mercredi, juin 19, 2024
Recherches Lacan

LXIV La logique du fantasme 1966 – 1967 Leçon du 1er mars 1967

Leçon du 1er mars 1967

 

J’ai lu hier soir, quelque part, où peut-être aussi quelques-uns d’entre vous auront pu le rencontrer, ce singulier titre : Connaître Freud avant de le traduire… Enorme ! Comme disait un monsieur qui je ne prétends pas ressembler, puisque je ne me promène pas comme lui avec une canne, quoique quelquefois avec un chapeau : “hénaurme” !….

Quoi qu’il en soit, il est clair qu’il me semble que d’essayer de le traduire, est une voie qui s’impose certainement comme préalable à toute prétention de le connaître.

Qu’un psychanalyste dise connaître la psychanalyse, passe encore, mais connaître Freud avant de le traduire, suggère invinciblement cette bêtise : de le connaître avant de l’avoir lu. Ceci, bien sûr, supposant tout l’élargissement nécessaire à la notion de traduction. Car assurément, ce qui frappe, c’est que je ne sais pas si jamais nous pourrons avancer quelque chose, qui ressemble à cette prétention de connaître Freud. Mesurez-vous bien ce que veut dire — dans la perspective que la pensée, une fois parvenue au bout de son développement, de Freud, nous offre — mesurez-vous bien ce que signifie : de nous avoir proposé le modèle de la satisfaction subjective : dans la conjonction sexuelle ? Est-ce que l’expérience — l’expérience d’où Freud lui-même partait — n’était pas très précisément que d était le lieu de l’insatisfaction subjective ? Et la situation s’est-elle, pour nous, améliorée ?…

Franchement, dans le contexte social que domine la fonction de l’emploi de l’individu — emploi, qu’on le règle à la mesure de sa subsistance purement et simplement, ou à celle de la productivité — quelle marge dans ce contexte, est-elle laissée à ce qui serait le temps propre d’une culture de l’amour ? et tout ne témoigne-t-il pas, pour nous, que c’est là-bien la réalité la plus exclue de notre communauté subjective ?

Sans doute est-ce là, non pas ce qui a décidé Freud à l’articuler — cette fonction de satisfaction — comme une vérité, mais ce qui sans doute lui paraissait à l’abri de ce risque, qu’il avouait à Jung, de voir une théorie un peu profonde du psychisme retrouver les ornières de ce qu’il appelait lui-même : “le fleuve de boue de l’occultisme”.

C’est bien parce qu’avec la sexualité — qui précisément avait au cours des siècles présidé à ce qui nous parait ces folies, ces délires de la gnose, de la copulation

du sage et de la sophia (par la voie de quel chemin !) — c’est bien parce qu’en notre siècle et sous le règne du sujet, il n’y avait aucun risque que la sexualité pût se prévaloir d’être un modèle quelconque pour la connaissance, que, sans doute, il a commencé cette chanson de meneur de jeu, si bien illustrée par ce conte de Grimm. qu’il aimait, du Joueur de flûte, entraînant derrière lui cette audience dont on peut bien dire que, quant aux voies d’une sagesse quelconque, elle représentait la lie de la Terre.

Car assurément, dans ce que j’ai appelé tout à l’heure la ligne qu’il nous trace, et d’où il faut bien partir de ce qui est sa fin, à savoir : la formule de la répétition, il faut bien mesurer ce qui sépare le

panta zei (?) du penseur antique, quand il nous dit que rien jamais ne repasse dans sa propre trace — qu’on ne se baigne pas dans le même fleuve — et ce que cela signifie de déchirement profond d’une pensée, qui ne peut saisir le temps qu’à ce quelque chose qui ne va vers l’indéterminable, qu’au prix d’une rupture constante avec l’absence.

Introduire, là, la fonction de la répétition, qu’est-ce y ajouter ?

Eh bien, assurément, rien de beaucoup plus satisfaisant, s’il ne s’agit que de renouveler toujours, incessamment, un certain nombre de tours.

Le principe du plaisir ne guide assurément vers rien et moins que tout vers la ressaisie d’un objet quelconque.

