samedi, juillet 20, 2024
Recherches Lacan

LXIV La logique du fantasme 1966 – 1967 Leçon du 24 Mai 1967

Leçon du 24 Mai 1967

 

Je vais essayer de vous faire entrer aujourd’hui dans cet arcane — qui, pour être trivial dans — la psychanalyse, n’en est pas moins un arcane — à savoir ceci, que vous rencontrez à tous les tournants : que si le sujet analysé, si le sujet analysable, adopte ce que l’on appelle une position régressive ou encore : pré — (préœdipienne, pré-genitale, enfin pré-quelque chose…) qui serait bien souhaitable, et dont on pourrait d’ailleurs s’étonner, à cette occasion, qu’on ne la désigne que post, puisque c’est pour se dérober au jeu, à l’incidence de la castration, que le sujet est censé s’y réfugier…

Si j’essaie, cette année, d’ébaucher devant vous une structure qui s’annonce comme logique — d’une logique hasardeuse, combien précaire peut-être, et où aussi bien je vous ménage, n’y donnant pas, trop vite, les formes auxquelles j’ai pu me fier dans mes propres gribouill — ages, mais essayant de vous montrer l’accessible d’une articulation de telle sorte, sous cette forme facile qu’enfin j’ai choisie entre d’autres, qui consiste très simplement à m’emparer de ce qu’il y a de plus incommensurable au Un, nommément le Nombre d’or– et ceci (l), à cette fin seulement de vous rendre tangible combien

 

(1) “et ceci” est à entendre comme “c’est”, en relation avec le “Si” du début

 

par un tel chemin — où, je vous le répète, je ne prétends point ni vous donner les pas définitifs, ni même les avoir faits moi-même — mais combien est préférable un tel chemin, qui s’assure de quelque vérité concernant la dépendance du sujet, plutôt que de se livrer à ces exercices pénibles qui sont ceux de la prose analytique commune et qui se distinguent en ces sortes de tortillements, de détours insensés, qui semblent toujours nécessaires pour rendre compte de ce jeu de positions libidinales ; la mise en exercice de toute une population d’entités subjectives, que vous connaissez bien et qui traînent partout : le Moi, l’idéal du Moi, le Surmoi, le ça voire, sans compter ce qu’on peut y ajouter de nouveau, de raffiné, en distinguant le moi idéal de l’Idéal du moi, est-ce que tout cela ne porte pas en soi-même… voire — comme il se fait dans la littérature anglo-saxonne depuis quelque temps — y adjoindre le self, qui, pour manifestement y être adjoint pour porter remède à cette multitude ridicule, n’y échoue pas moins, pour ne représenter, de la façon dont il est manié, qu’une entité supplémentaire. Entités, êtres de raison, toujours inadéquats à partir du moment où nous faisons entrer en jeu, d’une façon correcte, la fonction du sujet comme rien d’autre que ce qui est représenté par un signifiant auprès d’un autre signifiant.

Un sujet n’est en aucun cas une entité autonome. Seul le nom propre peut en donner l’illusion. Le je, c’est trop dire qu’il soit suspect — depuis que je vous en parle, il ne doit même plus l’être ! — il n’est très précisément que ce sujet, que — comme signifiant — je représente pour le signifiant marche, par exemple, ou, pour le couple de signifiants la boucle : “je la boucle”!

(Vous sentez que si j’ai pris cette formule, c’est pour éviter la forme pronominale “je me tais”, qui assurément commencerait à nous mener bien loin si nous posions la question de ce que veut dire le me, dans une telle forme comme dans bien d’autres. Et vous verriez combien son acception prétendue réfléchie s’étale en un éventail qui ne permet à aucun degré de lui donner quelque consistance. Mais je ne m’étendrai pas, bien sûr, dans ce sens, qui n’est ici qu’un rappel).

