mardi, février 27, 2024
Recherches Lacan

LXIV La logique du fantasme 1966 – 1967 Leçon du 26 Avril 1967

Leçon du 26 Avril 1967

 

Le temps d’effacer ce qui est au tableau, je vous ai fait ce dessin, qui est imparfait. Mais enfin ne perdons pas de temps  Il est imparfait en ce sens qu’il n’est pas fini, que la même longueur Un qui définit le champ petit a devrait être reproduite ici, mais je l’ai commencée trop loin. Je vous ai déjà suffisamment indiqué que ces deux segments : nommément celui-ci et celui qui n’est point terminé, sont, si vous voulez, qualifiables de       l’Un et de l’Autre — l’Autre, au sens où je l’entends ordinairement : le lieu de l’Autre, grand A — le lieu où s’articule la chaîne signifiante et ce qu’elle supporte de vérité.

Ce sont-là les termes de la dyad  essentielle où a à se forger le drame de la subjectivation du sexe. C’est-à-dire ce dont nous sommes en train de parler depuis un mois et demi. Essentielle, pour ceux qui ont l’oreille formée aux termes heideggeriens — qui, comme vous le verrez, ne sont pas ma référence privilégiée — néanmoins, pour eux, je veux dire : non pas dyade essentielle au sens de ce qui est, mais au sens de ce qui — il faut bien le dire en allemand — de ce qui west, comme s’exprime Heidegger ; d’ailleurs d’une façon déjà forcée au regard de la langue allemande. Disons : de ce qui opère en tant que Sprache, soit la connotation laissée à Heidegger, du terme de langage.

Il s’agit là de rien d’autre que de l’économie de l’inconscient, voire de ce qu’on appelle communément le processus primaire. N’oublions pas que pour ces termes — ceux que je viens d’avancer comme ceux de la dyade, de la dyade dont nous partons, de l’Un et de l’Autre ; l’Un tel que je l’ai précisément articulé la dernière fois et que je vais d’ailleurs reprendre, l’Autre, dans l’usage que j’en fais depuis toujours — n’oublions pas, dis-je, que nous avons à partir de leur effet. Leur effet a ceci de dérisoire qu’il prête à la grossière métaphore que ce soit lui, l’enfant. La subjectivation du sexe n’enfante rien, si ce n’est le malheur.

Mais ce qu’elle a produit déjà, ce qui nous est donné de façon univoque dans l’expérience psychanalytique, c’est là ce déchet dont nous partons comme du point d’appui nécessaire pour reconstruire toute la logique de cette dyade. Ceci, en nous laissant guider par cet objet est la cause — vous le savez, à proprement parler — est la cause, à savoir : le fantasme.

La logique — s’il est vrai que je puis poser comme sa thèse initiale ce que je fais : qu’il n’y a pas de métalangage — c’est ceci la logique : qu’ on peut extraire du langage nommément _les lieux et _les points où, si l’on peut dire, le langage parle de lui-même. Et c’est bien ainsi qu’elle s’épanouit de nos jours.

Quand je dis “s’épanouit de nos jours”, c’est parce que c’est évident : vous n’avez qu’à ouvrir un livre de logique pour vous apercevoir que ça n’a pas la prétention d’être autre chose ; rien d’ontique, en tout cas, à peine d’ontologique. Là-dessus, tout de même, reportez-vous, puisque je vais vous laisser quinze jours de battement, à la lecture du Sophiste — j’entends : du dialogue de Platon — pour savoir combien cette formule — je dis : concernant la logique — est exacte, et que son départ ne date donc pas d’aujourd’hui, ni d’hier.

Vous comprendrez que c’est, en fait, de ce dialogue, le Sophiste, que part Martin (l) – je dis : Martin Heidegger — pour sa restauration de la question de l’Être. Et, après tout, ce ne sera pas une discipline

 

(1) Jacques Lacan prononce à l’allemande.

 

moins salubre pour vous, que de lire, puisque mon manque d’information a fait que, ne l’ayant reçu que récemment par un service de presse, ce n’est que d’aujourd’hui que je peux vous conseiller de lire l’Introduction à la Métaphysique, dans l’excellente traduction qu’en a donnée Gilbert Kahn. Je dis “excellente”, parce qu’à la vérité il n’a pas cherché l’impossible et que, pour tous les mots dont il est impossible de donner un équivalent, sinon une équivoque, il a tranquillement forgé ou reforgé des mots français comme il a pu, quitte à ce qu’un lexique, à la fin, nous donne son exacte référence allemande. Mais, tout ceci n’est que parenthèse.

Cette lecture… facile — ce qui peut-être peut être contesté des autres textes de Heidegger, mais je vous l’assure, celle-là, extraordinairement facile, même d’une note très nettement tranchante de facilité — il est impossible de rendre plus transparente la façon dont il entend que se repose à notre détour historique, la question de l’Être.

Ce n’est point certes que je pense qu’il s’agisse là d’autre chose que d’une lecture d’exercice et, comme je disais à l’instant, de salubrité. Cela nettoie bien des choses, mais cela ne s’en fourvoie pas moins de donner la seule consigne d’un retour à Parmenide et à Héraclite — si génialement qu’il les situe — au niveau précisément de ce méta-discours dont je parle comme immanent au langage. Ça n’est pas un métalangage. Le méta-discours immanent au langage et que j’appelle la logique, voilà, bien sûr, qui mérite d’être rafraîchi à une telle lecture.