La notion pure et simple de décharge, en tant qu’elle prendrait son modèle sur le circuit — établi — du sensorium à quelque chose d’ailleurs d’assez vaguement défini comme étant le moteur : le circuit stimulus-réponse, comme on dit ; de quoi peut-il rendre compte ? Qui ne voit qu’à s’en tenir là, le sensorium ne peut être que le guide de ce que fait, en effet, au niveau le plus simple, la patte de la grenouille irritée elle se retire ; elle ne va à rien saisir dans le monde, mais à fuir ce qui la blesse.

Ce qui assure la constante définie dans l’appareil nerveux par le principe du plaisir, qu’est-ce ? L’égalité de stimulation, l’isostime dirai-je — pour imiter l’ isobare ou l’isotherme dont je parlais l’autre jour — ou l’isorespe, l’isoréponse Il est difficile de fonder quoi que ce soit sur l’isostime, car l’isostime n’est plus une stime du tout. L’isorespe, le “tâtage” de l’égalité de résistance, voilà qui, dans le monde, peut définir cette isobare, que le principe du plaisir conduira l’organisme à filer. Rien dans tout cela, en aucun cas, qui pousse à la recherche, à la saisie, à la constitution d’un objet. Le problème de l’objet comme tel est laissé intact par toute cette conception — organique — d’un appareil homéostatique, il est très étonnant qu’on n’en ait pas jusqu’ici marqué la faille.

Freud, ici, assurément, a le mérite de marquer que la recherche de l’objet est quelque chose, qui n’est concevable qu’à introduire la dimension de la SATISFACTION.

Ici, nous rebutons sur l’étrangeté de ceci : qu’alors qu’il y a tellement de modèles organiques de la satisfaction — à commencer par la réplétion digestive et aussi bien par quelques-uns des autres besoins qu’il évoque, mais dans un registre différent — car il est remarquable que c’est précisément en tant que ces schèmes où la satisfaction se définit comme NON-TRANSFORMEE par l’instance subjective, (la satisfaction orale est quelque chose qui peut endormir le sujet, à la limite, mais assurément il est concevable que ce sommeil soit le signe subjectif de la satisfaction) — combien infiniment plus problématique est-il de pointer que l’ordre véritable de la satisfaction subjective est à chercher dans l’acte sexuel, qui est précisément le point où elle s’avère le plus déchirée.

Et ceci, au point que tous les autres ordres de satisfaction (ceux que nous venons d’énumérer comme présents en effet dans l’évocation freudienne), ne viennent prendre leur sens que mis dans une certaine dépendance — dont je défie quiconque de la définir, de la rendre concevable, autrement qu’à la formuler en termes de structure — dans une dépendance, dis-je, disons — grossièrement — symbolique, par rapport à la satisfaction sexuelle.

Voici les termes dans lesquels je vous propose le problème que je reprends aujourd’hui et qui consiste à tenter de vous donner l’articulation signifiante de ce qu’il en est de la répétition impliquée dans l’acte sexuel, s’il est vraiment ce que j’ai dit — ce que la langue promeut pour nous et ce qu’assurément notre expérience n’infirme pas — à savoir : un acte ; après avoir insisté sur ce que l’acte comporte, en lui-même, de conditionné, d’abord, par la répétition qui lui est interne.

Concernant l’acte sexuel j’irai plus loin, du moins pensé-je qu’il faille aller plus loin pour en saisir la portée : la répétition qu’il implique, comporte — si nous suivons au moins l’indication de Freud — un élément de mesure et d’ harmonie qui est assurément ce qu’évoque la fonction directrice que lui donne Freud, mais qui, assurément, est ce qui par nous est à préciser.

Car s’il y a quelque chose que produit, que promeut, n’importe laquelle des formulations analytiques, c’est qu’en aucun cas cette harmonie ne saurait être conçue comme étant de l’ordre du complémentaire — à savoir : de la conjonction du mâle et du femelle, aussi simple que se la figure le peuple, sous le mode de la conjonction de la clef et de la serrure, ou de quoi que ce soit qui se présente dans les modes habituels des symboles gamiques. Tout nous indique — et il semble que je n’aie besoin que de faire état de la fonction fondamentale de ce tiers-élément qui tourne autour du phallus et de la castration — tout nous indique que le mode de la mesure et de la proportion impliquées dans l’acte sexuel, est d’une tout autre structure et, pour dire le mot : plus complexe.