Il est donc une fonction, une fonction subjective, qui s’appelle la castration, et dont on doit rappeler qu’il ne peut qu’être frappant qu’on nous la donne (et ceci n’a jamais auparavant — je veux dire avant la psychanalyse — été dit)… qu’on nous la donne pour essentielle à l’accès de ce qu’on appelle “Le génital”. Si cette expression était appropriée au dernier carat — je veux dire qu’elle ne l’est pas — on pourrait s’émerveiller de ce quelque chose qui, alors, s’exprimerait ainsi : que — disons… enfin, comment ça se présenterait si on l’aborde du dehors et après tout nous en sommes toujours tous là ! Que le passage au fantasme de l’organe est, dans une certaine fonction, – assurément privilégiée, dès lors, la génitale précisément, nécessaire pour que la fonction s’accomplisse. Je ne vois aucune façon, ici, de sortir de l’impasse, sinon à dire — et un psychanalyste, d’importance — notable dans la topographie politique, a employé ce moyen : je veux dire qu’au tournant d’une phrase, sans même s’apercevoir bien de la portée de ce qu’il dit, il nous affirme qu’après tout la castration… eh bien, c’est un rêve !…. ceci, employé au sens où c’est des histoires de malade…

Or, il n’en est rien La castration est une structure – comme je le rappelais à l’instant : subjective – tout à fait essentielle précisément à ce que quelque chose du sujet, si mince que ce soit, entre dans cette affaire que la psychanalyse étiquette : “le génital”.

Je dois dire qu’à cette impasse je pense avoir apporté une petite entrebaillure, avoir — comme on dit — changé quelque chose à cela, pour autant que, mon Dieu, il n’y a pas très longtemps — il y a quatre ou cinq de nos rencontres — que j’ai introduit la remarque qu’il ne saurait s’agir que de l’introduction du sujet dans cette fonction du génital !….(si tant est que nous sachions ce que nous voulons dire quand nous l’appelons ainsi). C’est-à-dire du passage de la fonction à l’acte. Et la mise en question de savoir si cet acte peut mériter le titre d’acte sexuel — il n’y a pas ? Il y a ?… Chi lo sa ? Il y a, peut-être… Nous saurons peut-être un jour s’il y a un acte sexuel — si, vais-je commenter, le sexe (le mien, le tien, le vôtre) repose sur la fonction d’un signifiant capable d’opérer dans cet acte.

Quoi qu’il en soit, on ne saurait d’aucune façon s’évader de ceci, qui est affirmé non seulement par la doctrine, mais que nous rencontrons à tous les tournants de notre expérience : que n’est capable d’opérer dans le sens de l’acte sexuel — je parle de quelque chose qui y ressemble et ne soit pas… (c’est ce à quoi je vais essayer de me référer aujourd’hui, d’introduire à proprement parler le registre)

à savoir… La -perversion — n’est capable d’opérer d’une façon qui ne soit pas fautive, que le sujet disons castré et – répétons-nous à la façon des dictionnaires, (un sens à ajouter au mot “castré”)- en régie, (ça n’est pas aller loin que de s’exprimer ainsi), en régie avec ce complexe qu’on appelle le complexe de castration. Ce qui, bien entendu, ne veut pas dire qu’on est “complexé”, mais, bien au contraire — comme toute littérature digne de ce nom (psychanalytique je veux dire) qui ne soit pas les bavardages de gens qui ne savent pas ce qu’ils disent (ce qui arrive même aux plus hautes autorités) — ce qui veut dire bel et bien, dans toute littérature analytique saine, qu’on est, dirai-je, normé au regard de l’acte sexuel. Cela ne veut pas dire qu’on y parvient. Ça veut dire, à tout le moins, qu’on est dans la bonne voie !

Enfin, normé a un sens très précis au franchissement de la géométrie affine vers la géométrie métrique. Bref, on entre dans un certain ordre de mesure, qui est celle que j’essaie d’évoquer avec mon Nombre d’or, qui ici, je le répète, n’est bien entendu que métaphorique ; réduisez-le au terme de l’incommensurable le plus espacé qui soit au regard de l’Un. Donc, le complexe de castration — je le dis, mon Dieu, j’espère n’avoir à le dire ici que pour les oreilles novices — ne saurait aucunement se contenter du support de la petite histoire du genre : Papa a dit : — “On va te la couper… si tu prétends succéder à ton père » : D’abord, parce que, la plupart du temps, (comme bien sûr tout le monde depuis longtemps a pu s’en apercevoir, pour ce qui est de cette petite histoire, de ce menu propos), c’est Maman qui l’a dit. Elle l’a dit au moment précis où Jean, où Jeannot, en effet succédait à son père, mais dans cette mesure modique qu’il se tripotait tranquillement dans un petit coin, tranquille comme Baptiste !…. qu’il se tripotait son petit machin, évidemment, comme déjà l’avait fait papa à son âge !