Certes, je ne fais usage – vous pouvez le remarquer — d’aucune façon du procédé étymologisant, dont Heidegger fait revivre admirablement les formules dites pré-socratiques. C’est qu’aussi bien, la direction que j’entends indiquer diffère, diffère de la sienne précisément en ceci qui est irréversible et qu’indique le Sophiste – lecture, elle aussi, extraordinairement facile et qui ne manque pas aussi de faire sa référence à Parménide — précisément pour marquer combien il a été loin et vif contre cette défense que le Parménide exprime en ces deux vers :

 

Non, jamais tu ne plieras de force les non-êtres à être ;

De cette route de recherche écarte plutôt ta pensée.

 

C’est précisément la route ouverte, ouverte dès le Sophiste, qui s’impose à nous, à proprement parler à nous, les analystes, pour seulement que nous sachions à quoi nous avons affaire.

Si j’avais réussi à faire un psychanalyste lettré, j’aurais gagné la partie. C’est-à-dire qu’à partir de ce moment, la personne qui ne serait pas psychanalyste deviendrait, de par là-même, une illettrée. Que les nombreux lettrés qui peuplent cette salle se rassurent, ils ont encore leur petit reste ! Il faut que le psychanalyste arrive à concevoir la nature de ce qu’il manie, comme cette scorie de l’Être, cette pierre rejetée, qui devient la pierre d’angle et qui est proprement ce que je désigne par l’objet a. Et que c’est un produit – je dis : produit — de l’opération du langage, au sens où le terme produit est nécessité dans notre discours par la levée, depuis Aristote, de la dimension de l’ergon, exactement : du travail.

Il s’agit de repenser la logique à partir de ce petit a. Puisque, ce petit a — si je l’ai dénommé, je ne l’ai pas inventé — c’est proprement ce qui est tombé dans la main des analystes, à partir de l’expérience qu’ils ont franchie dans ce qui est de la chose sexuelle. Tous savent ce que je veux dire et, en plus, qu’ils ne parlent que de ça. Ce petit a, depuis l’analyse, c’est vous-mêmes ! Je dis : chacun d’entre vous, dans votre noyau essentiel ; ça vous remet sur vos pieds, comme on dit, ça vous remet sur vos pieds du dési… du délire de la sphère céleste, du sujet de la connaissance.

Ceci étant dit, ça explique, et c’est la seule explication valable, pourquoi, comme chacun peut le voir, on part – dans l’analyse – de l’enfant. C’est pour des raisons à proprement parler métaphoriques. Parce que le petit a est l’enfant métaphorique de l’Un et de l’Autre, pour autant qu’il est né comme déchet de la répétition inaugurale, laquelle — pour être répétition — exige ce rapport de l’Un_ à 1 Autre, répétition d’où naît le sujet.

La vraie raison de la référence à l’enfant dans la psychanalyse n’est donc en aucun cas la graine de G.I., la fleur promise à devenir l’heureux salaud qui parait à M. Eric Eriksson le suffisant motif de ses cogitations et de ses peines ; mais, seulement, cette essence problématique : l’objet a, dont les exercices nous stupéfient, bien sûr pas n’importe où : dans les fantasmes – et très suffisamment mis à exécution — de l’enfant ! Que ce soit à leur niveau qu’on en voie les jeux et les voies les mieux frayées, il faut pour ça recueillir des confidences qui ne sont pas à la portée des psychologues de l’enfant.

Bref, c’est ce qui fait que le mot âme a dans le moindre des ébats sexuels de l’enfant — dans sa “perversion” comme on dit — la seule, l’unique et la seule digne présence qu’il faille accorder à ce mot, le mot âme.

Alors, je l’ai dit la dernière fois, l’Un c’est simplement, dans cette logique, l’entrée en jeu de l’opération de la mesure, de la valeur à donner à petit a dans cette opération de langage qui va être, en somme — quoi d’autre se propose à nous ?- tentative de réintégrer ce petit a, dans quoi ? Dans cet univers de langage, dont j’ai déjà posé au départ de cette année, quoi ? Qu’il n’existe pas ! Il n’existe pas, pourquoi ? Précisément à cause de son existence à lui, l’objet petit a, comme effet.

Donc : opération contradictoire et désespérée, dont heureusement la seule existence de l’arithmétique — fut-elle élémentaire — nous assure que l’entreprise est féconde. Car, même au niveau de l’arithmétique, on s’est aperçu, récemment il faut le dire, que l’univers du discours n’existe pas.

Alors, comment les choses se présentent-elles au départ de cette tentative ? Que veut dire d’écrire — puisqu’il nous faut ce Un et que nous nous en contenterons pour la mesure de l’objet petit a — ceci : Un plus a égale Un sur petit a ? 1 + a = 1/a.

Vous soupçonnez bien que dès que commencera ma théorie à être l’objet d’une interrogation sérieuse de la part des logiciens, il y aura beaucoup à dire sur l’introduction ici des trois signes, qui se figurent comme plus, égale, et aussi bien la barre entre le 1 et petit a. (+, =, -)

Ce sont là épreuves auxquelles il faut bien provisoirement – pour que mon cours ne s’étire pas indéfiniment — que vous vous fiiez à ce que je les aie faites pour mon compte, n’en laissant apparaître ici que les pointes, au niveau où elles peuvent vous être utiles.

Il faut remarquer cependant que si — parce que ça vient tout seul et parce que vraiment c’est plus commode, (nous avons encore assez de chemin à parcourir) — j’inscris, ici, tout simplement la formule qui se trouve recouvrir ce que j’ai appelé le plus grand incommensurable ou encore le Nombre d’Or — qui désigne a très proprement parler ceci : que de deux grandeurs, le rapport de la plus grande à la plus petite, du Un au a en l’occasion, est le même que celui de leur somme à la plus grande — que si j’opère ainsi, ça n’est certes pas pour faire passer — trop vite d’ailleurs — des hypothèses dont il serait tout à fait fâcheux que vous les preniez pour décisives, je veux dire que vous y croyiez trop à ce paradigme, qui simplement entend faire fonctionner, un temps, pour vous, l’objet petit a, comme incommensurable à ce dont il s’agit ; sa référence au sexe. C’est à ce titre que le Un — ce sexe (et son énigme) — est chargé de le recouvrir.