C’est ce que, la dernière fois, en vous quittant, j’, avais commencé de formuler, en évoquant, — puisqu’il s’agit d’harmonie — le rapport dit anharmonique : ce qui fait que, sur une simple ligne tracée, un segment peut être divisé de deux façons — par un point qui lui est interne — un point c entre a et b — donnant un rapport quelconque, par exemple : ½. — un autre point d, extérieur, peut réaliser dans les segments déterminés entre lui — ce point d, par exemple — avec les points a et b du segment initial, la même proportion : 1/2.

Déjà, ceci nous avait paru plus propre à assurer ce dont il s’agit, d’après toute notre expérience, à savoir : le rapport d’un terme avec un autre terme, qui se présente pour nous comme 1teu de 1Funité — de l’unité, j’entends : du couple – que c’est par rapport à l’idée du couple, là où elle se trouve — je veux dire : effectivement, dans le registre subjectif que le sujet a à. se situer, dans une proportion qu’il peut trouver à établir en introduisant une médiation externe à l’affrontement qu’il constitue — comme sujet – à l’IDEE DU COUPLE.

Ceci n’est qu’une première approximation et, en quelque sorte, le simple schème qui nous permet de désigner ce qu’il s’agit d’assurer, à savoir : la fonction de cet élément tiers que nous voyons paraître à tout bout de ce qu’on peut appeler le champ subjectif, dans la relation sexuelle, qu’il s’agisse (nous l’avons fait remarquer la dernière fois) de ce qui, subjectivement, assurément, y apparaît de la façon la plus distante, à savoir son produit – organique – toujours possible, qu’il soit considéré ou non, comme désirable ; que ce soit cet élément, au premier fait si différent, si opposé, et pourtant tout de suite conjoint à lui par l’expérience analytique, à savoir : cette exigence du phallus, qui parait si interne, dans-notre expérience, à la relation sexuelle, en tant qu’elle est vécue subjectivement. L’équivalence enfant, phallus, n’est-ce pas quelque chose, d’où nous pouvons peut-être tenter de désigner la pertinence, dans quelque synchronie que nous devrions y découvrir et qui, bien sûr, ne veut pas dire simultanéité ?

Bien plus, cet élément tiers n’a-t-il pas quelque rapport avec ce que nous avons désigné comme la division de l’Autre lui-même : le S (A) ?

C’est. pour vous conduire dans cette voie, qu’aujourd’hui j’apporte la relation qui est d’un ordre bien autrement structuré que la simple approche harmonique que désignait la fin de mon dernier discours. A savoir : ce qui constitue la vraie moyenne et extrême raison – qui n’est pas simplement le rapport d’un segment à un autre, en tant qu’il peut être deux fois défini : d’une façon interne à leur conjonction, ou externe – mais le rapport qui pose, à son départ, l’égalité du rapport du plus petit au plus grand – égalité, dis-je, de ce rapport – au rapport du plus grand à la somme des deux. Contrairement à l’indétermination, à la parfaite liberté de ce rapport anharmonique – qui n’est pas rien, quant à l’établissement d’une structure (car je vous rappelle que ce rapport anharmonique, nous avons déjà eu l’année dernière à l’évoquer comme fondamental à toute structure dite projective), mais laissons-le, maintenant, pour nous attacher à ceci, qui fait du rapport de moyenne et extrême raison, non pas un rapport quelconque – si dirigeant, je le répète, que celui-ci puisse être, éventuellement, dans la manifestation des constances projectives – mais un rapport parfaitement déterminé et UNIQUE, je dis: numériquement parlant.

J’ai posé, au tableau, une figure, qui nous permet de donner à ce que j’énonce ainsi, son support :

Voici, sur la droite, les segments dort il s’agit le premier que j’ai appelé petit a , qui va, pour nous, être le seul élément dont nous pourrons nous contenter pour édifier tout ce qu’il va en être de ce rapport de mesure ou de proportion, à cette seule condition de donner à son correspondant, que vous voyez ici : de ce point à ce point (je ne veux pas donner des noms de lettres à ces points, pour ne pas risquer de confusion, pour ne pas vous faire tourner les oreilles dans leur énoncé), je désigne d’ici (1) à ici (2) nous avons la valeur 1.