Ceci n’a rien à faire avec le complexe de castration. C’est une petite historiole, qui n’est pas rendue plus vraisemblable par le fait que la culpabilité sur la masturbation se rencontre à tous les tournants de la genèse des troubles auxquels nous avons à faire.

Il ne suffit pas de dire que la masturbation n’a rien de physiologiquement nocif et que c’est par sa place dans une certaine économie, subjective dirons-nous précisément, qu’elle prend son importance. Nous dirons même — comme je l’ai rappelé une de ces dernières fois — qu’elle peut prendre une valeur hédonique tout à fait claire, puisqu’elle peut, comme je l’ai rappelé, être poussée jusqu’à l’ascétisme. Et que telle philosophie peut en faire — à condition bien sûr d’avoir avec sa pratique une conduite totale cohérente — peut en faire un fondement de son bien-être. Se rappeler Diogène, à qui non seulement elle était familière, mais qui la promouvait en exemple de la façon dont il convenait de traiter ce qui reste, dans cette perspective, le menu surplus d’un chatouillement organique : titilatio. Il faut bien dire que cette perspective est plus ou moins immanente à toute position philosophique et même empiète sur un certain nombre de positions qu’on peut qualifier de religieuses, si nous considérons la retraite de l’ermite comme quelque chose qui, de soi-même, la comporte.

Ça ne commence à prendre son intérêt — donc à l’occasion sa valeur coupable — que là où l’on s’efforce à atteindre à l’acte sexuel. Alors, apparaît ceci : que la jouissance, recherchée en elle-même, d’une partie du corps et qui joue un rôle — je dis “qui joue un rôle”, parce qu’il ne faut jamais dire qu’un organe est fait pour une fonction ; on a des organes… (je vous dis ça… si vous généralisez un peu, si vous vous faites de temps en temps moule ou autre bestiau et si vous essayiez de réfléchir : ce que ça serait si vous étiez dans ce qu’on peut à peine appeler leur peau, alors vous comprendriez assez vite que ce n’est pas la fonction qui fait l’organe, mais l’organe qui fait la fonction ; mais enfin c’est une position qui va trop contre l’obscurantisme dit transformiste dans lequel nous baignons, pour que j’y insiste. Si vous ne voulez pas me croire, revenez dans le courant principal.)… il est donc tout à fait hors de jeu d’alléguer, selon la tradition moralisante… enfin, selon la façon dont ça s’explique dans la Divine Comédie… que la masturbation est coupable et même un péché grave, parce que non seulement ça détourne un moyen de sa fin… (la fin étant la production de petits chrétiens, voire — j’y reviens, quoique ça ait scandalisé, la dernière fois que je l’ai dit — voire de petits prolétaires)… eh bien, que ce soit porter un moyen au rang de fin, ça n’a absolument rien à faire avec la question telle qu’il faut la poser, puisque c’est celle de la norme d’un acte, pris au sens plein que j’ai rappelé de ce mot acte, et que ça n’a rien à faire avec les rejets reproductifs que ça peut prendre, dans la fin de la perpétuation de l’animal.

Au contraire, nous devons le situer par rapport à ceci, qui est le passage du sujet à la fonction de signifiant, dans ce lieu précis et tout à fait en dehors du champ ordinaire où nous sommes à l’aise avec le mot acte, qui s’appelle ce point problématique qu’est l’acte sexuel.