Mais rien n’indique au reste, dans la formule Un plus petit a égale Un sur petit a, que nous puissions tout de suite y faire entrer la notion mathématique de proportion. Tant que nous ne l’avons pas écrit expressément, ce qu’implique cette écriture telle qu’elle est là, pour quelqu’un qui la lit au niveau de son usuelle mathématique, à savoir que c’est : Un plus petit a sur Un égale Un sur petit a. Tant que cet 1 n’est pas inscrit, la formule (1) le 1 au dénominateur de 1 + A. (1 + a/1 = 1/a) peut être considérée

 

(1) le 1 au dénominateur de 1 + a/1.

 

comme beaucoup moins serrée. Elle n’indique rien d’autre que ceci : que c’est du rapprochement du Un au petit a, que nous entendons voir surgir quelque chose. Quoi ? Pourquoi pas, à l’occasion, que le Un représente le petit a.

Je n’emploie guère mes symbolisations au hasard. Et si, ceux qui, ici, peuvent se souvenir de celles, (symbolisations), que j’ai données à la métaphore, ils se rappelleront qu’après tout, quand j’écris la suite des signifiants, avec l’indication que dans ses dessous cette chaîne comporte un signifiant substitué, et que c’est de cette substitution que résulte que le nouveau signifiant substitué au grand S — appelons-le S’ — de ce qu’il recèle le signifiant auquel il se substitue, prend valeur de ce quelque chose — que j’ai déjà connoté ainsi : S'(1/s’’ ) — prend valeur de l’origine d’une nouvelle dimension signifiée qui n’appartenait ni à l’un ni à l’autre des deux signifiants en cause.

Est-ce qu’il n’apparaît pas que quelque chose d’analogue, qui ne serait proprement ici que le surgissement de la dimension de la mesure ou de la proportion, comme signification originelle, est impliquée dans ce moment d’intervalle qui, après avoir écrit 1 + a = 1/a, le complète de l’Un qui en était absent — quoique immanent, et qui, du fait d’être distingué dans ce second temps, prend figure de la fonction ici du signifiant sexe en tant que refoulé.

C’est dans la mesure où le rapport au Un énigmatique, pris dans sa pure conjonction : Un plus petit a, peut – dans notre symbolisme — impliquer une fonction du Un comme représentant l’énigme du sexe en tant que refoulé, et que cette énigme du sexe va se présenter à nous comme pouvant réaliser la substitution, la métaphore, recouvrant de sa proportion le petit a lui-même. Qu’est-ce à dire ?

Le Un, allez-vous m’opposer, n’est point refoulé. Comme ici, où me tenant à une formule approximative, j’ai fait une chaîne de signifiants et dont il conviendrait qu’effectivement aucun ne reproduise ce signifiant refoulé, (c’est bien pourquoi il faut que le refoulé je le distingue), ici ce lin de la première ligne, va-t-il là-contre l’articulation que j’essaie de vous en donner ? Sûrement point, en ceci : c’est que, comme vous le savez, (si vous avez pris la peine de vous exercer un tout petit peu à ce que je vous ai montré de ce qu’il est de l’usage qu’il convient de faire du petit a par rapport au Un, c’est-à-dire ayant marqué sa différence et opéré sa soustraction d’avec le Un), de remarquer, comme je vous l’ai dit, que le Un moins a n’est égal à rien d’autre qu’à un a deux ou a au carré, 1-a = a2, auquel succède, pour peu que vous reployiez ce a2 sur le a, ici amené dans la première opération, auquel succède un a3, lequel se reproduit ici sur l’a2, par le même mode d’opération, pour obtenir ici un a4 ; toutes les puissances paires s’enfilant, je vous l’ai dit, d’un tété à *la rencontre des puissances impaires de l’autre, (a5, a7) qui s’étageront ici, et leur tout réalisant cette somme qui se chiffre du petit un (1). Ce que nous avons donc en haut de cette proportion, n’est rien d’autre que :

 

(1) J. Lacan dit effectivement “petit un” soit la somme (tout) des puissances paires et des puissances                impaires de a. a2 + a = 1.

 

a + (a2 + a3 + a4…) et ainsi de suite, ce qui commence à partir de a2 jusqu’à l’infini, étant strictement égal au grand Un.

Il en résulte donc que vous avez là une figure assez bonne de ce que j’ai appelé dans la chaîne signifiante l’effet métonymique, et que j’ai depuis longtemps et d’ores et déjà illustré du glissement dans cette chaîne de la figure petit a. Ce n’est pas tout. Si la mesure, qui est ainsi donnée dans ce jeu d’écriture – car il ne s’agit de rien d’autre — est exacte, il en découle, très immédiatement, qu’il nous suffit de faire passer ce bloc total du Un plus petit a, à la fonction du Un auquel il s’impose comme substitution, pour obtenir ceci

 

(1 + (1 + a)) / 1+a = (1 + a)/1 = 1/a = a/a2

 

que je peux très bien m’offrir le luxe, histoire de continuer à vous amuser, je veux dire : le dernier 1 de ne pas l’écrire, reproduisant à son niveau la manœuvre de tout à l’heure, ce qui me permet d’écrire à la suite : Un sur a lequel, si vous continuez à procéder dans la même voie, se poursuit de la formule : a/(1-a)     , lequel : 1 — a étant égal à a2 — n’est rien d’autre que : a (1) : l’identification finale qui, en

 

(1) C’est bien sûr 1/a. Lacan fera la correction dès le début du cours suivant.