à condition de donner cette valeur 1 à ce segment, nous pouvons nous contenter, dans ce dont il s’agit, à savoir le rapport dit de                moyenne et extrême raison, de lui donner purement et simplement la valeur a , ce qui veut dire, dans l’occasion, a/1 . Nous avons posé que le rapport a/1 est le même que le rapport de : 1/1+a

Tel est ce rapport parfaitement fixe, qui a des propriétés mathématiques extrêmement importantes, que je n’ai ni le loisir ni l’intention de vous développer aujourd’hui. Sachez simplement que son apparition dans la mathématique grecque, coïncide avec le pas décisif à mettre de l’ordre dans ce qu’il en est du commensurable et de l’incommensurable.

En effet, ce rapport est incommensurable. C’est, dans la recherche du mode sous lequel peut être définie – de la façon dont se recouvre – la succession des points donnés par la série échelonnée de deux unités de mesure, incommensurables l’une à l’autre, à savoir ce qui est le plus difficile à imaginer : la façon dont elles s’enchevêtrent, si elles sont incommensurables. Le propre du commensurable, c’est qu’il y a toujours un point où elles retomberont ensemble – les deux mesures,- du même pied. Deux valeurs commensurables finiront toujours à un certain multiple, différent pour l’une et pour l’autre, à constituer la même grandeur. Deux valeurs incommensurables – jamais. Mais comment interfèrent-elles ? C’est dans la ligne de cette recherche, qu’a été défini ce procédé qui consiste à rabattre la plus petite dans le champ de la plus grande et à se demander ce qui advient – du point de vue de la mesure – du reste.

Pour le reste, qui est là, qui est manifestement : 1 – a, nous procéderons de la même façon : nous la rabattrons à l’intérieur de la plus grande. Et ainsi de suite à l’infini, je veux dire : sans qu’on puisse arriver jamais à ce que se termine ce processus. C’est en ceci que consiste précisément l’incommensurable d’une relation pourtant si simple.

De tous les incommensurables, celui-ci est celui qui, si je puis dire, dans les intervalles que définit le rationnel du commensurable, laisse toujours le plus grand écart. Simple indication que je ne peux, ici, plus commenter.

Quoi qu’il en soit, vous voyez qu’il s’agit, de toute façon, de quelque chose qui, dans cet ordre de l’incommensurable, se spécifie d’une accentuation, en même temps que d’une pureté de la relation, toute spéciale.

A mon grand regret -car je pense que tous les boyaux de l’occultisme vont frémir à cette occasion- je suis bien obligé, par honnêteté, de dire que ce rapport petit a est ce qu’on appelle le nombre d’or . A la suite de quoi, bien sûr, vont vibrer dans les tréfonds de votre acquis culturel, -quant à l’esthétique notamment- l’évocation de tout ce que vous voudrez: des cathédrales… d’Albert Dürer…, de…de…des…des… creusets alchimiques et de tous les autres trifouillages analogues!

J’espère pourtant que le sérieux avec lequel j’ai introduit le caractère strictement mathématique de la chose -et très précisément ce qu’il a d’une problématique qui ne donne nullement l’idée d’une mesure aisée à concevoir- vous avoir fait sentir qu’il s’agit d’autre chose.

Voyons maintenant quelles sont certaines des propriétés remarquables de ce petit a. Je les ai écrites à gauche, en noir. Vous pouvez voir que, déjà, le fait que l+a soit égal à l’inverse de a, c’est-à-dire 1/a,

1+a = 1/a, était déjà suffisamment assuré dans les prémisses données par la définition de ce rapport; puisque la notion qu’il consiste dans le rapport du petit au plus grand, en tant qu’égal à celui du plus grand à la somme, nous donne déjà cette formule, qui est la même que celle-ci, fondamentale :

a = 1/1+a

A partir de là, il est extrêmement facile de s’apercevoir des autres égalités, dont le caractère caduc et, à la vérité, pour nous, sans grande importance (momentanément),est marqué par le fait que j’ai écrit en rouge les égalités qui suivent.