Que le passage de la jouissance, là où elle peut être saisie, soit… — par une telle interdiction (pour nous en tenir à un mot utilisé), à une certaine négativation (pour être plus prudents et mettre en suspens ceci que, peut-être, on pourrait arriver à la formuler d’une façon plus précise) — que ce passage, en tout cas, ait le rapport le plus manifeste avec l’introduction de cette jouissance à une fonction de valeur : voilà, en tout cas, ce qui peut se dire sans imprudence. Que l’expérience — une expérience, même, où, si l’on peut dire, une certaine empathie d’auditeur ne soit pas étrangère — nous annonce la corrélation de ce passage d’une jouissance à la fonction d’une valeur, c’est-à-dire sa profonde adultération : la corrélation de ceci avec… (je n’ai aucune raison de me refuser à ce qu’ici donne la littérature, parce que, comme je viens de vous le dire, il n’y a là d’accès que : empathique ; ça devra être purifié secondairement, mais enfin on ne se refuse pas cet accès-là non plus, quand nous sommes en terrain difficile)… donc ait le plus étroit rapport — cette castration — avec l’apparition de ce qu’on appelle l’objet dans la structure de l’orgasme, en tant — je vous le répète : nous sommes toujours dans l’empathie — qu’il est repéré comme distinct d’une jouissance — ah ! Comment allons-nous l’appeler ?…. auto-érotique ?…. c’est une concession… — masturbatoire et puis c’est tout ! Étant donné ce dont il s’agit, c’est-à-dire d’un organe, et bien précis.

Parce que, comme l’auto-érotisme… Dieu sait ce qu’on en a déjà fait et donc ce qu’on va en faire ! et comme vous savez que c’est justement là ce qui est en question, à savoir que cet auto-érotisme, qui a ici, en effet — qui pourrait avoir — un sens tout à fait bien précis : celui de jouissance locale et maniable, comme tout ce qui est local !- on va en faire bientôt le bain océanique dans lequel tout ça nous avons à le repérer ! Comme je vous l’ai dit : quiconque, quiconque fonde quoi que ce soit sur l’idée d’un narcissisme primaire et part de là pour engendrer ce qui serait l’investissement de l’objet ; est bien libre de continuer (puisque c’est avec ça que fonctionne à travers le monde la psychanalyse comme coupable industrie) mais peut, aussi bien, être sûr que tout ce que j’articule ici est fait pour le répudier absolument.

Bon ! J’ai dit, donc, j’ai admis, j’ai parlé, d’un objet présent dans l’orgasme. Il n’y a rien de plus facile, de là, que de filer — et bien sûr on n’y manque pas — vers la mômerie de la dimension de la personne ! Quand nous copulons, nous autres qui sommes parvenus à la maturité génitale, nous avons révérence à la personne : ainsi s’exprimait-on, il y a quelque vingt-cinq ou trente ans, spécialement dans le cercle des psychanalystes français, qui ont après tout bien leur intérêt dans l’histoire de la psychanalyse. Oui… Eh bien ! rien n’est moins sûr —, car précisément poser la question de l’objet intéressé dans l’acte sexuel, c’est introduire la question de savoir si cet objet est l’Homme, ou bien un homme, la Femme ou bien une femme.

 

Bref, c’est l’intérêt de l’introduction du mot acte, d’ouvrir la question, qui vaut bien après tout d’être ouverte — parce que c’est certainement pas moi qui la fais circuler parmi vous — de savoir si, dans l’acte sexuel (pour autant que pour aucun d’entre vous ce soit jamais arrivé… : un acte sexuel !), si ça a rapport à l’avènement d’un signifiant représentant le sujet comme sexe auprès d’un autre signifiant ; ou si ça a la valeur de ce que j’ai appelé dans un autre registre : la rencontre, à savoir la rencontre unique ! Celle qui, une fois arrivée, est définitive.

Naturellement, de tout ça on en parle. On en parle… — c’est ce qu’il y a de grave — on en parle légèrement.

En tout cas, marquer qu’il y a là deux registres distincts — à savoir si, dans l’acte sexuel, l’homme arrive à l’Homme, dans son statut d’homme, et la femme de même — c’est une tout autre question, que de savoir si on a, oui ou non, rencontré son partenaire définitif. Puisque c’est de ça qu’il s’agit quand on évoque la rencontre. Curieux !…. Curieux, que plus les poètes l’évoquent, moins ça soit efficace à la conscience de chacun, comme question.

Que ce soit la personne, en tout cas, peut faire doucement sourire quiconque a un petit aperçu de la jouissance féminine !

Il y a là assurément un premier point très intéressant à mettre tout à fait en avant, comme introduction à toute question qui peut se poser sur ce qu’il en est de ce qu’on appelle la sexualité féminine. Alors que ce dont il s’agit est précisément sa jouissance.