 

quelque sorte, sanctionne qu’à travers ces détours, ces détours qui ne sont pas rien puisque c’est là que nous pouvons apprendre à faire jouer exactement les rapports de petit a au sexe, nous ramènent purement et simplement à cette identité du petit a.

Pour ceux à qui ceci reste un peu encore difficile, n’omettez pas que ce petit a c’est quelque chose de tout à fait existant ! Je ne l’ai pas fait jusqu’à présent, mais je peux vous en écrire la valeur, tout le monde la connaît, n’est-ce pas ?…. C’est : racine de cinq moins un sur deux. Et, si vous voulez l’écrire en chiffres, si mon souvenir est bon, c’est quelque chose dans ce genre-là : 2,236068… (2).

(2) Lacan rectifiera au début du cours suivant. À remarquer : ce qu’on appelle proprement le Nombre d’Or est égal à 1/2(5+1) = 1,618. Mais ce qu’il commence à donner ici est la valeur de 5.

 

La valeur de (½)(5-1) est 0,618… Je ne me souviens plus très bien ; ici c’est exactement 67 et non 68, mais ensuite il y a des 9 etc.… ça va un certain temps. Bref, je ne vous en réponds pas ; c’est un souvenir du temps… enfin, de mon temps on apprenait comme ça les mathématiques, on savait un certain nombre de chiffres par cœur. Quand j’avais quinze ans, je savais par cœur les six premières pages de ma table de logarithmes. Je vous expliquerai une autre fois à quoi ça sert, mais il est bien certain que ce ne serait pas une des moins bonnes méthodes de sélection pour les candidats à la fonction de psychanalyste. Nous n’en sommes point encore là… J’ai tellement de peine à faire entrer la moindre chose sur ce sujet délicat, que je n’ai même pas suggéré, jusqu’à présent, de prendre ce critère (rires). Il vaudrait largement tous ceux qui sont en usage à présent !

 

((l + l) + a)/(1+a)

 

Nous reprendrons donc, dans cette formule, ces temps pour désigner à proprement parler ici dans le l + a, le point de ces formulations qui désigne le mieux ce que nous pouvons appeler le sujet sexuel.

Si le Un désigne en son temps premier d’énigme, la fonction signifiante du sexe, c’est à partir du moment où le l + a arrive au dénominateur de l’égalité telle que nous la voyons ici se développer, toujours la même, que surgit, comme vous pouvez le voir, quoique je ne l’aie pas écrit imprudemment, au niveau supérieur, ce fameux deux de la dyade qu’on ne saurait écrire sous la forme d’un 2 sans avoir averti que cela nécessite quelques remarques supplémentaires concernant dans cette occasion ce qu’on appelle l’associativité de l’addition. Autrement dit, que je détache le second 1 ici en tant qu’il est dans cette parenthèse, pour le grouper dans une même parenthèse avec l’autre 1 qui le précède, mais qui a une fonction différente. Or, il n’est pas difficile de remarquer dans ces trois termes ce 1, ce 1 et ce petit a, les trois intervalles qui sont ici en cause, à savoir ceux qui mettent le petit a en problème au regard des deux autres 1.

Qu’est-ce que tout ceci peut vouloir dire ? (rires).

Pour confronter le petit a avec l’unité – ce qui est seulement instituer la fonction de la mesure — eh bien, cette unité, il faut commencer par l’ÉCRIRE. C’est cette fonction que, depuis longtemps, j’ai introduite, sous le terme du trait unaire. “Unaire”, ai-je dit, car il arrive que ma voix baisse. Alors, où l’écrit-on, ce trait unaire essentiel à opérer pour la mesure de l’objet petit a au regard du sexe ? Eh bien, sûrement pas sur le dos de l’objet petit a, puisque aucun objet petit a n’a de dos. C’est précisément à ceci que sert, je pense que vous le savez depuis toujours, ce que j’ai appelé le lieu de l’Autre, en tant qu’il est précisément ici représenté comme appelé par toute cette démarche logique. C’est-à-dire le lieu de l’Autre d’abord, en tant que, comme tel, il introduit le redoublement du champ de l’Un c’est-à-dire encore que nous avons là rien d’autre, à proprement parler, que la figuration de ce que j’ai articulé comme la répétition originelle, comme ce qui fait que l’Un premier – cet Un si cher aux philosophes, et qui, pourtant, à leurs manipulations oppose quelque difficulté — que cet Un ne surgit qu’en quelque sorte rétroactif à partir du moment où s’introduit comme signifiant une répétition.

Ce trait unaire… il me souvient des cris désespérés d’un de mes auditeurs des plus subtils, quand je l’ai simplement ramassé dans un texte de Freud, l’einziger Zug, où il avait passé inaperçu pour ce charmant interlocuteur qui aurait bien aimé en faire la trouvaille lui-même… Ne croyez pas pourtant qu’il n’existe que là ; Freud n’a pas découvert le trait unaire. Et si vous voulez, simplement, entre autres — bien sûr, naturellement, je vais parler tout à l’heure des grecs — mais simplement pour, rester dans l’actualité, ouvrir le dernier numéro de l’excellente revue qui s’appelle Arts Asiatiques, vous y verrez la traduction d’un très joli petit traité de la peinture par un peintre – dont, heureusement j’ai le bonheur d’avoir de petits… enfin, kakémonos on appelle ça — qui s’appelle Sheu Tao et qui, ce trait unaire, en fait ma foi.. grand état, il ne parle que de ça, oui, il ne parle que de ça pendant un petit nombre de pages, et excellentes. Cela s’appelle en chinois – et pas seulement pour les peintres, car les philosophes en parlent beaucoup- yi qui veut dire Un et {sua qui veut dire trait. C’est le trait unaire.