La seule chose importante à marquer étant que le un moins Petit a qui est là (1-a = a2) peut être égalé à a deux, ce qui est très facile à démontrer; et d’autre part , que le deux-plus-petit a qui est là , dont vous voyez – à la seule considération du un plus petit a sur un moins a – comment il peut être déduit aisément, ce deux-plus-petit-a – qui représente ceci : à savoir ce qui se passe, quand au lieu d’involuer sur lui-même le rabattement des segments, on les développe au contraire vers l’extérieur; c’est à savoir que le un sur deux plus petit a – à savoir ce qui correspondait tout à l’heure à notre segment externe dans le rapport anharmonique – (il est égal à un, étant obtenu par développement extérieur du un que représente la plus grande longueur) – le un sur deux a, a la même valeur que cette valeur initiale d’où nous sommes partis, c’est-à-dire petit a c’est-à-dire: un sur un-plus-a.*

1+a/2+a=1/1+a

* sur tout ce paragraphe cf. la note en fin de fascicule ( note de l’Appendice). On tente d’en éclairer la               compréhension. On y trouvera aussi les références inscrites au tableau, en particulier la situation des           envois « là ».

Telles sont les propriétés de la moyenne et extrême raison en tant qu’elles vont peut-être nous permettre de comprendre quelque chose à ce dont il s’agit dans la satisfaction génitale.

Je vous l’ai dit, petit a est l’un des termes quelconque de cette relation génitale.

Je dis : l’un des termes, quelconque : QUEL QUE SOIT SON SEXE. La fille comme le garçon, dans le rapport sexuel – l’expérience de la relation subjective, en tant que l’analyse la définit comme oedipienne – la fille comme le garçon y entre d’abord comme enfant. Autrement dit, comme d’ores et déjà représentant le PRODUIT – et je ne donne pas ce terme au hasard : nous aurons à le reprendre par la suite – en tant qu’il permet de situer, comme différent de ce qu’on appelle la création, ce qui, de nos jours, circule, comme vous le savez, partout et même à tort et à travers, sous le nom de production.

C’est bien le problème le plus imminent, le plus actuel, qui soit proposé à la pensée, que ce rapport – qui doit être défini – du sujet comme tel à ce qu’il en est de la production. Quoi que ce soit, je dis : dans une dialectique du sujet qui puisse être avancée, où l’on ne voit pas COMMENT LE SUJET LUI-MEME PEUT-ETRE PRIS COMME PRODUCTION, tout ceci est pour nous sans valeur. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit si aisé d’assurer, à partir de cette racine, ce qu’il en est de la production.

C’est si peu facile à assurer, que s’il y a quelque chose dont assurément un esprit non prévenu pourrait bien s’étonner, c’est le remarquable silence – le silence des « Conrard » – ou se tient la psychanalyse, concernant cette délicate question, qui est pourtant… je dois dire qui « courotte », un tant soit peu, dans notre vie journalistique, politique, domestique, journalière et tout ce que vous voudrez, même mercantile, et qui s’appelle le birth control. On n’a encore jamais vu un analyste dire ce qu’il en pensait ! C’est tout de même curieux, dans une théorie qui prétend avoir quelque chose à dire sur la satisfaction sexuelle !

Il doit aussi, il doit bien y avoir quelque chose de ce côté-là, qui a le plus étroitement affaire – je dois dire de façon pas commode – avec ce qu’on peut appeler la religion du Verbe, puisque, assurément, après des espoirs très étonnants concernant la libération de la Loi (qui correspond à la génération paulinienne dans l’Eglise), il semble que, dans la suite, beaucoup d’énonciations dogmatiques se soient infléchies. Au nom de quoi ? Mais de la PRODUCTION – de la production d’âmes! Au nom de la production des âmes, ce -annoncé comme très proche – passage de l’humanité à la béatitude, a subi, me semble-t-il, un certain atermoiement.

Mais il ne faut pas croire que le problème se limite à la sphère religieuse. Une autre annonce ayant été apportée, de la libération de l’Homme, il semble que la production des prolétaires ait joué quelque rôle, dans les formes précises que se sont trouvées prendre les sociétés socialistes, à partir d’une certaine idée de l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme. Du coté de cette production-là, il ne semble pas qu’on soit arrivé à une mesure beaucoup plus claire, et quant à ce qu’on produit -de même que le champ chrétien, au nom de la production d’âmes, a continué de laisser paraître au monde des êtres, dont le moins qu’on puisse dire est que la qualité animique est bien mêlée – de même au nom de la production des prolétaires, il ne semble pas qu’il vienne au jour autre chose que ce quelque chose de respectable certes, mais qui a ses limites et qu’on pourrait appeler : la production  de cadres.

Donc, cette question de la production et du statut du sujet en tant que produit, nous la voilà présentifié au niveau de quelque chose qui est bien la première présentification de l’Autre, en tant que c’est LA MERE.