Il y a une chose très certaine et qui vaut la peine d’être remarquée : c’est que la psychanalyse, sans une question telle que celle que je viens de produire, rende incapables tous les sujets installés dans son expérience — nommément les psychanalystes — de l’affronter le moindrement. Les mâles… — la preuve est faite, surabondamment : cette question de la sexualité féminine n’a jamais fait un pas qui soit sérieux, venant d’un sujet apparemment défini comme mâle par sa constitution anatomique. Mais la chose la plus curieuse, c’est que les psychanalystes-femmes, alors, elles, manifestement, en approchant ce thème montrent tous les signes d’une défaillance qui ne suggère qu’un fait : c’est qu’elles sont absolument – par ce qu’elles pourraient avoir là-dessus à formuler — terrifiées !

De sorte que la question de la jouissance féminine ne semble pas — d’ici un jour prochain — être mise vraiment à l’étude, puisque c’est là, mon Dieu, le seul lieu où l’on pourrait en dire quelque chose de sérieux. À tout le moins, de l’évoquer ainsi, de suggérer à chacun, et spécialement à ce qu’il peut y avoir de féminin dans ce qui est ici rassemblé comme auditeurs, le fait qu’on puisse s’exprimer ainsi, concernant la jouissance féminine, il nous suffit de le placer pour inaugurer une dimension, qui — même si nous n’y entrons pas, faute de le pouvoir — est absolument essentielle à situer tout ce que nous avons à dire par ailleurs.

L’objet, donc, n’est pas du tout donné en lui-même par la réalité du partenaire ! J’entends l’objet intéressé dans la dimension normée, dite génitale, de l’acte sexuel. Il est beaucoup plus proche — en tout cas c’est le premier accès qui nous est donné — de la fonction de la détumescence.

Dire qu’il y a complexe de castration, c’est précisément dire que la détumescence d’aucune façon ne suffit à le constituer. C’est ce que nous avons, avec quelque lourdeur, pris soin d’affirmer d’abord ; maintenant, bien sûr, ce fait d’expérience, que ce n’est pas la même chose que de copuler ou de se branler.

Il n’en reste pas moins que cette dimension qui fait que la question de la valeur de jouissance s’accroche, prend son point d’appui, son point-pivot, là où détumescence est possible, ne doit pas être négligée ! Parce que la fonction de la détumescence. Quoi que ce soit que nous ayons à en penser sur le plan physiologique, (royalement délaissé bien entendu par les psychanalystes, qui, là-dessus, n’ont pas apporté même la moindre petite lumière clinique nouvelle, qui ne soit pas déjà dans tous les manuels, concernant la physiologie du sexe, je veux dire qui n’était pas déjà traînant partout avant que la psychanalyse vienne au monde) mais qu’importe ! Ceci ne fait que renforcer ce dont il s’agit à savoir que la détumescence n’est là que pour son utilisation subjective, autrement dit : pour rappeler la limite dite du principe du plaisir.

La détumescence, pour être la caractéristique du fonctionnement de l’organe pénien, nommément, dans l’acte génital — et justement dans la mesure où ce qu’elle supporte de jouissance est mis en suspens — est là pour introduire, légitimement ou pas (quand je dis “légitimement”, je veux dire : comme quelque chose de réel, ou comme une dimension supposée), pour introduire ceci : Qu’IL Y A JOUISSANCE AU-DELÀ. Que le principe du plaisir, ici, fonctionne comme limite au bord d’une dimension de la jouissance en tant qu’elle est suggérée par la conjonction dite : acte sexuel.

Tout ce que nous montre l’expérience, ce qu’on appelle éjaculation précoce, et qu’on ferait mieux d’appeler — dans notre registre — détumescence précoce, donne lieu à l’idée que la fonction, celle de la détumescence, peut représenter en elle-même le négatif d’une certaine jouissance. D’une jouissance qui est précisément ceci, et la clinique ne nous le montre que trop : d’une jouissance qui est… devant quoi le sujet se refuse, voire le sujet se dérobe, pour autant précisément que cette jouissance comme telle est trop cohérente avec cette dimension de la castration, perçue dans l’acte sexuel, comme menace. Toutes ces précipitations du sujet au regard de cet au-delà nous permettent de concevoir que ce n’est pas sans fondement que, dans ces achoppements, ces lapsus de l’acte sexuel, se démontre précisément ce dont il s’agit dans le complexe de castration, à savoir : que la détumescence est annulée comme bien en elle-même, qu’elle est réduite à la fonction de protection plutôt, contre un mal redouté, que vous l’appeliez jouissance ou castration, comme un moindre mal elle-même, et, à partir de là, que plus petit est le mal, plus il se réduit, plus la dérobade est parfaite. Tel est le ressort que nous touchons du doigt cliniquement, dans les cures de tous les jours, de tout ce qui peut se passer sous les divers modes de l’impuissance, spécialement en tant qu’ils sont centrés autour de l’éjaculation précoce.