Il a beaucoup fonctionné, je vous l’assure, avant qu’ici je vous en rebattre les oreilles.

Mais, l’important, donc, aussi, c’est de reconnaître… (J’sais bien… j’ai…          j’ai… j’ai… c’est écrit comme si… C’est      très cochonné, hein !… mon… mon caractère chinois, mais j’ai pas le… j’avais pas ma… oui, bon !…                oui !) … de reconnaître ici dans cette fonction essentielle qui nécessite comme s’opposant, comme en miroir, le champ de l’Autre à ce champ de l’Un énigmatique, à proprement parler ce qui est figuré depuis longtemps dans mon graphe par la connotation : signifiant du grand ‘barré. Ce qui permet aussi, dans cet article que j’ai intitulé Remarque… et qui donne la formule de ce qu’on appelle, dans la psychanalyse et dans les textes freudiens, l’une des formes de l’identification : identification à l’Idéal du moi, dont j’ai place le trait précisément dans l’Autre, comme indiquant au niveau de l’Autre cette référence en miroir, d’où part précisément pour le sujet la veine de tout ce qui est identification. C’est-à-dire ce qui est spécialement — dans le champ dont nous parlons aujourd’hui : de la dyade — à distinguer. (ici Lacan va au tableau -.) A distinguer comme se situant, et se situant comme distinct des deux autres fonctions qui sont respectivement celle de la répétition (l’identification nous la mettons au milieu) et enfin la relation — je vous ai dit la dernière fois ce qu’il fallait en penser concernant quoi que ce soit qui puisse s’autoriser- de la dyade sexuelle. Je l’ai qualifiée de bouffonne, cette relation dont on parle comme de quelque chose qui aurait la moindre consistance quand il s’agit de sexe.

Je voudrais simplement, ici, vous faire une remarque : au temps même — juste après celui du Sophiste — où Aristote intervient, où il fonde d’une façon dont il est juste de dire que — quel que soit la dissolution que nous avons su, dans la suite, opérer des opérations de la logique — dont il est juste de dire que ses Catégories gardent un caractère inébranlable. Je vous ai déjà vivement incités à reprendre ce petit traité. Il est purement admirable pour tout ce qui concerne cet exercice qui peut vous permettre de donner un sens au terme de sujet. L’énumération des catégories… je ne vais pas vous la refaire, celle de lieu, de temps, de quantité, de comment, de pourquoi, etc.… N’est-il pas frappant qu’après une énumération qui reste si exhaustive, on remarque que, précisément, Aristote n’a pas introduit dans les catégories cette sorte de relation qu’on pourrait écrire — mais essayez un peu, vous m’en direz des nouvelles — la relation sexuelle ?

Tous les logiciens ont l’habitude d’exemplifier les différents types de relations qu’ils distinguent comme transitives, intransitives, réfléchies, etc.… à les illustrer par exemple des termes de parenté ; si Untel, si A est le père de B, B est le fils de A, et ainsi de suite. Il est assez curieux, au moins aussi curieux que l’absence dans les catégories aristotéliciennes de la relation sexuelle, que jamais personne ne se risque à dire que si A est l’homme de B, B est la femme de A.

Cette relation pourtant, bien sûr, fait partie de notre question concernant ce dont il s’agit, à savoir cette question du statut, qui puisse fonder ces termes, qui sont à proprement parler ceux que je viens d’avancer sous la forme d’homme et de femme.

Pour ce faire, il est tout à fait vain de projeter — pour employer un terme dont le psychanalyste use à tort et à travers — de projeter l’Un qui vient marquer le champ de l’Autre, dans ce que je vais maintenant appeler x, pour bien marquer que cet Un n’était rien d’autre, jusqu’à présent qu’une dénomination. Qu’il faille dénommer de l’Un du trait unaire ce qu’il est là entre le petit a et le grand Autre, c’est ce qu’on ne peut que par abus considérer comme — ce champ x — l’unifiant, le faisant unitif, bien plus.

Bien sûr, ce n’est pas d’hier que ce glissement s’est opéré, et ce n’est pas le privilège des psychanalystes ; la confusion d’un Être – quel Être ? Suprême !- avec le Un comme tel, c’est ce qui s’incarne d’une façon éminente par exemple sous la plume d’un Plotin. Chacun sait cela.

La prévalence de cette fonction médiane — qui n’est pas rien, puisqu’elle opère — je l’ai appelée celle, fondamentale, de l’Idéal du moi, en tant qu’en dépend toute une cascade d’identifications secondaires ; nommément celle du moi idéal, lequel est noyau du moi. Tout ceci a été exposé et reste inscrit à sa place et en son temps, et à soi seul fait bien surgir la question de quel motif la multiplicité de ces identifications est nécessitée. Il est clair qu’il suffit de se reporter au petit schéma optique que j’en ai donné qui, lui, n’est qu’une métaphore, alors que ceci n’a rien de métaphorique, puisque ce sont les métaphores qui précisément sont opérantes dans la structure !

Bref, que le lien de l’Un à l’Autre par identification et surtout s’il prend cette forme réversible qui fait de l’Un l’Être suprême, est à proprement parler typique de l’erreur philosophique. Bien sûr, si je vous ai dit de lire Le Sophiste de Platon, c’est qu’on est loin d’y tomber dans cet Un, et que Plotin est ici la meilleure référence pour en faire l’épreuve.

