedans et un dehors et qui est la quatrième figure, qui est là celle d’un tore. LA STRUCTURE C’EST QUE QUELQUE CHOSE QUI EST COMME CA – EST RÉEL.

Je ne dis pas que c’est ça, à soi tout seul, la structure. Je vous dis que ce qui est réel sous le nom de structure est exactement de la nature de ce qui est là dessiné. Il y a, en quelque sorte, une substance structurale ; que ceci n’est pas une métaphore et que c’est dans la mesure où, à travers ceci, est possible ce quelque chose que nous pouvons réunir comme un ensemble du mot “coupure”, que ce à quoi nous avons affaire est existant.

Qu’en est-il d’un enseignement qui suppose, lui aussi, l’existence de ce qui, assurément, n’existe pas ? Car il n’y a encore, selon toute apparence, nul analyste qui puisse dire supporter en lui-même cette position du sujet. Et ceci ne fait rien de moins que de poser la question : qu’est-ce qui m’autorise à prendre la parole comme m’adressant à ces sujets encore non existants ?

Vous voyez que les choses ne sont pas sans être supportées, comme on le remarque en ricanant, de quelques suppositions, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont dramatiques ; ça n’est pourtant pas pour en faire du psychodrame ! Car nous avons à le clore d’une clôture logique. C’est ce qui est notre objet cette année.

Assurément, quelque soit ce qui m’autorise – et peut-être pourrons-nous, là-dessus, en dire un peu plus – il est clair que je ne suis pas seul. Si j’avais à poser une question, moi-même, au professeur Roman Jakobson, mais je vous donne ma parole que je ne la lui ai même pas, en – venant en voiture, laissé entrevoir (ce n’est pas qu’elle me vienne maintenant, mais c’est maintenant qu’il me vient de la lui poser), je lui demanderais si lui, dont l’enseignement sur le langage a pour nous de telles conséquences qu’il pense lui aussi que cet enseignement est de nature à exiger un changement de position radical au niveau de ce qui constitue disons le sujet chez ceux qui le suivent.

Je lui poserai aussi la question de savoir – mais c’est une question très “ad hominem” – si, du fait même de ce que comporte d’inflexions… (je ne veux pas employer de grands mots et je me garde de mots qui peuvent suggérer l’ambiguïté qui s’attache au mot “ascèse”, voire aux mots qui traînent dans les romans de science-fiction… de “mutation”… certes nous n’en sommes pas à ces balivernes !) il s’agit du sujet logique et de ce qu’il comporte, de ce qu’il comporte de discipline de pensée, chez ceux qui, à cette position, sont par leur pensée introduits … Est-ce que si les choses, pour lui, dans les conséquences de ce qu’il enseigne, vont aussi loin, est-ce que, pour lui, a un sens le mot “disciple” ? Car je dirai, pour moi, qu’il n’en a pas ; qu’en droit, il est littéralement dissous, évaporé, par le mode de rapport qu’inaugure une telle pensée. Je veux dire que “disciple”, est à distinguer du mot de discipline. Si nous instaurons une discipline, qui est aussi une nouvelle ère dans la pensée, quelque chose nous distingue de ceux qui nous ont précédés, en ceci que notre parole n’exige pas de disciple.

Si Roman veut commencer par me répondre, à moi, si ça lui chante, qu’il le fasse !

Pr Roman JAKOBSON — “Vous pensez que, peut-être, ce serait mieux si on pose plusieurs questions? Et je réponds à la fois, alors ?”

Dr LACAN –  “D’accord. Qui a une question à poser à Roman Jakobson ?”

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