On sait la valeur de la fonction, unifiante de cette présence de la mère. On le sait tellement bien, que toute la théorie et la pratique) analytique y a littéralement basculé et a complètement succombé à sa valeur fascinante. Le principe, dès l’origine, et, ceci allant (vous avez pu l’entendre pour l’avoir iti vu soutenir dans un débat qui a terminé notre année dernière), toute la situation analytique a été conçue comme reproduisant, idéalement, je veux dire comme se fondant sur l’idéal de cette fusion unitive (ou de cette unification fondante, comme vous voudrez, qui est censée avoir uni pendant neuf mois – je l’ai rappelé la dernière fois – l’enfant et la mère. Assurément…

– Une voix féminine : “On ne vous entend pas, Monsieur” – Dr Lacan : Comment ?

– La même voix : On vous entend très mal

– Dr Lacan : On m’entend très mal… Je suis désolé que tout ceci marche très mal, mais je vous remercie beaucoup de me le dire. Je vais essayer de parler plus fort. Merci.

– La voix : C’est le micro

– Dr Lacan : ça marche pas du tout, hein, aujourd’hui. Bon…

… qui unit donc l’enfant et la mère. C’est précisément de ne .pas faire de cette union de l’enfant et de la mère… (de quelque façon que nous la qualifiions, que nous en fassions ou non la fonction du narcissisme primaire, ou simplement le lieu élu de la frustration et de la gratification)

– c’est précisément de ceci qu’i1 s’agit, c’est-à-dire non pas de répudier ce registre, mais de le remettre à sa  juste place, que vont ici nos efforts théoriques. C’est en tant qu’il est quelque part – et je dis : au niveau de la confrontation sexuelle – cette première affirmation de l’unité du couple, comme constituée par ce que l’énonciation religieuse a formulé comme :           “l’une seule chair” … Quelle dérision ! Qui peut affirmer en quoi que ce soit que, dans l’étreinte dite génitale, l’homme et la femme fassent une seule chair? Si ce n’est que l’énonciation religieuse, ici, recourt à ce qui est mis par l’investigation analytique, à ce qui, dans la conjonction sexuelle, est représenté par le pôle maternel. Je le répète : ce pôle maternel – pour, dans le mythe œdipien, sembler se confondre, donner purement et simplement le partenaire du petit mâle – n’a en réalité rien à faire avec l’opposition mâle – femelle. Car aussi bien la fille que le garçon a affaire à ce lieu maternel de l’unité, comme lui représentant ce à quoi il est confronté au moment .de l’abord de ce qu’il en est de la conjonction sexuelle.

Pour le garçon comme pour la fille : ce qu’il est comme produit, comme petit a, a à se confronter avec l’unité instaurée par l’idée de l’union de l’enfant à la mère et c’est dans cette confrontation que surgit ce : 1-a , qui va nous apporter cet élément tiers, en tant qu’il fonctionne également comme signe d’un manque, ou, si vous voulez encore, pour employer le terme humoristique, de la petite différence – de la petite différence qui vient jouer le rôle capital dans ce qu’il en est de la conjonction sexuelle en tant qu’elle intéresse le sujet.

Bien sûr, l’humour commun – ou le sens commun, comme vous voudrez – fait de cette petite différence le fait que, comme on dit, les uns en ont une, et les autres pas. Il ne s’agit nullement de ceci, en fait . Car le fait de ne pas l’avoir ~ joue pour la femme, comme vous le savez, un rôle aussi essentiel, un rôle aussi médiateur et constitutif, dans l’amour, que pour l’homme. Bien plus, comme Freud l’a souligné, il semble que son manque effectif, lui confère-là quelques avantages. Et c’est ce que je vais essayer de vous articuler maintenant.

En effet; en effet, que voyons-nous, si ce n’est que, comme nous l’avons dit tout à l’heure, l’extrême raison du rapport – autrement dit ce qui le reproduit à son extérieur – va ici nous servir sous la forme du 1, qui donné – qui reproduit – la juste proportion, celle définie par petit a, à l’extérieur du rapport ainsi défini comme le rapport sexuel.