Je ne voudrais y opposer que les mystiques… pour autant que ce sont ceux que nous pouvons définir comme s’étant avancés, à leurs dépens, de petit a vers cet Être qui, lui, n’a rien fait que de s’annoncer comme imprononçable — imprononçable quant à son nom — par rien d’autre que par ces lettres énigmatiques qui reproduisent (le sait-on ?) la forme générale du je suis, non pas : celui qui suis, ni celui qui est, mais. ce que je sais. C’est-à-dire chercher toujours !

Vous voyez là rien qui spécifie tellement — encore qu’il mérite d’être spécifié à un autre niveau pour la référence qu’on en fait au père — le Dieu des Juifs ; car à la vérité, le Tao s’énonce, comme vous le savez, de notre temps où le Zen court les rues, vous avez bien dû récolter dans un coin que le Tao qui peut se nommer n’est pas le vrai Tao. Enfin, nous ne sommes pas là pour nous gargariser avec ces vieilles plaisanteries.

… Quand je parle des mystiques, je parle simplement des trous qu’ils rencontrent. Je parle de la Nuit obscure par exemple, qui prouve que, quant à ce qu’il peut y avoir d’unitif dans les rapports de la créature à quoi que ce soit, il peut toujours — même avec les méthodes les plus subtiles et les plus rigoureuses — s’y rencontrer un os. Les mystiques, pour tout dire — c’est, je dois dire aussi, le seul point par où ils m’intéressent ; je ne suis pas en train de vous faire de l’acte sexuel (je pense que vous vous en apercevez suffisamment), une “théorie” (entre guillemets) “mystique” — les mystiques, on en parle pour signaler qu’ils sont moins bêtes que les philosophes ; de même que les malades sont moins bêtes que les psychanalystes. Ceci tient uniquement à ceci : c’est que… c’est… c’est une des alternatives, renouvelée, de ce que j’ai déjà, plusieurs fois, donné comme formule de l’aliénation : la bourse ou la vie, la liberté ou la mort, la bêtise ou la canaillerie, par exemple. Eh bien, il n’y a pas le choix ! Quand la question : la bêtise ou la cannaillerie se pose, au moins au niveau des philosophes ou… ou des psychanalystes, c’est toujours la bêtise qui l’emporte ; il n’y a aucun moyen de choisir la canaillerie.

Bref, pour prendre ce champ qui est ENTRE le petit a et le grand A, vous voyez que j’ai dessiné deux lignes : l’une, faite d’un pointillé puis d’un trait plein, faite : simplement pour marquer que le petit a s’égale dans sa première partie à ce qu’est le petit a externe, et qu’il y a ce reste du a2. Mais, j’ai fait une seconde liane, une seconde ligne qui pourrait bien être la seule, pour nous marquer que ce point, ce champ, est à considérer — je dis pour nous, analystes — comme étant dans son ensemble quelque chose d’au moins suspect de participer de la fonction du trou.

Et je ne peux faire, — ne serait-ce que par reconnaissance pour la contribution que M. Green a bien voulu apporter il y a, je crois, deux séances, à mon travail — qu’introduire ici, pourquoi pas, la référence qu’il a bien voulu y adjoindre. C’est celle qu’il a introduite, je dois dire — ne vous laissez pas emporter — très remarquablement, sous la forme de ce chaudron, de ce chaudron de l’Es, qu’il a été extraire là où d’ailleurs suffisamment d’entre nous le connaissent, du côté de la 3léme ou 32ème nouvelle conférence de Freud. Le chaudron, dans une certaine image qu’on peut s’en faire, ça s’exprime, quelque chose comme ceci : ça bout là-dedans. À la vérité, dans le texte de Freud, c’est bien de cela qu’il s’agit. Avec quelle ironie, Freud pouvait laisser passer de telles images, c’est quelque chose, bien sûr, qu’il faudrait étudier. Ça n’est pas à notre portée tout de suite. Il faudrait auparavant, se livrer… Enfin… à une solide opération de décrassage, comme je l’ai fait souvent remarquer, de ce qui recouvre le texte… Enfin, n’est-ce pas ?…. La marée noire ! N’en disons pas trop là-dessus, si ce n’est, après tout, ceci, qu’une des choses les plus essentielles à distinguer — je voudrais que vous en reteniez la formule — c’est la différence qu’il y a entre la pourriture et la merde. Faute d’en faire une distinction exacte, on ne s’aperçoit pas, par exemple, que ce que Freud désigne c’est ce quelque chose qu’il y a… de nourri dans la jouissance. Et ce n’est pas moi qui invente ce terme : La terre gante se promène déjà dans la littérature courtoise, ce sont les termes poétiques dont usent les romans de la Table Ronde, et nous les voyons repris — nous trouvons notre bien où il est — sous la plume de ce vieux réactionnaire de T.S. Eliot, dans le titre : The Waste Land. Il sait très bien de quoi il parle ! Lisez le Waste Land, c’est encore une très bonne lecture, et je dois dire fort amusante, si moins claire que celle de Heidegger ! Il ne s’agit de rien d’autre, d’un bout à l’autre, que de la relation sexuelle !

Une des choses les plus utiles, serait, évidemment, de décanter ce champ de la pourriture, du coaltar merdeux — je dis : à proprement parler, vu la fonction privilégiée que joue dans cette opération l’objet anal — dont la théorie psychanalytique actuelle la recouvre.