Donc, il n’y a de jouissance, de toute façon repérable, que du corps propre. Et ce qui est au-delà des limites que lui impose le principe du plaisir, ce n’est pas hasard mais nécessité, qui, de ne le faire apparaître que dans cette conjoncture de l’acte sexuel, l’associe tel quel à l’évocation du corrélât sexuel, sans que nous puissions en dire plus.

Autrement dit, pour tous ceux qui ont déjà l’oreille ouverte aux termes usuels dans la psychanalyse, c’est sur ce plan, et ce plan seul, que Thanatos peut se trouver de quelque façon mis en connexion à Éros. C’est dans la mesure où la jouissance du corps — je dis du corps propre, au-delà du principe du plaisir — s’évoque, et ne s’évoque pas ailleurs que dans l’acte, dans l’acte précisément, qui met un trou, un vide, une béance, en son centre, autour de ce qui est localisé à la détumescence hédoniste ; c’est à partir de ce moment-là que se pose la possibilité de la conjonction d’Éros et de Thanatos. C’est à partir de là que le fait est concevable et n’est pas une grossière élucubration mythique, que, dans l’économie des instincts, la psychanalyse ait introduit ce que ce n’est pas par hasard qu’elle désigne sous ces deux noms propres.

Eh bien, tout cela, vous le voyez, c’est encore tourner autour ! Dieu sait, pourtant, que j’en mets un coup pour que ce ne soit pas comme ça ! Il faut donc croire que si on y est encore — autour — c’est parce qu’il n’est pas facile d’y entrer !

Nous pouvons, tout au moins, retenir, recueillir ces vérités « que la rencontre sexuelle des corps ne passe pas, dans son essence, par le principe du plaisir.

Néanmoins, que pour s’orienter dans la jouissance qu’elle comporte (je dis : qu’elle comporte, supposée, parce que s’y orienter, ça ne veut pas encore dire y entrer, mais il est très nécessaire de s’y orienter)… pour s’y orienter, elle n’a d’autre repère que cette sorte de négativation portée sur la jouissance de l’organe de la copulation, en tant que c’est celui qui définit le présumé mâle, à savoir le pénis. Et que c’est de là que surgit l’idée, (ces mots sont choisis) que surgit l’idée d’une jouissance de l’objet féminin. J’ai dit : que surgit l’idée, et pas la jouissance, bien entendu ! C’est une idée. C’est subjectif. Seulement, ce qui est curieux et que la psychanalyse affirme seulement, faute de l’exprimer d’une façon logiquement correcte, naturellement, personne ne s’aperçoit de ce que ça veut dire, de ce que ça comporte ! — c’est que la jouissance féminine elle-même ne peut passer que par le même repère. Et que c’est ça qu’on appelle, chez la femme, le complexe de castration ! C’est bien pour ça que le sujet-femme n’est pas facile à articuler, et qu’à un certain niveau je vous propose l’Homme-elle ; ça ne veut pas dire que toute femme se limite là, justement. Il y a de la femme quelque part… “Odor di femina”… Mais elle n’est pas facile à trouver ! Je veux dire : à mettre à sa place ! Puisque, pour y organiser une place, il faut cette référence, dont les accidents organiques font qu’elle ne se trouve que chez ce qu’on appelle — anatomiquement — le mâle. Ça n’est qu’à partir de ce suspens posé sur l’organe mâle qu’une orientation pour les deux, l’homme et la femme, se rencontre ; que la fonction autrement dit, prend sa valeur d’être, par rapport à ce trou, cette béance du complexe de castration, dans une position renversée.