Pour que l’un des partenaires se pose vis-à-vis de l’autre comme un un à égalité, en d’autres termes : pour que s’institue la dyade du couple (1), nous avons ici, dans ce rapport ainsi inscrit – dans -la mesure de la moyenne et extrême raison – le support, à savoir ce second l qui est inscrit à droite et qui redonne par rapport à l’ensemble – à condition qu’y soit maintenu ce terme tiers du petit a – la proportion.

 

(1) Cette incise a été réellement entendue ainsi : “entre autres termes, pour ce que s’institue la dyade du            couple”.

 

C’est là, bien sûr, que réside ceci : que nous pouvons dire que, dans la relation sexuelle, c’est pour autant que le sujet arrive à se faire l’éga1de l’Autre, ou à introduire, dans l’Autre lui-même, la répétition (la répétition du 1) ; qu’il se trouve, en fait, reproduire le rapport initial celui-qui maintient toujours instant cet élément tiers, qui, ici, est formulé par le petit a lui-même.

Autrement dit, nous retrouvons ici le même procès qui est celui que j’avais inscrit, autrefois, sous la forme d’une barre de division, comme faisant partir le rapport du sujet au grand A, en tant que –sous le mode où une division se produit – le A barré est donné, que par rapport à ce grand A, c’est un S barré qui vient s’instituer et que le reste y est donné par un petit a qui en est l’élément irréductible.

Qu’est-ce à dire ? Qu’est-ce à dire, c’est que nous commençons de concevoir comment il peut se trouver qu’un organe aussi local – si je puis dire – et en apparence purement fonctionnel, comme le pénis, puisse ici venir jouer un rôle, où nous pouvons entrevoir ce qu’il en est de la véritable nature de la satisfaction dans la relation sexuelle. Quelque chose, en effet, quelque part, dans la relation sexuelle, peut symboliser – si l’on peut dire – l’élimination de ce reste. C’est en tant qu’organe-siège de la détumescence que, quelque part, le sujet peut avoir l’illusion – assurément trompeuse, mais pour être trompeuse

elle n’est pas moins satisfaisante – qu’il n’y a pas de reste, ou, tout au moins, qu’il n’y a qu’un reste parfaitement évanouissant.

Ceci, à la vérité, serait simplement de l’ordre du comique, et certes y appartient, puisque c’est là, en même temps, ce qui donne sa limite à ce qu’on peut appeler la jouissance, en tant que la jouissance serait au centre de ce qu’il en est dans la satisfaction sexuelle.

Tout le schème qui supporte, fantastiquement, l’idée de la décharge, dans ce qu’il en est des tensions pulsionnelles, est en réalité supporté par ce schème où l’on voit, sur la base de la fonction de la détumescence, s’imposer cette limite à la jouissance.

Assurément, c’est bien là la face la plus décevante qu’on puisse supposer ä une satisfaction, si, en effet, ce dont il s’agissait était purement et simplement de la jouissance. Mais chacun sait que s’il y a quelque chose qui est présent dans la relation sexuelle, c’est l’idéal de la jouissance de l’autre et aussi bien, ce qui en constitue l’originalité subjective. Car il est un fait : c’est qu’à nous limiter aux fonctions organiques, rien n’est plus précaire que cet entrecroisement des jouissances. S’il y a bien quelque chose que nous révèle l’expérience, c’est l’hétérogénéité radicale de la jouissance mâle et de la jouissance femelle.

C’est bien pour cela qu’il y a tellement de bonnes âmes occupées, plus ou moins scrupuleusement, à vérifier la stricte simultanéité de leur jouissance avec celle du partenaire : à combien de ratages, de leurres et de tromperies ceci prête, ce n’est assurément pas aujourd’hui que j’irai, ici, en étaler l’éventail. Mais c’est qu’aussi bien il s’agit de tout autre chose que de ce petit exercice d’acrobatie érotique.

Si quelque chose – on le sait assez, on sait aussi quelle place ceci a tenu dans un certain verbiage psychanalytique – si quelque chose vient se fonder autour de la jouissance de l’Autre, c’est       pour autant que la structure que nous avons aujourd’hui énoncée fait surgir le fantôme du don. C’est parce qu’elle n` a pas le phallus que le don de la femme prend une valeur privilégiée quant à l’être et qui s’appelle l’amour, qui est – comme je l’ai défini – le don de ce qu’on n’a pas.