Donc, à la place de ce que j’avais défini comme le Es de la grammaire — vous verrez après de quelle grammaire il s’agit — M. Green m’a rappelé qu’il ne fallait pas que j’oublie l’existence du chaudron. Chaudron, en tant qu’il fait “boulou, boulon, boulou, pch… h…h. La question est essentielle et, à la vérité, je lui rends tout à fait cet hommage, qu’il a pris une voie très mienne, à tout de suite faire fonctionner ce qu’il a appelé modestement l’association d’idée, et qui était la référence au Witz, pour nous rappeler l’autre usage que Freud fait du chaudron, à savoir qu’à propos de ce fameux chaudron qu’on nous reproche d’avoir rendu percé, le sujet exemplaire répond communément que, premièrement, il ne l’a pas emprunté, deuxièmement, que percé il l’était déjà et, troisièmement, qu’il l’a rendu intact. Formule qui, assurément, a toute sa valeur d’ironie et de Witz, mais qui est ici particulièrement exemplaire quand il s’agit de la fonction des analystes, parce que l’usage que font les analystes, de cette place dont j’accorde volontiers qu’il faut la représenter par quelque chose comme un chaudron, à condition précisément, de savoir que c’est un chaudron troué, qu’il est par conséquent tout à fait vain de l’emprunter pour y faire des confitures, et qu’aussi bien nous ne l’empruntons pas. Toute la technique analytique — on a tort de ne pas le remarquer — consiste précisément à laisser vide cette place du chaudron. Que je sache, on ne fait pas l’amour dans le cabinet analytique ! C’est précisément parce que cette place et ce qu’on a à y mesurer, on y opère de ce qui est là, à droite et à gauche, du petit a et du grand A, que nous pouvons peut-être en dire quelque chose.

Donc, je dirai que ces trois amusantes références à l’embarras du débiteur du chaudron, ne font que recouvrir de la part des analystes un triple refus de reconnaître ce qui est justement en jeu. Premièrement : que ce chaudron, ils ne l’ont pas emprunté, ils nient ce ne… pas et s’imaginent qu’effectivement ils l’ont emprunté. Deuxièmement, il semble qu’ils veuillent oublier tant qu’ils le peuvent faire, que, comme ils le savent pourtant fort bien, ce chaudron est percé et que promettre de le rendre intact est quelque chose de tout à fait aventuré.

C’est seulement à partir de là qu’on pourra se rendre compte de ce dont il s’agit au niveau de phénomènes qui sont ces phénomènes de vérité, que j’ai tenté d’épingler dans la formule. “moi, la vérité, je parle”.

Ceci est vrai, quoi que les psychanalystes en pensent et même s’ils veulent penser quelque chose qui ne les force pas à se boucher les oreilles aux paroles de la vérité.

Ici, que nous apprend l’élément — même de la théorie psychanalytique, sinon qu’accéder à l’acte sexuel c’est accéder à une jouissance… coupable, MÊME ET SURTOUT SI ELLE EST INNOCENTE ! La jouissance pleine, celle du roi de Thèbes et du sauveur du peuple, de celui qui relève le sceptre tombé on ne sait comment et sans descendance — Pourquoi ? On l’a oublié — Bref, cette jouissance qui recouvré quoi ? La pourriture ; celle qui explose enfin dans la peste. Oui, le roi Œdipe, lui, a réalisé l’acte sexuel ; le roi a régné. Rassurez-vous d’ailleurs, c’est un mythe- C’est un mythe, comme presque tous les autres mythes de la mythologie grecque. Il y a d’autres façons de réaliser – acte sexuel ; elles trouvent en général leur sanction aux enfers. Celle d’Œdipe est la plus “humaine”, comme nous disons aujourd’hui ; c’est-à-dire d’un terme dont il n’y a pas tout à fait l’équivalent en grec, où pourtant, se trouve l’armoire à linge de l’humanisme.

Quel océan de jouissance féminine, je vous le demande, n’a-t-il pas fallu pour que le navire d’Œdipe flotte sans couler ? Jusqu’à ce que la peste montre enfin de quoi était faite la mer de son bonheur. Cette dernière phrase peut vous paraître énigmatique. C’est qu’il y a, en effet, ici à respecter le caractère d’énigme que doit garder proprement un certain savoir, qui est celui qui concerne l’empan que j’ai marqué ici par le trou. Aussi bien n’y a-t-il pas d’entrée possible dans ce champ, sans le franchissement de l’énigme. Et c’est, vous le savez, ce que désigne le mythe d’Œdipe. Sans la notion que ce savoir — que ne figure que l’énigme, et qu’elle soit ou non raisonnée — que ce savoir, dis-je, est intolérable à la vérité ; car la Sphinge, c’est ce qui se présente chaque fois que la vérité est en cause : la vérité se jette dans l’abîme quand Œdipe tranche l’énigme. Ce qui veut dire qu’il montre là, proprement, la sorte de supériorité, d’ubris comme il disait, que la vérité ne peut pas supporter.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire la jouissance en tant qu’elle est au principe de la vérité. Ça veut dire ce qui s’articule au lieu de l’Autre, pour que la jouissance — dont il s’agit de savoir là où elle est — se pose comme questionnant au nom de la vérité.

Et il faut bien qu’elle soit en ce lieu pour questionner. Je veux dire, au lieu de l’Autre. Car, on ne questionne pas d’ailleurs. Et ceci vous indique que ce lieu que j’ai introduit comme le lieu où s’inscrit le discours de la vérité n’est certes pas, quoi qu’ait pu entendre tel ou tel, cette sorte de lieu que les stoïciens appelaient incorporel. J’aurai à dire ce qu’il en est, à savoir, précisément, qu’il est : le corps. Ce n’est pas là que j’ai encore à m’avancer aujourd’hui, quoi qu’il en soit.