Un renversement, c’est un sens. Avant le renversement, il se peut qu’il n’y ait nul sens subjectivable ! Et, après tout, c’est peut-être à ça qu’il faut rapporter le fait tout de même frappant que je vous ai dit tout à l’heure, c’est à savoir que les psychanalystes-femmes ne nous ont rien appris de plus que ce que les psychanalystes hommes avaient été capables, sur leur jouissance, d’élucubrer. C’est-à-dire peu de chose !

À partir d’un renversement, il y a une orientation, et si peu que ce soit, si c’est tout ce qui peut orienter la jouissance intéressée, chez la femme, dans l’acte sexuel, eh bien, on comprend que jusqu’à nouvel ordre il faille nous en contenter.

En somme, ceci nous laisse en un point qui a sa caractéristique : nous dirons que pour ce qui est de l’acte sexuel, ce qui peut actuellement s’en formuler, c’est la dimension de ce qu’on appelle, dans d’autres registres, la bonne intention. Une intention droite, concernant l’acte sexuel, voilà ! — au moins dans ce qui peut, au point où nous en sommes, se formuler — voilà ce que, raisonnablement, aux dires de psychanalystes, voilà ce dont raisonnablement nous pouvons… nous devons. nous contenter.

Tout ceci est fort bien exprimé dans le mythe, le mythe fondamental : quand le Père, le père originel est dit : “jouir de toutes les femmes”, est-ce que ça veut dire que les femmes jouissent si peu que ce soit ? Le sujet est laissé intact. Et ce n’est pas seulement dans une intention humoristique que je l’évoque en ce point. C’est que, vous allez le voir : c’est là une question-clef ! Je veux dire que tout ce que je vais avoir à articuler — je dis dans notre prochaine rencontre — concernant ce que je vais reprendre, à savoir ce que j’ai laissé ouvert la dernière fois : que s’il nous fallait laisser désert et en friche le champ central, celui de l’Un, de l’union sexuelle — pour autant que s’avère légèrement dérapante l’idée d’un procès, quel qu’il soit, de partition, permettant de fonder ce qu’on appelle “les rôles”, et que nous appelons, nous, les signifiants de l’homme et de la femme — que si ce au seuil de quoi je vous ai laissés la dernière fois, à savoir : une tout autre conjonction, celle de l’Autre, du grand Autre, sur le registre, sur les tablettes duquel s’inscrit toute cette aventure, — et je vous ai dit que ce registre, et ses tablettes, n’étaient autres que le corps même — que ce rapport de l’Autre, du grand Autre, avec le partenaire qui lui reste, à savoir ce dont nous sommes partis — et que ce n’est pas pour rien comme je l’ai appelée petit a, — c’est à savoir votre substance, votre substance de sujet, pour autant que, comme sujet, vous n’en avez aucune, sinon cet objet chu de l’inscription signifiante ; sinon ce qui fait que ce petit a est cette sorte de fragments de l’appartenance du grand A, en balade ; c’est-à-dire vous-même, qui êtes bien ici comme présence subjective, mais qui, dès qu’aussitôt cette salle ! Eh bien, je laisserai en suspens la question de ce qu’il en est de l’objet phallique. Par ce qu’il faut — et ce n’est pas une nécessité qui ne s’impose qu’à moi — que je le dépouille de la façon dont il est supposé comme objet. Tout ceci, justement, pour m’apercevoir que lui-même il n’est pas supporté. C’est ce que veut dire le complexe de castration : il n’y a pas d’objet phallique !

C’est ce qui nous laisse notre seule chance, justement, qu’il y ait un acte sexuel.

Ce n’est pas la castration, c’est l’objet phallique qu’il y ait l’effet du rêve, autour de quoi échoue l’acte sexuel !