Dans la relation amoureuse, la femme trouve une jouissance qui est, si l’on peut dire, de l’ordre précisément

causa sui, pour autant qu’en effet ce qu’elle donne sous la forme de ce qu’elle n’a pas, est aussi la cause de son désir.

Elle devient ce qu’elle crée, de façon purement imaginaire, et, justement, ceci qui la fait objet – pour autant que dans le mirage érotique elle peut être le phallus -l’être à la fois et ne pas l’être. Ce qu’elle donne de ne pas l’avoir devient, je viens de vous le dire, la cause de son désir ; seule, peut-on dire, à cause de cela, la femme boucle de façon satisfaisante la conjonction génitale.

Mais, bien sûr, dans la mesure où, d’avoir fourni l’objet qu’elle n’a pas, elle n’y disparaît dans cet objet. Je veux dire que cet objet ne disparaît – la laissant à la satisfaction de sa jouissance essentielle – que par le truchement de la castration masculine. De sorte qu’en somme, elle, elle n’y perd rien, puisqu’elle n’y met que ce qu’elle n’a pas, et que, littéralement, elle le crée.

Et c’est bien pour cela que C’EST TOUJOURS PAR IDENTIFICATION A LA FEMME QUE LA SUBLIMATION PRODUIT L’APPARENCE D’UNE CREATION. C’est toujours sous le mode d’une genèse, obscure certes – avant que je ne vous en expose ici les linéaments – mais très strictement liée au don de l’amour féminin, en tant qu’il crée cet objet évanouissant – et en plus, en tant qu’il lui manque – qu’est le phallus tout puissant, c’est en ceci qu’il peut y avoir quelque part, dans certaines activités humaines – qu’il nous restera à examiner, selon qu’elles sont mirage ou non – ce qu’on appelle création, ou poésie, par exemple.

Le phallus est donc bien, si vous le voulez, par un côté, le pénis, mais:que c’est en tant que c’est sa carence par rapport à la jouissance, qui fait la définition de la satisfaction subjective à laquelle se trouve remise la reproduction de la vie.

En fait, dans l’accouplement, le sujet ne peut réellement posséder le corps qu’il étreint. Il ne sait pas les limites de la jouissance Possible, je veux dire de celle qu’il pourrait avoir du corps de l’Autre, comme tel – car ces limites sont INCERTAINES. Et c’est tout ce qui constitue cet au-delà que définissent scoptophilie et sadisme. Que la défaillance phallique prend valeur toujours renouvelée d’évanouissement de l’être du sujet, voilà ce qui est l’essentiel de l’expérience masculine, et ce qui fait comparer cette jouissance à ce qu’on appelle le retour de la petite mort.

Cette fonction     évanouissante – elle, beaucoup plus directe, directement éprouvée, dans la jouissance masculine – est ce qui donne au mâle le privilège d’où est sortie l’illusion de la pure subjectivité.

S’il est un instant, un quelque part où l’homme peut perdre de vue la présence de l’objet tiers, c’est précisément dans ce moment évanouissant où il perd, parce qu’il défaille, ce qui n’est pas seulement son instrument, mais, pour lui comme pour la femme, l’élément tiers de la relation du couple.

C’est à partir de là que se sont édifiées, avant même l’avènement de ce que nous appelons ici le statut de la pure subjectivité, toutes les illusions de la connaissance.

L’imagination du sujet de la connaissance, qu’elle soit d’avant ou après l’ère scientifique, est une forgerie de male – et de male en tant qu’il participe de l’impuissance, qu’il nie le moins quelque chose autour de quoi se fait l’effet de causation du désir, qui prend ce moins pour un zéro. Nous l’avons déjà dit : prendre le moins pour un zéro, c’est le propre du sujet et le nom propre est ici fait pour marquer la trace.

Le rejet de la castration marque le délire de la pensée, je veux dire : l’entrée de la pensée du je , comme tel, dans le réel, qui est proprement ce qui constitue, dans notre premier quadrangle, le statut du je ne pense pas en tant que – seule – le soutient la syntaxe.

Voilà ce qu’il en est, pour la structure, de ce que permet d’édifier ce que Freud nous désigne autour de la satisfaction sexuelle dans son rapport avec le statut du sujet.

Nous en resterons là pour aujourd’hui, désignant pour la prochaine fois ce que nous avons à avancer maintenant sur la fonction de l’ acting out.

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