Œdipe en savait un bout sur ce qui lui était posé comme question, et dont la forme devrait bien, à notre tour, retenir notre perspicacité. La figure simplette de la réponse ne nous trompe-t-elle pas depuis des siècles avec ses quatre pattes, ses deux jambes et puis le bâton du croulant qui s’ajoute à la fin ? Est-ce qu’il n’y a pas dans ces chiffres quelque chose d’autre dont nous trouverons mieux la formule, à suivre, ce que va nous indiquer la fonction de l’objet petit a

Le savoir est donc nécessaire à l’institution de l’acte sexuel. Et c’est ce que dit le mythe de l’Œdipe. Jugez un peu, dès lors, de ce qu’il a fallu que déploie — comme puissance de dissimulation — Jocaste ; puisque sur les chemins de la rencontre, de la tuché, qui est celle qu’on n’a qu’une fois dans sa vie, de la seule qui puisse le mener au bonheur, puisque Œdipe a pu ne pas savoir plus tôt la vérité. Car enfin toutes ces années que durera son bonheur, qu’il fasse l’amour le soir au lit ou pendant le jour, jamais, jamais Œdipe n’a-t-il eu, jamais, à évoquer cette bizarre échauffourée qui s’est produite au carrefour avec ce vieillard qui y a succombé ? Et en plus, le serviteur qui en a survécu, et qui, quand il a vu Œdipe monter sur le trône, a foutu le camp ! Voyons, voyons, est-ce que toute cette histoire, cette fuite de tous les souvenirs, enfin cette impossibilité de les rencontrer, n’est pas tout de même faite pour nous évoquer quelque chose ? Et d’ailleurs si Sophocle nous met bien entendu toute l’histoire du serviteur, pour nous éviter de penser au fait que Jocaste, au moins, n’a pas pu ne pas savoir, il n’a pas pu éviter quand même (je l’ai apporté là pour vous) empêcher de faire Jocaste crier au moment qu’elle lui dit de suspendre : “Pour ton bien, je te donne le plus sage conseil”. — “Je commence à en avoir assez” répond Œdipe. — “Infortuné, puisses-tu ne jamais connaître qui tu es”! Elle le sait, elle le sait bien sûr déjà et c’est pour cela qu’elle se tue, pour avoir causé la perte de son fils.

Mais qu’est Jocaste ? Eh bien, pourquoi pas le mensonge incarné dans ce qui est de l’acte sexuel ? Même si personne jusqu’ici n’a su le voir ni le dire, c’est un lieu où l’on n’accède qu’à avoir écarté la vérité de la jouissance.

La vérité ne peut s’y faire entendre, car si elle s’y fait entendre tout se dérobe et le désert se fait. C’est un lieu peuplé pourtant d’habitude, comme vous le savez, le désert ! A savoir ce champ x où ne pénètrent que nos mensurations. Il y a normalement un monde fou : les masochistes, les ermites, les diables, les fantômes, les empuses et les larves. Il suffit simplement qu’on commence à y prêcher, nommément le préchi prêcha psychanalytique, pour que tout ce monde foute le camp ! C’est de cela qu’il s’agit. D’où en parler ? Eh bien d’où tous, ma foi, y font rentrer la jouissance. Car, la jouissance, vous ai-je dit, elle n’est pas là ! Là est la valeur de jouissance. Mais, ceci, dans Freud est fort bien dit, précisément par le mythe, quand il révèle le sens dernier du mythe de l’Œdipe : jouissance coupable, jouissance pourrie, sans doute ; mais encore ce n’est rien dire si l’on n’introduit la fonction de la valeur de jouissance, c’est-à-dire de ce qui la transforme, en quelque chose d’un autre ordre.

Le maître du mythe que lui, Freud, forge, quelle est sa jouissance ? Il jouit, dit-on, de toutes les femmes. Et qu’est-ce à dire ? N’y a-t-il pas là quelque énigme ? Et ces deux versants du sens du mot “jouir” que je vous ai dits la dernière fois, versants subjectif et objectif : — Est-il celui qui jouit par essence ? Mais alors, tous les objets sont là, en quelque sorte, fuyant hors du champ. Ou dans ce dont il jouit, ce qui importe est-il la jouissance de l’objet, à savoir de la femme ? Ceci n’est pas dire se dérobe, pour la simple raison que c’est là mythe, qu’il s’agit de désigner en ce point, en ce champ,

où la fonction originelle d’une jouissance absolue qui, le mythe le dit assez, ne fonctionne que lorsqu’elle est jouissance tuée, ou si vous voulez, jouissance aseptique. Ou encore, pour prendre à mon compte un mot qu’à lire M. Dauzat ou M. le Bidois j’ai appris que les canadiens emploient, ils se servent du mot cap, qui, comme vous le savez, est un jerrycan par exemple, et ils emploient le mot canné. Voilà du bon franglais, une fois de plus !

Une jouissance “cannée”, voilà ce que Freud, dans le mythe, dans le mythe du père originel et de son meurtre, nous désigne comme étant la fonction originelle sans laquelle nous ne pouvons même pas nous avancer à concevoir ce qui va maintenant être notre problème. A savoir ce qui joue dans les opérations, grâce à quoi s’échangent, s’économisent et se reversent les fonctions de la jouissance telles que nous avons à nous y affronter dans l’expérience psychanalytique.

C’est après ce que je vous ai donc avancé aujourd’hui, je pense, de boucler — encore que préparatoire — ce à quoi nous nous avancerons à partir du 10 mai.

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