Il n’y a pas, pour faire sentir ce que je suis en train d’articuler, de plus belles illustrations que celle qui nous est donnée par le Livre sacré, par le Livre unique, par la Bible elle-même. Et si vous êtes rendus sous aura sa lecture, aller dans le narthex de ce qu’on appelle l’église Saint-Marc, à Venise, autrement dit la chapelle dogale ; ce n’est rien d’autre, mais son narthex pour le voyage : nulle part, en image, ne peut être exprimer avec plus de relief ce qu’il y a dans le texte de la Genèse. Et, parmi d’autres, vous y verrez, je dois dire subtilement magnifiée, ce que j’appellerai « cette idée infernale » de Dieu, quand de l’Adam-cadmos, de celui qui, puisqu’il était Un, il fallait bien qu’ils soient les deux — il était l’homme un saut ces deux faces, mâle et femelle — « Il est bon, se dit Dieu (Jacques Lacan ponctue d’un rire) qu’il ait une compagne » ! Ce qui encore ne serait rien, si nous ne voyions pas que, pour procéder à cette adjonction d’autant plus étrange qui semble que jusque-là, l’Adam en question, figure faite de terres rouges, s’en était fort bien passé ; Dieu profite de son sommeil pour lui extraire une côte, tant qu’il façonne, nous dit-on, l’Ève première !

Est-ce qu’il peut y avoir illustrations plus saisissantes de ce qu’introduit, dans la dialectique de l’acte sexuel, se fait que l’homme, au moment précis où vient, supplémentaire, se marquer sur lui l’intervention divine, se trouve dès lors avoir affaire, comme objet, un morceau de son propre corps?

Tout ce que je viens de dire, la Loi mosaïque elle-même, et aussi bien peut-être l’accent qu’y ajoute le soulignage que ce morceau n’est pas le pénis, puisque, dans la circoncision, il est en quelque sorte incisé, pour être marqué de ce signe négatif ; est-ce que ceci n’est pas pour faire surgir devant nous ce qu’il y a — dirai-je — de porte perverse dans l’instauration, au seuil de ce qu’il en est de l’acte sexuel, de ce Commandement : ” Ils ne seront qu’une seule chair”?

Ce qui veut dire que dans un champ interposé entre nous et ce qu’il en serait — en ce qu’il en pourrait être — de quelque chose qui aurait nom : l’acte sexuel, en tant que l’homme et la femme s’y font valoir l’un pour l’autre : auparavant et il est à savoir si cette épaisseur est traversable il y aura le rapport autonome du corps à quelque chose qui en est séparé, après en avoir fait partie.

Tel est l’énigmatique, le seuil aigu où nous voyons la loi de l’acte sexuel dans sa donnée cruciale : que l’homme châtré puisse être conçu comme ne devant étreindre jamais que ce complément, auquel il peut se tromper — et Dieu sait s’il n’y manque pas ! — de le prendre pour complément phallique. Je pose aujourd’hui, en terminant mon discours, cette question : que nous ne savons pas, ce complément, encore comment le désigner. Appelons-le : logique.

La fiction que cet objet soit autre assurément nécessite le complexe de castration.

Nul étonnement qu’on nous dise — qu’on nous dise dans les à-côtés mythiques de la Bible, – ces à-côtés, curieusement, qu’on trouve dans les petites additions marginales des rabbins — qu’on nous dise que quelque chose, qui est peut-être bien justement la femme primordiale, celle qui était là avant Ève, et qu’ils appellent — je dis les rabbins ; ce n’est pas moi qui m’en mêle de ces histoires !- et qu’ils appellent Lilith. Que ce soit elle, peut-être, qui, sous la forme du serpent et par la main de l’Ève fasse présenter à l’Adam… quoi ? La pomme ! Objet oral et qui, peut-être, n’est pas là pour autre chose que pour le réveiller sur le vrai sens de, ce qui lui est arrivé pendant qu’il dormait ! C’est bien ainsi, en effet, que les choses, dans la Bible, sont prises. Puisqu’on nous dit qu’à partir de là, il entre pour la première fois dans la dimension du savoir !

C’est justement parce que, cette dimension du savoir, l’effet de la psychanalyse est celui-ci : que nous y ayons repéré au moins sous deux de ses formes majeures, et l’on peut dire aussi sous les deux autres — encore que le lien n’en soit pas encore fait — quelle est la nature, quelle est la nature et la fonction de cet objet tout concentré dans cette pomme. C’est seulement par ce chemin qu’il se peut que nous arrivions à préciser mieux, et justement d’une série d’effets de contraste, ce qu’il en est de cet objet, l’objet phallique, dont j’ai dit qu’il fallait, pour l’articuler enfin, que je le dépouille d’abord.

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